Fernand Portal (V) La brisure du premier rapprochement

Francisco Javier Fernández ChentoBiographies LazaristesLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: J. Bernard .
Estimated Reading Time:

Le meeting de Londres

Le ciel s’obscurcit brusquement. En Mars 1896 une commission « exclusivement » catholique se réunit à Rome. Au rythme de trois séances par semaine, elle travaillera durant deux mois. La partie s’annonce serrée : des « portaliens » Gasparri, Duchesne, de Augus­tinis et Scannel se trouvent face aux partisans de Vaughan, Dom Gasquet, Moyes et David. L’intransigeant Mgr Merry del Val qui s’affirme de plus en plus brillamment en Curie, est secrétaire. L’établissement de cette Commission est déjà un mauvais point, aux yeux des artisans de l’union. « C’était la ruine de notre plan » dira Portal.

Le Cardinal Rampolla assure à l’inquiet Lord Halifax que rien n’est « arrêté d’avance » et qu’il ne s’agit « d’aucune décision immédiate ». L’Abbé Portal s’établit à Rome pour se rendre compte non sans « souffrance intime » de la marche des opérations, et quelquefois fait le va-et-vient Paris, Londres, Rome. Les deux amis n’ont pas tardé à dépêcher au Vatican, en vue de consultations prévisibles, les anglicans Lacey et Puller, que Duchesne et Gasparri présentent à la Secrétairerie d’Etat, et qui occasionneront dans les milieux pontificaux une naïve curiosité. Gladstone, vieillard aussi vénérable que Léon XIII, entre en lice en faisant publier dans la presse anglaise et en les communiquant au Saint-Siège, des réflexions sur une possible réconciliation entre Rome et Cantorbéry.

Le 29 Juin sort l’encyclique Satis Cognitum sur l’Unité de l’Église1. En Angleterre, son effet est d’autant plus malheureux que le Cardinal Vaughan, dans le Times, en donne un commentaire abrupt et tronqué, en définissant la réunion comme une reddition pure et simple, à Rome. Si Lord Halifax est « désespéré », l’abbé Portal ne tient pas à « donner prétexte à un recul » :

— «Ne vous découragez pas, écrit-il à son ami, réunissez un meeting, j’y viendrai et j’y parlerai. Ce que je dirai pourra être publié sur les toits ; mais les circonstances donneront à mes paroles un caractère qui en fera toute l’importance ».

Alors, à Londres, le 14 Juillet 1896, l’Abbé Portal prononce un discours qui arrache les applaudissements d’un fervent auditoire de prêtres et de laïcs anglicans, « venus de tous les points de l’Angleterre » :

« Celui que vous voyez devant vous est un prêtre français, humble fils de St-Vincent-de-Paul… Et encore, je suis prêtre de la Sainte Eglise Catholique et Romaine, cette Eglise si chère à tous ses propres fils, et à laquelle je suis attaché par tous les fibres de mon être… Une action d’ensemble d’Église à Eglise nous semble préférable… La réunion en corps est possible. Elle est nécessaire pour aider au rapprochement des grands centres religieux formés par l’Angleterre, la Russie et Rome…

…Dire qu’on a voulu ainsi donner un coup mortel aux espérances de ceux qui s’efforcent de réaliser la réunion en corps, c’est attribuer à Léon XM quelque chose qui n’est pas digne de lui…

…Nous n’avons pas commencé cette oeuvre parce que nous croyions qu’elle était d’un accomplissement facile, mais parce que nous croyions que c’était la volonté de Dieu. Et pour la même et unique raison, nous continuerons la lutte… ».

Si on blâme l’abbé Portal…

Dès son retour à Paris, M. Portal est convoqué à l’archevêché. Le Cardinal Richard2, averti dare-dare par l’évêque d’Autun, le Cardinal Perraud qui se trouvait en ce moment à Rome, fait part à l’intéressé des insuffisances de ses paroles sur les prérogatives du Pape et des suspicions qui pèsent sur sa Revue. Évidemment, le Tablet, toujours manipulé par le Cardinal Vaughan, s’était chargé de travestir la vérité. L’ami Tavernier qui avait suivi à Londres, reproduira in extenso dans l’Univers et dans la Revue, la conférence de Portal.

Lord Halifax est perdu : « Si cela devait être le dernier mot, écrit-il à l’Abbé Portal, il n’y a pas un seul de mes compatriotes qui ne serait prêt à pendre quiconque lui parlerait de Rome et d’union avec elle ». Il échange avec le cardinal Rampolla un courrier pressant : « Si en ce moment on brise l’Abbé Portal… si Rome blâme tous ceux en Angleterre qui désirent l’union n’auront qu’à s’arrêter et attendre des temps meilleurs ». Le secrétaire d’État précise qu’il n’y a qu’« avertissements ».

Portal abandonne la Direction de la Revue à Levé. Fatigué, il part dans les Pyrénées. Les attaques du Tablet visent à « étrangler la Revue et imposer silence à l’Abbé Portal » (Lord Halifax au Guardian).

Est connu le programme de la future assemblée de la Communion Anglicane à Lambeth, lequel a trait à l’union avec l’Orient et avec Rome : « Un peu d’intelligence et de bonne volonté de la part de Rome, le Pape aurait tout enlevé. Et maintenant ! » Lord Halifax n’était pas seul à le regretter, lui qui disait souvent : « Il faut fiagner les coeurs des hommes avant leurs têtes »….

Le dernier mot

Apostolicoe cuite, 18 Septembre 1896, sonne le glas de l’oeuvre Portal-Halifax. Le Times, atrocement, nargue « M. Gladstone et ses amis » « de simples bannis ».

Des pleurs tombent et des coeurs saignent.

« Notre pensée première a été pour vous, pour nos amis d’Angleterre3 Puller, Lacey, etc… Pauvres amis qui avez été si bons, si généreux, si loyaux… Je ne parle avec personne. Le coup est si profond, d’ailleurs, et la douleur si forte que je ne ressens plus rien. Que Notre-Seigneur ait pitié de nous !.. Je vous dois mes meilleures joies, mon cher ami : travailler et souffrir pour l’Église. Je vous donne ce que j’ai de meilleur en mon âme d’affection et d’inaltérable dévouement. Je ressens votre grande douleur et je souffre plus à cause de vous qu’à cause de moi » (Portal à Lord Halifax).

« La Revue Anglo-Romaine suspend sa publication » tels sont les premiers mots du 51e et dernier numéro. L’éditorial signé la Rédaction, est de l’Abbé Portal. Laconiquement et pacifiquement, il fait le bilan du « grand dessein » de la Revue qui a « soulevé bien des travaux historiques et théologiques, et tourné des âmes vers un grand idéal ». Et il renvoie, non sans émotion, à la lettre Ad Anglos, dont il cite les passages les plus « généreux » :

« Nos pensées se tournent avec beaucoup d’amour et d’espoir vers le peuple anglais… Vous tous donc qui êtes en Angleterre, quelle que soit la communion ou l’institution à laquelle vous appar­tenez, nous vous invitons à poursuivre ce saint but de ramener l’Union… S’il se présente quelques difficultés, elles ne sont pas de nature à arrêter notre zèle apostolique ni à faire obstacle à notre énergie… Dans les entreprises grandes et pénibles, pourvu qu’on s’y consacre avec une volonté ardente et droite, Dieu se tient au côté de l’homme… »

Le mouvement n’est pas étranglé

L’Eglise d’Angleterre se ressaisit. En guise de réprobation de la Bulle Apostolicae Curae, elle proteste en confessant sa Foi à propos du « Sacrifice eucharistique » qui n’est pas « la pure commémoration du sacrifice de la Croix ». « Nous perpétuons — affirme l’épiscopat — la mémoire du précieux sang du Christ, qui est notre avocat près du Père et la propitiation pour nos péchés, conformément à son commandement, jusqu’à ce qu’il revienne… ». Ces formulations constituent la plus belle réponse de Cantorbéry à Rome.

« La fin d’un beau rêve » pense Portal. Non, répond Lord Halifax : « Nous avons essayé de faire ce que Dieu, je crois, nous avait inspiré. Nous avons échoué pour le moment ; mais si Dieu le veut sa volonté s’accomplira et s’il nous permet d’être brisés, c’est bien qu’il veut faire les choses lui-même. Ce n’est pas un rêve… La chose est aussi certaine que jamais. Il y a des amertumes qui valent toutes les joies de la terre, et je préfère mille et mille fois souffrir avec vous dans une telle cause que de triompher avec le monde entier… Les peines sont déjà à moitié soulagées quand on souffre ensemble, seulement je sais bien que si nous souffrons, vous souffrez encore davantage, et c’est cette pensée qui me fait le plus de mal » (Lord Halifax).

Avec fierté, Lord Halifax se console4, du fait d’une certaine position de force : « tout le monde est devenu plus catholique et moins romain. Nous autres, moi par exemple, nous ne sommes plus suspects ».

Il reste à l’abbé l’accueil fraternel que lui réserve le séminaire de Châlons-sur-Marne où il demeure un an, en attendant de prendre, avec tous les encouragements de l’évêque, Mgr Chapon, esprit fort éclairé, la direction du Séminaire de Nice, jusqu’en 1899. Il lui reste aussi la recommandation du Cardinal Rampolla : « continuer à entretenir de bons rapports avec les anglicans ».

Il reste toujours les nombreux amis… L’abbé a besoin des déclarations d’amitié de Lord Halifax car Rome lui intime de résider provisoirement en dehors de Paris, et même serait portée — ce qui stupéfie son ami — à lui faire signer une déclaration de soumission à la Bulle Apostolicae Curae. Lord Halifax annonce sa venue, en guise de cadeaux du Nouvel An 1897, et il formule des voeux on ne peut plus heureux : « Je crois de plus en plus que le mouvement n’est pas étranglé. Il a subi un rude choc mais la pierre est lancée… Le silence pour le moment ; la situation le demande mais un peu plus tard nous commencerons de nouveau et de plus fort… » « Enfin, mon cher ami, tout passe hors l’amour et l’amitié ; un de ces jours on verra que nous avions raison. Et pour le moment je mets tout de côté et je me rappelle seulement votre amitié et tous les bons amis que je vous dois à Paris et ailleurs » (mars 1897). théologie positive ne doit rien ignorer des grands travaux allemands et anglais et il poussait les jeunes à étudier à fond les langues vivantes » (abbé Gratieux).

  1. Cette lettre papale, selon Portal, homme expert en relations et en renseignements, semble jaillir de la plume du Cardinal Mazella, président de la Commission romaine pour l’étude des Ordres anglicans, qui, passant à la direction du Saint-Office, préparera la condamnation de ces ordres et par le fait même, de la campagne suscitée par l’Abbé Portal et Lord Halifax. « Il y a eu lutte, et c’est le pot de fer, le Saint- Office, qui l’a emporté » écrira l’Abbé à Lord Halifax.
  2. «Le cardinal Richard a été très bon. Il me conseillait presque d’aller à Rome. La situation, connue vous le voyez, est très grave. Il ne faut pourtant pas perdre la tête. Il y a à Rome tant de combinaisons qu’il ne faut jamais désespérer ». Lettre de Portal à Lord Halifax.
  3. Les amis anglicans, Birkbeck, Creighton, évêque de Peterbo­rough, le nouvel archevêque de Cantorbéry… sont irrémédiablement déçus. L’archevêque d’York et le doyen de Christ-Church restent sereins : « Un délai n’est pas un refus, ce peut être le procédé de Dieu pour donner plus que nous ne savons demander : si nos désirs heurtaient sa bonté, ils la rétréciraient aussi » (le doyen).
  4. L.H. est amer : « Toute la sympathie qu’on avait pour Léon XIII a disparu d’un coup. Il nous dirait à ce moment les choses les plus aimables qu’on ne lui répondrait pas… Ce qui me fait le plus de peine, c’est que je ne puis pas excuser Léon XIII. Il a commencé par vouloir une chose, il a fini par la rendre impossible. C’est sa politique à lui qu’il a brisée de ses propres mains » Mais L H n’oubliera jamais le visage lumineux du grand pape. Assez rapidement, des influences en cour de Rome (Lorin, Tavernier, Von Hügel…), les outrances de l’entourage du Cardinal Vaughan et une nette inclination de l’angli­canisme vers les Russes et les Vieux-Catholiques, inciteront Rome, sinon à tourner la page d’ Apostolicae Curae, du moins à la froisser. D’ailleurs le Cardinal Rampolla s’est ingénié à rester évasif et même à atténuer les coups du Saint-Office. «Pour nous, l’essentiel en ce moment est de ménager le Cardinal Rampolla et surtout d’éviter toute démarche qui pourrait lui susciter des tracasseries » (L.H. à Portal 17 août 1897). En 1912, paraîtra le volumineux Léon XIII et les Ordinations anglicanes, tout à la louange du Pape dont « l’étoile » héraldique, selon ce « paladin de l’union » qu’était Lord Halifax, avait brillé dans le ciel d’Angleterre.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *