Fernand Portal, Fils de Saint Vincent de Paul

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Auteur: Jean Gonthier, C.M. · Année de la première publication : 1976 · La source : Unité des chrétiens.
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«Celui que vous voyez devant vous est un prêtre français, humble fils de saint Vincent de Paul». C’est ainsi que Fernand Portal se présentait, le 13 juillet 1896, à Londres, devant une assemblée composée en majeure partie de prêtres anglicans. En mettant ainsi en avant sa carte d’identité vincentienne, recourait-il simplement à un procédé destiné à capter la bienveillance d’un auditoire qui risquait d’avoir été indisposé par la récente encyclique de Léon XIII (Satis cognitum) et qu’il savait cependant sensible au renom d’un saint comme Vincent de Paul ? Sans doute se glissait-il un peu de ce calcul dans le choix des premiers mots de son discours. Mais n’y avait-il pas davantage ?

N’était-ce pas là une sorte de profession de foi, l’expression d’un profond attachement à l’esprit et à l’œuvre de Monsieur Vincent ?

Pour ses biographes et pour tous ceux qui lui ont consacré quelque article, la parenté spirituelle du P. Portal avec Monsieur Vincent était si évidente qu’ils n’ont pas jugé nécessaire d’insister sur elle. C’est pourtant là l’un des aspects essentiels de la physionomie de l’apôtre de l’Union des Eglises. Le rappeler, alors que, depuis cinquante ans, il est entré dans l’éternel repos, n’est certainement pas inutile car, hélas ! , il y eut des témoins de sa vie — témoins superficiels, du reste — qui furent tentés de penser et qui pensèrent que Fernand Portal n’était pas à sa place dans la famille religieuse de saint Vincent. Mais était-il possible que la personnalité et le rayonnement de ce prêtre ne suscitent pas autour de lui l’incompréhension qu’attire la mesquinerie ?

* * * * *

Fernand Portal

Il eût été intéressant d’avoir des témoignages émanant de lazaristes contemporains du P. Portal, et particulièrement de ceux qui vécurent alors à Paris, au 95 de la rue de Sèvres. Mais, tout d’abord, il ne reste aucun survivant de cette époque. Ceux qui ont vu le P. Portal durant les années de son apostolat parisien n’étaient en ce temps-là que de jeunes garçons pour la plupart, des élèves du Séminaire Saint-Vincent à Gentilly. Ils l’ont aperçu se promenant dans les allées du parc que, depuis, la construction du périphérique a fait disparaitre. Ils l’ont vu déambulant seul ou entouré de quelques-uns de ses Norma-liens.Mais ils ne l’ont vu que de loin et c’était dans les dernières années de sa vie terrestre.

A travers ce que leur disaient leurs professeurs lazaristes, ces enfants savaient que le P. Portal était un grand homme, un prêtre dont l’apostolat sortait des voies communes et qui avait des relations avec des personnages importants. Eux, modestes élèves de Sixième ou de Troisième, ils n’auraient jamais eu l’audace d’aborder une telle personnalité. Sa réputation et, pour certains d’entre eux, sa froideur apparente, dressaient une barrière entre eux et le P. Portal au grand front pensif et à la majestueuse déambulation… Et pourtant ! … s’ils avaient su que ce P. Portal était le même prêtre qui trouvait sa joie et son réconfort ai milieu des petites orphelines de Javel auxquelles il faisait le catéchisme avec une si ravissante simplicité.

Les Lazaristes qui, à cette époque, parlaient du P. Portal à de futurs lazaristes, ont peut-être trop insisté sur l’aspect extérieurement extraordinaire qu’avait pris le Ministère sacerdotal du P. Portal. Oh ! certes, ils agissaient, poussés sans doute par un besoin instinctif de faire valoir un fils de Monsieur Vincent aux yeux de jeunes qui se destinaient à entrer dans sa Congrégation. Qui oserait les en blâmer ? Et puis, il faut bien le dire, à l’intérieur de sa famille spirituelle, l’action apostolique du P. Portal provoquait une admiration qui s’accompagnait d’une certaine crainte : celle que suscitait son intérêt pour l’Eglise anglicane, comme aussi ses relations avec des personnalités du monde intellectuel, ecclésiastiques ou autres, dont les idées théologiques ou philosophiques sortaient de l’enseignement commun. Il s’est, du reste, trouvé des lazaristes pour mettre en doute l’orthodoxie vincentienne du P. Portal.

Les archives de la Congrégation de la Mission ne sont malheureusement pas très riches en ce qui concerne Fernand Portal mais elles contiennent suffisamment de documents pour que l’on comprenne que, chez quelques-uns de ses confrères, le P. Portal a rencontré, sinon de l’hostilité, du moins de l’incompréhension. Le passage d’une lettre qu’il adressait à son Supérieur Général, le 12 mai 1912, est assez tristement éloquente à ce sujet :

Lorsque je dus quitter le Séminaire Saint-Vincent-de-Paul sur l’intervention de Son Em. le Cardinal Merry del Val qui n’invoqua pour m’écarter que la tentative d’union avec l’Angleterre à laquelle j’avais été mêlé, Mgr Baudrillart m’écrivit que les mots de modernisme et de moderniste n’avaient pas même été prononcés à mon sujet. Il n’avait été question que de choses anglaises. Cela n’empêcha pas quelques confrères de dire et chez nous et chez les sœurs (les Filles de la Charité) que j’avais été frappé comme moderniste, que j’avais été interdit et même, à un moment, chassé de la Congrégation. Tout cela m’a été répété chez les sœurs. J’ai courbé la tête sous l’orage, et je ne me suis pas plaint.1

Si les dernières lignes de cette citation dénotent une bonne dose de cette humilité dont, avec la simplicité, la mortification, la douceur et le zèle, saint Vincent a voulu qu’elle soit l’une des «facultés de l’âme» de sa Congrégation, l’ensemble du passage laisse deviner, avec la souffrance de l’auteur, son attachement à sa famille religeuse. Ses liens personnels avec elle ne se sont jamais relâchés et il a toujours fait preuve d’une authentique obéissance à ‘égard de ses Supérieurs, tout en l’imprégnant de cette loyauté, qui est l’un des aspects de la simplicité tant prônée par le Fondateur. Cet attachement, le P. Portal l’a concrétisé dans le dévouement qu’il a apporté aux divers ministères qui sont ceux de la Compagnie.

Le 5 octobre 1913, après avoir prêché leurs exercices spiritjels à des Filles de la Charité en Auvergne, il traçait les lignes suivantes à l’intention de son Supérieur Général :

Je voulais aussi vous remercier de la retraite de l’Hôtel-Dieu de Clermont. J’en ai été très content et j’espère y avoir fait œuvre d’un fils de saint Vincent. Il ne dépend pas de moi de ne pas faire davantage. Je ne vous ai refusé ni retraite ni service quelconque. Il est vrai que je ne vis pas de la Compagnie. Mais je fais ses œuvres : vous aviez bien voulu le constater, le reconnaître l’an dernier, après avoir lu la note que je vous ai remise…2

Cette conviction de se livrer à une activité conforme à une orientation de saint Vincent accompagna toujours le P. Portal au cours de son apostolat œcuménique. Déjà, en juillet 1896, quand, sur une intervention romaine, il dut abandonner la direction de la Revue Anglo-Romaine, il écrivait, toujours à l’adresse de son Supérieur Général :

Je suis convaincu que plus tard on appréciera avec justice ce qui a été fait et que la petite Compagnie (la Congrégation de la Mission) n’aura pas à se repentir de tout ce qui a été fait.3

* * * * * *

Cette phrase à résonance prophétique semble bien avoir trouvé sa vérité, maintenant que la Congrégation de la Mission se dit fière d’avoir compté le P. Portal parmi ses membres. En tout cas, à défaut de témoignages fournis par des lazaristes contemporains de l’apôtre de l’Union des Eglises, c’est Monsieur Vincent lui-même qui peut parler et, bien loin de le désavouer, reconnaître dans le P. Portal un de ses fils les plus authentiques.

En lui, le Fondateur de la Congrégation de la Mission retrouve l’être qu’il fut lui-même : l’homme qui sut entendre, à travers les événements, l’appel de Dieu. Si le prêtre landais qui, en 1609, montait à Paris pour y chercher une bonne situation — une «honnête retirade», selon sa propre expression — est devenu le créateur des Prêtres de la Mission, des Dames et des Filles de la Charité, c’est parce qu’il a su lire à travers tels et tels événements le signe de Dieu.

La découverte de la volonté du Seigneur s’exprimant dans des circonstances particulières explique aussi toute la vie active du P. Portal. C’est profondément vrai en ce qui concerne sa rencontre à Madère avec Lord Halifax en 1889 : il y perçut l’appel à son apostolat en faveur de l’Union des Eglises, exactement comme à travers le sermon qu’il donna et les confessions qu’il entendit à Folleville en 1617, Monsieur Vincent se sentit appelé à la vie missionnaire.

Chez le P. Portal, la vocation œcuménique s’imbrique logiquement dans la vocation vincentienne. Mais comment celle-ci lui est-elle venue ?

Mes goûts, mon caractère, tout me porte vers une congrégation religieuse ; et je n’ai maintenant qu’un désir, c’est de devenir un enfant de saint Vincent de Paul, un bon lazariste.4

Ainsi s’exprimait-il dans une lettre adressée à ses parents et rédigée à la fin de ses études au petit séminaire de Montpellier. Or, cet établissement était dirigé par les lazaristes depuis 1845. Le contact avec ces prêtres s’ajoutant à ses dispositions naturelles l’orienta sans complication vers la Congrégation de la Mission, Il y est reçu le 14 août 1874, au jour même de l’anniversaire de sa naissance (14 août 1855). Ce qu’il n’a pas dit dans sa lettre à ses parents, c’est qu’il entre au séminaire du 95 de la rue de Sèvres pour se préparer à partir comme missionnaire en Chine. Ce même désir brûle encore en lui quand, le 22 mai 1880, il reçoit l’ordination sacerdotale dans cette chapelle qui abrite le corps de saint Vincent de Paul, dans cette chapelle qui un jour sera le cadre des premières neuvaines de prières pour l’Union des Eglises. De ce dernier fait, Fernand Portal est bien loin de se douter en ce jour où l’Esprit Saint, par le sacerdoce, l’incorpore si étroitement à l’Eglise dont l’unité deviendra sa préoccupation. Mais, par son état de santé, le Seigneur lui laisse entendre, dans l’immédiat, qu’il veut pour lui un autre champ d’action que la Chine. Et les premières années de son ministère vont être vouées à l’enseignement dans les grands séminaires. Assuré de faire la volonté du Seigneur, il se donne à cette tâche délicate en vrai fils de saint Vincent. Du coup, il marqua fortement de son empreinte nombre d’âmes sacerdotales.

* * * * *

Si Monsieur Vincent a inscrit la formation du clergé comme deuxième but apostolique de sa Congrégation naissante, c’est parce que, comme le lui démontrait l’expérience, les résultats des missions prêchées dans les paroisses ne pouvaient être prolongés et approfondis sans la participation d’un clergé local instruit et zélé. Pour mieux accepter la brisure de son rêve de missionnaire à l’étranger, le P. Portal se rappelait cette intention du Fondateur souvent aussi il devait relire tel ou tel passage des lettres ou des entretiens où saint Vincent exalte le rôle des formateurs du clergé. Il en est un, en tout cas, qui s’applique bien au P. Portal œuvrant dans les séminaires d’Oran (1880), de Nice (1882), de Cahors (1884) ; à l’un de ses prêtres Monsieur Vincent écrivait en 1657 :

Oh ! que vous êtes heureux de servir à Notre Seigneur d’instrument pour faire de bons prêtres, et d’un instrument tel que vous êtes, qui les éclairez et les réchauffez en même temps ! En quoi vous faites l’office du Saint-Esprit, à qui seul appartient d’illuminer et d’enflammer les cours : ou plutôt c’est cet Esprit Saint et sanctifiant qui le fait par vous : car il est résidant et opérant en vous, non seulement pour vous faire vivre de sa vie divine, mais encore pour établir sa même vie et ses opérations en ces Messieurs, appelés au plus haut ministère qui soit sur la terre, par lequel ils doivent exercer les deux grandes vertus de Jésus Christ, c’est à savoir la religion vers son Père et la charité vers les hommes.5

Son affectation à ce travail de formation des futurs prêtres, outre son utilité intrinsèque, eut l’avantage, pour le P. Portal, de le plonger dans l’étude de la théologie morale et de la théologie dogmatique ; ce lui fut une excellente prépa:ation à sa vocation œcuménique. Bien vite aussi, il se rendit compte que l’enseignement de la théologie avait besoin d’être rénové dans sa méthode et de s’appuyer davantage sur l’histoire.

De plus, et si brefs qu’ils aient été, ses séjours dans les séminaires où il fut placé, ont marqué bien des jeunes, surtout après sa rencontre avec Lord Halifax. Deux noms entre bien d’autres illustrent cette affirmation : celui d’Albert Gratieux qui, en attendant de vivre avec lui à Paris, eut le P. Portal comme professeur de dogme à Châlons-sur-Marne et qui a évoqué cette année — unique, dans tous les sens du terme — que le P. Portal passa dans ce séminaire champenois.6

L’autre nom, c’est celui de Jean Calvet. En franchissant le seuil du grand séminaire de Cahors, en 1893, il commençait d’entrer dans cette atmosphère vincentienne qui, pour une grande part, allait baigner son existence.

J’ai un culte très vif, un culte d’esprit et d’instinct pour saint Vincent et beaucoup d’affection respectueuse pour ses fils, écrira-t-il dans ses Mémoires7 dont il commencera la rédaction le 25 juin 1940. Ce culte, Mgr Calvet en acquit les premières grâces dans ce séminaire de Cahors héritier d’une antique tradition vincentienne: dès 1643, Alain de Solminihac avait obtenu de Monsieur Vincent lui-même des lazaristes pour la prédication des missions et l’instruction de ses clercs. Après l’interruption qu’entraîna la Révolution, les lazaristes étaient revenus en 1822 au séminaire de Cahors. Le P. Portal fut l’homme qui allait acheminer Jean Calvet vers la connaissance de saint Vincent, au point qu’il songerait un jour à en faire le sujet de sa thèse de doctorat ès-lettres. Il est intéressant, savoureux même, de lire comment, dans ses Mémoires, Jean Calvet évoque, cinquante années plus tard, son professeur de Cahors

Esprit facile et souple, il n’avait rien approfondi et il ne savait pas enseigner avec méthode ; mais il avait des fenêtres ouvertes sur un très vaste horizon et un sens aigu de la portée humaine des problèmes.8

Et Mgr Calvet rappelle un autre souvenir qui laisse entendre combien fut bienfaisant pour les séminaristes l’esprit œcuménique du P. Portal :

Pour conférer avec le P. Portal et voir de près la vie d’un séminaire français, Lord Halifax vint passer huit fours au grand séminaire de Cahors. Notre stupéfaction était grande de voir ce noble hérétique assis au réfectoire à la droite de notre rigide supérieur — (c’était le P. Pierre Méout, qui, par la suite deviendrait Supérieur Provincial de Lyon) — ou à genoux, à la chapelle, priant avec la ferveur d’un séminariste. Que de discussions, en récréation, sur la bonne foi des hérétiques et des schismatiques, sont nées de ce spectacle ! Il en résultait pour l’esprit un élargissement.9

En 1899, le Séminaire des Carmes n’étant plus assez vaste pour abriter les jeunes prêtres venant suivre les cours de l’institut Catholique, un appel fut lancé à la Congrégation de la Mission. A la disposition des autorités ecclésiastiques elle mit le local du 88 de la rue du Cherche-Midi et… le Père Portal. Pour lui, en ce séminaire universitaire dédié à saint Vincent de Paul, la tâche était claire : assurer aux prêtres-étudiants non seulement un hébergement convenable, mais surtout une vie spirituelle dont la mutilation ou l’inexistence aurait risqué d’être préjudiciable à la jeunesse cléricale trop prise par ses études. Pendant près de dix ans, le P. Portal se donna à ce ministère auprès du clergé avec tout son cœur vincentien et tout son amour de l’Église. Il pratiqua alors ce que fit Monsieur Vincent avec ses fameuses Conférences des Mardis.

Tout en approfondissant les sciences ecclésiastiques durant ses années d’enseignement dans les grands séminaires, le P. Portal avait intensifié son attachement à saint Vincent de Paul. De plus en plus, il aimait en lui le prêtre qui, par des activités si nombreuses et si diverses, avait tant travaillé à la réforme de l’Eglise en France au XVIIème siècle, et il le contemplait sous cet angle avec d’autant plus d’attention qu’il sentait combien la vocation vincentienne peut mettre davantage au service de l’Eglise celui qui en est le bénéficiaire.

Dans une lettre qu’il écrivait de Limay (Seine-et-Oise) où il se reposait après que ses adversaires eurent réussi à lui faire enlever la direction du 88 de la rue du Cherche-Midi, le P. Portal disait à l’un de ses confrères :

Je vais rester ici bien tranquille. Je vais écrire notre campagne des Ordinations anglicanes — pas pour la faire imprimer, bien sûr — puis ou peut-être en même temps, j’écrirai une étude sur saint Vincent de Paul et l’Eglise, où je voudrais développer quelques idées qui me trottent dans la cervelle depuis assez longtemps.10

L’Eglise, l’Eglise de Jésus Christ, fut le grand amour du P. Portal son dévouement au service de l’Union des Eglises en a été l’expression concrète, et les rudes souffrances dont cet apostolat fut l’occasion ont conféré à son culte pour le Corps Mystique du Christ un caractère plus émouvant, comme elles expliquent aussi son efficacité malgré les échecs apparents. D’autres voix plus autorisées le diront à la faveur de ce cinquantenaire. Mais ce qui doit être souligné ici, c’est l’esprit vincentien avec lequel il poursuivit son oeuvre pour l’Union des Eglises.

Sachant parfaitement que l’unification de toutes les Eglises chrétiennes est un travail de longue haleine, le P. Portalétait persuadé que la toute première étape de la marche vers l’unité, c’est le rapprochement des esprits et des cœurs. Sur ce plan encore il est bien le digne fils de saint Vincent : n’a-t-il pas pleinement suivi les directives que Monsieur Vincent donnait à ses premiers missionnaires ? Entre autres textes, le Fondateur des lazaristes écrivait le 1er mai 1635

Qu’on ne défie point les ministres (les pasteurs) en chaire ; qu’on ne dise point qu’ils ne sauraient montrer aucun passage de leurs articles de fol dans la Sainte Ecriture, si ce n’est rarement. et dans l’esprit d’humilité et de compassion ; car autrement, Dieu ne bénira point notre travail. L’on éloignera les pauvres gens de nous. lis jugeront qu’il y a eu de la vanité en notre fait, et ne nous croiront pas. L’on ne croit pas un homme pour être bien savant, mais parce que nous l’estimons bien. Le diable est très savant et nous ne croyons pourtant rien de ce qu’il dit, parce que nous ne l’aimons pas. Il e fallu que Notre Seigneur ait prévenu de son amour ceux qu’il a voulu faire croire en lui. Faisons ce que nous voudrons ; l’on ne croira jamais en nous, si nous ne témoignons de l’amour et de la compassion à ceux que nous voulons qu’ils croient en nous.11

Le P. Portal, qui a réalisé l’idéal tracé ainsi par saint Vincent, ne recherchait pas les conversions individuelles, on le salt : il souhaitait, par contre, la réunion en corps de l’Eglise anglicane à i’Eglise romaine. Il y a cependant eu au moins une circonstance où il a dû s’occuper d’une anglicane désireuse de passer au catholicisme. Une lettre du 19 novembre 1895, adressée au Supérieur Général des lazaristes12, en garde le souvenir :

Une demoiselle anglicane âgée de 45 ans environ est venue à Paris pour se convertir. J’avais échangé deux lettres avec elle à la suite de mon travail sur les Ordinations Anglicanes et dès qu’elle a été ici, elle s’est adressée à moi. . La personne dont il s’agit est une personne sûre, fort instruite de la religion. Elle est la fille d’un prêtre anglican qui était très connu pour ses controverses sur le Baptême avec un ministre protestant. Le père et la mère sont morts laissant à leurs enfants une situation indépendante et aisée.

L’on devine combien il eût été agréable au coeur sacerdotal du P. Portal d’être l’instrument dernier de cette adhésion à la pleine communion de l’Eglise. Mais, par délicatesse pour l’Eglise anglicane, il fait appel è l’un de ses confrères :

Après un entretien ou deux, j’ai prié cette personne de vouloir bien conférer avec un autre prêtre et je lui ai indiqué M. Allou — (M. Allou était alors Assistant de la Congrégation de la Mission) — J’ai agi ainsi pour ne pas me compromettre vis-à-vis des anglicans qui voient toujours de très mauvais œil les conversions individuelles.

Il n’empêche que c’est le P. Portal qui fait les démarches nécessaires :

Cette personne est maintenant prête à faire son abjuration13. A l’archevêché, où je suis allé ces jours derniers de la part de M. Aliou, on nous a donné tous les pouvoirs voulus, soit pour recevoir nous-mêmes, M. Allou ou moi, soit pour indiquer un autre prêtre pour recevoir cette abjuration.

Et le P. Portal, toujours déférent à l’égard de son Supérieur Général, ajoute :

J’aurais été heureux, mon Père, que cette abjuration se fît dans la chapelle de la Médaille Miraculeuse. Je ne sais si la chose est possible. Si elle l’est, je vous prierais de recevoir vous-même cette abjuration qui sera un des premiers fruits de notre œuvre.

En son Supérieur Général, le P. Portal voit le successeur de saint Vincent de Paul, de Monsieur Vincent dont il se sent approuvé. L’Apôtre de l’Union n’a-t-il pas lu et relu ce qu’écrivait, le 15 septembre 1628, le Saint de la Charité ?

Il a plu à Dieu de se servir de ce misérable (c’est ainsi que Monsieur Vincent se désigne) pour la conversion de trois personnes, depuis que le suis parti (le saint se trouvait alors à Beauvais) mais ii faut que j’avoue que la douceur, l’humilité et la patience, en traitant avec ces pauvres dévoyés (les hérétiques) est (sic) l’âme de ce bien… J’ai bien voulu vous dire cela à ma confusion, afin que la Compagnie voie que, s’il a plu à Dieu de se servir du plus ignorant et misérable (de ses membres), il se servira plus efficacement de chacun de ladite Compagnie.14

* * * * *

M. Portal à Oran en 1881

Il est un autre domaine dans lequel le P. Portal s’est montré un authentique fils de saint Vincent de Paul : c’est en ce qui concerne l’harmonieuse synthèse de l’apostolat auprès des pauvres et de l’apostolat auprès des riches. L’image de Monsieur Vincent se penchant sur toutes les misères corporelles et spirituelles de son époque resterait superficielle, et donc fausse, si l’on ne se rappelait pas que Monsieur Vincent a mis l’élite sociale de son temps au service des malheureux. De même serait-ce mutiler la physionomie du P. Portal que de ne voir en lui qu’un apôtre intellectuel de l’œcuménisme. Parce qu’il aime l’Eglise dans sa totalité, dans chacune des catégories qui la constitue, le P. Portal sera tout à a fois l’aumônier du misérable quartier de Javel et l’aumônier des Normaliens, le Supérieur d’un séminaire universitaire et le fondateur des Dames de l’Union, le prêtre qui catéchise des fillettes pauvres et le prêtre qui, dans sa maison de la rue de Grenelle, entre en contact avec toute une élite intellectuelle. Celle-ci, il la marquera d’une profonde empreinte, qu’il s’agisse de Jacques Chevalier, de Maurice Legeridre, de Robert Garric, pour ne citer que quelques laïcs ; ou de l’abbé Gaudefroy, l’éminent minéralogiste qui sera un jour doyen à l’Institut Catholique de Paris, ou d’Eugène Tisserant, le futur cardinal ; ou bien que l’on aille de Jean Guitton l’académicien à Marcel Legaut le berger-philosophe, à qui, vers 1904, le P. Portal disait : «Fondez un groupe. Réunissez-vous. Lisez l’Evangile».15

Ces esprits supérieurs, ces riches de l’intelligence qui venaient à lui, l’apôtre de l’Union des Eglises voulait les mettre au service de la Vérité qui acheminerait vers l’unité des esprits nécessaire à l’unification du Corps Mystique du Christ : car alors la Vérité est un service de Charité. Et, en même temps, aux pauvres auxquels il prodiguait son apostolat, le P. Portal voulait donner la preuve de cet amour de Dieu dont l’Eglise doit être la porteuse.

Peut-on légitimement se demander lequel de ces ministères le P. Portal préférait Si oui, lui-même répondrait à la question, comme on le lit dans la lettre, déjà citée, qu’il écrivait de Limay :

Je ne pense plus guère au 88 (de la rue du Cherche-Midi). Je pense davantage et avec plus de regrets à certaines réunions et à certaines œuvres qui faisaient vraiment ma vie. Je me demande si je dois renoncer définitivement à tout cela : à La Revue des Eglises, à l’orientation de quelques jeunes gens dans le sens que nous avions adopté, aux travaux qui se faisaient autour de moi, par mon impulsion assez souvent. Je ne voudrais pas y renoncer par seule crainte des ennuis qui pourraient en résulter pour moi, mais d’un autre côté, je ne voudrais pas rendre impossible mon action dans l’ouvre qui aujourd’hui me parait la plus uroente, je veux parler de Javel.16

Le cœur vincentien de Fernand Portal n’est-il pas tout entier dans ces lignes ? L’œuvre de Javel avait commencé sur un appel de la Providence que, le 19 avril 1907, le P. Portal avait su percevoir, comme Monsieur Vincent, à Châtillon-lesDombes en 1617, avait saisi l’appel de Dieu d’où allaient naite les Dames puis les Filles de la Charité. Aux femmes qu’il groupa d’abord à Javel avant de les installer rue de Lourmel, le P. Portal insuffla l’esprit de Vincent de Paul et fit d’elles des ouvrières actives au service de la Charité, et des âmes de prière au service de l’Union des Eglises.

Trois jours avant sa mort, il trouva encore la force d’aller visiter leur dispensaire d’Arcueil. Et c’est, assisté de trois d’entre elles, que, le 19 juin 1926, dans sa chère maison de la rue de Lourmel, il entra dans son éternité.

Au lendemain de cette mort, dans un article consacré au P. Portal, Jean Calvet résumait ainsi l’esprit de saint Vincent de Paul

Aussi éloigné de la présomption qui “enjambe sur la Providence” que du découragement qui doute de Dieu, l’esprit vincentien consiste à se tenir à son poste, tranquille, l’œil ouvert, l’âme ouverte, prêt à tout, et, dès que se manifeste un de ces signes de Dieu que le vulgaire appelle des occasions, on obéit, on se met à l’œuvre, bonnement, rondement, simplement comme si! n’y avait pas autre chose à faire sur terre, au reste prêt à s’arrêter et à rentrer dans le repos qui attend, s’il le faut.17

En appliquant cette description à Fernand Portal — qui l’avait poussé à étudier saint Vincent de Paul — Jean Calvet rendait le plus bel hommage à ce lazariste dont, par ailleurs, il disait :

Il a joué un grand rôle dans notre vie religieuse de ce premier quart de siècle et il a été le moteur secret de bien des activités qui ont paru avec éclat.18

PORTAL ET LES ORIGINES DU C.O.E.

L’immense correspondance du premier secrétaire du comité exécutif de Foi et Constitution, l’américain R. M. GARDINER, contient une lettre du P. Portal écrite en 1917. Gardiner était passé par Paris lors d’un voyage qu’il avait effectué en Angleterre en 1914. II avait alors rendu visite au P. Portal qui habitait à ce moment, 14, rue de Grenelle.

On se souvient que c’est en 1927, un an après la mort de Portal que se tint la Conférence de Lausanne : “Foi et Constitution”.

Voici un extrait de cette lettre (30 août 1917)

L’union ne peut résulter que de la transformation de l’état d’esprit, transformation qui ne peut apparaître que plus tard dans les autorités, lorsqu’elle se sera généralisée et que de nouvelles générations auront pris le gouvernement des Eglises.
Sans doute, notre temps est fertile en miracles. L’époque que nous vivons est extraordinaire. Je crois même que les événements travaillent pour l’union. Cependant nous pouvons constater que nos autorités semblent bien plutôt s’inspirer du passé que de l’avenir. Là encore, les autorités ecclésiastiques, comme à peu près toujours, seront en retard plutôt qu’en avance ; elles constateront un état de fait et ne le créeront pas. Les politesses de ceux qui gouvernent les Eglises ne sont pas à dédaigner mais il ne faut pas se méprendre sur leur portée.

J’espère, cher Monsieur, que ces paroles ne seront pas pour vous une occasion de scandale. J’aime et respecte de toute mon âme les autorités de mon Eglise et je leur en ai donné des gages certains. Je crois à la toute puissance de l’Esprit de Dieu. Mais cela n’est pas inconciliable avec une vision exacte des choses pour entreprendre l’œuvre selon la meilleure manière de la mener à bonne fin.

  1. Archives de la Congrégation de la Mission, 95, rue de Sèvres, Paris.
  2. Archives de la Congrégation de la Mission, 95, rue de Sèvres, Paris.
  3. Archives de la Congrégation de la Mission, 95, rue de Sèvres, Paris.
  4. Cité par Hemmer dans son Monsieur Portal, p. 9.
  5. Pierre Coste : Saint Vincent de Paul, Correspondance, Entretiens, Documents, tome VI, p. 393.
  6. Cf. Hemmer, ouvrage cité, P. 87 sq.
  7. Mémoires de Monseigneur Jean Calvet, Éditions du Chalet, p. 45.
  8. Mémoires de Monseigneur Jean Calvet, Éditions du Chalet, p. 46.
  9. Mémoires de Monseigneur Jean Calvet, Éditions du Chalet, p. 47.
  10. Archives de la Congrégation de la Mission.
  11. Pierre Coste, ouvrage cité, tome i, p. 295-296.
  12. Archives de la Congrégation de la Mission.
  13. M. Portal utilise le langage alors en vigueur. Après Vatican Il, il n’aurait plus parlé ainsi. Il se serait inspiré du Directoire pour les questions œcuméniques n° 19 qui impose en effet d’éviter le mot «abjuration» en pareil cas.
  14. Pierre Coste, ouvrage cité, tome I, p. 66.
  15. Gérard Soulages : Le groupe de Marcel Légaut et le rayonnement spirituel du R. P. Teilhard de Chardin, texte ronéotypé, p. 11.
  16. Archives de la Congrégation de la Mission.
  17. Documentation Catholique, 25 juin 1927, col. 1624.
  18. Documentation Catholique, 25 juin

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