Essai sur la philosophie de Dante (08)

Francisco Javier Fernández ChentoLivres de Frédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Frédéric Ozanam · Année de la première publication : 1838.
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SECONDE PARTIE CH. 3 : Le mal et le bien, dans leur rapprochement et dans leur lutte

Le mal en toute son horreur, et le bien dans toute sa pureté, ne sauraient se découvrir qu’à leur origine et à leur terme, situés l’un et l’autre au delà de l’horizon du temps. Mais tous deux se sont donné rendez-vous dans le temps, comme sur un terrain libre ; et c’est là qu’ils se rencontrent, tantôt opposés, tantôt confondus. Il convient d’étudier les circonstances et les effets de cette rencontre, soit dans les vicissitudes de la vie, individuelle ou sociale ; soit dans cette prorogation de la vie, où d’efficaces expiations s’accomplissent ; soit dans la nature, qui est le théâtre de tous les faits temporels, et qui se ressent toujours en quelque manière de leur passage.

1 c’est ici le lieu de faire connaître l’intime constitution de l’homme, substance commune de tous les phénomènes heureux ou funestes qu’il présente, donnée nécessaire de tous les problèmes qui peuvent s’élever à son sujet. Ici, il n’est permis de reculer devant aucun secret, ni ceux de la génération, ni ceux de l’union de l’âme et du corps, ni ceux de leur mutuelle séparation.

Trois pouvoirs concourent à l’oeuvre de la génération. D’abord, les astres exercent la puissance de leur rayonnement sur la matière, et dégagent, des éléments combinés en des conditions favorables, les principes vitaux qui animent les plantes et les bêtes. Ensuite, il y a dans l’homme une puissance d’assimilation qui se communique aux aliments digérés, se distribue avec le sang dans tous les membres, et va répandre la fécondité au dehors.

Enfin, la femme porte en elle une puissance de complexion, qui dispose la matière destinée à recevoir le bienfait de la naissance. -les veines altérées n’absorbent pas, dans le travail de la nutrition, tout le sang qui leur est donné. Une portion de ce liquide alimentaire, épurée, séjourne dans le coeur, s’y imprègne plus profondément d’une énergie assimilatrice ; il fermente, en descend par les canaux où son élaboration s’achève ; et, à l’heure où s’accomplit le mystère conjugal, le sang du père va féconder, actif et organisateur, le sang passif et docile recélé dans le sein de la mère. Là, se façonnent les éléments du corps futur, jusqu’à ce qu’une préparation suffisante les fasse se prêter à l’influence céleste qui produit en eux la vie. Cette vie, végétale d’abord, mais progressive, se développe par son propre exercice ; elle fait passer l’organisme, de l’état de plante à celui de zoophyte, pour parvenir ensuite à la complète animalité. Là, se borne l’action des pouvoirs de la nature : la mère, qui donne la matière ; le père, qui donne la forme ; les astres, d’où vient le principe vital. -pour faire franchir à la créature l’intervalle qui sépare l’animalité de l’humanité, il faut recourir à celui qui est le premier moteur. Aussitôt donc que l’organisation du cerveau est arrivée à son terme, Dieu jette un regard plein d’amour sur le grand ouvrage qui vient de s’achever, et souffle sur lui un souffle puissant.

Le souffle divin attire à soi le principe d’activité qu’il rencontre dans le corps de l’enfant : des deux il se fait une seule substance, une seule âme, qui vit, qui sent, et qui se réfléchit sur elle-même.

L’âme est donc unique en son essence, car l’exercice d’une de ses facultés, à un certain degré d’intensité, suffit pour l’absorber tout entière.

En elle, et distinctes entre elles, unies toutefois et se supposant mutuellement, existent trois puissances, végétative, animale, rationnelle : on peut les comparer dans leur ensemble au pentagone qui se compose de trois triangles superposés. L’âme, présente dans les membres, dans tous les atomes de poussière vivante dont ils sont formés, s’y révèle par l’exercice même de leurs fonctions. Elle est unie au corps, comme la cause l’est à l’effet, l’acte à la puissance, la forme à la matière. On la nomme forme substantielle, parce que, seule, elle fait que l’homme soit, et que sa seule retraite fait perdre à ce merveilleux composé son existence et son nom. Elle a son siège dans le sang ; néanmoins, elle fait du cerveau comme un trésor où elle dépose les images qu’elle veut retenir. C’est la face qu’elle choisit pour se manifester au dehors : là, elle spiritualise la chair, pour la rendre transparente aux clartés intérieures de la pensée ; elle dessine les traits avec une infinie délicatesse ; elle crée la physionomie ; elle fait les derniers efforts pour orner et embellir les deux endroits par où surtout elle se révèle, les yeux et la bouche. On pourrait les appeler les deux balcons, où la reine qui habite l’édifice humain se montre souvent, quoique voilée. Enfin ses ministres sont les esprits animaux, vapeurs qui se forment dans le coeur et se répandent par tous les membres, fluides subtils qui entretiennent les communications de l’organe cérébral avec les organes des sens. -mais la reine peut devenir esclave. Il est des défauts de complexion, qui s’opposent au libre développement de l’âme : il est des natures sombres et grossières, où pénètre mal le rayon de Dieu. Les révolutions du ciel et des saisons obtiennent aussi, par l’intermédiaire des dispositions physiques qu’elles produisent, une influence incontestable sur les facultés morales. Et, de même qu’aux quatre âges de la vie correspondent pour le corps quatre tempéraments qui résultent de la combinaison de l’humide, du chaud, du sec, et du froid ; de même, l’âme a ses quatre phases, dont chacune a son caractère distinct, ses charmes et ses tristesses, ses vices plus familiers et ses vertus de prédilection.

La mort interrompt cette harmonie. -mais, entre toutes les opinions brutales répandues parmi les hommes, la plus insensée, la plus vile, la plus dangereuse, est celle qui nie l’existence d’une autre vie. Elle trouve sa condamnation dans la doctrine de tous les sages des plus illustres écoles, de tous les poètes de l’antiquité, de toutes les religions du monde, de toutes les sociétés qui vivent soumises à des lois ; dans cet espoir d’une autre vie, que la nature a déposé au fond de toutes les âmes, et qui ne saurait être mensonger sans accuser une contradiction impossible au sein du plus parfait ouvrage de la création ; dans l’expérience des songes et des visions, où nous sommes en rapport avec des êtres immortels ; enfin, dans les dogmes de la foi chrétienne, dont la certitude l’emporte sur toute autre, parce qu’elle émane de celui-là même qui nous départ l’immortalité. -quand donc l’âme se détache de sa chair défaillante, elle emporte avec elle toutes les facultés divines et humaines qui lui appartinrent : les premières, c’est-à-dire, la mémoire, l’intelligence, et la volonté, devenues plus actives ; les secondes, c’est-à-dire, toutes celles qui se réunissent sous le nom de sensibilité, entièrement inertes. Son mérite, ou son démérite, comme une force qui l’entraîne, détermine le séjour de châtiment, d’expiation, ou de récompense qu’elle occupera. Aussitôt parvenue au lieu qui lui est assigné, elle exerce autour d’elle, dans l’air ambiant, la puissance informante dont elle est douée. Et, comme l’atmosphère humide se colore des rayons qui s’y réfléchissent, ainsi l’air subit la forme nouvelle qui lui est imprimée : il en résulte un corps subtil où chaque sens a son organe, chaque pensée son expression extérieure ; où l’âme recouvre les fonctions de sa vie animale, et révèle sa présence par la parole, par le sourire, ou par les larmes. C’est là ce que désignaient les anciens par ces ombres dont ils peuplaient le royaume de la mort : c’est l’opinion de plusieurs philosophes plus récents, qui ne conçoivent pas la possibilité des souffrances et des jouissances hors d’une enveloppe corporelle. Mais l’ombre doit se dissiper un jour devant la réalité, et ces corps fugitifs faire place à ceux qui, ranimés, sortiront du tombeau ; car, si la corruptibilité est la loi commune des créatures, elle l’est de celles seulement qui sont l’ouvrage d’autres êtres créés : ainsi périssent les choses que produit le concours de la matière première et de l’influence astrale ; mais ainsi ne périssent point celles qui sortent immédiatement des mains du créateur. L’éternel ne communique pas une vie tarissable : l’humanité est son oeuvre ; l’humanité tout entière, âme et corps, fut formée de ses mains, animée de son souffle, au sixième jour du monde ; au dernier jour, tout entière, corps et âme, elle revivra.

2 une analyse détaillée nous fera pénétrer plus avant dans la connaissance de nous-mêmes.

Parmi les phénomènes intellectuels, les premiers, qu’on peut appeler élémentaires, sont les sensations ; et, entre celles-ci, les plus compliquées sont celles de la vue. Les objets eux-mêmes ne viennent point réellement visiter l’oeil : ce sont leurs formes qui se transmettent, par une sorte d’impulsion, à travers l’air diaphane ; elles vont s’arrêter dans le liquide de la pupille, où elles se réfléchissent comme en un miroir. Là, elles sont accueillies par les esprits animaux affectés au service de la vision, qui les transmettent à leur tour et les représentent au cerveau : et c’est ainsi que nous voyons. Toute sensation s’accomplit, de la sorte, par une communication de l’objet au cerveau, à travers un ou plusieurs milieux continus. La partie antérieure du viscère cérébral est la source commune de la sensibilité. Là réside ce sens commun, où toutes les impressions reçues par les organes se ramènent et se comparent. Toutefois la prédominance de l’une de ces impressions efface les autres : l’âme, retenue par le charme d’un spectacle qui enchante les yeux ne s’aperçoit pas de la fuite du temps, que l’horloge fidèle annonce à l’oreille. La sensibilité se prolonge, en quelque manière, par le secours de l’imagination. Et néanmoins, l’imagination, affranchie des influences de la terre, peut s’éclairer d’une clarté céleste. Souvent elle nous ravit, hors de nous-mêmes, jusqu’à rester sourds au bruit de mille trompettes qui sonneraient à nos côtés. -enfin, les sensations n’indiquent, au premier abord, que des qualités sensibles ; et cependant, elles trahissent certaines dispositions de l’objet d’où elles émanent ; elles sont accompagnées d’un sentiment d’utilité ou de péril.

Il y a donc une faculté qui s’empare d’elles, qui dégage et saisit les rapports implicitement perçus, et les propose aux opérations de l’entendement : on l’appelle, en ramenant à sa valeur primitive un nom depuis longtemps dénaturé, appréhension. -ainsi, le fait sensible est l’élément nécessaire de toute notion intelligible. Cette initiative des sens dans les opérations de l’esprit humain est une des fatalités de notre nature, la cause principale de notre faiblesse ; c’est, en même temps, chose merveilleuse, la condition de notre perfectionnement rationnel, et, par conséquent, de notre grandeur.

L’imagination et l’appréhension marquent deux points de transition entre la passivité et l’activité. Au dessus de cette première et basse région de l’âme, troublée par des apparitions importunes et souvent mensongères, s’élève la région supérieure où tout est spontané, pur, et radieux. Les anciens l’appelèrent mens : par elle, l’homme se distingue des animaux. On y peut découvrir diverses facultés : celle qui constitue la science, celle qui conseille, celle qui invente, et celle qui juge. On peut aussi opposer entre eux l’intellect, qui marche hardiment à la recherche de l’inconnu, et la mémoire, qui revient sur les traces laissées par son infatigable devancière, sans pouvoir toujours les suivre jusqu’au bout. On peut encore distinguer l’intellect actif, et l’intellect passif. L’intellect actif élabore et combine les perceptions reçues ; il les élève à l’état de notions, et combine les notions à leur tour. La pensée se pense elle-même ; toutefois, elle s’ignore à sa naissance : c’est par un travail prolongé qu’elle prend connaissance et possession de soi ; l’activité, portée à son degré le plus haut, devient réflexion. L’intellect passif contient en puissance les formes universelles, telles qu’elles existent en acte dans la pensée divine. C’est par lui que toutes choses peuvent être comprises ; il demeure donc nécessairement indéterminé, susceptible de modifications diverses ; et on l’appelle aussi l’intellect possible.

Il faut reconnaître encore, dans l’esprit humain, d’autres éléments qui offrent un caractère passif.

On y aperçoit des idées premières, dont on ne saurait expliquer l’origine ; des vérités évidentes, qui se croient sans se démontrer. Et si l’on refuse de les avouer innées, du moins est-on contraint d’admettre comme telles les facultés qui composent le fond de notre être. Il y a donc des principes qui ne nous viennent point du dehors, et que nous ne nous sommes point donnés. Il y a une création intérieure continuelle, qui annonce la présence invisible de la divinité. Par en haut comme par en bas, par la raison comme par les sens, l’homme touche à ce qui n’est pas lui, et trouve des limites qui resserrent son indépendance.

Ces faits constatés serviront à marquer la route qui conduira, de l’ignorance et de l’erreur, à la science véritable. Le premier acte d’une étude consciencieuse sera de fixer les bornes où elle doit s’arrêter, et au delà desquelles il serait téméraire de vouloir poursuivre la raison des choses. Le second sera d’abdiquer les préjugés antérieurement admis ; car ceux qui n’ont rien appris parviennent à des habitudes vraiment philosophiques plus facilement que d’autres qui, avec de longs enseignements, ont reçu beaucoup d’opinions fausses.

Ces conditions préliminaires étant remplies, il est permis de commencer des recherches efficaces.

Le sage puisera d’abord aux sources de l’observation ; puis, il s’avancera lentement dans les voies du raisonnement ; il portera du plomb à ses pieds : jamais il ne franchira, sans chercher l’appui d’une distinction secourable, les deux pas difficiles de l’affirmation et de la négation. Il ne se laissera pas retenir par les distractions qu’il rencontrera sur son chemin : si des pensées nouvelles viennent, en quelque sorte, croiser les pensées premières, elles se retardent mutuellement dans leur marche et s’éloignent du but. Trois mots résument ces préceptes : expérience, prudence, persévérance. -on entre par là dans cette calme possession du vrai qui constitue la certitude. La certitude repose sur des bases différentes, selon les divers ordres de connaissances où elle se rencontre. Elle est dans le témoignage des sens, lorsqu’il porte sur les objets propres à chacun d’eux ; elle est dans ces axiomes indémontrables indiqués naguère ; elle est dans le consentement unanime des hommes, sur les questions du domaine de la raison : car l’hypothèse d’une déception universelle, qui envelopperait le genre humain dans un invincible aveuglement, serait un blasphème horrible à prononcer. Toutefois, au pied des vérités connues, éclosent toujours de nouveaux doutes, comme, au pied des arbres, poussent de nouveaux rejetons. La certitude reste toujours entourée de ténèbres humaines. La seule lumière qui n’ait pas d’ombre est celle de la foi.

3 dans l’ordre moral, les premiers faits qui se rencontrent sont encore du nombre de ceux où l’âme se montre passive : c’est pourquoi on les nomme excellemment passions. Il serait long de les énumérer. Mais toutes se ramènent à des dispositions antérieures, qu’on appelle appétits. Il y a trois sortes d’appétits : le premier, naturel, qui n’a point conscience de soi, et qui est la tendance irrésistible de tous les êtres physiques à la satisfaction de leurs besoins ; le second, sensitif, qui a son mobile externe dans les choses sensibles, et qui est concupiscible, ou irascible, tour à tour ; le troisième, intellectuel, dont l’objet n’est appréciable qu’à la pensée. Ces appétits eux-mêmes peuvent se réduire à un seul principe commun : l’amour. Depuis le créateur jusqu’à la plus humble des créatures, rien n’échappe à la grande loi de l’amour. Les corps simples tendent par l’attraction, qui est une sorte d’amour, au point de l’espace qui leur fut destiné. Les corps composés ont une sympathie, un amour du même genre que le précédent, pour les lieux où ils se formèrent : ils y acquièrent la plénitude de leur développement ; ils en tirent toutes leurs vertus.

Les plantes manifestent déjà une préférence, un amour plus marqué, pour les climats, les expositions, les terrains plus favorables à leur complexion. Les animaux donnent des signes d’un attachement plus vif, d’un amour aisément reconnaissable, qui les rapproche entre eux et quelquefois les rapproche de l’homme. L’homme enfin est doué d’un amour qui lui est propre pour les choses honnêtes et parfaites, ou plutôt, comme sa nature tient à la fois de la simplicité et de l’immensité de la nature divine, l’homme réunit en lui tous ces genres d’amour ; de même que les corps simples, il cède à l’attraction qui agit sur lui par la pesanteur ; il emprunte aux corps composés la sympathie qu’il ressent pour le lieu de sa naissance ; ainsi que les plantes, il a des préférences pour les aliments favorables à sa santé ; à l’exemple des animaux, il s’attache aux apparences qui flattent les sens ; enfin, et c’est là sa prérogative humaine, ou, pour mieux dire, angélique, il aime la vérité et la vertu.

Or, les trois premières sortes d’amour sont l’oeuvre de la nécessité ; dans les deux derniers seulement, qui émanent des sens et de l’intelligence, l’être moral se retrouve. C’est là qu’une exploration plus attentive fera découvrir le point où la passivité finit, où l’activité commence.

Aussitôt qu’un objet se présente, capable de plaire, il nous réveille par une sensation de plaisir. La faculté, qu’on nomme appréhension, entre en exercice ; elle perçoit le rapport de l’objet avec nos besoins ; elle le développe, jusqu’à faire que l’âme se retourne vers lui et s’y incline : cette inclination est l’amour ; et le plaisir nouveau, dont cette modification est accompagnée, nous la rend chère et en même temps durable. Puis, l’âme ébranlée entre en mouvement : ce mouvement spirituel est le désir ; ce désir ne trouve de repos que dans la jouissance, c’est-à-dire ; dans la possession de l’objet aimé.

Tel est le fait universel ; telle est, pour parler le langage de l’école, la matière de l’amour, toujours bonne en elle-même ; car c’est l’ouvrage d’une disposition spécifique naturelle, qui ne se révèle que par ses effets, et dont le premier acte, instantané et irréfléchi, n’est digne ni de louange, ni de blâme. -mais l’amour devient vertueux, ou coupable, selon le choix qu’il fait entre les choses qui le sollicitent. Avant que l’âme revêtît les formes corporelles sous lesquelles elle devait devenir enfant, Dieu la regarda avec complaisance.

Heureux lui-même, il lui communiqua l’impulsion qui la fait revenir à lui, en cherchant le bonheur ; il ne cesse de l’attirer encore, en faisant luire devant elle les rayons de son éternelle clarté. Elle, à son tour, ne saurait pas plus s’empêcher de l’aimer, qu’elle ne saurait se haïr elle-même. Si elle participe plus que tout être terrestre à la nature divine, et s’il est de la nature divine de vouloir exister, l’âme aussi veut exister : elle le veut, de toute l’énergie qui est en elle ; et, comme son existence tout entière dépend de Dieu, elle veut naturellement lui être unie pour assurer son existence. Puis, les attributs de Dieu se réfléchissant dans les qualités et les vertus humaines, quand l’âme les découvre dans une autre âme sa pareille, elle s’y unit spirituellement, elle l’aime aussi. Enfin, la création tout entière lui apparaît comme le champ qui garde les traces de l’éternel cultivateur, et chaque créature comme digne d’être aimée selon la mesure du bien qu’il a produit en elle. Telle est la forme légitime de l’amour : elle consiste dans cette juste proportion de nos affections, qui les fait se porter d’abord vers le bien suprême, et se mesurer elles-mêmes pour les biens inférieurs. L’amour peut prendre des formes moins pures. L’âme ignorante, aux premières et plus viles jouissances qu’elle rencontre, s’y trompe, et les poursuit avec une ardeur téméraire.

D’autres fois, elle se ralentit dans la recherche du bien véritable, ou, plus malheureuse encore, elle se détourne vers le mal. On a déjà vu comment, de ces trois sortes d’aberrations, dérivent les sept iniquités capitales.

Il est donc vrai de dire que l’amour est la semence commune de la justice et du péché. Comment raconter tous les fruits bons, ou mauvais, qu’il portera : la jalousie, le soin de la conservation de l’objet aimé, le zèle de sa gloire, enfin l’union avec lui, l’union qui assimile deux êtres entre eux et les confond en un ? Comment décrire l’action bienfaisante, régénératrice, d’une tendresse chaste ? Comment expliquer la contagion réciproque des affections sensuelles ? En opérant dans le secret des coeurs de si étonnantes révolutions, l’amour, quelque passif qu’il soit à son origine, se montre actif en ses résultats.

Mais, si cette activité ne se détermine qu’en présence des sollicitations du monde extérieur, peut-on dire qu’elle soit libre ? -une opinion commune et trompeuse attribue tous nos actes à des astres, comme si le ciel entraînait tous les êtres dans une direction nécessaire. Le ciel exerce sans doute une sorte d’initiative sur la plupart des mouvements de notre sensibilité ; mais cette initiative peut rencontrer en nous une résistance qui, laborieuse d’abord, devient invincible après avoir fidèlement combattu. Une puissance plus grande, celle de Dieu, agit sur nous sans nous contraindre. En nous il a créé cette partie meilleure de nous-mêmes, qui n’est point soumise aux influences du ciel. Il nous a départi la volonté libre : et ce don, le plus excellent, le plus digne de sa bonté, le plus précieux à ses regards, toutes les créatures intelligentes, et elles seules, l’ont reçu. La volonté ne saurait fléchir que par sa propre détermination ; pareille à la flamme, que les efforts répétés d’une force étrangère ne peuvent contraindre à descendre contre l’essor naturel qui la fait monter. Souvent, il est vrai, la volonté semble céder à la violence ; mais c’est encore en vertu de son choix ; c’est un mal qu’elle subit par la crainte d’un mal plus grand. Il est encore vrai que les mouvements instinctifs échappent à son empire, et que, souvent malgré elle, le sourire et les larmes trahissent les plus secrètes pensées. Mais, hors de ces circonstances, elle demeure souveraine dans son élection : placée en présence de deux objets qui exerceraient sur elle un égal attrait, elle demeurerait éternellement indécise. Il faut donc admettre, avec la volonté, une faculté qui la conseille, et qui veille sur le seuil de l’assentiment, pour accueillir, ou rejeter, les affections bonnes, ou mauvaises. Ainsi, en supposant qu’une nécessité fatale préside en nous à la naissance de l’amour, en nous aussi est une puissance capable de contenir ses débordements.

Or, le conseil qui assiste à nos décisions, c’est le discernement. C’est lui qui saisit les différences des actes, en tant qu’ils sont coordonnés à une fin : on peut l’appeler l’oeil de l’âme, le plus beau rameau qui surgisse de la racine de la raison.

C’est par lui que l’ordre moral se rattache à l’ordre intellectuel : la volonté ne peut, en effet, agir sans le concours de l’entendement ; mais ce concours ne saurait être parfait, sans une parfaite égalité des deux puissances, qui ne se rencontre point dans notre nature déchue. Le discernement, quand il s’applique à la distinction du bien et du mal, reçoit le nom de conscience, et alors aussi s’y fait remarquer quelque chose de passif, d’étranger à la personnalité humaine. Pour le méchant, il y a là un ver rongeur qui ne lui laisse pas de repos, une écume qu’il voudrait vainement rejeter loin de lui ; pour l’homme de bien, le sentiment de son innocence est comme une armure solide, ou comme un compagnon fidèle dont la présence le rassure au milieu des dangers.

Ici encore, il importe de presser les observations qui viennent d’être recueillies et d’en déduire les conséquences pratiques. L’antagonisme du vice et de la vertu était le sujet d’une fable qui fut chère, comme symbole, aux mythographes de l’antiquité, et à ses philosophes, comme leçon. Le poète italien s’en empare, et la rajeunit. -deux femmes lui ont apparu. L’une était pâle, difforme, et bègue ; mais, le regard arrêté sur elle semblait lui rendre la beauté, la couleur, et la voix : elle chantait ; et, sirène harmonieuse, elle captivait déjà les oreilles imprudentes. L’autre se montrait, à son tour, simple et vénérable : elle jetait un superbe regard sur sa rivale ; et, faisant, déchirer ses vêtements, la laissait voir atteinte d’une infecte corruption. De ces femmes, l’une était la volupté ; l’autre, la sagesse.

Mais la lutte est facile, à qui n’est point tombé ; pour la contempler dans tout son intérêt, il la faut saisir, en son moment douteux, à ce point où, longtemps retenue dans le sombre empire du vice, l’âme en sort par une heureuse délivrance, et s’efforce de rentrer dans le domaine de la vertu. Le poète s’est plu à décrire, sous un voile allégorique dont il est facile de percer le tissu, ce pèlerinage satisfactoire, cette route frayée par la miséricorde, qui joint entre elles la cité des méchants et la cité de Dieu. -l’homme, en son retour vers le bien, peut être arrêté par des obstacles de plus d’un genre. Le premier est l’isolement ; c’est le sort de celui qui, par sa chute, s’est détaché de la société religieuse, seule capable de lui offrir le point d’appui extérieur nécessaire pour se relever.

Ensuite, vient la négligence, qui fait retarder jusqu’aux derniers moments les soupirs salutaires ; puis, la mort qui apparaît, inattendue, et qui interrompt de stériles regrets ; et, d’un autre côté, la multitude des préoccupations temporelles, qui ne laissent aux intérêts spirituels qu’une place étroite et disputée. Toutefois, ces obstacles réunis ne sauraient légitimer le désespoir. Jusqu’au dernier soir de la vie, la tige de l’espérance est encore verte : la fleur du repentir y peut éclore.

Trois conditions premières forment comme les trois degrés qui conduisent au seuil de l’expiation.

Il faut une conscience fidèle et qui réfléchisse, dans sa transparence, les fautes passées ; il faut une douleur puissante, qui fende et calcine la dureté du coeur ; il faut une résolution sévère de satisfaire à la justice coupable ne saurait être juge de sa propre sincérité, arbitre de la mesure des pleurs qu’il doit répandre, exécuteur des peines qu’il encourut.

De là, la nécessité d’un ministère extérieur, d’un tribunal des âmes, dont le juge, réunissant en ses mains les deux clefs de la science et de l’autorité, puisse ouvrir et fermer, selon le mérite, la porte de la réconciliation. Cette porte livre l’entrée d’une carrière humiliante et laborieuse, mais où la fatigue diminue, et l’ignominie s’efface, avec le nombre de pas qui restent à faire pour arriver au terme. Malheur aussi à qui regarderait en arrière ! Pour lui s’évanouirait le fruit des épreuves accomplies. -celui qui voudra marcher, jusqu’au bout, dans la voie s’appliquera d’abord à la méditation des connaissances que l’histoire profane et l’écriture sainte lui fourniront des vices auxquels il se livra, et de la vertu contraire.

Ainsi envisagés, en des types vivants où ils eurent leur plus complète expression, le vice et la vertu ne sauraient se comparer, sans déterminer une préférence énergique. Dès lors, on se portera sans hésiter à la pratique des actes opposés à ceux dont on voudra détruire en soi la trace. L’habitude détruira, par une force égale, les dispositions perverses formées par l’habitude ; et, seconde nature elle-même, elle neutralisera les tendances mauvaises de la nature. Ces efforts et les résistances qu’ils rencontreront conduisent à l’emploi de la souffrance volontaire, comme moyen de réprimer, ou, pour parler le langage ascétique, de mortifier, d’anéantir, les appétits déréglés.

L’image de Dieu, qui remplissait l’âme innocente, a disparu devant le péché ; elle a laissé, à sa place, un vide que la douleur réparatrice peut seule combler. Toutefois, les ressources réunies, que la science la plus profonde du coeur humain peut mettre au service du plus austère courage, seraient encore insuffisantes. Il est de secrètes horreurs qui reviennent troubler la mémoire. Le démon de la crainte se glisse encore à travers les sentiers de la pénitence. D’ailleurs, l’oeuvre de la régénération morale est une seconde création : elle ne saurait s’accomplir sans l’intervention divine. On la sollicitera par la prière ; la prière fait violence à la toute-puissance même, parce que la toute-puissance s’est fait une douce loi de se laisser vaincre par l’amour, pour vaincre à son tour par la bonté. Enfin, au terme de la carrière expiatoire comme au commencement, pour en sortir comme pour y entrer, il faudra se soumettre encore à une autorité religieuse, et subir ces mêmes conditions sans lesquelles Dieu ne traite pas avec nous : l’aveu pour l’oubli, les larmes pour la consolation, et la honte pour la réhabilitation définitive. La réhabilitation replace l’homme dans la sérénité de la primitive innocence ; elle le refait, tel qu’il était au sortir des mains du créateur ; elle lui reconstruit dans les joies de la conscience une sorte d’éden moral, une béatitude, la plus grande qui se puisse goûter sur la terre. Cette béatitude terrestre consiste dans l’exercice vertueux des facultés humaines, dans une activité constante qui se rend témoignage de la légitimité de ses actes. Néanmoins, telle n’est pas la dernière limite qui ait été faite au bonheur de l’homme ; ou plutôt, la raison l’avait posée là : la révélation l’a portée plus loin. Le même drame, qui vient de se dénouer dans l’individu, va se représenter, à travers l’histoire, avec d’autres péripéties et sous des formes plus solennelles. Le poète a contemplé, dans une vision magnifique, les destinées religieuses, par conséquent, les destinées intellectuelles et morales, du genre humain.

La scène s’ouvre, dans le paradis terrestre, lieu de délices ineffables, prémices des complaisances de Dieu, séjour de cet âge d’or dont le souvenir imparfait charmait encore les rêves des anciens.

Mais, en présence des merveilles récentes de la création et de l’universelle obéissance que la terre et le ciel rendent à leur auteur, une femme seule, et qui naguère n’était pas encore, ne voulut pas souffrir le voile d’heureuse ignorance qui couvrait ses yeux. L’homme fut son complice : banni, il échangea des joies sans amertume contre les maux et les pleurs. Toutefois, un autre âge d’or devait refleurir, et la race déchue rentrer dans son héritage. -ce retour triomphal est figuré par le miraculeux cortège qui vient prendre possession de l’éden retrouvé. Au milieu des pompes de l’apocalypse, précédé des vingt-quatre vieillards, qui sont les écrivains de l’ancienne loi ; entouré des quatre animaux prophétiques, image des quatre évangélistes ; et suivi de sept autres personnages, où l’on reconnaît les auteurs des autres livres de la loi nouvelle, le Christ s’avance, sous les traits d’un griffon, dont le corps terrestre et les ailes aériennes rappellent l’union hypostatique des deux natures humaine et divine. Il conduit un char, emblème de l’église, sur lequel une vierge se tient debout, parée de vêtements symboliques : c’est la théologie.

A sa droite, trois nymphes, et quatre à sa gauche, représentent les vertus théologales et cardinales, marchant d’un pas harmonieux. Au son des hymnes que répètent les anges, le cortège s’avance et se dirige vers l’arbre de la science du bien et du mal, devenu, selon une belle tradition, l’arbre de salut, la croix rédemptrice. Le char y demeure attaché ; et, tandis que la vierge glorieuse, avec ses sept compagnes, demeure pour veiller sur lui, le griffon s’éloigne avec les vieillards : le Christ, abandonnant la terre, laisse l’église sous la garde de la science et de la vertu. -mais voilà qu’un aigle tombe, comme la foudre, sur l’arbre dont il arrache l’écorce, et sur le char qui fléchit sous son poids. Voici venir un renard, qui s’insinue au dedans ; voici qu’une portion en est arrachée par un dragon, qui sort de la terre entr’ouverte. Il est aisé de reconnaître jusqu’ici les persécutions impériales qui ébranlèrent l’église, l’hérésie qui la désola, et les schismes qui la déchirèrent. -et déjà l’aigle avait reparu, moins menaçant, non moins funeste ; il avait secoué ses plumes sur le char sacré, qui tout à coup subit une monstrueuse transformation. Sur ses diverses parties sept têtes armées de dix cornes s’élèvent ; une prostituée s’assied sur lui ; un géant se tient debout à ses côtés, échangeant avec elle d’impures caresses, qu’il interrompt pour la flageller cruellement.

Puis, détachant le char métamorphosé, il l’emmène et se perd avec lui dans les profondeurs de la forêt. N’est-ce point encore là l’église, enrichie par les largesses des princes devenus ses protecteurs, tristement défigurée, enfantant dans sa corruption les sept péchés capitaux, dominée par des pontifes adultères ? N’est-ce point la cour romaine, échangeant avec le pouvoir temporel des flatteries coupables, que suivront de cruelles injures ; et le saint-siège enfin, arraché du pied de la croix du Vatican, pour être transféré, dans une contrée lointaine, au bord des fleuves étrangers ? Toutefois, ces maux ne seront pas sans terme ni vengeance. On ne touche pas impunément à l’arbre qui perdit, et qui sauva, le monde ; et, si l’église a été faite militante ici-bas, c’est avec la possibilité des revers passagers, mais avec l’assurance de la dernière victoire.

En poursuivant ce genre d’induction qui doit nous devenir familier, et qui conclut des faits variés du monde visible aux invariables lois du monde invisible, nous sommes conduits par la pensée dans ces lieux où les expiations, commencées ici-bas au milieu de beaucoup de trouble et d’interruptions, s’achèvent sous une règle inaltérable. En même temps que les âmes s’y purifient des souillures de la terre, elles sont initiées aux félicités du ciel. Et les peines, si rigoureuses qu’elles soient dans leur intensité, trouvent un inestimable tempérament dans la certitude de leur fin.

1 on peut se représenter le purgatoire comme une montagne, dont les racines plongent dans l’océan, et dont la cime touche au ciel. Conique en sa structure, elle se divise en neuf parties. La première est une sorte de vestibule, dont les habitants expient, par un délai proportionné, les obstacles que rencontra leur tardive pénitence.

Ensuite, se succèdent sept zones concentriques, superposées, toujours plus étroites à mesure qu’elles s’élèvent, et dans lesquelles se purifient les sept principaux vices, les sept formes coupables de l’amour. Au sommet enfin et au terme des épreuves, le paradis terrestre étend ses ombrages déserts, sous lesquels seulement les âmes régénérées vont boire à deux sources l’oubli de leurs fautes et le souvenir de leurs mérites.

2 ceux qui peuplent ces régions mélancoliques s’y montrent revêtus des corps subtils dont on a déjà expliqué la formation, corps impalpables, échappant à qui les veut embrasser, n’interceptant point la lumière, et toutefois organisés pour que la souffrance soit possible au dedans, et visible au dehors. C’est pourquoi des peines matérielles leur sont préparées, toutes significatives des fautes qu’elles réparent : les fardeaux énormes qui courbent les épaules des superbes ; le cilice et la cécité des envieux ; la fumée où sont enveloppés ceux qui se livrèrent à la colère ; la course incessante des paresseux ; l’ignominieuse posture des avares couchés sur la terre, dont ils aimèrent trop les trésors ; la faim, qui amaigrit le visage des gourmands ; et la flamme, dont les voluptueux sortiront purs. à ces peines se joignent les autres moyens pénitenciers dont l’ascétisme chrétien fait déjà l’essai en cette vie : la méditation, la prière, et l’aveu.

3 dans cette condition sévère que la mort leur a faite, les justes souffrants ont conservé les souvenirs de leur vie passée ; et, si la science du présent leur manque, une opinion respectable, parce qu’elle est populaire, leur attribue la connaissance de l’avenir. Ils se retrouvent donc avec leurs facultés, leurs inclinations, leurs affections d’autrefois, hormis ce qui pourrait s’y rencontrer de pervers. Pour eux, les rivalités terrestres ont disparu, avec les distinctions terrestres dont elles furent les conséquences. S’ils gardent quelque intérêt aux choses d’ici-bas, c’est par un commerce mutuel de compassion et de prières. Initiés à tous les mystères de la douleur, ils demandent que le ciel nous les épargne ; et, de notre côté, nos oraisons et nos oeuvres pieuses montent vers Dieu, qu’elles fléchissent, pour redescendre en bénédictions sur ces justes dont elles abrègent la pénitence.

Toutefois, la conscience qui fut mise dans le coeur humain pour contenir l’impatience de ses désirs justifie, à leurs yeux, les rigueurs qu’ils endurent ; elle leur fait accepter, et presque chérir, ces maux réparateurs. La pensée de l’accomplissement des décrets éternels, la certitude de l’heureuse impossibilité où ils sont de pécher désormais, l’espérance du glorieux héritage dont la possession ne saurait être différée pour eux au delà du dernier jour du monde, l’amour enfin qui ne les quitte pas : puis aussi les cantiques fraternels chantés ensemble, les textes sacrés répétés en de fréquents entretiens, la paix des journées sans nuages, les nuits passées sous la garde des anges, l’union de l’église qui souffre avec celle qui combat et celle qui triomphe : c’est assez de consolations, pour attendre l’heure de la délivrance. -alors, l’âme surprendra tout à coup en elle le sentiment de sa pureté recouvrée et de sa liberté reconquise : elle en voudra faire l’épreuve ; elle se trouvera joyeuse de l’avoir voulu ; et, tandis que le mont sacré tremblera et que d’innombrables acclamations se feront entendre, elle montera, portée par la seule volonté, vers les sphères du bonheur éternel.

Après avoir accompagné l’humanité dans toutes les phases de cette existence mêlée de biens et de maux qu’elle traverse, il faut connaître le milieu dans lequel ces phases différentes s’accomplissent, qui exerce sur elles, et subit de leur part, d’inévitables influences. Car, si l’homme réfléchit en soi la nature, comme une image raccourcie mais vivante, il laisse à son tour, dans la nature, comme un reflet de lui-même, plus pâle et moins animé, mais plus vaste. Ce sont deux foyers, qui se renvoient les rayons lumineux : le premier les concentre ; le second les disperse.

1 l’imperfection des connaissances contemporaines réduisait à un petit nombre les explications vraiment scientifiques des faits qui se succèdent dans la nature. La pluie, la foudre, les volcans, le flux et le reflux de la mer, tous les spectacles qui, par leur grandeur ou par leur fréquent retour, appellent une attention plus active, donnaient lieu à des hypothèses inégalement satisfaisantes, rarement unies par un lien logique, et ne formant pas entre elles un corps de doctrines. -au contraire, l’ensemble des phénomènes physiques, le plan, les rapports, l’action réciproque des grands corps de la création, le système du monde enfin, se prêtaient aisément aux aperçus généraux, aux déductions de l’analogie, aux pressentiments d’une haute métaphysique, aux raisonnements qui s’appuient sur la considération des causes finales. La philosophie se retrouvait là dans son domaine.

2 une cosmographie inexacte, mais universellement admise, fixait les dimensions du globe terrestre et lui donnait 6500 milles de diamètre, par conséquent 20400 de circonférence. -la configuration de ce globe n’était guère mieux connue. Jérusalem, centre moral de l’humanité, était considérée aussi comme le centre géographique du continent consacré à l’habitation des hommes. Des sources de l’Èbre aux bouches du Gange, des extrémités de la Norvège à celles de l’Éthiopie, la terre habitée remplissait presque un hémisphère : la mer embrassait l’autre ; et néanmoins, une pensée divinatrice faisait rêver, au delà des colonnes d’Hercule, des régions lointaines, protégées contre l’audace des navigateurs par une terreur superstitieuse qu’entretenaient de vieilles légendes.

Mises en dehors de l’exploration positive, ces contrées antipodes devenaient le domaine et l’asile des imaginations mystiques. Il était naturel d’y marquer le site, désormais inaccessible, du paradis terrestre. Il était beau d’opposer le lieu où le premier père naquit, pour perdre sa race, à cet autre lieu sacré où le fils de l’homme mourut, pour la sauver. Ainsi, la montagne d’éden et la montagne de Sion étaient comme les deux pôles du monde, et soutenaient l’axe sur lequel s’accomplissent ses révolutions religieuses. Il était bien encore de repeupler, en y plaçant les peines du purgatoire expiatrices du péché, cette terre primitive devenue déserte par le péché même. Dès lors, il convenait de la représenter, ainsi qu’on l’a fait, comme un cône élevé, divisé en plusieurs zones, au pied duquel expirent toutes les perturbations atmosphériques qui pourraient interrompre le calme de la pénitence ; tandis que le faîte se perd dans la région de l’air pur, où la pesanteur cesse d’exercer son pouvoir, et d’où il est facile de s’enlever aux cieux. -au contraire, sous le sol que foulent nos pas, s’ouvrent les gouffres de l’enfer. Au fond, se trouve le point où tendent tous les corps. Là, nous avons vu l’esprit du mal résider dans un noyau de glace qui exclut l’hypothèse du feu central. Un vide semblable traverse dans sa profondeur l’autre moitié du globe. Ces abîmes souterrains attestent d’antiques bouleversements, antérieurs sans doute à l’espèce humaine, et pourtant conservés dans sa mémoire. Peut-être quand l’ange mauvais tomba du ciel, la terre, qui occupait l’autre hémisphère, témoin de cette chute, s’effraya, et se fit de la mer comme un voile ; puis, fuyant sous le poids du réprouvé, elle creusa ces vides intérieurs, se réfugia vers notre hémisphère, et forma le continent où nous vivons.

3 les notions astronomiques étaient déjà parvenues à un large développement. Du moins, les révolutions apparentes qui changent l’aspect de la voûte céleste se trouvaient décrites dans les livres de Ptolémée.

Les observateurs arabes avaient découvert plusieurs constellations voisines du pôle antarctique. Quelques faits particuliers, tels que les éclipses, les taches de la lune, la voie lactée, avaient inspiré d’heureuses conceptions. En méconnaissant la place qui appartient au soleil dans le système planétaire, on ne pouvait s’empêcher de pressentir la grandeur de son volume et l’importance de ses fonctions : il était salué le père de l’humanité, le premier ministre de la nature ; on voyait en lui l’image de Dieu. Ce n’était pas non plus sans une impression de religieuse crainte qu’on avait contemplé les orbes innombrables suspendus dans l’immensité. -ce qu’on n’accordait pas encore aux astres, en distance et en dimensions, on le leur rendait en influences. Ils présidaient à la génération des êtres : c’était d’eux qu’émanait la vie répandue dans toutes les familles des plantes et dans toutes les tribus des animaux. Comme un sceau empreint la cire docile, de même leur vertu marquait d’un caractère ineffaçable les âmes des hommes, au jour de la naissance ; ils continuaient d’intervenir dans ces mouvements instinctifs, qui précèdent l’exercice de la volonté : ainsi leur revenait une partie des honneurs du génie, et du mérite des actions bonnes ou mauvaises. Il fallait une sorte de hardiesse pour borner leur empire et réserver le terrain de la liberté. La témérité n’allait pas jusqu’à nier la valeur des horoscopes, ou à contester la part des mouvements célestes dans les événements qui agitent la terre. -on sait déjà quels étaient, dans les opinions de ce temps, l’ordre et le nombre des cieux. Aux huit sphères des planètes et des étoiles fixes, le besoin d’expliquer la rotation universelle d’orient en occident avait fait ajouter un neuvième ciel, appelé le premier mobile.

Celui-ci, à son tour, était supposé recevoir son mouvement de l’attraction qu’exerçait sur tous ses points le ciel empyrée enveloppant l’univers, séjour de la divinité, rempli de lumière, d’ardeurs, et d’amour. L’amour, c’est le dernier mot du système du monde : c’est lui qui fait cette harmonie des sphères, si célèbre dans les doctrines de l’antiquité, et qui se résoudra dans les lois mathématiques de la science moderne.

4 mais l’objet de cet amour immense et multiforme, celui qui meut continuellement les mondes en les attirant à soi, celui-là n’est autre que Dieu même.

Il a mis sa ressemblance auguste dans l’ordre admirable qui est la forme de la création ; il a laissé son vestige dans les êtres qui la composent, en leur donnant, selon leur degré de perfection, un instinct qui les fait contribuer pour une part proportionnelle à l’ordre général. Ainsi, une impulsion puissante fait courir chaque créature dans une direction déterminée à travers la grande mer de l’existence, dilate le feu, condense la terre, fait battre les coeurs, éveille les esprits. Ainsi, la nature peut être considérée comme un art divin, qu’exerce l’artiste éternel. L’art se peut considérer sous trois rapports : dans la pensée de l’artiste ; dans l’instrument dont il se sert ; dans la matière qu’il façonne. De même, la nature est d’abord dans la pensée de Dieu : elle est Dieu lui-même, et, sous ce point de vue, elle est inviolable, irréprochable, indéfectible. Elle est ensuite, dans le ciel, comme dans l’instrument au moyen duquel la bonté suprême se reproduit au dehors ; et, comme cet instrument est parfait, la nature est aussi sans défaut. Elle est enfin dans la matière façonnée ; et c’est là seulement que l’action divine et de l’influence céleste rencontrent un principe radical d’imperfection, qu’elles peuvent corriger, mais non détruire : c’est là seulement que se retrouve, dans la nature, l’antagonisme du bien et du mal.

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