Du progrès par le christianisme (3)

Francisco Javier Fernández ChentoLivres de Frédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Frédéric Ozanam · Année de la première publication : 1855 · La source : Œuvres complètes T. 7 (ed 1855-1865).
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III

Le genre humain, dans son existence terrestre, se compose d’une série de générations qui cou­vrent tour à tour la face du globe d’une multitude vivante, pour la couvrir ensuite d’une poussière sépulcrale. Si c’est là toute sa destinée, on ne con-

çoitpas cette unité mystérieuse qui est en lui, cette sollicitude providentielle des ancêtres pour la pos­térité, ce souvenir respectueux et reconnaissant de la postérité pour les ancêtres, ces monuments, ces livres, ces traditions, par lesquels ceux qui ne se­ront plus ambitionnent d’instruire ceux qui seront un jour. Jamais la prévoyance des animaux les plus intelligents s’étendit-elle au delà de leurs pe­tits ? Mais, si tout ne Unit pas avec la vie, si cha­que génération ne laisse ici-bas ses dépouilles mortelles que pour entrer dans une autre exis­tence, si à ce rendez-vous solennel les premières arrivées doivent attendre les plus tardives, et les plus jeunes rejoindre les plus anciennes ; alors, en­tre ces êtres innombrables, destinés à former en­semble une société définitive, on conçoit qu’il existe des liens, 011 conçoit que ceux qui, les premiers, ont habité cette terre de passage, songeant à ceux qui devaient venir après, aient laissé pour eux des tentes dressées et des sillons ensemencés ; on com­prend la généalogie des siècles et l’unité du genre humain.

11 y a donc deux mondes : l’un invisible, qui se découvre à la pensée comme infini et éternel, vers lequel toutes les générations des hommes marchent en vertu d’une vocation commune, de­vant l’immensité duquel elles sont égales, comme elles sont du même âge devant son éternité : l’autre visible, fini, soumis aux lois du nombre, du temps et de l’espace, que toutes les générations traver­sent comme un lieu d’épreuves, chacune profitant de ce qui a été fait avant elle, et devant travailler à son tour pour celle qui suivra, chacune recevant à la fois, et un héritage plus grand, et une tâche plus laborieuse.

Puisque tous les hommes marchent vers un monde invisible, il faut qu’à tous ce monde soit révélé, et, puisqu’il est immuable, il faut qu’il y ait quelque chose d’immuable dans la révélation qui en sera faite. Mais aussi, puisque les hommes traversent un monde fini, où tout est phénoménal et successif, puisqu’ils s’y trouvent placés dans des circonstances différentes selon les temps, puisque leur tache va s’agrandissant toujours, l’action de leurs facultés et les œuvres qui en résultent doi­vent être diverses et progressives.

Comme le monde infini enveloppe le monde fini, la vocation éternelle du genre humain doit déter­miner son action temporelle; le feu qui animera la terre doit ctre dérobé aux cieux, et la révélation immuable sera le principe moteur et régulateur du progrès. Mais, comme elle ne saurait présider au progrès et harmoniser l’exercice des facultés qu’en se mettant à leur portée qui varie, il faut qu’ellc- même, en demeurant immuable dans son essence, soit progressive dans son application.

Toutefois, si l’application de celte révélation était abandonnée à la liberté de l’homme, il y aurait péril d’erreur ; le centre de gravité venant à se perdre, l’équilibre des facultés serait rompu, et qui pourrait le rétablir? Il faut donc qu’un pou­voir supérieur soit le gardien et le dépositaire des notions révélées ; que d’une part il en maintienne l’intégrité, et que de l’autre il en étende l’interpré­tation et les conséquences, versant sur tous les es­prits le même jour, mais le leur mesurant plus abondant et plus vif, à proportion que leur âge est plus mûr, leur situation plus périlleuse, et plus difficile leur labeur. La liberté cependant garde ses droits. Si elle se soumet à sa vocation éter­nelle, si elle reçoit d’en haut l’impulsion qui la fait marcher ; il lui appartient d’en doubler à son gré la force et la vitesse, et d’en multiplier les ef­fets; elle demeure indépendante dans l’exercice temporel de ses facultés et maîtresse de ses actes. Elle est ici-bas comme une noble étrangère à qui il est permis d’aller où il lui plaît et de faire ce qu’elle veut ; mais qui, dans toutes ses courses et dans toutes ses actions, conserve le souvenir et la dignité de sa patrie.

Tels sont les axiomes sur lesquels le Christia­nisme s’appuie ; et, s’élançant dans les splendeurs du monde invisible, il en soulève le voile et fait ap­paraître la majesté de Dieu. Dieu se révèle sous la triple notion de Vérité, de Bonté et de Beauté. Sa Vérité, c’est son Être éternel et nécessaire contemple par son Intelligence; sa Bonté, c’est son vouloir souverainement parfait dans lequel il se re­pose avec Amour ; sa Beauté, c’est l’accord admi­rable de son être et de son vouloir ; accord dont il jouit, se possédant lui-même par sa Toute-Puis­sance.

Or, cette idée magnifique de la Divinité, le Christianisme la propose à l’homme comme le mo­dèle de la perfection suprême vers laquelle il se sent entraîné; il lui apprend que l’objet inconnu de ses vœux continuels, que cette nourriture dont son âme avait besoin, n’étaient autre chose que la Vérité, la Bonté, la Beauté infinies.

Ce serait néanmoins un triste bienfait d’avoir montré aux regards de Pâme le pain qu’elle de­mande sans lui laisser y porter les lèvres; de lui avoir ouvert les portes du sanctuaire sans lui con­férer l’initiation qui donne le droit d’en franchir le seuil.

Le Christianisme donc initie l’homme aux choses divines, il le fait entrer en communication avec rintelligenec souveraine, et lui laisse entrevoir une portion de la Vérité qui y réside. Cette vision se nomme Foi. Il l’élève ensuite à la source de l’éter­nel Amour, et l’associe â quelques-uns de ces mys­tères de Bonté qui en découlent sans cesse, et celte association se nomme Charité. Mais il ne le met pas de la même manière en possession de sa Beauté infinie. Car la terre est un séjour d’exil et d’épreuve, et il n’y aurait plus d’exil le jour où l’homme verrait son Père , céleste face à face, ni d’épreuve lorsqu’il aurait déjà reçu le prix. Il faut cpie le rideau reste suspendu devant lui et lui dérobe cet accord admirable des attributs de Dieu, dont la vue immédiate fera un jour son bonheur. Mais, pour consoler cet exilé sublime et pour charmer ses tristesses, un présent lui a été fait : c’est l’Es­pérance.

La Vérité, aperçue par la Foi, se formule et devient Dogme. La Charité, s’associant aux desseins de la Bonté divine, s’épanche au dehors et produit les Œuvres. L’Espérance prend son essor vers cette Beauté parfaite qui se cache à ses yeux, et elle se donne deux ailes, la prière et le sacrifice : elle essaye de représenter par les signes ce qu’elle ne voit pas, et elle crée le symbole. De la prière, du sacrifice et du symbole, se compose le culte.

Foi, Espérance, Charité : voilà les trois anneaux de la chaîne merveilleuse qui rattache l’existence présente à l’existence future, et qui pour cela s’ap­pelle Beligion. Ces trois anneaux ne sauraient être séparés ; ces trois éléments essentiels de la vie mo­rale sont immuables en eux-mêmes et cependant progressifs dans leur expression. La Foi s’explique par Y interprétation successive du Dogme ; la Charité s’applique par la multiplication perpétuelle des Œuvres, et, à mesure que le Culte se développe, l’Espérance se fortifie.

Mais ce progrès n est pas laissé au caprice et à la faiblesse de F humanité. Il se fait par une inter­vention de Dieu. L’intervention de Dieu a été di­verse selon les âges. Au temps de l’enfance de l’humanité, il conversa avec elle par des pro­diges; il lui parla dans la nuée et dans le buis­son ardent, par des apparitions et par des Anges. Plus tard, il lui envoya des ambassadeurs, rares en nombre, et extraordinaires dans leur langage, qui furent salués du titre de Prophètes. Et quand elle eut grandi, Dieu, comme si en même temps eût grandi son amour, descendit vers elle, et dé­sormais il communiqua avec elle, non plus par des messages surnaturels qui apportaient toujours quelque terreur, mais par une étroite union et par un entretien de tous les jours comme l’Epoux avec l’Épouse : et l’Épouse, c’est l’Église. Sous cette autorité protectrice, l’humanité, s’avançant chaque jour plus près du but sacré, le voit chaque jour entouré de plus de splendeur, depuis cette époque lointaine où Abraham recevait la pro­messe obscure de la rédemption dans l’horreur d’un songe nocturne, et depuis ces siècles d’attente où Israël écoutait la lyre d’Isaïe rendre des sons plus clairs aux approches d’un avenir déjà voisin ; jusqu’au temps où la parole évangélique coula limpide el majestueuse de la bouche du Sau­veur; jusqu’à scs conciles de Nicée, de Latran et de Trente, où la doctrine chrétienne se précisa dans toute sa force, et se déploya dans toule son immensité1.

Et désormais nous avons retrouvé ces deux con­ditions, sans lesquelles le progrès ne saurait exister et dont les systèmes rationalistes nous offraient l’absence : un type vivant de perfection auquel l’homme soit attiré, et une lumière placée hors de lui qui réclaire et le conduise. La révélation du monde invisible, donnée par le Christianisme, va devenir le principe générateur et régulateur du progrès dans le monde visible.

La création est empreinte de trois caractères qui sont les reflets de la gloire divine : le vrai, le bien et le beau. Le vrai, dons les choses créées, c’est la nature même des choses telle que Dieu l’a conçue ; le bien, c’est la fin des choses telle qu’il l’a vou­lue; le beau, c’est l’harmonie qu’il a mise entre la nature de chaque chose et la fin qu’il lui a pres­crite.

L’homme est le représentant du Créateur : fait à son image, il porte en lui les trois attributs d’in­telligence, d’amour et de puissance.

Par son intelligence, l’homme s’élève à la con­naissance du vrai, et le résultat se nomme science ; par l’amour, il tend vers le bien des êtres, et particulièrement des êtres libres, aimants et respon­sables comme lui, et le résultat est la vie sociale; par sa puissance enfin, l’homme, qui a perçu les rapports au moyen desquels les créatures sont coordonnées à leur fin, et l’harmonie, qui en fait la beauté, ambitionne de reproduire ces rapports et cette harmonie : et le résultat, c’est l’art.

De même donc que la vérité, la bonté et la beauté dans le monde sont le reflet des perfections de Dieu; ainsi, pour l’homme, la foi, l’espérauce et la charité dominent les trois facultés d’intelli­gence, de puissance et d’amour, et président à leur action dans la science, dans l’art et dans la vie sociale.

Voici donc devant nous un imposant spectacle : la Religion parcourant toutes les sphères de l’acti­vité humaine pour y faire jaillir du chaos la fécon­dité, l’ordre et la vie. Nous n’essayerons pas de comprendre toute l’étendue de cette opération mer­veilleuse, ni d’en décrire les innombrables effets. Nous nous contenterons d’en signaler les traits principaux, et de suivre de loin, dans chacune de ces sphères, le sillage brillant qui annonce que l’envoyée du Ciel a passé par là.

Premièrement, quelle peut être, sur les progrès de la science, l’influence bienfaisante de la foi ? Comme l’aigle enlève son aiglon dans les airs pour lui apprendre à fixer des yeux le soleil, et de même qu’habitue à contempler face à face l’astre brû­lant, le jeune oiseau plonge un regard plus assuré vers la terre et distingue plus aisément sa proie au fond de l’abîme : de même la foi, s’emparant de l’esprit humain dès l’heure de son premier réveil, le fait planer dans les régions les plus élevées de la pensée, accoutume son œil aux contemplations les plus éblouissantes et exerce ses forces aux médita­tions les plus ardues ; alors, si l’esprit redescendu de ces hauteurs veut explorer à leur tour les ré­gions de la science, il y monte sans effort et s’y meut sans peine, il distingue avec rapidité la vérité sur laquelle il peut se reposer, il s’y attache avec persévérance; et les premiers bienfaits qu’il re­cueille dans cette éducation de la foi, dans ce com­merce journalier des idées religieuses, ce sont des habitudes méditatives et sévères, une portée de vue large et profonde, et une droiture exquise de juge­ment.

Mais ce n’est point assez ; et, tout exercée que soit l’intelligence, elle rencontre dans son empire des ténèbres qui l’arrêtent. En effet, les sciences peuvent se diviser en deux grandes catégories selon les objets différents dont elles s’occupent. Les unes étudient les faits libres et variés qui se sont accom­plis au sein de l’humanité, les révolutions qu’elle a subies et les raisons qui les produisirent; et ces sciences, qu’on nomme historiques, présentent deux problèmes de la solution desquels dépend tonte leur économie : le problème des origines de l’humanité restées ensevelies dans les ombres du passé, et le problème de ses destinées perdues dans les nuages de l’avenir. Les autres se proposent l’investigation des phénomènes uniformes et régu­liers qui se succèdent dans l’homme et dans l’uni­vers, et des lois absolues auxquelles ces phénomènes sont soumis; et ces sciences, qui s’appellent philo­sophiques et physiques, ont deux problèmes non moins graves : celui de la cause première ou de l’existence de Dieu, et celui de la distinction des deux substances, de la matière et de l’esprit. Et à voir avec quelle opiniâtrelé ces quatre questions sont agitées depuis quatre mille ans, il faut conve­nir que si elles ne sont pas insolubles, du moins la réponse est-elle difficile. Or la foi,’de son côté, est en possession de deux sortes de dogmes : les uns composent son histoire, et les autres sa doctrine. Sou histoire n’est autre que le récit des rapports spéciaux de Dieu avec l’humaniié, elle embrasse donc l’histoire de l’humanité tou! entière, son ori­gine et ses destinées. Sa doctrine n’est au(re que la révélation de la nature de Dieu et de ses rapports généraux avec les créatures; elle renferme donc la notion de la cause première, et la loi fondamentale de la distinction des deux substances. Ainsi les dogmes révélés sont la trame sur laquelle toule science historique, physique ou philosophique devra tresser ses fils et former son tissu, Et, comme la foi ne permet pas que ses dogmes soient révo­qués en doute, elle empêche que, la trame étant brisée, le tissu ne soit détruit. L’antiquité grecque et romaine ne connut point cette association de la foi et de l’intelligence, et c’est pourquoi elle vit si peu grandir les sciences physiques, et ne posséda jamais ni une histoire universelle, ni une philoso­phie complète. En l’absence de l’autorité du dogme, les siècles se consumaient à discuter les questions générales ; chaque école ne s’abaissait à l’étude des phénomènes qu’après avoir posé une série d’hy­pothèses qu’une autre école venait de réduire en poussière, et leur labeur était pareil à cette toile de Pénélope où chaque nuit anéantissait l’ouvrage de chaque jour.

L’intelligence rencontre donc dans les enseigne­ments de la foi, et les instruments et les matériaux de son œuvre, et la garantie de son succès. Et réci­proquement la science, quand elle sera parvenue au plus haut degré qu’il lui soit permis d’atteindre, lorsqu’elle embrassera dans ses spéculations toutes les lois de l’humanité et toutes celles de la nature, n’aura fait qu’écrire en lettres immortelles la jus­tification de la Providence créatrice et le commen­taire du dogme révélé.

Si les hommes ont besoin de connaître, ils ont encore plus besoin d’aimer : l’amour les rapproche, et ce rapprochement, en devenant durable, cons­titue la vie sociale. Dans la vie sociale, il faut que chaque individu abdique pour le bien général une portion de son indépendance, et qu’il existe un pouvoir qui reçoive et maintienne cette abdication. Il faut aussi que chaque individu conserve la part d’indépendance qui lui est nécessaire pour tra­vailler à son propre perfectionnement, et que le pouvoir lui en garantisse la possession paisible. Autorité et Liberté, voilà les deux mobiles essen­tiels des sociétés humaines : de l’équilibre et de l’action combinée de ces deux mobiles résulte la Justice.

Mais souvent, dans la recherche de leur bien- être personnel, les individus ont lieu de regretter l’abandon qu’ils ont fait d’un lambeau de liberté, et la tentation leur vient de le reconquérir. L’au­torité, à son tour, sachant ce qu’ils regrettent et ce qu’ils méditent, s’efforce de resserrer plus étroi­tement des liens qu’elle redoute de voir briser. Ces deux principes entrent donc en lutte, et l’issue de la lutte est toujours funeste. Car, si la liberté est victorieuse, son triomphe est l’anarchie, c’est-à- dire la dévastation de la chose publique au profit des passions de chacun. Si au contraire l’autorité l’emporte, son triomphe est la tyrannie, c’est-à-dire la confiscation de la chose publique au profit d’un seul. Dans le premier cas, c’est la multitude qui détruit l’édifice social pour en disperser les pierres ; dans le second, c’est un homme qui renverse aussi l’édifice, mais qui en ramasse les pierres pour s’en construire un palais. Ainsi s’expliquent, et ces combats séculaires que les rois et les peuples se sont livrés, et les ruines immenses qu’ils ont lais­sées derrière eux.

Comment donc concilier la liberté et l’autorité? Qui peut rétablir entre elles une alliance parfaite, et fonder ainsi le règne de la justice? C’est la cha­rité. La charité, faisant converger les volontés libres vers un but unique qui est Dieu, en présence du­quel toute personnalité s’efface, leur enseigne ainsi à se réunir dans une abnégation commune ; puis, découvrant à chaque homme l’image de Dieu dans ses frères, elle lui apprend à s’incliner devant eux sans s’avilir. En même temps la charité rappelle aux dépositaires de l’autorité qu’ils tiennent ici-bas la place de cette Providence, qui n’use de sa puis­sance souveraine que pour le bien des créatures : le pouvoir devient un sacrifice comme l’obéissance; l’autorité et la liberté se rencontrent sur le chemin du dévouement. Alors peu importent les constitu­tions politiques, qu’un seul ou qu’un petit nombre gouverne, ou que la force soit remise entre les mains de tous. Qu’importe la forme de l’autel, pourvu qu’on n’y dépose que du feu sacré et qu’on n’y brûle qu’un encens pur?

Lorsque la vie sociale s’est ainsi ranimée à la chaleur de la charité, rien ne saurait l’arrêter dans son expansion: elle va multipliant sur la terre la joie et le bonheur, elle est féconde en vertus et en œuvres; elle n’est plus autre chose que l’accom­plissement progressif des desseins miséricordieux de la bonté divine.

L’esprit n’est jamais rassasié de science, et le cœur n’est jamais désaltéré d’amour, et cepen­dant, quand l’homme connaît ce qu’il aime, il lui semble que son âme trop pleine soit obligée de se répandre au dehors, il a besoin de repro­duire. Cette loi mystérieuse préside aux opéra­tions les plus solennelles de la nature humaine : quand deux époux se sont connus et aimés, c’est elle qui leur fait se donner des enfants à leur ressemblance. Dans l’ordre de faits moins grave qui nous occupe, c’est elle qui explique l’origine de l’art.

L’homme a reçu la puissance, mais non la puis­sance de créer. Il ne saurait donc produire des êtres, mais des manières d’être, des rapports, des harmonies, des beautés. 11 ne saurait non plus produire sans un type. Or ce type, où le cherchera- t-il? Sera-ce dans les images grossières d’une nature dégradée qui lui sont données par les sens? Sera-ce dans des notions abstraites et dans une nature chi­mérique et conventionnelle rêvée par la raison? Non, ce sera plus haut; ce sera dans la con­templation de la nature, telle que l’Ouvrier Su­prême l’a faite. Ce sera 1 harmonie des choses, telle qu’elle existe dans les idées éternelles, qui se révélera à l’homme au moyen de l’inspiration et qu’il appellera Beauté Idéale.

La reproduction du beau par la parole, par des sons cadencés, par des figures et par des monu­ments, est l’objet de l’art sous ses diverses formes. Toutefois fhomme ne peut parvenir à l’intuition immédiate de la pensée divine, et d’un autre côté il ne trouve jamais dans le signe matériel qu’il emploie une expression assez pure et assez com­plète de sa propre pensée. Toujours ses concep­tions demeurent au-dessous de son type, et toujours ses œuvres au-dessous de ses conceptions.

D’où vient donc à l’homme cette ambition ma­gnanime de monter sans relâche vers une beauté souveraine qu’il ne lui est pas permis d’atteindre? D’où lui vient cette patience infatigable, de retou­cher sans cesse des traits qu’il sait ne devoir jamais réfléchir toute la perfection de l’original? Quel est ce génie prisonnier qui s’élance aussi haut que lui permet sa chaîne, et que jamais ne décou­ragent ses chutes? Quel est-il, sinon le génie de l’espérance?

L’espérance est le principe de l’art. Elle lui donne l’essor, elle le soutient dans son vol, elle l’aide et le conduit dans les deux sortes de progrès dont il est susceptible : l’ascension continuelle de l’âme vers un idéal parfait, la spiritualisation’ in­définie des signes dont l’âme se sert pour exprimer ses visions.

Et l’art à son tour, quand il s’élève à son plus noble emploi, quand il se consacre à la représen­tation des choses les plus grandes et à l’expression des sentiments les plus sublimes, lorsqu’il cherche à saisir et à dessiner sur le voile de la création l’ombre majestueuse du Créateur, l’art se confond avec le culte. La poésie et la musique, devenues les interprètes des plus éloquents soupirs du cœur, traduisent la prière en hymnes et en cantiques : la peinture et la sculpture retracent les images des plus belles d’entre les créatures terrestres, les images des saints; l’architecture élève le temple, et le temple avec tout ce qui s’y passe, avec l’autel où repose la majesté de Dieu, avec les chants et les parfums, avec la pompe des prêtres et la gran­deur de l’assemblée, n’est qu’un vaste symbole et une figure ébauchée du Ciel.

Descendons dans une dernière et plus humble sphère, et voyons si nous y retrouverons encore quelques rayons lointains de la splendeur d’en haut. L’humanité ne vit pas seulement de la vie de l’esprit, mais aussi de celle du corps; elle est sou­mise aux exigences de l’organisation animale: elle a des besoins matériels. L’application de l’activité humaine à la satisfaction des besoins matériels constitue le travail. Le travail suppose l’exercice des trois facultés d’intelligence, d’amour et de puissance.

Pour que l’homme subjugue la terre, il faut qu’il la connaisse. S’il était jeté seul et ignorant au milieu de la création, il lui arriverait de deux choses l’une : ou bien le spectacle des forces de la nature le frapperait de terreur, il’ n’oserait y ré­sister, il demeurerait plongé dans une inaction stupide et périrait de faiblesse : ou bien l’instinct de sa conservation l’emporterait, il jetterait sur la nature un regard de dévorante cupidité, il se pré­cipiterait sur elle comme sur une proie, et il péri­rait encore, soit dans la violence des luttes inégales qu’il voudrait livrer, soit dans l’enivrement des voluptés qu’il aurait conquises. Il lui faut donc un enseignement qui lui fasse connaître que la terre lui a été donnée, non pour la ravager, mais pour la rendre féconde ; qu’il en doit être le monarque paisible et non l’esclave ou le tyran; et qu’il doit respecter en elle l’œuvre et le présent de Dieu. Cet enseignement est celui de la foi.

L’homme ne peut accepter la loi rigoureuse et humiliante du travail qu’en vue d’une fin. S’il n’a d’autre fin que son bien-être, il travaillera peu et mal : peu, parce qu’il ne versera de sueurs que juste autant qu’il sera nécessaire pour l’entretien de ses jouissances; mal, parce que dans l’impa­tience de ses désirs il emploiera des procédés d’ex­ploitation destructeurs; il cassera la branche pour cueillir les fruits. La charité, au contraire, lui fait accepter le travail avec joie, comme un fardeau qu’elle lui montre imposé par la main de son maître bien-aimé, et qu’elle lui apprend à porter pour le soulagement de ses frères. Elle lui fait faire une part de ses sueurs, pour ceux qui n’ont que des larmes, pour ceux qui sont pauvres et fai­bles; elle étend ses prévisions, non-seulement au delà de l’heure et de la nécessité présentes, mais jusqu’au delà de la tombe. La vie de chaque père de famille devient un long sacrifice au bonheur de ses enfants ; la vie de chaque citoyen une immo­lation généreuse à la prospérité de son pays.

Enfin, l’homme ne saurait se mettre à l’œuvre s’il n’a le sentiment de sa puissance, s’il n’a con­fiance en la fécondité de son labeur. Qui donc lui a dit que le grain enfoui par lui par la glèbe res­susciterait, et que le soleil de l’été mûrirait la grappe suspendue à sa vigne? Qui lui a donné la certitude de la permanence des lois de la création, sur lesquelles son industrie sc fonde? C’est l’espé­rance, c’est elle qui l’assure que le Père céleste ne l’abandonne point dans son exil, et que, ne pouvant pas se manifester immédiatement à lui pendant ses jours d’épreuve, il lui donne au moins des signes de son assistance invisible par ses bienfaits.

Sous cette triple influence du principe religieux, le travail prospère et l’industrie se développe. L’effet du développement de l’industrie est la mul­tiplication des moyens mécaniques, et le rempla­cement progressif du labeur matériel de l’homme par un simple travail de surveillance et de direc­tion. Ainsi ce roi de la nature la gouverne par sa pensée, ses besoins matériels n’occupent plus une place exclusive dans sa sollicitude, et lui laissent plus de loisir pour accomplir la tâche glorieuse de son perfectionnement moral.

Arrêtons-nous et essayons de résumer en quel­ques lignes ce qui vient d’être dit.

L’humanité est faite pour le progrès.

Le progrès ne peut exister qu’avec deux condi­tions : un principe qui le détermine, et une loi qui le dirige et qui lui serve de mesure.

La philosophie rationaliste, en plaçant dans l’homme lui-même ce principe et cette loi, le con­duit logiquement au panthéisme, à l’égoïsme, au taialisme ; ne lui laisse rien connaître, rien aimer, rien produire hors de soi, et le condamne à l’im­mobilité.

Le Christianisme, au contraire, place hors de l’homme et dans le sein de Dieu le principe et la loi du progrès. Ce principe et cette loi sont révélés : une autorité immuable en est dépositaire. Cette autorité initie l’homme par la foi, par l’espérance et par la charité à la vérité, à la beauté et à la bonté infinies, elle le fait progresser vers ce monde invisible qu’il doit habiter un jour.

Dans le ‘monde visible, le Christianisme permet à l’homme de marcher au gré de sa liberté, et cependant il l’accompagne encore, vivifiant son intelligence par la foi, fécondant son amour parla charité, multipliant sa puissance par l’espérance, et assurant ainsi son progrès dans la science, dans la vie sociale et dans les arts : cette action bien­faisante s’étend même sur le travail matériel et sur l’industrie, dont elle encourage la prospérité.

Le Christianisme a donc compris l’humanité tout entière, avec ses destinées et ses besoins : et les esprits de nos jours, alors qu’ils cherchent une doctrine de progrès, doivent tourner vers lui leurs regards. Toutefois une chose encore les effraye : c’est cette autorité qui pose des limites à la liberté humaine, et qui consacre ces limites par un ana- tlième ; c’est cette orthodoxie sévère qui prétend captiver les intelligences dans un même bercail et leur cric : « Hors de moi point de salut. » Essayons de faire comprendre par une similitude cette parole qui semble dure. —L’homme est libre de s’agiter ainsi qu’il lui plaît sur la face du globe terrestre, il y peut accroître indéfiniment son pouvoir et son bien-être, il peut s’en faire un empire, et certes cet empire est assez vaste : cependant le globe est plongé dans une atmosphère qui l’environne de toutes parts, dont les éléments ont été calculés avec une précision admirable pour la conservation des êtres destinés à y vivre, et l’homme ne saurait en sortir sans expirer dans le vide. L’hortodoxie chrétienne est l’atmosphère religieuse de l’humanité : Dieu même a combiné avec une sagesse infinie les principes qui la composent ; et toutes les âmes qui peuvent se mouvoir librement dans les diverses régions de la science, ou de l’art, ou de la vie sociale, se meuvent et vivent dans cette at­mosphère : est-il donc étonnant qu’elles périssent si elles veulent s’en échapper ? Et si elles trouvent mauvais que le Créateur leur ait fixé des bornes, qu’il ait imposé des conditions à leur existence morale, elles sont dans le délire, elles se plaignent de ce que Dieu ne les a pas faites des Dieux comme lui.

Après avoir envisagé le Christianisme sous un point de vue purement spéculatif, après avoir re­connu à priori la grandeur et la fécondité de ses enseignements, il resterait à le suivre dans l’his­toire. Là on le verrait préparer la voie que le genre humain doit parcourir et y placer trois radieuses images de la perfection dont l’aspect triplera son courage et ses forces : à l’entrée, le souvenir de rinnocence primitive ; à la fin, la vision prophé­tique delà glorification future ; au milieu, la figure sacrée du Christ réunissant dans sa personne la nature humaine à la nature divine. On verrait le. genre humain se diviser en deux parties et l’une des deux abandonner l’autorité de la tradition vé­ritable et s’aller perdre dans une dégradation tou­jours croissante, marche rétrograde dont le paganisme offre l’exemple clans les temps antiques, l’hérésie dans les temps modernes, le rationalisme dans les uns et dans les autres. On verrait la partie fidèle de l’humanité s’avancer sous l’œil de Dieu, passer de la forme patriarcale à la forme de peuple, et de celle-ci à la forme universelle ou catholique: dans ce dernier état, on verrait enfin* l’humanité chrétienne, grandissant encore, traverser successi­vement l’ère de la foi, qui est celle des martyrs et des Pères, l’ère de l’espérance, qui embrasse les temps laborieux du moyen âge, et l’ère de la charité, qui commence au siècle de sainte Thérèse, de saint Charles Borromée et de saint François de Sales, arrive jusqu’à nous et doit se prolonger jusqu’à la réalisation complète delà loi évangélique dans l’état’ social : époque où la cité de la terre se transfigu­rera pour devenir la cité de Dieu.

D’autres que nous traceront ce magnifique ta­bleau. Notre tâche plus courte et plus modeste est accomplie. Nous voulions dire quelles doctrines présideraient à la nouvelle période dans laquelle entre ce recueil. Et maintenant que l’on sait nos doctrines, si l’on nous interroge sur nos intentions, et qu’on nous demande qui nous sommes, nous répondrons : Nous sommes comme le Samaritain de l’Evangile : nous avons vu la société gisante hors de son chemin, dépouillée et meurtrie qu’elle avait été par les larrons de l’intelligence. Et le prêtre et le lévite qui passaient près d’elle n’ont point passé outre ; ils se sont approchés avec amour, mais elle les a repoussés dans son délire, elle en a eu peur. Nous donc qu’elle ne connaît point, nous voudrions à notre tour nous approcher d’elle, et nous incliner sur ses blessures et y verser, s’il se pouvail, l’huile et le baume : nous voudrions, s’il se pouvait, la relever de la fange, et la reconduire calme et soulagée entre les mains de l’Eglise, cette divine hôtelière qui lui donnera le pain et lui montrera la route pour achever son pèlerinage vers l’immortalité.

(Fin)

  1. In quo (Christo Jesu) omnis ædificatio constructa crescit in Templum sanctum… Donec occurramus omnes in imitatem fidei in mensuram ætatis plenitudinis Christi… (S. Paul, Épitre aux Êphésiens.) — Il est inutile de reproduire le texte si connu de saint Vincent de Lérins, sur le Progrès dans l’Église.

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