Du progrès par le christianisme (2)

Francisco Javier Fernández ChentoLivres de Frédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Frédéric Ozanam · Année de la première publication : 1855 · La source : Œuvres complètes T. 7 (ed 1855-1865).
Estimated Reading Time:

II

Qui répondra à ce besoin ? Quelle doctrine, em­brassant dans ses spéculations toute l’étendue des destinées humaines, viendra dévoiler aux généra­tions présentes la série des développements qu’elles ont à parcourir, et donner à leur volonté une im­pulsion victorieuse ?

Les écoles philosophiques n’ont pas été sourdes à cet appel. Du fond des doctes retraites où elles dis­putaient entre elles, elles ont entendu les clameurs confuses de la foule, qui ne sait ni d’où elle vient, ni où elle va, et qui répète avec angoisses des questions sans réponses. Joyeuses de sortir de leur isolement, elles so sont offertes tour à tour à cette foule pour lui servir de guides, et ont essayé de s’en faire un cortège magnifique, en lui faisant un échange de magnifiques promesses. La première de ces écoles qui ont tenté de rallier autour d’elles la société mo­derne est celle des Encyclopédistes. Ces hardis pen­seurs avaient pris le phénomène de la sensation pour fondement de leur système; ils n’accordaient de valeur qu’aux notions acquises par l’interven­tion des organes. Ils devaient dès lors considérer le monde moral comme une région chimérique où l’homme s’était égaré, durant dix-huit siècles, sous la conduite du christianisme. Il fallait donc que l’homme retournât sur ses pas pour entrer dans la voie véritable ; et cette voie, c’était le dévelop­pement progressif des facultés et la multiplication proportionnelle des jouissances, la réhabilitation des penchants physiques, et l’exploitation du globe à leur profit, et, dans une lointaine perspective, la prolongation peut-être indéfinie de la vie terres­tre. Toutefois, un jour, la société se sentant hon­teuse d’écouter cette école, une autre a pris sa p-ace. Plus calme et plus savante, eelte-ci s est ré­conciliée avec le passé. Parmi les débris des doc­trines antiques, elleest allée glaner de quoi donner une pâture aux intelligences modernes; elle a cherché, dans une combinaison meilleure, des lois diverses qui ont gouverné les siècles écoulés, la loi qui devra régner sur les siècles futurs : des pages déchirées de l’histoire elle s’est fait des prophéties, et des écrits mutilés des anciens sages elle a com­posé son évangile. C’est pourquoi on l’a nommée Éclectique; et un temps est aussi venu où l’on s’est, lassé de l’entendre. Aujourd’hui, une troisième école existe sous des noms divers. A ses yeux, l’hu­manité est un grand corps qu’anime un principe divin, se développant par une suite de révélations dont le principe est en elle, et dont chacune, ajou­tant à celle qui l’a précédée, est dépassée à son tour par celle qui la suit. Chaque forme que l’hu­manité a revêtue a été légitime parce qu’elle était nécessaire; mais les formes ultérieures qu’elle prendra seront meilleures, parce qu’elles auront été plus tardives. Et tous les éléments dont elle est composée, la science et l’amour, l’esprit et la chair, participent à cette perfectibilité et doivent se con­fondre dans une glorification commune. — Ces trois écoles ont des théories différentes, mais leur point de départ est identique. Soit en effet qu’elles s’attachent aux indications de la sensibilité, soit qu’elles s’appuient sur l’expérience des âges qui ne sont plus, soit qu’elles invoquent un instinct révé­lateur, c’est toujours dans l’humanité même qu’elles placent le siège de cette sensibilité, de cette expérience, de cet instinct; c’est dans elle qu’elles placent le principe générateur de ses dé­veloppements ; c’est toujours par la raison qu’elles en constatent l’existence ; c’est dans la raison qu’elles trouvent à la fois la source, la mesure et la preuve du progrès social. Nous pouvons donc réunir ces doctrines sous le nom général de philoso­phie rationaliste et les soumettre ensemble à un ra­pide examen.

Et d’abord, de quelle manière la raison peut- elle reconnaître l’existence d’une loi de progrès ? — Elle a, dit-elle, interrogé la nature, et dans les entrailles du globe elle a découvert les traces d’une lente et successive élaboration ; elle a vu les choses créées former entre elles une vaste hiérarchie dont la malière brute est la base, et l’homme le couron­nement ; elle a même remarqué que chaque animal n’arrivait au degré de perfection assigné à son espèce qu’après avoir parcouru tous les degrés inférieurs de l’animalité ; et elle en a conclu que la loi du progrès est la loi de la nature. Pourtant n’aurait-elle pas dû s’apercevoir que depuis de longs siècles les révolutions du globe ont eu leur terme ; qu’après avoir fait l’homme le Grand Ou­vrier s’est reposé ; que toute créature est captive dans de certaines limites d’espace et de temps ; tfue les corps célestes roulent dans une orbite fermée, et que ce serait folie, pour avoir vu le soleil monter sur l’horizon aux heures qui suivent l’aurore, d’annoncer que cet astre ne se couchera pas ? La raison a cherché dans l’histoire des pré- snges plus favorables et plus sûrs; elle a remonté le cours des âges, elle a surpris le genre humain à son berceau, elle a vu cet enfant de noble origine secouer ses langes, grandir d’abord en force, puis en beauté et en sagesse, étendre sans cesse autour de soi le domaine de sa pensée, et multiplier les œuvres de ses mains. Elle l’a suivi dans ses plus rudes épreuves, et toujours elle l’en a vu sortir meilleur, et elle a conclu que la loi du progrès est la loi de l’histoire. Pourtant, à supposer incontes­tables les faits qu’elle allègue et qui peuvent être controversés ; si le passé a été témoin de la jeunesse et de la croissance du genre humain, l’avenir ne pourrait-il pas l’être de sa décadence et de sà vieil­lesse ? Toute vie qui commence au berceau ne doit-elle pas aboutir à une tombe, et n’est-ce pas téméraire, quand les prémisses n’embrassent que six mille ans, d’en vouloir faire sortir une consé­quence éternelle ? La raison se réfugie dans le sanctuaire de la conscience; elle y rencontre ce sentiment mystérieux, ce besoin de la perfection qui tourmente le cœur; elle écoute comme un oracle cette voix intérieure qui ne cesse d’en appeler à l’avenir ; elle assemble toutes les aspirations se­crètes de l’âme vers un état plus heureux, et elle en conclut encore que la loi du progrès est la loi de la conscience. Et toutefois, quand cette voix serait un oracle, qui sait si cet oracle n’est point trompeur, si ces aspirations ne sont pas les songes d’un malade et quelque mystérieuse folie ? Qui sait si cette souf­france du cœur n’est pas un châtiment, cette image confuse de la perfection un souvenir, un dernier vestige d’une existence antérieure dont nous sommes déchus, le vide qu’a laissé à sa place un trésor qui nous a été ravi ? Ainsi du moins l’enseignent les plus vieilles croyances des peuples ; ainsi le pen­sèrent les plus beaux génies de l’antiquité : Platon, et Gicéron après lui, ont éloquemment parlé de ces ruines de l’âme. Jamais, avant le Christianisme, la philosophie n’affirma, même en tremblant, la per­fectibilité humaine. La raison, tant qu’elle de­meure solitaire, ne saurait trouver nulle part la certitude de la loi du progrès.

Mais, si elle ne peut en administrer la preuve, peut-elle au moins en donner la mesure ? —Lors­qu’un voyageur marche au grand jour et que la lumière du ciel l’investit de tous côtés, il peut regarder derrière lui et savoir le chemin qu’il a fait; devant lui, et connaître le chemin qui lui reste à faire : mais, s’il va dans les ténèbres tenant un flambeau à la main, ce flambeau marche avec lui, éclairant à peine la pierre que son pied quitte et celle sur laquelle il va le poser; et, n’apercevant ni son point de départ ni son but, le voyageur qui pour la première fois fait cette route ne sait ni quelle distance il a parcourue ni quelle distanceil doit parcourir encore. Ainsi, tandis que l’homme poursuit sa marche ici-bas, il faut qu’il existe hors de lui une lumière intelligible, un cnsembled’idées absolues qui l’éclairent, et qui ne s’obscurcissent jamais, dans lesquelles il se meuve et qui de­meurent immuables, à la faveur desquelles il puisse apprécier ce qu’il fut, ce qu’il est et ce qu’il doit être, et mesurer sur cette triple connaissance l’emploi de ses facultés. Or la raison variable et progressive ne peut s’assurer qu’elle possède ces notions immuables et absolues, et qu’elle n’a pas altéré ce précieux dépôt; elle ne découvre le monde moral qu’à la lueur mouvante du sens intime, elle n’aperçoit les choses passées et les choses futures que dans le rayon et sous la couleur de ses idées présentes ; elle mesure tout à elle-même, et ne saurait se mesurer à rien. Aussi dans les doctrines rationalistes, la vérité et la vertu sont-elles relatives, susceptibles de transformations comme l’humanité en qui elles résident; l’humanitén’a donc pas hors d’elle-même d’unité fixe qui puisse lui servir à connaître sa grandeur et à déterminer la portée de ses efforts : elle est privée de ce point d’appui qu’il faudrait à son levier pour soulever l’univers.

Cependant c’est peu pour la raison de prétendre offrir la preuvre et la mesure du progrès, elle veut encore en être la source. — Qu’est-ce donc que le progrès? C’est une tendance de l’homme qui le fait sortir de sa situation actuelle pour s’élever à une condition meilleure ; c’est une expansion de sa na­ture, une ascension continue vers un type de bonté souveraine. De même que les corps entrent en mouvement, se dilatent et s’unissent par une force d’attraction, la volonté humaine ne saurait être ébranlée que par une puissance d’amour, et l’effet de cette puissance est d’assimiler celui qui aime à celui qui est aimé. L’amour suppose la vie dans ceux qu’il unit ; on n’aime point des idées abstraites, et le type parfait qui attire la volonté, si vivante et si active, doit être vivant comme elle. Le progrès, dans son acception la plus haute, est donc l’essor spontané de l’homme vers un être qui vaut mieux que lui. La raison, au contraire, quand elle s’em­pare de la direction de l’homme et veut le soumettre à la rigueur de ses procédés logiques, le rappelle d’abord de toute contemplation étrangère, recueille ses forces et les concentre dans l’étude du moi. C’est dans le moi qu’elle veut découvrir l’élément géné­rateur de ses connaissances et le mobile suprême de ses déterminations. Enfermée dans cette étroite enceinte, elle ne connaît les objets extérieurs que par les modifications qu’elle en reçoit, c’est-à-dire par leurs ombres; elle ne saurait, sans abandon­ner son principe, sans sortir d’elle-même, affirmer qu’à ces ombres correspondent des réalités, et à ces modifications qu’elle éprouve, des causes indé­pendantes. Cause, substance, esprit, matière, Dieu, monde, société, cc sont autant de conceptions du moi, de transformations du moi, c’est toujours le moi: toute existence vient s’abîmer dans l’existence personnelle, et les fondements sont jetés d’un mon­strueux panthéisme. Celui qui ne connaît que soi ne peut aimer autre chose; il faut qu’il se fasse foyer de ses affections comme il s’est fait centre de ses idées. Devenu Dieu, il ne voit autour de lui que des victimes, et sa vie n’est qu’une longue fête du­rant laquelle le sang, l’or et les parfums doivent couvrir son autel. Enlin, cet égoïsme immense porte en lui-même sa punition. Quelle que soit la situa­tion actuelle de l’homme, et quelque séduisante que lui apparaisse une condition différente, il ne peut abandonner la première pour passer à la se­conde qu’en s’appuyant sur l’espérance; et l’espé­rance implique à son tour la notion d’une loi pro­videntielle et d’un pouvoir protecteur. Celui donc qui s’est divinisé dans sa pensée, qui ne se sent protégé par aucun pouvoir supérieur au sien, et que rien n’assure de la légitimité de ses prévisions, celui-là serait insensé de délaisser un présent qu’il possède pour un avenir que peut-être il n’atteindra pas, et de se mouvoir quand le mouvement peut causer la mort. Le voilà donc condamné à rester face à lace avec soi-même, éternellement assis et pétrifié en quelque sorte, dans la position fatale où la pensée de l’égoïsme est venue le saisir :

… Sedet  æternumque sedebit
Infelix Theseus.

Si la raison individuelle n’arrive point toujours à ces funestes résultats, c’est qu’elle n’a pas le mal­heureux courage d’être conséquente, c’est qu’entraînée par le torrent elle s’est attachée à quelque plante du rivage. Mais la raison élevée à son plus haut degré d’intensité, la raison formulée dans les doctrines philosophiques, ne recule jamais devant les conséquences : comme un flot que des milliers d’autres flots pressent, et qui, ne pouvant remonter vers sa source, vient se briser contre le rocher ; ainsi la philosophie rationaliste, pressée par la suc­cession rigoureuse des idées, poussée en avant par la force des principes qu’elle a laissés derrière elle, entraînée de siècle en siècle, d’école en école et de système en système, vient se briser un jour contre ces trois écueils inévitables : Panthéisme, Égoïsme, Fatalisme. Tel fut le sort de l’ancienne école théoso- phique de l’Inde, alors que dans la première effer­vescence de sa liberté la raison construisit ces vastes systèmes dont les dimensions étonnent la faiblesse de nos regards. La doctrine de l’émanation appli­quée à la société engendra l’organisation des castes ; appliquée à la morale individuelle, elle produisit le quiétisme: et pendant quatre mille ans la moitié de l’Asie est restée stationnaire dans sa captivité. Tel fut aussi le terme de la philosophie grecque quand elle vint, sous la forme du gnosticisme ou de l’éclectisme alexandrin, expirer dans une lutte im­puissante contre le Christianisme naissant. En vain le rationalisme moderne s’est-il débattu durant trois siècles sous la verge de cette logique inexorable qui Pentraîne au panthéisme; maintenant il lui faut

subir la loi commune. Ne voyez-vous pas sur la terre d’Allemagne ce fantôme du panthéisme surgir à la lueur de la lampe qui éclaira les méditations de Kant, de Fichte et de Schelling? Ne l’avez-vous pas vu poindre en France dans les savants travaux des disciples de Hegel, et se mon­trer sans voile et sans nuages dans les prestigieuses théories des fils de Saint-Simon? En même temps le fatalisme s’est emparé de la politique et de l’his­toire; et l’égoïsme, faisant l’homme déshérité de ses croyances maître absolu de sa vie, lui a remis dans une main la coupe des orgies, et dans l’autre le glaive du suicide. Donc les doctrines rationalistes qui se glorifiaient de recéler en elles le principe gé­nérateur du progrès, et de conduire l’humanité à ses fins immortelles, demeurent circonscrites elles- mêmes dans un cercle qu’il leur est interdit de franchir, pareilles à ces âmes coupables que le poëte florentin vit aux enfers, tournant sans relâche dans une zone ténébreuse et désolée.

Heureusement la société a une longue mémoire, elle se souvient des pas et des sueurs qu’elle a per­dus en suivant de semblables guides; elle se sou­vient de l’abîme qui l’attend au bout du chemin ; elle se souvient de sa dignité, et commence à com­prendre que sa nature est trop grande pour être expliquée, et ses désirs trop vastes pour être satisfaits par l’enseignement de quelques hommes. Elle ne veut ni du panthéisme, ni de l’égoïsme, ni du fatalisme, parce qu’elle se sent faite pour être croyante, aimante et libre; et, ne trouvant rien dans les doctrines des philosophes qui puisse la rendre telle, elle sent qu’il faut chercher ail­leurs. Elle comprend que, si elle est fille du ciel, comme il lui semble se le rappeler, elle doit en avoir reçu quelque patrimoine, et peut-être quelque tra­dition ; elle se souvient aussi du Christianisme, qu’elle connut autrefois, et qui habite encore au milieu d’elle, et elle se demande si ce n’est pas de lui qu’elle doit entendre celte parole de progrès dont elle a faim. Ainsi, quand Rome, au milieu de ses conquêtes, recevait tout à coup d’étonnantcs nouvelles, et se prenait à douter de son destin; alors, si le sénat se troublait, si ses vieillards res­taient muets sur leurs chaises curules, si les ma­gistrats sans conseils ne savaient plus sauver la république, on faisait apporter dans la curie les livres de la Sibylle, et Rome se rassurait en y lisant l’oracle qui lui donnait l’empire de la terre.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *