Au Pays de M. Pouget

Francisco Javier Fernández ChentoHistoire de la Congrégation de la MissionLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Andrés Sylvestre, C.M. · Année de la première publication : 1994 · La source : Vincentiana.
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Avec quelques prêtres de Nimes, anciens du séminaire de Viviers, nous nous étions donné rendez-vous pour passer 3 jours ensemble au séminaire de St. Flour. On arrive de Rodez ou d’Aurillac en ville haute sur une vaste esplanade ombragée. Un lacis de petites rues lui fait suite, qui débouche sur une belle place, la place d’Armes en­tourée de vieilles demeures aux façades austères de basalte noir. La cathédrale dresse á l’est de la place ses deux hautes tours massives aux tons presque noirs. Sur le flanc sud de la colline, des rues pen­tues descendent en diagonale. L’une d’elles la « rue des Planchettes » longe la chapelle du Grand séminaire.

Cette vaste maison comporte un corps de logis sur 3 étages et une centaine de mètres de long. Elle a été construite de 1752 á 1762 alors que les Lazaristes en avaient la direction depuis 1674. La façade coiffée en son centre et aux extrémités de toitures presque verticales, disposées en décor de théâtre, a été bâtie sur le modèle de l’ancien St. Lazare.

La maison est encore toute remplie des souvenirs des Prêtres de la Mission qui en furent chargés de 1674 á 1791 et ensuite de 1820 á 1903.

J.G. Perboyre

Y fut envoyé comme jeune professeur de dogme á l’automne 1826. Une chambre qu’il a habitée au 3éme étage garde son souvenir. Une plage de marbre apposée au mur de cette cellule rappelle sa présence en ces lieux et son martyre en Chine. Il fut appelé au bout d’un an á prendre, en ville haute, la direction du Petit Séminaire qu’il assuma de l’automne 1827 á l’automne 1832 et où il fit merveille. Dans la chapelle du Grand séminaire, le vitrail du fond le représente recueilli comme il devait l’être au temps où il était á St. Flour.

Le choeur est orné de 4 grands tableaux évoquant diverses scènes de la vie se St. Vincent. M. Perboyre quitta St. Flour en 1832 pour Paris où fi était appelé comme directeur-adjoint du Séminaire inter­ne. Il fut très regretté á St. Flour de ses élèves et de leurs parents.

Les frères Peschaud

Parmi les prêtres de la Mission qui au XIXème s. commencèrent leurs études de théologie au Grand séminaire de St. Flour, il faut mentionner particulièrement les 3 frères Peschaud, originaires de La Chapelle d’Alagnon.

Le premier, François, après avoir commencé son séminaire sous la conduite du supérieur M. Grappin, va á Paris á l’insu de son père pour entrer dans la C.M. C’était en 1827. Le père furieux parle de prendre son fusil pour aller occire M. Grappin, et il dit á son plus jeune fils « Je préféré que tu deviennes vacher plutôt que lazariste ». Arrivé á St. Flour, fi couvre M. Grappin d’injures et finit par se cal­mer et consentir au départ de son affiné.

Ordonné prêtre en 1830, François revient á St. Flour comme pro­fesseur au petit séminaire puis comme supérieur. L’évêque obtint du P. Etienne de nommer le P. Peschaud comme supérieur des Mission­naires diocésains á Aurillac. Il mourut dans cette charge en 1865.

Le deuxième, Pierre, né en 1813, entra lui aussi á St. Lazare, fut ordonné prêtre en 1837 et partit en Chine la mémé année. Il arriva á la mission du Kiang Si en 1843, mais il s’y dépensa tellement qu’il mourut en 1848.

Le troisième fils Peschaud á avoir commencé ses études au séminaire de St. Flour fut le 9éme des enfants Peschaud, Etienne-Ber­nard.

Né en 1820, il entra á St. Lazare en 1841 et fut ordonné en 1844. Il partit en Chine en 1845 et fi fut affecté dès 1846 au Séminaire du Kiang Si, jusqu’en 1851. A partir de cette date il est missionnaire par monts et par vaux. Il envoie á son frère François et á ses soeurs des lettres fort pittoresques décrivant ses travaux.

« J’ai le plaisir de vous annoncer qu’en qualité d’Auvergnat, j’ai eu l’insigne honneur de baptiser les deux premiers chaudronniers du Kiang Si ».

En 1861 il est capturé par des bandits qui, sur le point de le tuer, finissent par le renvoyer. Il rentrera en France en 1864 et sera pro­fesseur au Petit séminaire de Montpellier 1864-68, puis de St. Flour 1868-79, puis économe du Grand séminaire de St. Flour de 1879 á 1891. Il se retire alors á Dax où fi meurt en 1901 á 81 ans.

A noter en passant que cette famille Peschaud donna aussi 4 Fil­les de la Charité, dont l’une fut la célébré soeur Catherine supérieure pendant 34 ans de l’hôpital de Castres, personne imposante par son physique de plus de 150 kilos, surnommée par les soldats de la gar­nison la Reine du Midi. Elle mourut en 1879 et toute la ville prit le deuil.

Mais le plus illustre des élèves qui commencèrent leur théologie au Grand séminaire de St. Flour, fut M. Guillaume Pouget. Ses parents auraient voulu qu’il fût prêtre diocésain. Il avait été tenté de se faire jésuite, mais il préféra, dit-il, suivre l’humilité de M. Vincent et entrer chez les Lazaristes. On l’envoya continuer ses études á Paris. Mais nous allons tout á l’heure faire une visite á sa maison natale. Restons encore un peu au Grand séminaire.

A la fin du siècle dernier, avant la Séparation de l’Eglise et de I ‘Etat et le départ forcé des Lazaristes, fi y eut dans la dernière équipe de professeurs deux personnages que j’ai encore connus, á St. Lazare en 1938, M. Charles Souvay le supérieur général qui mourut au début de la guerre, et M. Hubert Meuffels d’origine hollandaise. Le P. Souvay, originaire de Saulxures sur Moselotte dans les Hautes Vosges, avait rapporté de son pays natal deux tout petits sapins qu’il planta au bas de la terrasse devant le Séminaire.

M. Souvay partit ensuite aux U.S.A. mais ses sapins continuèrent á pousser et ce sont maintenant de vénérables anciens de près de 30 mètres de haut. Je tiens ces détails du chanoine Querel, le dernier supérieur du Séminaire avant le départ des séminaristes pour Cler­mont, Il m’en parlait vers 1955.

Au village du P. Pouget

Nous ne pouvions pas faire un séjour á St. Flour sans aller faire un pèlerinage á la maison natale de M. Pouget, á une trentaine de kms. Pour nous y préparer, nous avons relu la veille au soir dans le livre de M. Guitton: « Portrait de M. Pouget » les pages concernant l’enfance et la jeunesse du petit Guillaume.

Après la traversée des villages de Fridefont et de Faverolles, nous quittons la route principale qui va vers Chaudes Aigues et nous pre­nons á gauche vers le village de Maurines. C’est un hameau de 7 ou 8 maisons á côté de 1′ église, qui est précédée de l’enclos de l’ancien cimetière tout engazonné.

L’édifice est très modeste, il comporte des éléments romans, mais fi a été profondément remanié au XVIème s. L’intérieur est très sobre, les pierres apparentes sont d’un granit de teinte claire, alors que beaucoup d’églises d’Auvergne sont en basalte sombre. Dans une chapelle á gauche une grosse cuve de pierre d’une seule pièce est le baptistère oïl le petit Guillaume fut baptisé en 1847. L’ensemble de ce modeste sanctuaire est remarquablement bien tenu et orné avec goût.

A quelques centaines de mètres du village, la route longe le nou­veau cimetière. On y a transféré les tombeaux de l’ancien. Plusieurs d’entre eux portent des noms de Pouget, dont un Guillaume Pouget sans doute quelque cousin. Mais la tombe des ancêtres de la famille, qu’a fait transférer ici une arriéré nièce du P. Pouget, Mme Hou­daille, est une antique dalle épaisse de granit gris, aux bords usés par le temps. Elle n’a aucune inscription, mais elle porte en relief ce qui semble bien être une croix, mais pourrait aussi bien être une épée.

A un kilomètre environ de Maurines, sur une légère pente le hameau de Morsanges rassemble une dizaine de maisons, autour d’un espace vert, au milieu duquel est tapi le four banal. Sa structure évoque celle d’une petite chapelle trapue. Chaque famille venait jadis y cuire son pain.

Nous allons faire une visite á Mme Brousse une parente du P. Pouget pour lui demander la clef de la maison. Cette dame est une allègre centenaire. Il n’est pas convenable de demander son âge á une dame, mais Mme Brousse nous avoue spontanément et avec fierté ses 99 ans. Elle nous présente sa fille et son gendre M. et Mme Dauphin. Nous évoquons des souvenirs du P. Pouget.

Mme Dauphin se souvient qu’étant enfant, lors d’une visite qu’avec ses parents, elle avait faite au P. Pouget, celui-ci l’avait fait asseoir sur ses genoux. Elle conserve précieusement les livres publiés sur le P. Pouget, ceux de MM. Guitton et Chevalier, celui sur la ren­contre avec M. Bergson, et également les œuvres du P. Pouget en par­ticulier les lourds volumes d’Ecclésiologie, publiés « pro manuscrit », évitant ainsi l’Imprimatur.

Nous allons ensemble á la maison natale: c’est une petite maison basse aux murs de grosses pierres de granit. Elle est tournée vers le midi. Au-dessus de la porte le linteau fait d’une seule grande pierre porte gravés dans la pierre un coeur et un calice renversé qui enca­drent la date 1827. La maison d’habitation proprement dite se compose de deux pièces celle où nous entrons et une autre de même dimension á l’étage. Cette pièce du rez-de-chaussée est éclairée de deux petites fenêtres. Devant celle de droite en entrant, se trouve une grande pierre plate á rebords qui servait d’évier avec écoulement direct sur l’extérieur. Dans l’embrasure de la fenêtre de gauche une tablette est fixée qui porte quelques livres. C’est là que le jeune Guil­laume s’installait pour lire ou pour écrire. Au mur proche de cette fenêtre deux photos, l’une représente le P. Pouget en jeune prêtre, pouvant avoir une trentaine d’années, avec un beau visage régulier, sur l’autre c’est le noble vieillard que certains d’entre nous ont encore connu, légèrement voûté et portant une calotte noire. A droite de cette fenêtre le vaste cheminé où un banc, sur le côté, permettait de s’installer tout près du feu al canton, comme on dit dans la langue du pays. Les murs sont revêtus de boiseries de sapin. Elles ouvrent dans le fond de la pièce sur deux lits-alcôves, profonds et secrets comme des tombeaux, l’un est sous l’escalier qui monte á l’étage.

La pièce du-raz-de chaussée communiquait sur la droite par une porte avec l’écurie, l’on pouvait ainsi profiter quelque peu de la cha­leur animale. Ce local a été aménagé en cuisine. Pendant quelques semaines de l’été, Mme Houdaille vient redonner vie á cette humble maison où tout rappelle le souvenir des années de jeunesse du P. Guillaume Pouget.

Lorsque nous prenons congé de Mme Brousse et de M. et Mme Dauphin ceux-ci nous suggèrent de passer en quittant Maurines, par le calvaire de Combreilles á 2 km sur une hauteur qui domine la route de Chaudes Aigues. La route s’arrête au pied d’une montée assez raide. Le sentier longe les 14 stations d’un modeste chemin de croix. L’esplanade herbue du sommet porte un calvaire á trois croix, une statue de la Ste Vierge et une statue de St. Jean. M. Dauphin nous a rappelé que c’est là-haut, sur ce sommet balayé par les vents, qu’eut lieu le 5 septembre 1909 un pèlerinage de la région présidé par le Doyen de Chaudes Aigues, assisté de plusieurs prêtres des envi­rons, et que ce jour-là ce fut le P. Pouget qui célébra la messe solen­nelle.

En quittant Maurines nous passons par Chaudes Aigues. Sur une placette en pente, nous regardons couler une fontaine chaude, et même très chaude, la source du Sar, á 82°.

De retour á St. Flour nous racontons pendant le repas du soir notre visite á Maurines á l’économe de la maison, le P. Saint Léger. Cela lui rappelle un souvenir pittoresque relatif au P. Pouget. II fut quelque temps supérieur du séminaire. Un jour qu’il avait célébré la messe comme d’habitude, assisté par un servant, ses confrères l’at­tendirent au petit déjeuner. 11 n’arrivait pas, aussi trouvant qu’il avait la dévotion un peu trop longue pour son action de grâces, l’un d’eux s’en va le chercher á la chapelle, puis á sa chambre, mais pas de P. Pouget! Il a cependant l’idée d’aller voir á la bibliothèque, et il le trouve en haut d’une échelle en chasuble, en train de compulser un gros volume. Dans sa hâte d’aller vérifier une référence biblique, il n’avait pas pris le temps á la fin de la messe d’enlever ses habits litur­giques et s’était précipité á la bibliothèque.

Tels sont les détails relatifs á St. Flour dont je vous fais part volontiers de crainte qu’ils ne se perdent. Nous avons laissé en ces lieux une longue tradition de présence lazariste, que nous ne devons pas ignorer. Une quarantaine de confrères sont issus de ce diocèse au siècle dernier et actuellement encore quelques-uns le représentent chez nous fort honorablement.

Je souhaite qu’ils aient des neveux ou des arrières neveux qui s’engageront derrière eux pour continuer la lignée des Peschaud et des Pouget, des missionnaires et des savants.

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