{"id":107005,"date":"2016-07-08T20:00:47","date_gmt":"2016-07-08T18:00:47","guid":{"rendered":"http:\/\/vincentiens.org\/?p=107005"},"modified":"2016-07-08T20:00:47","modified_gmt":"2016-07-08T18:00:47","slug":"un-pelerinage-au-pays-du-cid-iv","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/vincentians.com\/fr\/un-pelerinage-au-pays-du-cid-iv\/","title":{"rendered":"Un p\u00e8lerinage au Pays du Cid (IV)"},"content":{"rendered":"<h2>IV. La Ville des Rois<\/h2>\n<p style=\"text-align: right\">Burgos, le 19 novembre 1852.<\/p>\n<p>Les critiques, toujours en garde contre l\u2019enthou\u00adsiasme des voyageurs, m\u2019accuseront d\u2019avoir admir\u00e9 l\u2019Espagne \u00e0 la lueur de ses l\u00e9gendes et sous le pres\u00adtige de son soleil. J\u2019ai h\u00e2te de protester contre l\u2019accusation. Quatre fois j\u2019ai vu le jour \u00e9clairer l\u2019hori\u00adzon de la Vieille-Castille, jamais je n\u2019y vis l\u2019astre qui passe pour ramener le jour. Je suis, h\u00e9las ! du nombre de ceux qui vont demandant la sant\u00e9 \u00e0 cet astre et le cherchant sous des cieux trop vant\u00e9s. Les po\u00ebtes cependant avaient pris soin de m\u2019aver\u00adtir. Devais-je m\u2019\u00e9tonncr des neiges de Rome, et des eaux du Tibre grossissant sous les orages, quand Horace d\u00e9j\u00e0 s\u2019en prenait \u00e0 Jupiter de l\u2019opi\u00adni\u00e2tret\u00e9 des frimas, et croyait revoir sous Auguste le d\u00e9luge de Deucalion<span id='easy-footnote-1-107005' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/vincentians.com\/fr\/un-pelerinage-au-pays-du-cid-iv\/#easy-footnote-bottom-1-107005' title='Horace, Od., lib. I :&lt;\/p&gt;\n&lt;p&gt;Jam satis terris nivis atque dir\u00e6&lt;br \/&gt;\nGrandinis misit Pater&amp;#8230;'><sup>1<\/sup><\/a><\/span>\u00a0 Et lorsque Dante au troisi\u00e8me cercle de son Enfer, d\u00e9crit la pluie \u00ab \u00e9ter\u00adnelle, maudite, froide et triste, \u00bb<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">Eterna, maladetta, fredda e grave<span id='easy-footnote-2-107005' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/vincentians.com\/fr\/un-pelerinage-au-pays-du-cid-iv\/#easy-footnote-bottom-2-107005' title='Dante, Inferno, cant. 6.'><sup>2<\/sup><\/a><\/span>,<\/p>\n<p>certainement il en trouve l\u2019image sur les bords de l\u2019Arno, \u00e0 Pise, o\u00f9 moi, son indigne commentateur, pour l\u2019\u00e9claircissement de ce seul vers, j\u2019ai vu pleuvoir cinquante jours. L\u2019autre p\u00e9ninsule n\u2019est pas mieux trait\u00e9e du ciel. Le chancelier Ayala, grand homme d\u2019Etat et grand homme de lettres, se plaint du climat de la Navarre. Le po\u00e8te castillan Ferrus lui r\u00e9pond : \u00ab Annibal aurait-il conquis l\u2019Espagne il e\u00fbt redout\u00e9 la neige et la gr\u00eale? et si le fameux Cid avait eu peur des averses, aurait-il vaincu tant de comtes et tant de rois<span id='easy-footnote-3-107005' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/vincentians.com\/fr\/un-pelerinage-au-pays-du-cid-iv\/#easy-footnote-bottom-3-107005' title='Cancionero de Baena.'><sup>3<\/sup><\/a><\/span> ? \u00bb Pour moi, je n\u2019aurais pas r\u00e9veill\u00e9 les vieux morts de Burgos, si je n\u2019avais brav\u00e9 les temp\u00eates d\u00e9cha\u00ee\u00adn\u00e9es pour d\u00e9fendre leur solitude. Il est vrai, j\u2019ai vu la ville royale sous un voile, mais sous un voile de pluie peu favorable aux illusions. Heureusement, si du temps des h\u00e9ros il ne reste plus que les murs et des souvenirs, l\u2019\u00e9poque des rois a laiss\u00e9 des mo\u00adnuments qui n\u2019ont pas besoin de prestige.<\/p>\n<p>Quand la royaut\u00e9 vint s\u2019\u00e9tablir dans l\u2019enceinte guerri\u00e8re de Diego Porcellos, assur\u00e9ment elle n\u2019y apporta pas la libert\u00e9, mais elle y apporta la gran\u00addeur. Burgos s\u2019accrut avec cette monarchie pr\u00e9\u00addestin\u00e9e, qui, sortie des gorges des Asturies, toucha bient\u00f4t au bord du Tage, puis du Guadalquivir, puis de l\u2019Oc\u00e9an. La noble ville prenait les titres de Cajmt Castell\u00e6, madr\u00e9 dcReyes, ij restauradora de Reinos. Elle portait et elle porte encore pour armoiries une demi-figure de roi couronn\u00e9, sur un \u00e9cusson de gueules, avec seize ch\u00e2teaux d\u2019or en sautoir. Aux cort\u00e8s, ses d\u00e9put\u00e9s tenaient la droite du roi, ceux de L\u00e9on la gauche ; lorsque Tol\u00e8de pr\u00e9tendit au premier rang, elle ne r\u00e9ussit pas \u00e0 d\u00e9poss\u00e9der Burgos, et ses repr\u00e9sentants durent se contenter d\u2019avoir leur si\u00e8ge en face du tr\u00f4ne.<\/p>\n<p>Les restes du ch\u00e2teau-des rois occupent le sommet de la colline qui domine la ville ; sombre et funeste demeure, et comparable \u00e0 la tour de Londres par le sang qui s\u2019y versa. L\u00e0 se consomm\u00e8rent ces luttes fratricides qui furent si longtemps le crime de l\u2019Espagne devant Dieu, son opprobre devant la chr\u00e9tient\u00e9 et sa faiblesse devant les infid\u00e8les. L\u00e0 Alfonse le Sage fit mourir son fr\u00e8re don Fadrique, et Sanche le Brave, son fr\u00e8re don Juan. Les m\u00ea\u00admes murs virent les orgies et les fureurs de Pierre le Cruel; et dans un si\u00e8cle plus humain, sous Charles V, les libert\u00e9s publiques y furent en\u00adsevelies avec les derniers chefs des Comuneros. Du haut de cette citadelle les rois tenaient en respect l\u2019aristocratie des Ricos hombres, \u00e9tablie militaire\u00adment dans les maisons seigneuriales de la <em>calle San Juan, de la calle San Lorenzo, de la calle d&rsquo;Avellanos<\/em>. Plusieurs de ces maisons, rajeunies il est vrai au quinzi\u00e8me si\u00e8cle, s\u2019annoncent comme des don\u00adjons et cachent des palais, des cours orn\u00e9es de por\u00adtiques et de colonnades. La demeure du conn\u00e9\u00adtable Hernandez de Yelasco d\u00e9ploie encore sa formidable fa\u00e7ade, qui semble b\u00e2tie pour soutenir des si\u00e8ges. Le collier de l\u2019ordre Teutonique, lour\u00addement sculpt\u00e9, se d\u00e9roule autour du portail. Mais franchissez la porte mena\u00e7ante, et le Patio s\u2019ouvrira devant vous entour\u00e9 d\u2019\u00e9l\u00e9gantes galeries, couronn\u00e9 de larges terrasses, dont la balustrade \u00e0 jour sem\u00adble dessin\u00e9e par un crayon florentin. Ajoutez-y \u00e0 profusion les draperies et les fleurs, les orchestres et les groupes magnifiquement v\u00eatus, et tout ce qui r\u00e9pandait ici la vie, le mouvement et la gr\u00e2ce, et vous croirez cette maison b\u00e2tie pour les plaisirs et pour les f\u00eates.<\/p>\n<p>Mais c\u2019est l\u2019honneur del\u00e0 royaut\u00e9 et de la no\u00adblesse castillanes d\u2019avoir pris moins de soin de leur demeure que del\u00e0 maison de Dieu. Habitu\u00e9s \u00e0 passer leur vie sous la tente ou sous le ciel des champs de bataille, qu\u2019avaient-ils besoin de vo\u00fbtes magni\u00adfiques et de lambris dor\u00e9s? Ils r\u00e9servaient ce luxe pour les \u00e9glises o\u00f9 r\u00e9sidait leur Ma\u00eetre, et pour les monast\u00e8res o\u00f9 ils abritaient leurs veuves et leurs filles. De l\u00e0 le grand nombre de sanctuaires et de fondations religieuses qui faisaient l\u2019ornement de Burgos : Saint-Esteban, beau vaisseau gothique, d\u00e9cor\u00e9 des plus gracieux caprices de la renaissance ; Saint-Gil et ses chapelles aux vo\u00fbtes hardies ; Saint- Nicolas et son retable, o\u00f9 revit sculpt\u00e9e en \u2018pierre toute la l\u00e9gende du saint. Partout des autels, des mausol\u00e9es, de pieuses images, attestant la foi de ces familles orgueilleuses, violentes, mais apr\u00e8s tout capables de foi et de repentir. La pi\u00e9t\u00e9 des rois a laiss\u00e9 sa trace dans deux grandes fondations qui r\u00e9sument trois cents ans d\u2019histoire : l\u2019abbaye de la Huelgas et la chartreuse de Miraflores.<\/p>\n<p>Au sud-ouest de Burgos, et sur la rive gauche de l\u2019\u00c0rlanzon, au bout de quelques all\u00e9es vertes qui consolent la vue de la nudit\u00e9 des campagnes voisi\u00adnes,s\u2019\u00e9l\u00e8ve une forteresse monastique entour\u00e9e d une double enceinte cr\u00e9nel\u00e9e. Son clocher religieux et f\u00e9odal, surmont\u00e9 d\u2019une croix, mais garni de m\u00e2chi\u00adcoulis, commande la plaine. Au-dessous du clocher se dessine le portail lat\u00e9ral de l\u2019\u00e9glise ; \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e9glise, une porte ogivale donne sur une vaste cour, au fond de laquelle cinq grilles ferment l\u2019en\u00adtr\u00e9e des clo\u00eetres. Nous avons devant nous <em>Santa Ma\u00adria la Real de las Huelgas<\/em>, deux fois c\u00e9l\u00e8bre, \u00e0 cause des souvenirs qui s\u2019attachent \u00e0 ses origines, et parce que nulle part dans la chr\u00e9tient\u00e9 on ne vit un si grand pouvoir eccl\u00e9siastique remis aux mains d\u2019une femme<span id='easy-footnote-4-107005' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/vincentians.com\/fr\/un-pelerinage-au-pays-du-cid-iv\/#easy-footnote-bottom-4-107005' title='Sur l\u2019abbaye &lt;em&gt;de las Huelgas&lt;\/em&gt;, j\u2019ai consult\u00e9 l\u2019excellent m\u00e9\u00admoire de M. l\u2019abb\u00e9 Calvos, l\u2019un des chapelains de cette maison. M. l\u2019abb\u00e9 Larran a publi\u00e9 une int\u00e9ressante notice sur le m\u00eame sujet dans les &lt;em&gt;Annales arch\u00e9ologiques&lt;\/em&gt; de M. Didron.'><sup>4<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>La tradition populaire, qui a ses caprices et qui maltraite souvent ses favoris, s\u2019est plu \u00e0 jeter un nuage sur la vie d\u2019Alfonse VIII, surnomm\u00e9 le Noble et le Bon. \u00ab Il s\u2019\u00e9prit d\u2019une juive, dit la a ballade. Belle \u00e9tait son nom, et le nom convenait au visage. Pour elle le roi oublia la reine; avec elle il s\u2019enferma sept ans<span id='easy-footnote-5-107005' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/vincentians.com\/fr\/un-pelerinage-au-pays-du-cid-iv\/#easy-footnote-bottom-5-107005' title='Pag\u00f3se de una Judia,&lt;br \/&gt;\nDella esta enamorado :&lt;br \/&gt;\nFermosa habia por nombre,&lt;br \/&gt;\nCu\u00e1drale el nombre llamado.&lt;br \/&gt;\nOlvid\u00f3 el Rey a la Reyna,&lt;br \/&gt;\nCon aqu\u00e9lla se ha encerrado.&lt;br \/&gt;\nSiete a\u00f1os estaban juntos&lt;br \/&gt;\nQue no se habian apartado'><sup>5<\/sup><\/a><\/span>. \u00bb Les grands, tou\u00adch\u00e9s de l\u2019injure de la reine, poignardent la juive, et un ange, apparaissant au roi, le menace des derniers ch\u00e2timents. Peu de temps apr\u00e8s, toutes les gorges de la Sierra Morena vomissaient des tor\u00adrents d\u2019infid\u00e8les sur la Castille, et l\u2019arm\u00e9e chr\u00e9\u00adtienne succombait \u00e0 \u00c0larcos (1195). La tradition veut qu\u2019\u00c0lfonse, enfin repentant, ait fond\u00e9 le monast\u00e8re de las Huelgas; dix-sept ans plus tard, Dieu l\u2019en r\u00e9compensa par la victoire de las Navas de Tolosa (1212). Alors les trois rois de Castille, d\u2019Aragon et de Navarre r\u00e9unirent leurs armes; et le monde chr\u00e9tien, averti parle Souverain Pontife, se tint en pri\u00e8res. Alors le Ciel intervint : un in\u00adconnu, qui fut pris pour un ange, indiqua aux chr\u00e9tiens des chemins ignor\u00e9s de l\u2019ennemi ; une croix lumineuse parut dans les airs, pendant que les \u00e9v\u00eaques exhortaient les soldats. Deux cent mille m\u00e9cr\u00e9ants mordirent la poussi\u00e8re. Cependant leur chef, l\u2019\u00e9mir Amsir, que les Espagnols appellent le Miramolin, se tenait dans son camp, assis sur un bouclier, couvert d\u2019un manteau noir, ayant une main sur son cimeterre, l\u2019autre sur l\u2019\u00e9crin d\u2019or enrichi de pierreries, o\u00f9 il gardait son Alcoran. Or l\u2019\u00e9mir demeurait impassible, sans donner aucun ordre, et sans dire autre chose que ces mots : \u00abDieu \u00ab seul est vrai, et Satan est perlide. \u00bb En ce mo\u00adment un Arabe lui amena une jument, l\u2019\u00e9mir monta la jument, et l\u2019Arabe son cheval, et ils s\u2019enfuirent, envelopp\u00e9s dans le nuage de ceux qui fuyaient. L\u2019infid\u00e8le laissa aux vainqueurs son \u00e9tendard, et r\u00e9crin de son Alcoran. Ces riches d\u00e9pouilles furent donn\u00e9es au monast\u00e8re de las Huelgas. L\u2019\u00e9crin disparut en 1808 ; mais l\u2019\u00e9tendard est rest\u00e9, et se d\u00e9ploie encore chaque ann\u00e9e \u00e0 l\u2019an\u00adniversaire de la bataille. Cet anniversaire est de\u00advenu f\u00eate de l\u2019Eglise, le 16 juillet, sous le titre de Triomphe de la Croix : ce jour-l\u00e0 le tombeau d\u2019Alfonse VIII est orn\u00e9 de lumi\u00e8re et de fleurs.<\/p>\n<p>Le.vrai et le faux se m\u00ealent dans ces r\u00e9cits. L\u2019\u00e9\u00adpisode de la belle juive n\u2019a rien d\u2019historique, et le monast\u00e8re ne s\u2019\u00e9leva point pour apaiser le courroux du ciel, d\u00e9clar\u00e9 parla d\u00e9faite d\u2019Alarcos ; car il la pr\u00e9\u00adc\u00e9da de plusieurs ann\u00e9es. Vers 1180, AlfonseVIII, sur les instances de la reine El\u00e9onor, avec le concours de ses filles Urraque et B\u00e9reng\u00e8re, r\u00e9\u00adsolut de fonder une abbaye de femmes, au lieu m\u00eame o\u00f9 les rois de Castille avaient une r\u00e9sidence moins aust\u00e8re que le ch\u00e2teau de Burgos, et qu\u2019ils appelaient \u00ab leurs loisirs, \u00bb <em>las Huelgas del Rey<\/em>. En 1187, il fit donation de la maison et des grands biens qu\u2019il y attachait, \u00e0 dona Maria Sol, religieuse cistercienne, et \u00e0 ses compagnes. Enfin, par un dipl\u00f4me du 14 d\u00e9cembre 1199, muni du sceau royal, avec la signature de dix \u00e9v\u00eaques et de onze Ricos hombres, il renouvela la donation entre les mains de Guy, abb\u00e9 de C\u00eeteaux, en ajoutant cette promesse : \u00ab De plus nous promettons audit abb\u00e9 que nous et nos descendants, s\u2019ils veulent ob\u00e9ir \u00e0 nos conseils et commandements, nous aurons notre s\u00e9pulture dans ledit monast\u00e8re de Sainte-Marie la Royale; et, s\u2019il arrive que de notre vivant nous voulions embrasser l\u2019\u00e9tat de religion, nous nous engageons \u00e0 recevoir l\u2019habit de G\u00eeteaux, et non pas aucun autre. \u00bb<\/p>\n<p>Les successeurs d\u2019Alfonse VIII achev\u00e8rent son \u0153uvre. Alfonse X r\u00e9gla que le nombre des reli\u00adgieuses serait de cent, toutes nobles, <em>todas hijas d&rsquo;algo<\/em>. Les concessions des rois, les constitutions des papes et des abb\u00e9s de C\u00eeteaux, assur\u00e8rent \u00e0 Sainte-Marie de las Huelgas les richesses, la juri\u00addiction canonique et civile qui firent marcher ses abbesses au premier rang de la noblesse castillane et de la hi\u00e9rarchie chr\u00e9tienne.<\/p>\n<p>Au civil, les Dames de las Huelgas avaient la seigneurie de cinquante et un bourgs et villages, avec l&rsquo;<em>imperium merum et mixtum<\/em> ; connaissance des causes civiles et criminelles, nomination des alcades, \u00e9crivains, alguazils. Les officiers de justice de Burgos ne pouvaient p\u00e9n\u00e9trer chez elles verges lev\u00e9es. Ils baissaient les verges en entrant ou les laissaient \u00e0 la porte. Au contraire, l\u2019abbesse avait un juge \u00e0 Burgos pour la conservation de ses droits sur le bl\u00e9 et les l\u00e9gumes qui se vendaient au mar\u00adch\u00e9. Saint Ferdinand y avait ajout\u00e9 la moiti\u00e9 des droits r\u00e9galiens sur les eaux de l\u2019Arlanzon pendant le jour, et la totalit\u00e9 pendant la nuit.<\/p>\n<p>Au canonique, l\u2019abbaye de las Huelgas, affran\u00adchie de toute autorit\u00e9 \u00e9piscopale (<em>nullius di\u0153cesis<\/em>), maison m\u00e8re de tous les couvents de religieuses cisterciennes dans les royaumes de Castille et de L\u00e9on, exerce une juridiction l\u00e9gitime sur les mo\u00adnast\u00e8res, \u00e9glises, ermitages de son ob\u00e9issance, juri\u00addiction d\u00e9rogatoire \u00e0 celle des archev\u00eaques et \u00e9v\u00eaques dioc\u00e9sains. L&rsquo;abbesse, par ses d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s, a la con\u00adnaissance en premi\u00e8re instance de toutes les causes b\u00e9n\u00e9ficiaires; droit de pourvoir aux cures et cha\u00adpellenies; droit d\u2019examen, approbation, et conces\u00adsion de titres pour c\u00e9l\u00e9brer, pr\u00eacher, confesser, exercer charge d\u2019\u00e2mes. Elle conna\u00eet des violations de cl\u00f4ture, immunit\u00e9s des \u00e9glises, translations de couvents, \u00e9rections de confr\u00e9ries. Elle donne des d\u00e9missoires pour les saints ordres.<\/p>\n<p>Sans doute les abbesses de Chelles et de Fontevrault \u00e9carlel\u00e8rent plus d\u2019une fois leur blason monastique avec les lis de France, elles men\u00e8rent \u00e0 leur suite un nombreux cort\u00e8ge de barons et de chevaliers, elles envoy\u00e8rent leurs procureurs aux \u00e9tats g\u00e9n\u00e9raux et leur contingent sous les drapeaux des rois. L\u2019Allemagne eut de superbes religieuses, devant lesquelles l\u2019empereur mettait pied \u00e0 terre, et qui si\u00e9geaient dans les di\u00e8tes. Mais les canonistes ne connaissent pas d\u2019autre exemple du pouvoir exorbitant exerc\u00e9 par les Dames de las Huelgas, en face de l\u2019archev\u00eaque de Burgos, au bout du pont qui les s\u00e9parait de ce puissant m\u00e9tropolitain. La politique des rois devait agrandir une maison qu\u2019ils regardaient comme la leur, o\u00f9 ils avaient leurs tombeaux, o\u00f9 les princesses de leur sang trouvaient une retraite, soit qu\u2019elles prissent le voile, soit qu\u2019elles cherchassent seulement pour quelques ann\u00e9es le repos du clo\u00eetre. On y vit six infantes de Castille, trois d\u2019Aragon, une de Navarre, une de Portugal, une d\u2019Autriche. De leur c\u00f4t\u00e9, les papes ne purent refuser ces honneurs \u00e9tranges aux filles d\u2019une race royale qui soutenait contre les infid\u00e8les une croisade de huit cents ans. Nulle part plus qu\u2019en Espagne les femmes n\u2019eurent besoin d\u2019\u00eatre prot\u00e9g\u00e9es par le respect, parce que nulle part ne leur manqua davantage la protection de l\u2019\u00e9p\u00e9e, le rempart de la famille ; nulle part elles ne furent condamn\u00e9es \u00e0 une plus longue solitude, \u00e0 des veu\u00advages plus certains, quand une guerre \u00e9ternelle retenait leurs maris et leurs fr\u00e8res. Le moyen \u00e2ge honora partout les femmes chr\u00e9tiennes : en France et en Italie, il mit \u00e0 leur service des guerriers et des po\u00e8tes ; en Castille, il rangea sous leurs lois des religieux et des pr\u00eatres<span id='easy-footnote-6-107005' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/vincentians.com\/fr\/un-pelerinage-au-pays-du-cid-iv\/#easy-footnote-bottom-6-107005' title='Il faut voir, dans le m\u00e9moire de M. l\u2019abb\u00e9 Calvo, l&amp;rsquo;ordon\u00adnance royale du 22 janvier 1728 par laquelle le roi Philippe V confirme les privil\u00e8ges de l\u2019abbaye de las Huelgas, en rappelant les concessions des papes Cl\u00e9ment III, Gr\u00e9goire IX, Innocent IV, Inno\u00adcent VIII, L\u00e9on X, Pie V, Urbain VIII. Il est vrai qu&amp;rsquo;on ne donne pas le texte de ces concessions, et qu\u2019en m\u00eame temps on voit la royale abbaye plaider contre les archev\u00eaques, se faire d\u00e9livrer des consultations par les docteurs; ce qui prouverait que scs droits pou\u00advaient \u00eatre contest\u00e9s.'><sup>6<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>Vous me reprochez probablement de discourir devant les grilles de l\u2019abbaye, au lieu de vous laisser p\u00e9n\u00e9trer sous ses clo\u00eetres dont vous avez ou\u00ef d\u00e9crire les merveilles. On vous \u00e0 vant\u00e9 surtout les Claus- trillas et leurs arcades romanes, reste du palais d\u2019\u00c0lfonse Y\u00cfI\u00cf, les portes charg\u00e9es de d\u00e9corations moresques, le grand clo\u00eetre ogival. Ici toutes les \u00e9poques de l\u2019architecture espagnole ont laiss\u00e9 leurs traces ; mais vous le croirez, s\u2019il vous pla\u00eet, sur la parole des arch\u00e9ologues. Les grilles ne s\u2019ouvriront pas. Une cl\u00f4ture \u00e9ternelle les tient ferm\u00e9es, hormis pour le roi et pour la reine d\u2019Espagne. Quand un de ces souverains visite la maison, sa suite y entre avec lui ; alors toute la ville est de la suite, et quelque heureux \u00e9tranger, amen\u00e9 ce jour-l\u00e0 par son \u00e9toile, trouve le temps de crayonner les lignes \u00e9l\u00e9gantes, les ornements capricieux qui font main\u00adtenant votre envie et votre d\u00e9sespoir.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9glise nous reste, et encore la m\u00f4me loi s\u00e9v\u00e8re nous en d\u00e9robe la moiti\u00e9. Le portail lat\u00e9ral s\u2019ouvre sur un atrium appel\u00e9 la nave de los caballeros. L\u00e0, sous des tombes nues, ou grossi\u00e8rement sculpt\u00e9es, les vieux chevaliers castillans gardent leurs rois morts, comme de bons serviteurs couch\u00e9s \u00e0 la porte de leurs ma\u00eetres. Entrons dans la basilique ; oublions les d\u00e9corations modernes qui d\u00e9shonorent le sanctuaire ; pardonnons \u00e0 la grille qui nous em\u00adp\u00eache de visiter, mais qui nous permet de contem\u00adpler le choeur des religieuses, les dix arcades de la grande nef et les tombeaux. Nous trouverons que le g\u00e9nie de saint Ferdinand, l\u2019intr\u00e9pide et pieux monarque, le preneur de villes et le fondateur de tant d\u2019\u00e9glises, respire encore dans ce bel \u00e9difice qu\u2019il reb\u00e2tit. Le plan dessine une croix latine. Avant l\u2019ach\u00e8vement de sa cath\u00e9drale, Burgos n\u2019a\u00advait rien de plus grave et en m\u00eame temps de plus hardi que ce vaisseau, o\u00f9 la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 byzantine sert [&gt;our ainsi dire de tige au premier \u00e9panouissement de l\u2019architecture gothique. On comprend que les souverains du treizi\u00e8me si\u00e8cle en aient fait l\u2019\u00e9glise royale, la basilique de leurs f\u00eates et de leurs triomphes, le lieu de leur s\u00e9pulture, en un mot le Saint-Denis de la Vieille-Caslille.<\/p>\n<p>Pendant cent cinquante ans, les successeurs d\u2019\u00c0lfonse VIII ne connurent gu\u00e8re les loisirs qui font la splendeur d\u2019un r\u00e8gne et la prosp\u00e9rit\u00e9 d\u2019une capitale. On voit les rois s\u2019enfermer dans Tol\u00e8de pour surveiller de plus pr\u00e8s les mouvements des infid\u00e8les, forcer les portes de S\u00e9ville, de X\u00e9r\u00e8s, de Gibraltar. Mais c\u2019est presque I ou jours \u00e0 Burgos, c\u2019est \u00e0 Sainte-Marie de las Huelgas qu\u2019ils viennent chercher la couronne, la b\u00e9n\u00e9diction de leurs noces, et la seule paix qu\u2019ils connaissent, celle du s\u00e9pulcre. L\u00e0, saint Ferdinand se fit armer chevalier ; l\u2019\u00e9v\u00eaque Maurice avait b\u00e9ni les armes, Ferdinand prit lui-m\u00eame l\u2019\u00e9p\u00e9c sur l\u2019autel, mais le doux jeune homme se la fit ceindre des mains de sa m\u00e8re. L\u00e0, \u00c0lfonse XI, Henri II, Juan I<sup>er<\/sup>, c\u00e9l\u00e9br\u00e8rent leur couronnement. Et, pour finir par o\u00f9 les grandeurs finissent, le tombeau d\u2019\u00c0lfonse VIII et celui de sa femme \u00c9l\u00e9onor s\u2019\u00e9lev\u00e8rent au milieu du ch\u0153ur. Le reste de la grande nef et les nefs lat\u00e9rales ont re\u00e7u les d\u00e9pouilles d\u2019Alfonse VII, de Sanche III, d\u2019Henri I<sup>er<\/sup>, d\u2019\u00c0lfonse X, de cinq reines, onze infants et dix-huit infantes. Les mausol\u00e9es sont pour la plupart tr\u00e8s-simples, soutenus ordinairement par des lions, orn\u00e9s seulement d\u2019arabesques et de statuettes rang\u00e9es dans leurs niches. Mais cette longue suite de rois et de princes console encore le veuvage de la vieille cit\u00e9 de Burgos, et lui rap\u00adpelle que ses palais, ne furent pas toujours aban\u00addonn\u00e9s<span id='easy-footnote-7-107005' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/vincentians.com\/fr\/un-pelerinage-au-pays-du-cid-iv\/#easy-footnote-bottom-7-107005' title='Sur l\u2019architecture de l\u2019\u00e9glise de las Huelgas, il faudrait con\u00adsulter une savante notice de M. Didron dans les Annales arch\u00e9olo\u00adgiques de 1819. L\u2019exil o\u00f9 je suis me prive de cette lumi\u00e8re comme de beaucoup d\u2019autres.'><sup>7<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>Le fondateur de las Huelgas avait pourvu au repos de ses descendants, mais il eut la touchante pens\u00e9e de pourvoir en m\u00eame temps au repos des pauvres voyageurs, des p\u00e8lerins qui de tous les points de la chr\u00e9tient\u00e9 se rendaient \u00e0 Saint-Jacques de Compostelle. Aupr\u00e8s de l\u2019abbaye royale et sous son ob\u00e9\u00addience, il \u00e9tablit l&rsquo;<em>Hospital del Rey<\/em>; treize religieux et plusieurs religieuses y servaient les p\u00e8lerins au nom de l\u2019abbesse qui recevait leurs v\u0153ux. Pour honorer leur minist\u00e8re, on leur avait donn\u00e9 l\u2019habit de Calatrava, avec le titre de <em>Comendadores<\/em> et de <em>Comendadoras<\/em>. L\u2019h\u00f4pital avait cent douze lits et nourrissait au dehors quatre cents personnes. Les r\u00e9volulions ont boulevers\u00e9 l\u2019\u00e9conomie de ce vieil hospice, et les restaurations en ont d\u00e9figur\u00e9 l\u2019archi\u00adtecture. Pourtant, qui ne s\u2019arr\u00eaterait encore devant la porte \u00e9l\u00e9gante (<em>puerta de los Romeros<\/em>) o\u00f9 le voyageur fatigu\u00e9 voyait en arrivant les images de ses c\u00e9lestes protecteurs, saint Jacques majestueu\u00adsement assis dans une niche, et plus haut l\u2019archange saint Michel foulant aux pieds le dragon? La tradi\u00adtion veut que cette entr\u00e9e de l\u2019h\u00f4pital ait eu pour portier le bienheureux saint Amaro. Il venait de France, dit-on, et, apr\u00e8s avoir accompli son v\u0153u \u00e0 Compostelle, il voulut achever ses jours au ser\u00advice des p\u00e8lerins, lavant leurs pieds, pansant leurs plaies, allant au-devant des plus fatigu\u00e9s pour les rapporter sur ses \u00e9paules. Une profonde obscurit\u00e9 enveloppa la vie de ce juste, mais, la nuit de sa mort, une clart\u00e9 du ciel environna l&rsquo;<em>Hospital del Rey<\/em>. Les gens de Burgos accoururent, croyant qu\u2019un incendie d\u00e9vorait la maison, et trouv\u00e8rent que Dieu avait voulu honorer des vertus ignor\u00e9es. L\u2019Eglise \u00e9leva des autels \u00e0 saint Amaro, et le peuple lit encore avec amour la l\u00e9gende de ce serviteur du peuple. Il faut reconna\u00eetre ici un des caract\u00e8res de l\u2019Espagne catholique : la cha\u00adrit\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la grandeur. Le Cid pourfend les Sarrasins, mais il fait asseoir le l\u00e9preux \u00e0 sa ta\u00adble et le couche dans son lit. Les abhesses de las Huelgas r\u00e9gnent derri\u00e8re leurs grilles, qui ne s\u2019ouvrent que pour les t\u00e8tes couronn\u00e9es; mais les portes de leur hospice ne sont jamais ferm\u00e9es aux pauvres<span id='easy-footnote-8-107005' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/vincentians.com\/fr\/un-pelerinage-au-pays-du-cid-iv\/#easy-footnote-bottom-8-107005' title='&lt;em&gt;Apuntes sobre Burgos&lt;\/em&gt;.'><sup>8<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>Sainte Marie de las Huelgas garde la ville de Burgos du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019occident. La Chartreuse de Miraflores la prot\u00e8ge \u00e0 l\u2019orient. Les cit\u00e9s du moyen \u00e2ge aimaient \u00e0 jeter ainsi \u00e0 leur droite et \u00e0 leur gauche des camps monastiques o\u00f9 veillaient les serviteurs et les servantes de Dieu, sentinelles de la pri\u00e8re et de la p\u00e9nitence :<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">Nisi Dominus custodierit civitatem, frustra vigilat qui custodit eam.<\/p>\n<p>La Chartreuse est assise sur une colline qui domine le pays, mais elle n\u2019y d\u00e9couvre que des champs monotones d\u2019orge et de bl\u00e9. Que ce gracieux nom de Miraflores ne nous trompe pas : on ne voit ici d\u2019autres fleurs que de p\u00e2les mauves \u00e9pargn\u00e9es par les vents d\u2019automne. Il y a longtemps que j\u2019ai d\u00fb renoncer \u00e0 la Castill<sup>k<\/sup> de mes r\u00eaves, \u00e0 celle dont je me figurais les jardins \u00e9tincelants, les grenadiers empourpr\u00e9s, les citronniers pliant sous leurs fruits d\u2019oi pendant queies blancs jasmins s\u2019entrela\u00e7aient aux grilles des balcons. Je ne manquais gu\u00e8re d\u2019y ajouter un palmier couronnant de son feuillage triomphal la riche v\u00e9g\u00e9tation du Midi.<\/p>\n<p>De Burgos \u00e0 la Chartreuse, la route est longue, et j\u2019en profite pour vous entretenir du roi Juan II, non sans quelque justice, puisque nous allons visiter des lieux pleins de sa m\u00e9moire, puisque la splendeur po\u00e9tique de son r\u00e8gne se r\u00e9fl\u00e9chira sur les \u0153uvres d\u2019art qui nous charmeront. Vous me soup\u00e7onnerez de glisser ici, sous le couvert d\u2019un voyage, les chapitres d\u00e9tach\u00e9s d\u2019une histoire de la litt\u00e9rature espagnole. Me garde le ciel de cet exc\u00e8s de perfidie! Mais comment nierai-je que pour moi l\u2019attrait, la magie du voyage est de me transporter non-seulement dans d\u2019autres lieux, mais en d\u2019autres si\u00e8cles? Ces grandes contr\u00e9es historiques ne seraient \u00e0 mes yeux que de lamentables cimeti\u00e8res, si je ne faisais revivre en passant les g\u00e9n\u00e9rations qui les ont peupl\u00e9es. Et je ne sais enfin ranimer ces g\u00e9n\u00e9rations qu\u2019en leur rendant la parole, surtout la parole des po\u00ebtes, qui exprime, avec plus de na\u00efvet\u00e9, de verve et d\u2019\u00e9clat, la pens\u00e9e de tous.<\/p>\n<p>Nous voici donc en plein quinzi\u00e8me si\u00e8cle. Nous n\u2019entendons plus ces po\u00ebtes guerriers que saint Ferdinand menait avec lui dans les combats, ces chansons de geste que les anciens chevaliers faisaient chanter \u00e0 leur table. Peu \u00e0 peu les ballades h\u00e9ro\u00ef\u00adques, avec la simplicit\u00e9 de leur style, avec l\u2019irr\u00e9gula\u00adrit\u00e9 de leur versification, n\u2019ont plus r\u00e9uni, autour de quelque chanteur aveugle, qu\u2019un auditoire igno\u00adrant de paysans et de soldats. Une autre po\u00e9sie est venue faire le passe-temps d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 riche, d\u00e9licate et exigeante. Les troubadours de Provence hantent les cours d\u2019Aragon et de Castille. Us y ont trouv\u00e9 d\u2019abord des admirateurs, ensuite des disci\u00adples. Les <em>ricos hombres<\/em> s\u2019\u00e9vertuent \u00e0 composer des <em>sirventes<\/em> et des <em>canzons<\/em>. Le Consistoire de la Gaie Science \u00e0 Barcelone ouvre des concours qui riva\u00adlisent avec les Jeux Floraux de Toulouse. En m\u00eame temps, les Espagnols ont pass\u00e9 la mer; ils reviennent de leurs conqu\u00eates de Sicile et de Naples, Foreille encore pleine des chants de la muse italienne, gagn\u00e9s par cette passion de l\u2019antiquit\u00e9 qui agitait les savants de Rome et de Florence; deux traduc\u00adtions de la <em>Divine Com\u00e9die<\/em>, en catalan et en cas\u00adtillan, paraissent la m\u00eame ann\u00e9e (1428). D\u2019autres imitent P\u00e9trarque ou traduisent Tite Live. Mais la culture savante de la Provence et de l\u2019Italie ne pouvait s\u2019acclimater qu\u2019\u00e0 l\u2019ombre des palais. Il lui fallait la protection d\u2019un prince bienveillant, lettr\u00e9, ing\u00e9nieux, plut\u00f4t que grand. Le M\u00e9dicis de la re\u00adnaissance castillane fut Juan IL<\/p>\n<p>L\u2019histoire a jug\u00e9 ce prince, qui r\u00e9gna quarante- huit ans et ne sut jamais r\u00e9gner, esclave de son favori Alvaro de Luna, puis des factieux qui lui firent signer la mort de son favori, mourant enfin avec le sentiment de sa faiblesse et de son inutilit\u00e9, et se condamnant lui-m\u00eame par ces derni\u00e8res pa\u00adroles : \u00ab Pl\u00fbt a Dieu que je fusse n\u00e9 fils d\u2019un artisan, et que j\u2019eusse v\u00e9cu moine du couvent de l\u2019Abrojo! \u00bb Cependant cet homme, impuissant \u00e0 gouverner les volont\u00e9s, \u00e0 contenir les brigues et les soul\u00e8vements, devait se faire un r\u00e8gne paci\u00adfique dans le monde des intelligences, dans les arts et les lettres. Un grand peintre de m\u0153urs, Fernan Perez de Gusman, tra\u00e7ait ainsi le caract\u00e8re litt\u00e9raire du roi Juan II : \u00ab Il connaissait les gens et distinguait ceux qui conversaient avec sagesse et avec gr\u00e2ce. Il se plaisait \u00e2 \u00e9couter les hommes de sens et remarquait ce qu\u2019ils avaient dit. Il entendait le latin et le parlait. Il lisait bien, il aimait les livres et les histoires, il go\u00fbtait les des beaux esprits et discernait les vers mal faits. Il prenait grand plaisir anx entretiens gais et spirituels, et pouvait y mettre sa part. Il comprenait aussi la musique, chan\u00adce tait et jouait des instruments. \u00bb Lui-m\u00eame ne d\u00e9daignait pas de composer, et il en savait assez pour chanter en rimes l\u00e9g\u00e8res la puissance de l\u2019amour et la cruaut\u00e9 d\u2019une dame. Toutefois le m\u00e9rite de Juan II fut surtout de rassembler, d\u2019en\u00adcourager, de multiplier par cons\u00e9quent les talents po\u00e9tiques, et d\u2019en former une pl\u00e9iade qui eut sa splendeur. Autour de ce tr\u00f4ne orageux, sur ses marches ensanglant\u00e9es, on n\u2019entend que chants et vers de toute mesure. Le grand conn\u00e9table Alvaro de Luna dicte des couplets, en m\u00eame temps qu\u2019il m\u00e9dite les desseins qui le m\u00e8nent \u00e0 l\u2019\u00e9chafaud. Le marquis deVillena r\u00e9dige un Art po\u00e9\u00fbquc (<em>Arte de trobar<\/em>). Le marquis de Santillane compte, de sa main gant\u00e9e de fer, les syllabes cadenc\u00e9es de ses sonnets. Le commandeur Calavera propose \u00e0 tous venants une joute po\u00e9tique : il s\u2019agit de conci\u00adlier la Providence et la libert\u00e9 de l\u2019homme. Sept po\u00ebtes lui r\u00e9pondent, parmi lesquels un moine et un mahom\u00e9tan. Un d\u00e9sordre f\u00e9cond, une bienfaisante \u00e9galit\u00e9, confondent tous les rangs, d\u00e8s qu\u2019on met la main au m\u00e9tier des vers. Des \u00e9v\u00eaques, des hom\u00admes d\u2019Etat, correspondent avec Montoro le fripier, Juan le harnacheur, Mondragon le palefrenier, Juan de Yalladolid, fils d\u2019un bourreau et d\u2019une servante d\u2019auberge. Le d\u00e9mon des vers remue toute la nation castillane jusqu\u2019\u00e0 la fange; il la poss\u00e8de, il la travaille, mais (chose \u00e9trange !) il ne l\u2019inspire pas. Il en fait sortir une \u00e9cole laborieuse, \u00e9l\u00e9gante, spirituelle, mais une \u00e9cole froide et vide, et cependant une \u00e9cole n\u00e9cessaire<span id='easy-footnote-9-107005' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/vincentians.com\/fr\/un-pelerinage-au-pays-du-cid-iv\/#easy-footnote-bottom-9-107005' title='Ticknor, History of spanish litt\u00e9rature, t. I. Voyez aussi la savante introduction de M. Pidal au Cancionero (le Baena, et un article de M. Leopoldo de Cueto. Revue des Deux Mondes, du 15 mai 1855.'><sup>9<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>Le quinzi\u00e8me si\u00e8cle est encore un si\u00e8cle tragique. Les chr\u00e9tiens d\u2019Espagne se d\u00e9chirent et s\u2019entre- tuent, pendant que sur les tours de Grenade les in\u00adfid\u00e8les veillent en attendant l\u2019heure de se jeter sur la Castille \u00e9puis\u00e9e. Pourtant le <em>Cancionero de Baena<\/em>, qui r\u00e9unit les compositions de cinquante auteurs, ne garde presque nulle trace des guerres civiles, ni des guerres saintes, o\u00f9 ces po\u00ebtes et leurs M\u00e9c\u00e8\u00adnes jouaient leur t\u00eate. Les plus s\u00e9rieux s\u2019attachent \u00e0 une po\u00e9sie savante, dont ils trouvent l\u2019exemple chez Dante, d\u00e9sormais \u00e9tabli en ma\u00eetre sur le Parnasse castillan<span id='easy-footnote-10-107005' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/vincentians.com\/fr\/un-pelerinage-au-pays-du-cid-iv\/#easy-footnote-bottom-10-107005' title='Cancionero de Vaena, pag. 261. Requesta de Alfonso Alvares contra Ferrant Manuel :&lt;\/p&gt;\n&lt;p&gt;A Dante, el poeto, gran couponedor,&lt;br \/&gt;\nMe disen, amigo, que reprehendistes.&lt;br \/&gt;\nSi este es verdad, en poco tuvistes&lt;br \/&gt;\nLo que el mundo tiene por de gran valor.'><sup>10<\/sup><\/a><\/span>. Ceux-ci ne manquent gu\u00e8re de s\u2019\u00e9garer dans quelque for\u00eat, d\u2019y rencontrer un personnage myst\u00e9rieux qui leur sert de guide, et les conduit en un lieu d\u2019o\u00f9 ils d\u00e9couvrent l\u2019ensemble des choses divines et humaines. Cependant, comme on n\u2019approche pas i m pun\u00e9ment des grands mod\u00e8les, Juan de Mena doit \u00e0 l\u2019imitation de la Divine Co\u00adm\u00e9die une \u00e9l\u00e9vation de pens\u00e9e qui le porte bien au- dessus de ses contemporains. Les esprits l\u00e9gers en plus grand nombre s\u2019engagent&rsquo; \u00e0 la suite des Pro\u00adven\u00e7aux; ils pr\u00e9f\u00e8rent cette po\u00e9sie galante qui al\u00adlume tant de feux, aiguise tant de fl\u00e8ches, mais qui d\u2019ordinaire ne co\u00fbte pas la vie \u00e0 ses adeptes. Si le trop sensible Macias mourut victime de sa pas\u00adsion, ce cas unique fit l\u2019admiration de la post\u00e9rit\u00e9, et les heureux versificateurs de la cour de Juan II rimaient en paix les Mandements d&rsquo;amour, les Plaids d&rsquo;amour, les P\u00e9nitences d\u2019amour, la Prison d&rsquo;amour, et m\u00eame Y Enfer d\u2019amour. Apr\u00e8s les grands r\u00e9cits de l\u2019\u00e9pop\u00e9e nationale, ces jeux d\u2019es\u00adprit sont mis\u00e9rables, et cet art d\u2019imitation ne sem\u00adble plus qu\u2019un art de d\u00e9cadence. Mais ici, comme souvent, la d\u00e9cadence cache un progr\u00e8s. Le culte po\u00e9tique des femmes ajoutait \u00e0 la vaillance castil\u00adlane la bonne gr\u00e2ce et la d\u00e9licatesse. 11 introduisait sinon dans toutes les \u00e2mes, au moins dans le lan\u00adgage et dans les m\u0153urs, ces beaux sentiments qui firent de la soci\u00e9t\u00e9 espagnole une \u00e9cole d\u2019honneur et de courtoisie, et qui pass\u00e8rent les Pyr\u00e9n\u00e9es avec Anne d\u2019Autriche pour donner le dernier poli \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise. Mais surtout le quinzi\u00e8me si\u00e8cle, en s\u2019appliquant \u00e0 reproduire les rhythmes des Ita\u00adliens et des Proven\u00e7aux, en poussant jusqu\u2019\u00e0 l\u2019exc\u00e8s la ciselure du vers et de la stance, faisait subir un travail n\u00e9cessaire \u00e0 la rude langue du Cid. Cette po\u00e9sie, qui s\u2019\u00e9tait content\u00e9e de mesures incor\u00adrectes et d\u2019assonances faciles, devait s\u2019assouplir et se montrer capable de la derni\u00e8re pr\u00e9cision et de la plus exquise m\u00e9lodie. 11 fallait qu\u2019elle pas\u00ads\u00e2t par un long apprentissage avant d\u2019arriver au moment o\u00f9 Cald\u00e9ron, retrouvant l\u2019inspiration des plus beaux temps chr\u00e9tiens, lui donnerait tout le prestige d\u2019un langage \u00e9tincelant et musical, intraduisible pour nous, \u00e9ternellement enchan\u00adteur pour l\u2019oreille des Espagnols. Il fallait enfin ce coup d\u2019\u0153il rapide sur la cour lettr\u00e9e de Juan il, pour faire une intelligente visite \u00e0 son tombeau. La renaissance castillane peut maintenant d\u00e9\u00adrouler devant nous ses merveilles de sculpture : nous savons quel souffle a fait fleurir le marbre et la pierre.<\/p>\n<p>Tout en devisant, nous venons de franchir le portail ogival qui marquait la limite du parc royal de Miraflores. Juan II, accomplissant un v\u0153u de son p\u00e8re Henri III, offrit aux Chartreux le parc, le pa\u00advillon o\u00f9 se reposaient les rois quand ils poussaient leur chasse de ce c\u00f4t\u00e9, et enfin les fonds suffisants pour \u00e9lever un monast\u00e8re \u00e0 l\u2019ombre duquel il vou\u00adlait avoir sa s\u00e9pulture. Le jour de la Pentec\u00f4te de Pan 1442, la communaut\u00e9 se constitua, et au bruit joyeux d\u2019un rendez-vous de chasse succ\u00e9da le si\u00adlence de la r\u00e8gle de saint Bruno. Mais Juan II ne vit pas s\u2019achever les constructions de la nouvelle Chartreuse. Il fallait que la grande Isabelle y m\u00eet la main, la m\u00eame main qu\u2019elle mettait aux affaires de l\u2019Espagne et du monde. Deux architectes alle\u00admands, Jean et Simon de Cologne, et deux Espa\u00adgnols, Garcia Fernandez Martienzo et Diego de Mendieta, b\u00e2tirent l\u2019auguste et gracieuse \u00e9glise. Mais, avant que les vo\u00fbtes en fussent ferm\u00e9es, Isa\u00adbelle avait pourvu \u00e0 la s\u00e9pulture de son p\u00e8re. En 1485, elle s\u2019\u00e9tait rendue \u00e0 Miraflores; l\u00e0 elle s\u2019\u00e9tait fait pr\u00e9senter le cercueil de Juan II provisoirement d\u00e9pos\u00e9 dans les caveaux, elle avait voulu voir le corps \u00e0 d\u00e9couvert et lui baiser les pieds. Bient\u00f4t apr\u00e8s elle appelait le sculpteur Gil de Silo\u00e9 et le chargeait de dessiner les deux mausol\u00e9es de Juan II, d\u2019Isabelle de Portugal, sa seconde femme, et de l\u2019infant don \u00c0lfonse, leur fils. Les dessins furent soumis \u00e0 la reine, et le sculpteur, ayant mis le ci\u00adseau dans le marbre en 1489, le poussa avec tant de vigueur, qu\u2019en moins de cinq ans il eut achev\u00e9 les deux tombes<span id='easy-footnote-11-107005' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/vincentians.com\/fr\/un-pelerinage-au-pays-du-cid-iv\/#easy-footnote-bottom-11-107005' title='Arias, &lt;em&gt;Apuntes historicos sobre la Cartuja de Miraflores&lt;\/em&gt;. J\u2019ai beaucoup profit\u00e9 de ce livre excellent.'><sup>11<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9glise de Miraflores n\u2019est donc qu\u2019une grande ch\u00e2sse o\u00f9 la pi\u00e9t\u00e9 d\u2019Isabelle a voulu recueillir les restes de son p\u00e8re, de sa m\u00e8re et du jeune fr\u00e8re dont la mort pr\u00e9matur\u00e9e lui avait donn\u00e9 la cou\u00adronne. Au dehors, l\u2019\u00e9difice s\u2019annonce comme un catafalque : point de clocher, point de transsept ; \u00e0 la fa\u00e7ade, point d\u2019autre ornement que les blasons qu\u2019on met sur le drap mortuaire des rois ; la toiture arrondie comme le couvercle d\u2019un cercueil ; au front, le crucifix ; et tout autour, quarante ai\u00adguilles de trois grandeurs diff\u00e9rentes, comme trois rangs de cand\u00e9labres autour de l\u2019appareil fun\u00e8bre. Mais entrez-dans ce s\u00e9jour de la mort : vous y trou\u00adverez toute la splendeur des esp\u00e9rances chr\u00e9tiennes. La pens\u00e9e se d\u00e9gage de la terre et s\u2019\u00e9l\u00e8ve avec les vo\u00fbtes ogivales. La promesse de l\u2019immortalit\u00e9, rayonne avec les quatorze faisceaux de pierre, qui jaillissent aux angles de l\u2019abside, et dont les ner\u00advures, travaill\u00e9es \u00e0 jour, pendent en festons char\u00admants au-dessus du sanctuaire. Dix-sept fen\u00eatres garnies de vitraux peints r\u00e9pandaient une clart\u00e9 myst\u00e9rieuse et riche comme celle de la foi. La pluie et le soleil conjur\u00e9s ont terni ces beaux verres. Ils n\u2019ont pas effac\u00e9 la Vie du Sauveur, qui en fait le sujet, et qui est bien vraiment la seule lumi\u00e8re capable de dissiper pour nous les ombres de la mort.<\/p>\n<p>Un marchand de Burgos avait \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 de faire ex\u00e9cuter en Flandre les verri\u00e8res de Miraflores : il crut bien faire d\u2019y joindre en pr\u00e9sent un vitrail timbr\u00e9 de ses armes. Isabelle s\u2019informa de ce blason inconnu, et, prenant 1\u2019\u00e9pce d\u2019un de ses gentilshom\u00admes, elle brisa la vitre : \u00ab Dans cette maison, ditelle, je ne veux point d\u2019autres armes que celles de mon p\u00e8re. \u00bb Elle-m\u00eame, qui avait \u00e9lev\u00e9 les murs et les tombeaux, n\u2019inscrivit son nom nulle part; mais \u00e0 vrai dire tout y parle d\u2019elle. Au som\u00admet du retable en bois dor\u00e9 qui domine l\u2019autel le Christ en croix appara\u00eet, non plus accompagn\u00e9 du pape et de l\u2019empereur, comme on le repr\u00e9sente souvent au moyen \u00e2ge, mais soutenu, d\u2019un cot\u00e9 par un pape ceint de la tiare, et de l\u2019autre par une reine couronn\u00e9e. Et comment oublier encore qu\u2019au moment o\u00f9 la reine faisait ex\u00e9cuter cet ou\u00advrage, elie recevait dans Burgos Christophe Colomb, revenu du nouveau monde dont elle lui avait ou\u00advert le chemin? Le grand homme fit son entr\u00e9e, menant \u00e0 sa suite une grande troupe de sauvages, couronn\u00e9s de plumes \u00e9clatantes ; il offrit \u00e0 Isabelle un diad\u00e8me, une cha\u00eene, des bracelets et des lingots de l\u2019or le plus pur. La reine consacra ces richesses au service de Dieu, et voulut que le retable de Mira\u00adllores f\u00fbt dor\u00e9 des pr\u00e9mices de l\u2019Am\u00e9rique<span id='easy-footnote-12-107005' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/vincentians.com\/fr\/un-pelerinage-au-pays-du-cid-iv\/#easy-footnote-bottom-12-107005' title='Arias, &lt;em&gt;Apuntes&lt;\/em&gt;, pag. 71, 77, 78. \u2014 Il s\u2019agit ici du second retour de Christophe Colomb, en 1496.'><sup>12<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>Dans un lieu moins riche en merveilles, on s\u2019ar\u00adr\u00eaterait aux stalles des moines, et au dais qui sur\u00admonte le si\u00e8ge du prieur. Mais je n\u2019ai plus de re\u00adgards que pour le monument qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve au milieu du ch\u0153ur devant l\u2019autel. Les deux statues de Juan II et d\u2019Isabelle de Portugal y sont couch\u00e9es sur un soubassement octogone. Les t\u00eates sont belles, les attitudes nobles et calmes, les costumes magnifi\u00adques. Le roi para\u00eet bien tel que les contemporains l\u2019ont repr\u00e9sent\u00e9 : \u00ab Grand de taille et beau de corps, \u00ab d\u2019un aspect tout royal, les jambes, les mains et ce les pieds parfaitement faits ; d\u2019ailleurs, franc et cc gracieux, d\u00e9vot et vaillant, grand clerc et tr\u00e8s- \u00ab attrayant de sa personne. \u00bb Mais, \u00e0 bien consid\u00e9\u00adrer la douceur un peu molle de ses traits, on re\u00adtrouve aussi le prince timide, devenu le jouet des partis ; les factions de son r\u00e8gne semblent rappel\u00e9es par les deux lions qui se battent \u00e0 ses pieds. La reine repose aupr\u00e8s du roi, mais elle se penche un peu du c\u00f4t\u00e9 oppos\u00e9, comme par un mouvement de pudeur. Ses yeux se baissent sur un livre qu\u2019elle a dans les mains: elle y cherche l\u2019oubli des pom\u00adpes et des inqui\u00e9tudes royales. A ses pieds, un lion, un chien et un enfant, jouent ensemble, comme pour opposer au souvenir des discordes civiles une image de paix domestique. Autour de ces deux sou\u00adverains abattus par la mort, les quatre \u00e9vang\u00e9listes sont assis sur des tr\u00f4nes que le temps ne renverse pas. L\u2019artiste leur a donn\u00e9 des airs de t\u00eate d\u2019une fiert\u00e9 tout espagnole, et qui semble d\u00e9fier les mu\u00adsulmans et les juifs. Entre ces figures, et aux huit angles du soubassement, des anges s\u2019\u00e9lancent en ouvrant leurs ailes ; le soubassement lui-m\u00eame est tout un monde de statues et de statuettes, assises ou debout, saillantes ou enfonc\u00e9es dans des niches, ou voil\u00e9es sous des feuillages. Seize personnages occupent la place principale : du c\u00f4t\u00e9 du roi, huit justes de l\u2019Ancien Testament; du c\u00f4t\u00e9 de la reine, les vertus th\u00e9ologales et cardinales, et la Yierge te\u00adnant le Christ mort sur ses genoux, pour rappeler que les \u00e2mes royales ont aussi leurs douleurs. Tout autour, au-dessus, au-dessous, des docteurs m\u00e9di\u00adtent envelopp\u00e9s de leur manteau, des moines prient sous leur capuchon, un berger caresse ses brebis. On dirait que l\u2019art a cherch\u00e9 dans toute la cr\u00e9ation, depuis les anges et les vertus du ciel jusqu\u2019aux b\u00eates de la terre, tout ce qu\u2019il y a de plus saint et de plus intelligent, de plus fort et de plus pur, pour soutenir le poids de ce roi et de cette reine, qui fu\u00adrent chr\u00e9tiens, mais qui furent p\u00e9cheurs.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">Si iniquitates observaveris, Domine,<br \/>\nDomine, quis sustinebit?<\/p>\n<p>Leur fille n\u2019a pas voulu les laisser seuls dans la tombe: ils sont entour\u00e9s, d\u00e9fendus devant le Sei\u00adgneur par tout ce peuple de pierre qui semble in\u00adterc\u00e9der pour eux.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 les beaut\u00e9s d\u2019un si grand ouvrage, de bons juges admirent davantage le tombeau de l\u2019infant. Les jours de ce jeune homme furent courts et mau\u00advais. Au temps de son fr\u00e8re a\u00een\u00e9 Henri IV l\u2019im\u00adpuissant, qui s\u00e9pare les deux r\u00e8gnes de Juan II et d\u2019Isabelle, Alfonse tomba au pouvoir des factieux. Les chefs de la noblesse castillane n\u2019eurent pas hor\u00adreur de mettre une main violente sur un enfant, de l\u2019engager dans une lutte fratricide, pour l\u2019assouvis\u00adsement de leurs ambitions. C\u2019est lui qui figure dans cette sc\u00e8ne m\u00e9morable, racont\u00e9e par un contempo\u00adrain : \u00ab Dans la plaine aupr\u00e8s d\u2019Avila, on dressa un \u00e9chafaud, sur lequel fut plac\u00e9e une effigie du roi Henri, assis sur un tr\u00f4ne et en habits de deuil. On lut ensuite devant la foule immense les griefs qu\u2019on avait contre le roi, et on le d\u00e9clara indigne de r\u00e9\u00adgner; alors l\u2019archev\u00eaque de Tol\u00e8de s\u2019approcha de l\u2019effigie et lui \u00f4ta la couronne. On le d\u00e9clara indi\u00adgne de rendre la justice, et le comte de Placencia lui \u00f4ta l\u2019\u00e9p\u00e9e. On le d\u00e9clara indigne de gouverner, et le comte de Benavente lui arracha le sceptre. Enfin on le pr\u00e9cipita du tr\u00f4ne ignominieusement. Puis l\u2019infant don Alfonse y fut plac\u00e9, l\u2019\u00e9tendard royal d\u00e9ploy\u00e9; et tout le peuple cria: \u00abCastille, Castille pour le roi Alfonse<span id='easy-footnote-13-107005' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/vincentians.com\/fr\/un-pelerinage-au-pays-du-cid-iv\/#easy-footnote-bottom-13-107005' title='Henrique del Castillo, traduction de M. Ternaux. Calderon a transport\u00e9 cette sc\u00e8ne dans sa belle trag\u00e9die, el &lt;em&gt;Principe d\u00e9 Fez&lt;\/em&gt;, quand le prince musulman, \u00e0 la veille de se faire chr\u00e9tien, pour\u00adsuivi par les prestiges du d\u00e9mon, voit en songe son peuple soulev\u00e9 contre lui, son effigie pr\u00e9cipit\u00e9e du tr\u00f4ne, et son jeune fils couronn\u00e9 \u00e0 sa place.'><sup>13<\/sup><\/a><\/span> ! \u00bb Mais le jeune Alfonse mourut bient\u00f4t, et les honneurs de cette fausse royaut\u00e9 furent moins glorieux pour sa m\u00e9\u00admoire que la s\u00e9pulture \u00e9lev\u00e9e par la volont\u00e9 d\u2019Isa\u00adbelle et par le ciseau de Gil de Silo\u00e9. La base porte l\u2019\u00e9cusson de Castille et de L\u00e9on flanqu\u00e9 de deux guerriers, tout bard\u00e9s de fer, appuy\u00e9s sur leurs lances : \u00e0 leur visage mena\u00e7ant, on reconna\u00eet bien ces grands vassaux, qui \u00e9taient moins les gardiens de la couronne que son p\u00e9ril et son inqui\u00e9tude \u00e9ternelle. Au-dessus l\u2019infant don Alfonse est age\u00adnouill\u00e9 sur des coussins, le chaperon sur les \u00e9pau\u00adles, drap\u00e9 d\u2019un riche manteau; devant lui, sur un tabouret, un livre est ouvert. Une guirlande sculpt\u00e9e flotte au-dessus du jeune prince, comme un rideau qui va tomber. L\u2019arcade qui encadre cette sc\u00e8ne se termine par une image de Notre- Dame avec l\u2019enfant J\u00e9sus. Des deux c\u00f4t\u00e9s du mo\u00adnument, deux l\u00e9g\u00e8res pyramides d\u00e9coup\u00e9es \u00e0 jour sont habit\u00e9es par des groupes de figurines d\u2019une ex\u00e9cution parfaite. On ne finirait pas si l\u2019on vou\u00adlait d\u00e9crire les capricieuses arabesques, les po\u00e9\u00adtiques \u00e9pisodes qui enrichissent cette composition. Parmi d\u2019autres tableaux charmants, un jeune gar\u00ad\u00e7on va mettre la main sur une grappe qui semble m\u00fbrir pour lui : mais un \u00e9cureuil plus agile des\u00adcend de la treille et d\u00e9vore le raisin. N\u2019est-ce pas l\u2019image de cet enfant n\u00e9 pour la couronne, mais pr\u00e9venu par une rapide destin\u00e9e? Virgile pleura en vers immortels les courtes ann\u00e9es du jeune Mai- cellus : le sculpteur castillan fait soupirer le mar\u00adbre pour le jeune Alfonse ; le m\u00eame g\u00e9missement sort du po\u00ebme et du tombeau.<\/p>\n<p style=\"padding-left: 30px\">Ostendent terris hune tantum fata, nec ultra<br \/>\nEsse sinent&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;&#8230;.<\/p>\n<p>Et qu\u2019on ne m\u2019accuse point de pr\u00eater des inten\u00adtions au caprice des artistes, d\u2019introduire l\u2019allusion et le symbole l\u00e0 o\u00f9 ils ne mirent que la libert\u00e9 de leur imagination et la d\u00e9licatesse de leur ciseau. Ce n\u2019est pas nous qui sommes en fonds pour pr\u00eater de l\u2019esprit au quinzi\u00e8me si\u00e8cle et \u00e0 ses artistes, les plus spirituels qui furent jamais, les plus subtils, les plus amoureuxd\u2019all\u00e9gories. Lorsque JuandeMena menait le fil de son po\u00ebme all\u00e9gorique jusqu\u2019\u00e0 com\u00adposer trois cents octaves, comment le sculpteur n\u2019au\u00adrait-il pas ajout\u00e9 \u00e0 son sujet ces embl\u00e8mes, compris, aim\u00e9s de tous ses contemporains? le m\u00eame go\u00fbt, le m\u00eame raffinement, la m\u00eame patience qui assouplis\u00adsaient la parole et qui entrela\u00e7aient les rimes, fai\u00adsaient sortir de la pierre les enroulements, les feuil\u00adlages et les fleurs. Ici enfin, comme dans les lettres, le g\u00e9nie castillan s\u2019est form\u00e9 aux le\u00e7ons de l\u2019\u00e9tranger. Ces Allemands venus de Cologne pour b\u00e2tir la Char\u00adtreuse, h\u00e9ritiers des traditions gothiques, ont pu apprendre aux Espagnols comment la th\u00e9ologie chr\u00e9tienne peut se traduire en bas-reliefs et en statues. Les moines et les docteurs du Mausol\u00e9e de Juan II me semblent bien les fr\u00e8res des pleureurs et des pleureuses de Notre-Dame de Brou. Les ara\u00adbesques du tombeau de l\u2019infant me rappellent les plus aimables fantaisies des sculpteurs italiens. Ainsi l\u2019histoire de la po\u00e9sie se r\u00e9p\u00e8te dans l\u2019histoire des rirts ; ou plut\u00f4t c\u2019est le m\u00eame g\u00e9nie po\u00e9tique qui tient la plume et le ciseau. Mais en Espagne le ciseau fut d\u2019abord plus puissant que la plume. Il fit plus que r\u00e9pandre la gr\u00e2ce et l\u2019\u00e9l\u00e9gance, il donna l\u2019\u00e2me et la pens\u00e9e. La seule \u00e9glise de Miraflores, ce monument fun\u00e8bre, contient plus de vie que le can\u00adcionero de Baena ; et la renaissance espagnole a d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9 le beau dans les arts, qu\u2019elle le cherche encore dans les lettres. Toutefois, en descendant un peu au-dessous du roi Juan II, je trouve le souvenir de son temps dans des vers qui ne sont pas indignes d\u2019\u00eatre cit\u00e9s ici, et qui font revivre un moment la splendeur de cette cour savante et frivole :<\/p>\n<p>\u00ab Qu\u2019a-t-on fait du roi don Juan? Les infants d\u2019Aragon, qu\u2019en a-t-on fait? Qu\u2019est-il rest\u00e9 de tant, de galanterie, de tant d\u2019invention qu\u2019ils portaient dans leurs jeux? Les joutes et les tournois, les parures et les broderies, et les cimiers, autant de r\u00eaves. Que furent ces choses, sinon la verdure des jardins?<\/p>\n<p>Qu\u2019a-t-on fait des nobles dames, de leurs coiffures, de leurs v\u00eatements et de leurs parfums? Que sont devenues les llammesdes foyers allum\u00e9s a chez ceux qui aimaient? Qu\u2019a-t-on fait de cet art des troubadours,deces instruments bien accord\u00e9s?<\/p>\n<p>Qu\u2019a-t-on fait de ces danses, et des \u00e9toffes qu\u2019on a tra\u00eenait, lam\u00e9es d\u2019or et d\u2019argent?<\/p>\n<p>Les largesses d\u00e9mesur\u00e9es, les \u00e9difices royaux remplis d\u2019or, les vaisselles si bien travaill\u00e9es, les \u00e9cus et les r\u00e9aux du tr\u00e9sor, les chevaux et les capara\u00e7ons des gens du roi, et leurs riches ornements, o\u00f9 les irons-nous chercher? Que furent ces choses, sinon la ros\u00e9e des prairies ?\u00bb<span id='easy-footnote-14-107005' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='https:\/\/vincentians.com\/fr\/un-pelerinage-au-pays-du-cid-iv\/#easy-footnote-bottom-14-107005' title='Jorge Manrique, &lt;em&gt;Coplas a la muerte de su padre&lt;\/em&gt;.&lt;\/p&gt;\n&lt;p&gt;\u00bfQue se hizo el rey Don Juan?&lt;br \/&gt;\nLos infantes de Aragon&lt;br \/&gt;\n\u00bfQu\u00e9 se hicieron?&lt;br \/&gt;\n\u00bfQu\u00e9 fu\u00e9 de tanto galan,&lt;br \/&gt;\n\u00bfQu\u00e9 fu\u00e9 de tanta invencion&lt;br \/&gt;\nComo trajeron?&lt;\/p&gt;\n&lt;p&gt;Las justas y los torneos,&lt;br \/&gt;\nParamentos, bordaduras,&lt;br \/&gt;\nY cimeras&lt;br \/&gt;\n\u00bfFueron sino devaneos?&lt;br \/&gt;\n\u00bfQue fueron sino verduras&lt;br \/&gt;\nDe las eras?&amp;#8230;&lt;\/p&gt;\n&lt;p&gt;Las davidas desmedidas&lt;br \/&gt;\nLos edificios reales&lt;br \/&gt;\nLlenos de oro,&lt;br \/&gt;\nLas bajillas tan febridas,&lt;br \/&gt;\nLos henriques y los reales&lt;br \/&gt;\nDel tesoro,&lt;\/p&gt;\n&lt;p&gt;Los jaeces y caballos&lt;br \/&gt;\nDe su gente y alavios,&lt;br \/&gt;\nTan sobrados,&lt;br \/&gt;\n\u00bfDonde iremos a buscallos?&lt;\/p&gt;\n&lt;p&gt;\u00bfQue fueron, sino rocios&lt;br \/&gt;\nDe los prados?'><sup>14<\/sup><\/a><\/span>\n<p>En effet, le r\u00e8gne de Juan II marqua la fin des grandeurs de Burgos. Isabelle visita plusieurs fois la capitale et le tombeau de son p\u00e8re, Charles V s\u2019y montra ; peu \u00e0 peu les rois s\u2019\u00e9loignaient de la vieille cit\u00e9 et ne parurent plus \u00e0 Miraflores qu\u2019en passant. Mais les moines restaient, gardiens des s\u00e9pultures et de l\u2019hospitalit\u00e9. La Chartreuse \u00e9tait le grenier d\u2019abondance de l\u2019indigent, la ressource des ann\u00e9es de famine. Outre les secours dus aux grandes calamit\u00e9s publiques, les religieux don\u00adnaient tous les jours le d\u00eener \u00e0 quinze pauvres, pris sur une liste de vingt hommes honorables et de trente-deux \u00e9tudiants qui devaient prouver leur besoin, leur application et leur bonne conduite. Mais les Chartreux eux-m\u00eames, ces derniers man\u00addataires des rois, ont disparu \u00e0 leur tour. Les plus jeunes ont gagn\u00e9 les solitudes glac\u00e9es des Alpes, d\u2019o\u00f9 descendit la r\u00e8gle de saint Bruno. Trois vieil\u00adlards s\u00e9cularis\u00e9s restent seuls sous les clo\u00eetres vides. Le chant des psaumes, qui depuis trois cents ans ne se taisait ni le jour ni la nuit, a cess\u00e9 autour des tombeaux. La Chartreuse ne serait plus qu\u2019un beau corps sans \u00e2me, si chaque jour encore Dieu n\u2019y descendait sur l\u2019autel pour le repos des morts qui l\u2019ont b\u00e2tie, et pour le pardon des vivants qui l\u2019ont profan\u00e9e.<\/p>\n<p>Au moment de quitter la ville des rois, j\u2019oubliais de me donner le spectacle royal d\u2019un combat de taureaux. Cependant je connais trop bien mes de\u00advoirs pour omettre cet \u00e9pisode oblig\u00e9 d\u2019un voyage en Espagne. La <em>plaza mayor<\/em> de Burgos, avec ses portiques et les rangs \u00e9gaux de ses fen\u00eatres, se transforme chaque ann\u00e9e en amphith\u00e9\u00e2tre. Mal\u00adheureusement nous avions laiss\u00e9 passer le temps des f\u00eates, et la lice n\u2019\u00e9tait plus travers\u00e9e que par des femmes qui allaient \u00e0 la fontaine, la cruche sur la t\u00eate, en chantant quelque joyeux refrain. Il me fallait pourtant mon combat, et je devais le trouver ailleurs. Moi aussi j\u2019ai donc vu le noir taureau de Navarre se pr\u00e9cipiter en avant, les cornes basses, et fouillant du pied la terre ! J\u2019ai vu les coureurs d\u00e9\u00adployer devant lui une draperie \u00e9clatante, l\u2019exciter, l\u2019attendre, et d\u2019un bond dispara\u00eetre derri\u00e8re la palis\u00adsade qui ferme l\u2019ar\u00e8ne. Mais la b\u00eate fougueuse la franchissait apr\u00e8s eux, et lorsque, resserr\u00e9s dans cette galerie \u00e9troite, je les croyais perdus, ils re\u00adparaissaient dans l\u2019ar\u00e8ne tous \u00e0 leur poste, calmes et fiers. Je ne me lassais pas d\u2019admirer ceshommes, dont la bonne mine ressortait \u00e0 merveille sous le pourpoint et le haut-de-chausse taillad\u00e9, si forts et si lestes, que la gr\u00e2ce de leurs mouvements \u00e9loi\u00adgnait jusqu\u2019\u00e0 la pens\u00e9e du p\u00e9ril. Mais quand, le combat s\u2019\u00e9chauffant, un essaim de banderilleros est venu harceler l\u2019intr\u00e9pide animal et planter entre ses cornes le dard qui faisait jaillir son sang ou la fus\u00e9e qui l\u2019enveloppait de feu ; lorsqu\u2019aveu- gl\u00e9, ne voyant plus ses ennemis, il courait au hasard, poussant de sourds mugissements, et qu\u2019en\u00adfin le matador, en habits broch\u00e9s d\u2019or et d\u2019argent, mettant un genou en terre et l\u2019\u00e9p\u00e9e \u00e0 la main, demandait la permission de frapper; alors, je l\u2019avoue, je passais tout enlier du c\u00f4t\u00e9 du taureau ; je n\u2019avais pas le courage de consid\u00e9rer si le coup \u00e9tait port\u00e9 selon les r\u00e8gles, je d\u00e9testais cette bou\u00adcherie, et je m\u2019enfuyais de l\u2019amphith\u00e9\u00e2tre, pendant que six mules entra\u00eenaient dans la poussi\u00e8re le corps sanglant, au bruit des fanfares et aux ap\u00adplaudissements d\u2019une foule enivr\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>IV. La Ville des Rois Burgos, le 19 novembre 1852. 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