{"id":106943,"date":"2014-12-09T10:06:54","date_gmt":"2014-12-09T09:06:54","guid":{"rendered":"http:\/\/vincentiens.org\/?p=106943"},"modified":"2014-12-09T10:06:54","modified_gmt":"2014-12-09T09:06:54","slug":"frederic-ozanam-lhomme-et-loeuvre-chapitre-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/vincentians.com\/fr\/frederic-ozanam-lhomme-et-loeuvre-chapitre-1\/","title":{"rendered":"Fr\u00e9d\u00e9ric Ozanam, l\u2019homme et l\u2019\u0153uvre (Chapitre 1)"},"content":{"rendered":"<h2>Chapitre I: La jeunesse<\/h2>\n<p><a href=\"https:\/\/i0.wp.com\/vincentiens.org\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/Ozanam01.jpg\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-medium wp-image-132766\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/vincentiens.org\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/Ozanam01-254x300.jpg?resize=254%2C300\" alt=\"Ozanam01\" width=\"254\" height=\"300\" \/><\/a>C\u2019est \u00e0 Milan, dans la petite rue San Pielro a l&rsquo;Orto, que Fr\u00e9d\u00e9ric Ozanam naquit le 13 avril 1813.<\/p>\n<p>Son p\u00e8re, Antoine, enr\u00f4l\u00e9 en 1793 dans les arm\u00e9es r\u00e9volutionnaires, avait pris une part bril\u00adlante aux combats des arm\u00e9es d\u2019Italie. Les guer\u00adres de la R\u00e9publique termin\u00e9es, il revint \u00e0 Lyon son pays d\u2019origine, o\u00f9 il \u00e9pousa la fille d\u2019un riche n\u00e9gociant, Marie Nantas ; peu apr\u00e8s, des revers de fortune l&rsquo;ayant presque enti\u00e8rement ruin\u00e9, il se retira \u00e0 Milan, ville alors fran\u00e7aise comme tout le nord de la P\u00e9ninsule. Ce fut l\u00e0 que son fils Fr\u00e9\u00add\u00e9ric vint au monde, non loin de la patrie du grand g\u00e9nie qu\u2019il devait si profond\u00e9ment comprendre, non loin aussi du berceau des po\u00e8tes franciscains, dans ce pays qu\u2019il consid\u00e9ra comme sa seconde patrie et qu\u2019il aima d\u2019un amour pas\u00adsionn\u00e9.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s les victoires des coalis\u00e9s, lorsque l\u2019Italie eut chang\u00e9 de ma\u00eetres, la famille Ozanam revint se fixer \u00e0 Lyon, o\u00f9 Antoine Ozanam obtint le poste envi\u00e9 de m\u00e9decin de l\u2019H\u00f4tel-Dieu. Aussi cette ville o\u00f9 Fr\u00e9d\u00e9ric grandit et termina ses \u00e9tudes peut-elle \u00e0 juste titre le consid\u00e9rer comme un des siens.<\/p>\n<p>Son enfance s\u2019y \u00e9coula*paisibie, sous l\u2019\u0153il dili\u00adgent d&rsquo;une m\u00e8re bonne et intelligente, attrist\u00e9e ce\u00adpendant par la mort d\u2019une s\u0153ur bien-aim\u00e9e. A seize ans, dans une lettre \u00e0 un ami, il \u00e9crivit une sorte d\u2019autobiographie de sa premi\u00e8re jeunesse ; il s\u2019y accuse d\u2019orgueil, d\u2019emportement, de paresse, pro\u00adbablement avec grande exag\u00e9ration, car il ne cessa d\u2019\u00eatre consid\u00e9r\u00e9, au coll\u00e8ge royal o\u00f9 ses parents l\u2019avaient mis, comme un \u00e9l\u00e8ve studieux II s\u2019adonna tout particuli\u00e8rement \u00e0 l\u2019\u00e9tude du latin et des lettres. Un de ses professeurs, M. Legeay, a con\u00adserv\u00e9 avec un soin pieux, dans une notice biogra\u00adphique parue peu de temps apr\u00e8s sa mort, de nom\u00adbreuses pi\u00e8ces de vers latins et de vers fran\u00e7ais qu\u2019il composa pendant scs classes. Elles indiquen* pour le moins une grande facilit\u00e9, et je crois que,sans nuire en aucune fa\u00e7on \u00e0 la m\u00e9moire d\u2019Ozanam, il convient de les consid\u00e9rer uniquement comme le passe-temps d\u2019un \u00e9colier intelligent et bien dou\u00e9. En troisi\u00e8me et en seconde, il avait en\u00adtrepris un long po\u00e8me sur la prise de J\u00e9rusalem par Titus. Parmi les morceaux de vers fran\u00e7ais, qu\u2019il nous suffise de citer la Lettre de Marie-Antoinette \u00e0 Madame Elisabeth o\u00f9 l\u2019\u00e9motion est touchante et l\u2019inspiration gracieuse.<\/p>\n<p>Ag\u00e9 de quatorze ans, il entra en rh\u00e9torique ; cette ann\u00e9e d\u2019\u00e9tudes allait \u00eatre marqu\u00e9e pour lui d\u2019une \u00e9preuve qui resta pr\u00e9sente toute sa vie \u00e0 son esprit, et qui, peut-\u00eatre, ne fut pas la moindre raison qui fit de lui l\u2019ap\u00f4tre de la jeunesse. On ne vit pas \u00e0 une \u00e9poque sans \u00eatre influenc\u00e9 par elle, sans \u00eatre atteint par l\u2019atmosph\u00e8re qu\u2019on respire. Comme Lacordaire, Ozanam devait conna\u00eetre les affres du doute, les angoisses intimes, les com\u00adbats de la foi et de la raison : \u00ab&#8230; Les bruits d\u2019un monde qui ne croyait point vinrent jusqu\u2019\u00e0 moi&#8230; Je connus toute l&rsquo;horreur de ces doutes qui ron\u00adgent le c\u0153ur pendant le jour et qu\u2019on retrouve la nuit sur un chevet mouill\u00e9 de larmes. \u00bb Jusquel\u00e0, il avait cru comme un enfant, et il payait alors par ces doutes l\u2019\u00e9veil et l\u2019activit\u00e9 pr\u00e9coce de sa vie intellectuelle. La crise dura une ann\u00e9e, pendont laquelle il \u00e9puisa, comme il le dit plus tard, tous les arguments, toutes les preuves de la reli\u00adgion. En philosophie, le probl\u00e8me de la certi\u00adtude le bouleversa, et il crut un instant qu\u2019ilallait douter de son existence m\u00eame. Il rencontra alors un pr\u00eatre qui le sauva. Ce fut l\u2019abb\u00e9 Noirot, es\u00adprit large et juste, jugement droit, qui sur toute la g\u00e9n\u00e9ration contemporaine d\u2019Ozanam allait avoir la plus grande influence. Il mit dans son intelli\u00adgence l\u2019ordre et la lumi\u00e8re qui lui manquaient. Dans des courses solitaires aux environs de Lyon, le professeur et l\u2019\u00e9l\u00e8ve s\u2019en allaient, discutant sur les sujets les plus profonds et les plus \u00e9lev\u00e9s De l\u00e0 datent d\u2019affectueuses relations qui jamais ne cess\u00e8rent ; jusqu\u2019\u00e0 ce que la vie d\u2019Ozanam soit d\u00e9finitivement fix\u00e9e, nous retrouverons toujours l\u2019abb\u00e9 Noirot lui prodiguant de sages conseils. Il avait su voir clair dans l\u2019\u00e2me de son \u00e9l\u00e8ve.<\/p>\n<p>Le temps des \u00e9tudes touchait \u00e0 sa fin et Ozanam, sur le d\u00e9sir de son p\u00e8re, se pr\u00e9parait \u00e0 com\u00admencer scs \u00e9tudes de droit. Le docteur Ozanam, malgr\u00e9 la confiance qu\u2019il avait dans les principes de son fils, voulut le garder encore aupr\u00e8s de lui et retarda d&rsquo;une ann\u00e9e le d\u00e9part pour Paris. Il le pla\u00e7a dans une \u00e9tude d\u2019avou\u00e9, occupation pr\u00e9li\u00adminaire d\u2019\u00e9tudes juridiques.. Malgr\u00e9 sa r\u00e9pu\u00adgnance, Fr\u00e9d\u00e9ric accepta cette situation sans murmure, occupant tout le temps que lui laissaient ses nouveaux travaux par des lectures nombreu\u00adses et par l\u2019\u00e9tude des langues \u00e9trang\u00e8res. Selon ses propres expressions, il \u00e9tudiait beaucoup en dehors de la soci\u00e9t\u00e9 pour pouvoir y entrer ensuite avec plus d\u2019avantage.<\/p>\n<p>Bient\u00f4t l\u2019occasion allait s\u2019offrir \u00e0 lui d\u2019entrer dans la lutte. La r\u00e9volution de 1830 avait \u00e9t\u00e9 pour les saint-simoniens le pr\u00e9texte d\u2019une pro\u00adpagande plus active, et, vers la fin de cette ann\u00e9e, quelques pr\u00e9dicateurs de la religion nouvelle vinrent faire \u00e0 Lyon une s\u00e9rie de conf\u00e9rences. Bien que leur succ\u00e8s ait \u00e9t\u00e9 m\u00e9diocre, leur id\u00e9al de f\u00e9licit\u00e9 sociale avait s\u00e9duit cependant quelques esprits, et Ozanam, pris \u00e0 partie par cer\u00adtains jeunes gens avec lesquels ses occupations le mettaient en rapport, dut plusieurs fois r\u00e9futer leurs arguments et d\u00e9fendre ses id\u00e9es. Il se mit alors \u00e0 r\u00e9unir les mat\u00e9riaux d\u2019une r\u00e9futation compl\u00e8te et m\u00e9thodique des doctrines de Saint-Simon ; elle parut au mois d\u2019avrit 1831 dans une brochure d\u2019une centaine de pages. Il fallait \u00e0 ce jeune homme de dix-huit ans, compl\u00e8tement inconnu, un v\u00e9ritable courage au service d\u2019une foi bien profonde pour descendre ainsi dans l\u2019ar\u00e8ne. Ce n\u2019est pas \u00e0 dire que tout soit parfait dans ces<\/p>\n<p>R\u00e9flexions sur la doctrine de Saint-Simon. On y sent le manque d\u2019exp\u00e9rience d\u2019un d\u00e9butant, une certaine phras\u00e9ologie ; mais il faut savoir gr\u00e9 \u00e0 Ozanam de son entreprise et envisager la bonne volont\u00e9 et l\u2019intention avant d\u2019aborder la critique. C\u2019\u00e9tait comme la pr\u00e9face du livre auquel il devait travailler toute sa vie et que la mort seule devait clore. M. de Lamartine, ayant lu la brochure, adressa ses f\u00e9licitations \u00e0 l\u2019auteur, dans des termes qui durent le combler de joie : \u00ab Ce d\u00e9but, lui \u00e9crivait-il, nous promet un combattant de plus dans la sainte lutte de la philosophie religieuse et morale que ce si\u00e8cle livre contre une r\u00e9action mat\u00e9rialiste. \u00bb<\/p>\n<p>C\u2019est qu\u2019alors, comme nous le verrons dans un chapitre suivant, une grande id\u00e9e s\u2019\u00e9tait empar\u00e9e du cerveau d\u2019Ozanam, id\u00e9e qui dirigera tous ses actes et inspirera tous ses travaux : la glorifica\u00adtion du christianisme par l\u2019\u00e9tude du pass\u00e9, apo\u00adlog\u00e9tique nouvelle et fertile, admirablement ap\u00adpropri\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 il vivait. Les esprits \u00e9taient las de th\u00e9ories et, je dirai aussi, fatigu\u00e9s d\u2019impi\u00e9t\u00e9: il fallait les faire revenir au christianisme, mais sans leur parler des dogmes, sans leur pr\u00e9senter la religion en face. Les chemins d\u00e9tourn\u00e9s de la po\u00e9sie et de l\u2019histoire parcourus d\u00e9j\u00e0 par Chateau\u00adbriand, le cot\u00e9 moral et social du christianisme, tels devraient \u00eatre les voies nouvelles \u00e0 suivre, les arguments \u00e0 introduire dans l\u2019apolog\u00e9tique chr\u00e9tienne. Lacordaire, Montalembert, Ozanam en devaient \u00eatre les trois plus grands champions.<\/p>\n<p>L\u2019ann\u00e9e 1831 marqua pour Ozanam la pre\u00admi\u00e8re \u00e9tape dans la vie.<\/p>\n<p>Dans les derniers mois, il partit pour Paris afin d\u2019y commencer ses \u00e9tudes de droit. Son p\u00e8re avait compris que l\u2019\u00e9tude d\u2019avou\u00e9 de Lyon n\u2019\u00e9tait plus suffisante pour l\u2019activit\u00e9 d\u00e9bordante de Fr\u00e9d\u00e9ric. Mais de nombreuses d\u00e9sillusions attendaient le jeune homme \u00e0 Paris. Peu de temps apr\u00e8s, il en fait part dans une lettre \u00e0 sa m\u00e8re : \u00ab Ma gaiet\u00e9 passag\u00e8re a totalement fait naufrage. A pr\u00e9sent que me voil\u00e0 seul, sans dis\u00adtraction, sans consolation ext\u00e9rieure, je com\u00admence \u00e0 sentir toute la tristesse, tout le vide de ma position. \u00bb On avait confi\u00e9 \u00e0 un vieil ami de la famille le soin de l\u2019installation de Fr\u00e9d\u00e9ric. Il s\u2019en \u00e9tait mal acquitt\u00e9. La maison de famille choisie par lui \u00e9tait \u00e9loign\u00e9e de l\u2019\u00c9cole de droit et de plus mal fr\u00e9quent\u00e9e. Ozanam devait en souffrir plus qu\u2019un autre, et il b\u00e9nit la Providence qui lui r\u00e9servait une inestimable faveur. Il avait ren\u00adcontr\u00e9 \u00e0 Lyon, chez un ami, le c\u00e9l\u00e8bre math\u00e9\u00admaticien Amp\u00e8re. Profitant de l\u2019invitation qu\u2019il en avait re\u00e7ue, peu de jours apr\u00e8s son arriv\u00e9e \u00e0 Paris, il alla le voir et fui accueilli de la fa\u00e7on la plus cordiale. Malgr\u00e9 la diff\u00e9rence d\u2019\u00e2ge, leurs deux intelligences se comprirent, et quelques jours plus tard Ozanam venait s&rsquo;installer au foyer o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9 si bien re\u00e7u. Une autre amiti\u00e9 l\u2019y attendait : le fils de son h\u00f4te, Jean-Jacques Amp\u00e8re, \u00e9tait alors ma\u00eetre de conf\u00e9rences \u00e0 l\u2019\u00c9cole normale. L\u2019histoire litt\u00e9raire, aux pre\u00admi\u00e8res \u00e9poques du moyen \u00e2ge, le passionnait ; la communaut\u00e9 d\u2019\u00e9tude et de go\u00fbts vint s\u2019ajouter \u00e0 la sympathie personnelle pour unir les deux jeunes gens.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 l\u2019hospitalit\u00e9 de ce foyer o\u00f9 il retrou\u00advait les douces habitudes de la maison paternelle, le c\u0153ur d\u2019Ozanam restait inq\u00f9iet. \u00ab Eh bien, me crois-tu heureux ? \u00e9crit-il \u00e0 un de ses amis. Oh 1 non, je ne le suis pas, car il s\u2019est fait chez moi une solitude immense, un grand malaise. S\u00e9par\u00e9 de ce que j\u2019aimais, je ne puis prendre racine dans ce sol \u00e9tranger ; je sens chez moi je ne sais quoi d\u2019enfantin qui a besoin de vivre au foyer domestique \u00e0 l\u2019ombre du p\u00e8re et de la m\u00e8re, quelque chose d\u2019une indicible d\u00e9lica\u00adtesse qui se fl\u00e9trit \u00e0 l\u2019air de la capitale. \u00bb Paris lui d\u00e9plaisait ; il se sentait perdu au milieu de la corruption et de l\u2019incroyance qu\u2019avait si profon\u00add\u00e9ment remu\u00e9e et exasp\u00e9r\u00e9e la r\u00e9volution de Juil\u00adlet; aucune crise sociale n\u2019a peut \u00eatre plus atteint les m\u0153urs et les id\u00e9es d\u2019un pays. Aussi un grand r\u00f4le devait-il \u00eatre r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 ceux qui cherche\u00adraient \u00e0 remonter le courant et \u00e0 entrer r\u00e9so\u00adlument dans la lutte. Ozanam allait \u00eatre un de ceux l\u00e0.<\/p>\n<p>Il se rendait compte que tout homme avait sa mission \u00e0 remplir ; mais il ne discernait pas clairement sa voie. \u00ab Je sens que mon devoir est de remplir une place, et cette place je ne la vois pas. \u00bb Bient\u00f4t il se reprend, et, confiant, il attend l\u2019heure qui lui est fix\u00e9e. Du reste, pourquoi s\u2019in\u00adqui\u00e9ter? \u00ab&#8230; Pauvres gens que nous sommes, nous ne savons pas si demain nous serons en vie, et nous voudrions savoir ce que nous ferons dans vingt ans d\u2019ici ! \u00bb<\/p>\n<p>Le s\u00e9jour chez M. Amp\u00e8re lui fut encore pro\u00adfitable en lui procurant l\u2019occasion d\u2019entrer en rapports avec les nombreuses personnalit\u00e9s qu&rsquo;il y rencontrait: c\u2019est ainsi qu\u2019il connut les hommes les plus \u00e9minents qui trait\u00e8rent bient\u00f4t le jeune homme comme le fils de la maison, avec une bienveillance qui lui faisait \u00e9crire \u00e0 sa m\u00e8re : \u00ab Tous ces savants de Paris sont pleins d\u2019affa\u00adbilit\u00e9. \u00bb L\u00e0 il rencontra, entre autres, un de ses compatriotes, M. Ballanche, auquel il voua une admiration et une affection filiale.<\/p>\n<p>Ce fut aussi le moment o\u00f9 il dut faire les quel\u00adques visites pour lesquelles il \u00e9tait muni de lettres d\u2019introduction, visites terribles pour le d\u00e9butant timide. L\u2019abb\u00e9 de Bonnevie, chanoine de Lyon, avait donn\u00e9 \u00e0 Ozanam une lettre d\u2019introduction aupr\u00e8s de Chateaubriand.<\/p>\n<p>Le grand homme vivait alors fort retir\u00e9 dans un isolement qui semblait encore le grandir.<\/p>\n<p>Pendant plus de deux mois la lettre \u00e9tait rest\u00e9e dans la poche de l\u2019\u00e9tudiant; avec une \u00e9motion violente, le 1<sup>er<\/sup> janvier 1832, Fr\u00e9d\u00e9ric s\u2019ache\u00admina vers l\u2019h\u00f4tel de la rue du Bac. Chateau\u00adbriand le re\u00e7ut d\u2019une mani\u00e8re toute paternelle, et s\u2019informa avec sollicitude de ses \u00e9tudes, de ses go\u00fbts et de scs projets. Ozanam raconte lui-m\u00eame cette entrevue dans une de ses lettres. II en sortit tout encourag\u00e9 par l\u2019accueil cordial et les conseils pleins de bienveillance qu\u2019il venait de recevoir.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, l\u2019inqui\u00e9tude des premiers mois de sa vie d\u2019\u00e9tudiant sembla peu \u00e0 peu le quitter ; ce fut l\u2019\u00e9poque o\u00f9 commenc\u00e8rent \u00e0 se fixer et \u00e0 se pr\u00e9ciser dans son cerveau les projets et les \u00e9tudes futures : il se plongea dans le travail et s\u2019y ab\u00adsorba tout entier. Pendant ce temps l\u2019intimit\u00e9 qui r\u00e9gnait d\u00e9j\u00e0 entre Amp\u00e8re et Ozanam ne faisait que grandir ; le savant se plaisait de plus en plus dans la compagnie du jeune homme ; il conversait fr\u00e9quemment et longuement avec lui, lui exposant sa philosophie, travaillant \u00e0 sa clas\u00adsification des sciences, ou m\u00eame faisant des vers latins. Ces entretiens se terminaient presque tou\u00adjours par une \u00e9l\u00e9vation vers Dieu ; Amp\u00e8re, pre\u00adnant sa t\u00eate entre ses mains,s\u2019\u00e9criait : \u00ab Que Dieu est grand, Ozanam, que Dieu est grand ; et que nous ne savons rien ! \u00bb La diff\u00e9rence d\u2019\u00e0ge n\u2019exis\u00adtait plus ; deux grandes \u00e2mes s\u2019\u00e9taient rencon\u00adtr\u00e9es et comprises. Quelques pages nous sont rest\u00e9es, portant l\u2019empreinte de leurs deux \u00e9cri\u00adtures et qui t\u00e9moignent des travaux faits en com\u00admun. Cette collaboration fut pr\u00e9cieuse pour Oza\u00adnam, et les liens d\u2019estime et de sympathie ne firent que se resserrer entre eux.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins la pens\u00e9e d&rsquo;Ozanam s\u2019envolait sou\u00advent vers sa bonne ville de Lyon, vers ceux qu\u2019il y avait laiss\u00e9s et qu\u2019il aimait tant. No\u00ebl et les f\u00eates du jour de l\u2019an approchaient, et il \u00e9crivait \u00e0 sa m\u00e8re : \u00ab Ainsi je verrai passer le jour de l\u2019an, ce jour tant aim\u00e9 : je le verrai c\u00e9l\u00e9brer autour de moi par une famille heureuse ; un bon p\u00e8re acca\u00adbl\u00e9 de caresses, pr\u00e8s d\u2019un foyer o\u00f9 je ne m\u2019assois qu\u2019\u00e0 titre d\u2019hospitalit\u00e9. Je verrai tout cela, et je songerai que moi aussi j\u2019ai un excellent p\u00e8re, que j\u2019ai une m\u00e8re ch\u00e9rie et des fr\u00e8res bien-aim\u00e9s, et que je ne les embrasserai pas. Oh ! si vous saviez tout ce que ces r\u00e9flexions ont d\u2019amer pour mon \u00e2me ! \u00bb<\/p>\n<p>Le travail seul r\u00e9ussissait \u00e0 lui faire oublier ces blessures de c\u0153ur ; puis il commen\u00e7ait \u00e0 se r\u00e9concilier avec Paris qui ne lui apparaissait plus \u00ab comme un vaste cadavre dont la froideur le gla\u00e7ait \u00bb. Ses moments de tristesse \u00e9taient moins fr\u00e9quents ; sa correspondance montre un \u00e9tat d\u2019\u00e2me moins inquiet. Quoique la litt\u00e9rature l\u2019attir\u00e2t davantage, il suivait avec conscience les cours de l\u2019Ecole de droit ; mais toutefois il ne perdait pas de vue le plan qu\u2019il s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 fix\u00e9 pour la d\u00e9fense du christianisme par l\u2019histoire, et il consacrait toutes les heures qui lui restaient \u00e0 se pr\u00e9parer \u00e0 cette grande t\u00e2che. Il savait d\u00e9j\u00e0 plusieurs langues,et il \u00e9tudiait le sanscrit et l\u2019h\u00e9\u00adbreu : une histoire abr\u00e9g\u00e9e des id\u00e9es religieuses dans l\u2019antiquit\u00e9 l\u2019absorbait alors tout entier.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 tout, il ne se d\u00e9barrassa jamais d\u2019une tendance au d\u00e9couragement et \u00e0 la tristesse qui fut pour lui la source de vifs tourments et de r\u00e9elles souffrances ; une sant\u00e9 d\u00e9licate et de bonne heure surmen\u00e9e, une lutte int\u00e9rieure sans tr\u00eave, un combat de tous les instants peuvent expliquer cette disposition qui, si elle le fit souffrir, n\u2019in\u00adflua du moins jamais sur ses travaux, sur sa na\u00adture essentiellement mod\u00e9r\u00e9e et pond\u00e9r\u00e9e. Les mis\u00e8res et les besoins de son temps si vivement sentis et compris par lui le d\u00e9sesp\u00e9raient ; l\u2019in\u00addiff\u00e9rence de ses contemporains le faisait souf\u00adfrir ; et c\u2019est devant la t\u00e2che \u00e0 accomplir que l\u2019incertitude de la voie \u00e0 suivre le d\u00e9vorait.<\/p>\n<p>D\u00e8s l\u2019ann\u00e9e 1831, il avait con\u00e7u un projet qui dans l\u2019avenir allait prendre des proportions inat\u00adtendues. A son arriv\u00e9e \u00e0 Paris, Ozanam avait tout particuli\u00e8rement souffert de l\u2019isolement moral dans lequel il s\u2019\u00e9tait trouv\u00e9 au milieu de la jeunesse incr\u00e9dule de l\u2019\u00e9poque, et il avait aussit\u00f4t compris l\u2019utilit\u00e9, pour les jeunes gens catholiques, de se r\u00e9unir et de s\u2019entr\u2019aider. Au mois de d\u00e9cembre qui suivit son arriv\u00e9e \u00e0 Paris, il \u00e9crivait \u00e0 son ami Ernest Falconnet : \u00ab Tu n\u2019ignores pas com\u00adbien je d\u00e9sirerais m\u2019entourer de jeunes hommes sentant, pensant comme moi ; or je sais qu\u2019il y en a, qu\u2019il y en a beaucoup, mais ils sont disper\u00ads\u00e9s comme l\u2019or sur le fumier, et difficile est la t\u00e2che de celui qui veut r\u00e9unir des d\u00e9fenseurs au\u00adtour d\u2019un drapeau. \u00bb<\/p>\n<p>Il faut voir dans ce d\u00e9sir le germe de la future Soci\u00e9t\u00e9 de Saint-Vincent-de-Paul. Lui-m\u00eame nous le raconte : (( Mon id\u00e9e \u00e9tait rest\u00e9e longtemps st\u00e9rile ; seulement un ami m\u2019avait introduit dans une r\u00e9union litt\u00e9raire \u00e0 peine compos\u00e9e de quinze membres : c\u2019\u00e9tait le d\u00e9bris de l\u2019ancienne Soci\u00e9t\u00e9 des bonnes \u00e9tudes. \u00bb<\/p>\n<p>En peu de temps, cette petite conf\u00e9rence dont Ozanam devint bient\u00f4t le centre et le directeur moral, ne compta pas moins de soixante membres. Il fallut changer de local, le nombre des simples auditeurs augmentant chaque jour. Les candida\u00adtures se multipliaient tellement que de s\u00e9v\u00e8res conditions durent \u00eatre exig\u00e9es des jeunes gens qui demandaient \u00e0 entrer dans la r\u00e9union ; les discussions portaient de pr\u00e9f\u00e9rence sur la religion et l\u2019histoire ; toutes les opinions \u00e9taient admises et discut\u00e9es. Un noyau dirigeait cette soci\u00e9t\u00e9: \u00ab Nous sommes surtout une dizaine, \u00e9crivait Ozanam, unis plus \u00e9troitement encore par la parfaite conformit\u00e9 de nos tendances et de nos sentiments, esp\u00e8ce de chevalerie litt\u00e9raire, amis d\u00e9vou\u00e9s qui n\u2019ont rien de secret et qui s\u2019ouvrent leur \u00e2me pour se dire tour \u00e0 tour leurs joies, leurs esp\u00e9rances, leurs tristesses. \u00bb Ce furent ces quel\u00adques jeunes gens qui form\u00e8rent l\u2019association qu\u2019Ozanam avait r\u00eav\u00e9e et tant d\u00e9sir\u00e9e ; c\u2019est de cette r\u00e9union qu\u2019allait sortir la grande \u0153uvre \u00e0 laquelle il pensait d\u00e9j\u00e0. Il en \u00e9tait le chef tout d\u00e9sign\u00e9 et le ma\u00eetre \u00e9cout\u00e9. Dans l\u2019enthousiasme de ses vastes projets, s\u2019adressant \u00e0 ses amis dans une p\u00e9riode o\u00f9 la forme ne peut \u00eatre compar\u00e9e \u00e0 l\u2019in\u00adtention :<\/p>\n<p>\u00ab L\u2019avenir est devant nous, leur disait-il, im\u00admense comme l\u2019Oc\u00e9an ; hardis nautoniers, navi\u00adguons dans la m\u00eame barque, et ramons ensemble. \u00bb<\/p>\n<p>Les jeunes gens se retrouvaient aux r\u00e9unions o\u00f9 les conviait Montalembert, et o\u00f9 se rencontraientles champions du parti catholique ; d\u2019autres encore, d\u2019opinions vari\u00e9es, fr\u00e9quentaient ce salon o\u00f9 l\u2019on causait bien peu de politique, mais beau\u00adcoup de sciences Ce fut l\u00e0 qu&rsquo;Ozanam rencontra Sainte-Beuve, Savigny, de Beauffort, Alfred de Vigny, de M\u00e9rode, Victor Consid\u00e9rant ; il y re\u00adtrouvait aussi son ami J.-J. Amp\u00e8re et Ballanche.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, on a recours \u00e0 lui en toutes circon\u00adstances. \u00ab Il faut que je sois \u00e0 la t\u00eate de toutes les d\u00e9marches, dit-il, et lorsqu\u2019il y a quelque chose de difficile \u00e0 faire, il faut que ce soit moi qui en porte le fardeau. \u00bb On r\u00e9clame sa pr\u00e9sence dans toutes les r\u00e9unions catholiques, etles journaux lui demandent avec instance des articles et des \u00e9tu\u00addes ; il trouve n\u00e9anmoins, au milieu de toutes les occupations qui chaque jour augmentent pour lui, les heures n\u00e9cessaires pour continuer ses \u00e9tudes de droit et remplir ainsi le d\u00e9sir de sa famille. Il avait eu quelques scrupules \u00e0 s\u2019en laisser dis\u00adtraire, mais il avoue lui-m\u00eame qu\u2019il sentait une volont\u00e9 plus forte que la sienne le guider et l\u2019en\u00adtra\u00eener. Il \u00e9crit \u00e0 ce moment \u00e0 un de ses amis : \u00ab&#8230; Ce concours de circonstances ext\u00e9rieures ne peut-il pas \u00eatre un signe de la volont\u00e9 de Dieu ? Je l\u2019ignore, et, dans mon incertitude, je ne vais pas au-devant, mais je laisse venir. Je r\u00e9siste, et, si l&rsquo;entra\u00eenement est trop fort, je me laisse aller. \u00bb A partir de ce moment, plus rien de ce qui se passe dans le monde religieux ne le trouve indiff\u00e9\u00adrent. Il suivait alors avec curiosit\u00e9 le mouvement qui s\u2019accentuait en Belgique. Une universit\u00e9 catholique venait d\u2019y \u00eatre fond\u00e9e avec le succ\u00e8s le plus complet, mais non sans soulever de vives pol\u00e9miques. A Louvain, quelques \u00e9l\u00e8ves de l\u2019U\u00adniversit\u00e9 saisirent l\u2019occasion pour organiser une manifestation violente et injurieuse sous les fe\u00adn\u00eatres de l\u2019\u00e9v\u00eaque. De son c\u00f4t\u00e9, la presse ne res\u00adtait pas inactive et prenait vivement \u00e0 partie les fondateurs de la nouvelle universit\u00e9. C\u2019est alors qu\u2019on convint d\u2019ins\u00e9rer une protestation \u00e9ner\u00adgique dans la presse fran\u00e7aise et belge, et on confia \u00e0 Ozanam le soin de la r\u00e9diger. Il fut \u00e0 la hauteur de sa t\u00e2che : sa protestation, aussi digne que mod\u00e9r\u00e9e, fut imprim\u00e9e&rsquo; par de nombreux journaux. Il avait alors \u00e0 peine vingt et un ans.<\/p>\n<p>Les conf\u00e9rences qu\u2019Ozanam avait fond\u00e9es con\u00adtinuaient avec le plus grand succ\u00e8s dans la salle de la place de l\u2019Estrapade ; les discussions scien\u00adtifiques, politiques et religieuses s\u2019y succ\u00e9daient toujours, mais sans amener peut-\u00eatre les r\u00e9sultats que l\u2019on pouvait souhaiter. La n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une nouvelle organisation se pr\u00e9senta imp\u00e9rieuse \u00e0 l\u2019esprit d\u2019Ozanam. Le c\u00f4t\u00e9 trop litt\u00e9raire des con\u00adf\u00e9rences finissait par l\u2019en \u00e9loigner.<\/p>\n<p>Il r\u00eavait une r\u00e9union uniquement chr\u00e9tienne, dont tout d\u00e9hat serait banni et qui n\u2019aurait pour but que les \u0153uvres de charit\u00e9. Un jour, apr\u00e8s un d\u00e9bat plus vif sur une question historique, Oza\u00adnam sortit de la salle des conf\u00e9rences suivi de ses deux amis Lallier et La m\u00e2che.<\/p>\n<p>Les troisamis se demand\u00e8rent alors s\u2019il neserait pas possible de cr\u00e9er une r\u00e9union o\u00f9 les dis\u00adcussions abstraites et inutiles tiendraient moins de place et o\u00f9 des actes et des \u0153uvres pourraient r\u00e9pondre victorieusement aux objections des saint-simoniens, qui tout en convenant de la grandeur pass\u00e9e du christianisme, le pr\u00e9tendaient impuissant et mort \u00e0 jamais.<\/p>\n<p>Ozanam, obs\u00e9d\u00e9 par cette id\u00e9e, alla trouver M. Bailly, alors directeur d\u2019une revue intitul\u00e9e la Tribune catholique, et qui d\u00e9j\u00e0 avait donn\u00e9 l\u2019hospitalit\u00e9 aux jeunes gens, lors de la cr\u00e9ation des conf\u00e9rences d\u2019histoire. Il fut par lui vivement encourag\u00e9 dans son entreprise : M. Bailly offrit tout de suite un concours actif, en laissant \u00e0 Ozanam la libre disposition de ses bureaux.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re s\u00e9ance s\u2019y tint au mois de mai 1833. Les membres de cette r\u00e9union n\u2019\u00e9taient que huit ; mais l\u2019avenir devait r\u00e9pondre d\u2019une ma\u00adni\u00e8re bien inattendue \u00e0 leurs efforts, d\u00e9passer toutes leurs esp\u00e9rances. La pr\u00e9sidence fut offerte \u00e0 M. Bailly, qui l\u2019accepta ; et on d\u00e9cida d\u00e8s la pre\u00admi\u00e8re s\u00e9ance que le but propos\u00e9 serait de secourir les pauvres \u00e0 domicile et de leur apporter avec l\u2019aide physique les secours moraux dont ils pourraient avoir besoin.<\/p>\n<p>Mais l\u2019exp\u00e9rience manquait \u00e0 la bonne volont\u00e9 des amis d\u2019Ozanam ; ils eurent recours \u00e0 la grande inspiratrice des \u0153uvres d\u2019alors, la S\u0153ur Rosalie, qui organisa le c\u00f4t\u00e9 mat\u00e9riel del\u00e0 conf\u00e9rence plac\u00e9e d\u00e8s le d\u00e9but sous le vocable du grand ap\u00f4tre del\u00e0 charit\u00e9, saint Vincent de Paul. Les r\u00e8\u00adglements de la nouvelle soci\u00e9t\u00e9 \u00e9taient simples et peu nombreux. Il \u00e9tait interdit d\u2019y parler politique et d&rsquo;y faire intervenir des questions personnelles ; le seul but devait en ctre la charit\u00e9. Les huit asso\u00adci\u00e9s de la premi\u00e8re heure avaient d\u2019abord song\u00e9 \u00e0 ne s\u2019adjoindre aucun membre nouveau ; mais tel n\u2019\u00e9tait pas l\u2019avis d\u2019Ozanam, qui pressentait peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 l\u2019\u00e9norme d\u00e9veloppement que la soci\u00e9t\u00e9 allait prendre si rapidement. Le nombre des associ\u00e9s s\u2019accrut bient\u00f4t dans de telles propor\u00adtions qu\u2019il fallut les diviser en diff\u00e9rentes sections correspondant aux diff\u00e9rents quartiers. Vingt ans plus tard, l\u2019ann\u00e9e de sa-mort, dans un dis\u00adcours prononc\u00e9 \u00e0 l\u2019inauguration de la conf\u00e9rence de Florence, il rappelait les d\u00e9buts de son \u0153uvre, dans des termes qu\u2019il faut citer : \u00ab Nous \u00e9tions alors envahis par un d\u00e9luge de doctrines philoso\u00adphiques et h\u00e9t\u00e9rodoxes qui s\u2019agitaient autour de nous, et nous \u00e9prouvions le d\u00e9sir et le besoin de fortifier notre foi au milieu des assauts que lui livraient les syst\u00e8mes divers de la fausse science. Quelques-uns de nos jeunes compagnons d\u2019\u00e9tudes \u00e9taient mat\u00e9rialistes ; quelques-uns saint-simoniens ; d\u2019autres fouri\u00e9ristes ; d\u2019autres encore d\u00e9istes. Lorsque nous, catholiques, nous nous efforcions de rappeler, \u00e0 ces fr\u00e8res \u00e9gar\u00e9s les mer\u00adveilles du christianisme, ils nous disaient tous : \u00ab Vous avez raison, si vous parlez du pass\u00e9 : le christianisme a fait autrefois des prodiges ; mais aujourd\u2019hui le christianisme est mort. Et en effet vous qui vous vantez d\u2019\u00eatre catholiques, que faites-vous ? O\u00f9 sont les \u0153uvres qui d\u00e9montrent votre foi et qui peuvent nous la faire respecter et ad\u00admettre ? \u00bb Ils avaient raison ; ce reproche n\u2019\u00e9tait que trop m\u00e9rit\u00e9 Nous nous r\u00e9un\u00eemes tous les huit et d\u2019abord m\u00eame, comme jaloux de notre tr\u00e9sor, nous ne voulions pas ouvrir \u00e0 d\u2019autres les portes de notre r\u00e9union. Mais Dieu en avait d\u00e9cid\u00e9 autrement. L\u2019association peu nombreuse d\u2019amis in\u00adtimes que nous avions r\u00eav\u00e9e devenait, dans sesdesseins, le noyau d\u2019une immense famille de fr\u00e8res, qui devait se r\u00e9pandre sur une grande partie de l\u2019Eu\u00adrope&#8230; Je me rappelle que, dans le principe, un de mes bons amis, abus\u00e9 un moment par les th\u00e9ories saint-simoniennes, me disait avec un sentiment de compassion : \u00ab Mais qu\u2019esp\u00e9rez-vous donc faire? Vous \u00eates huit pauvre jesunes gens, et vous avez la pr\u00e9tention de secourir les mis\u00e8res qui pul\u00adlulent dans une ville comme Paris ! Et quand vous seriez encore tant et tant, vous ne feriez tou\u00adjours pas grand\u2019chose ! Nous, au contraire, nous \u00e9laborons des id\u00e9es etun syst\u00e8me qui r\u00e9formeront le monde et en arracheront la mis\u00e8re pour tou\u00adjours ! Nous ferons en un instant, pour l\u2019huma\u00adnit\u00e9, ce que vous ne sauriez accomplir en plu\u00adsieurs si\u00e8cles. \u00bb En 1853, th\u00e9ories et syst\u00e8mes \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 bien loin, tandis que les huit jeunes gens \u00e9taient devenus deux mille dans la capitale et qu\u2019en France cinq cents conf\u00e9rences fonction\u00adnaient avec succ\u00e8s, sans compter celles \u00e9tablies \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, en Belgique, en Angleterre, en Espa\u00adgne et m\u00eame en Am\u00e9rique. Quoique l\u2019id\u00e9e pre\u00admi\u00e8re de la Soci\u00e9t\u00e9 de Saint-Vincent-dc-Paul n\u2019appart\u00eent pas \u00e0 Ozanam seul, on peut le regar\u00adder n\u00e9anmoins comme son v\u00e9ritable fondateur par l\u2019ardeur qu\u2019.il y apporta et l\u2019action pr\u00e9pon\u00add\u00e9rante qu\u2019il exer\u00e7a.<\/p>\n<p>Plus tard, quand le nombre des conf\u00e9rences eut grandi et qu\u2019elles se furent r\u00e9pandues dans l\u2019Eu\u00adrope enti\u00e8re, Ozanam contribua encore \u00e0 l\u2019orga\u00adnisation d\u2019un conseil g\u00e9n\u00e9ral pour conserver un lien commun et une unit\u00e9 indispensable de vues et d\u00e9programm\u00e9s. Quoique l\u2019obligation de bannir la politique de toutes les r\u00e9unions n\u2019e\u00fbt jamais \u00e9t\u00e9 viol\u00e9e, ce conseil g\u00e9n\u00e9ral, un jour, portera om\u00adbrage au gouvernement et sera dissous. Mais l\u2019\u0153uvre n\u2019en sera pas atteinte, et cette la\u00efcisation de la charit\u00e9 re\u00e7ut, quelques ann\u00e9es plus tard, la cons\u00e9cration du Souverain Pontife lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Ozanam n\u2019\u00e9tait plus l\u00e0 pourvoir la glorification de son \u0153uvre ; mais son nom y \u00e9tait pour jamais attach\u00e9. La part qu\u2019il prit \u00e0 la fondation des con\u00adf\u00e9rences restera son plus beau titre de gloire : quand on parle aujourd\u2019hui de Fr\u00e9d\u00e9ric Ozanam, c\u2019est au fondateur de la Soci\u00e9t\u00e9 de Saint-Vincent-de-Paul qu\u2019on pense avant tout. N. est-ce pas une preuve nouvelle de la pens\u00e9e de Pascal que le moindre acte de charit\u00e9 est au-dessus de tous les ouvrages de philosophie et de litt\u00e9rature.<\/p>\n<p>Aux vacances de 1833, Ozanam m\u00e9ritait un repos bien gagn\u00e9 : il venait de fonder une des plus belles \u0153uvres du si\u00e8cle, il \u00e9tait entr\u00e9 dans le monde parla porte de la charit\u00e9. Il se retrouva avec ravissement au milieu des siens et dans cette ville de Lyon o\u00f9 sa pens\u00e9e revenait si souvent.<\/p>\n<p>En compagnie de plusieurs de ses amis et de son fr\u00e8re a\u00een\u00e9, il excursionna dans les montagnes du Dauphin\u00e9. Une de ces promenades le frappa entre toutes, ce fut celle de la Grande-Chartreuse; il en a laiss\u00e9 une description touchante, o\u00f9 le po\u00e8te parle autant que l\u2019homme de foi. II revint \u00e0 Lyon, le c\u0153ur plein d\u2019esp\u00e9rance, apr\u00e8s ces quelques heures pass\u00e9es dans la solitude de la nature et dans l\u2019\u00e9motion du spectacle de la vie monacale.<\/p>\n<p>Pendant ces m\u00eames vacances, en compagnie de son ami Dufieux, il alla rendre visite \u00f9 Lamartine, alors au ch\u00e2teau de Saint-Point. Ozanam avait vou\u00e9 un v\u00e9ritable culte \u00f9 l&rsquo;illustre po\u00e8te, qui avait fait vibrer les cordes les plus sensibles de son jeune enthousiasme, et il se rappelait avec recon\u00adnaissance l\u2019empressement qu\u2019il avait mis \u00f9 le f\u00e9li\u00adciter lors de la publication des R\u00e9flexions sur la doctrine de Saint-Simon.<\/p>\n<p>C&rsquo;est \u00e0 cette \u00e9poque que se place le premier voyage d\u2019Ozanam en Italie. Le docteur Ozanam d\u00e9sirait montrer \u00e0 ses enfants le pays qu\u2019il avait si longtemps habit\u00e9. Il faut attribuer \u00e0 ce voyage une grande influence sur Fr\u00e9d\u00e9ric : s\u2019il n\u2019a pas d\u00e9cid\u00e9 de ses futurs travaux, il a tout au moins pr\u00e9cis\u00e9 la voie de ses recherches.<\/p>\n<p>Les vov\u2019ageurs visit\u00e8rent successivement Milan, Bologne, Lorette, Florence et Rome. Le pitto\u00adresque de ce pas, nouveau pour Fr\u00e9d\u00e9ric, la na\u00adture le frapp\u00e8rent moins vivement que les nom\u00adbreuses \u0153uvres d\u2019art qu\u2019il go\u00fbta avec passion ; peut-\u00eatre parl\u00e8rent-elles plus \u00e0 son intelligence qu\u2019\u00e0 sa sensibilit\u00e9 ; l\u2019id\u00e9e philosophique qui se d\u00e9gage de l\u2019art, la valeur au point de vue histo\u00adrique le p\u00e9n\u00e9tr\u00e8rent plus que le charme et l&rsquo;ivresse des formes et des couleurs. Devant la Dispute du Saint-Sacrement, il est saisi du plus profond enthousiasme ; mais il voit moins-le prodigieux ensemble de cette fresque c\u00e9l\u00e8bre que les d\u00e9fen\u00adseurs de la foi group\u00e9s autour de l\u2019Eucharistie, et entre eux tous le plus, curieux peut-\u00eatre, celui qui d\u00e8s lors attirera invinciblement l&rsquo;esprit d\u2019Ozanam, Dante. N\u00e9anmoins, si nous envisagcons surtout les go\u00fbts de son \u00e9poque, on ne peut lui refuser d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 un v\u00e9ritable artiste ; si parfois il \u00e9met des th\u00e9ories un peu trop factices pour avoir \u00e9t\u00e9 comprises sinon senties, rappelons-nous son ardeur \u00e0 d\u00e9fendre le g\u00e9nie, si m\u00e9connu alors, de certains primitifs, entre autres de Giotto, et les belles pages qu\u2019il \u00e9crivit sur eux. Combien peu de ses contemporains furent ravis par Assise, combien peu parl\u00e8rent de la peinture italienne dans les termes qu\u2019il emploie, avec le ravissement d\u2019une conviction enthousiaste !<\/p>\n<p>A Rome, \u00e0 Florence, la pens\u00e9e de Dante le poursuivit ; pourquoi Rapha\u00ebl Pavait-il plac\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de saint Thomas et de saint Bonavcnturc au milieu des P\u00e8res de l\u2019Eglise ? Il n\u2019y avait donc pas en lui un simple po\u00e8te. Approfondir ses doctrines, expliquer les id\u00e9es philosophiques, p\u00e9n\u00e9trer dans l\u2019\u00e0me de ce grand g\u00e9nie, sera d\u00e9sormais la passion de la vie litt\u00e9raire d\u2019Ozanam.<\/p>\n<p>Il quitta l\u2019Italie y laissant une partie de son \u00e2me. Il \u00e9crivait quelques semaines apr\u00e8s son retour \u00e0 un ami : \u00ab Rome, Florence, Lorette, Milan, G\u00eanes ont gard\u00e9 quelque chose de moi-m\u00eame, et je ne puis y penser sans qu\u2019il me semble que je dois y retourner pour prendre ce quelque chose qui y est rest\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>L\u2019activit\u00e9 d\u2019Ozanam ne connut alors plus de bornes. Effray\u00e9 de l\u2019apathie du monde catho\u00adlique et de l\u2019audace des th\u00e9ories rationalistes, il r\u00e9solut de secouer la torpeur des uns et de former un parti qui p\u00fbt tenir t\u00e8te aux ma\u00eetres de l\u2019\u00e9poque. Jouffroy, sp\u00e9cialement vis\u00e9 par Ozanam, dut constater en pleine Sorbonne l\u2019\u00e9volution qui se dessinait dans les esprits : \u00ab Messieurs, dit-il, il y a cinq ans, je recevais des objections dict\u00e9es par le mat\u00e9rialisme : les doctrines spiritualistes \u00e9prouvaient la plus vive r\u00e9sistance. Aujourd\u2019hui les esprits ont bien chang\u00e9 : l\u2019opposition est toute catholique. \u00bb<\/p>\n<p>Entre temps, Ozanam provoquait l\u2019ouverture de conf\u00e9rences publiques qui eurent d\u00e8s le d\u00e9but le succ\u00e8s le plus \u00e9clatant. M. l\u2019abb\u00e9 Gerbet, \u00e0 qui elles furent confi\u00e9es, malgr\u00e9 une certaine g\u00eane dans l\u2019\u00e9locution, sut attirer autour de sa chaire les esprits les plus \u00e9minents de tous les partis. Dans une de ses lettres, Ozanam, parlant de cet orateur, semble faire, \u00e0 quelques ann\u00e9es de distance, son propre portrait : \u00ab M. Gerbet, \u00e9crit-il \u00e0 un ami, a d\u2019abord le geste embarrass\u00e9 ; son improvisation au d\u00e9but est douce et paisible ; mais, \u00e0 la fin de ses discours, son c\u0153ur s\u2019\u00e9chauffe, sa figure s\u2019illumine, le rayon de feu est sur son front, la proph\u00e9tie est sur ses l\u00e8vres. \u00bb<\/p>\n<p>Ozanam n\u2019\u00e9tait pas encore satisfait ; il r\u00eavait \u00e0 ce moment un th\u00e9\u00e2tre plus vaste, qui e\u00fbt attir\u00e9 plus facilement la foule indiff\u00e9rente. La forme de la pr\u00e9dication alors en honneur dans le clerg\u00e9 avait quelque peu vieilli ; il fallait aux besoins du si\u00e8cle une nouvelle apolog\u00e9tique chr\u00e9tienne, aux allures plus libres, une \u00e9loquence qui ne puis\u00e2t plus ses effets dans la vieille rh\u00e9torique sacr\u00e9e, et qui, exposant les m\u00eames v\u00e9rit\u00e9s, l\u2019au\u00adrait fait sous une forme moins dogmatique et plus attrayante ; il fallait cette apolog\u00e9tique dont Lacordaire et Ozanam allaient \u00eatre les premiers ap\u00f4tres, qui consistait \u00e0 prouver la divinit\u00e9 du christianisme par les le\u00e7ons de l\u2019histoire, par ses effets sur la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Ozanam aurait voulu que des conf\u00e9rences faites suivant ces principes eussent lieu \u00e0 Notre-Dame.<\/p>\n<p>A deux reprises, accompagn\u00e9 de quelques amis, il fit personnellement des d\u00e9marches aupr\u00e8s de Mgr de Qu\u00e9len ; il avait lui-m\u00eame expos\u00e9 dans une sorte de m\u00e9moire les motifs qui l\u2019avaient pouss\u00e9 \u00e0 tenter cette d\u00e9marche, et la mani\u00e8re qui lui paraissait la meilleure pour assurer le succ\u00e8s de cette tentative. De plus, il insistait, dans le cas o\u00f9 l\u2019archev\u00eaque approuverait le projet, pour que ces conf\u00e9rences fussent confi\u00e9es \u00e0 l\u2019abb\u00e9 Lacordaire, d\u00e9j\u00e0 c\u00e9l\u00e8bre par le proc\u00e8s de l\u2019\u00c9cole libre et par sa collaboration au journal l&rsquo;Avenir.<\/p>\n<p>\u00ab Ce qu\u2019il nous faut, disait justement Ozanam, c\u2019est un homme du temps pr\u00e9sent, jeune comme nous, dont les id\u00e9es sympathisent avec les n\u00f4tres, c\u2019est-\u00e0-dire avec les aspirations et les luttes des jeunes gens de nos jours. \u00bb<\/p>\n<p>Mgr de Qu\u00e9len n\u2019\u00e9tait pas un audacieux r par nature il r\u00e9pugnait \u00e0 toute innovation ; c\u2019\u00e9tait un craintif, attach\u00e9 aux vieilles traditions. Il n\u2019avait pas compris son temps. Il ne pouvait suivre Ozanam dans la voie o\u00f9 celui-ci voulait l\u2019entra\u00eener. L\u2019id\u00e9e de conf\u00e9rences donn\u00e9es \u00e0 Notre-Dame le s\u00e9duisit cependant ; mais, au lieu d&rsquo;en confier le soin \u00e0 l\u2019abb\u00e9 Lacordaire, il d\u00e9si\u00adgna sept pr\u00eatres en leur laissant toute initiative. C\u2019ctait condamner le succ\u00e8s esp\u00e9r\u00e9 : les conf\u00e9\u00adrences n\u2019eurent aucun r\u00e9sultat.<\/p>\n<p>Ozanam s\u2019\u00e9tait rencontr\u00e9 chez l\u2019archev\u00eaque avec la Mennais, et Mgr de Qu\u00e9len, se tournant vers les compagnons d\u2019Ozanam, leur avait dit: \u00ab Voil\u00e0 l\u2019homme qu\u2019il vous faudrait : sans la faiblesse de sa voix, s\u2019il montait en chaire, la cath\u00e9drale ne serait pas assez vaste pour la foule avide de l\u2019entendre. \u00bb Mgr de Qu\u00e9len s\u2019\u00e9tait encore tromp\u00e9 : il le devina peut-\u00eatre \u00e0 la triste r\u00e9ponse de la Mennais : \u00ab Oh ! Monseigneur, ma carri\u00e8re est finie. \u00bb<\/p>\n<p>Les regrets que causa \u00e0 Ozanam l\u2019insucc\u00e8s des conf\u00e9rences de Notre-Dame devinrent encore plus vifs devant les r\u00e9sultats que Lacordaire obtenait dans la chapelle du coll\u00e8ge Stanislas, trop petite pour contenir la foule qui entourait sa chaire. Mais ils allaient faire place \u00e0 la plus vive tristesse lorsqu\u2019Ozanam apprit tout \u00e0 coup l\u2019interdiction, par l\u2019archev\u00eaque, des conf\u00e9rences de Stanislas. Cette nouvelle pr\u00e9dication avait trouv\u00e9 des ennemis int\u00e9ress\u00e9s dans le clerg\u00e9 de Paris ; des esprits timides, alarm\u00e9s par toute innovation, avaient circonvenu l\u2019archev\u00eaque, d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9venu, et lui avaient facilement arrach\u00e9 l\u2019in\u00adterdiction des conf\u00e9rences. Ozanam r\u00e9sign\u00e9 \u00e9crivait alors : &lt;( Nous mettions notre orgueil dans la parole d\u2019un homme, et Dieu met la main sur la bouche de cet homme, afin que nous sachions nous passer de tout, hormis de la foi et de la vertu. \u00bb<\/p>\n<p>Cette d\u00e9ception accept\u00e9e sans d\u00e9couragement et d&rsquo;une \u00e2me r\u00e9sign\u00e9e n\u2019\u00e9tait cependant pas faite pour relever le moral d&rsquo;Ozanam toujours inquiet. Deux lettres \u00e9crites l\u2019une \u00e0 sa m\u00e8re, l\u2019autre \u00e0 son ami Falconnet, et dat\u00e9es des premiers mois de 1834, d\u00e9c\u00e8lent chez celui qui les a \u00e9crites un v\u00e9ritable tourment. C\u2019est toujours l\u2019incertitude de la voie \u00e0 suivre qui tenaille le c\u0153ur h\u00e9sitant de Fr\u00e9d\u00e9ric et un manque de confiance en soi qui le rend tr\u00e8s injuste pour lui-m\u00e8me : \u00ab Je ne puis m\u2019oeeuper d\u2019une chose sans songer \u00e0 mille autres&#8230; Nombre de jeunes gens, pleins de m\u00e9rite, m\u2019accordent une estime dont je me sens tr\u00e8s indigne \u00bb, \u00e9crit-il sous l\u2019empire de ces pr\u00e9\u00adoccupations. Le terme de ses \u00e9tudes de droit approchait : allait-il suivre son penchant pour la litt\u00e9rature, ou se faire inscrire au barreau? Ses parents avaient toujours pench\u00e9 vers cette seconde hypoth\u00e8se. Quant \u00e0 lui, il se sentait appel\u00e9 d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9. Au fond de lui-m\u00eame il devait se d\u00e9fier de ce penchant et de ses go\u00fbts : n\u2019\u00e9tait-ce pas une illusion faite de vanit\u00e9 et d\u2019amour-propre ? Les compliments, la renomm\u00e9e naissante ne l\u2019\u00e9garaient-ils pas ? \u00ab Je souffre d&rsquo;incroyables tourments, quand je sens que toutes ces fum\u00e9es me montent \u00e0 la t\u00eate, m\u2019eni\u00advrent et peuvent me faire manquer ce qui, jus\u00adqu\u2019ici, m\u2019a sembl\u00e9 ma carri\u00e8re, ce \u00e0 quoi m&rsquo;appe\u00adlait le v\u0153u de mes parents, ce \u00e0 quoi je me sentais assez volontiers dispos\u00e9 moi-m\u00eame. \u00bb<\/p>\n<p>Ce qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 pu voir du monde le laissait \u00ab sombre et grave comme un homme de quarante ans \u00bb ; il s\u2019\u00e9tait heurt\u00e9 aux id\u00e9es de son temps, et ses sentiments intimes en avaient \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment froiss\u00e9s. Avec un pessimisme qu\u2019on re\u00adtrouve bien rarement sous sa plume, il \u00e9crivait \u00e0 sa m\u00e8re : \u00ab Plus on a de contact avec les hommes, plus on y rencontre d\u2019immoralit\u00e9 et d\u2019\u00e9go\u00efsme : orgueil chez les savants, fatuit\u00e9 dans les gens du monde, crapule dans le peuple. \u00bb Or, plus il sentait le besoin d\u2019agir, plus il se trouvait sans \u00e9nergie. \u00ab Vous savez que c\u2019est l\u00e0 le perp\u00e9tuel objet de mes plaintes : irr\u00e9solution et fragilit\u00e9. Impossible \u00e0 moi de dire la veille : Je veux faire ceci, et de le faire le lendemain. \u00bb<\/p>\n<p>A cette \u00e9poque, il semble en proie \u00e0 une v\u00e9ri\u00adtable crise d\u2019impressionnabilit\u00e9 ; parfois, dans la m\u00eame lettre, \u00e0 quelques lignes de distance, son point de vue change subitement ; \u00e0 la tristesse, succ\u00e8de l\u2019espoir, \u00e0 l\u2019incertitude l\u2019enthousiasme.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 tout, ce fut \u00e0 ce moment que son esprit m\u00fbrit rapidement. Le d\u00e9sint\u00e9ressement et la bienveillance l\u2019aid\u00e8rent \u00e0 mieux comprendre les choses de la vie, \u00e0 les mieux supporter. Et, malgr\u00e9 ses craintes et ses incertitudes, il termine une lettre \u00e9crite alors \u00e0 son ami Falconnet, avec cette joie qu\u2019il puisait dans la paix de sa con\u00adscience, sinon dans la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 de son jugement : \u00ab Tout en pensant comme je viens de te le dire, je suis un assez bon vivant, ne demandant pas mieux que la joie ; m\u2019occupant peut-\u00eatre trop de litt\u00e9rature, d\u2019histoire et de philosophie, faisant un peu de droit, et perdant toujours, selon ma coutume, un temps consid\u00e9rable. \u00bb<\/p>\n<p>L&rsquo;ann\u00e9e 1835 fut marqu\u00e9e d\u2019un \u00e9v\u00e9nement qui al\u00adlait combler de joie le c\u0153ur d\u2019Ozanam, \u00e9v\u00e9nement auquel il avait lui-m\u00eame puissamment contribu\u00e9.<\/p>\n<p>Au commencement du car\u00eame, l\u2019abb\u00e9 Lacordaire prit possession de la chaire de Notre-Dame. Une partie du clerg\u00e9 lui avait \u00e9t\u00e9 violemment hostile et avait mis en jeu toutes les influences possibles pour lui nuire dans l\u2019esprit de Mgr de Qu\u00e9len. Le gouvernement n\u2019allait-il pas s\u2019\u00e9mouvoir aussi de ce soi-disant esprit r\u00e9volutionnaire? Mais Laeordaire gardait de chauds partisans. L\u2019abb\u00e9 Liautard, ancien directeur de Stanislas, avait, dans un m\u00e9moire r\u00e9pandu dans la France enti\u00e8re, critiqu\u00e9 avec mod\u00e9ration mais s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 les temporisations de l\u2019archev\u00eaque. De plus, aux c\u00f4t\u00e9s de Mgr de Qu\u00e9len se trouvait alors un pr\u00ea\u00adtre qui peu \u00e0 peu avait su dissiper ses pr\u00e9ven\u00adtions contre Laeordaire : l\u2019abb\u00e9 Affre avait pris sa cause en mains. On sait le succ\u00e8s sans pr\u00e9c\u00e9dents des nouvelles conf\u00e9rences. Ozanam fut transport\u00e9 des r\u00e9sultats obtenus : n\u2019\u00e9tait-ee pas un peu son \u0153uvre? Un nouveau grain, sem\u00e9 par lui, allait rapporter une moisson abondante.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chapitre I: La jeunesse C\u2019est \u00e0 Milan, dans la petite rue San Pielro a l&rsquo;Orto, que Fr\u00e9d\u00e9ric Ozanam naquit le 13 avril 1813. 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