{"id":106785,"date":"2014-01-01T08:19:43","date_gmt":"2014-01-01T07:19:43","guid":{"rendered":"http:\/\/vincentiens.org\/?p=106785"},"modified":"2014-01-01T08:19:43","modified_gmt":"2014-01-01T07:19:43","slug":"la-vie-du-venerable-serviteur-de-dieu-vincent-de-paul-livre-troisieme-chapitre-xxiv-section-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/vincentians.com\/fr\/la-vie-du-venerable-serviteur-de-dieu-vincent-de-paul-livre-troisieme-chapitre-xxiv-section-1\/","title":{"rendered":"La vie du v\u00e9n\u00e9rable serviteur de Dieu Vincent de Paul, Livre troisi\u00e8me, Chapitre XXIV, Section 1"},"content":{"rendered":"<h2><b>Chapitre XXIV\u00a0: La conduite de M. Vincent<\/b><\/h2>\n<p>La conduite de M. Vincent para\u00eet assez dans tout ce qui a \u00e9t\u00e9 rapport\u00e9 de sa vie et de ses vertus, et que l&rsquo;on puisse reconna\u00eetre par les choses qui ont \u00e9t\u00e9 dites combien ce serviteur prudent et fid\u00e8le s&rsquo;est conduit droitement et saintement en toutes ses voies. N\u00e9anmoins, comme cela est r\u00e9pandu g\u00e9n\u00e9ralement en tout cet ouvrage, nous avons pens\u00e9 que, pour la plus grande \u00e9dification et satisfaction du lecteur chr\u00e9tien, il \u00e9tait exp\u00e9dient de recueillir dans un chapitre particulier ce qui a \u00e9t\u00e9 jug\u00e9 plus digne de remarque sur ce su jet.<\/p>\n<p>Et premi\u00e8rement si l&rsquo;on consid\u00e8re quelle a \u00e9t\u00e9 la fin que M. Vincent s&rsquo;est propos\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard soit des autres, soit de lui-m\u00eame, on verra qu&rsquo;elle n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 autre que la plus grande gloire de Dieu et l&rsquo;accomplissement de sa plus sainte volont\u00e9; c&rsquo;\u00e9tait la l&rsquo;unique but auquel ce bon serviteur de Dieu a toujours vis\u00e9 en tous ses desseins et en toutes ses entreprises ; c&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 o\u00f9 tendaient toutes ses pens\u00e9es, tous ses d\u00e9sirs et toutes ses intentions; et enfin, c&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 qu&rsquo;il s&rsquo;effor\u00e7ait de porter les autres par ses avis, ses conseils, ses exhortations, et par toutes les assistances spirituelles et temporelles qu&rsquo;il leur rendait; il ne pr\u00e9tendait en tout et partout sinon que le nom de Dieu f\u00fbt sanctifi\u00e9, son royaume augment\u00e9, et sa volont\u00e9 accomplie en la terre comme au ciel. Voil\u00e0 o\u00f9 son esprit regardait et o\u00f9 son c\u0153ur aspirait sans cesse.<\/p>\n<p>Or, pour parvenir \u00e0 cette fin, le moyen principal et le plus universel qu&rsquo;il a employ\u00e9 a \u00e9t\u00e9 de conformer enti\u00e8rement sa conduite \u00e0 celle de Notre-Seigneur J\u00e9sus-Christ; ayant tr\u00e8s sagement jug\u00e9 qu&rsquo;il ne pouvait marcher ni conduire les autres par une voie plus droite ni plus assur\u00e9e, que par celle que celui qui est le Verbe et la Sagesse de Dieu m\u00eame, lui avait trac\u00e9e par ses exemples et par ses paroles; lesquelles, pour cet effet, il avait toujours pr\u00e9sents en son esprit, pour se mouler et se former en tout ce qu&rsquo;il disait et faisait sur cet original de toute vertu et saintet\u00e9. Il avait son saint Evangile grav\u00e9 dans son c\u0153ur, et il le portait en sa main comme une belle lumi\u00e8re pour se conduire; en sorte qu&rsquo;il pouvait dire avec le proph\u00e8te: \u00abVotre parole, mon Dieu, est comme un clair flambeau pour \u00e9clairer mes pas, et pour me faire conna\u00eetre le chemin que je dois tenir pour aller \u00e0 vous.\u00bb<\/p>\n<p>Cheminant donc \u00e0 la faveur de cette divine clart\u00e9, il s&rsquo;est propos\u00e9 avant toute autre chose de travailler avec le secours de la gr\u00e2ce \u00e0 son propre salut et \u00e0 sa propre perfection, par l&rsquo;imitation des vertus de son divin Ma\u00eetre. Il avait appris de son Evangile qu&rsquo;il ne servirait de rien \u00e0 l&rsquo;homme de gagner tout le monde s&rsquo;il venait \u00e0 perdre son \u00e2me, et que la r\u00e8gle la plus juste et la plus assur\u00e9e de l&rsquo;amour que nous devons \u00e0 notre prochain \u00e9tait le v\u00e9ritable amour que nous \u00e9tions oblig\u00e9s d&rsquo;avoir pour nous-m\u00eames.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s ces premiers soins qui regardaient son salut et sa perfection, il a jug\u00e9 qu&rsquo;il ne pouvait mieux faire que de se conformer \u00e0 son divin Sauveur, en se donnant enti\u00e8rement pour procurer le salut et la sanctification des \u00e2mes qu&rsquo;il avait rachet\u00e9es au prix de son sang et de sa mort; et c&rsquo;est pour cela qu&rsquo;il n&rsquo;a \u00e9pargn\u00e9 ni son temps, ni ses peines, ni sa vie qu&rsquo;il a consum\u00e9e dans les divers emplois de charit\u00e9 dont il a \u00e9t\u00e9 amplement parl\u00e9 dans toutes les parties de cet ouvrage; mais il s&rsquo;y est comport\u00e9 avec une conduite si parfaite et si sainte qu&rsquo;il a bien paru qu&rsquo;elle venait de Dieu, et que le Saint-Esprit en \u00e9tait l&rsquo;auteur et le directeur: ce qui se conna\u00eetra encore mieux par la consid\u00e9ration des excellentes qualit\u00e9s et propri\u00e9t\u00e9s de cette conduite.<\/p>\n<p>Car en premier lieu elle a toujours \u00e9t\u00e9 accompagn\u00e9e d&rsquo;une tr\u00e8s grande humilit\u00e9, qui \u00e9tait comme la premi\u00e8re et la plus fid\u00e8le conseill\u00e8re de M. Vincent, lequel, bien qu&rsquo;il e\u00fbt un esprit fort capable et fort \u00e9clair\u00e9, se d\u00e9fiait n\u00e9anmoins toujours de ses propres pens\u00e9es; et pour ce sujet il recourait \u00e0 Dieu en toutes sortes d&rsquo;affaires, pour lui demander lumi\u00e8re et assistance; apr\u00e8s quoi il recherchait encore et recevait bien volontiers le conseil des autres, m\u00eame de ses inf\u00e9rieurs, et il exhortait souvent les siens \u00e0 se comporter de la sorte dans les affaires.<\/p>\n<p>Voici ce qu&rsquo;il \u00e9crivit un jour sur ce sujet au sup\u00e9rieur d&rsquo;une des maisons de sa Congr\u00e9gation: \u00abTant s&rsquo;en faut, lui dit-il, qu&rsquo;il soit mauvais de prendre avis des autres, qu&rsquo;au contraire il est exp\u00e9dient et m\u00eame n\u00e9cessaire de le faire, quand la chose dont il s&rsquo;agit est de consid\u00e9ration, ou lorsque nous ne pouvons seuls nous bien d\u00e9terminer. Pour ce qui est des affaires temporelles, on prend conseil de quelques avocats ou d&rsquo;autres personnes du dehors qui soient intelligentes; et pour celles qui regardent le dedans de la maison, on conf\u00e8re avec les officiers destin\u00e9s pour cela, et aussi avec quelques autres de la Communaut\u00e9, quand on le juge \u00e0 propos. Pour moi, je conf\u00e8re souvent m\u00eame avec nos fr\u00e8res, et je prends leurs avis sur les choses qui regardent leurs offices: et quand cela se fait avec les conditions requises, l&rsquo;autorit\u00e9 de Dieu, qui r\u00e9side dans les sup\u00e9rieurs, n&rsquo;en re\u00e7oit aucun d\u00e9triment; mais au contraire le bon ordre qui s&rsquo;en suit la rend plus digne d&rsquo;amour et de respect. Je vous prie d&rsquo;en user ainsi, et de vous souvenir que lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de changements ou d&rsquo;affaires extraordinaires, on les propose au Sup\u00e9rieur G\u00e9n\u00e9ral.\u00bb<\/p>\n<p>Et dans une autre rencontre, exhortant un autre sup\u00e9rieur d&rsquo;en user de la m\u00eame fa\u00e7on: \u00abVivez entre vous, lui dit-il, cordialement et simplement; en sorte qu&rsquo;en vous voyant ensemble, on ne puisse pas juger qui est celui qui porte la qualit\u00e9 de sup\u00e9rieur. Ne r\u00e9solvez rien qui soit tant soit peu consid\u00e9rable dans les affaires sans prendre leur avis, et particuli\u00e8rement de votre assistant. Pour moi, j&rsquo;assemble les miens quand il faut r\u00e9soudre quelque difficult\u00e9 de conduite, qui regarde les choses spirituelles ou eccl\u00e9siastiques. Et quand il s&rsquo;agit des affaires temporelles, j&rsquo;en conf\u00e8re aussi avec ceux qui en prennent le soin. Je demande m\u00eame l&rsquo;avis des fr\u00e8res en ce qui touche le m\u00e9nage et leurs offices, \u00e0 cause de la connaissance qu&rsquo;ils en ont. Cela aide beaucoup le sup\u00e9rieur \u00e0 se d\u00e9terminer, et Dieu b\u00e9nit davantage les r\u00e9solutions qu&rsquo;il prend ensuite. C&rsquo;est pourquoi je vous prie de vous servir de ce moyen pour bien r\u00e9ussir en votre charge. \u00bb<\/p>\n<p>Or, apr\u00e8s avoir pris conseil et arr\u00eat\u00e9 de la sorte ce qu&rsquo;il fallait faire, il \u00e9tait ferme et constant dans l&rsquo;ex\u00e9cution, et n&rsquo;\u00e9coutait plus les pens\u00e9es contraires qui lui pouvaient venir en l&rsquo;esprit. \u00abDepuis que nous avons recommand\u00e9 quelque affaire \u00e0 Dieu (dit-il un jour \u00e0 quelques-uns des siens sur ce sujet) et que nous avons pris conseil, nous devons nous tenir fermes \u00e0 ce qui a \u00e9t\u00e9 r\u00e9solu; rejetant comme tentation tout ce qui nous pourrait venir contre, avec cette confiance que Dieu ne l&rsquo;aura point d\u00e9sagr\u00e9able et qu&rsquo;il ne nous en reprendra point, pouvant lui dire pour une l\u00e9gitime excuse, \u00ab\u00a0Seigneur, je vous ai recommand\u00e9 l&rsquo;affaire, et j&rsquo;ai pris conseil, qui est tout ce que je pouvais faire pour conna\u00eetre votre volont\u00e9!\u00a0\u00bb L&rsquo;exemple du pape Cl\u00e9ment VIII fait fort bien \u00e0 ce propos. On lui avait propos\u00e9 une affaire de grande importance, qui regardait tout un royaume. On avait d\u00e9put\u00e9 vers lui plusieurs courriers, et un an s&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9 sans qu&rsquo;il y e\u00fbt voulu entendre, quoi qu&rsquo;on lui e\u00fbt pu repr\u00e9senter. Il recommandait cependant la chose \u00e0 Dieu, et il en conf\u00e9rait avec ceux auxquels il avait plus de confiance, et qu&rsquo;il estimait les plus capables et les plus \u00e9clair\u00e9s; enfin, apr\u00e8s plusieurs consultations, il prit une r\u00e9solution avantageuse pour l&rsquo;Eglise. Et n\u00e9anmoins, en suite de cela, il eut un songe dans lequel il lui semblait que Notre-Seigneur lui apparaissait avec un visage s\u00e9v\u00e8re, lui reprochant ce qu&rsquo;il avait fait, et le mena\u00e7ant de l&rsquo;en punir. A son r\u00e9veil, \u00e9tant effray\u00e9 d&rsquo;une telle vision, il d\u00e9clara la chose au cardinal Tolet, lequel, ayant consid\u00e9r\u00e9 le tout devant Dieu, lui dit qu&rsquo;il ne s&rsquo;en devait mettre en aucune peine, que ce n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une illusion du diable, et qu&rsquo;il n&rsquo;avait aucun sujet de craindre, puisqu&rsquo;il avait recommand\u00e9 l&rsquo;affaire \u00e0 Dieu, et pris conseil, qui \u00e9tait tout ce qu&rsquo;il pouvait faire; et ce bon pape s&rsquo;\u00e9tant arr\u00eat\u00e9 \u00e0 cet avis ne ressentit plus aucune peine sur ce sujet. \u00bb<\/p>\n<p>Quoique M. Vincent se serv\u00eet ainsi des lumi\u00e8res et des avis des autres, il ne se croyait pas pour cela dispens\u00e9 d&#8217;employer de son c\u00f4t\u00e9 toute l&rsquo;attention et toute la vigilance possibles pour d\u00e9tourner le mal, et pour procurer le bien de ceux qui \u00e9taient sous sa conduite. Il avait toujours l&rsquo;\u0153il ouvert pour conna\u00eetre ce qui se passait parmi les siens, et pour ordonner, disposer, et pourvoir \u00e0 tout ce qui pouvait \u00eatre requis de ses soins; mais il se comportait en cela avec une tr\u00e8s grande prudence et circonspection, qui \u00e9tait une autre propri\u00e9t\u00e9 de sa conduite en laquelle il a particuli\u00e8rement excell\u00e9. Tous ceux qui l&rsquo;ont connu ont pu remarquer combien il \u00e9tait sage et consid\u00e9r\u00e9 en tout ce qu&rsquo;il disait et faisait, principalement quand il \u00e9tait question de la direction et de la conduite des autres, ou lorsqu&rsquo;il \u00e9tait oblig\u00e9 de dire son avis sur quelque affaire; car il \u00e9tait fort retenu et circonspect en ses paroles, ne d\u00e9terminant point pour l&rsquo;ordinaire absolument les choses par lui-m\u00eame, mais proposant simplement ses pens\u00e9es, comme les soumettant en quelque fa\u00e7on au jugement de ceux qui lui demandaient conseil. \u00abIl me semble, disait-il, que l&rsquo;on pourrait prendre cette affaire de cette mani\u00e8re; (ou) \u00ab Peut-\u00eatre ferions-nous bien d&rsquo;agir de cette sorte; (ou) \u00abSi vous trouviez bon de vous servir de ce moyen, il y a sujet de croire que Dieu le b\u00e9nirait.\u00bb et autres semblables termes dont se servait ordinairement pour proposer ses sentiments, \u00e9vitant les paroles trop fortes et les mani\u00e8res de s&rsquo;exprimer qui pouvaient ressentir l&rsquo;esprit de suffisance ou la pr\u00e9somption d&rsquo;avoir bien rencontr\u00e9 dans ses avis. Il ne disait jamais absolument: \u00abJe vous conseille de faire telle et telle chose; \u00bb et fort rarement: \u00abC&rsquo;est l\u00e0 mon avis, ou mon sentiment; \u00bb mais simplement et humblement: \u00abVoil\u00e0 ma pens\u00e9e; \u00bb ou bien: \u00ab Voila ce qui m&rsquo;en semble.\u00bb N\u00e9anmoins lorsqu&rsquo;il avan\u00e7ait quelque proposition, ou quelque avis, dont la r\u00e9solution f\u00fbt express\u00e9ment contenue dans les maximes du saint \u00c9vangile, en ce cas-l\u00e0 il n&rsquo;h\u00e9sitait point, mais il s&rsquo;en tenait absolument \u00e0 cet oracle de v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Il tenait pour maxime qu&rsquo;il y avait \u00e0 craindre qu&rsquo;un avis donn\u00e9 sur-le-champ ne fut plut\u00f4t de son propre esprit particulier que de l&rsquo;esprit de Dieu, lequel il estimait qu&rsquo;il fallait toujours consulter avant que de parler ou de r\u00e9pondre. Il est bien vrai qu&rsquo;il y a certaines occasions o\u00f9 l&rsquo;on ne peut pas diff\u00e9rer de donner son avis, sur quelque affaire pressante, et de r\u00e9pondre sur-le-champ \u00e0 ceux qui le demandent; et M. Vincent en a quelquefois us\u00e9 de la sorte, quoique rarement en chose d&rsquo;importance; mais outre qu&rsquo;il ne le faisait jamais sans \u00e9lever son esprit \u00e0 Dieu, et lui demander int\u00e9rieurement lumi\u00e8re et assistance, il ne donnait pour l&rsquo;ordinaire aucune r\u00e9solution qu&rsquo;il ne l&rsquo;appuy\u00e2t sur quelque passage de l&rsquo;\u00c9criture sainte, ou sur quelque action du Fils de Dieu ayant rapport au sujet sur lequel il \u00e9tait consult\u00e9.<\/p>\n<p>Ayant besoin de faire choix d&rsquo;une personne propre et capable pour exercer le consulat de Tunis en Barbarie, il jeta les yeux sur M. Husson, avocat au parlement de Paris, qui demeurait pour lors \u00e0 Montmirail en Brie, lequel avait pour cet emploi toutes les bonnes qualit\u00e9s qu&rsquo;on pouvait souhaiter; il lui proposa la pens\u00e9e qu&rsquo;il en avait, par une lettre en laquelle il lui exposa amplement le pour et le contre, sans le lui persuader autrement, laissant \u00e0 sa libert\u00e9 de se r\u00e9soudre. \u00abOr, pour conna\u00eetre ce que Dieu voulait de moi (dit cet avocat) je m&rsquo;en allai trouver M. Vincent. Ma plus grande peine naissait de l&rsquo;appr\u00e9hension que j&rsquo;avais de quitter Montmirail trop l\u00e9g\u00e8rement, ou d&rsquo;y demeurer trop opini\u00e2trement; Et pour \u00e9viter l&rsquo;un et l&rsquo;autre de ces dangers, il fallait \u00eatre certain de ce que Dieu demandait. J&rsquo;avais donc recours \u00e0 M. Vincent pour me d\u00e9terminer: lui de sa part souhaitait fort que je prisse r\u00e9solution par un autre conseil que le sien. Mais comme j&rsquo;insistai \u00e0 ne prendre r\u00e9solution que de lui, voici enfin de quelle mani\u00e8re il me parla, le jour de P\u00e2ques 1653: \u00abJ&rsquo;ai offert \u00e0 Notre-Seigneur (me dit-il) en c\u00e9l\u00e9brant la sainte Messe, vos peines, vos g\u00e9missements et vos larmes, et moi-m\u00eame, apr\u00e8s la cons\u00e9cration, je me suis jet\u00e9 \u00e0 ses pieds, le priant de m&rsquo;\u00e9clairer. Cela fait, j&rsquo;ai consid\u00e9r\u00e9 attentivement ce que j&rsquo;eusse voulu \u00e0 l&rsquo;heure de ma mort vous avoir conseill\u00e9 de faire; et il m&rsquo;a sembl\u00e9 que si j&rsquo;eusse eu \u00e0 mourir au m\u00eame instant, j&rsquo;eusse \u00e9t\u00e9 consol\u00e9 de vous avoir dit d&rsquo;aller \u00e0 Tunis pour les biens que vous y pouvez faire, et que j&rsquo;eusse eu au contraire un extr\u00eame regret de vous en avoir dissuad\u00e9. Voil\u00e0 sinc\u00e8rement ma pens\u00e9e. Vous pouvez toutefois ou aller, ou ne pas aller. \u00bb<\/p>\n<p>\u00abJ&rsquo;avoue (poursuit le m\u00eame avocat) que ce proc\u00e9d\u00e9 si d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 me fit voir clairement que Dieu me parlait par sa bouche. Et lui se montra si peu attach\u00e9 \u00e0 son sentiment et \u00e0 l&rsquo;avis qu&rsquo;il m&rsquo;avait donn\u00e9, que la chose fut encore mise en d\u00e9lib\u00e9ration: et il n&rsquo;assista \u00e0 la r\u00e9solution qui m&rsquo;en fut donn\u00e9e, qu&rsquo;\u00e0 cause que je l&rsquo;en suppliai fort instamment.\u00bb<\/p>\n<p>Il ne voulait point destiner par soi-m\u00eame les Missionnaires qu&rsquo;il envoyait aux pays \u00e9loign\u00e9s: il ne prenait que ceux qui avaient eu auparavant mouvement de Dieu et disposition int\u00e9rieure pour ces missions extraordinaires, et qui avaient m\u00eame demand\u00e9 plusieurs fois d&rsquo;y aller; jugeant prudemment qu&rsquo;un homme appel\u00e9 de Dieu fait plus de fruit que beaucoup d&rsquo;autres qui n&rsquo;ont pas une pure vocation.<\/p>\n<p>A cette prudence et circonspection dont il usait dans sa conduite, il joignait la force et la fermet\u00e9 pour maintenir l&rsquo;exactitude et la r\u00e9gularit\u00e9. Il disait sur ce sujet que les personnes qui avaient charge des autres devaient tenir ferme dans les observances; qu&rsquo;elles devaient se donner garde surtout d&rsquo;\u00eatre cause du rel\u00e2chement par le d\u00e9faut de fermet\u00e9 ou d&rsquo;exactitude; et qu&rsquo;entre tout ce qui peut faire d\u00e9choir les Communaut\u00e9s de leur bon \u00e9tat, il n&rsquo;avait rien vu qui f\u00fbt plus dangereux que d&rsquo;\u00eatre gouvern\u00e9es par des sup\u00e9rieurs ou autres officiers trop mous, et qui d\u00e9siraient complaire aux autres et se faire aimer. Il ajoutait que, comme les mauvais succ\u00e8s d&rsquo;une guerre s&rsquo;attribuent ordinairement au g\u00e9n\u00e9ral de l&rsquo;arm\u00e9e, ainsi les d\u00e9fauts d&rsquo;une Compagnie venaient ordinairement des manquements du sup\u00e9rieur; qu&rsquo;au contraire, le bon \u00e9tat des membres d\u00e9pendait de la bonne conduite du chef; Qu&rsquo;il avait vu une Communaut\u00e9 des plus r\u00e9guli\u00e8res qui fussent dans l&rsquo;\u00c9glise d\u00e9choir en moins de quatre ans par la nonchalance et l\u00e2chet\u00e9 d&rsquo;un sup\u00e9rieur. D&rsquo;o\u00f9 il concluait par ces paroles: \u00abSi donc tout le bien d&rsquo;une Communaut\u00e9 d\u00e9pend des sup\u00e9rieurs, certainement on doit bien prier Dieu pour eux, comme \u00e9tant charg\u00e9s, et ayant \u00e0 rendre compte de tous ceux qui sont sous leur conduite.\u00bb<\/p>\n<p>Quelques personnes de diff\u00e9rentes dispositions, dont les unes \u00e9taient moins r\u00e9gl\u00e9es, et les autres fort exactes et vertueuses, s&rsquo;\u00e9tant trouv\u00e9es dans une m\u00eame maison, il \u00e9crivit au sup\u00e9rieur, qui se plaignait de tous, la lettre qui suit: \u00abJe suis afflig\u00e9 avec vous, et non sans raison, du proc\u00e9d\u00e9 du pr\u00eatre et du fr\u00e8re dont vous m&rsquo;\u00e9crivez: Dieu leur fasse la gr\u00e2ce d&rsquo;ouvrir les yeux pour voir le danger ou ils sont, de suivre ainsi les mouvements de la nature rebelle, qui ne s&rsquo;accorde jamais avec l&rsquo;esprit de J\u00e9sus-Christ. O qu&rsquo;il est difficile (dit l&rsquo;\u00c9criture) que ceux qui tombent, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 \u00e9clair\u00e9s, se rel\u00e8vent! Certes ils ont grand sujet de craindre de s&rsquo;\u00e9garer malheureusement, s&rsquo;ils quittent la voie ou Dieu les a mis: car comment feront-ils leur devoir dans le monde, s&rsquo;ils ne le font pas en la condition o\u00f9 ils sont? y \u00e9tant aid\u00e9s par tant de gr\u00e2ces de Dieu et de secours spirituels et temporels qu&rsquo;ils n&rsquo;auront pas hors de leur vocation? Il ne faut pas n\u00e9anmoins s&rsquo;\u00e9tonner de voir ainsi des esprits qui chancellent et s&rsquo;\u00e9chappent. Il s&rsquo;en rencontre dans les plus saintes Compagnies; et Dieu le permet pour montrer aux hommes la mis\u00e8re de l&rsquo;homme, et pour donner sujet de crainte aux plus fermes et plus r\u00e9solus; c&rsquo;est aussi pour exercer les bons, et pour faire pratiquer aux uns et aux autres diverses vertus. Vous me mandez, \u00e0 l&rsquo;occasion de ces deux personnes d\u00e9r\u00e9gl\u00e9es et m\u00e9contentes, que la vertu de Messieurs N. N. est un peu \u00e0 charge aux autres, et je le crois, mais c&rsquo;est \u00e0 ceux qui ont moins de r\u00e9gularit\u00e9 et de vigilance pour leur propre avancement et celui de leurs fr\u00e8res. Oui, Monsieur, leur z\u00e8le et leur exactitude font de la peine \u00e0 ceux qui n&rsquo;en ont pas, parce que cette ferveur condamne leur l\u00e2chet\u00e9. J&rsquo;avoue que la vertu a deux vices \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, le d\u00e9faut et l&rsquo;exc\u00e8s; mais l&rsquo;exc\u00e8s est louable en comparaison du d\u00e9faut, et doit \u00eatre plus support\u00e9. Ces deux bons Missionnaires portant leur vertu \u00e0 un degr\u00e9 o\u00f9 les autres ne peuvent atteindre, ceux-ci s&rsquo;imaginent qu&rsquo;il y a de l&rsquo;exc\u00e8s, et devant Dieu il n&rsquo;y en a pas. Ils trouvent \u00e0 redire \u00e0 leur mani\u00e8re d&rsquo;agir, parce qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas le courage de les imiter. Dieu nous fasse la gr\u00e2ce de trouver tout bon en Notre-Seigneur de ce qui n&rsquo;est pas mauvais.\u00bb<\/p>\n<p>Il \u00e9crivit encore \u00e0 un de ses pr\u00eatres qui \u00e9tait en mission, en ces termes: \u00abVous aurez soin, Monsieur, de la direction de ceux qui sont en votre compagnie: et je prie Notre-Seigneur qu&rsquo;il vous donne part \u00e0 son esprit et \u00e0 sa conduite. Entreprenez donc cette sainte \u0153uvre dans cet esprit; honorez la prudence, la pr\u00e9voyance, la douceur et l&rsquo;exactitude de Notre-Seigneur. Vous ferez beaucoup si vous faites observer le r\u00e8glement comme il faut, parce que c&rsquo;est ce qui attire la b\u00e9n\u00e9diction de Dieu sur tout le reste Commencez donc par l&rsquo;exactitude aux heures du lever et du coucher, \u00e0 l&rsquo;oraison, a l&rsquo;office divin, aux autres exercices. \u00d4 Monsieur, que l&rsquo;habitude form\u00e9e de ces choses est un riche tr\u00e9sor, et que le contraire tire d&rsquo;inconv\u00e9nients apr\u00e8s soi ! Pourquoi donc ne mettrez-vous pas peine a vous acquitter de ces devoirs pour Dieu, puisque nous voyons que les personnes du monde observent pour la plupart si exactement l&rsquo;ordre qu&rsquo;elles se sont propos\u00e9 dans leurs affaires? On voit rarement les gens de justice manquer \u00e0 se lever, \u00e0 aller au Palais et en revenir aux heures qui leur sont ordinaires; non plus que les marchands \u00e0 ouvrir et fermer leurs boutiques: il n&rsquo;y a que nous autres eccl\u00e9siastiques qui sommes si amateurs de nos aises, que nous ne marchons que selon le mouvement de nos inclinations.\u00bb<\/p>\n<p>M. Vincent ne recommandait pas seulement l&rsquo;exacte observance du r\u00e8glement dans les maisons de sa Congr\u00e9gation, et dans les missions o\u00f9 les siens travaillaient; mais il voulait encore qu&rsquo;ils fussent gard\u00e9s autant qu&rsquo;il \u00e9tait possible dans les voyages qu&rsquo;ils faisaient; de quoi la plupart de ses pr\u00eatres en peuvent bien rendre t\u00e9moignage. Nous rapporterons seulement ici ce que l&rsquo;un d&rsquo;eux a d\u00e9clar\u00e9 sur ce sujet par \u00e9crit en ces termes: \u00abAyant re\u00e7u ordre de M. Vincent pour aller avec un autre pr\u00eatre de la Compagnie en une province \u00e9loign\u00e9e, il nous retint fort longtemps tous deux dans sa chambre, la veille de notre d\u00e9part sur le soir, nous avertissant de ce que nous avions \u00e0 faire pendant le voyage, qui devait \u00eatre de onze ou douze jours, en compagnie du Messager de Toulouse, qui menait avec lui bon nombre de personnes de toute condition. Entre plusieurs autres choses, il nous en recommanda particuli\u00e8rement quatre. La premi\u00e8re, de ne manquer jamais de faire l&rsquo;oraison mentale, m\u00eame \u00e0 cheval, si nous n&rsquo;avions pas le temps de la faire autrement. La seconde, de c\u00e9l\u00e9brer tous les jours la sainte Messe autant que faire se pourrait. La troisi\u00e8me, de mortifier les yeux par la campagne, et particuli\u00e8rement dans les villes, et la bouche aussi par la sobri\u00e9t\u00e9 dans les repas parmi les gens du monde. La quatri\u00e8me, de faire le cat\u00e9chisme aux serviteurs et servantes des h\u00f4telleries, et surtout aux pauvres.\u00bb<\/p>\n<p>Quoique sa conduite f\u00fbt exacte jusqu&rsquo;aux moindres choses, et qu&rsquo;il se montr\u00e2t ferme pour maintenir cette exactitude, il accompagnait toutefois cette fermet\u00e9 d&rsquo;une grande douceur et suavit\u00e9; imitant en cela la conduite de Dieu m\u00eame, lequel, comme dit le Sage, \u00abatteint fortement \u00e0 ses fins, et dispose suavement toutes choses pour y parvenir.\u00bb C&rsquo;est de quoi le sup\u00e9rieur d&rsquo;une maison de la Congr\u00e9gation a rendu le t\u00e9moignage suivant en ces termes:<\/p>\n<p>\u00abM. Vincent \u00e9tait tr\u00e8s rigoureux pour lui-m\u00eame, et fort exact, mais plein de douceur et de charit\u00e9 pour les autres: il t\u00e2chait de les contenter en tout ce qu&rsquo;il pouvait accorder raisonnablement. Lui ayant demand\u00e9 un jour la permission d&rsquo;aller \u00e0 la ville, il me la refusa, bien qu&rsquo;avec peine, et me dit (quoique je ne dusse point exiger d&rsquo;excuse de sa part, sa seule volont\u00e9 me tenant lieu de loi) que c&rsquo;\u00e9tait parce que plusieurs autres \u00e9taient sortis, et que je pouvais \u00eatre utile \u00e0 la maison. N\u00e9anmoins comme il crut m&rsquo;avoir mortifi\u00e9, \u00e0 cause que je lui avais t\u00e9moign\u00e9 quelque empressement, il m&rsquo;envoya qu\u00e9rir le lendemain, et me pria d&rsquo;aller en ville, o\u00f9 je d\u00e9sirais; car c&rsquo;\u00e9tait son ordinaire de se servir toujours de paroles fort obligeantes, n&#8217;employant point le mot de commandement, ni autres semblables, qui fissent para\u00eetre son pouvoir et son autorit\u00e9; mais usait de pri\u00e8res, et disait: \u00ab\u00a0Je vous prie, Monsieur, ou mon Fr\u00e8re, de faire ceci ou cela\u00a0\u00bb, etc.\u00bb<\/p>\n<p>Il avait coutume de faire venir en sa chambre ceux qu&rsquo;il envoyait en mission ou en voyage, le soir avant leur d\u00e9part; et l\u00e0, il leur parlait en v\u00e9ritable p\u00e8re, et \u00e0 leur retour il les recevait \u00e0 bras ouverts avec une cordiale affection. Voici ce que l&rsquo;un d&rsquo;eux en a dit, et tous les autres pourraient rendre le m\u00eame t\u00e9moignage: \u00abJe ne puis assez admirer la charit\u00e9 et bont\u00e9 de ce grand c\u0153ur. Quand j&rsquo;allais en voyage ou que j&rsquo;en revenais, je me trouvais comme tout embaum\u00e9 de ses embrassements et du cordial accueil qu&rsquo;il me faisait. Ses paroles, toutes pleines d&rsquo;une certaine onction spirituelle, \u00e9taient si suaves, et n\u00e9anmoins si efficaces, qu&rsquo;il faisait faire tout ce qu&rsquo;il voulait sans aucune contrainte. \u00bb<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;il \u00e9tait oblig\u00e9 de refuser quelque chose, il voulait qu&rsquo;on s&rsquo;en aper\u00e7\u00fbt, sans qu&rsquo;il f\u00fbt oblig\u00e9 de le d\u00e9clarer ouvertement, de peur de faire de la peine. Quelqu&rsquo;un des siens l&rsquo;ayant une fois press\u00e9 de consentir \u00e0 quelque chose qu&rsquo;il ne trouvait pas \u00e0 propos, il lui r\u00e9pondit en ces termes: \u00abJe vous prie de m&rsquo;en faire ressouvenir une autre fois.\u00bb<\/p>\n<p>Ecrivant \u00e0 un autre qui portait avec peine le d\u00e9part de quelqu&rsquo;un qui travaillait avec lui: \u00abJe ne doute pas (lui dit-il) que la s\u00e9paration de ce cher compagnon et de ce fid\u00e8le ami ne vous soit sensible: mais souvenez-vous, Monsieur, que Notre-Seigneur se s\u00e9para de sa propre M\u00e8re, et que ses disciples, que le Saint-Esprit avait si parfaitement unis, se s\u00e9par\u00e8rent les uns des autres pour le service de leur divin Ma\u00eetre.\u00bb<\/p>\n<p>Un sup\u00e9rieur se plaignant \u00e0 lui des difficult\u00e9s qu&rsquo;il trouvait en sa charge, et de la peine qu&rsquo;il avait \u00e0 contenter ceux du dedans et du dehors, il lui \u00e9crivit en ces termes: \u00abJe compatis aux peines que vous souffrez; mais vous ne devez pas vous \u00e9tonner des difficult\u00e9s, et encore moins vous laisser abattre: car on en rencontre partout; c&rsquo;est assez que deux hommes demeurent ensemble, pour se donner de l&rsquo;exercice; et quand m\u00eame vous demeureriez seul, vous seriez \u00e0 charge \u00e0 vous-m\u00eame, et vous trouveriez en vous de quoi exercer votre patience: tant il est vrai que notre mis\u00e9rable vie est pleine de croix. Je loue Dieu du bon usage que vous faites des v\u00f4tres, comme je me le persuade. J&rsquo;ai trop reconnu de sagesse et de douceur en votre esprit, pour qu&rsquo;elle vous manque en ces rencontres f\u00e2cheuses. Si vous ne contentez pas tout le monde, il ne faut pas pour cela vous mettre en peine; car Notre-Seigneur lui-m\u00eame ne l&rsquo;a pas fait: combien s&rsquo;en est-il trouv\u00e9, et combien s&rsquo;en trouvera-t-il encore, qui ont trouv\u00e9 \u00e0 redire \u00e0 ses paroles et \u00e0 ses actions ?\u00bb<\/p>\n<p>Il avait aussi cette coutume de pressentir les dispositions des siens pour les emplois difficiles, et pour les lieux \u00e9loign\u00e9s o\u00f9 il avait dessein de les envoyer pour !e service de Dieu. \u00abJe vous \u00e9cris (dit-il \u00e0 un de ses pr\u00eatres) pour savoir l&rsquo;\u00e9tat de votre sant\u00e9, et quel mouvement Dieu vous donnera sur la proposition que je m&rsquo;en vais vous faire. On nous appelle a N. pour un \u00e9tablissement, et dans le dessein d&rsquo;y envoyer quatre ou cinq Missionnaires. Nous avons jet\u00e9 les yeux sur vous pour en prendre la conduite. C&rsquo;est pourquoi, Monsieur, il ne reste sinon de vous \u00e9lever \u00e0 Dieu, pour \u00e9couter ce qu&rsquo;il vous dira sur ce sujet, et je vous prie de me mander aussit\u00f4t votre disposition, tant du corps que de l&rsquo;esprit, pour cette sainte entreprise, suppliant Notre-Seigneur qu&rsquo;il nous fasse \u00e0 tous la gr\u00e2ce de r\u00e9pondre toujours, et en tous lieux, \u00e0 son adorable volont\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p>Il agissait \u00e0 peu pr\u00e8s de m\u00eame envers ceux qui \u00e9taient pr\u00e9sents, mais toujours d&rsquo;une mani\u00e8re diff\u00e9rente, selon la disposition et le naturel de chacun; et pour l&rsquo;ordinaire il proc\u00e9dait d&rsquo;une mani\u00e8re toute gaie et toute cordiale. En voici un exemple. Voulant un jour envoyer un de ses Missionnaires \u00e0 Rome, il lui demanda s&rsquo;il \u00e9tait homme \u00e0 faire un grand voyage pour le service de Dieu, sans lui dire en quel lieu. A quoi celui-ci r\u00e9pondit qu&rsquo;il y \u00e9tait dispos\u00e9.\u00a0 Mais c&rsquo;est hors du royaume, ajouta M. Vincent. \u2014 Il n&rsquo;importe, r\u00e9pliqua l&rsquo;autre. \u2014 Mais il faut passer la mer, dit-il encore.\u2014 Ce m&rsquo;est tout un, r\u00e9pondit le Missionnaire, d&rsquo;aller par terre ou par mer.\u2014 Mais il y a douze cents quarts de lieue loin, dit encore M. Vincent en souriant, le pr\u00e9parant ainsi gaiement \u00e0 faire ce voyage; et il en usait de m\u00eame pour l&rsquo;ordinaire, quoique sous d&rsquo;autres termes, envers tous les siens, pour les disposer plus suavement \u00e0 faire les choses que Dieu demandait d&rsquo;eux pour son service.<\/p>\n<h2><b>Section premi\u00e8re\u00a0: Continuation du m\u00eame sujet<\/b><\/h2>\n<p>La conduite de M. Vincent \u00e9tant telle que nous avons vu en ce chapitre, voici l&rsquo;ordre qu&rsquo;il y tenait. Premi\u00e8rement, il travaillait \u00e0 d\u00e9truire le p\u00e9ch\u00e9, et tous les d\u00e9fauts et d\u00e9r\u00e8glements dans les personnes et dans les maisons d\u00e9pendant de sa conduite. Pour cela il obligeait ceux qui voulaient \u00eatre admis en sa Congr\u00e9gation d&rsquo;entrer dans un s\u00e9minaire interne, \u00e9tabli expr\u00e8s, comme dans une \u00e9cole de vertu, pour extirper les vices et les mauvaises inclinations, par la pratique de l&rsquo;humilit\u00e9, de la mortification, de l&rsquo;ob\u00e9issance, de l&rsquo;oraison, et des autres exercices de la vie spirituelle; et apr\u00e8s qu&rsquo;ils y \u00e9taient demeur\u00e9s le temps n\u00e9cessaire, s&rsquo;il y en avait quelques-uns qui eussent besoin d&rsquo;\u00e9tudier en th\u00e9ologie, ou m\u00eame en philosophie, il les y appliquait; mais craignant que l&rsquo;acquisition de ces sciences ne v\u00eent \u00e0 ralentir leur premi\u00e8re ferveur, ou que le d\u00e9sir immod\u00e9r\u00e9 de savoir et la curiosit\u00e9 ne se m\u00eal\u00e2t dans leurs \u00e9tudes, voici les avis remarquables qu&rsquo;il leur donnait:<\/p>\n<p>\u00ab Le passage du s\u00e9minaire aux \u00e9tudes (disait-il) est un passage tr\u00e8s dangereux, auquel plusieurs font naufrage; et s&rsquo;il y a aucun temps auquel on doive prendre garde \u00e0 soi, c&rsquo;est celui des \u00e9tudes: car il est tr\u00e8s p\u00e9rilleux de passer d&rsquo;une extr\u00e9mit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;autre, comme le verre qui passe de la chaleur du fourneau en un lieu froid court le risque de se casser: et par ainsi il importe grandement de se maintenir dans sa premi\u00e8re ferveur, pour conserver la gr\u00e2ce que l&rsquo;on a re\u00e7ue, et pour emp\u00eacher la nature de prendre le dessus. Si a chaque fois que nous \u00e9clairons notre entendement, nous tachons aussi d&rsquo;\u00e9chauffer notre volont\u00e9, assurons-nous que l&rsquo;\u00e9tude nous servira de moyen pour aller \u00e0 Dieu, et tenons pour une maxime indubitable qu&rsquo;\u00e0 proportion que nous travaillerons \u00e0 la perfection de notre int\u00e9rieur, nous nous rendrons plus capables de produire du fruit envers le prochain. C&rsquo;est pourquoi, en \u00e9tudiant pour servir les \u00e2mes, il faut avoir soin de remplir la sienne de pi\u00e9t\u00e9, aussi bien que de science, et pour cet effet lire des livres bons et utiles, et s&rsquo;abstenir de la lecture de ceux qui ne servent qu&rsquo;\u00e0 contenter la curiosit\u00e9: Car la curiosit\u00e9 est la peste de la vie spirituelle; et c&rsquo;est par la curiosit\u00e9 de nos premiers parents que la mort, la peste, la guerre, la famine et les autres mis\u00e8res sont entr\u00e9es dans le monde; et par cons\u00e9quent nous devons nous en donner de garde comme d&rsquo;une racine de toutes sortes de maux.\u00bb<\/p>\n<p>Il ne bannissait pas seulement de sa Compagnie la curiosit\u00e9, mais il en voulait aussi exclure la sensualit\u00e9. \u00abMalheur (disait-il) \u00e0 celui qui cherche ses satisfactions ! Malheur \u00e0 celui qui fuit les croix ! car il en trouvera de si pesantes qu&rsquo;elles l&rsquo;accableront. Celui qui fait peu d&rsquo;\u00e9tat des mortifications ext\u00e9rieures, disant que les int\u00e9rieures sont beaucoup plus parfaites, fait assez conna\u00eetre qu&rsquo;il n&rsquo;est point mortifi\u00e9, ni int\u00e9rieurement ni ext\u00e9rieurement.\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&rsquo;ai remarqu\u00e9 (disait-il en un autre rencontre) en la plupart de ceux qui font banqueroute \u00e0 leur vocation, du rel\u00e2chement en deux choses.\u00a0 La premi\u00e8re est le lever du matin, auquel ils ne sont point exacts; et la seconde, l&rsquo;immodestie des cheveux, les laissant trop cro\u00eetre, et se portant insensiblement \u00e0 d&rsquo;autres semblables vanit\u00e9s.\u00bb A ce propos il voulait que tous les eccl\u00e9siastiques de sa Congr\u00e9gation portassent les cheveux fort courts; et quand il les voyait \u00e0 quelqu&rsquo;un couvrir tant soit peu le collet, il y portait sa main, et les lui tirait un peu en riant, lui faisant entendre par ce signe qu&rsquo;il se souv\u00eent de les faire couper: ou bien, il le lui disait m\u00eame express\u00e9ment en pr\u00e9sence des autres, parce que ce d\u00e9faut est visible \u00e0 chacun.<\/p>\n<p>Comme il savait que parmi les personnes spirituelles, et surtout dans les Communaut\u00e9s, il y a certains vices qui sont plus \u00e0 craindre que les autres, particuli\u00e8rement l&rsquo;\u00e9mulation et la m\u00e9disance, pour en donner plus d&rsquo;horreur aux siens, il leur disait entre autres choses que \u00ables traits de l&rsquo;envie et de la d\u00e9traction transpercent premi\u00e8rement le c\u0153ur de J\u00e9sus-Christ, avant que d&rsquo;atteindre les personnes \u00e0 qui l&rsquo;on en veut.\u00bb<\/p>\n<p>Il employait encore un autre moyen pour bannir les vices et les d\u00e9r\u00e8glements des maisons et des personnes qui \u00e9taient sous sa conduite: c&rsquo;\u00e9tait la correction fraternelle; mais il assaisonnait ce moyen, qui d&rsquo;ailleurs est un peu amer au go\u00fbt de la nature, avec tant de douceur et de gr\u00e2ce, qu&rsquo;il a v\u00e9rifi\u00e9 en lui la parole du Sage, que \u00ab\u00a0les blessures de celui qui aime sont meilleures et plus d\u00e9sirables que les baisers trompeurs de l&rsquo;ennemi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Pour cet effet il ne faisait pas ordinairement les corrections sur-le-champ, et jamais il ne les faisait par un mouvement de nature; c&rsquo;\u00e9tait toujours par esprit de charit\u00e9, apr\u00e8s y avoir pens\u00e9 devant Dieu, et avoir consid\u00e9r\u00e9 les dispositions de celui qu&rsquo;il voulait corriger, ainsi que les moyens de lui rendre la correction utile et salutaire. Dans cet esprit, ayant une fois \u00e0 donner quelque avertissement \u00e0 une personne assez fautive et assez difficile \u00e0 recevoir correction, il fit trois jours de suite son oraison mentale sur ce sujet, pour demander \u00e0 Dieu plus de lumi\u00e8re, afin de mieux conna\u00eetre de quelle fa\u00e7on il devait agir.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;il faisait quelque avertissement, c&rsquo;\u00e9tait toujours avec une grande bont\u00e9, et n\u00e9anmoins avec fermet\u00e9, m\u00ealant ensemble l&rsquo;huile et le vin, \u00e0 l&rsquo;exemple du bon Samaritain. D&rsquo;ordinaire il y proc\u00e9dait de la sorte:<\/p>\n<p>En premier lieu, il t\u00e9moignait quelque estime de la personne qu&rsquo;il voulait avertir, il la louait m\u00eame de quelque bonne qualit\u00e9 qu&rsquo;il reconnaissait en elle, et par ce moyen il s&rsquo;insinuait dans son c\u0153ur; ensuite, il lui faisait voir sa faute dans toute son \u00e9tendue, exigeant, autant qu&rsquo;il \u00e9tait n\u00e9cessaire, les circonstances de la personne, du lieu, du temps et autres semblables; puis il y apportait le rem\u00e8de: et pour le faire recevoir plus volontiers, il se mettait toujours de la partie, et, selon que l&rsquo;esp\u00e8ce de la faute le requ\u00e9rait, il disait: \u00ab Monsieur, ou mon Fr\u00e8re, nous avons vous et moi besoin de travailler \u00e0 acqu\u00e9rir l&rsquo;humilit\u00e9, de nous exercer \u00e0 la patience, de pratiquer l&rsquo;exactitude\u00bb et ainsi des autres vertus qu&rsquo;il voulait recommander.<\/p>\n<p>Il prenait garde, autant qu&rsquo;il \u00e9tait en lui, de rendre son avertissement non seulement utile, mais aussi en quelque fa\u00e7on agr\u00e9able \u00e0 celui qu&rsquo;il voulait corriger; surtout il usait de toutes les pr\u00e9cautions possibles pour ne d\u00e9couvrir jamais qui lui avait donn\u00e9 avis de la faute; et il e\u00fbt plut\u00f4t omis d&rsquo;avertir le coupable que de lui donner sujet de se d\u00e9fier de quelqu&rsquo;un: tant il \u00e9tait persuad\u00e9 que la paix et l&rsquo;union dans les Communaut\u00e9s \u00e9tait pr\u00e9f\u00e9rables \u00e0 tout autre bien.<\/p>\n<p>Parlant un jour aux siens pour les \u00e9loigner du d\u00e9sir des charges, il leur dit entre autres choses: \u00abQue celui qui conduit les autres est responsable de leurs manquements, s&rsquo;il ne les en avertit quand il le faut, et dans l&rsquo;esprit d&rsquo;humilit\u00e9, de douceur et de charit\u00e9. Que la premi\u00e8re fois qu&rsquo;on avertissait quelqu&rsquo;un, il fallait le faire avec grande douceur et bont\u00e9, et prendre bien son temps; la seconde, avec un peu plus de s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 et plus de gravit\u00e9, qui f\u00fbt n\u00e9anmoins accompagn\u00e9e de douceur, se servant de pri\u00e8res et de remontrances charitables; et enfin la troisi\u00e8me, avec z\u00e8le et fermet\u00e9, t\u00e9moignant m\u00eame au d\u00e9faillant ce qu&rsquo;on sera oblig\u00e9 de faire pour dernier rem\u00e8de.\u00bb<\/p>\n<p>Voulant un jour faire quelque correction \u00e0 un des siens, il lui demanda auparavant s&rsquo;il aurait agr\u00e9able qu&rsquo;il lui f\u00eet un avertissement: \u00e0 quoi l&rsquo;autre r\u00e9pondit qu&rsquo;il y \u00e9tait dispos\u00e9, et cette mani\u00e8re d&rsquo;agir lui gagna enti\u00e8rement le c\u0153ur; et lui demeura si fort dans l&rsquo;esprit, qu&rsquo;il a depuis assur\u00e9 qu&rsquo;elle eut un grand effet sur lui, et que rarement est-il depuis venu \u00e0 retomber dans cette faute, qu&rsquo;il ne se soit souvenu de la pr\u00e9caution de cet avertissement, que ce sage sup\u00e9rieur lui avait fait avec tant de bont\u00e9.<\/p>\n<p>Un Missionnaire \u00e9tant pour le service de Dieu dans un emploi assez dangereux pour lui, et fort difficile pour les personnes avec lesquelles il avait \u00e0 traiter, M. Vincent lui prescrivit prudemment ce qu&rsquo;il avait \u00e0 faire et \u00e0 ne pas faire. Mais au lieu de s&rsquo;arr\u00eater \u00e0 cela, il passa outre plusieurs fois; et Dieu permit que, pour avoir fait ces fautes, il s&rsquo;en trouva en peine. Sur quoi M. Vincent lui fit une paternelle correction, lui faisant voir par l&rsquo;exp\u00e9rience m\u00eame les inconv\u00e9nients qui arrivent d&rsquo;aller contre les ordres de ses sup\u00e9rieurs; et puis il finit sa lettre en ces termes: \u00abJe vous supplie, Monsieur, agr\u00e9ez la simplicit\u00e9 avec laquelle je vous parle, et ne vous en attristez pas, s&rsquo;il vous pla\u00eet; mais faites comme ces bons pilotes qui, se trouvant agit\u00e9s de la temp\u00eate, redoublent leur courage, et tournent la pointe de leurs vaisseaux contre les flots de la mer les plus furieux qui semblent s&rsquo;\u00e9lever pour les engloutir.\u00bb<\/p>\n<p>Le sup\u00e9rieur d&rsquo;une maison n&rsquo;ex\u00e9cutant pas un ordre que M. Vincent lui avait plusieurs fois r\u00e9it\u00e9r\u00e9, qui \u00e9tait d&rsquo;envoyer un pr\u00eatre en une autre maison; il se vit oblig\u00e9 de le presser, et tout ensemble de lui faire conna\u00eetre sa faute; ce qu&rsquo;il fit, mais de la plus douce mani\u00e8re qu&rsquo;il \u00e9tait possible; Car, au lieu de lui \u00e9crire qu&rsquo;en r\u00e9sistant, il r\u00e9sistait \u00e0 l&rsquo;ob\u00e9issance, il lui dit seulement ces mots: \u00ab Il me semble, Monsieur, que j&rsquo;entrevois dans votre retardement l&rsquo;ombre de la d\u00e9sob\u00e9issance.\u00bb<\/p>\n<p>Il corrigeait avec une douce force ceux qu&rsquo;il surprenait en quelque d\u00e9faut; et quand ils s&rsquo;en humiliaient, il les en congratulait, prenant cette humiliation pour un bon signe; et jamais il ne leur reprochait ni remettait devant les yeux une faute dont ils s&rsquo;\u00e9taient d\u00e9j\u00e0 humili\u00e9s.<\/p>\n<p>Un sup\u00e9rieur d&rsquo;une des maisons de sa Congr\u00e9gation, pensant qu&rsquo;on avait \u00e9crit \u00e0 son d\u00e9savantage \u00e0 M. Vincent, le pria de l&rsquo;avertir de ses manquements: mais M. Vincent, voyant qu&rsquo;il soup\u00e7onnait quelqu&rsquo;un sans sujet, l&rsquo;en avertit d&rsquo;une mani\u00e8re extr\u00eamement douce: \u00abVous pouvez penser, dit-il, que si j&rsquo;avais quelque correction \u00e0 vous faire, je vous la ferais tout simplement: Mais gr\u00e2ce \u00e0 Dieu, vous marchez de bon pied, et votre conduite me para\u00eet bien bonne. A ce propos, je vous dirai que je ne me ressouviens pas qu&rsquo;on m&rsquo;ait fait aucun rapport de vous contraire \u00e0 cela. Et quand on le ferait, je vous connais trop bien pour craindre que l&rsquo;on m&rsquo;en fasse accroire. Selon cela, vous devez vous garder du soup\u00e7on, autant que vous pourrez, et aller droit \u00e0 Dieu.\u00bb<\/p>\n<p>Voici comme il avertit un sup\u00e9rieur qui s&rsquo;\u00e9tait plaint \u00e0 lui du d\u00e9portement d&rsquo;un inf\u00e9rieur qui lui parlait avec peu de respect, et l&rsquo;avait choqu\u00e9 en quelque rencontre. La lettre est toute de sa main, et des plus remarquables, contenant de bons avis pour la conduite:<\/p>\n<p>\u00ab Je participe \u00e0 la peine que vous a donn\u00e9 sujet d&rsquo;avoir celui duquel vous m&rsquo;\u00e9crivez. Je veux croire qu&rsquo;il a fait cela bonnement: mais j&rsquo;estime, quand il aura fait r\u00e9flexion sur toutes les circonstances qui se pass\u00e8rent en cette rencontre, qu&rsquo;il verra bien qu&rsquo;il n&rsquo;y faut pas retourner souvent, et que vous aussi, Monsieur, reconna\u00eetrez que c&rsquo;est un petit exercice que Notre-Seigneur vous a envoy\u00e9, pour vous fa\u00e7onner \u00e0 la bonne conduite des personnes qui vous sont commises. Cela vous fera comme entrevoir combien grande a \u00e9t\u00e9 la bont\u00e9 de Notre-Seigneur \u00e0 supporter ses ap\u00f4tres et ses disciples, lorsqu&rsquo;il \u00e9tait sur la terre, et combien il a eu \u00e0 souffrir des bons et des mauvais. Cela m\u00eame vous fera voir que les sup\u00e9riorit\u00e9s ont leurs \u00e9pines, comme les autres conditions, et que les sup\u00e9rieurs qui veulent bien faire leur devoir de parole et d&rsquo;exemple ont beaucoup \u00e0 souffrir de leurs inf\u00e9rieurs, non seulement des discoles, mais encore des meilleurs. Suivant cela, Monsieur, donnons-nous \u00e0 Dieu pour le servir en cette qualit\u00e9, sans pr\u00e9tention d&rsquo;aucune satisfaction du c\u00f4t\u00e9 des hommes. Notre-Seigneur nous en donnera assez, si nous travaillons comme il faut \u00e0 nous rendre plus exacts \u00e0 l&rsquo;observance des r\u00e8gles et \u00e0 l&rsquo;acquisition des vertus propres aux vrais Missionnaires, surtout \u00e0 celles de l&rsquo;humilit\u00e9 et de la mortification.<\/p>\n<p>\u00abEt il me semble, Monsieur, que vous ferez bien de dire \u00e0 ce bon pr\u00eatre, lorsqu&rsquo;il vous fera sa communication, ou en quelque autre rencontre, que vous le priez qu&rsquo;il vous avertisse de vos manquements, puisque dans l&#8217;emploi o\u00f9 vous \u00eates, il ne se peut que vous ne fassiez bien des fautes, non seulement en qualit\u00e9 de sup\u00e9rieur, mais aussi en celle de Missionnaire et de chr\u00e9tien; qu&rsquo;il ne se rebute pas, encore que la nature d&rsquo;abord semble p\u00e2lir ou rougir, ou qu&rsquo;il vous \u00e9chappe quelque parole d&rsquo;impatience; c&rsquo;est ce qui arrive pour l&rsquo;ordinaire dans le premier mouvement aux plus grands saints; l&rsquo;animalit\u00e9 toujours vivante en l&rsquo;homme pr\u00e9venant ainsi la raison, laquelle, aid\u00e9e de la gr\u00e2ce, tire des avantages indicibles des avertissements qu&rsquo;on nous fait. Il me semble, Monsieur, que vous ferez bien aussi de d\u00e9clarer de temps en temps \u00e0 votre famille que non seulement vous trouvez bon d&rsquo;\u00eatre averti par celui de votre maison qui est destin\u00e9 pour vous faire cette charit\u00e9, mais que vous auriez peine s&rsquo;il ne vous avertissait pas, et s&rsquo;il s&rsquo;abstenait d&rsquo;\u00e9crire au Sup\u00e9rieur g\u00e9n\u00e9ral, selon l&rsquo;usage de toutes les Compagnies bien r\u00e9gl\u00e9es: et vous les assurerez que vous ne verrez point les lettres qu&rsquo;ils m&rsquo;\u00e9criront, ni celles que je leur \u00e9crirai. \u00d4 Monsieur, que la mis\u00e8re humaine est grande, et la patience n\u00e9cessaire aux sup\u00e9rieurs! Je finis en me recommandant \u00e0 vos pri\u00e8res, que je vous prie d&rsquo;offrir \u00e0 Dieu, afin qu&rsquo;il me pardonne les fautes incomparables que je commets tous les jours dans la qualit\u00e9 que j&rsquo;ai, qui en suis le plus indigne de tous les hommes, et pire que Judas envers Notre-Seigneur.\u00bb<\/p>\n<p>Un autre sup\u00e9rieur, peu satisfait de quelques-uns de ceux qu&rsquo;il avait en charge, ayant \u00e9crit \u00e0 M. Vincent qu&rsquo;il aimerait mieux conduire des b\u00eates que des hommes; Ce saint homme lui fit une r\u00e9ponse aussi judicieuse que cette expression \u00e9tait indiscr\u00e8te: \u00abCe que vous me mandez (lui dit-il) souffre explication: car ce que vous dites est vrai en ceux qui veulent que tout ploie sous eux, que rien ne leur r\u00e9siste, que tout aille selon leur sens; qu&rsquo;on leur ob\u00e9isse sans r\u00e9plique ni retardement, et, par mani\u00e8re de dire, qu&rsquo;on les adore; mais cela n&rsquo;est pas en ceux qui aiment la contradiction et le m\u00e9pris, qui se regardent serviteurs des autres, qui conduisent en la vue de la conduite de Notre-Seigneur, lequel supportait de sa Compagnie la rusticit\u00e9, l&rsquo;\u00e9mulation, le peu de foi, etc., et qui disait qu&rsquo;il \u00e9tait venu pour servir, et non pour \u00eatre servi. Je sais, Monsieur, que gr\u00e2ce \u00e0 Dieu, ce m\u00eame Seigneur vous fait agir avec humilit\u00e9, support, douceur et patience, et que vous n&rsquo;avez us\u00e9 de ce terme que pour mieux exprimer votre peine, et me persuader votre d\u00e9charge. Aussi t\u00e2cherons-nous d&rsquo;envoyer quelqu&rsquo;un \u00e0 votre place.\u00bb<\/p>\n<p>Ce sup\u00e9rieur, qui \u00e9tait un bon serviteur de Dieu, trouva cette r\u00e9ponse de son p\u00e8re si \u00e0 propos, qu&rsquo;il lui r\u00e9partit: \u00abJ&rsquo;ai admir\u00e9 et j&rsquo;admire votre r\u00e9ponse aussi belle qu&rsquo;\u00e9nergique; je la ch\u00e9ris, je la respecte, je me l&rsquo;applique, etc.\u00bb M. Vincent ayant envoy\u00e9 quelqu&rsquo;un pour le relever de sa charge, lui \u00e9crivit: \u00abNous envoyons un tel en votre place, apr\u00e8s les instances que vous nous en avez faites: j&rsquo;esp\u00e8re que la famille verra en vos exemples la soumission et la confiance que chacun doit \u00e0 son sup\u00e9rieur.\u00bb Il lui mandait cela, parce qu&rsquo;il devait encore demeurer en la m\u00eame maison. Et il est \u00e0 remarquer que, retirant de charge les sup\u00e9rieurs, il les laissait assez souvent inf\u00e9rieurs dans la m\u00eame famille, pour les exercer \u00e0 une plus parfaite humilit\u00e9 et ob\u00e9issance.<\/p>\n<p>Un pr\u00eatre de la Mission, r\u00e9gent dans un s\u00e9minaire, \u00e9tait fort honn\u00eate, pieux et fort z\u00e9l\u00e9; mais il avait naturellement un esprit un peu aigre, et qui pour cela ne traitait pas les s\u00e9minaristes avec toute la douceur convenable, donna sujet a M. Vincent de lui \u00e9crire la lettre suivante: \u00abJe crois (lui dit-il) ce que vous me mandez, plus que les choses m\u00eames que je vois; et j&rsquo;ai trop de preuves de votre affection \u00e0 procurer le bien du s\u00e9minaire pour la r\u00e9voquer en doute. Cela fait que je suspends mon jugement sur les plaintes qu&rsquo;on m&rsquo;a faites de votre conduite trop s\u00e8che, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que vous m&rsquo;ayez vous-m\u00eame mand\u00e9 ce qui en est. Cependant, je vous prie de faire r\u00e9flexion sur votre fa\u00e7on d&rsquo;agir, et de vous donner \u00e0 Dieu pour corriger avec sa gr\u00e2ce ce que vous y trouverez de mal gracieux: car outre que sa divine Majest\u00e9 en est offens\u00e9e, quoique vous ayez une bonne intention, il en arrive encore d&rsquo;autres inconv\u00e9nients. Le premier est que ces Messieurs qui sortent mal contents du s\u00e9minaire peuvent se d\u00e9go\u00fbter de la vertu, tomber dans le vice, et se perdre pour \u00eatre sortis trop t\u00f4t de cette sainte \u00e9cole, faute d&rsquo;y avoir \u00e9t\u00e9 trait\u00e9s doucement. Le second est qu&rsquo;ils d\u00e9crient le s\u00e9minaire, emp\u00eachent que d&rsquo;autres n&rsquo;y entrent, qui sans cela y viendraient, et y recevraient les instructions et les gr\u00e2ces convenables \u00e0 leur vocation. Et en troisi\u00e8me lieu, la mauvaise r\u00e9putation d&rsquo;une maison particuli\u00e8re tombe sur la petite Compagnie, laquelle, perdant une partie de sa bonne odeur, re\u00e7oit un notable pr\u00e9judice au progr\u00e8s de ses fonctions, et voit diminuer le bien qu&rsquo;il a plu \u00e0 Dieu faire par elle.<\/p>\n<p>\u00abSi vous dites que vous n&rsquo;avez point remarqu\u00e9 ces d\u00e9fauts en vous, c&rsquo;est un signe que vous avez bien peu d&rsquo;humilit\u00e9: car si vous en aviez autant que Notre-Seigneur en demande d&rsquo;un pr\u00eatre de la Mission, vous vous r\u00e9puteriez le plus imparfait de tous, et vous vous estimeriez coupable de ces choses, et attribueriez \u00e0 quelque secret aveuglement de ne pas voir ce que les autres voient, surtout depuis que vous avez \u00e9t\u00e9 averti. \u00abEt \u00e0 propos d&rsquo;avertissement, on m&rsquo;a encore mand\u00e9 que vous avez peine \u00e0 souffrir qu&rsquo;on vous en fasse. Si cela est, \u00f4 Monsieur ! que votre \u00e9tat est \u00e0 craindre, et qu&rsquo;il est \u00e9loign\u00e9 de celui des saints, qui se sont avilis devant le monde, et r\u00e9jouis quand on leur a montr\u00e9 les petites taches qui \u00e9taient en eux. C&rsquo;est mal imiter le Saint des Saints, J\u00e9sus-Christ, qui a permis qu&rsquo;on lui ait reproch\u00e9 publiquement le mal qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas fait, et qui n&rsquo;a pas dit un mot pour se mettre \u00e0 couvert de cette confusion. Apprenons de lui, Monsieur, \u00e0 \u00eatre doux et humbles de c\u0153ur. Ce sont !es vertus que vous et moi lui devons demander incessamment, auxquelles nous devons faire attention particuli\u00e8re, pour ne nous pas laisser emporter aux passions contraires, qui d\u00e9truisent d&rsquo;une main l&rsquo;\u00e9difice spirituel que l&rsquo;autre b\u00e2tit. Plaise \u00e0 ce m\u00eame Seigneur de nous \u00e9clairer de son esprit, pour voir les t\u00e9n\u00e8bres du n\u00f4tre et pour le soumettre \u00e0 ceux qu&rsquo;il a propos\u00e9s pour nous conduire, et de nous animer de sa douceur infinie, afin qu&rsquo;elle se r\u00e9pande sur nos paroles et sur nos actions, pour \u00eatre agr\u00e9ables et utiles au prochain.\u00bb<\/p>\n<p>Parlant un jour \u00e0 sa Communaut\u00e9 sur le m\u00eame sujet, et lui donnant un avertissement de tr\u00e8s grande importance, avec son humilit\u00e9 ordinaire: \u00abJe d\u00e9clare, dit-il, que ceux qui remarquent des d\u00e9fauts qui vont \u00e0 la ruine et au d\u00e9r\u00e8glement de la Compagnie, et qui n&rsquo;en avertissent pas, sont coupables de la ruine et du d\u00e9r\u00e8glement de la m\u00eame Compagnie. Suivant cela, je dois trouver bon d&rsquo;\u00eatre moi-m\u00eame averti; en sorte que si je ne me corrigeais pas de quelque d\u00e9faut scandaleux qui apport\u00e2t d\u00e9sordre et destruction \u00e0 la Congr\u00e9gation, ou bien si j&rsquo;enseignais ou soutenais quelque chose contraire \u00e0 la doctrine de l&rsquo;\u00c9glise, la Congr\u00e9gation assembl\u00e9e me devrait d\u00e9poser, et puis chasser.\u00bb<\/p>\n<p>Une autre fois r\u00e9pondant \u00e0 un sup\u00e9rieur d&rsquo;une de ses maisons touchant les avertissements qu&rsquo;il pensait \u00eatre oblig\u00e9 de faire devant la Communaut\u00e9: \u00abEn deux ou trois cas (lui dit-il) l&rsquo;on doit avertir la Communaut\u00e9 de la faute d&rsquo;un seul: premi\u00e8rement, quand le mal est si inv\u00e9t\u00e9r\u00e9 en celui qui en est coupable, que l&rsquo;on juge qu&rsquo;un avertissement particulier lui serait inutile: et c&rsquo;est pour cette raison que Notre-Seigneur avertit Judas en la pr\u00e9sence des autres ap\u00f4tres, en termes couverts, disant qu&rsquo;un de ceux qui mettaient la main au plat avec lui le devait trahir. Secondement, quand ce sont des esprits faibles qui ne peuvent porter une correction, pour douce qu&rsquo;elle soit, bien qu&rsquo;au reste ils soient bons: car avec cette bont\u00e9 qu&rsquo;ils ont, une recommandation en g\u00e9n\u00e9ral, sans les nommer, leur suffit pour les redresser. Et en troisi\u00e8me lieu, lorsqu&rsquo;il y a danger que d&rsquo;autres se laissent aller \u00e0 la m\u00eame faute, si on ne la reprend. Hors de ces cas j&rsquo;estime que l&rsquo;avertissement se doit faire \u00e0 la personne seule.<\/p>\n<p>\u00abQuant aux fautes qui se commettent \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du sup\u00e9rieur, il est bien vrai qu&rsquo;il en doit avertir l&rsquo;inf\u00e9rieur; mais en observant deux ou trois choses: premi\u00e8rement, que ce ne soit jamais sur-le-champ sans quelque n\u00e9cessit\u00e9 particuli\u00e8re; secondement, que ce soit doucement et \u00e0 propos; troisi\u00e8mement, que ce soit par forme de raisonnement, lui repr\u00e9sentant les inconv\u00e9nients de sa faute, et cela d&rsquo;une telle mani\u00e8re qu&rsquo;il puisse conna\u00eetre que le sup\u00e9rieur ne lui fait pas cet avertissement par humeur ni parce que la chose le regarde, mais pour son bien et pour celui de la Communaut\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p>M. Vincent ne se contentait pas de rem\u00e9dier au vice et aux d\u00e9fauts des maisons et des personnes qui \u00e9taient sous sa conduite, mais il faisait tous ses efforts pour y \u00e9tablir la perfection et la plus exacte r\u00e9gularit\u00e9. Pour cela, le premier et le plus efficace moyen qu&rsquo;il y employait \u00e9tait le bon exemple qu&rsquo;il y donnait lui-m\u00eame, se rendant imitateur de son divin Ma\u00eetre, lequel, comme dit le saint \u00c9vangile, commen\u00e7a premi\u00e8rement \u00e0 faire, et puis se mit \u00e0 enseigner. Et en effet, ce sage et z\u00e9l\u00e9 sup\u00e9rieur \u00e9tait si exact aux exercices de sa Communaut\u00e9, et particuli\u00e8rement \u00e0 l&rsquo;oraison du matin, qu&rsquo;il se levait comme les autres \u00e0 quatre heures, quoiqu&rsquo;il e\u00fbt fort peu repos\u00e9 la nuit, pour avoir \u00e9t\u00e9 incommod\u00e9 de la fi\u00e8vre, ou pour quelqu&rsquo;autre emp\u00eachement; m\u00eame les jours auxquels il devait \u00eatre saign\u00e9, ou prendre m\u00e9decine, et le lendemain de ces jours-l\u00e0 jusque dans sa vieillesse, il ne se rel\u00e2chait en rien et ne laissait pas de se trouver \u00e0 l&rsquo;oraison avec les autres. On ne saurait croire combien les exemples de ferveur et d&rsquo;exactitude de ce charitable p\u00e8re avaient de force sur ses enfants, pour les porter \u00e0 agir de m\u00eame, \u00e0 son imitation; et l&rsquo;on peut dire que son exemple a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;une des causes les plus efficaces de ce bel ordre qu&rsquo;on a toujours vu et admir\u00e9 dans la maison de Saint-Lazare, depuis que les pr\u00eatres de la Mission y ont \u00e9t\u00e9 \u00e9tablis, et qui a donn\u00e9 tant d&rsquo;\u00e9dification aux personnes du dehors. Il voulait aussi que les sup\u00e9rieurs fussent toujours les plus exacts \u00e0 observer le r\u00e8glement, et qu&rsquo;ils se trouvassent des premiers aux exercices de la Communaut\u00e9, autant que leur sant\u00e9 et leurs occupations le pourraient permettre. Il disait sur ce sujet, parlant des pr\u00eatres de sa Congr\u00e9gation, \u00abQue ceux qui n&rsquo;\u00e9taient point dans cette exactitude, particuli\u00e8rement \u00e0 se lever le matin, et \u00e0 faire leur oraison au lieu et au temps que les autres la font, quoiqu&rsquo;ils eussent d&rsquo;ailleurs beaucoup de talents et de capacit\u00e9 pour la conduite, n&rsquo;\u00e9taient pourtant point propres pour \u00eatre sup\u00e9rieurs des maisons, ni directeurs des s\u00e9minaires.\u00bb Et il ajoutait \u00abque quand il s&rsquo;agit d&rsquo;\u00e9tablir des sup\u00e9rieurs, on doit bien prendre garde si ceux qu&rsquo;on choisit pour ces offices sont r\u00e9guliers et exemplaires, parce qu&rsquo;autrement il leur manquerait une des principales qualit\u00e9s requises en ceux qui sont charg\u00e9s de la conduite des autres.\u00bb<\/p>\n<p>Voici ce qu&rsquo;il \u00e9crivit un jour sur ce m\u00eame sujet au sup\u00e9rieur d&rsquo;un s\u00e9minaire, pour lui faire conna\u00eetre de quelle fa\u00e7on il devait se comporter envers les eccl\u00e9siastiques qui \u00e9taient sous sa charge: \u00abJe loue Dieu, lui dit-il, du nombre des eccl\u00e9siastiques que M. l&rsquo;\u00e9v\u00eaque de N. vous envoie: vous n&rsquo;en manquerez pas si vous prenez la peine de les \u00e9lever dans le v\u00e9ritable esprit de leur condition, qui consiste particuli\u00e8rement en la vie int\u00e9rieure, et en la pratique de l&rsquo;oraison et des vertus; car ce n&rsquo;est pas assez de leur montrer le chant, les c\u00e9r\u00e9monies, et un peu de morale; le principal est de les former \u00e0 la solide pi\u00e9t\u00e9 et d\u00e9votion. Et pour cela, Monsieur, nous en devons \u00eatre les premiers remplis, car il serait presque inutile de leur en donner l&rsquo;instruction, et non pas l&rsquo;exemple. Nous devons \u00eatre des bassins remplis, pour faire \u00e9couler nos eaux sans nous \u00e9puiser; et nous devons poss\u00e9der cet esprit dont nous voulons qu&rsquo;ils soient anim\u00e9s: car nul ne peut donner ce qu&rsquo;il n&rsquo;a pas. Demandons-le donc bien \u00e0 Notre-Seigneur, et donnons-nous \u00e0 lui, pour nous \u00e9tudier \u00e0 conformer notre conduite et nos actions aux siennes: alors votre s\u00e9minaire r\u00e9pandra une suavit\u00e9 dedans et dehors le dioc\u00e8se, qui le fera multiplier en nombre et en b\u00e9n\u00e9dictions; et au contraire, ce serait un grand emp\u00eachement \u00e0 ce bien-l\u00e0 de vouloir agir en ma\u00eetres envers ceux qui sont sous notre charge, ou de les n\u00e9gliger, ou mal \u00e9difier: ce qui arriverait, si nous voulions trop nous polir et nous ajuster, nous bien traiter, nous faire consid\u00e9rer et honorer, nous divertir, nous \u00e9pargner, et nous communiquer par trop au dehors. Il faut \u00eatre ferme, et non pas rude dans la conduite, et \u00e9viter une douceur fade qui ne sert \u00e0 rien. Nous apprendrons de Notre-Seigneur comme la n\u00f4tre doit \u00eatre toujours accompagn\u00e9e d&rsquo;humilit\u00e9 et de gr\u00e2ce, pour lui attirer les c\u0153urs, et n&rsquo;en d\u00e9go\u00fbter aucun.\u00bb<\/p>\n<p>\u00c9crivant a un autre sup\u00e9rieur, il lui dit: \u00abMa grande esp\u00e9rance est que vous contribuerez beaucoup, avec la gr\u00e2ce de Dieu, \u00e0 sauver ces peuples, et que vos exemples serviront \u00e0 vos confr\u00e8res pour s&rsquo;affectionner \u00e0 cette bonne \u0153uvre, et pour s&rsquo;y appliquer aux lieux, aux temps et en la mani\u00e8re qui leur sera prescrite par vous, qui consulterez Dieu comme un autre Mo\u00efse, et qui recevrez de lui la loi pour la donner \u00e0 ceux que vous conduirez. Souvenez-vous que la conduite de ce saint patriarche \u00e9tait douce, patiente, supportante, humble et charitable; et qu&rsquo;en celle de Notre-Seigneur ces vertus ont paru en leur perfection, afin que nous nous y conformions.<i>\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Le sup\u00e9rieur d&rsquo;une de ses maisons lui ayant \u00e9crit pour lui demander que sa charge f\u00fbt remise \u00e0 un autre, il lui fit cette r\u00e9ponse: \u00abPour la d\u00e9charge (lui dit-il) que vous demandez, je vous prie de n&rsquo;y pas penser, mais d&rsquo;esp\u00e9rer que, sous les cendres de cette humilit\u00e9 qui vous fait d\u00e9sirer de vous soumettre \u00e0 un autre, est cach\u00e9 l&rsquo;esprit de Notre-Seigneur, qui sera lui-m\u00eame la direction de votre conduite, votre force en votre faiblesse, votre science en vos doutes, et votre vertu en vos besoins. De votre c\u00f4t\u00e9, Monsieur, donnez-vous \u00e0 lui pour n&rsquo;\u00eatre \u00e0 peine \u00e0 personne, pour traiter un chacun avec douceur et respect, pour user toujours de pri\u00e8res et de paroles amiables, et jamais de mots rudes ou imp\u00e9rieux: rien n&rsquo;\u00e9tant si capable de gagner les c\u0153urs que cette mani\u00e8re d&rsquo;agir humble et suave, ni par cons\u00e9quent de vous faire parvenir \u00e0 vos fins, qui sont que Dieu soit servi, et les \u00e2mes sanctifi\u00e9es.\u00bb<\/p>\n<p>\u00c9crivant a un autre sur le m\u00eame sujet: \u00abTant s&rsquo;en faut (lui dit-il) que les raisons que vous apportez pour vous exempter de la sup\u00e9riorit\u00e9 nous fassent jeter les yeux sur un autre, qu&rsquo;elles nous confirment plut\u00f4t dans la r\u00e9solution de vous la donner. La vue que vous avez de vos d\u00e9fauts et de votre incapacit\u00e9 se doit employer pour vous humilier, et non pour vous d\u00e9courager. Notre-Seigneur a assez de vertu et de suffisance pour lui et pour vous: laissez-le donc agir, et ne doutez point que si vous demeurez dans les humbles sentiments dans lesquels vous \u00eates, et dans une humble confiance en lui, sa conduite ne sanctifie la v\u00f4tre. J&rsquo;esp\u00e8re bien de sa bont\u00e9, et du bon usage que vous faites de ses gr\u00e2ces, qu&rsquo;il en sera ainsi. Dans cette esp\u00e9rance je vous envoie la lettre qui vous constitue sup\u00e9rieur de votre communaut\u00e9: vous lui en pourrez faire lecture afin qu&rsquo;elle vous regarde d\u00e9sormais en Notre-Seigneur, et Notre-Seigneur en vous, ainsi que je l&rsquo;en prie.\u00bb<\/p>\n<p>Avant que de finir ce chapitre, nous ins\u00e9rerons encore ici l&rsquo;extrait d&rsquo;une lettre de M. Vincent \u00e0 une Fille de la Charit\u00e9, qui contient quelques avis dignes de remarque touchant sa conduite, pour l&rsquo;entr\u00e9e de celles qui \u00e9taient re\u00e7ues en la Compagnie de ces bonnes Filles, ou qui en sortaient.<\/p>\n<p>\u00ab La r\u00e9ponse, lui dit-il, que vous ferez \u00e0 cette bonne fille, laquelle pour entrer en votre Compagnie veut \u00eatre assur\u00e9e pour sa vie, est de lui dire que cela ne se peut; qu&rsquo;on n&rsquo;a pas encore donn\u00e9 cette assurance \u00e0 aucune, et qu&rsquo;on ne la donnera \u00e0 personne, de crainte que quelques-unes se rel\u00e2chant aux exercices, ne deviennent scandaleuses, et se rendent indignes de la gr\u00e2ce de leur vocation: car si ce malheur arrivait \u00e0 quelque esprit mal fait, ne serait-il pas raisonnable de retrancher ce membre gangren\u00e9, afin qu&rsquo;il ne g\u00e2t\u00e2t pas les autres? Vous savez, n\u00e9anmoins, ma S\u0153ur, que l&rsquo;on ne met personne dehors, que rarement, et seulement pour des choses notables, et jamais pour des manquements communs, ni m\u00eame extraordinaires, s&rsquo;ils ne sont fr\u00e9quents et consid\u00e9rables; encore le fait-on le plus tard qu&rsquo;on peut, et apr\u00e8s avoir longtemps support\u00e9 les chutes d&rsquo;une telle personne, et employ\u00e9 vainement les rem\u00e8des propres \u00e0 sa correction. On use surtout de cette patience et charit\u00e9 envers celles qui ne sont pas tout \u00e0 fait nouvelles, et encore plus envers les anciennes: de sorte que s&rsquo;il en sort quelques-unes, c&rsquo;est que ce sont elles-m\u00eames qui s&rsquo;en vont, ou par l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 d&rsquo;esprit, ou parce qu&rsquo;ayant \u00e9t\u00e9 l\u00e2ches et ti\u00e8des au service de Dieu, Dieu m\u00eame les vomit et les rejette avant que les sup\u00e9rieurs pensent \u00e0 les renvoyer. De dire que celles qui sont fid\u00e8les \u00e0 Dieu, et soumises \u00e0 la sainte ob\u00e9issance, sortent de la Compagnie, c&rsquo;est ce qui n&rsquo;arrive pas, gr\u00e2ce \u00e0 Dieu, ni \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de celles qui se portent bien, ni envers celles qui sont infirmes. On fait ce qu&rsquo;on peut pour les conserver toutes, et on prend tous les soins possibles des unes et des autres, jusques \u00e0 la mort. Si donc cette bonne fille se veut r\u00e9soudre d&rsquo;entrer chez vous, et d&rsquo;y mourir, elle y sera trait\u00e9e de m\u00eame avec grande charit\u00e9. Mais dites-lui, s&rsquo;il vous pla\u00eet, que ce sera \u00e0 elle d&rsquo;assurer sa vocation par bonnes \u0153uvres, selon le conseil de l&rsquo;ap\u00f4tre saint Pierre; et pour cela, qu&rsquo;elle se doit appuyer en Dieu seul, et esp\u00e9rer de lui la gr\u00e2ce de la pers\u00e9v\u00e9rance. Que si elle en veut \u00eatre assur\u00e9e de la part des hommes, il y a apparence qu&rsquo;elle cherche autre chose que Dieu; il la faut laisser l\u00e0, et ne s&rsquo;en plus mettre en peine.\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chapitre XXIV\u00a0: La conduite de M. Vincent La conduite de M. 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