{"id":106177,"date":"2013-03-14T12:19:43","date_gmt":"2013-03-14T11:19:43","guid":{"rendered":"http:\/\/vincentiens.org\/?p=106177"},"modified":"2013-03-14T12:19:43","modified_gmt":"2013-03-14T11:19:43","slug":"la-vie-du-venerable-serviteur-de-dieu-vincent-de-paul-livre-second-chapitre-i-section-vii","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/vincentians.com\/fr\/la-vie-du-venerable-serviteur-de-dieu-vincent-de-paul-livre-second-chapitre-i-section-vii\/","title":{"rendered":"La vie du v\u00e9n\u00e9rable serviteur de Dieu Vincent de Paul, Livre second, Chapitre I, Section VII"},"content":{"rendered":"<h2><b>SECTION VII\u00a0: <\/b>De ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 de plus remarquable dans les missions de Barbarie<\/h2>\n<p>Quoique les missions faites par la conduite et par les ordres de M. Vincent dans la France, dans l&rsquo;Italie et dans les autres provinces circonvoisines aient \u00e9t\u00e9 accompagn\u00e9es de tr\u00e8s grandes b\u00e9n\u00e9dictions, comme nous avons vu dans les sections pr\u00e9c\u00e9dentes; il faut n\u00e9anmoins avouer que celles des provinces plus \u00e9loign\u00e9es lui ayant co\u00fbt\u00e9 plus cher ont aussi rapport\u00e9 des fruits, sinon plus abondants, au moins plus pr\u00e9cieux et plus exquis; et que ces terres \u00e9trang\u00e8res et sauvages ont re\u00e7u une particuli\u00e8re fertilit\u00e9 depuis qu&rsquo;elles ont \u00e9t\u00e9 arros\u00e9es, non seulement des sueurs, mais en quelque fa\u00e7on du sang de ces missionnaires: plusieurs d&rsquo;entre eux y ayant consum\u00e9 leur vie dans l&rsquo;exc\u00e8s des travaux auxquels ils se sont expos\u00e9s pour le service de J\u00e9sus-Christ. C&rsquo;\u00e9tait aussi un des plus ardents souhaits de ce digne p\u00e8re et instructeur des Missionnaires que d&rsquo;aller pr\u00eacher J\u00e9sus-Christ aux infid\u00e8les et de s&rsquo;exposer au martyre pour la confession de son saint nom, s&rsquo;il eut pu le faire sans manquer aux autres obligations que la Providence divine lui avait impos\u00e9es. <i>Ah! mis\u00e9rable que je suis!\u00a0 (<\/i>disait-il quelquefois dans l&rsquo;ardeur de son z\u00e8le), <i>je me suis rendu indigne, par mes p\u00e9ch\u00e9s, d&rsquo;aller rendre service \u00e0 Dieu parmi les peuples qui ne le connaissent point. <\/i>Et parlant sur ce sujet \u00e0 ceux de sa Compagnie: <i>Qu&rsquo;heureuse, \u00f4<\/i> <i>qu&rsquo;heureuse,<\/i> leur disait-il, <i>est la condition d&rsquo;un Missionnaire qui n&rsquo;a point d&rsquo;autres bornes de ses missions et de ses travaux pour J\u00e9sus-Christ que toute la terre habitable! Pourquoi donc nous restreindre \u00e0 un point et nous prescrire des limites, puisque Dieu nous a donn\u00e9 une telle \u00e9tendue pour exercer notre z\u00e8le ?<\/i><\/p>\n<p>Il t\u00e9moignait une v\u00e9n\u00e9ration toute singuli\u00e8re envers saint Fran\u00e7ois Xavier qui avait port\u00e9 ses travaux jusqu&rsquo;aux derni\u00e8res extr\u00e9mit\u00e9s des Indes, avec tant de courage et de b\u00e9n\u00e9dictions. Il honorait tr\u00e8s particuli\u00e8rement les ouvriers \u00e9vang\u00e9liques de la Compagnie de ce grand saint et de tons les autres ordres religieux qui \u00e9taient employ\u00e9s dans les missions des provinces \u00e9trang\u00e8res; et quand quelques-uns en \u00e9taient de retour, et qu&rsquo;ils le venaient visiter \u00e0 Saint-Lazare, il faisait assembler la communaut\u00e9 en leur pr\u00e9sence pour leur entendre rapporter le succ\u00e8s de leurs saints travaux afin d&rsquo;animer ses missionnaires \u00e0 imiter leur z\u00e8le. Et, pour cela aussi, il faisait lire au r\u00e9fectoire leurs relations imprim\u00e9es et contribuait m\u00eame en tout ce qu&rsquo;il pouvait pour le bien et le progr\u00e8s de leurs missions parmi les infid\u00e8les, comme nous verrons ci-apr\u00e8s. Mais reconnaissant que, suivant la parole de J\u00e9sus-Christ dans l&rsquo;\u00c9vangile, la moisson des \u00e2mes \u00e9tait tr\u00e8s grande dans ces r\u00e9gions \u00e9trang\u00e8res et barbares et que le nombre des ouvriers \u00e9tait encore bien petit, cela le porta \u00e0 s&rsquo;offrir \u00e0 J\u00e9sus-Christ avec tous les siens pour aller travailler \u00e0 l&rsquo;instruction des pauvres et des \u00e2mes les plus d\u00e9laiss\u00e9es, non seulement dans les provinces chr\u00e9tiennes, mais encore parmi les nations infid\u00e8les et barbares. Il inspirait dans tous les sujets de sa Compagnie ce m\u00eame z\u00e8le et cette m\u00eame disposition; et quand quelques-uns s&rsquo;offraient d&rsquo;y aller, il se conjouissait avec eux de la gr\u00e2ce que Dieu leur faisait de leur donner ce courage. N\u00e9anmoins, il n&rsquo;a jamais voulu s&rsquo;avancer d&rsquo;envoyer aucun des siens en ces missions \u00e9trang\u00e8res sans ordre, pour se tenir toujours \u00e0 sa grande maxime, qui \u00e9tait de ne s&rsquo;ing\u00e9rer jamais par soi-m\u00eame, et de ne point pr\u00e9venir mais de suivre simplement la conduite de la divine Providence.<\/p>\n<p>Ayant donc maintenant \u00e0 parler des missions faites par l&rsquo;ordre de M. Vincent dans les provinces plus \u00e9loign\u00e9es, et parmi les infid\u00e8les, h\u00e9r\u00e9tiques et autres ennemis de notre religion, nous commencerons en cette section par celles qui ont \u00e9t\u00e9 faites en Barbarie, ou nous verrons combien les Missionnaires ont travaill\u00e9 et souffert pour servir J\u00e9sus-Christ en la personne des pauvres esclaves chr\u00e9tiens. Et dans les sections suivantes nous rapporterons quelque chose de ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 de plus m\u00e9morable dans les autres missions \u00e9trang\u00e8res.<\/p>\n<h3><b>\u00a7 I. \u2014 Commencement des missions de Tunis et d&rsquo;Alger en Barbarie.<\/b><\/h3>\n<p>L&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esclavage dans lequel Dieu permit que M. Vincent tomb\u00e2t en l&rsquo;ann\u00e9e 1605, comme il a \u00e9t\u00e9 dit dans le premier livre, lui ayant fait conna\u00eetre par sa propre exp\u00e9rience les grands maux que les esclaves souffrent en leur corps et les dangers encore plus grands o\u00f9 ils sont de perdre leurs \u00e2mes, lui en avait toujours laiss\u00e9 dans le c\u0153ur un tr\u00e8s grand sentiment de compassion. Et voyant en eux une image bien expresse de la mis\u00e8re humaine qui a convi\u00e9 le Fils de Dieu \u00e0 descendre du ciel pour consoler et affranchir les hommes esclaves du p\u00e9ch\u00e9 et de Satan, il y reconnaissait aussi une belle occasion d&rsquo;imiter cet adorable Sauveur en visitant, consolant, assistant ces pauvres captifs abandonn\u00e9s: il en concevait alors de grands d\u00e9sirs, et son c\u0153ur \u00e9tait continuellement press\u00e9 par la charit\u00e9 dont il \u00e9tait rempli. mais suivant sa maxime ordinaire, il attendait les ordres de la providence de Dieu pour s&rsquo;appliquer \u00e0 cette sainte \u0153uvre, priant Dieu qu&rsquo;il lui f\u00eet conna\u00eetre sa volont\u00e9 et qu&rsquo;il lui donn\u00e2t la gr\u00e2ce et les moyens d&rsquo;ex\u00e9cuter ce qui lui serait en cela le plus agr\u00e9able. Ce ne fut pas en vain: car, environ l&rsquo;an 1642, Dieu donna mouvement au feu Roi Louis XIII, de tr\u00e8s glorieuse m\u00e9moire, de faire assister ces pauvres esclaves. Sa Majest\u00e9 jeta les yeux sur M. Vincent, comme le jugeant tr\u00e8s capable pour s&rsquo;acquitter dignement de cette charit\u00e9, et lui ordonna d&rsquo;envoyer quelques-uns de ses pr\u00eatres en Barbarie pour l&rsquo;assistance corporelle et spirituelle de ces pauvres captifs. Pour cet effet, on lui mit entre les mains neuf ou dix mille livres. Dieu sait de quel c\u0153ur ce charitable pr\u00eatre re\u00e7ut cette commission, lui qui demandait incessamment \u00e0 Dieu qu&rsquo;il lui pl\u00fbt de rem\u00e9dier et pourvoir aux besoins de ces pauvres afflig\u00e9s.<\/p>\n<p>Il se mit donc des lors \u00e0 penser aux moyens d&rsquo;ex\u00e9cuter cette sainte entreprise, qui n&rsquo;\u00e9tait pas sans grande difficult\u00e9, parce que les Turcs ne souffrent pas volontiers des pr\u00eatres chr\u00e9tiens parmi eux, s&rsquo;ils ne sont esclaves. Il se souvint que par les trait\u00e9s faits entre la France et le Grand-Seigneur pour la libert\u00e9 du commerce, il est permis au roi tr\u00e8s chr\u00e9tien d&rsquo;envoyer et de tenir des hommes sous titre de consuls dans les villes maritimes sujettes au Grand-Seigneur, afin d&rsquo;y prot\u00e9ger les marchands et les esclaves chr\u00e9tiens contre les vexations de cette nation barbare, et que ces consuls peuvent avoir chacun un pr\u00eatre pour chapelain en leurs maisons dans ces villes. Sous ce pr\u00e9texte, qui \u00e9tait bien juste et raisonnable, ayant dispos\u00e9 M. Martin, pour lors consul \u00e0 Tunis, de recevoir en sa maison un pr\u00eatre de la Mission qui ne lui serait point a charge, il envoya en cette ville-l\u00e0, en l&rsquo;ann\u00e9e 1645, M. Julien Gu\u00e9rin, pr\u00eatre de sa Congr\u00e9gation, avec un fr\u00e8re nomm\u00e9 Fran\u00e7ois Francillon. Ce bon pr\u00eatre, apr\u00e8s y avoir travaill\u00e9 deux ans avec un tr\u00e8s grand z\u00e8le, et voyant qu&rsquo;il ne pouvait suffire \u00e0 la moisson tr\u00e8s grande qu&rsquo;il y avait \u00e0 faire, se r\u00e9solut d&rsquo;aller voir le dey, qui est comme le roi de ce pays-l\u00e0, et de lui demander permission de faire venir encore un pr\u00eatre avec lui pour l&rsquo;assister. Dieu toucha le c\u0153ur de ce Dey; en sorte que, l&rsquo;ayant \u00e9cout\u00e9 favorablement, il lui r\u00e9pondit que si un ne lui suffisait, il lui permettait d&rsquo;en faire venir deux et trois; il lui dit qu&rsquo;il le prot\u00e9gerait en toutes occurrences, que s&rsquo;il avait besoin de quelque chose il la lui all\u00e2t demander, et qu&rsquo;il la lui octroierait; qu&rsquo;il savait bien qu&rsquo;il ne faisait mal \u00e0 personne, mais plut\u00f4t qu&rsquo;il faisait du bien \u00e0 tout le monde.<\/p>\n<p>Ayant donc \u00e9crit et demande ce pr\u00eatre \u00e0 M. Vincent, celui-ci envoya M. Jean Le Vacher qui arriva fort \u00e0 propos en cette ville de Tunis au Commencement de l&rsquo;ann\u00e9e 1648, \u00e0 cause de la peste qui faisait mourir pour lors un grand nombre de Turcs et d&rsquo;esclaves. Ils travaill\u00e8rent tous deux avec grande charit\u00e9 en cette occasion pressante. et au mois de mai de la m\u00eame ann\u00e9e M L e Vacher en fut lui-m\u00eame frapp\u00e9 et r\u00e9duit aux extr\u00e9mit\u00e9s; mais il plut \u00e0 Dieu de le d\u00e9livrer de ce p\u00e9ril de mort, pour donner la vie par son moyen \u00e0 quantit\u00e9 d&rsquo;\u00e2mes qu&rsquo;il a depuis assist\u00e9es et qu&rsquo;il assiste encore en ce pays-l\u00e0.<\/p>\n<p>M. Gu\u00e9rin, \u00e9crivant sur ce sujet \u00e0 M. Vincent et lui mandant la nouvelle de cette maladie: \u00abIl m&rsquo;est impossible, lui dit-il, de vous exprimer combien grands ont \u00e9t\u00e9 les g\u00e9missements et les pleurs des pauvres esclaves, de tous les marchands et de M. le consul, et combien de consolation nous recevons de leur part. Les Turcs m\u00eame nous viennent visiter dans notre affliction, et les plus grands de la ville de Tunis m&rsquo;ont envoy\u00e9 offrir de leur part secours et service. Enfin, Monsieur, je vois \u00e9videmment qu&rsquo;il fait bon servir fid\u00e8lement Dieu, puisque dans la tribulation il suscite ses ennemis m\u00eame pour secourir et assister ses pauvres serviteurs. Nous sommes afflig\u00e9s de la guerre, de la peste et de la famine, m\u00eame excessivement, et avec cela nous sommes sans argent; mais pour ce qui regarde notre courage, il est tr\u00e8s bon. Dieu merci, nous ne craignons non plus la peste que s&rsquo;il n&rsquo;y en avait point. La joie que nous avons, notre fr\u00e8re et moi, de la sant\u00e9 de notre bon M. Le Vacher, nous a rendus forts comme les lions de nos montagnes.\u00bb<\/p>\n<p>Or bient\u00f4t apr\u00e8s que M. Le Vacher fut relev\u00e9 de maladie et qu&rsquo;il se fut mis au travail, M. Gu\u00e9rin, cet homme de Dieu, dont le z\u00e8le m\u00e9prisait ainsi les dangers de la mort qui l&rsquo;environnaient, et qui le faisaient s&rsquo;oublier soi-m\u00eame pour s&#8217;employer au soulagement et au salut des pestif\u00e9r\u00e9s, fut enfin attaque de cet air corrompu. Il ne fut point surpris de cet accident qu&rsquo;il avait bien pr\u00e9vu, et s&rsquo;\u00e9tant dispos\u00e9 a la mort, non seulement avec patience, mais avec une enti\u00e8re conformit\u00e9 au bon plaisir de Dieu, il la regarda et la re\u00e7ut, comme la fin de ses travaux, et le commencement de la vie et de la gloire qu&rsquo;il esp\u00e9rait de la mis\u00e9ricorde de Dieu. Il ne se peut dire combien grands furent les regrets des chr\u00e9tiens, pour lesquels il avait donn\u00e9 sa vie, et quelle fut la douleur de M. Vincent qui perdait en ce charitable missionnaire un de ses plus chers et plus dignes enfants. M. le consul mourut aussi quelque temps apr\u00e8s, et le dey ordonna \u00e0 M. Le Vacher d&rsquo;exercer le consulat, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que le roi de France en e\u00fbt envoy\u00e9 un autre \u00e0 la place du d\u00e9funt.<\/p>\n<p>En m\u00eame temps que M. Vincent pourvoyait ainsi aux n\u00e9cessit\u00e9s spirituelles et m\u00eame aux corporelles, comme nous dirons ci-apr\u00e8s, de cinq ou six mille esclaves qui \u00e9taient \u00e0 Tunis, il travaillait aussi a subvenir aux besoins de ceux d&rsquo;Alger, qui \u00e9taient encore beaucoup plus grands et plus pressants; tant parce que le nombre des esclaves est plus grand, s&rsquo;y trouvant d&rsquo;ordinaire plus de vingt mille chr\u00e9tiens \u00e0 la cha\u00eene, qu&rsquo;\u00e0 cause qu&rsquo;ils y sont tr\u00e8s mal trait\u00e9s par leurs patrons plus inhumains que ceux de Tunis. Mais les pr\u00eatres ne sauraient agir efficacement ni m\u00eame r\u00e9sider longtemps en cette terre infid\u00e8le, si les consuls n&rsquo;ont une grande union et intelligence avec eux, ce qui ne se peut faire si ces consuls ont plus \u00e0 coeur leurs int\u00e9r\u00eats et leurs commodit\u00e9s particuli\u00e8res que le salut et le soulagement des pauvres captifs, qui est l&rsquo;unique fin que se proposait M. Vincent. Cela l&rsquo;obligea de faire en sorte, (\u00e9tant aid\u00e9 par Madame la duchesse d&rsquo;Aiguillon qui d\u00e9dommagea le propri\u00e9taire du consulat d&rsquo;Alger,) que l&rsquo;exercice de cet office f\u00fbt donn\u00e9 par le roi, en l&rsquo;ann\u00e9e 1646, au sieur Jean Barreau, natif de Paris, qui \u00e9tait tr\u00e8s z\u00e9l\u00e9 pour le service de Dieu et des pauvres esclaves, sans aucune autre pr\u00e9tention que de coop\u00e9rer aux charitables desseins de M. Vincent, comme il a bien fait voir pendant plusieurs ann\u00e9es. Voici l&rsquo;avis que M. Vincent lui donna \u00e0 son d\u00e9part :<\/p>\n<p>\u00abL&rsquo;\u00e2me de votre entreprise est l&rsquo;intention de la pure gloire de Dieu, l&rsquo;\u00e9tat continuel d&rsquo;humiliation int\u00e9rieure, n&rsquo;en pouvant pas beaucoup faire d ext\u00e9rieures, et la soumission du jugement et de la volont\u00e9 au pr\u00eatre de la Mission qui vous sera donne pour conseil, ne faisant rien sans lui communiquer, si vous n&rsquo;\u00eates oblig\u00e9 d&rsquo;agir et de r\u00e9pondre sur-le-champ. J\u00e9sus-Christ \u00e9tait le souverain Seigneur, et de la sainte Vierge, et de saint Joseph; et n\u00e9anmoins pendant qu&rsquo;il a demeur\u00e9 avec eux, il ne faisait rien que de leur avis. C&rsquo;est ce myst\u00e8re que je vous exhorte d&rsquo;honorer d&rsquo;une mani\u00e8re particuli\u00e8re, afin qu&rsquo;il plaise \u00e0 Dieu de vous conduire et assister dans cet emploi, auquel sa Providence vous a destin\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p>M. Vincent envoya en m\u00eame temps en cette m\u00eame ville d&rsquo;Alger M. Nou\u00e9li, ensuite M. Le Sage, et puis M. Dieppe, trois bons pr\u00eatres, et trois v\u00e9ritables Missionnaires, qui tous trois y ont heureusement achev\u00e9 leur course. Ils consum\u00e8rent leur vie pour la charit\u00e9, s&rsquo;\u00e9tant courageusement expos\u00e9s de nuit et de jour durant la contagion qui fut fort grande \u00e0 Alger dans les ann\u00e9es 1647 et 1648, pour assister les pauvres esclaves chr\u00e9tiens qui en \u00e9taient atteints et qui sans eux seraient morts dans un entier abandon comme des b\u00eates. Ces bons pr\u00eatres firent para\u00eetre \u00e0 ce, approches de la mort, de quel esprit ils avaient \u00e9t\u00e9 anim\u00e9s pendant leur vie et quels avaient \u00e9t\u00e9 leurs sentiments pour la charit\u00e9 du prochain. M. Dieppe mourut tenant a la main le crucifix, sur lequel il avait les yeux attach\u00e9s, et r\u00e9p\u00e9tant avec ferveur ces paroles, pendant une demi-heure qu&rsquo;il fut \u00e0 l&rsquo;agonie: <i>Majorem charitatem nemo habet, quam ut animam suam ponat quis pro amicis suis. <\/i>A ces trois succ\u00e9da M. Philippe Le Vacher, fr\u00e8re de M. Le Vacher qui est \u00e0 Tunis, \u00e0 l&rsquo;imitation auquel il a rendu de longs services \u00e0 Dieu et aux pauvres esclaves, en cette ville infid\u00e8le et barbare dont les habitants comme des d\u00e9mons, ne font autre profession que de tourmenter les chr\u00e9tiens.<\/p>\n<p>Et d&rsquo;autant que M. Le Vacher de Tunis avait \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9, comme il a \u00e9t\u00e9 dit, de se charger de l&rsquo;office de consul, et que l&rsquo;exercice de cet office l&#8217;emp\u00eachait quelquefois de vaquer aux emplois de la mission, ce qui \u00e9tait n\u00e9anmoins le principal sujet de sa demeure en ces lieux-l\u00e0, M . Vincent, qui en ressentait beaucoup de peine, fit en sorte qu&rsquo;en l&rsquo;ann\u00e9e 1648 le sieur Huguier fut pourvu de cette charge, et partit en diligence pour l&rsquo;aller exercer. Il s&rsquo;\u00e9tait retir\u00e9 des affaires de pratique dans le maniement desquelles il avait jusqu&rsquo;alors \u00e9t\u00e9 employ\u00e9, et ayant quitt\u00e9 sa charge de procureur au Ch\u00e2telet de Paris, il s&rsquo;\u00e9tait donn\u00e9 enti\u00e8rement \u00e0 M. Vincent et mis sous sa conduite, pour \u00eatre par lui appliqu\u00e9 a tout ce qu&rsquo;il jugerait convenable pour le service et pour la gloire de Dieu. Mais \u00e9tant arrive \u00e0 Tunis il n&rsquo;agr\u00e9a pas aux Turcs qui ne le voulurent point recevoir pour consul. Il y demeura n\u00e9anmoins quelque temps avec M. Le Vacher, pour le soulager dans l&rsquo;exercice de cette charge. Depuis, \u00e9tant revenu en France, et ayant re\u00e7u, par l&rsquo;avis de M. Vincent, les ordres sacr\u00e9s, il fut envoy\u00e9 \u00e0 Alger, non seulement comme pr\u00eatre de la Congr\u00e9gation de la Mission, mais encore en qualit\u00e9 de missionnaire apostolique. Il y travailla avec grande b\u00e9n\u00e9diction au salut des pauvres esclaves jusqu&rsquo;au mois d&rsquo;avril de l&rsquo;ann\u00e9e 1663, en laquelle il acheva heureusement sa course, \u00e9tant mort de la peste en de tr\u00e8s saintes dispositions au service des pauvres esclaves chr\u00e9tiens atteints du m\u00eame mal.<\/p>\n<p>M. Vincent ne pouvait souffrir que M. Le Vacher de Tunis f\u00fbt emp\u00each\u00e9 par cette charge de consul qu&rsquo;il portait malgr\u00e9 lui, de vaquer aux fonctions propres de son caract\u00e8re, ni m\u00eame qu&rsquo;il port\u00e2t plus longtemps le titre d&rsquo;une charge s\u00e9culi\u00e8re, quoique fort importante pour le dessein qu&rsquo;il avait d&rsquo;assister les esclaves; il fit donc en sorte qu&rsquo;en l&rsquo;ann\u00e9e 1653 le sieur Martin Husson, natif de Paris, avocat en Parlement, re\u00e7ut commission du roi pour aller exercer la charge de consul a Tunis. C&rsquo;\u00e9tait un personnage grandement recommandable pour sa vertu, et duquel M. Vincent parlant dans une lettre qu&rsquo;il \u00e9crivit en ce temps-l\u00e0 : \u00abIl est, dit-il, sage, d\u00e9sint\u00e9resse, pieux, prudent et capable autant qu&rsquo;aucun autre que je connaisse de son \u00e2ge. Il y va purement pour le service de Dieu et des esclaves, nonobstant les larmes et les persuasions contraires d&rsquo;un p\u00e8re et d&rsquo;une m\u00e8re qui le ch\u00e9rissent tendrement, et qui enfin lui ont pourtant donn\u00e9 leur b\u00e9n\u00e9diction. Il vivra en commun avec M. Le Vacher, de m\u00eame que s&rsquo;il \u00e9tait de notre Congr\u00e9gation, bien qu&rsquo;il n&rsquo;en soit pas. \u00bb<\/p>\n<p>Il partit au mois de juillet de ladite ann\u00e9e 1653; et ayant \u00e9t\u00e9 re\u00e7u en l&rsquo;exercice de cette charge, il s&rsquo;y est tr\u00e8s dignement employ\u00e9 pendant plusieurs ann\u00e9es, avec grande b\u00e9n\u00e9diction .<\/p>\n<h3><b>\u00a7 II.\u2014Principaux emplois des Missionnaires en Barbarie.<\/b><\/h3>\n<p>Monsieur Vincent employa donc ainsi ses premiers soins pour procurer qu&rsquo;il y eut en ces deux villes de Tunis et d&rsquo;Alger des Consuls tels qu&rsquo;il les pouvait souhaiter pour coop\u00e9rer, dans un esprit d&rsquo;union avec les pr\u00eatres de sa Congr\u00e9gation, \u00e0 toutes les \u0153uvres de charit\u00e9 et de mis\u00e9ricorde spirituelles et corporelles envers les chr\u00e9tiens qui se rencontraient en ces lieux-l\u00e0, tant esclaves qu&rsquo;autres. Il \u00e9tait question ensuite d&rsquo;en venir \u00e0 l&rsquo;ex\u00e9cution, et de travailler chacun de son c\u00f4t\u00e9 pour cette fin.<\/p>\n<p>Or, pour mieux comprendre les grands biens que M. Vincent pr\u00e9tendait faire par ces missions de Barbarie, il faut savoir que non seulement les Fran\u00e7ais qui se trouvent en ces villes-l\u00e0, libres ou esclaves, sont sous la banni\u00e8re et protection du roi de France, mais encore les Italiens, Espagnols, Portugais, Maltais, Grecs, Flamands, Allemands, Su\u00e9dois, et g\u00e9n\u00e9ralement toutes les nations de la chr\u00e9tient\u00e9; toutes (les seuls Anglais except\u00e9s) ont recours au consul de France, pour en \u00eatre prot\u00e9g\u00e9es et secourues dans le besoin contre les insultes de ces barbares. Les vaisseaux qui y vont trafiquer et les personnes qui en sortent prennent passeport de lui; et quand leurs corsaires ont pris sur mer et veulent retenir les vaisseaux ou les marchandises de ces nations-l\u00e0, le consul de France les r\u00e9clame et remontre au dey ou au bacha et a la douane l&rsquo;injustice de ces captures; il se plaint du mauvais traitement qu&rsquo;on fait \u00e0 ces nations, il n\u00e9gocie le rachat de leurs esclaves, et les tire, quand il peut, des fers pour les renvoyer chez eux. Il termine les diff\u00e9rends qui arrivent entre les marchands de ces nations, et aussi entre les esclaves.<\/p>\n<p>Il veille \u00e0 ce qu&rsquo;aucun marchand chr\u00e9tien n&rsquo;apporte aux Turcs des marchandises de contrebande qui leur puissent servir pour faire la guerre aux chr\u00e9tiens, comme des voiles, des cordages, du fer, du plomb, des armes et autres semblables choses, d\u00e9fendues par les canons de l&rsquo;Eglise et par les ordonnances du Roi.<\/p>\n<p>Les pr\u00eatres de la Mission n&rsquo;ont pas moins d&rsquo;occupation pour les affaires spirituelles que les consuls pour les temporelles. Ils sont missionnaires apostoliques \u00e9tablis par l&rsquo;autorit\u00e9 du Souverain Pontife qui leur a donn\u00e9 tous les pouvoirs et toutes les facult\u00e9s convenables \u00e0 cet emploi. De plus, ils sont grands vicaires de l&rsquo;archev\u00each\u00e9 de Carthage, dont ces villes d\u00e9pendent, et en cette qualit\u00e9 ils ont juridiction sur tous les pr\u00eatres et religieux esclaves qui s&rsquo;y trouvent quelquefois en assez grand nombre. Enfin, par cette m\u00eame qualit\u00e9, ils sont les pasteurs de tous les chr\u00e9tiens tant marchands qu&rsquo;esclaves, qui, pour l&rsquo;ordinaire, sont au nombre de vingt-cinq ou trente mille en ces deux royaumes-l\u00e0, o\u00f9 il en entre toujours autant et plus qu&rsquo;il n&rsquo;en sort.<\/p>\n<p>Ces pr\u00eatres missionnaires donc s&#8217;emploient premi\u00e8rement \u00e0 soutenir la religion catholique, et \u00e0 en maintenir les exercices publics et particuliers dans les m\u00eames lieux ou elle est opprim\u00e9e et pers\u00e9cut\u00e9e; et comme J\u00e9sus-Christ conversant avec les perfides juifs leur disait qu&rsquo;il honorait son P\u00e8re pendant qu&rsquo;ils le d\u00e9shonoraient, de m\u00eame les enfants de M. Vincent s&rsquo;efforcent d&rsquo;honorer ce m\u00eame Sauveur et de procurer qu&rsquo;il soit honor\u00e9 et servi au milieu d&rsquo;une terre infid\u00e8le, et dans les lieux m\u00eames o\u00f9 il est d\u00e9shonor\u00e9 par les plus cruels ennemis de son sacr\u00e9 nom. Outre cela, ils s&#8217;emploient \u00e0 confirmer et fortifier les fid\u00e8les en la foi; ils soutiennent les faibles et emp\u00eachent qu&rsquo;ils ne viennent \u00e0 la perdre; ils en ram\u00e8nent plusieurs qui s&rsquo;en sont d\u00e9voy\u00e9s; ils administrent les sacrements aux sains et aux malades, tant dans la ville que par les champs; ils consolent les pauvres esclaves dans leurs peines et afflictions; ils pr\u00eachent, ils instruisent, ils travaillent, ils endurent, et enfin ils se consument pour cette pauvre Eglise souffrante, ainsi que Notre-Seigneur a fait pour toute l&rsquo;\u00c9glise universelle.<\/p>\n<p>Voila les principaux emplois des pr\u00eatres et des consuls envoy\u00e9s en Barbarie, auxquels ils s&rsquo;appliquent continuellement, et en quoi ils s&rsquo;entr&rsquo;aident mutuellement avec grande union et correspondance, pour en faire r\u00e9ussir le salut des \u00e2mes et la plus grande gloire de Dieu, qui est la fin unique et commune des uns et des autres. M. Vincent leur recommandait surtout de conserver entre eux une parfaite union et correspondance, et de s&rsquo;aider les uns les autres par leurs bons avis et par tous les autres moyens dont ils pourraient s&rsquo;aviser. Voici ce qu&rsquo;il leur en disait dans une lettre qu&rsquo;il leur \u00e9crivit sur ce sujet :<\/p>\n<p>\u00abJ&rsquo;ai appris la liaison et l&rsquo;intime charit\u00e9 qui est entre vous; j&rsquo;en ai plusieurs fois b\u00e9ni Dieu, et je l&rsquo;en b\u00e9nirai autant de fois que la pens\u00e9e m&rsquo;en viendra, tant mon \u00e2me est touch\u00e9e de reconnaissance d&rsquo;un si grand bien, qui r\u00e9jouit le c\u0153ur de Dieu m\u00eame; d&rsquo;autant que de cette union il fera r\u00e9ussir une infinit\u00e9 de bons effets pour l&rsquo;avancement de sa gloire et pour le salut d&rsquo;un grand nombre d&rsquo;\u00e2mes. Au nom de Dieu, Messieurs, faites de votre c\u00f4t\u00e9 tout ce qui se pourra pour la rendre et plus ferme et plus cordiale jusque dans l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9; vous souvenant de la maxime des Romains, que par l&rsquo;union et le conseil on vient \u00e0 bout de tout. Oui, l&rsquo;union entre vous fera r\u00e9ussir l&rsquo;\u0153uvre de Dieu, et rien ne la pourra d\u00e9truire que la d\u00e9sunion. Cette \u0153uvre est l&rsquo;exercice de charit\u00e9 le plus relev\u00e9 qui soit sur la terre, quoique le moins recherch\u00e9. O Dieu ! Messieurs, que n&rsquo;avons-nous un peu plus de vues sur l&rsquo;excellence des emplois apostoliques pour estimer infiniment notre bonheur et pour correspondre aux devoirs de cette condition; il ne faudrait que dix ou douze missionnaires ainsi \u00e9clair\u00e9s pour faire des fruits incroyables dans l&rsquo;\u00c9glise. J&rsquo;ai vu l&rsquo;assaut que la chair et le sang vous ont livr\u00e9; il fallait bien que cela arriv\u00e2t; l&rsquo;esprit malin n&rsquo;avait garde de vous laisser sans combat: b\u00e9ni soit Dieu de ce que vous \u00eates demeur\u00e9s fermes \u00e0 vous raidir contre ces attaques. Le ciel et la terre regardent avec plaisir le partage heureux qui vous est \u00e9chu d&rsquo;honorer par votre emploi cette charit\u00e9 incompr\u00e9hensible par laquelle Notre-Seigneur est descendu sur la terre pour nous secourir et assister dans notre esclavage. Je pense qu&rsquo;il n&rsquo;y a aucun ange ni aucun saint dans le ciel qui ne vous envie ce bonheur, autant que l&rsquo;\u00e9clat de leur gloire le peut permettre. Et quoique je sois le plus abominable de tous les p\u00e9cheurs, je vous avoue n\u00e9anmoins que, s&rsquo;il m&rsquo;\u00e9tait permis, je vous l&rsquo;envierais moi-m\u00eame. Humiliez-vous beaucoup et vous pr\u00e9parez \u00e0 souffrir des Turcs, des Juifs et des faux fr\u00e8res: ils vous pourront faire de la peine, mais je vous prie de ne vous en pas \u00e9tonner; car ils ne vous feront point d&rsquo;autre mal que celui que Notre-Seigneur voudra qu&rsquo;il vous soit fait, et celui qui vous viendra de sa part ne sera que pour vous faire m\u00e9riter quelques sp\u00e9ciales faveurs dont il a dessein de vous honorer. Vous savez que la gr\u00e2ce de notre r\u00e9demption se doit attribuer aux m\u00e9rites de sa passion, et que plus les affaires de Dieu sont travers\u00e9es, plus heureusement aussi r\u00e9ussissent-elles, pourvu que notre r\u00e9signation et notre confiance ne viennent point \u00e0 d\u00e9faillir. Rarement fait-on aucun bien sans peine; le diable est trop subtil et le monde trop corrompu pour ne pas s&rsquo;efforcer d&rsquo;\u00e9touffer une telle bonne \u0153uvre en son berceau. Mais, courage, Monsieur, c&rsquo;est Dieu m\u00eame qui vous a \u00e9tabli au lieu et en l&#8217;emploi o\u00f9 vous \u00eates; ayant sa gloire pour votre but, que pouvez-vous craindre ou plut\u00f4t que ne devez-vous pas esp\u00e9rer ? \u00bb<\/p>\n<h3><b>\u00a7 III.\u2014 Pers\u00e9cution soufferte par le consul d&rsquo;Alger.<\/b><\/h3>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait avec grande raison que M. Vincent pr\u00e9parait ainsi les siens aux souffrances et les exhortait a la constance, pr\u00e9voyant bien que, demeurant parmi ces barbares et travaillant pour le service de J\u00e9sus-Christ, ils ne manqueraient pas de pers\u00e9cuteurs ni d&rsquo;occasions d&rsquo;\u00e9prouver les effets de leur rage et de leur cruaut\u00e9. En effet, ils ont \u00e9t\u00e9 plusieurs fois menac\u00e9s du feu, de la corde et d&rsquo;autres supplices, et en ont m\u00eame ressenti les atteintes. Nous en rapporterons seulement ici un exemple, qui fera voir que la vie de ceux qui font profession de servir J\u00e9sus-Christ parmi ces infid\u00e8les est continuellement expos\u00e9e \u00e0 toutes sortes de vexations et de mauvais traitements, et qu&rsquo;il faut avoir une tr\u00e8s ardente charit\u00e9 pour une telle entreprise.<\/p>\n<p>M. Barreau, Consul d&rsquo;Alger, a diverses fois \u00e9prouv\u00e9 en sa personne les cruaut\u00e9s de ces barbares, ayant \u00e9t\u00e9 tyrannis\u00e9 et pers\u00e9cut\u00e9 par ces infid\u00e8les pour le contraindre de leur donner de l&rsquo;argent. Car c&rsquo;est une maxime parmi eux, quand ils ont souffert quelque perte, de s&rsquo;en prendre \u00e0 quelque autre, et toujours au plus innocent, particuli\u00e8rement entre les chr\u00e9tiens; ils leur imposent des fausset\u00e9s et produisent des faux t\u00e9moins, et leur font diverses violences et injustices sans aucune apparence de raison; c&rsquo;est ce qu&rsquo;ils appellent des avanies, et lorqu&rsquo;on pense recourir \u00e0 la justice ou a la protection des plus puissants, il la faut acheter par des pr\u00e9sents excessifs et leur donner presque autant que les auteurs de ces avanies leur demandent. Or, comme ce sont gens de milice qui ne travaillent point et qui ne font aucun trafic, ils ne subsistent que du bien qu&rsquo;ils ravissent de la sorte, et ils en prennent partout o\u00f9 ils en peuvent trouver, non tant par n\u00e9cessit\u00e9 (la plupart s&rsquo;\u00e9tant enrichis des prises faites sur les chr\u00e9tiens) que par une avarice infatigable, qui fait qu&rsquo;ils ne sont jamais contents de ce qu&rsquo;ils ont et qu&rsquo;ils d\u00e9sirent toujours ce qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas.<\/p>\n<p>Ledit consul ayant \u00e9t\u00e9 emprisonn\u00e9 en l&rsquo;ann\u00e9e 1647 sans aucune cause, sinon pour \u00eatre oblig\u00e9 de donner l&rsquo;argent qu&rsquo;on lui demandait; et, peu de temps apr\u00e8s, M. Noueli, pr\u00eatre de la Congr\u00e9gation de la Mission, \u00e9tant tomb\u00e9 malade de peste, il fut oblig\u00e9 d&rsquo;avancer le rachat de sa libert\u00e9 pour aller assister ce bon pr\u00eatre en sa maladie, lequel \u00e9tant enfin mort, et lui, en danger de retourner en prison, il en donna avis \u00e0 M. Vincent qui lui \u00e9crivit sur ces deux f\u00e2cheux accidents en ces termes:<\/p>\n<p>\u00abJe re\u00e7us hier au soir la triste quoique heureuse nouvelle de la mort de feu M. Noueli, laquelle m&rsquo;a fait \u00e9pancher bien des larmes \u00e0 diverses reprises, mais des larmes de reconnaissance envers la bont\u00e9 de Dieu sur la Compagnie, de lui avoir donn\u00e9 un pr\u00eatre qui aimait si parfaitement Notre-Seigneur et qui a fait une si heureuse fin. Oh ! que vous \u00eates heureux de ce que le bon Dieu vous a choisi pour une si sainte \u0153uvre, \u00e0 l&rsquo;exclusion de tant d&rsquo;autres gens inutiles au monde ! Vous voila donc quasi prisonnier pour la charit\u00e9, ou, pour mieux dire, pour J\u00e9sus-Christ. Quel bonheur de souffrir pour ce grand monarque, et que de couronnes vous attendent en pers\u00e9v\u00e9rant jusqu&rsquo;\u00e0 la fin ! \u00bb<\/p>\n<p>En l&rsquo;ann\u00e9e 1650, le m\u00eame M. Barreau fut derechef emprisonn\u00e9. Sur quoi M. Vincent lui \u00e9crivit la lettre suivante, par laquelle ainsi que par plusieurs autres semblables qu&rsquo;il lui adressa on peut reconna\u00eetre combien il regardait purement Notre-Seigneur en toutes choses, et combien grand il estimait le bonheur de lui ressembler en travaillant et souffrant comme lui pour la gloire de Dieu et pour le service des pauvres:<\/p>\n<p>\u00abC&rsquo;est avec grande douleur, lui dit-il, que j&rsquo;ai appris l&rsquo;\u00e9tat auquel vous \u00eates \u00e0 pr\u00e9sent r\u00e9duit, qui est un sujet d&rsquo;affliction \u00e0 toute la Compagnie, et \u00e0 vous d&rsquo;un grand m\u00e9rite devant Dieu, puisque vous souffrez innocent. Aussi ai-je senti une consolation qui surpasse toute consolation, de la douceur d&rsquo;esprit avec laquelle vous avez re\u00e7u ce coup et du saint usage que vous faites de votre prison. J&rsquo;en rends gr\u00e2ces \u00e0 Dieu, mais d&rsquo;un sentiment de reconnaissance incomparable. Notre-Seigneur \u00e9tant descendu du ciel en terre pour la r\u00e9demption des hommes fut pris en emprisonn\u00e9 pour eux. Quel bonheur pour vous, Monsieur, d&rsquo;\u00eatre trait\u00e9 quasi de m\u00eame ! Vous \u00eates parti d&rsquo;ici comme d&rsquo;un lieu de joie et de repos pour aller assister et consoler les pauvres esclaves d&rsquo;Alger, et voil\u00e0 que vous y \u00eates fait semblable \u00e0 eux, bien que d&rsquo;une autre sorte. Or, plus nos actions ont de rapport a celles que J\u00e9sus-Christ a faites en cette vie, et nos souffrances aux siennes, plus sont-elles agr\u00e9ables a Dieu. Et comme votre emprisonnement honore le ciel, aussi vous honore-t-il de sa patience en laquelle je le prie qu&rsquo;il vous confirme.<\/p>\n<p>\u00abJe vous assure que votre lettre m&rsquo;a si fort touch\u00e9 que je me suis r\u00e9solu d&rsquo;en \u00e9difier cette communaut\u00e9. Je lui ai d\u00e9j\u00e0 fait part de l&rsquo;oppression que vous souffrez et du doux acquiescement de votre c\u0153ur, afin de l&rsquo;exciter \u00e0 demander \u00e0 Dieu la d\u00e9livrance de votre corps, et \u00e0 remercier sa divine bont\u00e9 de la libert\u00e9 de votre esprit. Continuez, Monsieur, \u00e0 vous conserver dans la sainte soumission au bon plaisir de Dieu; car ainsi s&rsquo;accomplira en vous la promesse de Notre-Seigneur, qu&rsquo;un seul de vos cheveux ne sera perdu, et qu&rsquo;en votre patience vous poss\u00e9derez votre \u00e2me. Confiez-vous grandement en lui, et souvenez-vous de ce qu&rsquo;il a endur\u00e9 pour vous en sa vie et en sa mort. Le serviteur, disait-il, n&rsquo;est pas plus grand que son ma\u00eetre: s&rsquo;il m&rsquo;ont pers\u00e9cut\u00e9, ils vous pers\u00e9cuteront aussi. Bienheureux sont ceux qui sont pers\u00e9cut\u00e9s pour la justice, car le royaume des cieux est \u00e0 eux. R\u00e9jouissez-vous donc, Monsieur, en celui qui veut \u00eatre glorifi\u00e9 en vous et qui sera votre force en proportion que vous lui serez fid\u00e8le; c&rsquo;est de quoi je le prie tr\u00e8s instamment. Et pour vous, je vous conjure par l&rsquo;affection que vous avez pour notre Compagnie, de demander \u00e0 Dieu pour nous tous la gr\u00e2ce de bien porter nos croix, petites et grandes, afin que nous soyons dignes enfants de la croix de son Fils qui nous a sur elle engendr\u00e9s en son amour, et pour laquelle nous esp\u00e9rons de le poss\u00e9der parfaitement dans l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 des si\u00e8cles. Amen.\u00bb<\/p>\n<p>Voici une autre lettre de ce charitable p\u00e8re des Missionnaires, du 15 janvier 1651, par laquelle il pr\u00e9dit \u00e0 ce bon consul sa prochaine d\u00e9livrance:<\/p>\n<p>\u00abVotre derni\u00e8re lettre, lui dit-il, qui est du mois d&rsquo;octobre, nous a donn\u00e9 de grands sentiments de tendresse et de consolation, voyant que votre patience ne se lasse et ne s&rsquo;\u00e9tonne point, mais que vous acquiescez humblement \u00e0 la peine pr\u00e9sente et \u00e0 tout ce qu&rsquo;il plaira \u00e0 Dieu en ordonner pour l&rsquo;avenir. Nous l&rsquo;avons d\u00e9j\u00e0 remerci\u00e9 d&rsquo;une si grande gr\u00e2ce, et nous continuerons de lui demander instamment votre d\u00e9livrance. Le roi a \u00e9t\u00e9 absent de Paris pendant six ou sept mois, et \u00e0 son retour nous avons fait nos efforts pour vous procurer ce bien. Enfin, il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9solu qu&rsquo;il en sera \u00e9crit \u00e0 Constantinople, et que le roi fera plainte \u00e0 la Porte de votre emprisonnement et demandera que les articles de paix et d&rsquo;alliance accord\u00e9s par Henri IV avec le Grand-Seigneur en l&rsquo;ann\u00e9e 1604 soient ex\u00e9cut\u00e9s; et ce faisant, que les Turcs aient a cesser leurs courses sur les Fran\u00e7ais et \u00e0 rendre les esclaves qu&rsquo;ils ont; autrement que sa Majest\u00e9 se fera justice. Nous tiendrons la main \u00e0 cette exp\u00e9dition, Dieu aidant; ce sera \u00e0 sa providence \u00e0 faire le reste, et j&rsquo;esp\u00e8re que tout ira bien, si nous nous abandonnons \u00e0 elle avec confiance et soumission, comme vous faites par sa gr\u00e2ce. Et peut-\u00eatre qu&rsquo;elle nous sera si propice, que de vous tirer de prison et d&#8217;embarras par quelque plus courte voie que celle de Constantinople; car, ou le bacha qui est votre partie s&rsquo;adoucira, ou il arrivera quelque changement ou rencontre d&rsquo;affaires qui produira ce bon effet. \u00bb<\/p>\n<p>Il semblait que Dieu donnait \u00e0 M. Vincent quelque pressentiment de ce qui devait arriver, et qu&rsquo;il le pr\u00e9disait par ces derni\u00e8res paroles; car en effet elles s&rsquo;accomplirent peu de temps apr\u00e8s. Le bacha nomm\u00e9 Mourath, ayant appris qu&rsquo;un autre bacha nomm\u00e9 Mahamet devait venir \u00e0 Alger pour tenir sa place, il aima mieux prendre du consul ce qu&rsquo;il en pourrait tirer et le mettre en libert\u00e9, que d&rsquo;attendre le venue de son successeur qui s&rsquo;en serait pr\u00e9valu; de sorte qu&rsquo;il le fit sortir au bout de sept mois, moyennant trois cent cinquante piastres, qui \u00e9taient beaucoup moins qu&rsquo;il n&rsquo;en pr\u00e9tendait.<\/p>\n<p>La lettre que M. Vincent lui \u00e9crivait apr\u00e8s sa d\u00e9livrance fait encore voir quels \u00e9taient ses sentiments sur le sujet des souffrances et des pers\u00e9cutions.<\/p>\n<p>\u00abDieu seul, lui dit-il, qui voit le fond de nos c\u0153urs, vous peut faire sentir la joie du mien par la tant d\u00e9sir\u00e9e nouvelle de votre libert\u00e9, dont nous lui avons rendu des remerciements aussi tendres que pour aucun bien que nous ayons depuis longtemps re\u00e7u de sa bont\u00e9. J&rsquo;en ai fait part a que du bon usage que vous avez fait de votre captivit\u00e9; \u00e0 quoi je ne pense jamais, que la douceur d&rsquo;esprit que vous avez fait para\u00eetre ne se repr\u00e9sente \u00e0 moi pour me faire trouver la soumission \u00e0 Dieu et la patience dans les souffrances toujours plus belles et plus aimables. Je ne puis assez vous dire, Monsieur, que bienheureux \u00eates-vous d&rsquo;avoir ainsi souffert pour Notre-Seigneur J\u00e9sus-Christ, qui vous a appel\u00e9 en Alger. Vous en conna\u00eetrez mieux l&rsquo;importance et le fruit d&rsquo;ici \u00e0 quinze ou vingt ans, que vous ne faites \u00e0 cette heure, et plus encore lorsque Dieu vous appellera pour vous couronner dans le ciel. Vous avez sujet d&rsquo;estimer le temps de votre prison pour saintement employ\u00e9. Pour moi, je le regarde comme une marque infaillible que Dieu vous veut conduire \u00e0 lui, puisqu&rsquo;il vous a fait suivre les traces de son unique Fils. Qu&rsquo;il en soit a jamais b\u00e9ni, et vous plus avanc\u00e9 en l&rsquo;\u00e9cole de la solide vertu qui se pratique excellemment dans les souffrances, et qui tient dans la crainte les bons serviteurs de Dieu pendant qu&rsquo;ils ne souffrent rien. Je supplie sa divine bont\u00e9 que la bonace dont vous jouissez \u00e0 pr\u00e9sent vous comble de paix, puisque l&rsquo;orage n&rsquo;a pu vous troubler, et qu&rsquo;elle dure autant qu&rsquo;il est convenable pour accomplir parfaitement les desseins que Dieu a sur vous. Tant s&rsquo;en faut que vous ayez fait contre mon intention de donner les mille livres que vous avez emprunt\u00e9es, que j&rsquo;estime que ce n&rsquo;est rien au prix de votre libert\u00e9, laquelle nous est plus ch\u00e8re que toute autre chose. \u00bb<\/p>\n<p>Mais la plus f\u00e2cheuse et la plus cruelle de toutes les pers\u00e9cutions souffertes par M. Barreau fut celle qui lui arriva en l&rsquo;an 1657, \u00e0 l&rsquo;occasion d&rsquo;un marchand de Marseille qui fit banqueroute \u00e0 Alger. Les cr\u00e9anciers ayant \u00e9t\u00e9 faire leurs plaintes au bacha, il voulut, contre toute raison et justice, obliger le consul au pavement des sommes dues par ce marchand. Le consul refusant de le faire, et lui repr\u00e9sentant m\u00eame, outre qu&rsquo;il ne le devait point et qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait point sa caution, qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas le moyen d&rsquo;y satisfaire, cet inhumain et barbare, violant le droit des gens, voulut l&rsquo;y contraindre par les tourments et par les g\u00e9hennes. Pour cet effet l&rsquo;ayant fait coucher par terre, il lui fit donner en sa pr\u00e9sence, selon la cruelle pratique du pays, un si grand nombre de coups de b\u00e2ton sur la plante des pieds que la violence de la douleur qu&rsquo;il en ressentit le fit tomber en syncope. Ce que voyant ce bacha et craignant qu&rsquo;il ne mour\u00fbt dans cette torture, il fit cesser les bourreaux. N\u00e9anmoins son avarice furieuse et barbare n&rsquo;\u00e9tant point satisfaite, il employa plusieurs autres tourments, et lui fit m\u00eame enfoncer le long des doigts, entre la chair et les ongles, des al\u00eanes pointues; en sorte que le bon consul, accabl\u00e9 de douleurs et presque \u00e0 demi mort, crut qu&rsquo;il devait s&rsquo;engager pour toutes les exactions qu&rsquo;on lui demandait, plut\u00f4t que de priver les pauvres esclaves chr\u00e9tiens du secours qu&rsquo;il pouvait leur rendre en conservant sa vie<\/p>\n<p>Voici en quels termes M. Vincent lui \u00e9crivit sur cette derni\u00e8re affliction: \u00ab Le saint nom de Dieu soit \u00e0 jamais b\u00e9ni, de ce qu&rsquo;il vous a trouv\u00e9 digne de souffrir, et de souffrir pour la justice, puisque gr\u00e2ce a Dieu vous n&rsquo;avez pas donn\u00e9 sujet a ce mauvais traitement. C&rsquo;est signe que Notre Seigneur vous veut donner grande part aux m\u00e9rites infinis de sa Passion, puisqu&rsquo;il vous en applique les douleurs et la confusion pour les fautes d&rsquo;autrui. Je ne doute pas, Monsieur, que dans cet accident, comme envoy\u00e9 de sa main paternelle, vous n&rsquo;ayez regard\u00e9 son honneur et son bon plaisir, plut\u00f4t que la mauvaise volont\u00e9 des hommes qui ne savent ce qu&rsquo;ils font; et ainsi j&rsquo;esp\u00e8re que cette affliction vous tournera \u00e0 sanctification. Il n&rsquo;en est encore arriv\u00e9 a la Compagnie aucune de laquelle j&rsquo;aie \u00e9t\u00e9 touch\u00e9 si vivement: j&rsquo;esp\u00e8re que celle-ci vous attirera de nouvelles gr\u00e2ces pour le salut du prochain.\u00bb<\/p>\n<p>Ce bon consul, ayant \u00e9t\u00e9 ainsi violent\u00e9 chez le bacha de s&rsquo;engager a lui pour la somme de douze mille livres, qui \u00e9tait celle qu&rsquo;il lui demandait, fut report\u00e9 en sa maison, car il ne pouvait se soutenir, \u00e9tant tout meurtri de coups et affaibli de douleurs. Mais \u00e0 grand peine commen\u00e7ait-il un peu \u00e0 respirer des tourments qu&rsquo;on lui avait fait endurer, \u00e9tant couch\u00e9 sur son lit, que ce tyran \u00e0 qui il tardait qu&rsquo;il ne re\u00e7ut cet argent envoya quatre de ses satellites pour lui faire commandement de le payer \u00e0 l&rsquo;heure m\u00eame; \u00e0 faute de quoi ils avaient ordre de l&rsquo;enlever de son lit et de le tra\u00eener derechef chez le bacha pour le faire mourir. Ce pauvre pers\u00e9cut\u00e9 n&rsquo;avait en son pouvoir pour tout argent que la somme de cent \u00e9cus, qui \u00e9tait bien \u00e9loign\u00e9e de celle qu&rsquo;on voulait exiger de lui; de sorte que ne sachant o\u00f9 en prendre, ni comment faire, il se r\u00e9solut de s&rsquo;abandonner \u00e0 tout ce qu&rsquo;il plairait \u00e0 Dieu qu&rsquo;il lui arriv\u00e2t de la part de ces barbares, et de souffrir la mort si telle \u00e9tait sa volont\u00e9. Mais les pauvres esclaves chr\u00e9tiens, ayant su la violence qu&rsquo;on lui faisait et l&rsquo;extr\u00eame danger o\u00f9 il \u00e9tait d&rsquo;\u00eatre mis \u00e0 mort? en furent tellement touch\u00e9s qu&rsquo;ils accoururent tous pour le secourir selon leur petit pouvoir; ils lui port\u00e8rent, qui vingt, qui trente, qui cent, et qui deux cents \u00e9cus, pour lui aider \u00e0 payer cette injuste ran\u00e7on et lui sauver la vie. Ils avaient ramass\u00e9 ces petites sommes pour s&rsquo;aider \u00e0 racheter leur propre libert\u00e9 quand l&rsquo;occasion s&rsquo;en pr\u00e9senterait; et n\u00e9anmoins, par reconnaissance et par charit\u00e9, ils les donn\u00e8rent de bon c\u0153ur pour d\u00e9livrer et secourir celui qui ne s&rsquo;\u00e9tait expos\u00e9 au danger o\u00f9 il \u00e9tait que pour les assister et procurer leur d\u00e9livrance. Il semblait, \u00e0 voir l&rsquo;affection de ces pauvres esclaves en cette rencontre, que Dieu faisait revivre en eux l&rsquo;esprit des premiers chr\u00e9tiens qui apportaient avec une telle d\u00e9votion leurs biens aux pieds des Ap\u00f4tres pour nourrir et assister les pauvres. Tant y a qu&rsquo;ils firent la somme enti\u00e8re, de laquelle le consul leur demeura redevable: Ce que M. Vincent ayant su, et reconnaissant combien il importait que cet argent f\u00fbt rendu de ces pauvres esclaves qui l&rsquo;avaient si franchement offert dans une occasion si pressante, il procura par les aum\u00f4nes et lib\u00e9ralit\u00e9s des personnes charitables, que cette somme ayant \u00e9t\u00e9 recueillie, f\u00fbt envoy\u00e9e \u00e0 Alger et remise entre les mains de ces bons esclaves. Ainsi ils se sont eux-m\u00eames depuis rachet\u00e9s: Dieu ayant b\u00e9ni la charit\u00e9 qui les avait port\u00e9s \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer le soulagement et l&rsquo;assistance du consul \u00e0 leur propre libert\u00e9. Et ils ont heureusement repass\u00e9 en France au mois de juin de l&rsquo;ann\u00e9e 1661, avec le m\u00eame M . Barreau qui est retourne a Paris, parce que le roi avait envoy\u00e9 un autre consul \u00e0 Alger, \u00e0 la sollicitation du Sup\u00e9rieur g\u00e9n\u00e9ral de la Congr\u00e9gation de la Mission, successeur de M. Vincent; de sorte que M. Barreau ramena avec soi soixante et dix esclaves que M. Le Vacher et lui avaient rachet\u00e9s par le secours des aum\u00f4nes et charit\u00e9s qui avaient \u00e9t\u00e9 faites pour ce sujet.<\/p>\n<h4><b>\u00a7. IV. \u2014 Autres vexations souffertes par les Missionnaires en la ville de Tunis.<\/b><\/h4>\n<p>Quoique les Missionnaires qui \u00e9taient \u00e0 Tunis n&rsquo;aient pas \u00e9t\u00e9 trait\u00e9s avec tant d&rsquo;inhumanit\u00e9 que ceux qui \u00e9taient \u00e0 Alger, ils n&rsquo;ont pas laiss\u00e9 n\u00e9anmoins d&rsquo;avoir part au calice de J\u00e9sus-Christ et de porter quelque petite portion de sa croix en diverses rencontres. Ce fut en l&rsquo;ann\u00e9e 1655, que sur un faux rapport fait au dey, il envoya qu\u00e9rir M. Le Vacher, et lui dit qu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 averti que par ses artifices il d\u00e9tournait les chr\u00e9tiens d&#8217;embrasser la loi de Mahomet et de se faire turcs, lorsqu&rsquo;il en avait connaissance; et pour cela qu&rsquo;il lui ordonnait de sortir de la ville, avec d\u00e9fense d&rsquo;y plus retourner. Ce bon pr\u00eatre, ob\u00e9issant \u00e0 ce commandement, s&rsquo;en alla \u00e0 Biserte. Il semblait que la providence de Dieu l&rsquo;y conduisait: car en y arrivant, il trouva deux barques charg\u00e9es d&rsquo;esclaves chr\u00e9tiens, lesquels il disposa au sacrement de la p\u00e9nitence; et pour cet effet il obtint du commandant qu&rsquo;ils fussent d\u00e9cha\u00een\u00e9s pour quelque peu de temps. Sur quoi M. Vincent racontant d\u00e8s lors cette nouvelle a sa communaut\u00e9, fit cette r\u00e9flexion: \u00abQui est-ce qui sait, Messieurs, si ce n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 le dessein de Dieu, que cette petite disgr\u00e2ce soit arriv\u00e9e \u00e0 M. Le Vacher, pour lui donner moyen d&rsquo;aider ces pauvres esclaves chr\u00e9tiens \u00e0 se mettre en bon \u00e9tat? \u00bb Il dit ensuite que M. Husson, qui \u00e9tait le Consul, ayant remontr\u00e9 au dey que ce bon pr\u00eatre ne s&#8217;employait qu&rsquo;a assister les pauvres esclaves chr\u00e9tiens et qu&rsquo;il ne se m\u00ealait point de la religion turques que, le supplia d&rsquo;avoir agr\u00e9able de le rappeler; ce qu&rsquo;il lui accorda. Il donna ordre au gouverneur de Biserte de le renvoyer \u00e0 Tunis dans un mois, voyant bien qu&rsquo;on le pourrait taxer de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, d&rsquo;avoir exil\u00e9 un homme pour chose semblable, s&rsquo;il l&rsquo;e\u00fbt fait venir plut\u00f4t.<\/p>\n<p>Mais ni ce bon pr\u00eatre missionnaire, ni le consul n&rsquo;en furent quittes pour cela, car peu de temps apr\u00e8s il s&rsquo;\u00e9leva une autre bourrasque contre l&rsquo;un et l&rsquo;autre. Voici comme M. Vincent lui-m\u00eame en fit d\u00e8s lors le r\u00e9cit \u00e0 sa communaut\u00e9.<\/p>\n<p>\u00abJe vous ai ci-devant fait savoir, dit-il, comme le roi de Tunis avait d\u00e9sir\u00e9 que le consul lui f\u00eet venir de la cotonine de France (c&rsquo;est une certaine toile fort grosse, dont on fait des voiles de navires) de quoi il s&rsquo;excusa, parce que non seulement les lois de ce royaume ne le permettent pas mais qu&rsquo;il est d\u00e9fendu par bulles expresses du Saint-Si\u00e8ge apostolique, sous peine d&rsquo;excommunication, de porter aux Turcs aucune chose qui leur serve \u00e0 faire la guerre aux chr\u00e9tiens. Le dey, se voyant ainsi \u00e9conduit, s&rsquo;adressa \u00e0 un marchand de Marseille qui trafique en Barbarie; celui-ci s&rsquo;engagea de lui en faire avoir, nonobstant les remontrances que lui fit le consul pour l&rsquo;en d\u00e9tourner, lui repr\u00e9sentant l&rsquo;injure qu&rsquo;il ferait \u00e0 Dieu et aux Chr\u00e9tiens, le tort qu&rsquo;il se ferait \u00e0 lui-m\u00eame, et le ch\u00e2timent qu&rsquo;il en pourrait recevoir si le roi de France \u00e9tait averti de ce mauvais trafic. Et comme ce marchand ne se d\u00e9sista point pour cela de son dessein, le consul en dressa son proc\u00e8s-verbal et l&rsquo;envoya ici ; le roi a donc fait donner ordre \u00e0 ses officiers des ports de Provence et de Languedoc de veiller soigneusement qu&rsquo;on n&rsquo;y charge aucune marchandise de contrebande pour la Barbarie: ce qui sera venu sans doute \u00e0 la connaissance du dey, et l&rsquo;aura encore davantage indign\u00e9 contre le consul fran\u00e7ais et contre les missionnaires. \u00ab En effet, peu de temps apr\u00e8s il leur fit une avanie, c&rsquo;est-\u00e0-dire une querelle d&rsquo;Allemand, et ayant envoy\u00e9 qu\u00e9rir M. Le Vacher, il lui dit: Je veux que tu me payes deux cent soixante-quinze piastres que me doit le chevalier de la Ferri\u00e8re, car tu es d&rsquo;une religion qui rend le bien et les maux communs, et pour cette raison je m&rsquo;en veux prendre \u00e0 toi. A quoi M. Le Vacher r\u00e9pondit que les chr\u00e9tiens n&rsquo;\u00e9taient pas oblig\u00e9s de payer les dettes les uns des autres, et qu&rsquo;il ne devait et ne pouvait payer celles d&rsquo;un chevalier de Malte et d&rsquo;un capitaine de navire, comme est le sieur de la Ferri\u00e8re; qu&rsquo;\u00e0 peine avait-il moyen de vivre, qu&rsquo;il \u00e9tait un Marabout des chr\u00e9tiens (c&rsquo;est-\u00e0-dire un pr\u00eatre, selon leur fa\u00e7on de parler) venu expr\u00e8s \u00e0 Tunis pour l&rsquo;assistance des pauvres esclaves. \u00ab Dis ce que tu voudras, r\u00e9pliqua le \u00ab dey, je veux \u00eatre pay\u00e9.\u00bb Et sur cela, usant de quelques violences, il le contraignit de lui payer cette somme.\u00a0 Mais ce n&rsquo;est la qu&rsquo;un commencement: car si Dieu ne change l&rsquo;humeur de ce dey, ils sont \u00e0 la veille de souffrir d&rsquo;autres oppressions bien plus grandes. Enfin ils peuvent dire maintenant qu&rsquo;ils commencent d&rsquo;\u00eatre plus v\u00e9ritablement chr\u00e9tiens, puisqu&rsquo;ils commencent de souffrir en servant J\u00e9sus-Christ, ainsi que saint Ignace martyr le disait, quand on le menait au martyre. Et nous, mes fr\u00e8res, nous serons disciples de J\u00e9sus-Christ, quand il nous fera la gr\u00e2ce d&rsquo;endurer quelque pers\u00e9cution ou quelque mal pour son nom. Les mondains se r\u00e9jouiront, dit l&rsquo;\u00c9vangile de ce jour: oui, les gens du monde chercheront leurs plaisirs et \u00e9viteront tout ce qui contredit \u00e0 la nature. Et Dieu veuille que moi mis\u00e9rable, je ne fasse pas de m\u00eame et que je ne sois du nombre de ceux qui cherchent les douceurs et les consolations en servant J\u00e9sus-Christ, au lieu d&rsquo;aimer les tribulations et les croix: car si cela est, je ne suis pas vraiment chr\u00e9tien; mais pour le devenir, Dieu me r\u00e9serve l&rsquo;occasion de souffrir et me l&rsquo;enverra quand il lui plaira. C&rsquo;est la disposition en laquelle nous devons nous mettre tous, si nous voulons \u00eatre v\u00e9ritables serviteurs de J\u00e9sus-Christ. \u00bb<\/p>\n<p>Enfin quelque temps apr\u00e8s, le dey ayant toujours retenu en son c\u0153ur le ressentiment du refus que M. Husson le consul lui avait fait de la cotonine de France qu&rsquo;il avait demand\u00e9e, prit un nouveau pr\u00e9texte, en l&rsquo;ann\u00e9e 1657, de lui faire une avanie au sujet de ce que treize cents turcs avaient \u00e9t\u00e9 pris sur mer par les vaisseaux du grand-duc de Florence et men\u00e9s \u00e0 Livourne. Le dey en ayant re\u00e7u la nouvelle manda ledit sieur Husson et voulut qu&rsquo;il s&rsquo;oblige\u00e2t de faire revenir ces turcs; \u00e0 quoi lui ayant r\u00e9pondu que cela n&rsquo;\u00e9tait pas en son pouvoir, ces turcs \u00e9tant entre les mains d&rsquo;un prince auquel il n&rsquo;appartenait point, le dey ne voulut \u00e9couter aucune raison, et tout transport\u00e9 de col\u00e8re le chassa de la ville de Tunis. Or, quoique selon toutes les apparences il d\u00fbt aussi faire le m\u00eame traitement aux Missionnaires, il plut n\u00e9anmoins \u00e0 Dieu de lui toucher le c\u0153ur, en sorte qu&rsquo;il leur permit d&rsquo;y demeurer et d&rsquo;y continuer leurs exercices de charit\u00e9 et de religion; et m\u00eame il obligea derechef M. Le Vacher d&rsquo;exercer le consulat, \u00e0 cause des biens qu&rsquo;il faisait aux pauvres esclaves.<\/p>\n<h3><b>\u00a7.V \u2014 R\u00e9cit fait par M. Vincent \u00e0 sa communaut\u00e9 du martyre d&rsquo;un jeune chr\u00e9tien br\u00fbl\u00e9 en la ville d&rsquo;Alger pour la foi de J\u00e9sus-Christ.<\/b><\/h3>\n<p>Toutes les actions de vertu et de pi\u00e9t\u00e9 qui sont pratiqu\u00e9es par les esclaves chr\u00e9tiens peuvent avec juste raison \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme les fruits des missions qui se font parmi eux, par les soins et par le z\u00e8le de M. Vincent. Car cc sont pour l&rsquo;ordinaire des effets des instructions, pr\u00e9dications et autres offices de charit\u00e9 qu&rsquo;ils re\u00e7oivent de ses Missionnaires; et la parole de Dieu qui leur est annonc\u00e9e par ce minist\u00e8re est comme une semence c\u00e9leste re\u00e7ue dans leurs c\u0153urs, que la gr\u00e2ce y fait germer, et dont elle fait enfin \u00e9clore des fruits dignes de la vie \u00e9ternelle.<\/p>\n<p>Or, entre toutes les actions vertueuses de ces pauvres esclaves, en voici une qui surpasse le commun et que l&rsquo;on peut appeler h\u00e9ro\u00efque, dont M. Vincent fit lui-m\u00eame un jour le r\u00e9cit \u00e0 sa communaut\u00e9 de Saint-Lazare, en peu de paroles, mais tout \u00e9nergiques et anim\u00e9es de ce z\u00e8le qui br\u00fblait dans son c\u0153ur: \u00abJe ne puis, leur dit-il, que je ne vous expose les sentiments que Dieu me donne de ce gar\u00e7on, dont je vous ai parl\u00e9, qu&rsquo;on a fait mourir en la ville d&rsquo;Alger. Il se nommait Pierre Bourgoin, natif de l&rsquo;\u00eele de Majorque, \u00e2g\u00e9 seulement de vingt et un ou vingt-deux ans. Le ma\u00eetre duquel il \u00e9tait esclave avait dessein de le vendre pour l&rsquo;envoyer aux gal\u00e8res de Constantinople dont il ne serait jamais sorti. Dans cette crainte il alla trouver le bacha, pour le prier d&rsquo;avoir piti\u00e9 de lui et de ne permettre pas qu&rsquo;il f\u00fbt envoy\u00e9 \u00e0 ces gal\u00e8res. Le bacha lui promit de le faire pourvu qu&rsquo;il pr\u00eet le turban; pour lui faire faire cette apostasie, il employa toutes les pers\u00e9cutions dont il put s&rsquo;aviser, et enfin ajoutant les menaces aux promesses, il l&rsquo;intimida de telle sorte qu&rsquo;il en fit un ren\u00e9gat. \u00ab Ce pauvre enfant n\u00e9anmoins conservait toujours dans son c\u0153ur les sentiments d&rsquo;estime et d&rsquo;amour qu&rsquo;il avait pour sa religion, il ne fit cette faute que par l&rsquo;appr\u00e9hension de tomber dans ce cruel esclavage, et par le d\u00e9sir de faciliter le recouvrement de sa libert\u00e9. Il d\u00e9clara m\u00eame \u00e0 quelques esclaves chr\u00e9tiens qui lui reprochaient son crime, que s&rsquo;il \u00e9tait turc \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur, il \u00e9tait chr\u00e9tien dans l&rsquo;\u00e2me. Peu a peu faisant r\u00e9flexion sur le grand p\u00e9ch\u00e9 qu&rsquo;il avait commis de renoncer ext\u00e9rieurement \u00e0 sa religion, il en fut touch\u00e9 d&rsquo;un v\u00e9ritable repentir; en voyant qu&rsquo;il ne pouvait expier sa l\u00e2chet\u00e9 que par sa mort, il s&rsquo;y r\u00e9solut, plut\u00f4t que de vivre plus longtemps dans cet \u00e9tat d&rsquo;infid\u00e9lit\u00e9. Ayant d\u00e9couvert \u00e0 quelques-uns ce dessein, pour en venir \u00e0 l&rsquo;ex\u00e9cution il commen\u00e7a \u00e0 parler ouvertement \u00e0 l&rsquo;avantage de la religion chr\u00e9tienne et au m\u00e9pris du mahometisme, et il disait sur ce sujet tout ce qu&rsquo;une vive foi lui pouvait sugg\u00e9rer, en pr\u00e9sence m\u00eame de quelques turcs et surtout des chr\u00e9tiens. Il craignait toutefois la cruaut\u00e9 de ces barbares, et envisageant la rigueur des peines qu&rsquo;ils lui feraient souffrir il en tremblait de frayeur; \u00abMais pourtant, disait-il, j&rsquo;esp\u00e8re que Notre-Seigneur m&rsquo;assistera: il est mort pour moi, il est juste que je meure pour lui.\u00bb Enfin press\u00e9 du remords de sa conscience et du d\u00e9sir de r\u00e9parer l&rsquo;injure qu&rsquo;il avait faite \u00e0 J\u00e9sus-Christ, il s&rsquo;en alla dans sa g\u00e9n\u00e9reuse r\u00e9solution trouver le bacha, et \u00e9tant en sa pr\u00e9sence: \u00ab Tu m&rsquo;as s\u00e9duit, lui dit-il en me faisant renoncer \u00e0 ma religion qui est la bonne et la v\u00e9ritable, et me faisant passer \u00e0 la tienne qui est fausse. Or, je te d\u00e9clare que je suis chr\u00e9tien; et pour te montrer que j&rsquo;abjure de bon c\u0153ur ta cr\u00e9ance et la religion des turcs, je rejette et d\u00e9teste le turban que tu m&rsquo;as donn\u00e9.\u00bb Et en disant ces paroles, il jeta ce turban par terre et le foula aux pieds. Puis il ajouta: \u00ab Je sais que tu me feras mourir, mais il ne m&rsquo;importe, car je suis pr\u00eat de souffrir toutes sortes de tourments pour J\u00e9sus-Christ mon Sauveur.\u00bb En effet le bacha, irrit\u00e9 de cette hardiesse, le condamna aussit\u00f4t \u00e0 \u00eatre br\u00fbl\u00e9 tout vif; ensuite de quoi, on le d\u00e9pouilla, lui laissant seulement un cale\u00e7on, on lui mit une cha\u00eene au cou, et on le chargea d&rsquo;un gros poteau pour y \u00eatre attach\u00e9 et br\u00fbl\u00e9. Sortant en cet \u00e9tat de la maison du bacha pour \u00eatre conduit au lieu du supplice, comme il se vit environn\u00e9 de turcs, de ren\u00e9gats et m\u00eame de chr\u00e9tiens, il dit hautement ces belles paroles: <i>Vive J\u00e9sus-Christ, et triomphe pour jamais la foi catholique, apostolique et romaine. Il n&rsquo;y en a point d&rsquo;autre en laquelle on se puisse sauver. <\/i>Et cela dit, il s&rsquo;en alla souffrir le feu, et recevoir la mort pour J\u00e9sus-Christ.<\/p>\n<p>\u00ab Or le plus grand sentiment que j&rsquo;aie d&rsquo;une si belle action, c&rsquo;est que ce brave jeune homme avait dit \u00e0 ses compagnons: <i>Quoique J&rsquo;appr\u00e9hende la mort, je sens n\u00e9anmoins quelque chose l\u00e0-dedans <\/i>(portant la main sur son front) <i>qui me dit que Dieu me fera la gr\u00e2ce de souffrir le supplice qu&rsquo;on me pr\u00e9pare. Notre-Seigneur lui-m\u00eame \u00e0 appr\u00e9hend\u00e9 la mort, et n\u00e9anmoins il a endur\u00e9 volontairement de plus grandes douleurs que celles qu&rsquo;on me fera souffrir; j&rsquo;esp\u00e8re en sa force et en sa bont\u00e9. <\/i>Il fut donc attach\u00e9 \u00e0 un poteau, et, autour de lui, fut allum\u00e9 le feu qui lui fit rendre bient\u00f4t entre les mains de Dieu son \u00e2me pure comme l&rsquo;or qui a pass\u00e9 par le creuset. M. Le Vacher qui l&rsquo;avait toujours suivi se trouva pr\u00e9sent \u00e0 son martyre; quoiqu&rsquo;un peu \u00e9loign\u00e9 il lui leva l&rsquo;excommunication qu&rsquo;il avait encourue et lui donna l&rsquo;absolution sur le signal dont il \u00e9tait convenu avec lui, pendant qu&rsquo;il souffrait avec tant de constance.<\/p>\n<p>\u00ab Voila, Messieurs, comme est fait un chr\u00e9tien, et voil\u00e0 le courage que nous devons avoir pour souffrir et pour mourir quand il faudra pour J\u00e9sus-Christ. Demandons-lui cette gr\u00e2ce, et prions ce saint gar\u00e7on de la demander pour nous, lui qui a \u00e9t\u00e9 un si digne \u00e9colier d un si courageux ma\u00eetre qu&rsquo;en trois heures de temps il s&rsquo;est rendu son vrai disciple et son parfait imitateur en mourant pour lui.<\/p>\n<p>\u00abCourage, Messieurs et mes fr\u00e8res, esp\u00e9rons que Notre-Seigneur nous fortifiera dans les croix qui nous arriveront, pour grandes qu&rsquo;elles soient, s&rsquo;il voit que nous ayons de l&rsquo;amour pour elles et de la confiance en lui. Disons \u00e0 la maladie quand elle se pr\u00e9sentera et \u00e0 la pers\u00e9cution si elle nous arrive, aux peines ext\u00e9rieures et int\u00e9rieures, aux tentations et \u00e0 la mort m\u00eame qu&rsquo;il nous enverra: Soyez les bienvenues, faveurs c\u00e9lestes, gr\u00e2ces de Dieu, saints exercices, qui venez d&rsquo;une main paternelle et tout amoureuse pour mon bien; le vous re\u00e7ois d&rsquo;un c\u0153ur plein de respect, de soumission et de confiance envers celui qui vous envoie; je m&rsquo;abandonne \u00e0 vous pour me donner \u00e0 lui. Entrons donc dans ces sentiments? Messieurs et mes fr\u00e8res, et surtout, confions-nous grandement, ainsi qu&rsquo;a fait ce nouveau martyr, en l&rsquo;assistance de Notre-Seigneur \u00e0 qui nous recommanderons, s&rsquo;il vous pla\u00eet, ces bons missionnaires d&rsquo;Alger et de Tunis.\u00bb<\/p>\n<p>Ce discours de M. Vincent fait bien voir de quel esprit il \u00e9tait anim\u00e9, et combien grande \u00e9tait l&rsquo;affection qu&rsquo;il avait d&rsquo;inspirer aux siens ce m\u00eame esprit qui n&rsquo;est autre que celui du martyre, et de les fortifier contre les attaques du monde et de l&rsquo;enfer, et m\u00eame contre les propres sentiments de leur nature: et cela pour qu&rsquo;ils se rendent dignes, en renon\u00e7ant \u00e0 eux-m\u00eames et en portant leurs croix, de marcher \u00e0 la suite de J\u00e9sus-Christ.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s que le feu fut \u00e9teint, le m\u00eame M. Le Vacher alla en plein jour, une heure apr\u00e8s le supplice, quoique non pas sans grand p\u00e9ril, enlever le saint corps tout br\u00fbl\u00e9 et r\u00f4ti pour lui donner la s\u00e9pulture. Il a mis par \u00e9crit l&rsquo;histoire de son martyre et l&rsquo;a fait repr\u00e9senter dans un tableau qu&rsquo;il apporta \u00e0 M. Vincent en l&rsquo;ann\u00e9e 1657, lorsqu&rsquo;il vint \u00e0 Paris avec les ossements de ce brave chr\u00e9tien br\u00fbl\u00e9 pour la foi, comme un des plus excellents fruits que la gr\u00e2ce de J\u00e9sus-Christ recommence de produire dans ces terres barbares et infid\u00e8les.<\/p>\n<h3><b>\u00a7.VI.\u2014Divers avis que M. Vincent a donn\u00e9s aux Missionnaires de Barbarie, touchant leur conduite et leur mani\u00e8re d&rsquo;agir parmi les infid\u00e8les.<\/b><\/h3>\n<p>Quoique la haine mortelle et inv\u00e9t\u00e9r\u00e9e que les mahom\u00e9tans portent \u00e0 la religion chr\u00e9tienne soit telle qu&rsquo;ils estiment que c&rsquo;est assez \u00e0 un turc de tuer un chr\u00e9tien pour aller en paradis, Notre-Seigneur toutefois n&rsquo;a point permis que depuis dix-huit ans ou environ qu&rsquo;il y a des pr\u00eatres de la Congr\u00e9gation de la Mission qui vivent parmi eux \u00e0 Alger et \u00e0 Tunis, ils en aient fait mourir aucun, encore qu&rsquo;ils aient souvent transgress\u00e9 la loi qui d\u00e9fend, sous peine du feu, de parler contre la religion de Mahomet ou de pr\u00eater la main \u00e0 ceux qui en font profession, pour les en faire sortir; ne s&rsquo;\u00e9tant pas souci\u00e9s de cette injuste d\u00e9fense, quand il a \u00e9t\u00e9 question de servir J\u00e9sus-Christ et de procurer le salut des \u00e2mes qu&rsquo;il a rachet\u00e9es par son sang. Il est vrai qu&rsquo;ils se sont comport\u00e9s, par la gr\u00e2ce de Dieu, avec tant de modestie, de prudence et de charit\u00e9 en ce pays-l\u00e0, selon ce qui leur a \u00e9t\u00e9 souvent recommand\u00e9 par M. Vincent, que non seulement les turcs les ont \u00e9pargn\u00e9s, mais m\u00eame plusieurs d&rsquo;entre eux ont t\u00e9moign\u00e9 faire \u00e9tat de leur vertu. A ce sujet le roi de Tunis rencontrant un jour un Missionnaire qu&rsquo;il voyait souvent aller et venir par ville et par les champs avec un z\u00e8le infatigable, pour secourir et assister les pauvres esclaves chr\u00e9tiens, se tournant vers ceux de sa suite et leur montrant ce pr\u00eatre: <i>Voil\u00e0, <\/i>leur dit-il, <i>un v\u00e9ritable pape. <\/i>Une autre fois que ce m\u00eame Missionnaire lui demandait permission de sortir de la ville pour aller en quelque lieu de la campagne visiter et assister quelques pauvres chr\u00e9tiens, il lui dit avec un c\u0153ur ouvert: Va librement en tels lieux que tu trouveras bon. Et une autre fois il lui donna un de ses officiers pour l&rsquo;accompagner en des lieux \u00e9cart\u00e9s ou il ne pouvait aller sans p\u00e9ril.<\/p>\n<p>Aussi M. Vincent leur recommandait-il toujours d&rsquo;agir avec grande mod\u00e9ration et discr\u00e9tion, et de ne se point exposer t\u00e9m\u00e9rairement aux p\u00e9rils, de peur que pour un bien apparent ils ne se missent hors d&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;en faire un tr\u00e8s grand nombre de v\u00e9ritables. Voici en quels termes il \u00e9crivit un jour sur ce sujet \u00e0 l&rsquo;un de ses Missionnaires de Barbarie dont le z\u00e8le \u00e9tait fort ardent, et qui avait pour cela plus de besoin de bride que d&rsquo;\u00e9peron l. Cette lettre contient plusieurs avis fort importants, et c&rsquo;est pourquoi elle a servi de r\u00e8gle pour tous les autres.<\/p>\n<p>\u00abJe loue Dieu, dit-il, de la bonne mani\u00e8re dont vous avez us\u00e9 pour vous faire reconna\u00eetre missionnaire apostolique et grand-vicaire de Carthage; si vous avez proc\u00e9d\u00e9 sagement en cela, vous le devez faire incomparablement davantage dans l&rsquo;exercice. Vous ne devez nullement vous raidir contre les abus, quand vous voyez qu&rsquo;il en proviendrait un plus grand mal; tirez ce que vous pourrez de bon des pr\u00eatres et des religieux esclaves, des marchands et des captifs, par les voies douces, et ne vous servez des s\u00e9v\u00e8res que dans l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9; de peur que le mal qu&rsquo;ils souffrent d\u00e9j\u00e0 par l&rsquo;\u00e9tat de leur captivit\u00e9, joint avec la rigueur que vous voudriez exercer en vertu de votre pouvoir, ne les porte au d\u00e9sespoir. Vous n&rsquo;\u00eates pas responsable de leur salut comme vous pensez: vous n&rsquo;avez \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9 en Alger que pour consoler les \u00e2mes afflig\u00e9es, les encourager \u00e0 souffrir et les aider \u00e0 pers\u00e9v\u00e9rer en notre sainte religion. C&rsquo;est l\u00e0 votre principale et non pas la charge de grand-vicaire, laquelle vous n&rsquo;avez accept\u00e9e qu&rsquo;en tant qu&rsquo;elle sert de moyen pour parvenir aux fins susdites; car il est impossible de l&rsquo;exercer en rigueur de justice sans augmenter les peines de ces pauvres gens, ni presque sans leur donner sujet de perdre patience, et de vous perdre vous-m\u00eame. Surtout il ne faut pas entreprendre d&rsquo;abolir sit\u00f4t les choses qui sont en usage parmi eux, bien que mauvaises.<\/p>\n<p>Quelqu&rsquo;un me rapportait l&rsquo;autre jour un beau passage de saint Augustin qui dit qu&rsquo;on se garde bien d&rsquo;attaquer d&rsquo;abord un vice qui r\u00e8gne en un lieu, parce que non seulement on n&rsquo;en viendra pas \u00e0 bout, mais au contraire l&rsquo;on choquera les esprits en qui cette coutume est comme inv\u00e9t\u00e9r\u00e9e; en sorte qu&rsquo;on ne serait plus capable de faire en eux d&rsquo;autres biens, que n\u00e9anmoins on e\u00fbt faits, les prenant d&rsquo;un autre biais. Je vous prie donc de condescendre autant que vous pourrez a l&rsquo;infirmit\u00e9 humaine; vous gagnerez plut\u00f4t les eccl\u00e9siastiques esclaves, en leur compatissant, que par le rebut et la correction: ils ne manquent pas de lumi\u00e8re, mais de force, laquelle s&rsquo;insinue par l&rsquo;onction ext\u00e9rieure des paroles et du bon exemple. Je ne dis pas qu&rsquo;il faille autoriser ni permettre leurs d\u00e9sordres, mais je dis que les rem\u00e8des en doivent \u00eatre doux et b\u00e9nins en l&rsquo;\u00e9tat o\u00f9 ils sont, et appliqu\u00e9s avec grande pr\u00e9caution, \u00e0 cause du lieu et du pr\u00e9judice qu&rsquo;ils vous peuvent causer, si vous les m\u00e9contentez, et non seulement a vous. mais aussi au consul et a l&rsquo;\u0153uvre de Dieu; car ils pourront donner aux Turcs des impressions pour lesquelles ils ne voudront jamais plus vous souffrir de del\u00e0.<\/p>\n<p>\u00ab Vous avez un autre \u00e9cueil a \u00e9viter parmi les Turcs et les ren\u00e9gats. Au nom de Notre-Seigneur n&rsquo;ayez aucune communication avec ces gens-l\u00e0; ne vous exposez point aux dangers qui en peuvent arriver, parce qu&rsquo;en vous exposant, comme j&rsquo;ai dit, vous exposeriez tout, et feriez grand tort aux pauvres chr\u00e9tiens esclaves, en tant qu&rsquo;ils ne seraient plus assist\u00e9s, et vous fermeriez la porte pour l&rsquo;avenir \u00e0 la libert\u00e9 pr\u00e9sente que nous avons de rendre quelque service \u00e0 Dieu en Alger et ailleurs. Voyez le mal que vous feriez pour un petit bien apparent. Il est plus facile et plus important d&#8217;emp\u00eacher que plusieurs esclaves ne se pervertissent, que de convertir un seul ren\u00e9gat. Un m\u00e9decin qui pr\u00e9serve du mal m\u00e9rite plus que celui qui le gu\u00e9rit; vous n&rsquo;\u00eates point charg\u00e9 des \u00e2mes des Turcs ni des ren\u00e9gats, et votre mission ne s&rsquo;\u00e9tend point sur eux mais sur les pauvres chr\u00e9tiens captifs. Que si pour quelque raison consid\u00e9rable vous \u00eates oblig\u00e9 de traiter avec ceux du pays, ne le faites point, s&rsquo;il vous pla\u00eet, que de concert avec le consul, aux avis duquel je vous prie de d\u00e9f\u00e9rer le plus que vous pourrez.<\/p>\n<p>\u00abNous avons grand sujet de remercier Dieu du z\u00e8le qu&rsquo;il vous donne pour le salut des pauvres esclaves; mais ce z\u00e8le-l\u00e0 n&rsquo;est pas bon, s&rsquo;il n&rsquo;est discret. Il semble que vous entreprenez trop du commencement, comme de vouloir faire mission dans les bagnes, de vous y vouloir retirer, et d&rsquo;introduire parmi ces pauvres gens de nouvelles pratiques de d\u00e9votion. C&rsquo;est pourquoi je vous prie de suivre l&rsquo;usage de nos pr\u00eatres d\u00e9funts qui vous ont devanc\u00e9. On g\u00e2te souvent les bonnes \u0153uvres pour aller trop vite, pour ce que l&rsquo;on agit selon ses inclinations qui emportent l&rsquo;esprit et la raison, et font penser que le bien que l&rsquo;on voit \u00e0 faire est faisable et de saison; ce qui n&rsquo;est pas, et on le reconna\u00eet dans la suite par le mauvais succ\u00e8s. Le bien que Dieu veut, se fait quasi de lui-m\u00eame, sans qu&rsquo;on y pense: c&rsquo;est comme cela que notre Congr\u00e9gation a pris naissance; que les exercices des missions et des ordinands ont commenc\u00e9; que la compagnie des Filles de la Charit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 faite; que celle des dames pour l&rsquo;assistance des pauvres de l&rsquo;h\u00f4tel-Dieu de Paris et des malades des paroisses s&rsquo;est \u00e9tablie; que l&rsquo;on a pris soin des enfants trouv\u00e9s; et qu&rsquo;enfin toutes les \u0153uvres dont nous nous trouvons a pr\u00e9sent charg\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 mises au jour, et rien de tout cela n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 entrepris avec dessein de notre part. Mais Dieu qui voulait \u00eatre servi en telles occasions, les \u00e2 lui-m\u00eame suscit\u00e9es insensiblement, et s&rsquo;il s&rsquo;est servi de nous, nous ne savions pourtant o\u00f9 cela allait: c&rsquo;est pourquoi nous le laissons faire, bien loin de nous empresser dans le progr\u00e8s, non plus que dans le commencement de ces \u0153uvres. Mon Dieu, Monsieur, que je souhaite que vous mod\u00e9riez votre ardeur, et pesiez m\u00fbrement les choses au poids du sanctuaire, devant que de les r\u00e9soudre: soyez plut\u00f4t p\u00e2tissant qu&rsquo;agissant; et ainsi Dieu fera par vous seul ce que tous les hommes ensemble ne sauraient faire sans lui. \u00bb<\/p>\n<h3><b>\u00a7.VII.\u2014Les diverses peines et travaux des pauvres esclaves chr\u00e9tiens en Barbarie, et les assistances et services qui leur sont rendus par les missionnaires.<\/b><\/h3>\n<p>Pour mieux conna\u00eetre encore les offices de charit\u00e9 que les missionnaires de M. Vincent rendent aux esclaves chr\u00e9tiens en Barbarie, il est n\u00e9cessaire de faire voir l&rsquo;inhumanit\u00e9 avec laquelle ceux-ci sont trait\u00e9s par les Turcs, les travaux excessifs qu&rsquo;ils leur font souffrir, et m\u00eame les violences qu&rsquo;ils exercent sur eux pour les contraindre d&rsquo;abjurer la foi de J\u00e9sus-Christ et d&#8217;embrasser le mahom\u00e9tisme.<\/p>\n<p>Les corsaires de Tunis et d&rsquo;Alger enl\u00e8vent de tous c\u00f4t\u00e9s, dans les terres des chr\u00e9tiens et sur la mer, un grand nombre de personnes de tout \u00e2ge, sexe et condition, les m\u00e8nent en ces villes et autres lieux circonvoisins, o\u00f9 ils les exposent en vente en plein march\u00e9, comme l&rsquo;on fait ici des b\u00eates; et comme ils font tous les ans plusieurs courses o\u00f9 ils en prennent quantit\u00e9, de la vient qu&rsquo;en Barbarie les Turcs ont un grand nombre d&rsquo;esclaves, lesquels ils logent en de certains lieux qu&rsquo;ils appellent bagnes. A Tunis et \u00e0 Biserte ils les tiennent attach\u00e9s avec des cha\u00eenes de fer, et les gardent soigneusement de nuit et de jour; mais \u00e0 Alger ils le font seulement pendant la nuit. Repr\u00e9sentez-vous de grandes \u00e9curies, ou il y a deux cents, trois cents ou quatre cents chevaux en chacune: voil\u00e0 une image de ces lieux, avec cette diff\u00e9rence n\u00e9anmoins, que les chevaux sont bien nourris et bien pans\u00e9s, et que les chr\u00e9tiens sont dans l&rsquo;ordure, dans la mis\u00e8re, et dans le dernier abandon, particuli\u00e8rement \u00e0 cause de leur religion que les Turcs ont en horreur; et outre cela, que selon la fantaisie et la mauvaise humeur de leur patron et de celui qui les garde, ils sont battus \u00e0 outrance, et quelquefois jusqu&rsquo;\u00e0 mourir ou en demeurer estropi\u00e9s le reste de leur vie.<\/p>\n<p>Ces pauvres esclaves ainsi d\u00e9tenus ne sortent de ces lieux que pour aller travailler \u00e0 labourer la terre ou \u00e0 d&rsquo;autres ouvrages fort p\u00e9nibles, ou bien pour aller ramer sur les gal\u00e8res, ou encore pour servir sur les autres vaisseaux qui vont en voyage, et le plus souvent en guerre contre les chr\u00e9tiens. L\u00e0 ils souffrent des fatigues, des coups, des m\u00e9pris et des peines insupportables. Pour l&rsquo;ordinaire ils rament et travaillent tout nus, n&rsquo;ayant simplement qu&rsquo;un cale\u00e7on, expos\u00e9s aux cuisantes ardeurs du soleil en \u00e9t\u00e9 et \u00e0 la rigueur du froid en hiver; et quand ils en reviennent tout \u00e9puis\u00e9s de forces et comme \u00e0 demi-morts, on les remet comme des b\u00eates dans ces \u00e9tables, plut\u00f4t pour y languir que pour y trouver aucun repos.<\/p>\n<p>Voici ce que M. Gu\u00e9rin, pr\u00eatre de la Mission, en \u00e9crivit un jour \u00e0 M. Vincent: \u00ab Nous attendons une grande quantit\u00e9 de malades au retour des gal\u00e8res. Si ces pauvres gens souffrent de grandes mis\u00e8res dans leurs courses sur la mer, ceux qui sont demeures ici n&rsquo;en endurent pas de moindres: on les fait travailler \u00e0 scier le marbre tous les jours, expos\u00e9s aux ardeurs du soleil, qui sont telles que je ne les puis mieux comparer qu&rsquo;\u00e0 une fournaise ardente. C&rsquo;est une chose \u00e9tonnante de voir le travail et la chaleur excessive qu&rsquo;ils endurent, qui serait capable de faire mourir des chevaux, et n\u00e9anmoins que ces pauvres chr\u00e9tiens ne laissent pas de subsister ne perdant que la peau qu&rsquo;ils donnent en proie \u00e0 ces ardeurs d\u00e9vorantes: on leur voit tirer la langue comme feraient les pauvres chiens \u00e0 cause du chaud insupportable dans lequel il leur faut respirer. Le jour d&rsquo;hier un pauvre esclave fort \u00e2g\u00e9, se trouvant accabl\u00e9 de mal et n&rsquo;en pouvant presque plus, demanda cong\u00e9 de se retirer; mais il n&rsquo;eut autre r\u00e9ponse sinon qu&rsquo;encore qu&rsquo;il d\u00fbt crever sur la pierre, il fallait qu&rsquo;il travaill\u00e2t. Je vous laisse \u00e0 penser combien ces cruaut\u00e9s me touchent sensiblement le c\u0153ur et me donnent de l&rsquo;affliction. Et cependant ces pauvres esclaves souffrent leurs maux avec une patience inconcevable, et b\u00e9nissent Dieu parmi toutes les cruaut\u00e9s qu&rsquo;on exerce sur eux; et je vous puis dire avec v\u00e9rit\u00e9 que nos Fran\u00e7ais emportent le dessus en bonnet et en vertu sur toutes les autres nations. Nous en avons deux malades a l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9, et qui, selon toutes les apparences, n&rsquo;en peuvent \u00e9chapper; nous leur avons administr\u00e9 tous les sacrements. La semaine derni\u00e8re il en mourut deux autres en vrais chr\u00e9tiens; et l&rsquo;on peut dire d&rsquo;eux que: <i>pretiosa in conspectu Domini mors sanctorum ejus. <\/i>La compassion que je porte \u00e0 ces pauvres afflig\u00e9s qui travaillent \u00e0 scier le marbre me contraint de leur distribuer une partie des petits rafra\u00eechissements que je leur donnerais s&rsquo;ils \u00e9taient malades, etc. Il y a d&rsquo;autres esclaves qui ne sont pas si maltrait\u00e9s, dont les uns sont s\u00e9dentaires dans les maisons de leurs patrons et servent \u00e0 tout de nuit et de jour, comme \u00e0 cuire le pain, \u00e0 faire la lessive, \u00e0 appr\u00eater le boire et le manger et autres petits offices d&rsquo;un m\u00e9nage. Il y en a d&rsquo;autres que leurs patrons emploient \u00e0 leurs affaires du dehors. Il y en a encore d&rsquo;autres qui ont la libert\u00e9 de travailler pour eux en donnant par mois \u00e0 leurs patrons une certaine somme qu&rsquo;ils tachent de gagner et d&rsquo;\u00e9pargner sur leur petite d\u00e9pense.\u00bb<\/p>\n<p>Outre ces esclaves des villes, il y en a un grand nombre employ\u00e9s aux terres et aux maisons de la campagne. Plusieurs y passent toute leur vie sans jamais venir \u00e0 la ville, et l\u00e0, ils sont employ\u00e9s \u00e0 labourer la terre, \u00e0 couper du bois, \u00e0 faire du charbon, \u00e0 tirer des pierres des carri\u00e8res, et \u00e0 de semblables ouvrages fort p\u00e9nibles dans lesquels on ne leur donne aucun rel\u00e2che; et apr\u00e8s avoir travaill\u00e9 le jour, on les enferme la nuit. Il a fallu n\u00e9cessairement avancer toutes ces distinctions pour faire mieux conna\u00eetre quels sont les emplois des Missionnaires en Barbarie.<\/p>\n<p>Or, dans les villes d&rsquo;Alger, de Tunis et de Biserte, il y a environ vingt-cinq bagnes, en chacun desquels on a dress\u00e9 comme une petite chapelle, o\u00f9 ces pauvres chr\u00e9tiens captifs, parmi leurs afflictions et leurs peines, ont le bonheur d&rsquo;entendre la sainte messe et de participer aux sacrements. Et en cela (comme dit un pr\u00eatre de la Mission dans une sienne lettre) \u00ab on doit reconna\u00eetre une conduite toute particuli\u00e8re de la Providence et de la bont\u00e9 de Dieu, lequel pour donner aux membres afflig\u00e9s de son Fils J\u00e9sus-Christ le moyen de se conserver et maintenir en la v\u00e9rit\u00e9 de la foi, par le libre exercice de toutes les fonctions du Christianisme, a chang\u00e9 leurs prisons en des \u00e9glises o\u00f9 ce divin Sauveur s&rsquo;enferme lui-m\u00eame avec eux sous les esp\u00e8ces du tr\u00e8s adorable sacrement de l&rsquo;Eucharistie, toutes les fois qu&rsquo;on y c\u00e9l\u00e8bre la sainte messe; se rendant ainsi, par un exc\u00e8s de son amour, en quelque fa\u00e7on esclave avec les esclaves, pour faire reconna\u00eetre la v\u00e9rit\u00e9 de sa parole par laquelle il a promis d&rsquo;\u00eatre avec un chacun de ses fid\u00e8les en la tribulation: <i>cum ipso sum in tribulatione , <\/i>etc.<\/p>\n<p>Parmi ce grand nombre d&rsquo;esclaves, il se trouve toujours quelques pr\u00eatres ou religieux. Les Missionnaires s&rsquo;entremettent vers leurs patrons, pour obtenir d&rsquo;eux qu&rsquo;ils ne les mettent point ni au travail, ni \u00e0 la cha\u00eene, moyennant quelque argent qu&rsquo;ils leur payent par mois. En qualit\u00e9 de grands-vicaires de Carthage, ils les \u00e9tablissent comme les chapelains de tous ces bagnes; ils veillent sur leurs d\u00e9portements, ils les corrigent, les changent et les d\u00e9posent, ainsi qu&rsquo;ils le jugent convenable: et c&rsquo;est l\u00e0 un des grands biens que M. Vincent a procur\u00e9s en ces lieux-l\u00e0, parce que, avant que ce bon ordre y e\u00fbt \u00e9t\u00e9 \u00e9tabli, ils vivaient dans une \u00e9trange confusion. Tous les pauvres esclaves contribuent selon leur petit pouvoir, qui plus, qui moins, \u00e0 entretenir ces chapelains et \u00e0 fournir aux d\u00e9penses n\u00e9cessaires pour le luminaire et pour la d\u00e9coration de leurs chapelles. Ce qu&rsquo;ils font n\u00e9anmoins par une libre volont\u00e9 et par pure d\u00e9votion, car on n&rsquo;y contraint personne, et m\u00eame la plupart sont dans une totale impuissance de rien donner, n&rsquo;ayant pour toute subsistance qu&rsquo;un peu de pain noir qu&rsquo;on leur distribue chaque jour.<\/p>\n<p>Outre ces chapelles des bagnes il y en a d&rsquo;autres dans les maisons des consuls, qui sont comme les paroisses des marchands chr\u00e9tiens, tant de ceux qui vont trafiquer en ces villes que des autres qui y r\u00e9sident. Elles sont entretenues, orn\u00e9es et desservies par le consul et par les Missionnaires. Celle d&rsquo;Alger est sous le titre de saint Cyprien \u00e9v\u00eaque de Carthage, et celle de Tunis sous le titre de saint Louis, roi de France, duquel la mort a comme sanctifi\u00e9 le terroir de cette ville infid\u00e8le. On y c\u00e9l\u00e8bre tous les ans leur f\u00eate avec toute la solennit\u00e9 possible, comme aussi toutes les autres f\u00eates principales de l&rsquo;ann\u00e9e, avec une \u00e9dification singuli\u00e8re de tous les chr\u00e9tiens qui se trouvent en ce pays-l\u00e0.<\/p>\n<p>Mais qui pourrait dire quelle \u00e9tait la consolation que recevait M. Vincent quand il lisait dans les lettres qui lui \u00e9taient \u00e9crites par ses pr\u00eatres qui demeuraient \u00e0 Tunis et \u00e0 Alger, que le service divin s&rsquo;y faisait avec autant de solennit\u00e9 que dans les paroisses de Paris; que les grand&rsquo;messes et les offices divins y \u00e9taient c\u00e9l\u00e9br\u00e9s les f\u00eates et les dimanches; qu&rsquo;on y avait d\u00e9j\u00e0 fait des fondations en assez bon nombre; qu&rsquo;on y avait \u00e9tabli diverses confr\u00e9ries, et cela en chacune de ces \u00e9glises et chapelles, tant pour procurer la d\u00e9livrance des \u00e2mes du purgatoire et l&rsquo;assistance des pauvres esclaves dans leurs maladies que pour honorer quelques saints les jours de leur f\u00eate, et particuli\u00e8rement la tr\u00e8s sainte M\u00e8re de Dieu, par les confr\u00e9ries du Rosaire et du Scapulaire, avec pr\u00e9dication et procession aux jours \u00e0 ce destin\u00e9s; que dans les \u00e9glises des Missionnaires il y avait des tabernacles o\u00f9 le Saint-Sacrement \u00e9tait gard\u00e9 jour et nuit avec des lampes toujours allum\u00e9es; que lorsqu&rsquo;on le portait aux malades dans les bagnes, c&rsquo;\u00e9tait avec les torches et cierges en main et les autres marques ext\u00e9rieures du respect qui se doit rendre \u00e0 un si grand sacrement; et que tous les ans le jour de la F\u00eate-Dieu et durant toute l&rsquo;octave, le Saint-Sacrement \u00e9tait expos\u00e9 et m\u00eame port\u00e9 en procession dans ces chapelles et \u00e9glises, les assistants ayant chacun un cierge \u00e0 la main.<\/p>\n<p>C&rsquo;est le commun sentiment des saints, que nos mis\u00e8res \u00e9l\u00e8vent un tr\u00f4ne \u00e0 la mis\u00e9ricorde de Dieu. L&rsquo;on peut dire aussi avec v\u00e9rit\u00e9 que les mis\u00e8res de ces pauvres captifs \u00e9l\u00e8vent non seulement un tr\u00f4ne, mais comme un troph\u00e9e \u00e0 la charit\u00e9 et \u00e0 la saintet\u00e9 du Fils de Dieu dans ces terres barbares, et qu&rsquo;ils auraient quelque raison de lui dire avec le Psalmiste <i>Triomphez, Seigneur, au milieu de vos ennemis. <\/i>Certes, il ne serait pas ador\u00e9 dans ces villes infid\u00e8les comme il est maintenant, si sa Providence n&rsquo;avait permis qu&rsquo;il y e\u00fbt des chr\u00e9tiens esclaves, et si l&rsquo;oppression qu&rsquo;ils y souffrent n&rsquo;y avait attir\u00e9 des pr\u00eatres de la Congr\u00e9gation de la Mission.<\/p>\n<p>M. Gu\u00e9rin ajoutait encore dans une de ses lettres \u00e0 M. Vincent une autre chose digne de remarque: \u00ab Vous seriez ravi, lui dit-il, d&rsquo;entendre tous les jours des f\u00eates et dimanches, chanter en nos \u00e9glises et chapelles <i>l&rsquo;Exaudiat <\/i>et les autres pri\u00e8res pour le roi de France, pour qui les \u00e9trangers m\u00eame t\u00e9moignent du respect et de l&rsquo;affection; comme aussi de voir avec quelle d\u00e9votion ces pauvres captifs offrent leurs oraisons pour tous leurs bienfaiteurs, qu&rsquo;ils reconnaissent pour la plupart \u00eatre en France ou venir de France: et ce n&rsquo;est pas un petit sujet de consolation de voir ici presque toutes sortes de nations dans les fers et les cha\u00eenes prier Dieu pour les Fran\u00e7ais. \u00bb<\/p>\n<p>Mais outre tous les offices de charit\u00e9 que les Missionnaires rendent en ce pays-l\u00e0 aux esclaves chr\u00e9tiens, par les pr\u00e9dications, instructions, administration des sacrements, c\u00e9l\u00e9bration des divins offices et autres semblables occasions journali\u00e8res, il y en a un qui n&rsquo;est pas moins important pour leur salut, auquel ils sont fort souvent occup\u00e9s. C&rsquo;est de les consoler dans leurs souffrances, et d&rsquo;adoucir autant qu&rsquo;ils peuvent le ressentiment des inhumanit\u00e9s que ces barbares exercent sur eux, et qui les portent quelquefois a deux doigts du d\u00e9sespoir; en telle sorte qu&rsquo;il s&rsquo;en est trouv\u00e9 autrefois plusieurs, lesquels ne voyant point de fin ni d&rsquo;all\u00e9gement \u00e0 leurs peines, ont mieux aim\u00e9 se procurer la mort que de mener une si malheureuse vie. Il y en a eu qui se sont coup\u00e9 la gorge de leurs propres mains; d&rsquo;autres qui se sont pendus et \u00e9trangl\u00e9s; d&rsquo;autres qui, s&rsquo;\u00e9tant coup\u00e9 les veines, ont rendu l&rsquo;\u00e2me avec le sang; d&rsquo;autres, par un emportement de fureur, ont voulu tuer leurs patrons, lesquels ensuite les ont fait br\u00fbler; et d&rsquo;autres enfin qui ont reni\u00e9 la foi de J\u00e9sus-Christ et se sont engag\u00e9s dans un \u00e9tat de damnation \u00e9ternelle, pour s&rsquo;exempter de ces peines temporelles. Or, c&rsquo;est un des emplois plus ordinaires des pr\u00eatres de la Mission qui sont en Barbarie, de consoler ces pauvres afflig\u00e9s, en toutes les mani\u00e8res qu&rsquo;ils peuvent, les encourager \u00e0 faire un bon usage de leurs souffrances et m\u00eame leur procurer tout le soulagement possible, les visiter et servir dans leurs maladies qui sont assez fr\u00e9quentes, et prendre un soin particulier de faire ressentir les plus grands effets de leur charit\u00e9 \u00e0 ceux qui se croient les plus abandonn\u00e9s.<\/p>\n<h3><b>\u00a7.VIII. \u2014 Continuation du m\u00eame sujet.<\/b><\/h3>\n<p>Cette grande charit\u00e9 avec laquelle les Missionnaires s&#8217;emploient \u00e0 rendre toutes sortes d&rsquo;assistances et de services \u00e0 ces pauvres esclaves, ayant d&rsquo;abord paru fort nouvelle aux Turcs, leur a acquis quelque sorte d&rsquo;estime et de v\u00e9n\u00e9ration de la part de plusieurs de ces infid\u00e8les: tant la vertu a de force de se faire admirer et aimer, m\u00eame de ses plus grands ennemis. Cela fait qu&rsquo;ils ont une assez grande libert\u00e9 d&rsquo;aller dans les maisons o\u00f9 demeurent ces pauvres esclaves et dans les lieux m\u00eame les plus retires o\u00f9 ils travaillent, pour les consoler et assister. N\u00e9anmoins, comme ils y trouvaient au commencement beaucoup de difficult\u00e9s, un de ces bons pr\u00eatres de la Mission se servit d&rsquo;une invention que sa charit\u00e9 lui suggera: c&rsquo;\u00e9tait que lorsqu&rsquo;il y avait des esclaves malades dans les lieux de difficile acc\u00e8s, il envoyait premi\u00e8rement un apothicaire chr\u00e9tien pour visiter les malades, et cet apothicaire faisait entendre au patron qu&rsquo;il ne pouvait donner des rem\u00e8des \u00e0 son esclave que le m\u00e9decin ne l&rsquo;e\u00fbt visit\u00e9, et qu&rsquo;\u00e0 cet effet il lui en am\u00e8nerait un. Par ce moyen ce bon pr\u00eatre, prenant la qualit\u00e9 de m\u00e9decin, avait libre entr\u00e9e dans les lieux o\u00f9 \u00e9taient ces pauvres malades; il leur parlait, les confessait et leur administrait les sacrements, quelque fois m\u00eame en pr\u00e9sence de leurs patrons, sans toutefois qu&rsquo;ils s&rsquo;en pussent apercevoir, leur faisant entendre que c&rsquo;\u00e9taient des rem\u00e8des: ce qui \u00e9tait bien v\u00e9ritable.<\/p>\n<p>La mani\u00e8re dont ils se servent pour porter le Tr\u00e8s Saint Sacrement aux pauvres malades, est telle: Ayant renferm\u00e9 la sainte Hostie dans une petite bo\u00eete d&rsquo;argent dor\u00e9, ils la mettent dans une bourse de quelque \u00e9toffe de soie qu&rsquo;ils pendent \u00e0 leur cou, et ayant accommod\u00e9 une petite \u00e9tole sur leur soutane, ils couvrent et cachent le tout de leurs casaques en sorte que rien ne para\u00eet. Un chr\u00e9tien marche devant, tenant sous son manteau ou sous son capot une chandelle allum\u00e9e dans une petite lanterne, de l&rsquo;eau b\u00e9nite dans une petite burette, un surplis plie, un rituel, une bourse dans laquelle il y a un petit corporal et un purificatoire. Ils ne saluent personne dans les rues o\u00f9 ils passent, et c&rsquo;est le signal par lequel les chr\u00e9tiens connaissent ce qu&rsquo;ils portent, afin qu&rsquo;ils aient \u00e0 les suivre s&rsquo;ils en ont la d\u00e9votion et la libert\u00e9. Il est vrai qu&rsquo;en la ville d&rsquo;Alger on n&rsquo;a pas jug\u00e9 \u00e0 propos que les esclaves suivent le Saint Sacrement, pour \u00e9viter plusieurs inconv\u00e9nients qui en pourraient arriver. Un seul pr\u00eatre dans un bagne d&rsquo;Alger a communi\u00e9 pour une fois jusqu&rsquo;\u00e0 soixante malades, les ayant auparavant confess\u00e9s; et la m\u00eame chose s&rsquo;est faite en plusieurs autres rencontres.<\/p>\n<p>Il y a encore un autre soin que les Missionnaires prennent \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de ces pauvres esclaves: c&rsquo;est de maintenir entre eux la paix et l&rsquo;union, qui est la vraie marque et le propre caract\u00e8re des chr\u00e9tiens; en quoi n\u00e9anmoins il faut avouer \u00e0 notre confusion que les Turcs semblent nous donner exemple et nous faire la le\u00e7on. Voici ce que M. Gu\u00e9rin en \u00e9crivit un jour \u00e0 M. Vincent: \u00abJe ne puis m&#8217;emp\u00eacher, lui dit-il, de vous faire savoir ce qu&rsquo;un Turc me dit ces jours pass\u00e9s, pour la confusion des mauvais chr\u00e9tiens. Je m&rsquo;effor\u00e7ais de r\u00e9concilier deux chr\u00e9tiens qui se voulaient mal l&rsquo;un a l&rsquo;autre; et comme il voyait que j&rsquo;avais de la peine \u00e0 les accorder, il me dit devant eux en sa langue: \u00ab Mon P\u00e8re, entre nous autres Turcs, il ne nous \u00ab est pas permis de demeurer trois jours mal avec notre prochain, encore bien qu&rsquo;il e\u00fbt tu\u00e9 quelqu&rsquo;un de nos plus \u00ab proches parents. \u00bb En effet, j&rsquo;ai plusieurs fois remarqu\u00e9 cette pratique parmi eux, les voyant s&#8217;embrasser incontinent apr\u00e8s qu&rsquo;ils s&rsquo;\u00e9taient battus. Je ne sais pas si l&rsquo;int\u00e9rieur r\u00e9pondait \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur, mais il n&rsquo;y a point de doute que ces infid\u00e8les condamneront au jour du jugement ceux des chr\u00e9tiens qui ne veulent point se r\u00e9concilier ni int\u00e9rieurement, ni ext\u00e9rieurement; et qui, retenant leur haine au dedans de leurs c\u0153urs contre leur prochain, la t\u00e9moignent encore au dehors avec scandale, et m\u00eame se glorifient de la vengeance qu&rsquo;ils ont prise ou qu&rsquo;ils d\u00e9sirent prendre de leurs ennemis. Et cependant ces gens que nous estimons des barbares tiennent \u00e0 grande honte de retenir dans leurs c\u0153urs aucune haine et de ne vouloir pas se r\u00e9concilier avec ceux qui leur ont fait du mal. \u00bb<\/p>\n<p>Outre ce qui a \u00e9t\u00e9 dit, il arrive encore quelquefois des occasions extraordinaires o\u00f9 il semble que Dieu veuille r\u00e9pandre plus abondamment ses mis\u00e9ricordes et ses gr\u00e2ces sur les pauvres chr\u00e9tiens esclaves, comme au temps de quelque jubil\u00e9 ou quand on \u00e9tablit les pri\u00e8res de quarante heures; car alors les pr\u00eatres de la Mission ne s&rsquo;\u00e9pargnent pas pour rendre tous les services convenables \u00e0 ces captifs. Ils passent quelquefois les nuits enti\u00e8res dans les bagnes pour les confesser, n&rsquo;ayant point d&rsquo;autre temps pour le faire parce que leurs patrons ne veulent pas qu&rsquo;ils soient divertis de leur travail pendant le jour. Et il est arriv\u00e9 qu&rsquo;un de ces pr\u00eatres en une telle occasion passa six ou sept nuits de suite sans dormir: ce que le consul d&rsquo;Alger manda \u00e0 M. Vincent, afin qu&rsquo;il lui pl\u00fbt ordonner \u00e0 ce pr\u00eatre de mod\u00e9rer ses veilles de peur qu&rsquo;il ne v\u00eent \u00e0 succomber. C&rsquo;est aussi dans ces bonnes occasions que les pr\u00eatres de la Mission portent les esclaves a faire des confessions g\u00e9n\u00e9rales; ce que la plupart d&rsquo;entre eux font avec de grands sentiments de p\u00e9nitence. C&rsquo;est aussi en ce temps de gr\u00e2ce qu&rsquo;on a souvent vu les p\u00e9cheurs les plus endurcis ouvrir les yeux pour reconna\u00eetre leur mis\u00e9rable \u00e9tat et se convertir parfaitement \u00e0 Dieu, apr\u00e8s avoir pass\u00e9 des dix, vingt, et quelquefois trente ann\u00e9es et plus sans se confesser. C&rsquo;est encore en ce temps de mis\u00e9ricorde et de pardon que plusieurs ren\u00e9gats fran\u00e7ais, italiens et espagnols, ont con\u00e7u la volont\u00e9 de renoncer \u00e0 leur apostasie et de retourner \u00e0 l&rsquo;\u00c9glise, et qu&rsquo;en effet ils ont t\u00e2ch\u00e9 pour cela de s&rsquo;\u00e9chapper, et que plusieurs m\u00eame ont repass\u00e9 en leur pays, quoique non sans grand danger de leur vie.<\/p>\n<p>Enfin c&rsquo;est, apr\u00e8s Dieu, par les instructions et exhortations des pr\u00eatres de la Congr\u00e9gation de la Mission que plusieurs de ces esclaves chr\u00e9tiens, depuis leurs confessions g\u00e9n\u00e9rales, ont non seulement men\u00e9 une vie vraiment chr\u00e9tienne, mais aussi ont pratiqu\u00e9 les plus excellentes vertus et ont gard\u00e9 une fid\u00e9lit\u00e9 inviolable a J\u00e9sus-Christ parmi les plus rigoureuses pers\u00e9cutions qui leur ont \u00e9t\u00e9 faites, ayant souffert avec une merveilleuse constance les plus cruels tourments et la mort m\u00eame plut\u00f4t que de consentir \u00e0 offenser Dieu par aucun p\u00e9ch\u00e9. En voici deux exemples dignes de remarque, dont l&rsquo;un fut mand\u00e9 a M. Vincent par M. Gu\u00e9rin, au mois d ao\u00fbt 1646, en ces termes.<\/p>\n<p>\u00ab Je crois \u00eatre oblig\u00e9 de vous faire savoir que le jour de sainte Anne un second Joseph fut sacrifi\u00e9 en cette ville de Tunis pour la conservation de sa chastet\u00e9, apr\u00e8s avoir r\u00e9sist\u00e9 plus d&rsquo;un an aux violentes sollicitations de son impudique patronne, et re\u00e7u plus de cinq cents coups pour les faux rapports que faisait cette louve. Enfin il a remport\u00e9 la victoire en mourant glorieusement pour n&rsquo;avoir pas voulu offenser son Dieu. Il fut attach\u00e9 trois jours \u00e0 une grosse cha\u00eene. J&rsquo;allai le visiter, afin de le consoler et de l&rsquo;exhorter \u00e0 souffrir plut\u00f4t tous les tourments du monde que de contrevenir \u00e0 la fid\u00e9lit\u00e9 qu&rsquo;il devait \u00e0 Dieu. Il se confessa et communia, et apr\u00e8s il me dit: \u00ab Monsieur, \u00ab qu&rsquo;on me fasse souffrir tant qu&rsquo;on voudra, je veux mourir chr\u00e9tien, et quand on le vint prendre pour le conduire au supplice, il se confessa encore une fois, et Dieu voulut, pour sa consolation, qu&rsquo;il nous f\u00fbt permis de l&rsquo;assister \u00e0 la mort: ce qui n&rsquo;avait jamais \u00e9t\u00e9 accord\u00e9 parmi ces inhumains. La derni\u00e8re parole qu&rsquo;il dit, en levant ses yeux au ciel, fut celle-ci: <i>O mon Dieu ! je meurs innocent. <\/i>Il mourut tr\u00e8s courageusement, n&rsquo;ayant jamais fait para\u00eetre aucuns signes d&rsquo;impatience parmi les cruels tourments qu&rsquo;on lui fit souffrir; apr\u00e8s quoi nous lui f\u00eemes des obs\u00e8ques tr\u00e8s honorables. Sa m\u00e9chante et impudique patronne ne porta pas loin la peine due \u00e0 sa perfidie; car le patron \u00e9tant de retour en sa maison la fit promptement \u00e9trangler, pour achever de d\u00e9charger sa col\u00e8re. Ce saint jeune homme \u00e9tait Portugais de nation, \u00e2g\u00e9 de vingt-deux ans. J&rsquo;invoque son secours; et, comme il nous aimait sur la terre j&rsquo;esp\u00e8re qu&rsquo;il ne nous aimera pas moins dans le ciel. o<\/p>\n<p>L&rsquo;autre exemple est arriv\u00e9 en la ville d&rsquo;Alger, ou un jeune esclave \u00e9tant sollicit\u00e9 et presque violent\u00e9 par son malheureux patron de se livrer \u00e0 lui pour commettre un p\u00e9ch\u00e9 abominable, il lui r\u00e9sista courageusement. Mais il arriva qu&rsquo;en se d\u00e9fendant de ses violences, il le blessa au visage. Ce m\u00e9chant homme, pouss\u00e9 de rage et de fureur, alla faussement se plaindre au juge que son esclave l&rsquo;avait voulu tuer; de sorte qu&rsquo;au lieu que lui-m\u00eame m\u00e9ritait d&rsquo;\u00eatre br\u00fbl\u00e9 pour sa brutalit\u00e9 ex\u00e9crable, on fit mourir par le feu ce valeureux chr\u00e9tien, qui supporta constamment ce cruel martyre.<\/p>\n<h3><b>\u00a7.IX.\u2014Assistances rendues aux pauvres esclaves de Biserte et de plusieurs autres lieux.<\/b><\/h3>\n<p>Les pr\u00eatres de la Congr\u00e9gation de la Mission ayant \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9s par M. Vincent, leur sup\u00e9rieur g\u00e9n\u00e9ral, pour servir et assister tous les esclaves d\u00e9tenus en Barbarie, ne born\u00e8rent pas leurs charit\u00e9s aux seules villes d&rsquo;Alger et de Tunis, quoiqu&rsquo;elles leur eussent fourni une mati\u00e8re tr\u00e8s abondante; mais ils les \u00e9tendirent en tous les lieux o\u00f9 ils purent d\u00e9couvrir que ces pauvres captifs g\u00e9missaient dans les fers et avaient besoin de leur secours. C&rsquo;est ce qui obligea M. Jean Le Vacher, qui faisait sa r\u00e9sidence ordinaire en la ville de Tunis, d&rsquo;aller souvent faire des courses jusqu&rsquo;\u00e0 Biserte, qui est un port de mer distant de Tunis d&rsquo;environ dix ou douze lieues, ou il y a cinq bagnes d&rsquo;esclaves, pour leur donner quelque consolation et leur rendre quelque service utile \u00e0 leur salut. Voici en quels termes il en \u00e9crivit \u00e0 M. Vincent:<\/p>\n<p>\u00abL&rsquo;esclavage est si fertile en maux, que la fin des uns est le commencement des autres. Parmi les esclaves de ce lieu, outre ceux des bagnes, j&rsquo;en ai trouv\u00e9 quarante enferm\u00e9s dans une \u00e9table si petite et si \u00e9troite qu&rsquo;\u00e0 peine s&rsquo;y pouvaient-ils remuer. Ils n&rsquo;y recevaient l&rsquo;air que par un soupirail ferm\u00e9 d&rsquo;une grille de fer qui est sur le haut de la vo\u00fbte. Tous sont encha\u00een\u00e9s deux \u00e0 deux et perp\u00e9tuellement enferm\u00e9s, et n\u00e9anmoins ils travaillent \u00e0 moudre du bl\u00e9 dans un petit moulin \u00e0 bras, avec obligation d&rsquo;en moudre chaque jour une certaine quantit\u00e9 r\u00e9gl\u00e9e qui surpasse leurs forces. Certes ces pauvres gens sont vraiment nourris du pain de douleur, et ils peuvent bien dire qu&rsquo;ils le mangent \u00e0 la sueur de leurs corps dans ce lieu \u00e9touff\u00e9 et avec un travail si excessif.<\/p>\n<p>Quelque peu de temps apr\u00e8s que j&rsquo;y fus entr\u00e9 pour les visiter, comme je les embrassais dans ce pitoyable \u00e9tat, j&rsquo;entendis des cris confus de femmes et d&rsquo;enfants, entrem\u00eal\u00e9s de g\u00e9missements et de pleurs; et, levant les yeux vers le soupirail, j&rsquo;appris que c&rsquo;\u00e9taient cinq pauvres jeunes femmes chr\u00e9tiennes esclaves, dont trois avaient chacune un petit enfant, et toutes \u00e9taient dans une extr\u00eame n\u00e9cessit\u00e9. Or, comme elles avaient ou\u00ef le bruit de notre commune salutation, elles \u00e9taient accourues au soupirail pour savoir ce que c&rsquo;\u00e9tait; et ayant aper\u00e7u que j&rsquo;\u00e9tais pr\u00eatre, la douleur pressante qui leur serrait le c\u0153ur les avait fait \u00e9clater en cris et fondre en larmes, pour me demander quelque part de la consolation que je t\u00e2chais de rendre aux hommes que j&rsquo;\u00e9tais venu visiter en cette prison.<\/p>\n<p>\u00ab Je vous avoue qu&rsquo;en ce moment je me trouvai presque abattu de douleur, voyant d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 ces pauvres esclaves qui ne se soutenaient qu&rsquo;\u00e0 peine, a cause du poids de leurs cha\u00eenes, et de l&rsquo;autre les lamentations de ces pauvres femmes et les cris de ces petits innocents. La plus jeune d&rsquo;entre elles est extraordinairement pers\u00e9cut\u00e9e de son patron, qui lui veut faire renier la foi de J\u00e9sus-Christ pour l&rsquo;\u00e9pouser. H\u00e9las! qu&rsquo;une partie de tant de millions qu&rsquo;on emploie parmi les chr\u00e9tiens en vaines superfluit\u00e9s et d\u00e9lices serait ici bien mieux employ\u00e9e pour soulager ces pauvres \u00e2mes au milieu de tant d&rsquo;amertumes qui les suffoquent J&rsquo;ai tach\u00e9, avec le secours de la gr\u00e2ce de Dieu, d&rsquo;assister les hommes et les femmes selon mon petit pouvoir. Mais nous sommes en un pays o\u00f9 il faut acheter a beaux deniers comptants la permission de bien faire aux mis\u00e9rables; car pour obtenir licence de leur parler, il m&rsquo;a fallu donner de bon argent a leurs patrons, aussi bien que pour faire d\u00e9cha\u00eener les esclaves de quelques gal\u00e8res qui \u00e9taient pr\u00eates \u00e0 faire voyage et me les faire amener dans les bagnes, non pas toutes les chiourmes \u00e0 la fois, mais les unes apr\u00e8s les autres, pour les confesser, leur dire la sainte messe et les communier: ce qui a \u00e9t\u00e9 fait avec fruit et b\u00e9n\u00e9diction, par la mis\u00e9ricorde de Dieu.\u00bb<\/p>\n<p>Et dans une autre lettre \u00e9crite par le m\u00eame: \u00abDeux gal\u00e8res, dit-il, partirent hier pour aller en course, sur lesquelles il y a plus de cinq cents esclaves chr\u00e9tiens, qui tous, par la gr\u00e2ce de Dieu, se sont mis en bon \u00e9tat. Oh! combien cette journ\u00e9e leur fut douloureuse, et combien de bastonnades furent d\u00e9charg\u00e9es sur leurs pauvres corps par les inf\u00e2mes ren\u00e9gats qui font la charge de comit\u00e9s ! le sais bien que les for\u00e7ats des gal\u00e8res de France ne sont pas mieux trait\u00e9s; mais il y a cette diff\u00e9rence, que ces for\u00e7ats de France y sont condamn\u00e9s pour leurs crimes et que les esclaves de Barbarie ne sont dans toutes leurs peines et souffrances que parce qu&rsquo;ils sont bons chr\u00e9tiens et fid\u00e8les \u00e0 Dieu. Le jour que ces pauvres gens communi\u00e8rent et qu&rsquo;ils furent ensuite ramen\u00e9s sur les gal\u00e8res, je leur fis un petit festin, leur faisant distribuer deux b\u0153ufs et cinq cents et tant de pains; et de plus je fis donner \u00e0 chaque gal\u00e8re un quintal de biscuit blanc, pour \u00eatre d\u00e9parti \u00e0 ceux d&rsquo;entre eux qui tomberaient malades durant le voyage.<\/p>\n<p>\u00abDe l\u00e0, j&rsquo;allai visiter les esclaves de Sydy-Regeppe; je les trouvai sans cha\u00eenes; en quoi je reconnus que leur patron m&rsquo;avait tenu parole, parce que la derni\u00e8re fois que je le vis, il m&rsquo;avait promis de les d\u00e9charger de ces fers insupportables. Je trouvai parmi eux six jeunes gar\u00e7ons \u00e2g\u00e9s de seize \u00e0 dix-huit ans. Depuis quatre ou cinq ans, ils \u00e9taient esclaves et n&rsquo;avaient pu obtenir la permission de sortir du logis; ils avaient par cons\u00e9quent toujours \u00e9t\u00e9 dans l&rsquo;impossibilit\u00e9 de se confesser et communier, comme les autres avaient fait. Je les disposai \u00e0 l&rsquo;un et a l&rsquo;autre, et les ayant ou\u00efs en confession, je les avertis de pr\u00e9parer leurs pauvres \u00e9tables le plus d\u00e9cemment qu&rsquo;ils pourraient, et que J&rsquo;irais le lendemain matin leur porter le Tr\u00e8s Saint Sacrement en la mani\u00e8re que je le porte aux malades. Et en effet, apr\u00e8s avoir c\u00e9l\u00e9br\u00e9 la sainte messe dans le bagne de l&rsquo;Annonciade, je m&rsquo;en allai trouver ces pauvres esclaves avec ce divin d\u00e9p\u00f4t, suivi de tous les chr\u00e9tiens que je rencontrai dans les rues de Biserte. O Dieu ! avec quelle d\u00e9votion et tendresse ces pauvres jeunes enfants re\u00e7urent-ils cette sainte visite ! Les larmes que la joie et la consolation tir\u00e8rent de leurs yeux forc\u00e8rent l&rsquo;assistance de pleurer aussi, non tant de leurs mis\u00e8res, que du sentiment qu&rsquo;ils avaient de leur bonheur. J&rsquo;en confessai et communiai un septi\u00e8me, qui, depuis le soir pr\u00e9c\u00e9dent, \u00e9tait tombe malade; ensuite, lui ayant donne l&rsquo;extr\u00eame-onction, il mourut bient\u00f4t apr\u00e8s; et il me fallut employer le reste du temps au service et \u00e0 l&rsquo;assistance des malades des bagnes. \u00bb<\/p>\n<p>Voil\u00e0 comment le Roi de gloire J\u00e9sus-Christ daigne, non seulement par ses ministres mais aussi par lui-m\u00eame, avec une charit\u00e9 inexplicable, visiter, consoler et vivifier les \u00e2mes qu&rsquo;il a rachet\u00e9es de son sang, jusque dans les cachots o\u00f9 ils sont gisants comme dans les ombres de la mort. Et ce n&rsquo;est pas une petite faveur \u00e0 son fid\u00e8le serviteur Vincent de Paul, qu&rsquo;il ait voulu particuli\u00e8rement se servir de lui comme d&rsquo;un instrument de mis\u00e9ricorde et de gr\u00e2ce, pour procurer un si grand bien \u00e0 tous ces pauvres esclaves qui le doivent consid\u00e9rer comme celui auquel, apr\u00e8s Dieu, ils sont redevables de toutes les consolations, assistances et moyens de salut qui leur sont donn\u00e9s par les missionnaires de sa Congr\u00e9gation.<\/p>\n<p>M. Gu\u00e9rin, pr\u00eatre de la Mission, qui travaillait en ces m\u00eames quartiers-l\u00e0, rendant compte \u00e0 M. Vincent d&rsquo;un voyage qu&rsquo;il avait fait en la m\u00eame ville de Biserte, par une lettre qu&rsquo;il lui \u00e9crivit en l&rsquo;ann\u00e9e 1647: \u00abOn me donna avis, lui dit-il, le jour de P\u00e2ques, qu&rsquo;une gal\u00e8re d&rsquo;Alger \u00e9tait arriv\u00e9e \u00e0 Biserte. Aussit\u00f4t je partis pour aller visiter les pauvres chr\u00e9tiens qui \u00e9taient encha\u00een\u00e9s: j&rsquo;en trouvai environ trois cents, et le Capitaine me permit de leur faire une petite mission de dix jours. J&rsquo;avais pris avec moi un pr\u00eatre qui m&rsquo;aida \u00e0 cat\u00e9chiser et \u00e0 confesser ces pauvres gens qui firent tous leur devoir, \u00e0 la r\u00e9serve de quelques grecs schismatiques. O grand Dieu ! quelle consolation de voir la d\u00e9votion de ces pauvres captifs, dont la plupart n&rsquo;avaient pu se confesser depuis longtemps: il y en avait qui n\u00e9 s&rsquo;\u00e9taient point approch\u00e9s de ce sacrement depuis huit et dix ans, et d&rsquo;autres m\u00eame depuis vingt ans! Je les faisais tous les jours d\u00e9cha\u00eener et sortir de la gal\u00e8re pour venir en terre recevoir la sainte communion dans une maison particuli\u00e8re o\u00f9 je c\u00e9l\u00e9brais la sainte messe; et apr\u00e8s que la mission fut achev\u00e9e, je les r\u00e9galai et leur donnai pour cinquante-trois \u00e9cus de vivres.\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&rsquo;\u00e9tais log\u00e9 dans la maison d un Turc qui me nourrit pendant le temps que dura la mission. N\u00e9anmoins il ne voulut jamais prendre aucun argent de moi, disant <i>qu&rsquo;il fallait faire la charit\u00e9 \u00e0 ceux qui la faisaient aux autres: <\/i>ce qui est une action bien digne de remarque en la personne d&rsquo;un infid\u00e8le. Ce qui vous \u00e9tonnera encore davantage, c&rsquo;est que presque tous les Turcs de ce lieu-l\u00e0 furent tellement touch\u00e9s et \u00e9difi\u00e9s de cette mission, que plusieurs d&rsquo;entre eux me venaient baiser le visage et les mains, et je ne doute point que votre cher c\u0153ur ne se f\u00fbt p\u00e2m\u00e9 de joie en voyant cela. Que si le fruit de cette petite mission de Biserte me fut doux, le chemin pour y aller me fut bien rude et \u00e9pineux; car n&rsquo;ayant pas voulu prendre de janissaires pour m&rsquo;escorter, je fus rencontr\u00e9 par des Arabes qui me charg\u00e8rent de coups. Un d&rsquo;entre eux m&rsquo;ayant pris \u00e0 la gorge me serra si fort que je croyais qu&rsquo;il m&rsquo;allait \u00e9trangler; je me tenais pour mort: mais comme je ne suis qu&rsquo;un mis\u00e9rable p\u00e9cheur, Notre-Seigneur ne me jugea pas digne de mourir pour son service.<\/p>\n<p>Outre ces esclaves qui sont dans les villes d&rsquo;Alger, de Tunis et de Biserte, il y en a plusieurs qui sont d\u00e9tenus \u00e0 la campagne, o\u00f9 ils travaillent. Parmi ceux-l\u00e0 il y en a qui viennent de temps en temps dans les villes, o\u00f9 ils se confessent et communient; mais il y en a d&rsquo;autres qui n&rsquo;y viennent jamais ou fort rarement; et pour ceux-l\u00e0, les pr\u00eatres de la Mission les vont trouver quand ils peuvent, en ces lieux presque d\u00e9serts et sauvages ou ils sont employ\u00e9s \u00e0 divers travaux fort p\u00e9nibles. Les missionnaires de Tunis particuli\u00e8rement sont all\u00e9s plusieurs fois parcourir les maceries de la campagne (c&rsquo;est ainsi qu&rsquo;ils appellent les m\u00e9tairies et habitations des champs) ou il y a des esclaves, comme \u00e0 la Perri\u00e8re du Pain-Chaud, \u00e0 la Cantara, la Courombaille, la Gaudiene ou les Sept-Ruisseaux, la Tabourne, la Morlochia, la Hamphya, la Mamedia, etc., qui sont \u00e9loign\u00e9es les unes de trois, les autres de six, huit, dix ou douze lieues de Tunis, et quelques unes entre des montagnes fort hautes et st\u00e9riles, plus habit\u00e9es par les lions que par les hommes.<\/p>\n<p>Au premier voyage que M. Jean Le Vacher y fit, il y trouva quantit\u00e9 d&rsquo;esclaves chr\u00e9tiens qui ne s&rsquo;\u00e9taient point confess\u00e9s depuis douze, quinze et dix-huit ann\u00e9es, entre lesquels quelques-uns avaient presque perdu tous les sentiments du christianisme, pour avoir \u00e9t\u00e9 depuis un si long temps sans faire ni m\u00eame voir aucun exercice de notre religion. Voici ce qu&rsquo;il en \u00e9crivit \u00e0 M. Vincent:<\/p>\n<p>\u00abMoyennant quelque argent que j&rsquo;ai donn\u00e9 aux patrons ou gardiens de ces pauvres esclaves, je les ai assembl\u00e9s en chaque lieu; et l\u00e0, je les ai instruits, consol\u00e9s et confirm\u00e9s en la foi, par la gr\u00e2ce de Dieu. Ayant accommod\u00e9 les lieux le plus d\u00e9cemment que j&rsquo;ai pu, j&rsquo;y ai c\u00e9l\u00e9br\u00e9 la sainte messe, o\u00f9 ils ont tous communi\u00e9. Nous sommes demeur\u00e9s les uns et les autres pleins de la consolation qu&rsquo;il a plu \u00e0 Dieu d\u00e9partir \u00e0 ces pauvres esclaves au milieu des mis\u00e8res de leur captivit\u00e9. Elles sont f\u00e2cheuses et pesantes au-del\u00e0 de ce que des personnes libres peuvent se repr\u00e9senter; et, par cons\u00e9quent les joies et consolations qu&rsquo;ils ont go\u00fbt\u00e9es parmi leurs peines ne peuvent \u00eatre que des fruits de la gr\u00e2ce de Dieu. Je les ai tous embrass\u00e9s; pour les remettre un peu de leurs fatigues, je les ai r\u00e9gal\u00e9s autant que notre pauvret\u00e9 l a pu permettre, et outre cela j&rsquo;ai donn\u00e9 \u00e0 chacun des plus pauvres un quart de piastre.\u00bb<\/p>\n<p>Quelle joie pour le c\u0153ur tout paternel de M. Vincent, au r\u00e9cit de ces nouvelles, voyant ses enfants spirituels anim\u00e9s de l&rsquo;esprit du bon pasteur, aller en ces lieux \u00e9cart\u00e9s et sauvages chercher ces pauvres brebis \u00e9gar\u00e9es et les rapporter en quelque fa\u00e7on entre leurs bras et sur leurs \u00e9paules, \u00e0 J\u00e9sus-Christ leur v\u00e9ritable pasteur ! Mais quelle consolation ne ressentait-il pas quand il apprenait que ses Missionnaires avaient relev\u00e9 quelques-uns de ces pauvres esclaves d&rsquo;une d\u00e9plorable chute dans l&rsquo;apostasie o\u00f9 le d\u00e9sespoir les avait pr\u00e9cipit\u00e9s; qu&rsquo;\u00e9tant accourus \u00e0 eux et leur ayant avec douceur et charit\u00e9 remontr\u00e9 leur faute, ces pauvres gens, touch\u00e9s d&rsquo;un grand regret d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 infid\u00e8les \u00e0 Dieu, s&rsquo;\u00e9taient jet\u00e9s aux pieds des pr\u00eatres, les larmes aux yeux et le sanglot au c\u0153ur; et que se soumettant \u00e0 leurs bons et salutaires avis, ils avaient fait une p\u00e9nitence proportionn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9normit\u00e9 de leurs p\u00e9ch\u00e9s. Il ne se peut dire quelle \u00e9tait la consolation et la joie que ressentait ce bon p\u00e8re des Missionnaires, recevant ces agr\u00e9ables nouvelles; son c\u0153ur \u00e9tait dans les sentiments des saints anges qui re\u00e7oivent dans le ciel un nouveau surcro\u00eet d&rsquo;all\u00e9gresse lorsqu&rsquo;ils voient un p\u00e9cheur qui fait p\u00e9nitence de son p\u00e9ch\u00e9 et qui se convertit \u00e0 Dieu.<\/p>\n<h3><b>\u00a7. X. \u2014Conversions de quelques h\u00e9r\u00e9tiques et ren\u00e9gats faites par les pr\u00eatres de la Congr\u00e9gation de la Mission envoy\u00e9s par M. Vincent en Barbarie.<\/b><\/h3>\n<p>C&rsquo;est un trait admirable de la sagesse et de la bont\u00e9 de Dieu de s&rsquo;\u00eatre servi de la captivit\u00e9 de quelques h\u00e9r\u00e9tiques qui \u00e9taient tomb\u00e9s entre les mains des Turcs, pour les d\u00e9livrer de l&rsquo;esclavage dans lequel le diable les retenait par une attache volontaire \u00e0 leur erreur; d&rsquo;avoir employ\u00e9 les fers et les ceps de leur corps pour rompre les cha\u00eenes qui captivaient leurs \u00e2mes; et dans la perte de la franchise de leur personne, de leur avoir fait recouvrer la libert\u00e9 des enfants de Dieu. Cela est arriv\u00e9 diverses fois dans les missions de Barbarie, o\u00f9 il s&rsquo;est trouv\u00e9 plusieurs esclaves infect\u00e9s des h\u00e9r\u00e9sies de Calvin et de Luther. Touches du sentiment de l&rsquo;\u00e9tat mis\u00e9rable o\u00f9 ils se voyaient r\u00e9duits et \u00e9clair\u00e9s par les instructions des missionnaires, ils ont enfin, par le secours de la gr\u00e2ce, reconnu la v\u00e9rit\u00e9; et ayant fait abjuration de leurs erreurs, ils ont \u00e9t\u00e9 heureusement r\u00e9unis au bercail de J\u00e9sus-Christ.<\/p>\n<p>On ne sait pas pr\u00e9cis\u00e9ment combien il s&rsquo;est fait de conversions d&rsquo;h\u00e9r\u00e9tiques dans ces missions de Barbarie; mais il est certain que le nombre en est fort consid\u00e9rable. Il se trouve, par quelques lettres \u00e9crites a M. Vincent, qu&rsquo;un seul pr\u00eatre de la Mission a converti en ces lieux-l\u00e0 dix-huit h\u00e9r\u00e9tiques; et il y a sujet de croire que les autres n&rsquo;en ont pas moins fait, et qu&rsquo;ils en ont peut-\u00eatre fait encore davantage.<\/p>\n<p>Mais entre toutes ces conversions, celle d&rsquo;un jeune Anglais est digne dune remarque particuli\u00e8re: c&rsquo;\u00e9tait un enfant \u00e2g\u00e9 seulement d&rsquo;onze ans, lequel ayant \u00e9t\u00e9 pris par les corsaires sur les c\u00f4tes d&rsquo;Angleterre avait \u00e9t\u00e9 par eux amen\u00e9 et vendu en Barbarie. Voici ce que M. Gu\u00e9rin en \u00e9crivit de Tunis \u00e0 M. Vincent au mois de juin de l&rsquo;ann\u00e9e 1646:<\/p>\n<p>\u00abDeux Anglais, dit-il se sont convertis \u00e0 notre sainte foi; ils servent d&rsquo;exemple \u00e0 tous les autres catholiques. Il y en a un troisi\u00e8me qui n&rsquo;a qu&rsquo;onze ans, l&rsquo;un des plus beaux enfants qu&rsquo;on puisse voir et un des plus fervents qu&rsquo;on puisse souhaiter: d&rsquo;ailleurs grandement d\u00e9vot \u00e0 la sainte Vierge, qu&rsquo;il invoque continuellement, afin qu&rsquo;elle lui obtienne la gr\u00e2ce de mourir plut\u00f4t que de renier ou offenser J\u00e9sus-Christ. Car c&rsquo;est le dessein de son patron, qui ne le garde que pour lui faire renier la foi chr\u00e9tienne, et qui emploie toutes sortes de moyens pour cela. Si on pouvait nous envoyer deux cents piastres nous le retirerions de ce danger, et il y aurait sujet d&rsquo;esp\u00e9rer qu&rsquo;un jour, avec la gr\u00e2ce de Dieu, ce serait un second B\u00e8del, tant il a d&rsquo;esprit et de vertu, car on ne voit rien en lui qui tienne de l&rsquo;enfant. Il fit profession de la foi catholique le jeudi de la semaine sainte du car\u00eame dernier et communia le m\u00eame jour, ce qu&rsquo;il r\u00e9it\u00e8re souvent. Il a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 battu deux fois de coups de b\u00e2ton pour \u00eatre contraint de renier J\u00e9sus-Christ. A la derni\u00e8re fois il dit \u00e0 son patron pendant qu&rsquo;il le frappait: \u00abCoupe-moi le cou si tu veux, car je suis chr\u00e9tien et je ne serai jamais autre.\u00bb Il m&rsquo;a plusieurs fois protest\u00e9 qu&rsquo;il est r\u00e9solu de se laisser assommer de coups et de mourir plut\u00f4t que de renoncer \u00e0 J\u00e9sus-Christ. Toute sa vie est admirable en un fige si jeune et si tendre; je puis dire en v\u00e9rit\u00e9 que c&rsquo;est un petit temple o\u00f9 repose le Saint-Esprit. \u00bb<\/p>\n<p>Outre les conversions des h\u00e9r\u00e9tiques, il s&rsquo;en est fait aussi de plusieurs ren\u00e9gats que les pr\u00eatres de la Mission, avec le secours de la gr\u00e2ce, ont heureusement ramen\u00e9s au bercail de l&rsquo;Eglise. L&rsquo;un de ces pr\u00eatres en \u00e9crivit \u00e0 M. Vincent en ces termes:<\/p>\n<p>\u00abNous avons en ce pays une grande moisson, qui s&rsquo;est encore accrue \u00e0 l&rsquo;occasion de la peste; car, outre les Turcs convertis \u00e0 notre foi, et que nous tenons cach\u00e9s, il y en a beaucoup d&rsquo;autres qui ont ouvert les yeux a l&rsquo;heure de la mort, pour reconna\u00eetre et embrasser la v\u00e9rit\u00e9 de notre sainte religion. Nous avons eu particuli\u00e8rement trois ren\u00e9gats, qui, apr\u00e8s la r\u00e9ception des sacrements, sont all\u00e9s au ciel. Il y en eut un ces jours pass\u00e9s, qui, apr\u00e8s avoir re\u00e7u l&rsquo;absolution de son apostasie, \u00e9tait a l&rsquo;heure de la mort environn\u00e9 de Turcs. Ceux-ci le pressaient de prof\u00e9rer quelques blasph\u00e8mes, comme ils ont accoutum\u00e9 de faire en une telle occasion; mais il n&rsquo;y voulut jamais consentir, et tenant toujours les yeux vers le ciel et un crucifix sur sa poitrine, il mourut dans les sentiments d&rsquo;une v\u00e9ritable p\u00e9nitence.\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Sa femme, qui avait aussi bien que lui renie la foi chr\u00e9tienne et qui \u00e9tait religieuse professe, a re\u00e7u pareillement l&rsquo;absolution de sa double apostasie, y ayant apport\u00e9 de son c\u00f4t\u00e9 toutes les bonnes dispositions que nous avons pu d\u00e9sirer. Elle demeure \u00e0 pr\u00e9sent retir\u00e9e dans sa maison sans en sortir, et nous lui avons ordonn\u00e9 deux heures d&rsquo;oraison mentale chaque jour, et quelques p\u00e9nitences corporelles, outre celles de sa r\u00e8gle; mais elle en fait beaucoup plus par son propre mouvement, \u00e9tant si fortement touch\u00e9e du regret de ses fautes, qu&rsquo;elle irait s&rsquo;exposer au martyre pour les expier, si elle n&rsquo;\u00e9tait point charg\u00e9e de deux petits enfants que nous avons baptis\u00e9s, et qu&rsquo;elle \u00e9l\u00e8ve dans la pi\u00e9t\u00e9 comme doit faire une m\u00e8re vraiment chr\u00e9tienne.<\/p>\n<p>\u00ab Il est mort encore un autre ren\u00e9gat pr\u00e8s du lieu de notre demeure, lequel a fini sa vie dans les sentiments d&rsquo;un vrai chr\u00e9tien p\u00e9nitent. J&rsquo;attends de jour \u00e0 autre quelques Turcs pour les baptiser: ils sont fort bien instruits et grandement fervents en notre religion, n&rsquo;\u00e9tant souvent venu me trouver la nuit et en secret. Il y en a un entre autres qui est de condition assez consid\u00e9rable en ce pays. \u00bb<\/p>\n<p>Pour ce qui est de ces Turcs et ren\u00e9gats qui se convertissaient \u00e0 notre sainte religion, les pr\u00eatres de la Mission se comportaient \u00e0 leur \u00e9gard avec grande prudence, de peur que si on les e\u00fbt d\u00e9couverts cela n&rsquo;e\u00fbt emp\u00each\u00e9 le progr\u00e8s des biens qu&rsquo;ils t\u00e2chaient de faire parmi ces infid\u00e8les. C&rsquo;est pour ce sujet qu&rsquo;ils n&rsquo;en parlaient que sobrement dans les lettres qu&rsquo;ils \u00e9crivaient en France, et souvent sous des termes couverts, de peur que ces lettres venant \u00e0 \u00eatre intercept\u00e9es, on ne conn\u00fbt ce que Dieu faisait par leur minist\u00e8re pour le salut de ces pauvres d\u00e9voy\u00e9s.<\/p>\n<p>C&rsquo;\u00e9tait en ce sens que parlait un de ces pr\u00eatres, lorsque \u00e9crivant \u00e0 M. Vincent et lui voulant faire savoir la conversion de deux ren\u00e9gats, il lui disait: a Notre-Seigneur nous a fait la gr\u00e2ce de retrouver deux de nos pierres pr\u00e9cieuses qui s&rsquo;\u00e9taient perdues: elles sont de grand prix, et l&rsquo;\u00e9clat en est tout c\u00e9leste; j&rsquo;en ai re\u00e7u un tr\u00e8s grand contentement. \u00bb<\/p>\n<h3><b>\u00a7. XI. Exemple remarquable de la constance de deux jeunes esclaves, l&rsquo;un Fran\u00e7ais et l&rsquo;autre Anglais.<\/b><\/h3>\n<p>Voici une histoire un peu tragique, qui sera n\u00e9anmoins de grande \u00e9dification, et par laquelle on pourra de plus en plus conna\u00eetre les grands fruits que les pr\u00eatres de la Congr\u00e9gation de la Mission, anim\u00e9s de l&rsquo;esprit et du z\u00e8le de M. Vincent, ont produits dans ces terres infid\u00e8les. Nous l&rsquo;apprenons d&rsquo;une lettre \u00e9crite par M. Le Vacher en l&rsquo;ann\u00e9e 1648. En voici la substance.<\/p>\n<p>Il y avait en la ville de Tunis deux jeunes enfants \u00e2g\u00e9s de quinze ans ou environ, l&rsquo;un Fran\u00e7ais et l&rsquo;autre Anglais; tous deux enlev\u00e9s de leur pays par les corsaires de Barbarie, et ensuite vendus comme esclaves \u00e0 deux diff\u00e9rents ma\u00eetres qui demeuraient en ladite ville assez pr\u00e8s l&rsquo;un de l&rsquo;autre. La commodit\u00e9 du voisinage, l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 de l&rsquo;\u00e2ge, la ressemblance de fortune et de condition, firent qu&rsquo;ils contract\u00e8rent ensemble une \u00e9troite amiti\u00e9, en sorte qu&rsquo;ils se ch\u00e9rissaient comme des fr\u00e8res.<\/p>\n<p>L&rsquo;Anglais qui \u00e9tait luth\u00e9rien fut gagn\u00e9 \u00e0 Dieu par le Fran\u00e7ais qui \u00e9tait bon catholique. Ayant \u00e9t\u00e9 instruit par M. Le Vacher, il abjura son h\u00e9r\u00e9sie et embrassa de tout son c\u0153ur la religion catholique. Il fut tellement confirm\u00e9 en cette foi par les entretiens de son cher compagnon que quelques marchands anglais h\u00e9r\u00e9tiques \u00e9tant venus \u00e0 Tunis pour racheter des esclaves de leur pays et de leur religion et l&rsquo;ayant voulu mettre de ce nombre, il leur d\u00e9clara hautement qu&rsquo;il \u00e9tait catholique, par la gr\u00e2ce de Dieu, et qu&rsquo;il aimait mieux demeurer toute sa vie esclave, en professant la religion catholique, que de renoncer au bonheur de cette profession pour recouvrer sa libert\u00e9. Ainsi il refusa courageusement la faveur qu&rsquo;ils lui pr\u00e9sentaient et qui est si ardemment d\u00e9sir\u00e9e et recherch\u00e9e de tous ceux qui se trouvent en esclavage parmi ces barbares, estimant un plus grand bonheur d&rsquo;\u00eatre afflig\u00e9 et maltrait\u00e9 pour demeurer fid\u00e8le \u00e0 J\u00e9sus-Christ, que de jouir de toutes les douceurs de la vie en s&rsquo;exposant au danger de manquer \u00e0 cette fid\u00e9lit\u00e9. Voila un effet admirable de la gr\u00e2ce de J\u00e9sus-Christ en ces deux jeunes enfants. Ayant re\u00e7u en des c\u0153urs bien dispos\u00e9s la semence de la parole de Dieu que ce bon pr\u00eatre de la Mission y avait r\u00e9pandue de fois \u00e0 autre, quand il avait trouv\u00e9 occasion de leur parler, ils rapportaient des fruits qui \u00e0 grand&rsquo;peine se trouveraient en d&rsquo;autres qui auraient pass\u00e9 toute leur vie dans les exercices de la vertu.<\/p>\n<p>Etant donc ainsi demeur\u00e9s tous les deux dans l&rsquo;esclavage, ils continuaient de se voir souvent. Leurs entretiens les plus ordinaires \u00e9taient de s&rsquo;encourager l&rsquo;un l&rsquo;autre a conserver toujours inviolable en leurs c\u0153urs la foi de J\u00e9sus-Christ et de la professer ext\u00e9rieurement avec constance, sans craindre tous les tourments qu&rsquo;on pourrait employer pour les contraindre d&rsquo;y renoncer. Or, il semblait que Dieu les pr\u00e9parait de la sorte pour les pr\u00e9venir et les fortifier contre les assauts qu&rsquo;on devait livrer \u00e0 leur courage; car leurs patrons, pouss\u00e9s par l&rsquo;esprit malin, redoubl\u00e8rent les mauvais traitements qu&rsquo;ils leur faisaient pour les forcer de renier J\u00e9sus-Christ; ce qui alla jusqu&rsquo;\u00e0 un tel exc\u00e8s d&rsquo;inhumanit\u00e9 que, plusieurs fois, apr\u00e8s les avoir assomm\u00e9s de coups, ils les laissaient comme morts \u00e9tendus sur la terre. Le Fran\u00e7ais \u00e9tant un jour en cet \u00e9tat fut visit\u00e9 par son compagnon; car, demeurant l&rsquo;un pr\u00e8s de l&rsquo;autre, ils se cachaient souvent pour s&rsquo;entretenir, se consoler et s&rsquo;encourager mutuellement, se rapportant ce qu&rsquo;ils avaient souffert pour J\u00e9sus-Christ. Le petit Anglais donc, ayant rencontr\u00e9 son ami couch\u00e9 par terre, l&rsquo;appela par son nom pour savoir s&rsquo;il \u00e9tait vif ou mort; et l&rsquo;autre pour r\u00e9ponse lui dit: a Je suis chr\u00e9tien pour la vie. \u00bb Ce furent les premi\u00e8res paroles qu&rsquo;il pronon\u00e7a aussit\u00f4t que les forces lui furent revenues; et alors ce bon Anglais se mit \u00e0 baiser les pieds tout meurtris et sanglants de son cher compagnon. Comme il \u00e9tait en cette action, quelques Turcs \u00e9tant survenus et, tout \u00e9tonn\u00e9s, lui ayant demand\u00e9 pourquoi il faisait de la sorte, il leur r\u00e9pondit constamment: <i>\u00ab J&rsquo;honore les membres qui viennent de souffrir pour J\u00e9sus-Christ, mon Sauveur et mon Dieu; \u00bb<\/i> de quoi ces infid\u00e8les \u00e9tant irrit\u00e9s, ils le chass\u00e8rent et mirent dehors avec injures: ce qui ne fut pas une petite affliction pour le Fran\u00e7ais qui \u00e9tait beaucoup consol\u00e9 de sa pr\u00e9sence. Et quelque temps apr\u00e8s, le Fran\u00e7ais \u00e9tant gu\u00e9ri de ses plaies entra un jour dans le logis du patron du petit Anglais pour le visiter \u00e0 son ordinaire: il le trouva dans le m\u00eame \u00e9tat o\u00f9 il avait lui-m\u00eame \u00e9t\u00e9, \u00e9tendu de son long sur une natte de jonc, \u00e0 demi mort des coups qu&rsquo;il avait re\u00e7us. Quoiqu&rsquo;il le v\u00eet environn\u00e9 de quelques Turcs et de son patron m\u00eame qui venait d&rsquo;exercer sur lui sa rage, se sentant n\u00e9anmoins vivement touch\u00e9 d&rsquo;un si triste spectacle et fortifie d&rsquo;une gr\u00e2ce particuli\u00e8re, il entra courageusement dans la chambre, et, s&rsquo;approchant de son cher ami, lui demanda en pr\u00e9sence de ces infid\u00e8les ce qu&rsquo;il aimait davantage, ou J\u00e9sus-Christ ou Mahomet. Le pauvre petit Anglais parmi ses douleurs r\u00e9pondit hautement que c&rsquo;\u00e9tait J\u00e9sus-Christ, qu&rsquo;il \u00e9tait chr\u00e9tien et qu&rsquo;il voulait mourir chr\u00e9tien; les Turcs l&rsquo;ayant entendu se mirent en grande col\u00e8re contre le Fran\u00e7ais. L&rsquo;un d&rsquo;eux qui portait deux couteaux \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s le mena\u00e7a de lui en couper les oreilles; et comme il s&rsquo;avan\u00e7ait vers lui pour cet effet, ce petit champion de J\u00e9sus-Christ ne lui en donna pas le temps: car d\u00e8s qu&rsquo;il le vit s&rsquo;approcher, il se jeta sur ses couteaux et lui en prit un. Aussit\u00f4t il se coupa lui-m\u00eame une oreille pour montrer \u00e0 ces barbares qu&rsquo;il ne craignait point leurs menaces. La tenant a la main toute sanglante, il eut la hardiesse de leur demander s&rsquo;ils voulaient encore l&rsquo;autre: et, si on ne lui e\u00fbt \u00f4t\u00e9 le couteau des mains, il l&rsquo;aurait en effet coup\u00e9e pour t\u00e9moigner l&rsquo;estime qu&rsquo;il faisait de sa religion et sa r\u00e9solution de souffrir la mort plut\u00f4t que d&rsquo;y renoncer.<\/p>\n<p>Le courage de ces deux jeunes chr\u00e9tiens \u00e9tonna tellement ces infid\u00e8les qu&rsquo;ils perdirent toute esp\u00e9rance de leur pouvoir faire abandonner la foi de J\u00e9sus-Christ. C&rsquo;est pourquoi ils ne leur en parl\u00e8rent plus; et Dieu, apr\u00e8s avoir ainsi \u00e9prouv\u00e9 leur fid\u00e9lit\u00e9 et leur constance, les lira \u00e0 lui l&rsquo;ann\u00e9e suivante par une maladie contagieuse qui acheva de purifier leurs \u00e2mes et de les rendre dignes de la couronne qu&rsquo;il leur avait pr\u00e9par\u00e9e dans le ciel.<\/p>\n<h3><b>\u00a7. XII.\u2014Divers autres offices de charit\u00e9 exerc\u00e9s par les pr\u00eatres de la Congr\u00e9gation de la Mission, envoy\u00e9s en Barbarie par M. Vincent, pour y assister les pauvres esclaves chr\u00e9tiens,<\/b><\/h3>\n<p>Il serait ennuyeux au lecteur si on rapportait ici en d\u00e9tail tous les offices de charit\u00e9 que les pr\u00eatres de la Mission, anim\u00e9s de l&rsquo;esprit de leur p\u00e8re et par ses ordres, ont exerc\u00e9s en Barbarie envers ces pauvres esclaves chr\u00e9tiens, pour leur procurer tous les biens qu&rsquo;ils pouvaient et au corps et en l&rsquo;\u00e2me. Nous en remarquerons seulement en ce dernier paragraphe quelques-uns qui n&rsquo;ont point \u00e9t\u00e9 touch\u00e9s dans les pr\u00e9c\u00e9dents.<\/p>\n<p>L&rsquo;un des plus consid\u00e9rables a \u00e9t\u00e9 que les Missionnaires de Barbarie ont emp\u00each\u00e9 par leurs soins, sollicitations et entremises, que plusieurs chr\u00e9tiens qu&rsquo;on voulait faire esclaves ne le devinssent et que d&rsquo;autres qui l&rsquo;\u00e9taient contre l&rsquo;usage de ces terres infid\u00e8les, o\u00f9 parmi toutes les violences et inhumanit\u00e9s on garde quelque forme de justice, ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9livres. Voici ce que M. Vincent \u00e9crivit sur ce sujet \u00e0 M. Jean Le Vacher, \u00e0 Tunis, au mois de janvier 1653, en r\u00e9ponse aux lettres qu&rsquo;il avait re\u00e7ues de sa part: \u00abJe rends gr\u00e2ces \u00e0 Notre-Seigneur, dit-il, de ce que par votre entremise, plusieurs Fran\u00e7ais pris sur mer et men\u00e9s \u00e0 Tunis n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 faits esclaves, et que d&rsquo;autres qui l&rsquo;\u00e9taient ont \u00e9t\u00e9 mis en libert\u00e9. C&rsquo;est un grand service que vous rendez \u00e0 Dieu en ces personnes: plaise \u00e0 sa bont\u00e9 vous donner gr\u00e2ce pour agir fortement et efficacement pr\u00e8s de ceux qui ont puissance et autorit\u00e9 pour cela.\u00bb<\/p>\n<p>Il est vrai que quelquefois la violence et l&rsquo;injustice l&#8217;emportaient sur tous les efforts de leur charit\u00e9, ce qui leur touchait vivement le c\u0153ur; principalement quand ils ne pouvaient, ni par argent ni autrement, retirer des mains de ces barbares de pauvres cr\u00e9atures qu&rsquo;ils voyaient en grand danger. \u00abIl fut amen\u00e9 derni\u00e8rement en cette ville de Tunis, (dit M. Le Vacher, dans une lettre qu&rsquo;il \u00e9crivit \u00e0 M. Vincent sur ce sujet) une fille valentinienne \u00e2g\u00e9e de vingt-cinq ans, que les corsaires turcs avaient enlev\u00e9e pr\u00e8s de sa ville et qui \u00e9tait fort bien faite. Elle fut vendue \u00e0 la place publique. Je fis offrir pour la racheter jusqu&rsquo;\u00e0 trois cent trente \u00e9cus que les marchands me pr\u00eat\u00e8rent; mais un vilain Maure ench\u00e9rissant toujours davantage l&#8217;emporta parce que l&rsquo;argent me manqua: il avait d\u00e9j\u00e0 deux femmes, et voil\u00e0 la troisi\u00e8me. La pauvre cr\u00e9ature a \u00e9t\u00e9 trois jours sans cesser de pleurer, et on ne lui a fait perdre la foi qu&rsquo;apr\u00e8s lui avoir ravi l&rsquo;honneur. Il y a m\u00eame quelques religieuses que ces corsaires ont prises en leur couvent qui n&rsquo;\u00e9tait pas bien \u00e9loign\u00e9 de la mer; elles ont couru le m\u00eame risque. H\u00e9las ! si quelques personnes charitables donnaient quelque chose pour de semblables occasions, elles en seraient sans doute abondamment r\u00e9compens\u00e9es.\u00bb<\/p>\n<p>Il y a encore un autre office de charit\u00e9 qui ne peut \u00eatre assez estime: c&rsquo;est que ce z\u00e8le qui br\u00fblait dans le c\u0153ur de M. Vincent et des pr\u00eatres de sa Congr\u00e9gation a emp\u00each\u00e9 grand nombre de pauvres chr\u00e9tiens esclaves de renier leur foi; particuli\u00e8rement lors qu&rsquo;on les y voulait contraindre par la violence et qu&rsquo;ils \u00e9taient sur le point de succomber. En voici quelques exemples entre plusieurs autres:<\/p>\n<p>M. Gu\u00e9rin, \u00e9crivant de Tunis a M. Vincent, en l&rsquo;ann\u00e9e 1646: \u00ab Nous avons, lui dit-il, retir\u00e9 une des pauvres femmes fran\u00e7aises qui \u00e9taient entre les mains d&rsquo;un ren\u00e9gat fran\u00e7ais. Tous les marchands y ont contribu\u00e9 de leur part; il m&rsquo;en a co\u00fbt\u00e9 pour la mienne 70 \u00e9cus. Les deux femmes sont en grande d\u00e9tresse; je travaille pour sauver celle qui est en plus grand danger. Il y en a d&rsquo;autres qui sont jeunes et belles, en tr\u00e8s grand p\u00e9ril si elles ne sont secourues; une d&rsquo;entre elles serait d\u00e9j\u00e0 perdue si je n&rsquo;avais avec grand&rsquo;peine obtenu terme de trois mois pour son rachat et si je ne l&rsquo;avais mise en lieu o\u00f9 son patron ne la peut violenter. Il n&rsquo;y a pas longtemps que pour en contraindre une de renier J\u00e9sus-Christ, ces cruels lui donn\u00e8rent plus de cinq cents coups de b\u00e2ton; et non content de cela, comme elle \u00e9tait a demi-morte par terre, deux d&rsquo;entre eux la foul\u00e8rent de leurs pieds sur les \u00e9paules avec une telle violence qu&rsquo;ils lui crev\u00e8rent les mamelles; elle finit ainsi glorieusement sa vie en la confession de J\u00e9sus-Christ.\u00a0 Le m\u00eame, dans une autre lettre du mois de juin 1647:\u00a0 Nous avons tant fait, dit-il, que de l&rsquo;argent que vous m&rsquo;avez envoy\u00e9, nous avons rachet\u00e9 cette pauvre femme fran\u00e7aise qui a souffert si longtemps la tyrannie d&rsquo;un barbare patron: c&rsquo;est un vrai miracle de l&rsquo;avoir tir\u00e9e des mains de ce tigre qui ne la voulait donner pour or ni pour argent. Il s&rsquo;avisa un matin de m&rsquo;envoyer qu\u00e9rir, et comme je fus chez lui, nous accord\u00e2mes \u00e0 trois cents \u00e9cus que je lui baillai \u00e0 l&rsquo;heure m\u00eame. Je fis faire la carte de franchise de cette femme, et je la menai en lieu de s\u00fbret\u00e9. Deux heures apr\u00e8s, ce mis\u00e9rable s&rsquo;en repentit et il pensa enrager de regret; c&rsquo;est v\u00e9ritablement un coup de la main de Dieu. Nous avons pareillement rachet\u00e9 un gar\u00e7on des Sables-d&rsquo;Olonne, qui \u00e9tait sur le point de renier sa foi. Je pense vous avoir \u00e9crit comment deux ou trois fois nous l&rsquo;avons emp\u00each\u00e9 de le faire. Il co\u00fbte cent cinquante \u00e9cus; j&rsquo;en ai donn\u00e9 trente-six pour ma part, nous avons mendi\u00e9 le reste o\u00f9 nous avons pu. J&rsquo;ai aussi retir\u00e9 cette jeune femme sicilienne qui \u00e9tait esclave a Biserte, et dont le mari s&rsquo;\u00e9tait fait turc. Elle a endur\u00e9 trois ans entiers des tourments inexprimables, plut\u00f4t que d&rsquo;imiter l&rsquo;apostasie de son mari. Je vous \u00e9crivis vers le temps de la f\u00eate derni\u00e8re de No\u00ebl, le pitoyable \u00e9tat ou je l&rsquo;avais trouv\u00e9e, toute couverte de plaies: elle a co\u00fbt\u00e9 deux cent cinquante \u00e9cus qui ont \u00e9t\u00e9 donn\u00e9s par aum\u00f4ne. J&rsquo;y ai contribu\u00e9 pour une partie.<\/p>\n<p>\u00abNous avons ici, dit le m\u00eame dans une autre lettre, un petit gar\u00e7on de Marseille, \u00e2g\u00e9 de treize ans, lequel, depuis qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 pris et vendu par les corsaires, a re\u00e7u plus de mille coups de b\u00e2ton pour la foi de J\u00e9sus-Christ qu&rsquo;on voulait lui faire renier par force. On lui a pour ce m\u00eame sujet d\u00e9chir\u00e9 la chair d&rsquo;un bras, comme on ferait une carbonnade pour la mettre dessus le gril. Apr\u00e8s quoi il fut condamn\u00e9 \u00e0 quatre cents coups de b\u00e2ton, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 mourir ou \u00e0 se faire turc. J&rsquo;allai promptement trouver son patron; je me jetai trois ou quatre fois a genoux devant lui les mains jointes, pour le lui demander. Il me le donna pour deux cents piastres; et n&rsquo;en ayant point, j&#8217;empruntai cent \u00e9cus \u00e0 int\u00e9r\u00eat, et un marchand donna le reste.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abUne barque fran\u00e7aise, dit M. Jean Le Vacher en l&rsquo;une de ses lettres \u00e9crites \u00e0 M. Vincent, ayant \u00e9chou\u00e9 sur la c\u00f4te de Tunis, six hommes se sauv\u00e8rent du naufrage. Mais ils tomb\u00e8rent entre les mains des Maures qui, les ayant men\u00e9s \u00e0 Tunis, les vendirent comme esclaves. Quelque temps apr\u00e8s, le bey, les voulant faire turcs, en contraignit deux a force de bastonnades de renier la foi de J\u00e9sus-Christ; deux autres moururent avec constance dans les tourments plut\u00f4t que de consentir \u00e0 une telle infid\u00e9lit\u00e9, et comme il en voulait faire autant aux deux qui restaient, la charit\u00e9 nous obligea de les tirer de ce p\u00e9ril: nous compos\u00e2mes pour leur rachat \u00e0 six cents piastres, et j&rsquo;ai r\u00e9pondu pour deux cents; ils sont maintenant en libert\u00e9. Pour moi, j&rsquo;aime mieux souffrir en ce monde que d&rsquo;endurer qu&rsquo;on renie mon divin Ma\u00eetre; et je donnerais volontiers mon sang et ma vie, voire mille vies si je les avais, plut\u00f4t que de permettre que des chr\u00e9tiens perdent ce que Notre-Seigneur leur a acquis par sa mort.\u00bb<\/p>\n<p>On a appris par d&rsquo;autres lettres de M. Philippe Le Vacher, son fr\u00e8re, \u00e9crites d&rsquo;Alger \u00e0 M. Vincent, que voyant un jour un petit gar\u00e7on de Marseille, \u00e2ge de huit ans, qui avait \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9 par les corsaires de cette ville-l\u00e0 et que l&rsquo;on voulait contraindre de renier J\u00e9sus-Christ et prendre l&rsquo;habit turc, il le racheta et le renvoya en son pays. Et en une autre occasion, il trouva en tr\u00e8s grand p\u00e9ril trois jeunes filles qui \u00e9taient s\u0153urs, natives de Vence en Provence, que les corsaires avaient enlev\u00e9es et vendues esclaves en Alger; l&rsquo;une d&rsquo;elles \u00e9tant tomb\u00e9e entre les mains du gouverneur, il l&rsquo;avait d\u00e9j\u00e0 richement habill\u00e9e, voulant l&rsquo;avoir pour femme. Il les racheta toutes trois pour mille \u00e9cus, n&rsquo;ayant que ce seul moyen pour sauver leurs \u00e2mes. Il racheta encore une autre fois deux personnes de m\u00eame sexe, la m\u00e8re et la fille, avec un petit gar\u00e7on. Ils \u00e9taient de l&rsquo;\u00eele de Corse, et tous trois en grand danger \u00e0 cause de la fille qu&rsquo;on voulait faire renier par force afin de la marier.<\/p>\n<p>Or, quoique ces bons pr\u00eatres de la Congr\u00e9gation de la Mission ne pussent pas racheter tous ceux et celles d&rsquo;entre les esclaves qu&rsquo;ils voyaient en grand danger de renier leur foi, les aum\u00f4nes et facult\u00e9s qu&rsquo;on leur donnait \u00e9tant bient\u00f4t \u00e9puis\u00e9es, et se trouvant pour ce sujet engag\u00e9s au del\u00e0 de leur pouvoir, ils ne laissaient pas de contribuer par leurs exhortations et par les sacrements qu&rsquo;ils administraient \u00e0 ces pauvres esclaves dans le plus fort des pers\u00e9cutions qu&rsquo;on leur faisait souffrir, a les fortifier et encourager beaucoup; en sorte qu&rsquo;ils pers\u00e9v\u00e9raient courageusement en la confession de J\u00e9sus-Christ, malgr\u00e9 toutes les violences qu&rsquo;on leur pouvait faire. Ce fut par le moyen de ces assistances spirituelles qu&rsquo;entre plusieurs femmes chr\u00e9tiennes qui \u00e9taient esclaves \u00e0 Tunis en l&rsquo;ann\u00e9e 1649, il y en eut dix qu&rsquo;ils secoururent. Elles \u00e9taient fort maltrait\u00e9es au sujet de leur foi, et m\u00eame \u00e9taient retenues enferm\u00e9es sans aucune libert\u00e9 de sortir de la maison de leurs patrons. N\u00e9anmoins, s&rsquo;\u00e9chappant quelquefois pour entendre la sainte messe et pour se confesser et communier, elles se sentaient tellement fortifi\u00e9es des gr\u00e2ces qu&rsquo;elles y recevaient que, non seulement elles supportaient avec patience toutes les bastonnades et autres rigueurs qu&rsquo;on exer\u00e7ait sur elles, mais m\u00eame dans leurs maladies ne pouvant \u00eatre assist\u00e9es d&rsquo;aucun pr\u00eatre, au lieu duquel on leur faisait venir un marabout pour les s\u00e9duire et les perdre, elles ont toutes pers\u00e9v\u00e9r\u00e9 constamment en la confession de J\u00e9sus-Christ. Et ce qui peut faire encore mieux conna\u00eetre avec quelle inhumanit\u00e9 on traite ces pauvres esclaves pour les faire apostasier, et de quelle vertu ils ont besoin pour n&rsquo;y pas succomber, c&rsquo;est que ces abominables mahom\u00e9tans ont cette fausse persuasion que lorsqu&rsquo;ils ont fait apostasier un chr\u00e9tien, le paradis leur est assur\u00e9, quelques \u00e9normes p\u00e9ch\u00e9s qu&rsquo;ils puissent commettre.<\/p>\n<p>Toutes ces choses donc \u00e9tant telles que nous les avons repr\u00e9sent\u00e9es, M. Vincent n&rsquo;avait-il pas grande raison d&rsquo;encourager les siens \u00e0 cet emploi de charit\u00e9 envers les pauvres esclaves, comme il faisait souvent. Et une fois entre les autres, leur parlant sur ce sujet: \u00abCette \u0153uvre, leur dit-il, a \u00e9t\u00e9 estim\u00e9e si grande et si sainte qu&rsquo;elle a donn\u00e9 lieu a l&rsquo;institution de quelques saints ordres en l&rsquo;Eglise de Dieu, et ces ordres-l\u00e0 ont toujours \u00e9t\u00e9 grandement consid\u00e9r\u00e9s, d&rsquo;autant qu&rsquo;ils sont institu\u00e9s pour les esclaves: comme sont les religieux de la r\u00e9demption des captifs, qui vont de temps en temps racheter quelques esclaves, et puis s&rsquo;en retournent chez eux. Et entre les v\u0153ux qu&rsquo;ils font, celui-ci en est un, de s&#8217;employer a faire ces rachats des esclaves chr\u00e9tiens. Cela n&rsquo;est-il pas excellent et saint, Messieurs et mes fr\u00e8res? N\u00e9anmoins il me semble qu&rsquo;il y a quelque chose de plus en ceux qui non seulement s&rsquo;en vont en Barbarie pour contribuer au rachat de ces pauvres chr\u00e9tiens, mais qui outre cela y demeurent pour vaquer en tout temps a faire ce charitable rachat, pour assister \u00e0 toute heure corporellement et spirituellement ces pauvres esclaves, pour courir incessamment \u00e0 tous leurs besoins, enfin pour \u00eatre toujours la pr\u00eats \u00e0 leur pr\u00eater la main, et \u00e0 leur rendre toute sorte d&rsquo;assistance et de consolation dans leurs plus grandes afflictions et mis\u00e8res. O Messieurs et mes fr\u00e8res ! consid\u00e9rez-vous bien la grandeur de cette \u0153uvre ? La connaissez-vous bien ? Mais y a-t-il chose plus rapportante \u00e0 ce qu&rsquo;a fait NotreSeigneur, lorsqu&rsquo;il est descendu sur la terre pour d\u00e9livrer les hommes de la captivit\u00e9 du p\u00e9ch\u00e9, et les instruire par ses paroles et par ses exemples? Voil\u00e0 l&rsquo;exemple que tous les Missionnaires doivent suivre. Ils doivent \u00eatre pr\u00eats \u00e0 quitter leur pays, leurs commodit\u00e9s, leur repos pour ce sujet, ainsi qu&rsquo;ont fait nos bons confr\u00e8res qui sont \u00e0 Tunis et \u00e0 Alger, qui se sont enti\u00e8rement donn\u00e9s au service de Dieu et du prochain dans ces terres barbares et infid\u00e8les. \u00bb<\/p>\n<p>Or pour soutenir toutes ces saintes et charitables entreprises, et donner moyen a ces bons Missionnaires qui \u00e9taient en Barbarie de rendre toutes ces assistances et tous ces bons offices aux pauvres esclaves chr\u00e9tiens, M. Vincent prenait le soin de recueillir et de leur envoyer de temps en temps des sommes bien consid\u00e9rables, dans lesquelles il mettait fort souvent du sien quand ce qu&rsquo;on lui donnait ne suffisait pas. Il en a premi\u00e8rement envoy\u00e9 plusieurs fois pour secourir particuli\u00e8rement les esclaves chr\u00e9tiens que l&rsquo;on voyait en p\u00e9ril imminent de perdre la foi, soit en les rachetant tout \u00e0 fait, soit en leur donnant quelques aum\u00f4nes pour subvenir \u00e0 leur disette et les encourager dans leurs souffrances.<\/p>\n<p>Il a envoy\u00e9 d&rsquo;autres aum\u00f4nes pour racheter les pr\u00eatres ou religieux fran\u00e7ais qui se trouveraient \u00eatre tomb\u00e9s en esclavage.<\/p>\n<p>Il a diverses fois envoy\u00e9 la ran\u00e7on enti\u00e8re de plusieurs esclaves; en sorte que jusqu&rsquo;au temps de sa mort, il se trouve que les pr\u00eatres de sa Congr\u00e9gation qu&rsquo;il a envoy\u00e9s en Barbarie ont rachet\u00e9 partie par charit\u00e9 et partie par commission, plus de douze cents esclaves qu&rsquo;ils ont renvoy\u00e9s en leur pays, et qu&rsquo;ils ont employ\u00e9 tant en ces rachats qu&rsquo;en diverses menues d\u00e9penses faites pour toutes les autres \u0153uvres de charit\u00e9 qu&rsquo;ils ont exerc\u00e9es dans ces terres infid\u00e8les, pr\u00e8s de douze cent mille livres. Voici ce que M. Vincent \u00e9crivit un jour sur ce sujet \u00e0 l&rsquo;un de ses pr\u00eatres qui lui avait envoy\u00e9 le compte de ces menues distributions: \u00abJ&rsquo;ai vu, lui dit-il, le chapitre de votre menue d\u00e9pense. O Dieu ! quelle consolation n&rsquo;ai-je pas re\u00e7ue d&rsquo;une telle lecture ! Je vous assure qu&rsquo;elle m&rsquo;a \u00e9t\u00e9 autant sensible qu&rsquo;aucune que j&rsquo;aie ressentie depuis longtemps, \u00e0 cause de votre bonne conduite qui para\u00eet l\u00e0-dedans, et surtout de la charit\u00e9 que vous exercez envers tant et tant de pauvres esclaves, de toutes nations, de tout \u00e2ge, qui sont affliges de toutes sortes de mis\u00e8res. Certes, quand votre emploi ne vous donnerait occasion de faire d&rsquo;autres biens que ceux-l\u00e0, ce serait assez pour les estimer d&rsquo;un prix infini, et pour attirer sur vous des b\u00e9n\u00e9dictions immenses. Plaise a la bont\u00e9 de Dieu vous donner un moyen de continuer, etc.\u00bb<\/p>\n<p>M. Vincent a aussi envoy\u00e9 quelque argent en la ville d&rsquo;Alger, afin d&rsquo;y \u00e9tablir un petit h\u00f4pital pour les pauvres esclaves malades qui, en leurs maladies, sont abandonn\u00e9s de leurs patrons inhumains; et c&rsquo;est particuli\u00e8rement par les charit\u00e9s et bienfaits de Madame la Duchesse d&rsquo;Aiguillon que s&rsquo;est fait cet \u00e9tablissement. Outre tout cela, M. Vincent a fait encore pour les pauvres esclaves fran\u00e7ais une autre d\u00e9pense accompagn\u00e9e de beaucoup de soin: c&rsquo;est de recevoir toutes leurs lettres et de les faire tenir \u00e0 leurs parents, et pareillement pour recevoir celles de leurs parents et les leur faire tenir. En sorte que par ce moyen ces pauvres esclaves ont non seulement donn\u00e9 de leurs nouvelles a leurs p\u00e8res, m\u00e8res, fr\u00e8res, femmes et enfants, et en ont r\u00e9ciproquement re\u00e7u d&rsquo;eux; mais aussi ils en ont ressenti beaucoup de consolation et de soulagement dans leurs mis\u00e8res, et plusieurs m\u00eame par ce moyen ont n\u00e9goci\u00e9 leur libert\u00e9. Ce fut un grand service rendu a ces pauvres captifs, qui avant cette charitable entremise de M. Vincent et des siens ne savaient comment ni par quelle voie faire tenir leurs lettres, les uns en Picardie, d&rsquo;autres en Poitou, en Guyenne, en Normandie, en Bretagne, en Languedoc et autres provinces. Ils n&rsquo;en pouvaient non plus recevoir de r\u00e9ponse, ni esp\u00e9rer aucune assistance par le d\u00e9faut de correspondance \u00e0 Marseille et a Paris: ce qui leur \u00e9tait un tr\u00e8s grand surcro\u00eet d&rsquo;affliction. A quoi M. Vincent a rem\u00e9di\u00e9 par une charit\u00e9 qui est presque sans exemple et dont l&rsquo;effet est tel que, pour le bien comprendre, il faudrait \u00eatre en la place de ces pauvres esclaves et avoir ressenti la peine o\u00f9 ils se trouvaient dans ce grand d\u00e9laissement qui accompagnait toutes les autres peines et autres afflictions de leur captivit\u00e9.<\/p>\n<p>Voila une partie des biens que M. Vincent a faits pour les pauvres esclaves chr\u00e9tiens pendant sa vie et qu&rsquo;il continue encore apr\u00e8s sa mort par ses chers enfants. Je dis une partie et m\u00eame la plus petite, car il n&rsquo;y a que Dieu qui connaisse le tout: cet humble Missionnaire ayant toujours cach\u00e9, autant qu&rsquo;il a pu, tout ce qu&rsquo;il faisait pour le service de sa divine Majest\u00e9, afin que toute la gloire lui en f\u00fbt enti\u00e8rement r\u00e9serv\u00e9e. Certes, quand il n&rsquo;aurait fait autre chose par son z\u00e8le et par sa bonne conduite, second\u00e9e parla coop\u00e9ration de ceux de sa Compagnie, que d&rsquo;\u00e9tablir et conserver l&rsquo;exercice public de la religion catholique, qui continue depuis tant d&rsquo;ann\u00e9es dans une terre barbare, a la vue de ses plus cruels pers\u00e9cuteurs, ce ne serait pas une petite gloire pour Notre-Seigneur J\u00e9sus-Christ. Le Sauveur a bien voulu se servir de la main de son fid\u00e8le serviteur, pour dresser comme un troph\u00e9e \u00e0 son tr\u00e8s saint nom dans ces deux royaumes infid\u00e8les, au milieu de ses plus grands ennemis, et pour faire triompher la charit\u00e9 chr\u00e9tienne en des lieux d&rsquo;o\u00f9 il semblait que l&rsquo;humanit\u00e9 f\u00fbt bannie, et o\u00f9 l&rsquo;on voyait continuellement exercer l&rsquo;injustice et la violence avec toute sorte d&rsquo;impunit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>SECTION VII\u00a0: De ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 de plus remarquable dans les missions de Barbarie Quoique les missions faites par la conduite et par les ordres de M. 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