{"id":106174,"date":"2013-03-16T12:19:43","date_gmt":"2013-03-16T11:19:43","guid":{"rendered":"http:\/\/vincentiens.org\/?p=106174"},"modified":"2013-03-16T12:19:43","modified_gmt":"2013-03-16T11:19:43","slug":"la-vie-du-venerable-serviteur-de-dieu-vincent-de-paul-livre-second-chapitre-i-section-ix","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/vincentians.com\/fr\/la-vie-du-venerable-serviteur-de-dieu-vincent-de-paul-livre-second-chapitre-i-section-ix\/","title":{"rendered":"La vie du v\u00e9n\u00e9rable serviteur de Dieu Vincent de Paul, Livre second, Chapitre I, Section IX"},"content":{"rendered":"<h2><b>SECTION IX : <\/b>Des missions faites en l&rsquo;ile de Saint-Laurent, autrement dite Madagascar<\/h2>\n<h3><b>\u00a7. I.\u2014 Lettre de M. Vincent \u00e0 M. Nacquart, pr\u00eatre de sa Congr\u00e9gation, sur le sujet de cette mission.<\/b><\/h3>\n<p>Nous ne saurions faire mieux ni plus a propos l&rsquo;ouverture de cette importante mission que par l&rsquo;extrait d&rsquo;une lettre que M. Vincent \u00e9crivit sur ce sujet \u00e0 feu M. Charles Nacquart, pr\u00eatre de la Congr\u00e9gation de la Mission, natif du dioc\u00e8se de Soissons, qui fut le premier sur lequel il jeta les yeux pour cet emploi apostolique, dans lequel il a enfin heureusement consum\u00e9 sa vie pour le service de Notre-Seigneur et pour la conversion de ces pauvres infid\u00e8les. Voici en quels termes M. Vincent lui \u00e9crivit au mois d&rsquo;avril 1648 \u00e0 Richelieu, o\u00f9 il \u00e9tait pour lors:<\/p>\n<p>\u00abIl y a longtemps que Notre-Seigneur a donn\u00e9 \u00e0 votre c\u0153ur les sentiments de lui rendre quelque signal\u00e9 service. Quand on fit \u00e0 Richelieu la proposition d&rsquo;ouvrir des missions parmi les gentils et les idol\u00e2tres, il me semble que Notre-Seigneur fit sentir a votre \u00e2me qu&rsquo;il vous y appelait, comme vous me l&rsquo;\u00e9criv\u00eetes pour lors avec quelques autres de la famille de Richelieu. Il est temps que cette semence de la divine vocation sur vous ait son effet. Voil\u00e0 que M. le nonce, de l&rsquo;autorit\u00e9 de la sacr\u00e9e Congr\u00e9gation de la Propagation de la foi, dont notre saint P\u00e8re le Pape est le chef, a choisi notre Compagnie pour aller servir Dieu dans l&rsquo;\u00eele de Saint-Laurent, autrement dite Madagascar; et la Compagnie a jet\u00e9 les yeux sur vous comme sur la meilleure hostie qu&rsquo;elle ait, pour en faire hommage a notre souverain Cr\u00e9ateur, afin de lui rendre ce service, avec un autre bon pr\u00eatre de la Compagnie. O mon plus que tr\u00e8s cher Monsieur ! que dit votre c\u0153ur \u00e0 cette nouvelle ? A-t-il la honte et la confusion convenables pour recevoir une telle gr\u00e2ce du ciel ? Vocation aussi grande et aussi adorable que celle des plus grands ap\u00f4tres et des plus grands saints de l&rsquo;\u00c9glise de Dieu ! Desseins \u00e9ternels accomplis dans le temps sur vous! L&rsquo;humilit\u00e9, Monsieur, est seule capable de porter cette gr\u00e2ce: le parfait abandon de tout ce que vous \u00eates et pouvez \u00eatre dans l&rsquo;exub\u00e9rante confiance en notre souverain Cr\u00e9ateur doit suivre; la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et la grandeur de courage vous sont n\u00e9cessaires; il vous faut une foi aussi grande que celle d&rsquo;Abraham; la charit\u00e9 de saint Paul vous fait grand besoin; le z\u00e8le, la patience, la d\u00e9f\u00e9rence, l&rsquo;amour de la pauvret\u00e9, la solitude, la discr\u00e9tion, l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 des m\u0153urs, et le grand d\u00e9sir de vous consommer tout pour Dieu, vous sont aussi convenables qu&rsquo;au grand saint Fran\u00e7ois-Xavier.<\/p>\n<p>\u00ab Cette \u00eele est sous le Capricorne; elle a quatre cents lieues de longueur, et environ cent soixante de largeur. Il y a des pauvres gens dans l&rsquo;ignorance d&rsquo;un Dieu, que l&rsquo;on trouve pourtant simples, bons esprits et fort adroits. Pour y aller on passe la ligne de l&rsquo;\u00e9quateur.<\/p>\n<p>\u00abLa premi\u00e8re chose que vous aurez \u00e0 faire, ce sera de vous mouler sur ce voyage que fit le grand saint Fran\u00e7ois-Xavier; de servir et \u00e9difier ceux des vaisseaux qui vous conduiront; y \u00e9tablir les pri\u00e8res publiques. si faire se peut; avoir grand soin des incommod\u00e9s, et s&rsquo;incommoder toujours pour accommoder les autres; procurer le bonheur de la navigation qui dure cinq \u00e0 six mois, autant par vos pri\u00e8res et par la pratique de toutes les vertus, que les mariniers feront par leurs travaux et par leur adresse; et \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de ces Messieurs qui ont l&rsquo;intendance de cette navigation et de leurs officiers, leur garder toujours grand respect; \u00eatre pourtant fid\u00e8le \u00e0 Dieu pour ne manquer \u00e0 ses int\u00e9r\u00eats, et jamais ne trahir sa conscience pour aucune consid\u00e9ration; mais prendre soigneusement garde de ne pas g\u00e2ter les affaires du bon Dieu, pour les trop pr\u00e9cipiter; prendre bien son temps, et le savoir attendre. Quand vous serez arriv\u00e9s en cette \u00eele, vous aurez premi\u00e8rement \u00e0 vous r\u00e9gler selon que vous pourrez. Il faudra peut-\u00eatre vous diviser, pour servir en diverses habitations; il faudra vous voir l&rsquo;un l&rsquo;autre le plus souvent que vous pourrez, pour vous consoler et vous fortifier. Vous ferez toutes les fonctions curiales \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des Fran\u00e7ais et des idol\u00e2tres convertis. Vous suivrez en tout l&rsquo;usage du concile de Trente et vous vous servirez du rituel romain: vous ne permettrez pas qu&rsquo;on introduise aucun usage contraire, et si d\u00e9j\u00e0 il y en avait, vous t\u00e2cherez doucement de ramener les choses \u00e0 ce point. Pour cela il sera bon que vous emportiez au moins deux rituels romains. Le capital de votre \u00e9tude, apr\u00e8s avoir travaill\u00e9 a vivre parmi ceux avec qui vous devrez converser en odeur de suavit\u00e9 et de bon exemple, sera de faire concevoir \u00e0 ces pauvres gens, n\u00e9s dans les t\u00e9n\u00e8bres de l&rsquo;ignorance de leur Cr\u00e9ateur, les v\u00e9rit\u00e9s de notre sainte foi, non pas d&rsquo;abord par des raisons de la th\u00e9ologie, mais par des raisonnements pris de la nature; car il faut commencer par l\u00e0, t\u00e2chant de leur faire conna\u00eetre que vous ne faites que d\u00e9velopper en eux les marques que Dieu leur a laiss\u00e9es de soi-m\u00eame, mais que la corruption de la nature depuis longtemps habitu\u00e9e au mal avait effac\u00e9es. Pour cela, Monsieur, il faudra souvent vous adresser au P\u00e8re des lumi\u00e8res, et lui r\u00e9p\u00e9ter ce que vous lui dites tous les jours: <i>Da mihi intellectum, ut sciam testimonia tua. <\/i>Vous<i> <\/i>rangerez par la m\u00e9ditation les lumi\u00e8res qu&rsquo;il vous donnera pour montrer la v\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;un souverain et premier \u00eatre, les convenances pour le myst\u00e8re de la Trinit\u00e9, la n\u00e9cessit\u00e9 du myst\u00e8re de l&rsquo;Incarnation qui nous fait na\u00eetre un nouvel homme parfait, apr\u00e8s la corruption du premier, pour nous reformer et redresser sur lui. Je voudrais leur faire voir les infirmit\u00e9s de la nature humaine, par les d\u00e9sordres qu&rsquo;eux-m\u00eames condamnent: car ils ont des lois et des ch\u00e2timents. Il sera bon que vous ayez quelques livres qui traitent ces mati\u00e8res, comme le cat\u00e9chisme de Grenade ou autre que nous tacherons de vous envoyer. Je ne puis que je ne vous r\u00e9p\u00e8te, Monsieur, que le meilleur sera l&rsquo;oraison: <i>Accedite ad eum, et illuminamini <\/i>, s&rsquo;abandonner \u00e0 l&rsquo;esprit de Dieu, qui parle en ces rencontres. Oh! s&rsquo;il pla\u00eet a la divine bont\u00e9 vous donner gr\u00e2ce pour cultiver la semence des chr\u00e9tiens qui y sont d\u00e9j\u00e0 et faire qu&rsquo;ils vivent avec ces bonnes gens dans la charit\u00e9 chr\u00e9tienne, je ne doute nullement, Monsieur, que Notre-Seigneur ne se serve de vous en ces lieux-l\u00e0, pour pr\u00e9parer a la Compagnie une ample moisson. Allez donc, Monsieur, et ayant mission de Dieu par ceux qui vous le repr\u00e9sentent sur la terre, jetez hardiment vos rets.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abJe sais combien votre c\u0153ur aime la puret\u00e9. Il vous en faudra faire de del\u00e0 un grand usage, attendu que ces peuples vici\u00e9s en beaucoup de choses le sont particuli\u00e8rement de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0; la gr\u00e2ce infaillible de votre vocation vous garantira de tous ces dangers. Nous aurons tous les ans de vos nouvelles, et nous vous en donnerons des n\u00f4tres. Nous vous enverrons une chapelle compl\u00e8te, deux Rituels romains, deux petites Bibles, deux conciles de Trente, deux casuistes, des images de tous nos myst\u00e8res, qui servent merveilleusement pour faire comprendre \u00e0 ces bonnes gens ce qu&rsquo;on leur veut apprendre, et ils se plaisent \u00e0 en voir. Nous avons ici un jeune homme de ce pays-l\u00e0, d&rsquo;environ vingt ans, que M. le Nonce doit baptiser aujourd&rsquo;hui; je me sers d&rsquo;images pour l&rsquo;instruire, et il me semble que cela lui sert pour lui lier l&rsquo;imagination.<\/p>\n<p>\u00abIl est n\u00e9cessaire de porter des fers pour faire des pains pour c\u00e9l\u00e9brer la sainte messe, des huiles saintes pour le Bapt\u00eame et l&rsquo;Extr\u00eame-Onction; chacun un Bus\u00e9e pour vos m\u00e9ditations, quelques Introductions \u00e0 la vie d\u00e9vote, la vie des Saints. Vous aurez une lettre patente de nous, un plein pouvoir de M. le Nonce, lequel a grandement cette \u0153uvre \u00e0 c\u0153ur, avec cela je me donne absolument \u00e0 vous, sinon pour vous suivre en effet, d&rsquo;autant que j&rsquo;en suis indigne, au moins pour vous offrir \u00e0 Dieu tous les jours qu&rsquo;il lui plaira de me laisser sur la terre; et s&rsquo;il lui pla\u00eet me faire mis\u00e9ricorde, pour vous revoir dans l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 et vous y honorer comme une personne qui sera plac\u00e9e, pour la dignit\u00e9 de sa vocation, au nombre des personnes apostoliques. Je finis prostern\u00e9 en esprit \u00e0 vos pieds, demandant qu&rsquo;il vous plaise aussi m&rsquo;offrir \u00e0 notre commun Seigneur, afin que je lui sois fid\u00e8le et que j&rsquo;ach\u00e8ve en son amour le chemin qui conduit a l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, qui suis dans le temps et serai \u00e0 jamais, Monsieur, votre, etc.<\/p>\n<p>Celui que nous vous destinons est M. Gondr\u00e9e, lequel vous aurez peut-\u00eatre vu en notre maison de Saintes o\u00f9 il a demeur\u00e9 \u00e9tant encore clerc. C&rsquo;est un des meilleurs sujets de la Compagnie, en qui la d\u00e9votion qu&rsquo;il avait en entrant se conserve toujours. Il est humble, charitable, cordial, exact et z\u00e9l\u00e9; en un mot, il est tel que je ne puis vous en dire le bien que j&rsquo;en pense. Quelques marchands partiront d&rsquo;ici, mercredi ou jeudi, pour aller \u00e0 la Rochelle. M. Gondr\u00e9e pourra aller avec eux pour vous aller joindre \u00e0 Richelieu, et eux s&rsquo;en iront devant disposer leur vaisseau et vous attendre vers le 15 ou 20 du mois prochain, auquel temps ils doivent faire voile. Je vous supplie, Monsieur, de vous tenir pr\u00eat. Nous ajouterons aux livres d\u00e9j\u00e0 nomm\u00e9s la vie et les \u00e9p\u00eetres de l&rsquo;ap\u00f4tre des Indes. Ne divulguez ceci, s&rsquo;il vous pla\u00eet, non plus que nous ne l&rsquo;avons encore divulgu\u00e9 de de\u00e7a.<\/p>\n<p>\u00ab L&rsquo;un des Messieurs du commerce des Indes s&rsquo;en va au voyage; il fera votre d\u00e9pense sur mer, et nous vous enverrons de quoi vous entretenir sur les lieux. Que vous dirai-je davantage, Monsieur, sinon que je prie Notre-Seigneur qui vous a donn\u00e9 part \u00e0 sa charit\u00e9, qu&rsquo;il vous la donne de m\u00eame \u00e0 sa patience; et qu&rsquo;il n&rsquo;y a condition que je souhaitasse plus fort sur la terre, s&rsquo;il m&rsquo;\u00e9tait permis, que celle de vous aller servir de compagnon \u00e0 la place de M. Gondr\u00e9e.<\/p>\n<h3><b>\u00a7. II. \u2014D\u00e9part de deux pr\u00eatres de la Congr\u00e9gation de la Mission pour aller en l&rsquo;\u00eele Saint-Laurent, et ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 de plus remarquable jusqu&rsquo;\u00e0 leur arriv\u00e9e.<\/b><\/h3>\n<p>Aussit\u00f4t que M. Nacquart eut re\u00e7u cette lettre de M. Vincent, il se mit en disposition d&rsquo;ex\u00e9cuter ce qui lui \u00e9tait prescrit, la consid\u00e9rant comme une signification de la volont\u00e9 non d&rsquo;un homme, mais de Dieu m\u00eame. M. Gondr\u00e9e \u00e9tant arrive, ils partirent ensemble de Richelieu le 18 avril suivant; et ayant \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9s de s&rsquo;arr\u00eater pr\u00e8s d&rsquo;un mois \u00e0 la Rochelle en attendant que le vaisseau qui les devait porter f\u00fbt pr\u00eat, ils employ\u00e8rent ce temps, avec l&rsquo;agr\u00e9ment et la permission de M. l&rsquo;\u00e9v\u00eaque, \u00e0 cat\u00e9chiser, confesser et rendre plusieurs autres semblables services et assistances aux pauvres, particuli\u00e8rement \u00e0 tous ceux qui \u00e9taient dans les h\u00f4pitaux ou dans les prisons.<\/p>\n<p>Le 21 de mai suivant, jour de l&rsquo;Ascension de Notre-Seigneur, le navire dans lequel ils \u00e9taient embarqu\u00e9s leva l&rsquo;ancre et mit les voiles au vent. Pendant les premiers jours ces deux bons Missionnaires s&rsquo;occup\u00e8rent principalement a disposer par des confessions g\u00e9n\u00e9rales ceux qui \u00e9taient dans le m\u00eame vaisseau, au nombre de six-vingts personnes, a participer aux gr\u00e2ces et indulgences du jubil\u00e9 qui avait \u00e9t\u00e9 accord\u00e9 depuis peu par notre saint P\u00e8re le Pape.<\/p>\n<p>Etant arriv\u00e9s au cap Vert et s&rsquo;y \u00e9tant arr\u00eat\u00e9s pour prendre des eaux fra\u00eeches, ils rencontr\u00e8rent un navire de Dieppe qui allait aux \u00eeles Saint-Christophe et firent la m\u00eame charit\u00e9 aux passagers qui \u00e9taient dans ce vaisseau.<\/p>\n<p>Continuant leur route et arrivant proche de la ligne, ils eurent les vents tellement contraires qu&rsquo;ils se virent presque dans la n\u00e9cessit\u00e9 de rel\u00e2cher. Mais les deux Missionnaires ayant exhort\u00e9 ceux du vaisseau d&rsquo;avoir recours \u00e0 la protection et \u00e0 l&rsquo;intercession de la sainte Vierge, et par leurs avis tous ayant fait un v\u0153u public \u00e0 Dieu en l&rsquo;honneur de cette reine du ciel, de se confesser et communier l&rsquo;un des jours de la semaine qui pr\u00e9c\u00e9dait la f\u00eate de sa glorieuse Assomption et de b\u00e2tir une \u00e9glise dans l&rsquo;\u00eele de Madagascar, la temp\u00eate cessa et le vent se rendit favorable; en sorte que la veille de cette grande f\u00eate ils se trouv\u00e8rent sous la ligne. Dans la suite de leur voyage, ils \u00e9prouv\u00e8rent en plusieurs autres rencontres l&rsquo;assistance de la M\u00e8re de Dieu. Ils furent particuli\u00e8rement d\u00e9livr\u00e9s d&rsquo;un grand danger, a la vue du cap de Bonne-Esp\u00e9rance; puis ils all\u00e8rent jeter l&rsquo;ancre dans la baie de Sardaigne ou ils s&rsquo;arr\u00eat\u00e8rent huit jours. S&rsquo;\u00e9tant remis en mer, ils arriv\u00e8rent enfin, apr\u00e8s six mois et demi de navigation, \u00e0 l&rsquo;\u00eele de Saint-Laurent.<\/p>\n<p>Or, pendant tout ce temps-l\u00e0, ces deux bons Missionnaires ne demeur\u00e8rent point oisifs. Car ayant reconnu que dans le vaisseau, plusieurs, tant des matelots que des passagers, avaient besoin d&rsquo;instruction, ils faisaient trois ou quatre fois la semaine, des cat\u00e9chismes en forme d&rsquo;exhortations, sur les principaux myst\u00e8res de la foi et autres mati\u00e8res plus n\u00e9cessaires; et cela, selon la m\u00e9thode qui se pratique ordinairement dans les missions, interrogeant apr\u00e8s les plus jeunes sur les choses principales qui avaient \u00e9t\u00e9 expliqu\u00e9es.<\/p>\n<p>Outre cela, comme dans un vaisseau o\u00f9 l&rsquo;on est fort press\u00e9, il y a toujours des malades, ces deux bons Missionnaires se partag\u00e8rent pour leur rendre les services et assistances qu&rsquo;ils purent; l&rsquo;un d&rsquo;eux les visitant le matin, et l&rsquo;autre l&rsquo;apr\u00e8s-d\u00eener. Pour ceux qui se portaient bien, afin qu&rsquo;ils pussent employer utilement le temps et \u00e9viter l&rsquo;oisivet\u00e9 et les autres vices qui l&rsquo;accompagnent, outre les pri\u00e8res publiques qui ne manquaient jamais de se faire le matin et le soir, et la sainte messe qui se c\u00e9l\u00e9brait tous les jours quand le temps le permettait, ils les avaient dispos\u00e9s \u00e0 s&rsquo;assembler \u00e0 quelques heures du jour, trois ou quatre ensemble; et alors l&rsquo;un faisait aux autres la lecture de quelques bons livres, comme de <i>l&rsquo;Imitation de Notre-Seigneur, <\/i>de <i>l&rsquo;Introduction \u00e0 la vie d\u00e9vote <\/i>et d&rsquo;autres semblables.<\/p>\n<p>Ils persuad\u00e8rent aussi \u00e0 une bonne partie des personnes du vaisseau, de faire des conf\u00e9rences spirituelles deux ou trois fois la semaine, sur divers sujets qui leur \u00e9taient les plus propres, particuli\u00e8rement touchant les tentations et occasions d&rsquo;offenser Dieu, et les moyens particuliers d&rsquo;y r\u00e9sister ou de les \u00e9viter; en quoi l&rsquo;on remarquait sensiblement l&rsquo;effet de la parole de Notre-Seigneur, qui a promis que lorsque deux ou trois seraient assembl\u00e9s en son nom, il se trouverait au milieu d&rsquo;eux. A la fin de la conf\u00e9rence, l&rsquo;un des deux pr\u00eatres recueillant ce qui avait \u00e9t\u00e9 dit y ajoutait famili\u00e8rement ses propres sentiments, et puis il concluait par quelque histoire de l&rsquo;\u00c9criture sainte ou par quelque exemple de la vie des Saints.<\/p>\n<h3><b>\u00a7. III.\u2014Description de l&rsquo;\u00eele de Madagascar et de ses habitants.<\/b><\/h3>\n<p>Avant que de rapporter ce que ces deux bons pr\u00eatres de la Congr\u00e9gation de la Mission ont fait en ce pays, et m\u00eame pour le faire mieux entendre, il est n\u00e9cessaire de faire une petite description de cette \u00eele. Nous suivons exactement en cela ce que M. Nacquart a \u00e9crit lui-m\u00eame \u00e0 M. Vincent.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00eele de <i>Madagascar, <\/i>autrement appel\u00e9e <i>de Saint-Laurent <\/i>parce qu&rsquo;elle fut d\u00e9couverte le jour de la f\u00eate de ce grand saint, contient en longueur environ six cents milles d&rsquo;Italie, en largeur deux cents milles en quelques endroits, et en d&rsquo;autres trois ou quatre cents; son circuit est de dix-huit cents milles ou environ. La chaleur y est fort grande, mais non pas intol\u00e9rable. Elle est divis\u00e9e en plusieurs contr\u00e9es ou provinces qui sont s\u00e9par\u00e9es les unes des autres par des montagnes fort hautes. Ceux qui ont le plus voyag\u00e9 dans cette \u00eele tiennent qu&rsquo;il y a plus de quatre cent mille \u00e2mes.<\/p>\n<p>Dans chaque contr\u00e9e ou province, il y a un grand qu&rsquo;on reconna\u00eet pour ma\u00eetre et seigneur, et il a des vassaux qui lui ob\u00e9issent; quelques-uns en ont au nombre de trois ou quatre mille, d&rsquo;autres encore plus. Les richesses de ces seigneurs consistent en bestiaux qu&rsquo;ils poss\u00e8dent en propre, et en quelque sorte de tribut de riz et de racines que leurs sujets leur payent. Il y a deux sortes d&rsquo;habitants: les uns sont noirs et ont les cheveux cr\u00e9pus; ils sont originaires du pays. Les autres sont blancs et ont les cheveux longs comme les Fran\u00e7ais, et l&rsquo;on tient qu&rsquo;ils sont venus depuis environ cinq cents ans des c\u00f4tes de la Perse en cette \u00eele, o\u00f9 ils se sont rendus ma\u00eetres des autres.<\/p>\n<p>Ils habitent la plupart en des villages, n&rsquo;ayant ni villes ni forteresses. Leurs maisons sont faites de bois, couvertes de feuilles et fort basses; ils n&rsquo;ont point d&rsquo;autres lits ni si\u00e8ges que les planchers de bois o\u00f9 ils couchent et mangent sur une natte de jonc.<\/p>\n<p>Les vivres ordinaires du pays sont le riz, les volailles, les b\u0153ufs et les moutons; il n&rsquo;y a point de bl\u00e9 ni de vin, mais les habitants font une certaine boisson avec du miel; ils ont aussi des f\u00e8ves, des melons et des racines qui sont bonnes \u00e0 manger. Les citrons et les oranges s&rsquo;y trouvent en quantit\u00e9. Les rivi\u00e8res y sont poissonneuses; mais il y a du p\u00e9ril presque partout \u00e0 les passer, \u00e0 cause des crocodiles qui y sont nombreux et dangereux.<\/p>\n<p>Pour ce qui est de leur religion, quoiqu&rsquo;il n&rsquo;y en ait aucune stable et d\u00e9termin\u00e9e parmi les habitants de cette \u00eele, puisque dans toute son \u00e9tendue on n&rsquo;y voit ni temples ni pr\u00eatres, ils ont toutefois quelques c\u00e9r\u00e9monies et observances superstitieuses, fond\u00e9es sur des persuasions fausses et impertinentes, avec quelques autres qui approchent plus de la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Premi\u00e8rement, ils reconnaissent qu&rsquo;il y a un Dieu, qui est le ma\u00eetre de tout le monde, qu&rsquo;ils appellent <i>Senhare<\/i>;<i> <\/i>mais ils le resserrent dans le ciel, o\u00f9 il demeure, disent-ils, comme un roi dans son royaume. Toutefois, en plusieurs endroits o\u00f9 ils ne connaissent presque ni Dieu ni diable, si ce n&rsquo;est de nom, ils donnent la pr\u00e9f\u00e9rence au diable dans leurs sacrifices, lui offrant la meilleure part et r\u00e9servant l&rsquo;autre pour celui qu&rsquo;ils nomment Dieu. L&rsquo;on n&rsquo;en sait point d&rsquo;autres raisons, sinon qu&rsquo;ils craignent plus l&rsquo;un que l&rsquo;autre, \u00e0 cause des mauvais traitements qu&rsquo;ils en re\u00e7oivent quelquefois.<\/p>\n<p>Il y a parmi ces habitants-l\u00e0 une certaine secte de gens qu&rsquo;ils appellent <i>Ombiasse, <\/i>c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e9crivains, qui sont ainsi nomm\u00e9s parce qu&rsquo;ils savent lire et \u00e9crire. Ils sont les ma\u00eetres des c\u00e9r\u00e9monies, coutumes et superstitions du pays. Le peuple les craint et respecte \u00e0 cause de leur \u00e9criture et de leurs livres, dans lesquels n\u00e9anmoins il n&rsquo;y a pas grande raison ni doctrine, mais seulement quelques discours ou sentences tir\u00e9es de l&rsquo;Alcoran, que les premiers qui vinrent de Perse apport\u00e8rent avec eux. Il y a encore dans ces livres certaines figures superstitieuses que ces ombiasses font croire \u00eatre propres pour gu\u00e9rir les maladies, pour deviner les choses futures et pour trouver celles qui sont perdues.<\/p>\n<p>La coutume de circoncire les enfants est g\u00e9n\u00e9rale par toute l&rsquo;\u00eele, non par aucun principe de religion, mais par un usage de leurs anc\u00eatres et un motif purement humain.<\/p>\n<p>Les blancs observent, en deux mois diff\u00e9rents de l&rsquo;ann\u00e9e, une esp\u00e8ce de je\u00fbne, qui consiste a ne point manger du tout depuis le lever du soleil jusqu&rsquo;\u00e0 son coucher; mais toute la nuit ils en prennent bonne provision pour la journ\u00e9e. Ils s&rsquo;abstiennent de manger du b\u0153uf et de boire du vin, mais les chapons et l&rsquo;eau-de-vie ne leur sont pas d\u00e9fendus; et si quelqu&rsquo;un n&rsquo;a pas d\u00e9votion de je\u00fbner, il en est quitte pourvu qu&rsquo;il fasse je\u00fbner quelqu&rsquo;un en sa place.<\/p>\n<p>Or, entre tous les usages superstitieux de cette \u00eele, celui qui est le plus oppos\u00e9 \u00e0 l&rsquo;honneur de Dieu et qui donne le plus de peine a d\u00e9raciner, c&rsquo;est une esp\u00e8ce de culte, \u00e9galement ridicule et damnable, que les grands du pays et leurs sujets rendent \u00e0 de certaines idoles qu&rsquo;ils appellent <i>olys. <\/i>Les ombiasses les font et les vendent aux autres; la mati\u00e8re dont ils se servent pour fabriquer ces petites idoles n&rsquo;est autre chose que quelque morceau de bois, ou quelques racines, ou autre chose encore plus vile qu&rsquo;ils taillent fort grossi\u00e8rement. Ils leur donnent quelque sorte de figure d&rsquo;homme ou autre forme grotesque; et puis, les ayant creus\u00e9s par le milieu, ils les remplissent d&rsquo;huile m\u00eal\u00e9e avec une certaine poudre. Ces pauvres insulaires s&rsquo;imaginent que ces marmots sont vivants, qu&rsquo;il y a un esprit familier qui les anime, et qu&rsquo;ils ont le pouvoir de leur donner ce qu&rsquo;ils peuvent souhaiter, comme le beau temps, la sant\u00e9, la victoire sur leurs ennemis, etc. Chacun en a en sa maison et les porte avec soi en tous lieux, m\u00eame dans les voyages; ils y ont recours en leurs n\u00e9cessit\u00e9s et leur demandent conseil dans leurs doutes, apr\u00e8s quoi la premi\u00e8re pens\u00e9e qui leur vient, ils croient qu&rsquo;elle leur est sugg\u00e9r\u00e9e par leurs <i>olys. <\/i>Quand ils veulent passer des rivi\u00e8res, ils ont recours \u00e0 ces m\u00eames idoles, les priant de les garantir des crocodiles: ils s&rsquo;adressent aussi aux crocodiles m\u00eames, les priant \u00e0 haute voix de ne leur point faire de mal; ensuite ils s&rsquo;accusent des fautes qu&rsquo;ils ont commises, comme d&rsquo;avoir d\u00e9rob\u00e9, et promettent satisfaction; et puis, ayant jet\u00e9 de l&rsquo;eau et du sable des quatre c\u00f4t\u00e9s, ils s&rsquo;imaginent pouvoir passer avec assurance. Que si, nonobstant toutes ces pr\u00e9cautions superstitieuses, quelqu&rsquo;un est pris et d\u00e9vor\u00e9 par les crocodiles, ils disent que cela est arriv\u00e9 parce que son <i>olys <\/i>n&rsquo;\u00e9tait pas bon.<\/p>\n<p>Cette superstition est si fort enracin\u00e9e dans l&rsquo;esprit de ce pauvre peuple qu&rsquo;ils ne peuvent souffrir qu&rsquo;on leur en d\u00e9couvre l&rsquo;abus, ni qu&rsquo;on leur parle sur ce sujet; quoique, par la gr\u00e2ce de Dieu, depuis l&rsquo;arriv\u00e9e des pr\u00eatres de la Mission, plusieurs aient enfin ouvert les yeux \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 et reconnu les tromperies des ombiasses et de tous leurs <i>olys.<\/i><\/p>\n<p>Ils ont encore une autre damnable coutume, qui est de jeter et exposer les enfants qui naissent la nuit du samedi au dimanche, comme enfants d\u00e9sastreux et qui porteraient malheur dans la famille; et ces pauvres enfants meurent ainsi abandonn\u00e9s, \u00e0 moins que quelqu&rsquo;un les trouvant n&rsquo;en ait compassion et ne les nourrisse, comme il arrive quelquefois.<\/p>\n<h3><b>\u00a7. IV.\u2014Arriv\u00e8e des deux Pr\u00eatres de la Congr\u00e9gation de la Mission en l&rsquo;\u00eele de Madagascar et leurs premiers emplois.<\/b><\/h3>\n<p>L&rsquo;habitation des Fran\u00e7ais \u00e0 Madagascar est en une pointe de l&rsquo;\u00eele vers le tropique, en, un lieu appel\u00e9 en la langue du pays <i>Histolangar, ou ils <\/i>ont fait un fort qu&rsquo;ils ont nomm\u00e9 le <i>Fort-Dauphin <\/i>Ce fut l\u00e0 que ces deux bons pr\u00eatres de la Mission, MM. Nacquart et Gondr\u00e9e, apr\u00e8s une longue navigation de six mois et demi, abord\u00e8rent heureusement le 4 de d\u00e9cembre 1648. Ils y furent re\u00e7us avec grande joie des Fran\u00e7ais qu&rsquo;ils y trouv\u00e8rent, lesquels assist\u00e8rent avec une d\u00e9votion extraordinaire au <i>Te Deum <\/i>et \u00e0 la messe solennelle qui fut c\u00e9l\u00e9br\u00e9e en actions de gr\u00e2ces: il y avait pr\u00e8s de cinq mois qu&rsquo;ils ne l&rsquo;avaient pu entendre.<\/p>\n<p>Un de leurs premiers emplois apr\u00e8s leur arriv\u00e9e en cette \u00eele fut de s&rsquo;appliquera procurer le bien spirituel des Fran\u00e7ais et de les disposer \u00e0 gagner le jubil\u00e9 qu&rsquo;ils leur avaient apport\u00e9 de France. Ensuite ils s&rsquo;\u00e9tudi\u00e8rent \u00e0 l&rsquo;intelligence de la langue du pays; ils y trouv\u00e8rent beaucoup de difficult\u00e9s, ceux qui leur servaient d&rsquo;interpr\u00e8tes et de truchements ne pouvant trouver des mots propres pour expliquer les v\u00e9rit\u00e9s et myst\u00e8res de notre foi, en un pays o\u00f9 l&rsquo;on ne parle point du tout des choses qui concernent la religion.<\/p>\n<p>Aussit\u00f4t qu&rsquo;ils purent un peu b\u00e9gayer ce langage, ils commenc\u00e8rent a instruire les insulaires. Ils trouv\u00e8rent beaucoup plus de docilit\u00e9 parmi les n\u00e8gres que parmi les blancs, lesquels estimant avoir plus d&rsquo;esprit ne voulaient point \u00e9couter quand on leur parlait des choses de la foi; ou s&rsquo;ils le faisaient, ce n&rsquo;\u00e9tait que par curiosit\u00e9 et sans aucun dessein d&rsquo;\u00eatre instruits et de se convertir.<\/p>\n<p>Six jours apr\u00e8s leur arriv\u00e9e, M. Nacquart ayant ou\u00ef dire qu&rsquo;un des seigneurs de cette \u00eele, nomm\u00e9 Andiam Ramach, avait autrefois voyag\u00e9 \u00e0 Goa, dans les Indes pendant sa jeunesse et qu&rsquo;il y avait demeur\u00e9 trois ans, le fut visiter. Il apprit de lui-m\u00eame qu&rsquo;il y avait \u00e9t\u00e9 baptis\u00e9 et instruit en notre religion; pour preuve celui-ci fit trois signes de croix sur son front, et r\u00e9cita le <i>Pater, l&rsquo;Ave, <\/i>et le <i>Credo <\/i>en langage portugais. Cela donna lieu \u00e0 M. Nacquart de lui demander s&rsquo;il ne trouverait pas bon qu&rsquo;il enseign\u00e2t les m\u00eames v\u00e9rit\u00e9s \u00e0 ses su jets et qu&rsquo;il leur appr\u00eet a prier Dieu de la m\u00eame fa\u00e7on. Dian Ramach t\u00e9moigna en \u00eatre content; il promit m\u00eame d&rsquo;assister aux pri\u00e8res, comme firent aussi les principaux du lieu o\u00f9 il demeurait. Tous t\u00e9moign\u00e8rent \u00eatre bien aises que l&rsquo;on v\u00eent instruire leurs enfants: ce qui obligea ce bon Missionnaire de s&rsquo;appliquer encore plus fortement \u00e0 l&rsquo;\u00e9tude de la langue, pour profiter d&rsquo;une occasion si favorable \u00e0 la propagation de notre sainte religion parmi ces pauvres infid\u00e8les.<\/p>\n<p>Le jour de la f\u00eate des Rois suivante, pour correspondre aux myst\u00e8res de la vocation des gentils, M. Nacquart et son compagnon commenc\u00e8rent a baptiser quelques enfants non adultes, et M. de Flacourt, gouverneur du Fort-Dauphin, eut la d\u00e9votion d&rsquo;\u00eatre parrain de celui qui fut le premier baptise. Il le voulut nommer Pierre: et ce fut la premi\u00e8re pierre spirituelle de l&rsquo;\u00c9glise qu&rsquo;ils commenc\u00e8rent d\u00e8s lors \u00e0 \u00e9difier en cette \u00eele.<\/p>\n<p>Ensuite, continuant toujours d&rsquo;apprendre la langue, et en ayant quelque peu d&rsquo;intelligence, ils commenc\u00e8rent \u00e0 faire des courses de c\u00f4t\u00e9 et d&rsquo;autre pour enseigner ceux qu&rsquo;ils trouvaient dispos\u00e9s. Les dimanches ils faisaient une esp\u00e8ce de cat\u00e9chisme \u00e0 la jeunesse du pays. Un jour entre autres, retournant \u00e0 l&rsquo;habitation des Fran\u00e7ais, ils rencontr\u00e8rent dans un village un des principaux qui \u00e9tait d\u00e9tenu malade et qui les fit prier d&rsquo;entrer chez lui et d&rsquo;obtenir de Dieu sa gu\u00e9rison. Sur quoi M. Nacquart lui ayant remontr\u00e9 que Dieu permettait souvent les maladies du corps pour le salut des \u00e2mes, et qu&rsquo;il \u00e9tait assez puissant et assez bon pour le gu\u00e9rir, s&rsquo;il voulait quitter ses superstitions et se donner \u00e0 son service dans la profession de la vraie religion, il demanda aussit\u00f4t qu&rsquo;on lui enseign\u00e2t cette religion. M. Nacquart fit assembler les gens du village, afin qu&rsquo;ils pussent profiter des instructions qu&rsquo;il ferait \u00e0 ce malade, et en leur pr\u00e9sence il leur expliqua, par l&rsquo;interpr\u00e8te qu&rsquo;il avait avec lui, les choses substantielles et les plus n\u00e9cessaires de la foi. Le malade ayant \u00e9coul\u00e9 fort attentivement dit que son c\u0153ur \u00e9tait soulag\u00e9 et qu&rsquo;il croyait tout ce qu&rsquo;il venait d&rsquo;entendre; et puis il demanda si J\u00e9sus-Christ \u00e9tait assez puissant pour lui rendre la sant\u00e9. Le missionnaire lui ayant dit que oui, pourvu qu&rsquo;il cr\u00fbt de tout son c\u0153ur et que son \u00e2me f\u00fbt lav\u00e9e de tous ses p\u00e9ch\u00e9s par le bapt\u00eame, se remettant apr\u00e8s cela a tout ce qu&rsquo;il plairait \u00e0 la divine bont\u00e9. Le malade fit \u00e0 l&rsquo;instant apporter de l&rsquo;eau et pressa fort ce bon pr\u00eatre de le baptiser. Mais craignant (ce que l&rsquo;on connut depuis) qu&rsquo;il ne cherch\u00e2t plus la sant\u00e9 du corps que celle de l&rsquo;\u00e2me, M. Nacquart jugea qu&rsquo;il devait diff\u00e9rer; il lui dit qu&rsquo;il fallait \u00e9prouver si le d\u00e9sir qu&rsquo;il t\u00e9moignait de servir Dieu et de se faire chr\u00e9tien \u00e9tait v\u00e9ritable, et que son d\u00e9sir para\u00eetrait tel s&rsquo;il persistait en cette bonne disposition lorsqu&rsquo;il aurait recouvr\u00e9 sa sant\u00e9, comme il y avait sujet d&rsquo;esp\u00e9rer que NotreSeigneur la lui donnerait s&rsquo;il se faisait enti\u00e8rement instruire avec toute sa famille. La femme de ce malade entendant les instructions qu&rsquo;on faisait dit que longtemps avant l&rsquo;arriv\u00e9e des Fran\u00e7ais elle avait eu recours a Dieu, et qu&rsquo;un jour entre autres, faisant la moisson du riz qui \u00e9tait venu dans son champ, et levant les yeux au ciel, elle avait dit \u00e0 Dieu: C&rsquo;est toi qui fais cro\u00eetre et m\u00fbrir ce riz que je recueille; si tu en avais besoin, je te le donnerais, et j&rsquo;ai volont\u00e9 d&rsquo;en donner \u00e0 ceux qui en ont besoin. Voil\u00e0 comment parmi les t\u00e9n\u00e8bres de l&rsquo;infid\u00e9lit\u00e9, Dieu ne laisse pas de faire reluire quelque petit rayon de sa gr\u00e2ce, pour disposer les \u00e2mes \u00e0 le conna\u00eetre et \u00e0 le servir.<\/p>\n<p>Or, tous ceux qui assist\u00e8rent \u00e0 l&rsquo;instruction qu&rsquo;on faisait \u00e0 ce malade t\u00e9moign\u00e8rent \u00eatre fort satisfaits des choses qu&rsquo;ils avaient entendues; ils les estimaient, comme ils disaient, plus que l&rsquo;or et l&rsquo;argent qu&rsquo;on pouvait leur ravir par violence, vu qu&rsquo;on ne leur pouvait \u00f4ter le bien ils esp\u00e9raient recevoir en connaissant et servant Dieu. Ensuite de cela, M. Nacquart et son compagnon prirent cong\u00e9 de la compagnie, laissant au malade l&rsquo;esp\u00e9rance de sa gu\u00e9rison et aux autres celle d&rsquo;\u00eatre plus amplement instruits .<\/p>\n<h3><b>\u00a7.V.\u2014La mort de M. Gondr\u00e9e, l&rsquo;un des deux pr\u00eatres de la Congr\u00e9gation de la Mission, et la suite des emplois de M. Nacquart, qui \u00e9tait demeure seul pr\u00eatre dans cette \u00eele.<\/b><\/h3>\n<p>Quoique les jugements de Dieu soient incompr\u00e9hensibles, comme dit le saint Ap\u00f4tre, et que ses voies nous soient inconnues; nous ne sommes pas moins oblig\u00e9s de nous y soumettre et de reconna\u00eetre et confesser que tout ce qu&rsquo;il fait est bien fait.<\/p>\n<p>Ces deux bons pr\u00eatres de la Mission s&rsquo;avan\u00e7ant de plus en plus dans la connaissance de la langue et des lieux de cette \u00eele commen\u00e7aient a y travailler avec b\u00e9n\u00e9diction et succ\u00e8s a l&rsquo;instruction et conversion de ces pauvres infid\u00e8les. Et voil\u00e0 qu&rsquo;au milieu des plus belles esp\u00e9rances que leur z\u00e8le leur faisait concevoir, M. Gondr\u00e9e se trouve attaqu\u00e9 d&rsquo;une fi\u00e8vre, laquelle jointe \u00e0 d&rsquo;autres incommodit\u00e9s tr\u00e8s f\u00e2cheuses, l&#8217;emporta de cette vie en peu de jours.<\/p>\n<p>Voici ce que son cher compagnon, M. Nacquart, en \u00e9crivit a M. Vincent: \u00ab Au temps des Rogations, lui dit-il, M. de Flacourt, notre gouverneur, ayant d\u00e9sire \u00eatre accompagne de l&rsquo;un de nous en un petit voyage qu&rsquo;il fit en quelques lieux de l&rsquo;\u00eele, M. Gondr\u00e9e y alla. Il souffrit beaucoup en chemin, tant \u00e0 cause des grandes chaleurs que du peu de nourriture qu&rsquo;il prit pour ne pas rompre l&rsquo;abstinence, n&rsquo;ayant mang\u00e9 qu&rsquo;un peu de riz cuit avec de l&rsquo;eau. Cela l&rsquo;ayant fort affaibli, il revint avec la fi\u00e8vre et de grandes douleurs dans toutes les jointures du corps, faisant n\u00e9anmoins para\u00eetre parmi toutes ses incommodit\u00e9s une grande constance et des sentiments v\u00e9ritablement chr\u00e9tiens.<\/p>\n<p>\u00abLes f\u00eates de la Pentec\u00f4te \u00e9tant arriv\u00e9es, quoique je fusse extr\u00eamement afflig\u00e9 de la maladie de ce bon serviteur de Dieu, Notre-Seigneur me donna pourtant les forces pour satisfaire \u00e0 la d\u00e9votion des Fran\u00e7ais et de nos cat\u00e9chum\u00e8nes. Je confessai et pr\u00eachai deux fois le jour, chantant l&rsquo;office et vaquant \u00e0 l&rsquo;instruction de ces pauvres insulaires. Entre autres je re\u00e7us deux filles adultes au bapt\u00eame; elles furent ensuite mari\u00e9es \u00e0 deux habitants du pays qui avaient aussi \u00e9t\u00e9 baptis\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00ab Cependant la maladie de M. Gondr\u00e9e augmentant de plus en plus, je lui administrai le saint viatique et l&rsquo;extr\u00eame-onction qu&rsquo;il re\u00e7ut avec une tr\u00e8s grande d\u00e9votion. Il dit que tout son d\u00e9plaisir \u00e9tait d&rsquo;abandonner ces pauvres infid\u00e8les; il recommanda aux Fran\u00e7ais la crainte de Dieu et la d\u00e9votion \u00e0 la sainte Vierge, \u00e0 laquelle il \u00e9tait lui-m\u00eame tr\u00e8s d\u00e9vot. Il me pria de vous \u00e9crire, Monsieur, et de vous remercier tr\u00e8s humblement en son nom, de la gr\u00e2ce que vous lui aviez faite de l&rsquo;admettre et recevoir entre vos enfants, et surtout de l&rsquo;avoir choisi entre tant d&rsquo;autres qui \u00e9taient plus capables que lui pour l&rsquo;envoyer pr\u00eacher l&rsquo;\u00c9vangile de J\u00e9sus-Christ en cette \u00eele; il priait ceux de notre Congr\u00e9gation d&rsquo;en remercier Dieu pour lui. Il me dit aussi que je me devais pr\u00e9parer a bien souffrir pour Notre-Seigneur en ce pays; ce qu&rsquo;il me r\u00e9p\u00e9ta par deux fois. Et puis, ayant pass\u00e9 une partie de la nuit en de continuelles aspirations vers Dieu, il mourut en grande paix et tranquillit\u00e9, et remit son \u00e2me entre les mains de son Cr\u00e9ateur, le quatorzi\u00e8me jour de sa maladie.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abLe lendemain il fut enterr\u00e9 avec les pleurs de tous les Fran\u00e7ais et m\u00eame d&rsquo;un grand nombre de ces pauvres infid\u00e8les, lesquels disaient qu&rsquo;ils n&rsquo;avaient point vu jusqu&rsquo;\u00e0 notre arriv\u00e9e des hommes qui ne fussent point col\u00e8res et f\u00e2cheux, et qui leur enseignassent les choses du ciel avec tant d&rsquo;affection et de douceur comme faisait le d\u00e9funt.\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous pouvez penser quels furent les ressentiments de mon pauvre c\u0153ur dans la perte de celui que j&rsquo;aimais comme moi-m\u00eame, et qui \u00e9tait en ce pays, apr\u00e8s Dieu, toute ma consolation. Je demandai \u00e0 Notre-Seigneur J\u00e9sus-Christ qu&rsquo;il lui pl\u00fbt me communiquer la portion des gr\u00e2ces qu&rsquo;il donnait au d\u00e9funt, afin que je pusse faire seul l&rsquo;ouvrage des deux; or, j&rsquo;ai ressenti apr\u00e8s sa mort l&rsquo;effet de ses pri\u00e8res, et une double force de corps et d&rsquo;esprit pour travailler \u00e0 la conversion de ces pauvres infid\u00e8les et \u00e0 tout ce qui pourrait contribuer \u00e0 l&rsquo;avancement de la gloire de Dieu dans ce pays.\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Ensuite, craignant moi aussi d&rsquo;\u00eatre pr\u00e9venu par la mort, je me sentis press\u00e9 de travailler au plus n\u00e9cessaire. C&rsquo;\u00e9tait de composer en la langue de ce pays les instructions touchant ce qu&rsquo;il \u00e9tait n\u00e9cessaire de croire et de faire pour le salut \u00e9ternel, afin que je pusse me les rendre famili\u00e8res, et m\u00eame les laisser a ceux qui viendraient en cette \u00eele, au cas que Dieu dispos\u00e2t de moi.\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Apr\u00e8s avoir dress\u00e9 ces instructions en quelque ordre, je commen\u00e7ai d&rsquo;assembler les infid\u00e8les de notre voisinage les dimanches et les f\u00eates. Ils s&rsquo;\u00e9tonnaient de me voir en si peu de temps parler leur langage, quoique je ne fisse que b\u00e9gayer ce que j&rsquo;avais appris de plus n\u00e9cessaire pour leur instruction. Entre autres auditeurs, les enfants d&rsquo;un grand seigneur d&rsquo;une contr\u00e9e \u00e9loign\u00e9e de deux cents lieues l&rsquo;\u00e9tant venus ici pour leurs affaires, se rendaient assidus pour \u00e9couter mes cat\u00e9chismes, et \u00e9tant pr\u00eats de retourner chez eux, ils me dirent qu&rsquo;ils rapporteraient \u00e0 leur p\u00e8re ce qu&rsquo;ils avaient entendu de notre religion, et ils t\u00e9moignaient \u00eatre fort satisfaits. Je leur donnai esp\u00e9rance qu&rsquo;avec le temps nous y pourrions aller; et depuis leur d\u00e9part, j&rsquo;ai appris que leur pays est beaucoup meilleur et plus peupl\u00e9 que celui ou nous sommes, et m\u00eame que les habitants sont fort curieux d&rsquo;assister aux pri\u00e8res des Fran\u00e7ais qui y vont n\u00e9gocier: ce qui donne sujet de croire qu&rsquo;on y pourrait faire un grand profit.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abJe ne perds aucune occasion d&rsquo;annoncer J\u00e9sus-Christ par moi-m\u00eame ou par autrui, soit aux n\u00e8gres qui viennent ici, soit aux autres des pays plus \u00e9loign\u00e9s o\u00f9 vont les Fran\u00e7ais; entre lesquels, apr\u00e8s les avoir exhortes \u00e0 se confesser et communier avant leur d\u00e9part et leur avoir recommand\u00e9 de se garder surtout d&rsquo;offenser Dieu et d&rsquo;avoir un grand soin de donner bon exemple aux infid\u00e8les, je charge celui que je trouve le plus intelligent de ne laisser aucune occasion de parler de notre sainte foi \u00e0 ces infid\u00e8les, lui donnant par \u00e9crit les instructions n\u00e9cessaires \u00e0 cet effet.\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Or, depuis la mort de M. Gondr\u00e9e, mon cher compagnon, sur lequel je me reposais et remettais le soin de notre habitation et des environs, je n&rsquo;ai pu faire mes courses si loin qu&rsquo;auparavant; car il faut me trouver les dimanches et f\u00eates \u00e0 notre petite \u00e9glise pour y c\u00e9l\u00e9brer la sainte messe et l&rsquo;office divin, et faire les exhortations aux Fran\u00e7ais et les instructions aux infid\u00e8les des environs. C&rsquo;est pourquoi mes courses et voyages n&rsquo;ont pu \u00eatre que de cinq ou six jours.<\/p>\n<p>\u00ab Je fus le mois d&rsquo;ao\u00fbt dernier aux montagnes les plus proches, et la j&rsquo;instruisais pendant le jour ceux que je rencontrais dans les villages, et le soir, au clair de la lune, je r\u00e9p\u00e9tais la m\u00eame instruction aux autres qui retournaient du travail. Je fus extr\u00eamement consol\u00e9 en voyant la docilit\u00e9 de ces pauvres infid\u00e8les qui t\u00e9moignaient croire de tout leur c\u0153ur ce que je leur enseignais; et je disais en moi-m\u00eame les larmes aux yeux: <i>Quid prohibet eos baptizari<\/i> ? Mais craignant qu&rsquo;ils ne fussent pas bien encore fond\u00e9s en la foi et qu&rsquo;ils ne vinssent \u00e0 abuser du bapt\u00eame, n&rsquo;y ayant point de pr\u00eatre pour les entretenir en la pi\u00e8te chr\u00e9tienne, je remis le tout \u00e0 la Providence adorable de Dieu. J&rsquo;eusse baptis\u00e9 des enfants, mais je craignais qu&rsquo;avec le temps on ne les e\u00fbt pu distinguer des autres, vu principalement que ces pauvres insulaires changent souvent de demeure, et je crois qu&rsquo;il serait exp\u00e9dient de leur faire quelque marque pour les discerner. Ceux que j&rsquo;ai baptis\u00e9s dans le voisinage de notre habitation se reconnaissent assez, et on les appelle commun\u00e9ment dans le pays par leurs noms de bapt\u00eame, Nicolas, Fran\u00e7ois, etc.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abCe serait une chose trop ennuyeuse si je voulais particulariser toutes les courses et les voyages que j&rsquo;ai faits les noms des lieux et des gens auxquels j&rsquo;ai annonc\u00e9 Notre-Seigneur J\u00e9sus-Christ, et toutes les particularit\u00e9s des choses qui s&rsquo;y sont pass\u00e9es. Je vous puis dire qu&rsquo;on ne peut d\u00e9sirer plus de disposition pour recevoir l&rsquo;Evangile: tous ceux que je voyais se plaignaient de ce que les Fran\u00e7ais, depuis qu&rsquo;ils trafiquent en leur pays, ne leur avaient point parl\u00e9 des v\u00e9rit\u00e9s de la foi, et ils portent une sainte envie \u00e0 ceux qui sont voisins de notre habitation. Je rapporterai seulement ce qui se passa au mois de novembre, en une visite que je fis dans quelques villages \u00e9loign\u00e9s d&rsquo;ici, o\u00f9 j&rsquo;avais port\u00e9 une grande image du jugement g\u00e9n\u00e9ral, au haut de laquelle \u00e9tait repr\u00e9sent\u00e9 le paradis et en bas l&rsquo;enfer. A mon arriv\u00e9e je criais aux habitants que j&rsquo;\u00e9tais venu afin que leurs yeux vissent et que leurs oreilles entendissent les choses de leur salut. Apr\u00e8s leur avoir expliqu\u00e9 ce qu&rsquo;il fallait croire et faire pour cette fin, je leur d\u00e9couvrais l&rsquo;image et leur faisais voir les demeures de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, et les pressais de choisir le haut ou le bas, le paradis ou l&rsquo;enfer; et ces pauvres gens s&rsquo;\u00e9criaient qu&rsquo;ils ne voulaient point aller avec le diable, et que c&rsquo;\u00e9tait avec Dieu qu&rsquo;ils voulaient demeurer. Ils se plaignaient entre eux que leurs <i>ombiasses <\/i>ne leur parlaient point de Dieu, et ne les visitaient que par int\u00e9r\u00eat et pour les tromper, tandis que moi je les visitais et enseignais gratuitement.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abJe fus aussi, il y a quelque temps, au-del\u00e0 des montagnes, en une contr\u00e9e qu&rsquo;on appelle la vall\u00e9e <i>d&rsquo;Amboul<\/i>. Y ayant fait voir cette m\u00eame image au seigneur du lieu, je lui dis que Dieu ferait br\u00fbler a jamais ceux qui avaient plusieurs femmes, sachant bien qu&rsquo;il en avait cinq qu&rsquo;il tenait en sa maison. Il en fut vivement touch\u00e9, et je remarquai qu&rsquo;il changea de couleur en son visage; \u00e9tant un peu revenu a soi, il me pria de le venir instruire et me promit d&rsquo;obliger ses vassaux \u00e0 recevoir l&rsquo;\u00c9vangile.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abJe visitai, les f\u00eates de No\u00ebl dernier, le pays Danos, qui est peupl\u00e9 d&rsquo;environ dix mille personnes. A pr\u00e9sent il ne me reste plus gu\u00e8re de visites \u00e0 faire des pays circonvoisins, pour donner au peuple une premi\u00e8re connaissance de J\u00e9sus-Christ et achever de pr\u00e9parer les voies: <i>In omnem locum, in quem ipse Dominus est venturus. <\/i>J&rsquo;irai au plus t\u00f4t, afin que ceux qui viendront apr\u00e8s moi trouvent au moins la terre un peu d\u00e9frich\u00e9e.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abJe n&rsquo;ai pas autre chose \u00e0 vous dire, Monsieur, sinon que tous ces pauvres gens que j&rsquo;ai commenc\u00e9 a instruire n&rsquo;attendent plus que <i>aqu\u0153 motum, <\/i>et la main de quelques bons ouvriers pour \u00eatre plong\u00e9s dans la piscine du saint bapt\u00eame. Combien de fois, \u00e9vang\u00e9lisant \u00e0 la campagne, ai-je entendu, non sans larmes, ces pauvres gens crier: O\u00f9 est donc cette eau qui lave les \u00e2mes, et que tu as promise? fais-nous en venir, et y fais les pri\u00e8res. Mais je diff\u00e8re, craignant qu&rsquo;ils ne fassent encore cette demande que mat\u00e9riellement, comme cette Samaritaine qui, pour s&rsquo;exempter de la peine de venir puiser de l&rsquo;eau, demandait \u00e0 Notre-Seigneur de l&rsquo;eau qui \u00f4te la soif, et ne connaissait pas encore celle qui \u00e9teignait le feu de la concupiscence et qui rejaillissait en la vie \u00e9ternelle.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abNous trouv\u00e2mes \u00e0 notre arriv\u00e9e en ce lieu cinq enfants baptis\u00e9s, et il a plu \u00e0 Notre-Seigneur d&rsquo;y en ajouter cinquante-deux autres. Quoiqu&rsquo;il y ait beaucoup d&rsquo;adultes suffisamment dispos\u00e9s, je diff\u00e8re n\u00e9anmoins de les baptiser, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;on puisse les marier incontinent apr\u00e8s le bapt\u00eame pour rem\u00e9dier au vice qui n&rsquo;est que trop commun dans le pays. J&rsquo;aurai cependant un grand soin qu&rsquo;aucun de ceux qui sont suffisamment pr\u00e9par\u00e9s ne meurent sans bapt\u00eame. Il y a quelque temps, je baptisai une pauvre femme \u00e2g\u00e9e qui \u00e9tait fort malade, et Dieu fit voir en elle les effets de sa gr\u00e2ce par les grands sentiments de reconnaissance envers sa bont\u00e9 qu&rsquo;il lui inspira tout \u00e0 coup. Elle est all\u00e9e la premi\u00e8re de ce pays \u00e0 l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 bienheureuse, et son corps a \u00e9t\u00e9 le premier enterr\u00e9 au cimeti\u00e8re des Fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>\u00ab J&rsquo;attendrai le secours et les ordres qu&rsquo;il vous plaira m&rsquo;envoyer: cependant, si je ne puis pas beaucoup avancer, je tache de ne pas laisser perdre ce qui est commenc\u00e9. H\u00e9las ! o\u00f9 sont et que font maintenant tant de docteurs et de personnages savants, comme disait autrefois saint Francois-Xavier, qui perdent le temps dans les acad\u00e9mies et universit\u00e9s, pendant que tant de pauvres infid\u00e8les <i>petunt panem, et non est qui frangat eis ? <\/i>Plaise au souverain ma\u00eetre de la moisson d&rsquo;y pourvoir par sa bont\u00e9, car \u00e0 moins que d&rsquo;avoir ici quantit\u00e9 de pr\u00eatres, pour instruire et pour entretenir le fruit des instructions, on ne pourra gu\u00e8re avancer, etc. \u00bb<\/p>\n<h3><b>\u00a7. VI.\u2014Lettre de M. Bourdaise, pr\u00eatre de la Congr\u00e9gation de la Mission, contenant la suite de ce qui s&rsquo;est passe aux missions de Madagascar.<\/b><\/h3>\n<p>Il ne se peut dire combien M. Vincent fut touch\u00e9 lorsqu&rsquo;il apprit In nouvelle de la mort de M. Gondr\u00e9e, tant pour la perte qu&rsquo;il faisait d&rsquo;un si bon ouvrier que pour le danger o\u00f9 il voyait M. Nacquart, demeur\u00e9 seul pr\u00eatre en cette \u00eele, de succomber sous le faix du travail que son z\u00e8le lui ferait embrasser. Apr\u00e8s n\u00e9anmoins avoir b\u00e9ni Dieu de tout et s&rsquo;\u00eatre absolument soumis \u00e0 toutes les dispositions de sa tr\u00e8s sainte volont\u00e9, il porta au plus t\u00f4t ses pens\u00e9es \u00e0 faire choix de quelques dignes Missionnaires afin de les envoyer secourir leur confr\u00e8re dans la culture de cette nouvelle \u00e9glise. Il jeta les yeux particuli\u00e8rement sur M. Toussaint Bourdaise, auquel il joignit M. Fran\u00e7ois Mousnier, tous deux pr\u00eatres de sa Congr\u00e9gation, et tr\u00e8s capables de cet emploi apostolique. Consid\u00e9rant la grandeur de l&rsquo;ouvrage qui demandait nombre d&rsquo;ouvriers, il les fit suivre incontinent apr\u00e8s de trois autres, qui furent MM. Dufour, Pr\u00e9vost et de Belleville, tous pr\u00eatres de la Mission, d&rsquo;une vertu \u00e9prouv\u00e9e fort exp\u00e9riment\u00e9s dans les fonctions de leur vocation, et qui tous ont enfin glorieusement consum\u00e9 leur vie en travaillant pour l&rsquo;accroissement du royaume de J\u00e9sus-Christ dans cette terre infid\u00e8le. Comme M. Bourdaise est celui qui a surv\u00e9cu \u00e0 tous les autres et qui a le plus longtemps travaill\u00e9 en la culture de cette nouvelle \u00e9glise, nous rapportons ici une lettre qu&rsquo;il \u00e9crivit \u00e0 M. Vincent en l&rsquo;ann\u00e9e 1657, apr\u00e8s la mort de tous ses confr\u00e8res, dans laquelle il lui raconte tout ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 de plus digne de remarque en ces missions de Madagascar:<\/p>\n<p>\u00abC&rsquo;est \u00e0 ce coup, Monsieur, lui dit-il, que les paroles me manquent tout a fait, pour vous pouvoir expliquer les amertumes de ma pauvre \u00e2me. Dieu sait quels furent nos regrets et nos larmes, quand \u00e0 notre premi\u00e8re arriv\u00e9e dans cette \u00eele, nous ne trouv\u00e2mes que les cendres de M. Nacquart, lui qui nous y devait tenir lieu d&rsquo;un Joseph, pour nous recevoir comme ses fr\u00e8res, et d&rsquo;un Mo\u00efse pour nous conduire dans les d\u00e9serts affreux de cette solitude.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abLa perte que je fis un peu apr\u00e8s de la personne de M. Mousnier, que son z\u00e8le consuma en moins de six mois, me fut encore d&rsquo;autant plus sensible que je me trouvai seul pour en supporter la pesanteur: cette plaie a toujours saign\u00e9 depuis dans mon c\u0153ur. Et, bien que l&rsquo;esp\u00e9rance de recevoir quelque secours par un nouvel envoi de Missionnaires ait par intervalle un peu all\u00e9g\u00e9 ma douleur, n\u00e9anmoins le trop long d\u00e9lai de cette m\u00eame esp\u00e9rance m&rsquo;a souventetois donn\u00e9 sujet d&rsquo;une nouvelle affliction; mais ce qui est le plus d\u00e9plorable est que, presque au m\u00eame temps ou j&rsquo;ai commence \u00e0 jouir de ce grand bien tant d\u00e9sir\u00e9 et attendu, il m&rsquo;a \u00e9t\u00e9 ravi et je l&rsquo;ai tout perdu sans ressource. De sorte, mon cher P\u00e8re, que me voil\u00e0 maintenant dans l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 du malheur, et en \u00e9tat de ne plus rien attendre \u00e0 l&rsquo;avenir, puisque je n&rsquo;ai plus rien a perdre ni peut-\u00eatre \u00e0 esp\u00e9rer, vu que cette terre ingrate d\u00e9vore si cruellement, non point ses habitants, mais ses propres lib\u00e9rateurs ! Vous entendez assez Monsieur, ce que j&rsquo;ai \u00e0 vous dire, et ce que je voudrais vous pouvoir taire pour \u00e9pargner vos larmes et mes soupirs. M. de Belleville, dont je n&rsquo;ai jamais connu que le nom et les vertus, est mort en chemin. M. Pr\u00e9vost, apr\u00e8s avoir essuy\u00e9 les fatigues du voyage, est mort. M. Dufour, que je n&rsquo;ai vu ici que pour conna\u00eetre le prix de ce que je devais perdre, est mort. Enfin, tous ceux de vos enfants que vous avez envoy\u00e9s \u00e0 Madagascar sont morts; et je suis ce mis\u00e9rable serviteur demeur\u00e9 seul pour vous en donner la nouvelle. Quoique bien triste et tr\u00e8s affligeante, elle ne laissera pas de vous donner de la joie et de la consolation, quand vous aurez su la saintet\u00e9 de la vie qu&rsquo;ils ont men\u00e9e tant sur mer que sur terre, et les grandes b\u00e9n\u00e9dictions que Notre-Seigneur a donn\u00e9es \u00e0 tous leurs emplois depuis qu&rsquo;ils ont quitt\u00e9 la France. Je m&rsquo;en vais, Monsieur, vous en faire un bref r\u00e9cit, etc. \u00bb<\/p>\n<p>Il n&rsquo;y a que Dieu seul qui ait bien connu la douleur de M. Vincent \u00e0 la nouvelle de la perte de ses ouvriers arriv\u00e9e coup sur coup, et dans un lieu o\u00f9 leur conservation et leur pr\u00e9sence semblaient extr\u00eamement souhaitables. Entendons parler sur ce besoin M. Bourdaise, et apr\u00e8s l&rsquo;avoir ou\u00ef sur ces nouvelles affligeantes, voyons les sujets de joie dont il consolait M. Vincent.<\/p>\n<p>\u00abS&rsquo;il y avait, dit-il, deux ou trois pr\u00eatres, j&rsquo;esp\u00e9rerais que devant un an presque tout le pays d&rsquo;Anos, quoique grand, serait baptis\u00e9. Les villages sont nombreux en ce pays. Je ne puis pas aller bien loin et satisfaire tous ceux qui viennent \u00e0 notre \u00e9glise: Cependant les principaux de ces villages disent qu&rsquo;ils se feraient bien baptiser s&rsquo;ils avaient quelqu&rsquo;un pour les faire prier Dieu: je t\u00e2che au moins de les porter a d\u00e9sirer le bapteme et de leur en faire produire des actes, afin que le bapt\u00eame <i>in voto <\/i>suppl\u00e9e dans la n\u00e9cessit\u00e9.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abPour plus facilement faire retenir les points de notre foi \u00e0 ces gens, j&rsquo;ai pri\u00e9 un Fran\u00e7ais qui entend tr\u00e8s bien la langue du pays de m&rsquo;aider \u00e0 tourner mot \u00e0 mot en cette langue notre petit cat\u00e9chisme: ce qu&rsquo;il a fait; et cela m&rsquo;est fort utile. Je ne me sers plus d&rsquo;interpr\u00e8te. Les habitants s&rsquo;animent de plus en plus \u00e0 notre sainte foi, et je vois tous les jours de nouvelles personnes venir apprendre le <i>Pater, l&rsquo;Ave <\/i>et le <i>Credo, <\/i>que je leur enseigne et que je leur explique. Toutes les femmes d&rsquo;Histolangar sont dans le d\u00e9sir de se faire baptiser et d&rsquo;\u00eatre mari\u00e9es dans l&rsquo;\u00c9glise. Lorsque MM. Dufour et Pr\u00e9vost arriv\u00e8rent, et qu&rsquo;ils \u00e9taient encore en la petite \u00eele de Sainte-Marie, qui n&rsquo;est pas loin de celle-ci, j&rsquo;avais d\u00e9j\u00e0 fait mon compte de les laisser, l&rsquo;un en ce lieu-l\u00e0 et l&rsquo;autre ici, et moi m&rsquo;en aller dans les terres voisines instruire les uns et les autres. Et, pour n&rsquo;\u00eatre \u00e0 charge \u00e0 personne, j&rsquo;avais propos\u00e9 de faire un petit r\u00e9servoir de vivres dans une des principales habitations qui se trouverait le plus au c\u0153ur du pays. On pouvait ainsi demeurer huit ou dix jours dans un endroit, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il y e\u00fbt quelqu&rsquo;un du village qui s\u00fbt prier Dieu, pour l&rsquo;apprendre ensuite aux autres et leur faire faire les pri\u00e8res du soir et du matin, comme elles se font ici en notre habitation. Ces desseins plaisaient beaucoup \u00e0 mon esprit, et j&rsquo;assurais ces pauvres n\u00e8gres que bient\u00f4t j&rsquo;irais \u00e0 eux pour leur apprendre \u00e0 conna\u00eetre Dieu et \u00e0 le prier, puisqu&rsquo;ils l&rsquo;avaient tant souhait\u00e9 et qu&rsquo;il \u00e9tait venu de mes confr\u00e8res pour m&rsquo;aider, ce qui les r\u00e9jouissait fort; mais Dieu en a dispos\u00e9 autrement.<\/p>\n<p>J&rsquo;apprends \u00e0 ces bonnes gens qui ont re\u00e7u le bapt\u00eame \u00e0 se confesser, et j&rsquo;esp\u00e8re qu&rsquo;avant P\u00e2ques tous se confesseront, s&rsquo;il pla\u00eet a Dieu. Ils se rendent tr\u00e8s assidus aux pri\u00e8res du soir et du matin, et m\u00eame \u00e0 midi; les honteux et les vieilles gens viennent chez nous, et je les instruis en particulier.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abPlusieurs ne demandent pas mieux que d&rsquo;\u00eatre baptis\u00e9s; mais je veux qu&rsquo;ils sachent prier Dieu auparavant, et c&rsquo;est pendant ce temps-l\u00e0 que je les \u00e9prouve et que j&rsquo;apprends leurs d\u00e9portements.<\/p>\n<p>\u00ab Quantit\u00e9 m&rsquo;ont dit qu&rsquo;une des choses qui les retient de se faire baptiser est qu&rsquo;ils ont peur que les Fran\u00e7ais ne demeurent pas longtemps dans l&rsquo;\u00eele, ou qu&rsquo;\u00e9tant peu, les blancs ne les fassent massacrer.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abJe ne laisse pas d&rsquo;\u00eatre accabl\u00e9 de monde qui vient a toute heure pour apprendre. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 contraint de les faire tous prier Dieu ensemble tout haut dans l&rsquo;\u00e9glise; \u00e0 quoi ils se rangent fort exactement, tant les petits que les grands. Plut \u00e0 Dieu, Monsieur, que tous nos confr\u00e8res entendissent les doux accords nouveaux que tant de voix discordantes ;le jeunes et de vieux, d&rsquo;hommes et de femmes, de pauvres et de riches rendent, \u00e9tant tous unis en la foi d&rsquo;un m\u00eame Dieu.\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&rsquo;ai baptis\u00e9 ces jours-ci cinq familles de n\u00e8gres, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;homme, la femme et les enfants.\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&rsquo;ai fait douze mariages entre des Fran\u00e7ais et des femmes du pays, lesquelles ont \u00e9t\u00e9 les premi\u00e8res qui sont venues prier Dieu, les premi\u00e8res baptis\u00e9es, et les premi\u00e8res qui ont z\u00e9l\u00e9 l&rsquo;honneur de Dieu. Elles sont \u00e0 cette heure l&rsquo;exemple des autres femmes.\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Nous avons eu toutes les peines du monde \u00e0 faire sortir les femmes publiques. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 contraint d&rsquo;aller dans les cases avec une corde pour les chasser, et cela apr\u00e8s avoir vainement us\u00e9 de pri\u00e8res et de supplications; la peur leur a donne la chasse. J&rsquo;avais l&rsquo;agr\u00e9ment de M. le gouverneur pour en user ainsi.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abQuatre n\u00e8gres qui avaient \u00e9t\u00e9 baptis\u00e9s et mari\u00e9s par feu M. Nacquart, et \u00e9loign\u00e9s de leurs femmes par les guerres, ont \u00e9t\u00e9 remis ensemble avec beaucoup de peine.<\/p>\n<p>\u00ab Outre cela, nous avons douze nouveaux mariages contract\u00e9s entre n\u00e8gres, et vingt-trois entre des Fran\u00e7ais et des femmes du pays; cela va multipliant petit \u00e0 petit. Chaque habitant s&rsquo;est retir\u00e9 \u00e0 son habitation; ils viennent aux bonnes f\u00eates \u00e0 l&rsquo;\u00e9glise.<\/p>\n<p>\u00ab Je me fais montrer a lire et a \u00e9crire a la fa\u00e7on du pays; je fais venir pour cela un des plus grands et plus savants ombiasses.\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Nous avons instruit quatre petits Rovandries; ils sont fils de quatre des plus grands du pays, qui les ont envoy\u00e9s ici. L&rsquo;un est d\u00e9j\u00e0 ondoy\u00e9; j&rsquo;attends nos Fran\u00e7ais qui sont en voyage pour \u00eatre leurs parrains, afin de les baptiser tous; ils le d\u00e9sirent beaucoup. Ils ont quitt\u00e9 leurs <i>olys <\/i>qu&rsquo;ils portaient pendus au cou et ont mis des croix \u00e0 la place.<\/p>\n<p>\u00ab J&rsquo;ai parl\u00e9 \u00e0 un grand Rovandrie, dont j&rsquo;ai baptis\u00e9 il y a longtemps les deux fils a\u00een\u00e9s, pour le porter \u00e0 se faire baptiser lui-m\u00eame et tout le reste de sa maison, ainsi que son p\u00e8re et son fr\u00e8re qui sont rois comme lui. Il n&rsquo;en est pas \u00e9loign\u00e9. Il a laiss\u00e9 ici son plus jeune gar\u00e7on et m&rsquo;a permis de le baptiser: c&rsquo;est beaucoup pour un grand. Si lui-m\u00eame \u00e9tait baptis\u00e9, nous en aurions bien d&rsquo;autres.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abLe fils a\u00een\u00e9 d&rsquo;un autre roi, nomm\u00e9 Dian Masse, qui est baptis\u00e9 et un des plus vaillants du pays, a un tr\u00e8s bon esprit et est fort bien fait; il prie Dieu tous les jours devant son monde. Je lui ai dit d&rsquo;instruire sa femme et ses gens, il me l&rsquo;a promis.<\/p>\n<p>\u00abJ&rsquo;ai chez nous deux enfants de deux grands de l&rsquo;\u00eele avec leurs esclaves. Ils veulent pareillement recevoir le bapt\u00eame. Nous le leur administrerons, Dieu aidant, avec le plus de solennit\u00e9 que nous pourrons, afin que Dieu en soit plus glorifi\u00e9, et les peuples, particuli\u00e8rement les principaux, plus \u00e9difies et excit\u00e9s \u00e0 suivre le bon exemple que ces enfants donneront. Car il faut avouer qu&rsquo;on avance plus notre religion par la conversion d&rsquo;un seul noble et grand seigneur que si l&rsquo;on en avait converti une centaine d&rsquo;entre le menu peuple: l&rsquo;exp\u00e9rience le fait assez voir.\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab L&rsquo;ann\u00e9e pass\u00e9e, je fus averti que trois des plus puissants seigneurs de tout le pays et les plus redout\u00e9s n&rsquo;avaient plus gu\u00e8re \u00e0 vivre et qu&rsquo;ils mourraient assur\u00e9ment en peu de jours. Je me trouvai l\u00e0-dessus fort en peine, sachant que c&rsquo;\u00e9taient des gens fort attach\u00e9s \u00e0 leurs superstitions. Toutefois, je suivis le mouvement de Dieu: je les allai trouver, et Dieu leur fit la gr\u00e2ce de leur ouvrir les yeux. Quand j&rsquo;eus expos\u00e9 les v\u00e9rit\u00e9s de notre foi, et assur\u00e9 que personne ne pouvait \u00eatre bienheureux ni \u00e9viter les peines \u00e9ternelles apr\u00e8s la mort, s&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait baptis\u00e9, aussit\u00f4t ils me pri\u00e8rent de les baptiser, mais de les baptiser a l&rsquo;heure m\u00eame, et de les ensevelir apr\u00e8s leur mort. Je leur promis de faire l&rsquo;un et l&rsquo;autre, pourvu qu&rsquo;ils quittassent tous leurs <i>olys <\/i>et superstitions qu&rsquo;ils avaient sur eux: ils le firent incontinent. Alors je leur donnai le saint bapt\u00eame; et quand ils furent morts, je ne manquai pas de les ensevelir et de leur donner s\u00e9pulture en notre cimeti\u00e8re. Sur quoi je ne puis passer sous silence la joie et l&rsquo;\u00e9dification que me donn\u00e8rent les n\u00e8gres lorsque cet enterrement se fit : car incontinent ils accoururent en tr\u00e8s grand nombre pour voir mettre en terre ceux qu&rsquo;ils avaient tenus autrefois pour des dieux, et ils donnaient mille louanges \u00e0 la religion catholique, de ce que nous avions soin d ensevelir ainsi honorablement ceux m\u00eame qui avant le bapt\u00eame ne nous voulaient que du mal. Vous voyez la grande disposition de ces Indiens \u00e0 leur conversion, et combien l&rsquo;exemple des grands y contribue.\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J&rsquo;ai pris trois petits gar\u00e7ons, fils de nos Fran\u00e7ais, avec deux fils des rois de Mavauboulle; tous cinq \u00e2g\u00e9s d&rsquo;environ deux ans. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e2ge auquel l&rsquo;on peut s&rsquo;assurer de trouver et conserver en eux l&rsquo;innocence, surtout au fait de la chastet\u00e9, qui est ici rare au del\u00e0 de ce qu&rsquo;on peut dire. Il ne faut pas s&rsquo;en \u00e9tonner, puisque les p\u00e8res et m\u00e8res n&rsquo;attendent pas ici que leurs enfants de l&rsquo;un et de l&rsquo;autre sexe aient l&rsquo;usage de raison pour leur apprendre comment on peut perdre la puret\u00e9, et qui pis est ils les y excitent eux-m\u00eames: chose bien d\u00e9plorable et qui fait bien voir la grande n\u00e9cessit\u00e9 que ce pauvre peuple \u00e0 d&rsquo;\u00eatre instruit.<\/p>\n<p>\u00abJ&rsquo;avais d\u00e9j\u00e0 depuis longtemps quatre autres petits gar\u00e7ons, qui sont maintenant \u00e2g\u00e9s de sept \u00e0 huit ans. Ils me donnent beaucoup de satisfaction et d&rsquo;esp\u00e9rance de les voir un jour coop\u00e9rer a la conversion des autres, principalement deux d&rsquo;entre eux, qui savent d\u00e9j\u00e0 lire et servir la messe. \u00bb<\/p>\n<p>\u00abCes pauvres Indiens ont recours \u00e0 moi dans leurs maladies; ce dont je rends gr\u00e2ces a Notre-Seigneur. D\u00e8s qu&rsquo;il y a quelqu&rsquo;un de bless\u00e9 ou de malade, il m&rsquo;envoie qu\u00e9rir pour recevoir quelque petit rafra\u00eechissement ou soulagement: ce qui sert beaucoup, car c&rsquo;est dans ce temps-l\u00e0 qu&rsquo;ils m&rsquo;\u00e9coutent plus volontiers. Cela a \u00e9t\u00e9 cause que j&rsquo;ai baptis\u00e9 plusieurs petits enfants, qui sont morts bient\u00f4t apr\u00e8s, et par cons\u00e9quent sont mont\u00e9s au ciel. Nous les avons enterr\u00e9s avec les c\u00e9r\u00e9monies accoutum\u00e9es, faisant porter des cierges aux petits enfants de leur \u00e2ge.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abEtant all\u00e9 voir le seigneur du village d&rsquo;Imours, d\u00e9j\u00e0 viel et malade \u00e0 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9, en pr\u00e9sence de tous ses sujets qui \u00e9taient accourus \u00e0 mon arriv\u00e9e, je lui parlai des choses de l&rsquo;autre monde et de la grandeur de la foi chr\u00e9tienne; je lui dis que, s&rsquo;il voulait \u00eatre baptis\u00e9 comme les chr\u00e9tiens, il serait mis au rang des enfants de Dieu. Ce bonhomme, ramassant ce qui lui restait de forces, me dit qu&rsquo;il voulait bien \u00eatre chr\u00e9tien. C&rsquo;est pourquoi, comme le mal le pressait, je l&rsquo;ondoyai en pr\u00e9sence de toute l&rsquo;assembl\u00e9e, \u00e0 laquelle ensuite je fis une exhortation; et revenant au malade, je lui donnai quelques clous de girofle pour le fortifier, car il n&rsquo;en pouvait plus. Il me demanda du vin fort de France; je lui en promis. Il me voulut faire un pr\u00e9sent; mais je le remerciai, lui disant que le bapt\u00eame est une chose de si haut prix, que rien au monde ne le saurait payer. Le voyant si bien dispos\u00e9, je m&rsquo;en revins et je lui envoyai un peu de th\u00e9riaque et de confection d&rsquo;hyacinthe, et au bout de trois jours il fut gu\u00e9ri. Je me sens oblige \u00e0 la bont\u00e9 divine de ce que, par le moyen des petits rem\u00e8des auxquels elle donne b\u00e9n\u00e9diction pour le corps, je trouve facilit\u00e9 en ces bonnes gens pour la gu\u00e9rison de leurs ames.\u00bb<\/p>\n<p>\u00abPendant la guerre, les ennemis \u00e9tant venus de nuit dans un village proche de nous, ils y tu\u00e8rent une vingtaine d&rsquo;hommes qui \u00e9taient soumis aux Fran\u00e7ais. Ils bless\u00e8rent aussi une femme de quinze coups de sagaie, et elle me fut amen\u00e9e au bout de dix jours avec une grosse fi\u00e8vre. Ses plaies \u00e9taient si infectes \u00e0 cause de la pourriture, qu&rsquo;on n&rsquo;en pouvait supporter la puanteur; cela venait de ce que les pauvres n&rsquo;ont pas le moyen de se faire panser par les ombiasses, et les pauvres bless\u00e9s laissent ainsi leurs plaies sans rien y mettre. Je lui donnai quelque onguent qui la gu\u00e9rit en peu de temps, avec l&rsquo;aide de Dieu, quoiqu&rsquo;elle e\u00fbt un nerf et un des gros vaisseaux coup\u00e9s au bras. Lorsqu&rsquo;elle fut relev\u00e9e, elle m&rsquo;amena ses deux enfants pour les baptiser, et me les voulait donner comme esclaves, mais je ne les voulus pas recevoir en cette qualit\u00e9, lui faisant entendre qu&rsquo;en notre religion il n&rsquo;y avait point d&rsquo;esclaves.<\/p>\n<p>\u00abUn ombiasse me vint derni\u00e8rement trouver pour me prier d&rsquo;aller gu\u00e9rir en son village un homme qui ne dormait point, depuis bient\u00f4t trois mois, et qui souffrait beaucoup en raison d&rsquo;un abc\u00e8s qu&rsquo;il avait \u00e0 la cuisse. Elle \u00e9tait devenue fort enfl\u00e9e et grosse comme le corps d&rsquo;un homme, et la peau \u00e9tait si dure qu&rsquo;elle ne se pouvait percer d&rsquo;elle-m\u00eame. Ayant vu cela, je pris un bistouri et lui per\u00e7ai cette apostume qui rendit plus d&rsquo;un seau de pus: ces pauvres gens en \u00e9taient tout \u00e9merveill\u00e9s. Il fut gu\u00e9ri \u00e0 trois jours de l\u00e0. Il en avait aussi une \u00e0 l&rsquo;\u00e9paule, \u00e0 laquelle j&rsquo;y fis la m\u00eame chose, et t\u00f4t apr\u00e8s le mal se passa enti\u00e8rement.<\/p>\n<p>\u00abIl court parmi les naturels du pays une certaine dyssenterie, ou flux gris, qui s&rsquo;appelle sorac; elle ne proc\u00e8de que de la mauvaise nourriture et dure trois mois de l&rsquo;ann\u00e9e. Ce mal les fait mourir en huit jours, et ils n&rsquo;ont aucun rem\u00e8de pour s&rsquo;en garantir. Je leur donnai un peu de th\u00e9riaque, qui les gu\u00e9rit tous. J&rsquo;en ai gu\u00e9ri plus de cent, par la mis\u00e9ricorde de Dieu: ils viennent tous \u00e0 moi pour cela. Il y a sujet d&rsquo;esp\u00e9rer que les gu\u00e9risons corporelles les disposeront aux spirituelles, ainsi qu&rsquo;il arrivait aux ap\u00f4tres et a Notre-Seigneur m\u00eame, vu qu&rsquo;ils gu\u00e9rissaient les corps avant de gu\u00e9rir les \u00e2mes.<\/p>\n<p>\u00abNous avons ici un devin, nomm\u00e9 Rathy, \u00e2g\u00e9 d&rsquo;environ 69 ans, de petite taille, simple \u00e0 voir, et de peu de paroles. Cet homme s&rsquo;est rendu recommandable par ses divinations, lesquelles se sont trouv\u00e9es le plus souvent v\u00e9ritables. Les Fran\u00e7ais m\u00eame lui donnent cr\u00e9ance. En l&rsquo;an 1654, il pr\u00e9dit qu&rsquo;en moins de six semaines on verrait ici des vaisseaux de France: ce qui se trouva vrai, parce que peu apr\u00e8s ceux que M. le mar\u00e9chal de la Meilleraye avait envoy\u00e9s arriv\u00e8rent. Une autre fois, \u00e9tant interrog\u00e9 par des Fran\u00e7ais si M. de Flacourt, qui retournait en France, y arriverait \u00e0 bon port, il r\u00e9pondit que oui; mais qu&rsquo;aux approches de France il rencontrerait trois vaisseaux de guerre ennemis: ce qui arriva ainsi, comme lui-m\u00eame vous l&rsquo;a pu dire. Il s&rsquo;est trouv\u00e9 v\u00e9ritable en plusieurs autres pr\u00e9dictions dont j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 moi-m\u00eame le t\u00e9moin. Cela me fit douter si ce ne serait point un v\u00e9ritable don de proph\u00e9tie que Dieu e\u00fbt communiqu\u00e9 \u00e0 cet homme, comme autrefois aux sibylles, pour r\u00e9compense de quelque insigne vertu morale qu&rsquo;il a; car il para\u00eet \u00eatre bon homme, simple et na\u00eff. Or comme il me venait voir souvent, je voulus un jour m&rsquo;en \u00e9claircir. Je lui demandai s&rsquo;il parlait aux coucoulambous: ce sont les lutins et follets; il me r\u00e9pondit na\u00efvement qu&rsquo;il leur parlait, et bien souvent. Je m&rsquo;informai du lieu o\u00f9 habitaient ces d\u00e9mons et comment ils \u00e9taient faits. Il me dit qu&rsquo;ils se tenaient dans de hautes montagnes et qu&rsquo;ils paraissaient n&rsquo;avoir que le ventre, quoiqu&rsquo;ils ne mangeassent point; que quelques-uns les entendaient parler, et d&rsquo;autres point du tout. Je lui demandai s&rsquo;il ne songeait point en dormant les choses qu&rsquo;il disait de l&rsquo;avenir. Il me dit que sa pens\u00e9e lui dictait cela sur le champ; et je le crois ainsi, car il a fait des r\u00e9ponses dont il ne pouvait avoir eu le loisir de consulter le d\u00e9mon, comme quand une personne lui demanda si son p\u00e8re \u00e9tait vivant et combien il avait de fr\u00e8res et de s\u0153urs,\u00a0 ce qu&rsquo;il ne pouvait conna\u00eetre, il r\u00e9pondit fort bien \u00e0 tout cela et sans h\u00e9siter, disant au vrai tout ce qui en \u00e9tait. Je lui demandai si cela le portait au bien et lui disait qu&rsquo;il f\u00fbt bon de prier Dieu. Il me r\u00e9pondit ambigu\u00ebment, soit qu&rsquo;il en dout\u00e2t, soit qu&rsquo;il n&rsquo;os\u00e2t dire non, soit pour autre raison: tant qu&rsquo;il y a que je ne le pressai pas davantage l\u00e0-dessus. Je lui demandai seulement si cet esprit aimait les pr\u00eatres; et il me dit qu&rsquo;il les craignait plut\u00f4t: ce qui me fit juger que c&rsquo;\u00e9taient de mauvais esprits. Il a pr\u00e9dit plusieurs autres choses dont la v\u00e9rit\u00e9 n&rsquo;est pas encore connue; entre autres que toute l&rsquo;\u00eele serait convertie et baptis\u00e9e. Or, que cette proph\u00e9tie soit du bon ou du mauvais esprit, je ne sais qu&rsquo;en dire: Dieu veuille en faire voir au plus t\u00f4t l&rsquo;ex\u00e9cution. Il y a sujet de l&rsquo;esp\u00e9rer, si mes p\u00e9ch\u00e9s n&rsquo;y mettent emp\u00eachement, parce que nous touchons quasi au doigt la v\u00e9rit\u00e9 d&rsquo;une autre semblable pr\u00e9diction, qui est que lui, sa femme et ses enfants seraient un jour baptis\u00e9s: ce qu&rsquo;il m&rsquo;a effectivement promis de faire au plus t\u00f4t. Il vient tous les jours \u00e0 la pri\u00e8re et me dit que lorsqu&rsquo;il saura bien prier, il ira par les villages, comme moi, l&rsquo;apprendre aux autres; d\u00e8s \u00e0 pr\u00e9sent il ne veut plus r\u00e9pondre \u00e0 ceux qui lui demandent quelque chose touchant leurs superstitions. Il dit pour n&rsquo;en excuser qu&rsquo;il a peur de moi. Cet homme peut beaucoup pour d\u00e9tromper les autres sur le fait des <i>olys, <\/i>car c&rsquo;\u00e9tait un des plus grands ma\u00eetres en cela.\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab La famine \u00e9tait devenue si grande ici que plusieurs n\u00e8gres mouraient de faim. J&rsquo;ai fait une marmite pour les enfants baptis\u00e9s et non baptis\u00e9s, qui sont ravis tous les jours d&rsquo;avoir une \u00e9cuell\u00e9e de potage. Je leur fais moi-m\u00eame \u00e0 midi le cat\u00e9chisme. Ils sont assez attentifs et modestes; il y vient m\u00eame des m\u00e8res qui apportent leurs petits enfants, ce qui me r\u00e9jouit, car ils sucent ce lait spirituel avec une grande avidit\u00e9, et je suis r\u00e9solu de continuer toujours attendu le fruit qui en revient. Outre cette marmite ordinaire, je fais l&rsquo;aum\u00f4ne aux vieillards et aux enfants abandonnes de leurs m\u00e8res, pendant les mauvais jours auxquels ils ne trouvent presque rien \u00e0 manger.\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vous voyez donc, Monsieur, d&rsquo;un c\u00f4te, les belles et riches dispositions pour \u00e9tendre le royaume de J\u00e9sus-Christ en cette grande \u00eele: d\u00e9j\u00e0 six cents de ses habitants, pour le moins, y ont re\u00e7u la lumi\u00e8re de l&rsquo;\u00c9vangile, et le nombre de ceux qui la d\u00e9sirent et l&rsquo;attendent est encore bien plus grand. Que si, par la facilit\u00e9 et le peu de r\u00e9sistance de ceux-ci, nous pouvons juger des autres, il y a sujet d&rsquo;esp\u00e9rer la m\u00eame chose de tous les habitants, c&rsquo;est-\u00e0-dire de quatre cent mille \u00e2mes qui sont en cette terre, et d&rsquo;une multitude innombrable d&rsquo;autres qui dans la suite des temps recevront de leurs anc\u00eatres cette riche succession. Cependant, bien que je ne sois qu&rsquo;un pauvre petit serviteur inutile, si je venais a manquer, comme j&rsquo;en suis tous les jours \u00e0 la veille, h\u00e9las ! que deviendrait cette pauvre \u00c9glise et que deviendraient tant de peuples qui demeureraient sans instruction, sans sacrements et sans aucune conduite? Dieu, qui me fait voir cette extr\u00e9mit\u00e9, me presse de me prosterner en esprit \u00e0 vos pieds, comme je le suis ici de corps, pour vous dire de la part de tant d&rsquo;\u00e2mes, avec toute l&rsquo;humilit\u00e9 et le respect qu&rsquo;il m&rsquo;est possible: <i>Mitte quos missurus es. <\/i>Envoyez-nous des Missionnaires, car ceux qui sont venus mourir \u00e0 nos portes n&rsquo;ont point \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9s \u00e0 Madagascar pour y demeurer: ils ont seulement \u00e9t\u00e9 appel\u00e9s par ce chemin au ciel, o\u00f9 vous n&rsquo;avez pas moins besoin d&rsquo;\u00e9tablir votre Congr\u00e9gation que sur la terre.<\/p>\n<p>\u00abJe finis par une petite nouvelle triste et joyeuse tout ensemble, que j&rsquo;appris il y a quelque temps: a savoir, que la m\u00e8re de Dian Machicore, l&rsquo;un des plus grands seigneurs du pays, \u00e2g\u00e9e de plus de cent ans, \u00e9tait morte, apr\u00e8s avoir demand\u00e9 instamment le bapt\u00eame; elle n&rsquo;avait pu le recevoir \u00e0 cause de la distance du lieu ou j&rsquo;\u00e9tais. Je fus \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 fort afflig\u00e9 de ce qu&rsquo;on ne m&rsquo;avait point appel\u00e9 de bonne heure pour l&rsquo;assister en ce dernier passage. N\u00e9anmoins, parce qu&rsquo;il y a sujet d&rsquo;esp\u00e9rer qu&rsquo;en ce cas d&rsquo;impuissance le bon d\u00e9sir qu&rsquo;elle a t\u00e9moign\u00e9 aura suppl\u00e9\u00e9 a ce d\u00e9faut et lui aura fait recevoir le bapt\u00eame int\u00e9rieur du Saint-Esprit, mon c\u0153ur en a ressenti de la consolation. J&rsquo;ai cru \u00eatre oblig\u00e9 de lui donner place parmi nos n\u00e9ophytes. Il y en a probablement plusieurs autres de l&rsquo;un et de l&rsquo;autre sexe qui se sauvent ici en vertu de ce bapt\u00eame spirituel, n&rsquo;ayant pas le moyen de recevoir l&rsquo;autre; mais il faut aussi avouer que le nombre est beaucoup plus grand de ceux qui se damnent, faute d&rsquo;avoir un homme qui leur aide a se laver dans cette mystique piscine. Et c&rsquo;est <i>ce <\/i>qui me cause le plus de douleur, surtout quand je me repr\u00e9sente que leurs anges gardiens me disent: <i>Si fuisses hic, frater meus non fuisset mortuus. <\/i>O missionnaire ! si tu eusses assiste cet homme et cette femme, il ne seraient pas morts de la mort \u00e9ternelle. O mon cher P\u00e8re ! que je fais souvent des souhaits que tant d&rsquo;eccl\u00e9siastiques capables qui sont en France dans l&rsquo;oisivet\u00e9 et qui savent ce grand besoin d&rsquo;ouvriers fissent quelquefois une semblable r\u00e9flexion et se persuadassent vivement que Notre-Seigneur m\u00eame leur fait ces reproches \u00e0 chacun en particulier: <i>O Sacerdos! si fuisses hic, frater meus non fuisset mortuus. <\/i>O Pr\u00eatre ! si tu eusses \u00e9t\u00e9 dans cette \u00eele, plusieurs de mes fr\u00e8res rach\u00e8tes par mon sang ne seraient pas morts d&rsquo;une mort irr\u00e9parable. Sans doute cette pens\u00e9e leur donnerait de la compassion et m\u00eame de la frayeur, surtout s&rsquo;ils consid\u00e9raient attentivement que, pour avoir n\u00e9glig\u00e9 de rendre cette assistance spirituelle, le m\u00eame J\u00e9sus-Christ leur dira un jour ces terribles paroles: <i>Ipse impius in iniquitate sua morietur, sanguinem vero ejus de manu tua requiram. <\/i>Oh ! que si les pr\u00eatres, les docteurs, les pr\u00e9dicateurs, les cat\u00e9chistes et autres qui ont talent et vocation pour ces missions \u00e9loign\u00e9es faisaient bien attention \u00e0 tout ceci, et surtout au compte qui leur sera demand\u00e9 de tant d&rsquo;\u00e2mes qui, faute d&rsquo;assistance de leur part, auront \u00e9t\u00e9 damn\u00e9es, il n&rsquo;y a point de doute qu&rsquo;ils seraient bien plus soigneux qu&rsquo;ils ne sont d&rsquo;aller au loin chercher les brebis \u00e9gar\u00e9es pour les ramener au bercail de l&rsquo;Eglise.\u00bb<\/p>\n<p>Or, comme ce fervent Missionnaire appr\u00e9hendait que M. Vincent ne v\u00eent \u00e0 perdre courage et \u00e0 changer de r\u00e9solution. voyant ainsi mourir les plus excellents ouvriers de sa Congr\u00e9gation, il lui fit cette recharge.<\/p>\n<p>\u00abEnvoyez-nous au plus t\u00f4t quelques autres ouvriers, je vous en conjure, mon cher p\u00e8re. Si tous ces f\u00e2cheux \u00e9v\u00e9nements vous faisaient douter tant soit peu de la vocation de notre Congr\u00e9gation en cet emploi, jetez les yeux sur les desseins de saint Bernard, quand il conseilla la croisade pour la conqu\u00eate de la Terre-Sainte, et sur cette histoire des entreprises faites par les Isra\u00e9lites contre la ville de Gabaon: car, si vous consid\u00e9rez que le succ\u00e8s de l&rsquo;une et de l&rsquo;autre exp\u00e9dition fut assez malheureux, quoique Dieu e\u00fbt autoris\u00e9 la premi\u00e8re par miracle et la seconde par r\u00e9v\u00e9lation, vous avouerez facilement que le triste succ\u00e8s du voyage de nos pr\u00eatres ne doit pas emp\u00eacher de croire que leur vocation ne soit du m\u00eame Dieu, qui d&rsquo;ailleurs vous en a donn\u00e9 des marques assez \u00e9videntes. Et puis vous savez, Monsieur, que Dieu mortifie et vivifie quand il lui pla\u00eet, et qu&rsquo;ainsi il y a sujet d&rsquo;esp\u00e9rer que les autres ouvriers que votre charit\u00e9 enverra r\u00e9ussiront mieux que n&rsquo;ont fait les pr\u00e9c\u00e9dents, ainsi qu&rsquo;il arriva aux m\u00eames Isra\u00e9lites, qui, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 par deux fois battus et repouss\u00e9s par les Gabaonites, demeur\u00e8rent enfin victorieux, et prirent la ville au troisi\u00e8me assaut qu&rsquo;ils lui donn\u00e8rent. Il est vrai, mon cher p\u00e8re, que vous avez perdu beaucoup d&rsquo;enfants et de bons su jets; mais je vous supplie pour l&rsquo;amour de J\u00e9sus-Christ de ne vous point d\u00e9courager pour cela et de ne point abandonner tant d&rsquo;\u00e2mes qui ont \u00e9t\u00e9 rachet\u00e9es par le Fils de Dieu. Tenez pour assur\u00e9 que si tant de bons Missionnaires sont morts, ce n&rsquo;est point l&rsquo;air du pays qui en est la cause, mais ou les fatigues de leur voyage, ou leurs mortifications excessives, ou bien le travail immod\u00e9r\u00e9, qui sera toujours ici trop grand pendant qu&rsquo;il y aura peu d&rsquo;ouvriers.\u00bb<\/p>\n<h3><b>\u00a7.VII.\u2014 Lettre de M. Vincent \u00e0 M. Bourdaise, auquel il envoya encore cinq Missionnaires pour le secourir.<\/b><\/h3>\n<p>Les tristes nouvelles de la perte de tant de bons ouvriers caus\u00e8rent un grand surcro\u00eet de douleur \u00e0 M. Vincent. Et il n&rsquo;y a point de doute qu&rsquo;autant de morts des siens qu&rsquo;on lui mandait \u00e9taient autant de plaies dans son c\u0153ur paternel qui avait une tendresse toute particuli\u00e8re pour ses enfants; quoique d&rsquo;ailleurs il demeur\u00e2t parfaitement soumis a toutes les volont\u00e9s de Dieu, \u00e0 la gloire duquel il faisait une offrande et un sacrifice continuels de sa vie et de celle de tous ses enfants spirituels. Certainement, apr\u00e8s toutes ces rudes \u00e9preuves il y avait quelque raison de douter si Dieu voulait se servir de lui et des siens en cette mission si \u00e9loign\u00e9e; et il semblait que c&rsquo;\u00e9tait une entreprise t\u00e9m\u00e9raire que de la vouloir poursuivre davantage, la conduite de la divine Providence y paraissant si contraire. Aussi \u00e9tait-ce le sentiment de quelques-uns de ses amis qui suivaient plus la lumi\u00e8re de la prudence humaine qu&rsquo;il n&rsquo;est exp\u00e9dient pour r\u00e9ussir dans les \u0153uvres apostoliques: mais cet homme de Dieu, \u00e9clair\u00e9 du Saint-Esprit, reconnaissait que toutes ces adversit\u00e9s et oppositions \u00e9taient plut\u00f4t des marques que Dieu approuvait son entreprise que des emp\u00eachements que sa Providence y voul\u00fbt apporter. C&rsquo;est pourquoi se relevant comme la palme sous un faix qui e\u00fbt accabl\u00e9 un courage moindre que le sien, il prit une forte r\u00e9solution de continuer ce qu&rsquo;il avait si bien commenc\u00e9 avec le secours de la gr\u00e2ce en laquelle il mettait son unique appui. \u00abIl disait que l&rsquo;\u00c9glise universelle avait \u00e9t\u00e9 \u00e9tablie par la mort du Fils de Dieu, affermie par celle des ap\u00f4tres, des papes et des \u00e9v\u00eaques martyris\u00e9s; qu&rsquo;elle s&rsquo;\u00e9tait multipli\u00e9e par la pers\u00e9cution, et que le sang des martyrs avait \u00e9t\u00e9 la semence des chr\u00e9tiens; que Dieu avait coutume d&rsquo;\u00e9prouver les siens lorsqu&rsquo;il avait quelque grand dessein sur eux; que sa divine bont\u00e9 faisait conna\u00eetre qu&rsquo;elle voulait \u00e0 pr\u00e9sent, autant que jamais, que son nom f\u00fbt connu et le royaume de son Fils \u00e9tabli en toutes les nations; qu&rsquo;il \u00e9tait \u00e9vident que ces peuples insulaires \u00e9taient dispos\u00e9s \u00e0 recevoir les lumi\u00e8res de l&rsquo;\u00c9vangile puisque six cents d&rsquo;entre eux avaient d\u00e9j\u00e0 re\u00e7u le bapt\u00eame par les travaux d&rsquo;un seul Missionnaire que Dieu y avait conserv\u00e9, et que ce serait agir contre toute raison et charit\u00e9 que d&rsquo;abandonner ce serviteur de Dieu, qui crie au secours, et de d\u00e9laisser ce peuple qui ne demande qu&rsquo;a \u00eatre instruit.\u00bb<\/p>\n<p>Toutes ces consid\u00e9rations et plusieurs autres semblables lui firent prendre la r\u00e9solution d&rsquo;envoyer encore, sur la fin de l&rsquo;ann\u00e9e 1659, cinq autres Missionnaires en cette \u00eele \u00e9loign\u00e9e, \u00e0 savoir, quatre pr\u00eatres et un fr\u00e8re; qui, m\u00e9prisant les dangers et la mort, s&rsquo;\u00e9taient offerts a lui et lui avaient fait de grandes instances pour aller par ses ordres travailler en cette p\u00e9rilleuse et difficile mission. Il leur donna avant leur d\u00e9part la lettre suivante, adress\u00e9e \u00e0 M. Bourdaise, o\u00f9, comme dans un crayon trac\u00e9 de sa propre main, on pourra voir l&rsquo;\u00e9minence de son z\u00e8le et de ses vertus.\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Je vous dirai d&rsquo;abord, Monsieur, (ce sont les termes de sa lettre), la juste appr\u00e9hension o\u00f9 nous sommes que vous ne soyez plus en cette vie mortelle, dans la vue du peu de temps que vos confr\u00e8res qui vous ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, accompagn\u00e9 et suivi, ont v\u00e9cu en cette terre ingrate qui a d\u00e9vor\u00e9 tant de bons ouvriers envoy\u00e9s pour la d\u00e9fricher. Si vous \u00eates encore vivant, oh ! que notre joie en sera grande lorsque nous en serons assur\u00e9s ! Vous n&rsquo;auriez point de peine a le croire de moi, si vous saviez a quel point va l&rsquo;estime et l&rsquo;affection que j&rsquo;ai pour vous, qui est aussi grande qu&rsquo;aucune personne la puisse avoir pour une autre.<\/p>\n<p>\u00ab La derni\u00e8re petite relation que vous nous avez envoy\u00e9e, nous ayant fait voir la vertu de Dieu en vous et esp\u00e9rer un fruit extraordinaire de vos travaux, nous a fait jeter des larmes d&rsquo;all\u00e9gresse a votre sujet et de reconnaissance envers la bont\u00e9 de Dieu. Il a eu des soins admirables sur vous et sur ces peuples, lesquels vous \u00e9vang\u00e9lisez, par sa gr\u00e2ce, avec autant de z\u00e8le et de prudence de votre part qu&rsquo;il para\u00eet de disposition de leur c\u00f4t\u00e9 pour \u00eatre faits enfants de Dieu. Mais a m\u00eame temps nous avons pleur\u00e9 de votre douleur et de votre perte, en la mort de MM. Dufour, Prevost et de Belleville qui trouv\u00e8rent leur repos au lieu du travail qu&rsquo;ils allaient chercher, et qui augment\u00e8rent vos peines lorsque vous en esp\u00e9riez plus de soulagement. Cette s\u00e9paration si prompte a \u00e9t\u00e9 toujours depuis un glaive de douleur pour votre \u00e2me, comme la mort de MM. Nacquart, Gondr\u00e9e et Mousnier l&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 auparavant. Vous nous avez si bien exprim\u00e9 votre ressentiment en nous donnant la nouvelle de leur d\u00e9c\u00e8s, que j&rsquo;ai autant \u00e9t\u00e9 attendri de votre extr\u00eame affliction que touch\u00e9 de ces grandes pertes. Il semble, Monsieur, que Dieu vous traite comme il a traite son Fils: il l&rsquo;a envoy\u00e9 au monde \u00e9tablir son \u00c9glise par sa passion, et il semble qu&rsquo;il ne veut introduire la foi \u00e0 Madagascar que par votre souffrance. J&rsquo;adore ses divines conduites, et je le prie qu&rsquo;il accomplisse en vous ses desseins. Il en a peut-\u00eatre de bien particuliers sur votre personne, puisqu&rsquo;entre tant de Missionnaires morts il vous a laiss\u00e9 la vie: il semble que sa volont\u00e9, voulant le bien qu&rsquo;ils ont d\u00e9sir\u00e9 faire, n&rsquo;en a pas voulu emp\u00eacher l&rsquo;effet en les \u00f4tant du monde, mais le produire par vous en vous y conservant.<\/p>\n<p>Quoi qu&rsquo;il en soit, Monsieur, nous avons grandement regrett\u00e9 la privation de ces bons serviteurs de Dieu; et nous avons eu grand sujet d&rsquo;admirer en cette derni\u00e8re occasion surprenante les ressorts incompr\u00e9hensibles de sa conduite. Il sait que de bon c\u0153ur nous avons bais\u00e9 la main qui nous a frapp\u00e9s, nous soumettant humblement \u00e0 ses touches si sensibles; quoique nous ne puissions comprendre les raisons d&rsquo;une mort si prompte en des hommes qui promettaient beaucoup au milieu d&rsquo;un peuple qui demande instruction, et apr\u00e8s tant de marques de vocation qui ont paru en eux pour le christianiser.<\/p>\n<p>\u00ab Cette perte pourtant, non plus que les pr\u00e9c\u00e9dentes, ni les accidents qui sont arriv\u00e9s depuis, n&rsquo;ont pas \u00e9t\u00e9 capables de rien rabattre de notre r\u00e9solution a vous secourir, ni d&rsquo;\u00e9branler celle de ces quatre pr\u00eatres et du fr\u00e8re qui s&rsquo;en vont vers vous, lesquels, ayant eu de l&rsquo;attrait pour votre mission, nous ont fait de longues instances pour y \u00eatre envoy\u00e9s. (Il d\u00e9crit ici leurs bonnes qualit\u00e9s pour lui donner connaissance de chaque particulier, et puis il dit) \u00abJe ne sais qui sera plus consol\u00e9 \u00e0 leur arriv\u00e9e, ou vous qui les attendez depuis si longtemps, ou eux qui ont un tr\u00e8s grand d\u00e9sir de se voir avec vous. Ils regarderont Notre-Seigneur en vous, et vous en Notre-Seigneur, et dans cette vue ils vous ob\u00e9iront comme \u00e0 lui-m\u00eame, moyennant sa gr\u00e2ce. Pour cela je vous prie de prendre leur direction; j&rsquo;esp\u00e8re que Dieu b\u00e9nira votre conduite et leur soumission.\u00bb<\/p>\n<p>Vous n&rsquo;auriez pas \u00e9t\u00e9 si longtemps sans \u00eatre secouru si deux embarquements qu&rsquo;on a faits n&rsquo;avaient mal r\u00e9ussi. L&rsquo;un s&rsquo;est perdu sur la rivi\u00e8re de Nantes: il y avait deux de nos pr\u00eatres et un fr\u00e8re qui furent sauv\u00e9s par une protection sp\u00e9ciale de Dieu, et pr\u00e8s de cent personnes y p\u00e9rirent:<\/p>\n<p>L&rsquo;autre, \u00e9tant parti l&rsquo;ann\u00e9e pass\u00e9e, fut pris par les Espagnols, et quatre autres de nos pr\u00eatres et un fr\u00e8re qui \u00e9taient dedans sont revenus. De sorte qu&rsquo;il n&rsquo;a pas plu \u00e0 Dieu qu&rsquo;aucune aide ni consolation vous soit arriv\u00e9e de ce c\u00f4t\u00e9-ci, mais il a voulu qu&rsquo;elle vous soit venue imm\u00e9diatement de lui seul. Il a voulu \u00eatre votre premier et votre second, en cet ouvrage apostolique et divin auquel il vous a appliqu\u00e9, pour montrer que l&rsquo;\u00e9tablissement de la foi est son affaire propre et non pas l&rsquo;\u0153uvre des hommes. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;il en usa au commencement de l&rsquo;Eglise universelle, choisissant seulement douze ap\u00f4tres qui s&rsquo;en all\u00e8rent s\u00e9par\u00e9s par toute la terre, pour y annoncer la venue et la doctrine de leur divin Ma\u00eetre. Mais cette sainte semence ayant commence de cro\u00eetre, sa Providence fit que le nombre des ouvriers s&rsquo;augmenta; et elle fera aussi que votre \u00c9glise naissante, se multipliant peu \u00e0 peu, sera pourvue \u00e0 la fin de pr\u00eatres qui subsisteront pour la cultiver et pour l&rsquo;\u00e9tendre.<\/p>\n<p>\u00abO Monsieur! que vous \u00eates heureux d&rsquo;avoir jet\u00e9 les premiers fondements de ce grand dessein qui doit envoyer tant d&rsquo;\u00e2mes au ciel, lesquelles n&rsquo;y entreraient jamais, si Dieu ne versait en elles le principe de la vie \u00e9ternelle par les connaissances et les sacrements que vous leur administrez! Puissiez-vous par le secours de sa gr\u00e2ce continuer longtemps ce saint minist\u00e8re, et servir de r\u00e8gle et d&rsquo;encouragement aux autres Missionnaires ! C&rsquo;est la pri\u00e8re que toute la Compagnie lui fait souvent; car elle a une d\u00e9votion particuli\u00e8re de recommander \u00e0 Dieu votre personne et vos emplois, et moi je l&rsquo;ai tr\u00e8s sensible. Mais en vain demanderions-nous \u00e0 Dieu votre conservation si vous-m\u00eame n&rsquo;y coop\u00e9rez. Je vous prie donc avec toutes les tendresses d\u00e9mon c\u0153ur d&rsquo;avoir un soin tr\u00e8s exact de votre sant\u00e9 et de celle de vos confr\u00e8res. Vous pouvez juger par votre propre exp\u00e9rience du besoin r\u00e9ciproque que vous avez les uns des autres, et de la n\u00e9cessite que le pays en a. L&rsquo;appr\u00e9hension que vous avez eue que nos chers d\u00e9funts n&rsquo;aient avanc\u00e9 leur mort par l&rsquo;exc\u00e8s de leurs travaux vous doit obliger de mod\u00e9rer votre z\u00e8le. Il vaut mieux avoir des forces de reste que d&rsquo;en manquer. Priez Dieu pour notre petite Congr\u00e9gation, car elle a grand besoin d&rsquo;hommes et de vertu pour les grandes et diverses moissons que nous voyons \u00e0 faire de tous c\u00f4t\u00e9s, soit parmi les eccl\u00e9siastiques soit parmi les peuples. Priez aussi Notre-Seigneur pour moi, s&rsquo;il vous pla\u00eet, car je ne la ferai pas longue, \u00e0 cause de mon \u00e2ge qui passe quatre-vingts ans et de mes mauvaises jambes qui ne me veulent plus porter. Je mourrais content, si je savais que vous vivez et quel nombre d&rsquo;enfants et d&rsquo;adultes vous avez baptis\u00e9s; mais si je ne le puis apprendre en ce monde, j&rsquo;esp\u00e8re de le voir devant Dieu, en qui je suis, etc. \u00bb<\/p>\n<p>Ces cinq Missionnaires partirent de France et s embarqu\u00e8rent sur la fin de l&rsquo;ann\u00e9e 1659, et la Providence de Dieu a voulu qu&rsquo;ils aient \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9s de revenir \u00e0 Paris au bout de dix-huit mois, le navire qui les portait ayant fait naufrage au cap de Bonne-Esp\u00e9rance. Tous ceux qui \u00e9taient dedans s&rsquo;\u00e9tant sauv\u00e9s, gr\u00e2ce \u00e0 Dieu, ces bons Missionnaires demeur\u00e8rent l\u00e0 jusqu&rsquo;\u00e0 ce que la flotte des Hollandais y passant, dix mois apr\u00e8s ce naufrage, les ramena en France.<\/p>\n<p>M. Vincent \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9c\u00e9d\u00e9 quand arriva la nouvelle de ce dernier accident qui l&rsquo;aurait sans doute afflig\u00e9 au dernier point. De sorte que voila dix-neuf ou vingt personnes de sa Compagnie qu&rsquo;il a fait embarquer en divers temps pour aller travailler \u00e0 la conversion des habitants de cette \u00eele, et pour \u00e9tablir parmi eux l&#8217;empire de J\u00e9sus-Christ; or, il y en a sept qui sont morts dans ce glorieux travail, y compris M. Bourdaise qui est reste le dernier, et les autres ont \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9s de revenir par les ordres secrets et incompr\u00e9hensibles de la Providence de Dieu qui ne leur a pas permis d&rsquo;aller cultiver cette pauvre \u00c9glise naissante.<\/p>\n<p>Celui qui tient maintenant la place de M. Vincent a derechef envoy\u00e9 cinq Missionnaires au mois de d\u00e9cembre de l&rsquo;ann\u00e9e 1662, pour aller travailler \u00e0 cette mission. Ils ont \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9s de s&rsquo;arr\u00eater \u00e0 Nantes jusqu&rsquo;au mois de mai suivant; ils se sont enfin embarqu\u00e9s, avec le m\u00eame d\u00e9sir de travailler et de souffrir pour procurer que Dieu soit connu et glorifi\u00e9 parmi ces pauvres insulaires, qui a anim\u00e9 tous les autres qui les ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s en cette mission. Et l&rsquo;on a appris depuis peu que, par la gr\u00e2ce de Dieu, ils y sont heureusement arriv\u00e9s.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>SECTION IX : Des missions faites en l&rsquo;ile de Saint-Laurent, autrement dite Madagascar \u00a7. I.\u2014 Lettre de M. Vincent \u00e0 M. Nacquart, pr\u00eatre de sa Congr\u00e9gation, sur le sujet de cette mission. 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