Frédéric Ozanam, l’homme et l’œuvre (Chapitre 1)

Francisco Javier Fernández ChentoFrédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Bernard Faulquier · Année de la première publication : 1904 · La source : Librairie des Saints-Pères (P.-J. Bédcchaud, Editeur), Paris. Quatrième édition.
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Chapitre I: La jeunesse

Ozanam01C’est à Milan, dans la petite rue San Pielro a l’Orto, que Frédéric Ozanam naquit le 13 avril 1813.

Son père, Antoine, enrôlé en 1793 dans les armées révolutionnaires, avait pris une part bril­lante aux combats des armées d’Italie. Les guer­res de la République terminées, il revint à Lyon son pays d’origine, où il épousa la fille d’un riche négociant, Marie Nantas ; peu après, des revers de fortune l’ayant presque entièrement ruiné, il se retira à Milan, ville alors française comme tout le nord de la Péninsule. Ce fut là que son fils Fré­déric vint au monde, non loin de la patrie du grand génie qu’il devait si profondément comprendre, non loin aussi du berceau des poètes franciscains, dans ce pays qu’il considéra comme sa seconde patrie et qu’il aima d’un amour pas­sionné.

Après les victoires des coalisés, lorsque l’Italie eut changé de maîtres, la famille Ozanam revint se fixer à Lyon, où Antoine Ozanam obtint le poste envié de médecin de l’Hôtel-Dieu. Aussi cette ville où Frédéric grandit et termina ses études peut-elle à juste titre le considérer comme un des siens.

Son enfance s’y écoula*paisibie, sous l’œil dili­gent d’une mère bonne et intelligente, attristée ce­pendant par la mort d’une sœur bien-aimée. A seize ans, dans une lettre à un ami, il écrivit une sorte d’autobiographie de sa première jeunesse ; il s’y accuse d’orgueil, d’emportement, de paresse, pro­bablement avec grande exagération, car il ne cessa d’être considéré, au collège royal où ses parents l’avaient mis, comme un élève studieux II s’adonna tout particulièrement à l’étude du latin et des lettres. Un de ses professeurs, M. Legeay, a con­servé avec un soin pieux, dans une notice biogra­phique parue peu de temps après sa mort, de nom­breuses pièces de vers latins et de vers français qu’il composa pendant scs classes. Elles indiquen* pour le moins une grande facilité, et je crois que,sans nuire en aucune façon à la mémoire d’Ozanam, il convient de les considérer uniquement comme le passe-temps d’un écolier intelligent et bien doué. En troisième et en seconde, il avait en­trepris un long poème sur la prise de Jérusalem par Titus. Parmi les morceaux de vers français, qu’il nous suffise de citer la Lettre de Marie-Antoinette à Madame Elisabeth où l’émotion est touchante et l’inspiration gracieuse.

Agé de quatorze ans, il entra en rhétorique ; cette année d’études allait être marquée pour lui d’une épreuve qui resta présente toute sa vie à son esprit, et qui, peut-être, ne fut pas la moindre raison qui fit de lui l’apôtre de la jeunesse. On ne vit pas à une époque sans être influencé par elle, sans être atteint par l’atmosphère qu’on respire. Comme Lacordaire, Ozanam devait connaître les affres du doute, les angoisses intimes, les com­bats de la foi et de la raison : «… Les bruits d’un monde qui ne croyait point vinrent jusqu’à moi… Je connus toute l’horreur de ces doutes qui ron­gent le cœur pendant le jour et qu’on retrouve la nuit sur un chevet mouillé de larmes. » Jusquelà, il avait cru comme un enfant, et il payait alors par ces doutes l’éveil et l’activité précoce de sa vie intellectuelle. La crise dura une année, pendont laquelle il épuisa, comme il le dit plus tard, tous les arguments, toutes les preuves de la reli­gion. En philosophie, le problème de la certi­tude le bouleversa, et il crut un instant qu’ilallait douter de son existence même. Il rencontra alors un prêtre qui le sauva. Ce fut l’abbé Noirot, es­prit large et juste, jugement droit, qui sur toute la génération contemporaine d’Ozanam allait avoir la plus grande influence. Il mit dans son intelli­gence l’ordre et la lumière qui lui manquaient. Dans des courses solitaires aux environs de Lyon, le professeur et l’élève s’en allaient, discutant sur les sujets les plus profonds et les plus élevés De là datent d’affectueuses relations qui jamais ne cessèrent ; jusqu’à ce que la vie d’Ozanam soit définitivement fixée, nous retrouverons toujours l’abbé Noirot lui prodiguant de sages conseils. Il avait su voir clair dans l’âme de son élève.

Le temps des études touchait à sa fin et Ozanam, sur le désir de son père, se préparait à com­mencer scs études de droit. Le docteur Ozanam, malgré la confiance qu’il avait dans les principes de son fils, voulut le garder encore auprès de lui et retarda d’une année le départ pour Paris. Il le plaça dans une étude d’avoué, occupation préli­minaire d’études juridiques.. Malgré sa répu­gnance, Frédéric accepta cette situation sans murmure, occupant tout le temps que lui laissaient ses nouveaux travaux par des lectures nombreu­ses et par l’étude des langues étrangères. Selon ses propres expressions, il étudiait beaucoup en dehors de la société pour pouvoir y entrer ensuite avec plus d’avantage.

Bientôt l’occasion allait s’offrir à lui d’entrer dans la lutte. La révolution de 1830 avait été pour les saint-simoniens le prétexte d’une pro­pagande plus active, et, vers la fin de cette année, quelques prédicateurs de la religion nouvelle vinrent faire à Lyon une série de conférences. Bien que leur succès ait été médiocre, leur idéal de félicité sociale avait séduit cependant quelques esprits, et Ozanam, pris à partie par cer­tains jeunes gens avec lesquels ses occupations le mettaient en rapport, dut plusieurs fois réfuter leurs arguments et défendre ses idées. Il se mit alors à réunir les matériaux d’une réfutation complète et méthodique des doctrines de Saint-Simon ; elle parut au mois d’avrit 1831 dans une brochure d’une centaine de pages. Il fallait à ce jeune homme de dix-huit ans, complètement inconnu, un véritable courage au service d’une foi bien profonde pour descendre ainsi dans l’arène. Ce n’est pas à dire que tout soit parfait dans ces

Réflexions sur la doctrine de Saint-Simon. On y sent le manque d’expérience d’un débutant, une certaine phraséologie ; mais il faut savoir gré à Ozanam de son entreprise et envisager la bonne volonté et l’intention avant d’aborder la critique. C’était comme la préface du livre auquel il devait travailler toute sa vie et que la mort seule devait clore. M. de Lamartine, ayant lu la brochure, adressa ses félicitations à l’auteur, dans des termes qui durent le combler de joie : « Ce début, lui écrivait-il, nous promet un combattant de plus dans la sainte lutte de la philosophie religieuse et morale que ce siècle livre contre une réaction matérialiste. »

C’est qu’alors, comme nous le verrons dans un chapitre suivant, une grande idée s’était emparée du cerveau d’Ozanam, idée qui dirigera tous ses actes et inspirera tous ses travaux : la glorifica­tion du christianisme par l’étude du passé, apo­logétique nouvelle et fertile, admirablement ap­propriée à l’époque où il vivait. Les esprits étaient las de théories et, je dirai aussi, fatigués d’impiété: il fallait les faire revenir au christianisme, mais sans leur parler des dogmes, sans leur présenter la religion en face. Les chemins détournés de la poésie et de l’histoire parcourus déjà par Chateau­briand, le coté moral et social du christianisme, tels devraient être les voies nouvelles à suivre, les arguments à introduire dans l’apologétique chrétienne. Lacordaire, Montalembert, Ozanam en devaient être les trois plus grands champions.

L’année 1831 marqua pour Ozanam la pre­mière étape dans la vie.

Dans les derniers mois, il partit pour Paris afin d’y commencer ses études de droit. Son père avait compris que l’étude d’avoué de Lyon n’était plus suffisante pour l’activité débordante de Frédéric. Mais de nombreuses désillusions attendaient le jeune homme à Paris. Peu de temps après, il en fait part dans une lettre à sa mère : « Ma gaieté passagère a totalement fait naufrage. A présent que me voilà seul, sans dis­traction, sans consolation extérieure, je com­mence à sentir toute la tristesse, tout le vide de ma position. » On avait confié à un vieil ami de la famille le soin de l’installation de Frédéric. Il s’en était mal acquitté. La maison de famille choisie par lui était éloignée de l’École de droit et de plus mal fréquentée. Ozanam devait en souffrir plus qu’un autre, et il bénit la Providence qui lui réservait une inestimable faveur. Il avait ren­contré à Lyon, chez un ami, le célèbre mathé­maticien Ampère. Profitant de l’invitation qu’il en avait reçue, peu de jours après son arrivée à Paris, il alla le voir et fui accueilli de la façon la plus cordiale. Malgré la différence d’âge, leurs deux intelligences se comprirent, et quelques jours plus tard Ozanam venait s’installer au foyer où il avait été si bien reçu. Une autre amitié l’y attendait : le fils de son hôte, Jean-Jacques Ampère, était alors maître de conférences à l’École normale. L’histoire littéraire, aux pre­mières époques du moyen âge, le passionnait ; la communauté d’étude et de goûts vint s’ajouter à la sympathie personnelle pour unir les deux jeunes gens.

Malgré l’hospitalité de ce foyer où il retrou­vait les douces habitudes de la maison paternelle, le cœur d’Ozanam restait inqùiet. « Eh bien, me crois-tu heureux ? écrit-il à un de ses amis. Oh 1 non, je ne le suis pas, car il s’est fait chez moi une solitude immense, un grand malaise. Séparé de ce que j’aimais, je ne puis prendre racine dans ce sol étranger ; je sens chez moi je ne sais quoi d’enfantin qui a besoin de vivre au foyer domestique à l’ombre du père et de la mère, quelque chose d’une indicible délica­tesse qui se flétrit à l’air de la capitale. » Paris lui déplaisait ; il se sentait perdu au milieu de la corruption et de l’incroyance qu’avait si profon­dément remuée et exaspérée la révolution de Juil­let; aucune crise sociale n’a peut être plus atteint les mœurs et les idées d’un pays. Aussi un grand rôle devait-il être réservé à ceux qui cherche­raient à remonter le courant et à entrer réso­lument dans la lutte. Ozanam allait être un de ceux là.

Il se rendait compte que tout homme avait sa mission à remplir ; mais il ne discernait pas clairement sa voie. « Je sens que mon devoir est de remplir une place, et cette place je ne la vois pas. » Bientôt il se reprend, et, confiant, il attend l’heure qui lui est fixée. Du reste, pourquoi s’in­quiéter? «… Pauvres gens que nous sommes, nous ne savons pas si demain nous serons en vie, et nous voudrions savoir ce que nous ferons dans vingt ans d’ici ! »

Le séjour chez M. Ampère lui fut encore pro­fitable en lui procurant l’occasion d’entrer en rapports avec les nombreuses personnalités qu’il y rencontrait: c’est ainsi qu’il connut les hommes les plus éminents qui traitèrent bientôt le jeune homme comme le fils de la maison, avec une bienveillance qui lui faisait écrire à sa mère : « Tous ces savants de Paris sont pleins d’affa­bilité. » Là il rencontra, entre autres, un de ses compatriotes, M. Ballanche, auquel il voua une admiration et une affection filiale.

Ce fut aussi le moment où il dut faire les quel­ques visites pour lesquelles il était muni de lettres d’introduction, visites terribles pour le débutant timide. L’abbé de Bonnevie, chanoine de Lyon, avait donné à Ozanam une lettre d’introduction auprès de Chateaubriand.

Le grand homme vivait alors fort retiré dans un isolement qui semblait encore le grandir.

Pendant plus de deux mois la lettre était restée dans la poche de l’étudiant; avec une émotion violente, le 1er janvier 1832, Frédéric s’ache­mina vers l’hôtel de la rue du Bac. Chateau­briand le reçut d’une manière toute paternelle, et s’informa avec sollicitude de ses études, de ses goûts et de scs projets. Ozanam raconte lui-même cette entrevue dans une de ses lettres. II en sortit tout encouragé par l’accueil cordial et les conseils pleins de bienveillance qu’il venait de recevoir.

Dès lors, l’inquiétude des premiers mois de sa vie d’étudiant sembla peu à peu le quitter ; ce fut l’époque où commencèrent à se fixer et à se préciser dans son cerveau les projets et les études futures : il se plongea dans le travail et s’y ab­sorba tout entier. Pendant ce temps l’intimité qui régnait déjà entre Ampère et Ozanam ne faisait que grandir ; le savant se plaisait de plus en plus dans la compagnie du jeune homme ; il conversait fréquemment et longuement avec lui, lui exposant sa philosophie, travaillant à sa clas­sification des sciences, ou même faisant des vers latins. Ces entretiens se terminaient presque tou­jours par une élévation vers Dieu ; Ampère, pre­nant sa tête entre ses mains,s’écriait : « Que Dieu est grand, Ozanam, que Dieu est grand ; et que nous ne savons rien ! » La différence d’àge n’exis­tait plus ; deux grandes âmes s’étaient rencon­trées et comprises. Quelques pages nous sont restées, portant l’empreinte de leurs deux écri­tures et qui témoignent des travaux faits en com­mun. Cette collaboration fut précieuse pour Oza­nam, et les liens d’estime et de sympathie ne firent que se resserrer entre eux.

Néanmoins la pensée d’Ozanam s’envolait sou­vent vers sa bonne ville de Lyon, vers ceux qu’il y avait laissés et qu’il aimait tant. Noël et les fêtes du jour de l’an approchaient, et il écrivait à sa mère : « Ainsi je verrai passer le jour de l’an, ce jour tant aimé : je le verrai célébrer autour de moi par une famille heureuse ; un bon père acca­blé de caresses, près d’un foyer où je ne m’assois qu’à titre d’hospitalité. Je verrai tout cela, et je songerai que moi aussi j’ai un excellent père, que j’ai une mère chérie et des frères bien-aimés, et que je ne les embrasserai pas. Oh ! si vous saviez tout ce que ces réflexions ont d’amer pour mon âme ! »

Le travail seul réussissait à lui faire oublier ces blessures de cœur ; puis il commençait à se réconcilier avec Paris qui ne lui apparaissait plus « comme un vaste cadavre dont la froideur le glaçait ». Ses moments de tristesse étaient moins fréquents ; sa correspondance montre un état d’âme moins inquiet. Quoique la littérature l’attirât davantage, il suivait avec conscience les cours de l’Ecole de droit ; mais toutefois il ne perdait pas de vue le plan qu’il s’était déjà fixé pour la défense du christianisme par l’histoire, et il consacrait toutes les heures qui lui restaient à se préparer à cette grande tâche. Il savait déjà plusieurs langues,et il étudiait le sanscrit et l’hé­breu : une histoire abrégée des idées religieuses dans l’antiquité l’absorbait alors tout entier.

Malgré tout, il ne se débarrassa jamais d’une tendance au découragement et à la tristesse qui fut pour lui la source de vifs tourments et de réelles souffrances ; une santé délicate et de bonne heure surmenée, une lutte intérieure sans trêve, un combat de tous les instants peuvent expliquer cette disposition qui, si elle le fit souffrir, n’in­flua du moins jamais sur ses travaux, sur sa na­ture essentiellement modérée et pondérée. Les misères et les besoins de son temps si vivement sentis et compris par lui le désespéraient ; l’in­différence de ses contemporains le faisait souf­frir ; et c’est devant la tâche à accomplir que l’incertitude de la voie à suivre le dévorait.

Dès l’année 1831, il avait conçu un projet qui dans l’avenir allait prendre des proportions inat­tendues. A son arrivée à Paris, Ozanam avait tout particulièrement souffert de l’isolement moral dans lequel il s’était trouvé au milieu de la jeunesse incrédule de l’époque, et il avait aussitôt compris l’utilité, pour les jeunes gens catholiques, de se réunir et de s’entr’aider. Au mois de décembre qui suivit son arrivée à Paris, il écrivait à son ami Ernest Falconnet : « Tu n’ignores pas com­bien je désirerais m’entourer de jeunes hommes sentant, pensant comme moi ; or je sais qu’il y en a, qu’il y en a beaucoup, mais ils sont disper­sés comme l’or sur le fumier, et difficile est la tâche de celui qui veut réunir des défenseurs au­tour d’un drapeau. »

Il faut voir dans ce désir le germe de la future Société de Saint-Vincent-de-Paul. Lui-même nous le raconte : (( Mon idée était restée longtemps stérile ; seulement un ami m’avait introduit dans une réunion littéraire à peine composée de quinze membres : c’était le débris de l’ancienne Société des bonnes études. »

En peu de temps, cette petite conférence dont Ozanam devint bientôt le centre et le directeur moral, ne compta pas moins de soixante membres. Il fallut changer de local, le nombre des simples auditeurs augmentant chaque jour. Les candida­tures se multipliaient tellement que de sévères conditions durent être exigées des jeunes gens qui demandaient à entrer dans la réunion ; les discussions portaient de préférence sur la religion et l’histoire ; toutes les opinions étaient admises et discutées. Un noyau dirigeait cette société: « Nous sommes surtout une dizaine, écrivait Ozanam, unis plus étroitement encore par la parfaite conformité de nos tendances et de nos sentiments, espèce de chevalerie littéraire, amis dévoués qui n’ont rien de secret et qui s’ouvrent leur âme pour se dire tour à tour leurs joies, leurs espérances, leurs tristesses. » Ce furent ces quel­ques jeunes gens qui formèrent l’association qu’Ozanam avait rêvée et tant désirée ; c’est de cette réunion qu’allait sortir la grande œuvre à laquelle il pensait déjà. Il en était le chef tout désigné et le maître écouté. Dans l’enthousiasme de ses vastes projets, s’adressant à ses amis dans une période où la forme ne peut être comparée à l’in­tention :

« L’avenir est devant nous, leur disait-il, im­mense comme l’Océan ; hardis nautoniers, navi­guons dans la même barque, et ramons ensemble. »

Les jeunes gens se retrouvaient aux réunions où les conviait Montalembert, et où se rencontraientles champions du parti catholique ; d’autres encore, d’opinions variées, fréquentaient ce salon où l’on causait bien peu de politique, mais beau­coup de sciences Ce fut là qu’Ozanam rencontra Sainte-Beuve, Savigny, de Beauffort, Alfred de Vigny, de Mérode, Victor Considérant ; il y re­trouvait aussi son ami J.-J. Ampère et Ballanche.

Dès lors, on a recours à lui en toutes circon­stances. « Il faut que je sois à la tête de toutes les démarches, dit-il, et lorsqu’il y a quelque chose de difficile à faire, il faut que ce soit moi qui en porte le fardeau. » On réclame sa présence dans toutes les réunions catholiques, etles journaux lui demandent avec instance des articles et des étu­des ; il trouve néanmoins, au milieu de toutes les occupations qui chaque jour augmentent pour lui, les heures nécessaires pour continuer ses études de droit et remplir ainsi le désir de sa famille. Il avait eu quelques scrupules à s’en laisser dis­traire, mais il avoue lui-même qu’il sentait une volonté plus forte que la sienne le guider et l’en­traîner. Il écrit à ce moment à un de ses amis : «… Ce concours de circonstances extérieures ne peut-il pas être un signe de la volonté de Dieu ? Je l’ignore, et, dans mon incertitude, je ne vais pas au-devant, mais je laisse venir. Je résiste, et, si l’entraînement est trop fort, je me laisse aller. » A partir de ce moment, plus rien de ce qui se passe dans le monde religieux ne le trouve indiffé­rent. Il suivait alors avec curiosité le mouvement qui s’accentuait en Belgique. Une université catholique venait d’y être fondée avec le succès le plus complet, mais non sans soulever de vives polémiques. A Louvain, quelques élèves de l’U­niversité saisirent l’occasion pour organiser une manifestation violente et injurieuse sous les fe­nêtres de l’évêque. De son côté, la presse ne res­tait pas inactive et prenait vivement à partie les fondateurs de la nouvelle université. C’est alors qu’on convint d’insérer une protestation éner­gique dans la presse française et belge, et on confia à Ozanam le soin de la rédiger. Il fut à la hauteur de sa tâche : sa protestation, aussi digne que modérée, fut imprimée’ par de nombreux journaux. Il avait alors à peine vingt et un ans.

Les conférences qu’Ozanam avait fondées con­tinuaient avec le plus grand succès dans la salle de la place de l’Estrapade ; les discussions scien­tifiques, politiques et religieuses s’y succédaient toujours, mais sans amener peut-être les résultats que l’on pouvait souhaiter. La nécessité d’une nouvelle organisation se présenta impérieuse à l’esprit d’Ozanam. Le côté trop littéraire des con­férences finissait par l’en éloigner.

Il rêvait une réunion uniquement chrétienne, dont tout déhat serait banni et qui n’aurait pour but que les œuvres de charité. Un jour, après un débat plus vif sur une question historique, Oza­nam sortit de la salle des conférences suivi de ses deux amis Lallier et La mâche.

Les troisamis se demandèrent alors s’il neserait pas possible de créer une réunion où les dis­cussions abstraites et inutiles tiendraient moins de place et où des actes et des œuvres pourraient répondre victorieusement aux objections des saint-simoniens, qui tout en convenant de la grandeur passée du christianisme, le prétendaient impuissant et mort à jamais.

Ozanam, obsédé par cette idée, alla trouver M. Bailly, alors directeur d’une revue intitulée la Tribune catholique, et qui déjà avait donné l’hospitalité aux jeunes gens, lors de la création des conférences d’histoire. Il fut par lui vivement encouragé dans son entreprise : M. Bailly offrit tout de suite un concours actif, en laissant à Ozanam la libre disposition de ses bureaux.

La première séance s’y tint au mois de mai 1833. Les membres de cette réunion n’étaient que huit ; mais l’avenir devait répondre d’une ma­nière bien inattendue à leurs efforts, dépasser toutes leurs espérances. La présidence fut offerte à M. Bailly, qui l’accepta ; et on décida dès la pre­mière séance que le but proposé serait de secourir les pauvres à domicile et de leur apporter avec l’aide physique les secours moraux dont ils pourraient avoir besoin.

Mais l’expérience manquait à la bonne volonté des amis d’Ozanam ; ils eurent recours à la grande inspiratrice des œuvres d’alors, la Sœur Rosalie, qui organisa le côté matériel delà conférence placée dès le début sous le vocable du grand apôtre delà charité, saint Vincent de Paul. Les rè­glements de la nouvelle société étaient simples et peu nombreux. Il était interdit d’y parler politique et d’y faire intervenir des questions personnelles ; le seul but devait en ctre la charité. Les huit asso­ciés de la première heure avaient d’abord songé à ne s’adjoindre aucun membre nouveau ; mais tel n’était pas l’avis d’Ozanam, qui pressentait peut-être déjà l’énorme développement que la société allait prendre si rapidement. Le nombre des associés s’accrut bientôt dans de telles propor­tions qu’il fallut les diviser en différentes sections correspondant aux différents quartiers. Vingt ans plus tard, l’année de sa-mort, dans un dis­cours prononcé à l’inauguration de la conférence de Florence, il rappelait les débuts de son œuvre, dans des termes qu’il faut citer : « Nous étions alors envahis par un déluge de doctrines philoso­phiques et hétérodoxes qui s’agitaient autour de nous, et nous éprouvions le désir et le besoin de fortifier notre foi au milieu des assauts que lui livraient les systèmes divers de la fausse science. Quelques-uns de nos jeunes compagnons d’études étaient matérialistes ; quelques-uns saint-simoniens ; d’autres fouriéristes ; d’autres encore déistes. Lorsque nous, catholiques, nous nous efforcions de rappeler, à ces frères égarés les mer­veilles du christianisme, ils nous disaient tous : « Vous avez raison, si vous parlez du passé : le christianisme a fait autrefois des prodiges ; mais aujourd’hui le christianisme est mort. Et en effet vous qui vous vantez d’être catholiques, que faites-vous ? Où sont les œuvres qui démontrent votre foi et qui peuvent nous la faire respecter et ad­mettre ? » Ils avaient raison ; ce reproche n’était que trop mérité Nous nous réunîmes tous les huit et d’abord même, comme jaloux de notre trésor, nous ne voulions pas ouvrir à d’autres les portes de notre réunion. Mais Dieu en avait décidé autrement. L’association peu nombreuse d’amis in­times que nous avions rêvée devenait, dans sesdesseins, le noyau d’une immense famille de frères, qui devait se répandre sur une grande partie de l’Eu­rope… Je me rappelle que, dans le principe, un de mes bons amis, abusé un moment par les théories saint-simoniennes, me disait avec un sentiment de compassion : « Mais qu’espérez-vous donc faire? Vous êtes huit pauvre jesunes gens, et vous avez la prétention de secourir les misères qui pul­lulent dans une ville comme Paris ! Et quand vous seriez encore tant et tant, vous ne feriez tou­jours pas grand’chose ! Nous, au contraire, nous élaborons des idées etun système qui réformeront le monde et en arracheront la misère pour tou­jours ! Nous ferons en un instant, pour l’huma­nité, ce que vous ne sauriez accomplir en plu­sieurs siècles. » En 1853, théories et systèmes étaient déjà bien loin, tandis que les huit jeunes gens étaient devenus deux mille dans la capitale et qu’en France cinq cents conférences fonction­naient avec succès, sans compter celles établies à l’étranger, en Belgique, en Angleterre, en Espa­gne et même en Amérique. Quoique l’idée pre­mière de la Société de Saint-Vincent-dc-Paul n’appartînt pas à Ozanam seul, on peut le regar­der néanmoins comme son véritable fondateur par l’ardeur qu’.il y apporta et l’action prépon­dérante qu’il exerça.

Plus tard, quand le nombre des conférences eut grandi et qu’elles se furent répandues dans l’Eu­rope entière, Ozanam contribua encore à l’orga­nisation d’un conseil général pour conserver un lien commun et une unité indispensable de vues et déprogrammés. Quoique l’obligation de bannir la politique de toutes les réunions n’eût jamais été violée, ce conseil général, un jour, portera om­brage au gouvernement et sera dissous. Mais l’œuvre n’en sera pas atteinte, et cette laïcisation de la charité reçut, quelques années plus tard, la consécration du Souverain Pontife lui-même.

Ozanam n’était plus là pourvoir la glorification de son œuvre ; mais son nom y était pour jamais attaché. La part qu’il prit à la fondation des con­férences restera son plus beau titre de gloire : quand on parle aujourd’hui de Frédéric Ozanam, c’est au fondateur de la Société de Saint-Vincent-de-Paul qu’on pense avant tout. N. est-ce pas une preuve nouvelle de la pensée de Pascal que le moindre acte de charité est au-dessus de tous les ouvrages de philosophie et de littérature.

Aux vacances de 1833, Ozanam méritait un repos bien gagné : il venait de fonder une des plus belles œuvres du siècle, il était entré dans le monde parla porte de la charité. Il se retrouva avec ravissement au milieu des siens et dans cette ville de Lyon où sa pensée revenait si souvent.

En compagnie de plusieurs de ses amis et de son frère aîné, il excursionna dans les montagnes du Dauphiné. Une de ces promenades le frappa entre toutes, ce fut celle de la Grande-Chartreuse; il en a laissé une description touchante, où le poète parle autant que l’homme de foi. II revint à Lyon, le cœur plein d’espérance, après ces quelques heures passées dans la solitude de la nature et dans l’émotion du spectacle de la vie monacale.

Pendant ces mêmes vacances, en compagnie de son ami Dufieux, il alla rendre visite ù Lamartine, alors au château de Saint-Point. Ozanam avait voué un véritable culte ù l’illustre poète, qui avait fait vibrer les cordes les plus sensibles de son jeune enthousiasme, et il se rappelait avec recon­naissance l’empressement qu’il avait mis ù le féli­citer lors de la publication des Réflexions sur la doctrine de Saint-Simon.

C’est à cette époque que se place le premier voyage d’Ozanam en Italie. Le docteur Ozanam désirait montrer à ses enfants le pays qu’il avait si longtemps habité. Il faut attribuer à ce voyage une grande influence sur Frédéric : s’il n’a pas décidé de ses futurs travaux, il a tout au moins précisé la voie de ses recherches.

Les vov’ageurs visitèrent successivement Milan, Bologne, Lorette, Florence et Rome. Le pitto­resque de ce pas, nouveau pour Frédéric, la na­ture le frappèrent moins vivement que les nom­breuses œuvres d’art qu’il goûta avec passion ; peut-être parlèrent-elles plus à son intelligence qu’à sa sensibilité ; l’idée philosophique qui se dégage de l’art, la valeur au point de vue histo­rique le pénétrèrent plus que le charme et l’ivresse des formes et des couleurs. Devant la Dispute du Saint-Sacrement, il est saisi du plus profond enthousiasme ; mais il voit moins-le prodigieux ensemble de cette fresque célèbre que les défen­seurs de la foi groupés autour de l’Eucharistie, et entre eux tous le plus, curieux peut-être, celui qui dès lors attirera invinciblement l’esprit d’Ozanam, Dante. Néanmoins, si nous envisagcons surtout les goûts de son époque, on ne peut lui refuser d’avoir été un véritable artiste ; si parfois il émet des théories un peu trop factices pour avoir été comprises sinon senties, rappelons-nous son ardeur à défendre le génie, si méconnu alors, de certains primitifs, entre autres de Giotto, et les belles pages qu’il écrivit sur eux. Combien peu de ses contemporains furent ravis par Assise, combien peu parlèrent de la peinture italienne dans les termes qu’il emploie, avec le ravissement d’une conviction enthousiaste !

A Rome, à Florence, la pensée de Dante le poursuivit ; pourquoi Raphaël Pavait-il placé à côté de saint Thomas et de saint Bonavcnturc au milieu des Pères de l’Eglise ? Il n’y avait donc pas en lui un simple poète. Approfondir ses doctrines, expliquer les idées philosophiques, pénétrer dans l’àme de ce grand génie, sera désormais la passion de la vie littéraire d’Ozanam.

Il quitta l’Italie y laissant une partie de son âme. Il écrivait quelques semaines après son retour à un ami : « Rome, Florence, Lorette, Milan, Gênes ont gardé quelque chose de moi-même, et je ne puis y penser sans qu’il me semble que je dois y retourner pour prendre ce quelque chose qui y est resté. »

L’activité d’Ozanam ne connut alors plus de bornes. Effrayé de l’apathie du monde catho­lique et de l’audace des théories rationalistes, il résolut de secouer la torpeur des uns et de former un parti qui pût tenir tète aux maîtres de l’époque. Jouffroy, spécialement visé par Ozanam, dut constater en pleine Sorbonne l’évolution qui se dessinait dans les esprits : « Messieurs, dit-il, il y a cinq ans, je recevais des objections dictées par le matérialisme : les doctrines spiritualistes éprouvaient la plus vive résistance. Aujourd’hui les esprits ont bien changé : l’opposition est toute catholique. »

Entre temps, Ozanam provoquait l’ouverture de conférences publiques qui eurent dès le début le succès le plus éclatant. M. l’abbé Gerbet, à qui elles furent confiées, malgré une certaine gêne dans l’élocution, sut attirer autour de sa chaire les esprits les plus éminents de tous les partis. Dans une de ses lettres, Ozanam, parlant de cet orateur, semble faire, à quelques années de distance, son propre portrait : « M. Gerbet, écrit-il à un ami, a d’abord le geste embarrassé ; son improvisation au début est douce et paisible ; mais, à la fin de ses discours, son cœur s’échauffe, sa figure s’illumine, le rayon de feu est sur son front, la prophétie est sur ses lèvres. »

Ozanam n’était pas encore satisfait ; il rêvait à ce moment un théâtre plus vaste, qui eût attiré plus facilement la foule indifférente. La forme de la prédication alors en honneur dans le clergé avait quelque peu vieilli ; il fallait aux besoins du siècle une nouvelle apologétique chrétienne, aux allures plus libres, une éloquence qui ne puisât plus ses effets dans la vieille rhétorique sacrée, et qui, exposant les mêmes vérités, l’au­rait fait sous une forme moins dogmatique et plus attrayante ; il fallait cette apologétique dont Lacordaire et Ozanam allaient être les premiers apôtres, qui consistait à prouver la divinité du christianisme par les leçons de l’histoire, par ses effets sur la société.

Ozanam aurait voulu que des conférences faites suivant ces principes eussent lieu à Notre-Dame.

A deux reprises, accompagné de quelques amis, il fit personnellement des démarches auprès de Mgr de Quélen ; il avait lui-même exposé dans une sorte de mémoire les motifs qui l’avaient poussé à tenter cette démarche, et la manière qui lui paraissait la meilleure pour assurer le succès de cette tentative. De plus, il insistait, dans le cas où l’archevêque approuverait le projet, pour que ces conférences fussent confiées à l’abbé Lacordaire, déjà célèbre par le procès de l’École libre et par sa collaboration au journal l’Avenir.

« Ce qu’il nous faut, disait justement Ozanam, c’est un homme du temps présent, jeune comme nous, dont les idées sympathisent avec les nôtres, c’est-à-dire avec les aspirations et les luttes des jeunes gens de nos jours. »

Mgr de Quélen n’était pas un audacieux r par nature il répugnait à toute innovation ; c’était un craintif, attaché aux vieilles traditions. Il n’avait pas compris son temps. Il ne pouvait suivre Ozanam dans la voie où celui-ci voulait l’entraîner. L’idée de conférences données à Notre-Dame le séduisit cependant ; mais, au lieu d’en confier le soin à l’abbé Lacordaire, il dési­gna sept prêtres en leur laissant toute initiative. C’ctait condamner le succès espéré : les confé­rences n’eurent aucun résultat.

Ozanam s’était rencontré chez l’archevêque avec la Mennais, et Mgr de Quélen, se tournant vers les compagnons d’Ozanam, leur avait dit: « Voilà l’homme qu’il vous faudrait : sans la faiblesse de sa voix, s’il montait en chaire, la cathédrale ne serait pas assez vaste pour la foule avide de l’entendre. » Mgr de Quélen s’était encore trompé : il le devina peut-être à la triste réponse de la Mennais : « Oh ! Monseigneur, ma carrière est finie. »

Les regrets que causa à Ozanam l’insuccès des conférences de Notre-Dame devinrent encore plus vifs devant les résultats que Lacordaire obtenait dans la chapelle du collège Stanislas, trop petite pour contenir la foule qui entourait sa chaire. Mais ils allaient faire place à la plus vive tristesse lorsqu’Ozanam apprit tout à coup l’interdiction, par l’archevêque, des conférences de Stanislas. Cette nouvelle prédication avait trouvé des ennemis intéressés dans le clergé de Paris ; des esprits timides, alarmés par toute innovation, avaient circonvenu l’archevêque, déjà prévenu, et lui avaient facilement arraché l’in­terdiction des conférences. Ozanam résigné écrivait alors : <( Nous mettions notre orgueil dans la parole d’un homme, et Dieu met la main sur la bouche de cet homme, afin que nous sachions nous passer de tout, hormis de la foi et de la vertu. »

Cette déception acceptée sans découragement et d’une âme résignée n’était cependant pas faite pour relever le moral d’Ozanam toujours inquiet. Deux lettres écrites l’une à sa mère, l’autre à son ami Falconnet, et datées des premiers mois de 1834, décèlent chez celui qui les a écrites un véritable tourment. C’est toujours l’incertitude de la voie à suivre qui tenaille le cœur hésitant de Frédéric et un manque de confiance en soi qui le rend très injuste pour lui-mème : « Je ne puis m’oeeuper d’une chose sans songer à mille autres… Nombre de jeunes gens, pleins de mérite, m’accordent une estime dont je me sens très indigne », écrit-il sous l’empire de ces pré­occupations. Le terme de ses études de droit approchait : allait-il suivre son penchant pour la littérature, ou se faire inscrire au barreau? Ses parents avaient toujours penché vers cette seconde hypothèse. Quant à lui, il se sentait appelé d’un autre côté. Au fond de lui-même il devait se défier de ce penchant et de ses goûts : n’était-ce pas une illusion faite de vanité et d’amour-propre ? Les compliments, la renommée naissante ne l’égaraient-ils pas ? « Je souffre d’incroyables tourments, quand je sens que toutes ces fumées me montent à la tête, m’eni­vrent et peuvent me faire manquer ce qui, jus­qu’ici, m’a semblé ma carrière, ce à quoi m’appe­lait le vœu de mes parents, ce à quoi je me sentais assez volontiers disposé moi-même. »

Ce qu’il avait déjà pu voir du monde le laissait « sombre et grave comme un homme de quarante ans » ; il s’était heurté aux idées de son temps, et ses sentiments intimes en avaient été profondément froissés. Avec un pessimisme qu’on re­trouve bien rarement sous sa plume, il écrivait à sa mère : « Plus on a de contact avec les hommes, plus on y rencontre d’immoralité et d’égoïsme : orgueil chez les savants, fatuité dans les gens du monde, crapule dans le peuple. » Or, plus il sentait le besoin d’agir, plus il se trouvait sans énergie. « Vous savez que c’est là le perpétuel objet de mes plaintes : irrésolution et fragilité. Impossible à moi de dire la veille : Je veux faire ceci, et de le faire le lendemain. »

A cette époque, il semble en proie à une véri­table crise d’impressionnabilité ; parfois, dans la même lettre, à quelques lignes de distance, son point de vue change subitement ; à la tristesse, succède l’espoir, à l’incertitude l’enthousiasme.

Malgré tout, ce fut à ce moment que son esprit mûrit rapidement. Le désintéressement et la bienveillance l’aidèrent à mieux comprendre les choses de la vie, à les mieux supporter. Et, malgré ses craintes et ses incertitudes, il termine une lettre écrite alors à son ami Falconnet, avec cette joie qu’il puisait dans la paix de sa con­science, sinon dans la sérénité de son jugement : « Tout en pensant comme je viens de te le dire, je suis un assez bon vivant, ne demandant pas mieux que la joie ; m’occupant peut-être trop de littérature, d’histoire et de philosophie, faisant un peu de droit, et perdant toujours, selon ma coutume, un temps considérable. »

L’année 1835 fut marquée d’un événement qui al­lait combler de joie le cœur d’Ozanam, événement auquel il avait lui-même puissamment contribué.

Au commencement du carême, l’abbé Lacordaire prit possession de la chaire de Notre-Dame. Une partie du clergé lui avait été violemment hostile et avait mis en jeu toutes les influences possibles pour lui nuire dans l’esprit de Mgr de Quélen. Le gouvernement n’allait-il pas s’émouvoir aussi de ce soi-disant esprit révolutionnaire? Mais Laeordaire gardait de chauds partisans. L’abbé Liautard, ancien directeur de Stanislas, avait, dans un mémoire répandu dans la France entière, critiqué avec modération mais sévérité les temporisations de l’archevêque. De plus, aux côtés de Mgr de Quélen se trouvait alors un prê­tre qui peu à peu avait su dissiper ses préven­tions contre Laeordaire : l’abbé Affre avait pris sa cause en mains. On sait le succès sans précédents des nouvelles conférences. Ozanam fut transporté des résultats obtenus : n’était-ee pas un peu son œuvre? Un nouveau grain, semé par lui, allait rapporter une moisson abondante.

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