{"id":108370,"date":"2016-07-25T20:00:14","date_gmt":"2016-07-25T18:00:14","guid":{"rendered":"http:\/\/vincentiens.org\/?p=108370"},"modified":"2016-07-25T20:00:14","modified_gmt":"2016-07-25T18:00:14","slug":"essai-sur-la-philosophie-de-dante-12","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/vincentians.com\/fr\/essai-sur-la-philosophie-de-dante-12\/","title":{"rendered":"Essai sur la philosophie de Dante (12)"},"content":{"rendered":"<h3>TROISIEME PARTIE CH. 3\u00a0: Rapports de la philosophie de Dante avec les \u00e9coles du moyen \u00e2ge. Saint Bonaventure et saint Thomas D&rsquo;Aquin. Mysticisme et dogmatisme.<\/h3>\n<p>1 l&rsquo;\u00e2ge qui vit \u00e9clore la <em>divine com\u00e9die <\/em>n&rsquo;avait pas assist\u00e9 \u00e0 cette restauration g\u00e9n\u00e9rale du paganisme, qui devait, bient\u00f4t apr\u00e8s, s\u2019op\u00e9rer dans les lettres et dans les arts. L&rsquo;\u00e9tude des chefs-d&rsquo;oeuvre de l&rsquo;antiquit\u00e9 d\u00e9j\u00e0 s\u2019entreprenait avec ardeur, mais on n&rsquo;affectait pas encore pour eux une v\u00e9n\u00e9ration exclusive, d&rsquo;autant moins co\u00fbteuse \u00e0 l&rsquo;orgueil humain qu&rsquo;elle s\u2019adresse \u00e0 des objets plus \u00e9loign\u00e9s, et largement compens\u00e9e d&rsquo;ailleurs par le m\u00e9pris des contemporains et des anc\u00eatres. Les plus savants professeurs de Paris et de Bologne, les artistes les plus vant\u00e9s de Pise et de Florence, savaient profiter des mod\u00e8les classiques, sans d\u00e9serter les sources de l&rsquo;inspiration chr\u00e9tienne : la lampe de leurs veilles \u00e9clairait souvent les pages de l&rsquo;\u00e9criture sainte et des p\u00e8res. Souvent leur pi\u00e9t\u00e9 venait chercher des m\u00e9ditations plus sereines, au pied de l&rsquo;autel ou dans la solitude des monast\u00e8res ; et, quelquefois aussi, hommes simples et bons, ils aimaient \u00e0 se m\u00ealer aux r\u00e9unions populaires, o\u00f9 les l\u00e9gendes et les chants traditionnellement r\u00e9p\u00e9t\u00e9s leur r\u00e9v\u00e9laient des v\u00e9rit\u00e9s et des beaut\u00e9s qu&rsquo;ils n&rsquo;eussent pas trouv\u00e9es ailleurs.<\/p>\n<p>Le commerce journalier qu&rsquo;entretenait Dante avec les \u00e9crivains de la Gr\u00e8ce et de Rome ne l&rsquo;avait point d\u00e9tach\u00e9 d&rsquo;une communion plus intime avec les docteurs du christianisme. Il les voyait, se donnant la main depuis les catacombes jusqu&rsquo;\u00e0 lui, former une longue et double cha\u00eene. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, l&rsquo;\u00e9cole gr\u00e9co-orientale, dont il avait connu, par saint Denis l&rsquo;ar\u00e9opagite, les extatiques visions.<\/p>\n<p>De l&rsquo;autre, l&rsquo;\u00e9cole latine occidentale, qu&rsquo;il avait suivie dans toutes ses phases : saint Augustin, Bo\u00ebce, et saint Gr\u00e9goire-Le-Grand, qui appartiennent encore \u00e0 la litt\u00e9rature romaine ; saint Martin De Braga, Isidore De S\u00e9ville, B\u00e8de, et Rabanus Maurus, hommes des temps barbares ; saint Anselme, saint Bernard, Pierre Lombard, Hugues et Richard De Saint-Victor, qui inaugurent les travaux du moyen \u00e2ge. Tous, il les rappelle avec louange, et, maintes fois, il les cite, ou nomm\u00e9ment, ou par allusion. Parmi ceux au milieu desquels sa vie se passa, il para\u00eet en avoir distingu\u00e9 plusieurs, qui sont aujourd&rsquo;hui confondus dans la foule des noms obscurs : egidius Colonna, Pierre l&rsquo;espagnol, et Sigier, c\u00e9l\u00e8bre dans les chaires de l&rsquo;universit\u00e9 de Paris, oubli\u00e9 dans ses annales. Mais il est remarquable qu&rsquo;il garde un silence absolu sur Raymond Lulle, Duns Scott, et Occam, qui ouvrent, au commencement du xive si\u00e8cle, une nouvelle \u00e8re scolastique. C&rsquo;est donc le XIII\u00e8me, avec sa grandeur calme et majestueuse, avec cette alliance qui se fit alors des quatre puissances de la pens\u00e9e : l&rsquo;\u00e9rudition, l&rsquo;exp\u00e9rience, le raisonnement, l&rsquo;intuition ; c&rsquo;est l\u00e0 ce qu&rsquo;on doit trouver reproduit, dans la philosophie de Dante. On a pu juger de l&rsquo;immensit\u00e9 de ses lectures et de ses \u00e9tudes, par les innombrables r\u00e9miniscences qu&rsquo;on d\u00e9couvre dans ses \u00e9crits : il suivait ainsi Albert-Le-Grand, dont il para\u00eet avoir consult\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises les vastes r\u00e9pertoires. Bien qu&rsquo;il soit demeur\u00e9 \u00e9tranger aux travaux de Roger Bacon, les descriptions et les comparaisons astronomiques ou m\u00e9t\u00e9orologiques qu&rsquo;il ram\u00e8ne souvent avec une sorte de faveur, les observations qu&rsquo;il propose, le montrent initi\u00e9 aux sciences exp\u00e9rimentales. N\u00e9anmoins, les recherches \u00e9rudites et l&rsquo;exploration de la nature ne suffisaient pas \u00e0 l&rsquo;\u00e9nergie infatigable de ses facult\u00e9s ; elles trouvaient un champ, plus large et plus libre, dans les sp\u00e9culations rationnelles et contemplatives dont saint Thomas D&rsquo;Aquin et saint Bonaventure avaient donn\u00e9 l&rsquo;exemple. Entre ces deux hommes illustres se partageaient toutes les sympathies du philosophe po\u00e8te. Ils avaient assez v\u00e9cu, pour le laisser t\u00e9moin du deuil qui accompagna leur mort. Il rencontrait, dans le monde savant, leur m\u00e9moire toute r\u00e9cente et toute puissante, leurs enseignements et leurs vertus confondus encore en un m\u00eame et vivant souvenir, et, par cons\u00e9quent, le respect qu&rsquo;ils inspiraient, encore plein d&rsquo;amour. Aussi, traitait-il quelquefois avec eux, comme avec de nobles mais bienveillants amis, citant, \u00e0 l&rsquo;appui de ses opinions, avec une familiarit\u00e9 sublime, le <em>bon fr\u00e8re <\/em>Thomas. Et cependant, il devan\u00e7ait, il d\u00e9passait m\u00eame, par son jugement philosophique, l&rsquo;apoth\u00e9ose solennelle que l&rsquo;autorit\u00e9 religieuse devait lui d\u00e9cerner un jour : il pla\u00e7ait, dans une des plus belles sph\u00e8res de son paradis, les deux anges de l&rsquo;\u00e9cole ; il les repr\u00e9sentait dominant, dans une souverainet\u00e9 fraternelle, la multitude bienheureuse des docteurs de l&rsquo;\u00e9glise.<\/p>\n<p>Ainsi, les doctrines de Dante ne peuvent manquer d&rsquo;offrir la trace de l&rsquo;ascendant qu&rsquo;avaient pris sur lui les deux grands ma\u00eetres de son \u00e9poque, repr\u00e9sentants eux-m\u00eames de tout ce qu&rsquo;il y avait eu de plus sage et de plus pur dans la scolastique ant\u00e9rieure.<\/p>\n<p>2 et d&rsquo;abord, la plupart des penchants secrets qui attiraient Dante aux doctrines de Platon, devaient l&rsquo;incliner aussi vers saint Bonaventure et vers les autres mystiques plus anciens, comme les moines de saint Victor, saint Bernard, et saint Denis l&rsquo;ar\u00e9opagite. Il y avait une singuli\u00e8re affinit\u00e9 entre le s\u00e9raphique franciscain et le chef de l&rsquo;acad\u00e9mie. Parmi tous les philosophes de l&rsquo;antiquit\u00e9, il n&rsquo;en citait aucun avec plus de pr\u00e9dilection. Il le d\u00e9fendait, avec une sorte de pi\u00e9t\u00e9 filiale, contre ses adversaires. Mais, surtout, le mysticisme, par des liens nombreux, se rattachait \u00e0 l&rsquo;id\u00e9alisme : le mysticisme, consid\u00e9r\u00e9 au point de vue philosophique, n&rsquo;\u00e9tait que l&rsquo;id\u00e9alisme sous une forme plus \u00e9lev\u00e9e et plus brillante. L&rsquo;un et l&rsquo;autre consid\u00e9raient l&rsquo;union avec la divinit\u00e9, comme le principe des lumi\u00e8res et la fin des actions de l&rsquo;homme. L&rsquo;un avait marqu\u00e9 le lieu de cette union sublime dans la raison, qu&rsquo;il montrait comme une r\u00e9gion sup\u00e9rieure \u00e0 celle des sens. L&rsquo;autre croyait la voir s\u2019accomplir dans l&rsquo;inspiration spontan\u00e9e, qu&rsquo;il pla\u00e7ait au dessus de la raison.<\/p>\n<p>L&rsquo;un proposait la th\u00e9orie des id\u00e9es, comme une hypoth\u00e8se \u00e0 laquelle il avait foi ; il la soutenait avec toute la chaleur d&rsquo;une conviction profond\u00e9ment recueillie : l&rsquo;autre sortait de l&rsquo;extase, br\u00fblant d&rsquo;amour, impatient de se produire au dehors avec toute l&rsquo;autorit\u00e9 de la vertu. Dans tous deux, mais dans le dernier surtout, une grande puissance \u00e9tait donn\u00e9e au coeur sur l&rsquo;esprit, et l&rsquo;imagination avait les clefs du coeur : de l\u00e0, un besoin r\u00e9el, une habitude constante, des expressions all\u00e9goriques et des allusions l\u00e9gendaires. Contemplatif, asc\u00e9tique, symbolique, tel fut toujours le mysticisme ; et tel est le triple sceau dont il marqua la philosophie de Dante.<\/p>\n<p>La contemplation se propose Dieu m\u00eame pour objet.<\/p>\n<p>Et les mystiques ne pouvaient trouver un moyen plus s\u00fbr de confondre la raison individuelle et de lui faire avouer son insuffisance, que de la mettre imm\u00e9diatement en pr\u00e9sence de la nature divine et de ses deux attributs, qui semblent \u00e0 la fois les plus incontestables et les plus incompatibles, l&rsquo;immensit\u00e9 et la simplicit\u00e9. -d&rsquo;une part, Dieu se r\u00e9v\u00e8le comme n\u00e9cessairement indivisible, par cons\u00e9quent, incapable de se pr\u00eater \u00e0 ces abstractions de qualit\u00e9 et de quantit\u00e9, par lesquelles nous connaissons les cr\u00e9atures ; ind\u00e9finissable, parce que toute d\u00e9finition est une analyse qui d\u00e9compose le sujet d\u00e9fini ; incomparable, parce que les termes manquent \u00e0 la comparaison : en sorte qu&rsquo;on peut dire, en donnant \u00e0 ces mots une signification d\u00e9tourn\u00e9e, qu&rsquo;il est l&rsquo;infiniment petit, qu&rsquo;il n&rsquo;est rien. -mais, d&rsquo;autre part, ce qui est sans \u00e9tendue se meut aussi sans r\u00e9sistance ; ce qui est insaisissable ne saurait \u00eatre contenu ; ce qui ne peut se renfermer dans aucune limite r\u00e9elle ou logique est, par l\u00e0 m\u00eame, sans bornes. L&rsquo;infiniment petit est aussi l&rsquo;infiniment grand ; et l&rsquo;on peut dire, en quelque fa\u00e7on, qu&rsquo;il est tout. En effet, si, dans les \u00eatres immat\u00e9riels, l&rsquo;essence et la puissance ne peuvent \u00eatre s\u00e9par\u00e9es, la cause premi\u00e8re par sa puissance \u00e9tant partout, partout aussi doit \u00eatre son essence.<\/p>\n<p>C&rsquo;est la force qui soutient les choses inanim\u00e9es, la vie de tout ce qui vit, la sagesse de tout ce qui est intelligent. L&rsquo;unit\u00e9 divine se multiplie donc, comme par une s\u00e9rie d&rsquo;\u00e9manations ; mais elle demeure sup\u00e9rieure, isol\u00e9e, distincte, et sans communiquer ses perfections incommunicables. Au dessous s\u2019\u00e9chelonnent, \u00e0 des degr\u00e9s divers, toutes les cr\u00e9atures unies ensemble par une influence continue. Les trois hi\u00e9rarchies des anges, par l&rsquo;interm\u00e9diaire de la triple hi\u00e9rarchie de l&rsquo;\u00e9glise, r\u00e9pandent sur le genre humain la force, la vie, et la sagesse ; et, divis\u00e9es en neuf choeurs, elles agissent par les r\u00e9volutions des neuf sph\u00e8res c\u00e9lestes jusque sur les plus humbles existences perdues au bord du n\u00e9ant. Ces visions magnifiques avaient souvent visit\u00e9 les anachor\u00e8tes au d\u00e9sert, et les sages du clo\u00eetre dans leurs m\u00e9ditations ; mais, rapides et fugitives, elles avaient pass\u00e9 comme l&rsquo;\u00e9clair. Dante sut les retenir, et faire descendre pour toujours leurs clart\u00e9s dans le merveilleux \u00e9difice de la <em>divine com\u00e9die <\/em>.<\/p>\n<p>L&rsquo;asc\u00e9tisme est l&rsquo;\u00e9tude pratique de l&rsquo;homme, la science de la sanctification. On a pu voir d\u00e9j\u00e0 que le po\u00e8me italien renfermait un syst\u00e8me asc\u00e9tique complet. Mais, on n&rsquo;en saurait plus douter, quand on le rapproche des travaux du m\u00eame genre, dont le moyen \u00e2ge ne fut point avare. La fable qui remplit l&rsquo;enfer, le purgatoire, et le paradis, c&rsquo;est l&rsquo;homme retir\u00e9 de la for\u00eat sombre des int\u00e9r\u00eats et des passions terrestres, et ramen\u00e9, par la consid\u00e9ration de soi-m\u00eame, du monde, et de la divinit\u00e9, dans les voies du salut. La science chr\u00e9tienne comme celle du paganisme, commence par le (&#8230;) : elle analyse toute l&rsquo;\u00e9conomie du p\u00e9ch\u00e9, de la p\u00e9nitence, et de la vertu. Si elle jette ses regards sur le monde physique et social, c&rsquo;est afin d&rsquo;y reconna\u00eetre des dangers pour nous et de la gloire pour Dieu. Enfin, si elle d\u00e9couvre le cr\u00e9ateur, c&rsquo;est moins par les efforts de la pens\u00e9e que par le m\u00e9rite du d\u00e9sir : les r\u00e9v\u00e9lations int\u00e9rieures, qui se font alors, ne satisfont pas seulement l&rsquo;entendement ; elles \u00e9branlent la volont\u00e9 et la conduisent \u00e0 des progr\u00e8s sans fin. L&rsquo;oeuvre de Dante, ainsi r\u00e9duite \u00e0 une signification s\u00e9v\u00e8re, mais indubitable, ne fait que reproduire les le\u00e7ons de tous ceux qui profess\u00e8rent la m\u00e9decine des \u00e2mes, depuis les p\u00e8res de la Th\u00e9ba\u00efde, dont Cassien nous a racont\u00e9 les conf\u00e9rences, jusqu&rsquo;\u00e0 saint Bonaventure, dont les le\u00e7ons r\u00e9duisaient en doctrine ce qu&rsquo;on racontait des transports et des ravissements de saint Fran\u00e7ois. -c&rsquo;est \u00e0 la m\u00eame \u00e9cole que Dante avait recueilli plusieurs de ses plus int\u00e9ressants aper\u00e7us : les rapports de l&rsquo;erreur et du vice, de la vertu et du savoir ; l&rsquo;ordre g\u00e9n\u00e9alogique des p\u00e9ch\u00e9s capitaux ; l&rsquo;action r\u00e9ciproque du physique et du moral, d&rsquo;o\u00f9 r\u00e9sultent deux th\u00e9ories parall\u00e8les qui expliquent les r\u00e9v\u00e9lations de la physionomie et les effets de la mortification. Enfin, les analogies se retrouvent encore dans la forme g\u00e9n\u00e9rale de la <em>divine com\u00e9die,<\/em> qui, en d\u00e9crivant le p\u00e8lerinage de son auteur par les sph\u00e8res du ciel, s\u00e9jour d&rsquo;autant de vertus distinctes, jusqu&rsquo;au pied du tout-puissant, rappelle les titres favoris des opuscules de saint Bonaventure : \u00a0\u00bb l&rsquo;itin\u00e9raire de l&rsquo;\u00e2me vers Dieu ; l&rsquo;\u00e9chelle dor\u00e9e des vertus ; les sept chemins de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9. \u00a0\u00bb en effet, ces pieux contemplatifs, qui semblaient devoir s\u2019\u00eatre irr\u00e9vocablement d\u00e9pouill\u00e9s des faiblesses d&rsquo;ici-bas, consentaient n\u00e9anmoins \u00e0 parer de toutes les gr\u00e2ces de l&rsquo;expression l&rsquo;aust\u00e9rit\u00e9 de leurs id\u00e9es, soit par une mis\u00e9ricordieuse condescendance pour leurs disciples, soit par cet attrait naturel qu&rsquo;\u00e9prouvent ceux qui sont bons pour ce qui est beau. Ils gardaient une affectueuse sympathie pour la cr\u00e9ation tout enti\u00e8re, qu&rsquo;ils consid\u00e9raient, non plus dans sa d\u00e9gradation actuelle, mais dans la puret\u00e9 primordiale du plan divin. Elle leur paraissait comme un feuillage que le vent de la mort emporte, mais qui jette de l&rsquo;ombre et de la fra\u00eecheur, et qui atteste aussi la providence. Plus souvent encore, ils voyaient en elle une soeur, qui, d&rsquo;une autre mani\u00e8re, exprimait les m\u00eames pens\u00e9es qu&rsquo;eux et chantait le m\u00eame amour. C&rsquo;est pourquoi ils lui empruntaient de fr\u00e9quentes comparaisons, d\u00e9couvraient de sacr\u00e9s accords, indiquaient des rapprochements impr\u00e9vus, entre des choses en apparence \u00e9trang\u00e8res, jet\u00e9es aux extr\u00e9mit\u00e9s de l&rsquo;espace. Ils en usaient de m\u00eame, dans le domaine du temps : les si\u00e8cles, les \u00e9v\u00e9nements, et les hommes n&rsquo;\u00e9taient pour eux que proph\u00e9tie et accomplissement, voix qui interrogent et se r\u00e9pondent, figures qui mutuellement se r\u00e9p\u00e8tent. Les distances s\u2019effa\u00e7aient : le pass\u00e9 et l&rsquo;avenir intervertis se confondaient dans un pr\u00e9sent sans fin. De l\u00e0, cette admirable symbolique chr\u00e9tienne, qui embrasse \u00e0 la fois la nature et l&rsquo;histoire, et lie ensemble toutes les choses visibles, en les prenant pour les ombres de celles qui ne se voient pas ; langue \u00e9nergique, dont tous les termes sont des r\u00e9alit\u00e9s, et toutes les paroles des faits significatifs ; langue savante et sacr\u00e9e, qui avait ses traditions et ses r\u00e8gles, et qui se parlait dans le temple ; qui se traduisait quelquefois, sur la toile et la pierre, par la statuaire et l&rsquo;architecture. Le po\u00e8te l&rsquo;avait apprise de la bouche des pr\u00eatres ; et, maintenant qu&rsquo;il la r\u00e9p\u00e8te \u00e0 nos oreilles profanes, nous comprenons \u00e0 peine, et nous consid\u00e9rons, comme autant de t\u00e9m\u00e9rit\u00e9s de son g\u00e9nie, ces images qui \u00e9taient pour lui autant de souvenirs. Dieu repr\u00e9sent\u00e9, tant\u00f4t comme circonf\u00e9rence et tant\u00f4t comme centre, par une mer immense qui enveloppe l&#8217;empyr\u00e9e, ou par un indivisible point autour duquel se meut l&rsquo;univers : -les cr\u00e9atures, compar\u00e9es \u00e0 des s\u00e9ries de miroirs, o\u00f9 tombent et se r\u00e9fl\u00e9chissent les rayons du soleil incr\u00e9\u00e9 : -les divers \u00e9tats de l&rsquo;\u00e2me personnifi\u00e9s : les vertus th\u00e9ologales, par les trois ap\u00f4tres, Pierre, Jacques, et Jean ; les deux vies, active et contemplative, par Marthe et Marie, Lia et Rachel : -les embl\u00e8mes de l&rsquo;aigle et du lion, o\u00f9 se reconnaissent les deux natures du Christ ; l&rsquo;arbre de la croix, confondu avec l&rsquo;arbre du paradis terrestre ; l&rsquo;\u00e9den, figure de l&rsquo;\u00e9glise militante ; la statue de Nabuchodonosor, type de la d\u00e9cadence progressive de l&rsquo;humanit\u00e9. Ce style hardi de la muse florentine, c&rsquo;est celui dans lequel l&rsquo;\u00e9glise, du haut des chaires, apaisait les fiers courages de nos a\u00efeux ; c&rsquo;est celui dans lequel les saint Bernard et les saint Thomas De Cantorb\u00e9ry \u00e9branlaient les peuples, et faisaient trembler les rois.<\/p>\n<p>3 toutefois, nous l&rsquo;avons d\u00e9j\u00e0 vu, si la science du moyen \u00e2ge partagea son culte entre saint Bonaventure et saint Thomas, ce dernier, peut-\u00eatre par son m\u00e9rite, peut-\u00eatre par la r\u00e9putation de sup\u00e9riorit\u00e9 intellectuelle dont jouissait l&rsquo;ordre de saint Dominique, avait obtenu un ascendant plus marqu\u00e9 sur la foule des esprits engag\u00e9s dans les \u00e9tudes s\u00e9rieuses. S Thomas pr\u00e9sentait, comme une image moderne d&rsquo;Aristote, par l&rsquo;universalit\u00e9 de ses aptitudes et de son savoir ; par la gravit\u00e9 pesante, mais solide, de son caract\u00e8re ; par son talent d&rsquo;analyse et de classification ; par l&rsquo;extr\u00eame sobri\u00e9t\u00e9 de son langage. Son intervention avait assur\u00e9 l&rsquo;autorit\u00e9 longtemps contest\u00e9e du Stagirite, \u00e0 qui le ramenait, ind\u00e9pendamment de son inclination personnelle, toute cette grande famille dogmatique d&rsquo;Albert, d&rsquo;Alexandre De Hales, de Jean De Salisbury, dont il \u00e9tait le descendant. En effet, les racines m\u00eame du dogmatisme scolastique \u00e9taient dans l&rsquo;ontologie et la logique p\u00e9ripat\u00e9ticiennes. Mais les tiges vigoureuses de la r\u00e9v\u00e9lation chr\u00e9tienne, ent\u00e9es sur ces racines, avaient port\u00e9 des fruits nouveaux : l&rsquo;aridit\u00e9 primitive du sensualisme y \u00e9tait corrig\u00e9e par une s\u00e8ve meilleure ; le sentiment religieux y circulait, vivifiant \u00e0 la fois les conceptions rationnelles et les v\u00e9rit\u00e9s sensibles. Ils ne pouvaient \u00e9chapper aux regards de Dante ; et les \u00e9pines qui les entouraient ne suffisaient pas pour arr\u00eater sa main robuste.<\/p>\n<p>La philosophie de saint Thomas et de son \u00e9cole consiste moins dans les principales th\u00e8ses qu&rsquo;ils proposent et qui appartiennent \u00e0 la th\u00e9ologie, que dans les preuves dont elles sont appuy\u00e9es, l&rsquo;encha\u00eenement qui les rassemble, les cons\u00e9quences qui s\u2019y rattachent : toutes choses difficiles \u00e0 saisir dans un rapide r\u00e9sum\u00e9. On peut, n\u00e9anmoins, y d\u00e9couvrir une progression constante de l&rsquo;abstrait au concret, du simple au multiple, laquelle se divise naturellement en quatre s\u00e9ries : science de l&rsquo;\u00eatre, science de Dieu, science des esprits, science de l&rsquo;homme. La science de l&rsquo;\u00eatre, en g\u00e9n\u00e9ral, prenait son point de d\u00e9part dans ces notions de substance, de forme, de mati\u00e8re, etc., savamment \u00e9labor\u00e9es par les p\u00e9ripat\u00e9ticiens : mais elle ne s\u2019y arr\u00eatait pas ; elle en faisait sortir des notions plus expresses, et plus vivantes. L&rsquo;\u00eatre, en passant par une suite de d\u00e9ductions rigoureuses, devenait successivement bont\u00e9, unit\u00e9, v\u00e9rit\u00e9. D\u00e9j\u00e0, dans l&rsquo;atmosph\u00e8re n\u00e9buleuse des abstractions, commen\u00e7aient \u00e0 poindre et \u00e0 se dessiner les attributs divins : l&rsquo;unit\u00e9, condition commune de toutes les existences ; le vrai, souverain bien des esprits ; le bien, terme de toutes les tendances de la nature et de toutes les volont\u00e9s pensantes, essentiellement distinct du mal, qui n&rsquo;est pas seulement l&rsquo;absence du bien, mais la privation, la perte.<\/p>\n<p>Ainsi, entre le panth\u00e9isme et le dualisme, se frayait une voie s\u00fbre, o\u00f9 la th\u00e9ologie naturelle pouvait entrer. Appuy\u00e9e, \u00e0 la fois, sur les axiomes de causalit\u00e9 et de n\u00e9cessit\u00e9 et sur les ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;observation journali\u00e8re, elle arrivait \u00e0 la d\u00e9monstration de l&rsquo;existence de Dieu. Il semblait difficile d&rsquo;aller plus loin, l&rsquo;indivisibilit\u00e9 de Dieu ne permettant pas d&rsquo;isoler ses perfections pour en faire l&rsquo;\u00e9tude successive ; mais, par un retour hardi, cette indivisibilit\u00e9 m\u00eame \u00e9tait prise pour principe g\u00e9n\u00e9rateur de toutes les perfections, qui en d\u00e9rivaient ensemble : immutabilit\u00e9, \u00e9ternit\u00e9, bont\u00e9, justice, b\u00e9atitude ; et celles-ci \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9es comme autant de termes d&rsquo;une \u00e9quation continue qui repr\u00e9sente toujours, sous des noms diff\u00e9rents, l&rsquo;essence divine tout enti\u00e8re. On \u00e9vitait donc les dangers de l&rsquo;anthropomorphisme et du polyth\u00e9isme, qui pr\u00eatent \u00e0 Dieu toutes les infirmit\u00e9s et les incoh\u00e9rences de la personnalit\u00e9 humaine ; on approchait, en m\u00eame temps, du dogme de la trinit\u00e9, o\u00f9 se personnifient d&rsquo;une fa\u00e7on toute myst\u00e9rieuse le p\u00e8re, le verbe, et l&rsquo;esprit, la puissance, la sagesse, et l&rsquo;amour. Ce myst\u00e8re, si incompr\u00e9hensible qu&rsquo;il soit, se liait avec celui de la cr\u00e9ation, dont il expliquait le mode et le motif : le motif, car l&rsquo;amour d\u00e9termina la puissance \u00e0 r\u00e9aliser ce que la sagesse avait con\u00e7u ; le mode, car toutes choses, par cela seul qu&rsquo;elles existent, qu&rsquo;elles ob\u00e9issent \u00e0 une loi, qu&rsquo;elles concourent \u00e0 un ordre d\u00e9termin\u00e9, portent comme un vestige du p\u00e8re, du verbe, et de l&rsquo;esprit.<\/p>\n<p>Dans les cr\u00e9atures intelligentes, ce vestige, dont elles ont conscience, est plus reconnaissable, et devient image.<\/p>\n<p>Parmi ces cr\u00e9atures, celles qui seules sont d\u00e9tach\u00e9es de la mati\u00e8re, c&rsquo;est-\u00e0-dire, les anges bons et mauvais, et les \u00e2mes s\u00e9par\u00e9es, quelle que soit leur destin\u00e9e d&rsquo;expiation, de ch\u00e2timent, ou de r\u00e9compense, devenaient l&rsquo;objet d&rsquo;une \u00e9tude sp\u00e9ciale. On ne saurait trop admirer avec quelle audace, par les seules forces du raisonnement, sans le concours des sens et de l&rsquo;imagination, elle s\u2019attachait \u00e0 la suite de ces \u00eatres inconnus ; les accompagnait, \u00e0 travers toutes les conditions de leur vie incorporelle, d\u00e9terminait leurs caract\u00e8res, leurs fonctions, leurs rapports ; et s\u2019enfon\u00e7ait, au del\u00e0 des derni\u00e8res limites de la certitude, dans la r\u00e9gion des probabilit\u00e9s.<\/p>\n<p>L&rsquo;homme, r\u00e9sultat compos\u00e9 de l&rsquo;\u00e2me et du corps, incomplet, si l&rsquo;une de ces deux parties lui manquait, suffisait pour occuper une science enti\u00e8re.<\/p>\n<p>On l&rsquo;a nomm\u00e9e anthropologie. Elle rencontrait, d&rsquo;abord, deux erreurs \u00e0 d\u00e9truire : l&rsquo;une, qui tendait \u00e0 multiplier les \u00e2mes dans chaque individu ; l&rsquo;autre, \u00e0 n&rsquo;en donner qu&rsquo;une seule, commune \u00e0 l&rsquo;esp\u00e8ce. Elle s\u2019occupait ensuite d&rsquo;analyser les faits complexes de l&rsquo;activit\u00e9 humaine, et de distinguer les diverses puissances qu&rsquo;ils manifestent. Et, tant\u00f4t, elle en reconnaissait trois, nutritive, sensitive, rationnelle ; tant\u00f4t, elle les divisait en deux, qu&rsquo;elle appelait appr\u00e9hensive, et app\u00e9titive. La puissance appr\u00e9hensive \u00e9tait l&rsquo;intellect qu&rsquo;on voyait, actif et passif tour \u00e0 tour, s\u2019\u00e9clairer par en haut des rayons de la raison divine, et, par en bas, de la lumi\u00e8re des sensations. La puissance app\u00e9titive comprenait l&rsquo;app\u00e9tit naturel, qui s\u2019ignore lui-m\u00eame ; l&rsquo;app\u00e9tit sensitif, qui est irascible, ou concupiscible ; l&rsquo;app\u00e9tit rationnel, qui est la volont\u00e9 : \u00e0 ces trois sortes d&rsquo;app\u00e9tits correspondaient les trois sortes d&rsquo;amour. La volont\u00e9, n\u00e9cessairement astreinte \u00e0 chercher le bien, c&rsquo;est-\u00e0-dire, le bonheur, avait, en ce sens, re\u00e7u de Dieu une impulsion primordiale ; mais les moyens de parvenir au terme d\u00e9sir\u00e9 \u00e9taient laiss\u00e9s au libre arbitre, qui ne pouvait \u00eatre contraint ni par les conseils de la raison, ni par les s\u00e9ductions de la sensibilit\u00e9, ni par les influences des corps c\u00e9lestes. Le libre arbitre, essentiel \u00e0 toutes les natures intelligentes, exer\u00e7ait donc son choix, qui \u00e9tait p\u00e9ch\u00e9, ou vertu. L&rsquo;\u00e9loignement du p\u00e9ch\u00e9, l&rsquo;acquisition de la vertu, c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;oeuvre de la vie enti\u00e8re ; mais cette oeuvre, commune \u00e0 tous, devait s\u2019accomplir au sein de la soci\u00e9t\u00e9, par cons\u00e9quent, \u00e0 l&rsquo;ombre des lois. La loi \u00e9ternelle et souveraine r\u00e9sidait dans la raison divine, qui r\u00e8gle les relations des choses et les coordonne \u00e0 leur fin. De cette source \u00e9manait l&rsquo;autorit\u00e9 des lois humaines, justes et obligatoires, sous la triple r\u00e9serve de ne pas exc\u00e9der les bornes du pouvoir, de procurer le bien-\u00eatre de la communaut\u00e9, de r\u00e9partir proportionnellement les droits et les charges : car, l&rsquo;\u00e9quit\u00e9 politique \u00e9tait la cons\u00e9quence de la fraternit\u00e9 naturelle ; et l&rsquo;on disait, \u00e0 haute voix, que Dieu n&rsquo;avait pas cr\u00e9\u00e9 deux Adam, l&rsquo;un, de m\u00e9tal pr\u00e9cieux, de qui seraient issus les nobles ; l&rsquo;autre, de boue, p\u00e8re des roturiers. Au dessus des soci\u00e9t\u00e9s de la terre, la cit\u00e9 du ciel se montrait comme une consolante perspective. Le dogme de l&rsquo;immortalit\u00e9 future, et la d\u00e9finition de l&rsquo;homme telle qu&rsquo;on l&rsquo;avait pos\u00e9e d&rsquo;abord, formaient deux pr\u00e9misses d&rsquo;o\u00f9 se devait conclure, cons\u00e9quence supr\u00eame et glorieuse, la r\u00e9surrection de la chair.<\/p>\n<p>Or, de ces quatre grandes s\u00e9ries de conceptions philosophiques, les deux premi\u00e8res se retrouvent, quoique bris\u00e9es et confondues, dans l&rsquo;oeuvre de Dante ; suppos\u00e9es ou rappel\u00e9es, pr\u00e9sentes partout, elles en sont l&rsquo;\u00e2me. Les deux derni\u00e8res en constituent, pour ainsi dire, le corps. Le cadre m\u00eame du po\u00e8me, qu&rsquo;est-il autre chose qu&rsquo;une exploration du monde immat\u00e9riel, o\u00f9 figurent tous ses habitants, avec leurs t\u00e9n\u00e8bres et leurs lumi\u00e8res, leurs passions et leurs affections, leur minist\u00e8re providentiel, depuis le roi des enfers et son peuple de r\u00e9prouv\u00e9s, jusqu&rsquo;aux choeurs les plus sublimes des s\u00e9raphins ? Et d&rsquo;ailleurs, un retour continuel ne ram\u00e8ne-t-il pas le po\u00e8te, des apparitions de la vie \u00e0 venir, aux choses de l&rsquo;existence terrestre ; et n&rsquo;avons-nous pas assez longuement reproduit les traits du syst\u00e8me anthropologique, qu&rsquo;il a su renfermer dans le cycle de ses fabuleux p\u00e8lerinages ? 4 en se pla\u00e7ant, \u00e0 la fois, sous les auspices de saint Bonaventure et de saint Thomas, Dante suivait cet heureux entra\u00eenement, qui d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;avait conduit \u00e0 subir tour \u00e0 tour les influences du platonisme et de l&rsquo;aristot\u00e9lisme. S&rsquo;il avait cru \u00e0 la possibilit\u00e9 d&rsquo;un rapprochement entre les deux princes des \u00e9coles grecques, il le voyait compl\u00e8tement r\u00e9alis\u00e9 entre les ma\u00eetres les plus v\u00e9n\u00e9r\u00e9s du mysticisme et du dogmatisme. Il les voyait, purs de toutes les rivalit\u00e9s de l&rsquo;orgueil, encourag\u00e9s par les habitudes s\u00e9rieuses et bienveillantes de leur si\u00e8cle, mettre fin aux vieilles disputes de l&rsquo;\u00e9poque et r\u00e9soudre, par une conciliante d\u00e9cision, le fameux probl\u00e8me des universaux, qui repr\u00e9sentaient, \u00e0 plusieurs \u00e9gards, les d\u00e9bats des acad\u00e9miciens et des p\u00e9ripat\u00e9ticiens. Les universaux, les formes, ou les id\u00e9es, car, dans la langue de saint Bonaventure et de saint Thomas, ces trois termes semblent devenus synonymes, peuvent se consid\u00e9rer en Dieu, dans les choses, et dans l&rsquo;esprit humain. Les id\u00e9es existent en Dieu, comme desseins et comme types, comme principes d&rsquo;existence et de connaissance. Elles y sont \u00e9ternelles : elles sont dans l&rsquo;essence divine, de m\u00eame que le rameau sur l&rsquo;arbre, l&rsquo;abeille dans la fleur, le miel dans le rayon ; et l&rsquo;on peut dire, en quelque sorte, qu&rsquo;elles sont Dieu m\u00eame. Dans les choses, l&rsquo;id\u00e9e, ou la forme universelle, ne se trouve que r\u00e9duite \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;individu ; elle est, objectivement, ins\u00e9parable des circonstances mat\u00e9rielles qui l&rsquo;individualisent ; mais la mati\u00e8re elle-m\u00eame serait inutile, et l&rsquo;individu n&rsquo;existerait pas, sans la forme universelle, qui lui donne une mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre et le classe dans une esp\u00e8ce et dans un genre. Enfin, l&rsquo;esprit humain peut abstraire l&rsquo;universel, de la mati\u00e8re d\u00e9termin\u00e9e o\u00f9 il est contenu ; l&rsquo;intellect saisit le caract\u00e8re d&rsquo;universalit\u00e9, en m\u00eame temps que la repr\u00e9sentation de l&rsquo;objet individuel frappe les sens. Dante, en adh\u00e9rant \u00e0 cette th\u00e9orie, \u00e9tait, tout ensemble, un r\u00e9aliste sage, qui \u00e9vitait la multiplication st\u00e9rile des \u00eatres de raison, et un conceptualiste aux larges vues, qui ne pouvait s\u2019emprisonner dans le cercle \u00e9troit des v\u00e9rit\u00e9s palpables.<\/p>\n<p>Cependant, on jugerait mal Dante et ses ma\u00eetres, si l&rsquo;on ne voyait en eux que les continuateurs et les m\u00e9diateurs des sectes philosophiques du paganisme.<\/p>\n<p>Sans doute, le christianisme, avec l&rsquo;inflexibilit\u00e9 de ses dogmes et le respect qu&rsquo;il professe pour la libert\u00e9 des opinions humaines, donnait un <em>criterium <\/em>s\u00fbr et la facult\u00e9 d&rsquo;un vaste choix, deux conditions \u00e9minemment propices pour fonder un \u00e9clectisme v\u00e9ritable. Mais il y a plus : le vice, et, en m\u00eame temps, l&rsquo;excuse de la sagesse antique, \u00e9tait dans le doute profond qu&rsquo;elle supposait. Les v\u00e9rit\u00e9s essentielles, Dieu, le devoir, l&rsquo;immortalit\u00e9, ne lui parvenaient qu&rsquo;\u00e0 travers les d\u00e9bris de la tradition et les ruines de la conscience, m\u00e9connaissables, r\u00e9duites \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de simples conjectures : il fallait donc qu&rsquo;elle en f\u00eet le sujet de longues, patientes, et p\u00e9nibles recherches ; et ces recherches, appuy\u00e9es sur un raisonnement faillible, ne conduisaient qu&rsquo;\u00e0 des r\u00e9sultats incertains. De l\u00e0, cette d\u00e9fiance d&rsquo;elles-m\u00eames, qui se trahissait dans les plus belles doctrines ; ce besoin de remettre en discussion les principes mal assur\u00e9s ; le temps et le g\u00e9nie, absorb\u00e9s par un petit nombre de probl\u00e8mes m\u00e9taphysiques et moraux ; les questions de d\u00e9tail et les sciences secondaires, laiss\u00e9es dans l&rsquo;oubli. Au contraire, le christianisme reproduisait ces v\u00e9rit\u00e9s, si ardemment poursuivies par les m\u00e9ditations des sages : il les reproduisait, non seulement dans leur puret\u00e9 primitive, mais avec une nouvelle \u00e9nergie, pr\u00e9cises, rigoureuses, immuables. Accept\u00e9es par la foi, la raison ne pouvait plus en douter sans crime ; connues de tous, nul ne songeait \u00e0 les rechercher encore. Il ne restait donc qu&rsquo;\u00e0 \u00e9tudier leur mutuelle harmonie, \u00e0 presser leurs d\u00e9veloppements, \u00e0 reconna\u00eetre les v\u00e9rit\u00e9s d&rsquo;un ordre inf\u00e9rieur : la s\u00e9curit\u00e9, acquise sur les principes, rendait \u00e0 l&rsquo;intelligence la libert\u00e9 n\u00e9cessaire pour s\u2019occuper des applications ; et la s\u00e9curit\u00e9 des croyances religieuses permettait d&rsquo;avancer, d&rsquo;un pas s\u00fbr et sans regarder en arri\u00e8re, jusque dans les plus lointains sentiers des sciences profanes.<\/p>\n<p>Ainsi, la philosophie pa\u00efenne est une philosophie d&rsquo;investigation, qui se perd, en d&rsquo;interminables g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s, dans les prol\u00e9gom\u00e8nes d&rsquo;un syst\u00e8me encyclop\u00e9dique toujours incomplet. La philosophie chr\u00e9tienne, toute de d\u00e9monstration, a produit des sp\u00e9cialit\u00e9s f\u00e9condes : en d\u00e9gageant, de tous les alliages de l&rsquo;erreur, les deux id\u00e9es capitales de Dieu et de l&rsquo;\u00e2me, elle a fond\u00e9 la th\u00e9odic\u00e9e et la psychologie ; elle a pr\u00e9par\u00e9 des loisirs \u00e0 ceux qui voudraient un jour observer la nature, des instructions \u00e0 ceux qui seraient appel\u00e9s \u00e0 r\u00e9former les soci\u00e9t\u00e9s ; elle a vraiment accompli ce que Bacon nommait la grande instauration des connaissances humaines. Si donc les syst\u00e8mes de l&rsquo;antiquit\u00e9 sembl\u00e8rent se continuer, \u00e0 quelques \u00e9gards, dans le dogmatisme et le mysticisme, parmi les r\u00e9alistes et les conceptualistes, ce fut pour se rapprocher, et se ranimer, sous l&rsquo;action conciliante et vivifiante de la foi nouvelle. Les dispositions g\u00e9n\u00e9rales de l&rsquo;\u00e9poque favorisaient ce r\u00e9sultat : Dante, expression fid\u00e8le de son \u00e9poque, devait \u00eatre \u00e9clectique chr\u00e9tien.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>TROISIEME PARTIE CH. 3\u00a0: Rapports de la philosophie de Dante avec les \u00e9coles du moyen \u00e2ge. Saint Bonaventure et saint Thomas D&rsquo;Aquin. 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