{"id":108365,"date":"2016-07-22T20:00:14","date_gmt":"2016-07-22T18:00:14","guid":{"rendered":"http:\/\/vincentiens.org\/?p=108365"},"modified":"2016-07-22T20:00:14","modified_gmt":"2016-07-22T18:00:14","slug":"essai-sur-la-philosophie-de-dante-09","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/vincentians.com\/fr\/essai-sur-la-philosophie-de-dante-09\/","title":{"rendered":"Essai sur la philosophie de Dante (09)"},"content":{"rendered":"<h3>SECONDE PARTIE CH. 4\u00a0: Le bien<\/h3>\n<p>D\u00e9j\u00e0 plusieurs fois, dans le cours de ces recherches, le bien s\u2019est laiss\u00e9 entrevoir sous des apparences diverses. Il est temps de l&rsquo;aborder, face \u00e0 face, et d&rsquo;aller \u00e0 lui en s\u2019\u00e9levant, par une ascension progressive, du connu \u00e0 l&rsquo;inconnu ; de l&rsquo;homme \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 ; de la vie mortelle \u00e0 l&rsquo;immortalit\u00e9 ; des cr\u00e9atures, renferm\u00e9es dans les conditions de la mati\u00e8re et du temps, aux \u00eatres sup\u00e9rieurs, qui en furent toujours affranchis.<\/p>\n<p>1 le bien, pour l&rsquo;homme, c&rsquo;est ce qu&rsquo;il doit \u00eatre ; c&rsquo;est la fin derni\u00e8re de son existence. Cette fin peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e tour \u00e0 tour comme ext\u00e9rieure, puisqu&rsquo;on y tend ; et comme int\u00e9rieure, puisqu&rsquo;un moment vient qu&rsquo;on y touche. Le bien, objet externe, \u00e0 la possession duquel on s\u2019efforce d&rsquo;atteindre, est le bonheur ; le bien, type interne qu&rsquo;on r\u00e9alise en soi, s\u2019appelle perfection.<\/p>\n<p>La fin de l&rsquo;homme lui est manifest\u00e9e par un instinct que la bont\u00e9 divine d\u00e9posa dans lui, comme un germe, obscur dans le principe et facile \u00e0 confondre avec les app\u00e9tits vulgaires des animaux.<\/p>\n<p>Il per\u00e7oit d&rsquo;abord l&rsquo;existence d&rsquo;une chose inconnue, \u00e0 laquelle il aspire, en laquelle seule ses d\u00e9sirs se reposeront. Puis, il la cherche : entre les \u00eatres dont il est environn\u00e9, il se distingue et se pr\u00e9f\u00e8re lui-m\u00eame. Ensuite, distinguant en soi plusieurs parties, il pr\u00e9f\u00e8re celle qui est la plus noble, c&rsquo;est-\u00e0-dire, l&rsquo;\u00e2me ; et, comme il est naturel de se complaire dans la jouissance de la chose aim\u00e9e, il se compla\u00eet surtout dans l&rsquo;usage des facult\u00e9s dont son \u00e2me est pourvue. Il apprend donc qu&rsquo;il n&rsquo;est pas n\u00e9 pour la vie grossi\u00e8re des brutes, mais pour aimer et conna\u00eetre. Or, si les deux principales facult\u00e9s de l&rsquo;\u00e2me sont l&rsquo;intelligence et la volont\u00e9, il faut lui attribuer deux sortes de fonctions : les unes sp\u00e9culatives, et les autres pratiques. D\u00e8s lors, il y a pour l&rsquo;homme deux destin\u00e9es ici-bas : l&rsquo;une, active, o\u00f9 il s\u2019efforce d&rsquo;op\u00e9rer lui-m\u00eame ; l&rsquo;autre, contemplative, o\u00f9 il consid\u00e8re les op\u00e9rations de Dieu et de la nature. Ces deux destin\u00e9es, figur\u00e9es, dans l&rsquo;ancien testament par Lia et Rachel, dans le nouveau par Marthe et Marie, sont repr\u00e9sent\u00e9es dans le po\u00e8me par Mathilde, la grande et \u00e9nergique comtesse, et par B\u00e9atrix, la sainte inspir\u00e9e. La vie active, en d\u00e9veloppant la volont\u00e9 de l&rsquo;homme, le conduit \u00e0 un premier degr\u00e9 de perfection, et la conscience qu&rsquo;il a de cette perfection obtenue lui donne une premi\u00e8re mesure de bonheur. Mais la vie contemplative est la meilleure part, puisqu&rsquo;elle consiste dans l&rsquo;exercice de la facult\u00e9 la plus excellente : l&rsquo;intelligence.<\/p>\n<p>Or, l&rsquo;intelligence ne saurait parvenir ici-bas \u00e0 son exercice le plus complet, qui est de contempler l&rsquo;\u00eatre souverainement intelligible : Dieu. Donc, la fin vraiment derni\u00e8re, la perfection, le bonheur dignes de ce nom, ne s\u2019atteignent pas en ce monde. -les trois femmes qui all\u00e8rent visiter le sauveur au s\u00e9pulcre ne l&rsquo;y trouv\u00e8rent pas, mais, \u00e0 sa place, un ange qui leur dit : il n&rsquo;est point ici, vous le verrez ailleurs. De m\u00eame, trois \u00e9coles : celles d&rsquo;Epicure, de Z\u00e9non, et d&rsquo;Aristote, vont chercher, dans ce tombeau terrestre que nous habitons, le souverain bien qu&rsquo;elles n&rsquo;y trouvent point. Mais le sentiment int\u00e9rieur, qui vient d&rsquo;en haut comme un messager divin, nous fait savoir qu&rsquo;en une autre vie ce bien nous attend.<\/p>\n<p>Ainsi, l&rsquo;instinct confus, dont nous avions signal\u00e9 la naissance, n&rsquo;est autre chose que l&rsquo;amour du bien, que la soif inn\u00e9e et perp\u00e9tuelle d&rsquo;une f\u00e9licit\u00e9 sans bornes. Il neutralise en nous la puissance des lois de la nature, qui nous retiennent encha\u00een\u00e9s sur la terre ; il nous entra\u00eene dans une sph\u00e8re plus haute, et plus pure ; il nous fait sortir des conditions ordinaires de l&rsquo;humanit\u00e9 ; et, pour exprimer, en un mot nouveau, la nouvelle existence \u00e0 laquelle il nous initie, il nous <em>transhumane <\/em>. Nous ne sommes que des insectes d\u00e9fectueux ; mais, un jour, notre formation s\u2019achevant, des ailes nous seront donn\u00e9es pour voler vers le bien supr\u00eame. Nous ne sommes que des vers ; mais, de ces vers, les papillons qui doivent sortir seront des anges.<\/p>\n<p>2 si la science est la souveraine b\u00e9atitude de l&rsquo;intelligence, elle ne saurait manquer d&rsquo;attirer tous les hommes, en suscitant dans eux le besoin insatiable de conna\u00eetre ; et, d&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, elle doit satisfaire ce besoin, en se r\u00e9pandant sans jamais tarir, se donnant en partage sans se diviser.<\/p>\n<p>Elle ne saurait donc se laisser acqu\u00e9rir qu&rsquo;\u00e0 la condition de se faire communiquer au dehors ; en sorte qu&rsquo;elle donne lieu \u00e0 deux sortes d&rsquo;exercices de la pens\u00e9e : l&rsquo;\u00e9tude, et l&rsquo;enseignement. Or, l&rsquo;\u00e9tude et l&rsquo;enseignement, pour parvenir \u00e0 leur but, ont besoin d&rsquo;une direction que seule peut leur donner une longue habitude. Les habitudes qui dirigent la pens\u00e9e prennent le nom de vertus intellectuelles.<\/p>\n<p>Elles ont leur r\u00e9compense dans la possession de la v\u00e9rit\u00e9, o\u00f9 elles conduisent ; et, plus ces v\u00e9rit\u00e9s sont sublimes, plus la possession en est douce et pr\u00e9cieuse. Ainsi, les notions rares et incertaines qui se peuvent avoir des choses invisibles r\u00e9pandent plus de joie, dans l&rsquo;esprit humain, que les connaissances nombreuses et certaines qui s\u2019obtiennent par les sens. -nous avons dit, ailleurs, les d\u00e9couragements et les illusions qui semblent nous d\u00e9rober l&rsquo;acc\u00e8s des v\u00e9rit\u00e9s philosophiques. Il ne faut pas oublier l&rsquo;assistance merveilleuse qui nous fait triompher de ces obstacles : les clart\u00e9s soudaines, qui illuminent l&rsquo;entendement obscurci ; les inspirations, qui raniment l&rsquo;imagination \u00e9puis\u00e9e ; et cette puissance qui se manifeste en quelques-uns, inattendue, impersonnelle, irr\u00e9sistible, et que les hommes ont cru descendue du ciel, puisqu&rsquo;ils l&rsquo;ont appel\u00e9e du nom de g\u00e9nie.<\/p>\n<p>3 au besoin de conna\u00eetre correspond le besoin d&rsquo;aimer. Ou plut\u00f4t, le m\u00eame germe d&rsquo;amour qui, sous l&rsquo;influence d&rsquo;une culture intellectuelle, se tourne vers le vrai, entour\u00e9 d&rsquo;une culture morale, se dirigera vers ce qui est bon. Une initiative providentielle s\u2019exerce, \u00e0 notre insu, dans nous-m\u00eames : elle s\u2019annonce par des dispositions heureuses, qui varient avec les \u00e2ges de la vie.<\/p>\n<p>L&rsquo;adolescence a pour elle l&rsquo;ob\u00e9issance et la douceur, la modestie et la beaut\u00e9 : la modestie, qui comprend l&rsquo;humilit\u00e9, la pudeur, et la honte ; la beaut\u00e9, qui consiste dans la proportion et dans la sant\u00e9 de toutes les parties du corps, dans leur fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 rendre les impressions de l&rsquo;\u00e2me, \u00e0 subir ses impulsions. Les ornements de la jeunesse sont : la tendresse, la courtoisie, la loyaut\u00e9, la temp\u00e9rance, et la force. On peut dire que ces deux derni\u00e8res sont le frein et l&rsquo;\u00e9peron dont la raison se sert pour gouverner l&rsquo;app\u00e9tit, ainsi que l&rsquo;\u00e9cuyer gouverne un cheval g\u00e9n\u00e9reux. La vieillesse est l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 les acquisitions laborieuses des ann\u00e9es \u00e9coul\u00e9es doivent se communiquer : c&rsquo;est l&rsquo;heure o\u00f9 la rose s\u2019ouvre, et r\u00e9pand ses parfums. Les qualit\u00e9s qui lui sont propres sont : la prudence, la justice, la bienfaisance, et l&rsquo;affabilit\u00e9. Enfin, le dernier \u00e2ge se repose dans l&rsquo;attente pieuse et sereine de la mort, dans un retour reconnaissant sur les jours pass\u00e9s, dans une affectueuse aspiration vers Dieu, qui est proche. -jusqu&rsquo;ici nous n&rsquo;avons constat\u00e9 que de simples dispositions, qui peuvent se rencontrer inn\u00e9es dans l&rsquo;\u00e2me. Mais, d&rsquo;une part, quand elles ne s\u2019y trouvent pas d\u00e9pos\u00e9es comme une semence, elles y peuvent \u00eatre greff\u00e9es par l&rsquo;\u00e9ducation. D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, la volont\u00e9 coop\u00e8re \u00e0 leur efflorescence et \u00e0 leur fructification d\u00e9finitive. Par des actes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, elle les fait passer, de l&rsquo;\u00e9tat de simples dispositions, \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;habitudes. Or, une habitude volontaire, qui fait choisir le milieu entre les vices oppos\u00e9s, c&rsquo;est en cela m\u00eame que consiste la vertu. On peut compter onze vertus morales : le courage, la temp\u00e9rance, la lib\u00e9ralit\u00e9, la magnificence, la magnanimit\u00e9, l&rsquo;amour mod\u00e9r\u00e9 des charges publiques, la mansu\u00e9tude, l&rsquo;affabilit\u00e9, la v\u00e9racit\u00e9, l&rsquo;am\u00e9nit\u00e9, la justice enfin.<\/p>\n<p>On peut encore, s\u2019attachant \u00e0 une classification plus c\u00e9l\u00e8bre, distinguer les vertus cardinales et les vertus th\u00e9ologales. Les premi\u00e8res sont au nombre de quatre : la prudence, la temp\u00e9rance, la force, et la justice. Elles ont leur racine dans la nature, et leur salaire dans le bonheur d&rsquo;ici-bas. Elles exist\u00e8rent donc, parmi les hommes de tous les temps, avant-courri\u00e8res de la r\u00e9v\u00e9lation, pr\u00e9parant les voies devant elle. Les trois autres vertus, inconnues de ceux que la r\u00e9v\u00e9lation ne visita pas, descendirent du ciel avec elle, destin\u00e9es \u00e0 y retourner un jour.<\/p>\n<p>Ce sont la foi, l&rsquo;esp\u00e9rance, et la charit\u00e9. La foi peut se d\u00e9finir : la substance des choses qu&rsquo;il faut esp\u00e9rer, l&rsquo;argument des v\u00e9rit\u00e9s invisibles : substance, car elles n&rsquo;ont pour nous, en ce monde, d&rsquo;autre r\u00e9alit\u00e9 que celle que notre croyance leur pr\u00eate ; argument, car ces croyances deviennent les pr\u00e9misses essentielles de tout syllogisme ult\u00e9rieur.<\/p>\n<p>L&rsquo;esp\u00e9rance est l&rsquo;attente certaine de la r\u00e9mun\u00e9ration future, fond\u00e9e sur la connaissance de la bont\u00e9 divine et sur la conscience des m\u00e9rites acquis. Enfin, vient la charit\u00e9, l&rsquo;amour de ce bien ineffable, que le raisonnement philosophique et l&rsquo;autorit\u00e9 sacr\u00e9e s\u2019accordent \u00e0 faire reconna\u00eetre comme objet n\u00e9cessaire de nos affections ; de ce bien vivant, qui court lui-m\u00eame au devant de l&rsquo;amour, comme la lumi\u00e8re court au devant du corps capable de la r\u00e9fl\u00e9chir ; qui se multiplie par le partage ; qui se donne avec d&rsquo;autant plus d&rsquo;effusion qu&rsquo;il est recherch\u00e9 avec plus d&rsquo;ardeur, et se fait plus aimer quand un plus grand nombre l&rsquo;aime. Mais cet amour, le seul qui, sans jalousie, soit aussi sans d\u00e9ception, et l&rsquo;esp\u00e9rance et la foi qui l&rsquo;accompagnent, vertus divines, ne sont point les \u00e9tincelles d&rsquo;une flamme ordinaire. Ce sont de purs rayons imm\u00e9diatement venus de celui qui est le soleil des \u00e2mes, qui les \u00e9claire et les \u00e9chauffe ici-bas, en attendant qu&rsquo;il les attire plus pr\u00e8s de lui et qu&rsquo;il les enveloppe de ses splendeurs. Cette action surnaturelle et gratuite, g\u00e9n\u00e9ratrice et r\u00e9mun\u00e9ratrice de la vertu, qu&rsquo;il faut bien avouer, si l&rsquo;on a examin\u00e9 s\u00e9rieusement les ph\u00e9nom\u00e8nes myst\u00e9rieux du monde moral, est un myst\u00e8re elle-m\u00eame ; on l&rsquo;appelle : la gr\u00e2ce.<\/p>\n<p>1 au commencement des choses, l&rsquo;individu se confond avec l&rsquo;esp\u00e8ce, et les perfections qui viennent d&rsquo;\u00eatre d\u00e9crites se trouvent r\u00e9unies dans le premier homme, type du genre humain dont il devait \u00eatre l&rsquo;auteur. Aussi, la toute-puissance qui le cr\u00e9a voulut-elle \u00e9pancher en lui tout ce que peut contenir de science une poitrine de chair. La pens\u00e9e exub\u00e9rante avait besoin de se produire au dehors : il lui fallait une expression saisissable \u00e0 l&rsquo;esprit, transmissible par les sens. Cette n\u00e9cessit\u00e9 engendra le langage. Et le langage primitif, cr\u00e9\u00e9 avec la premi\u00e8re \u00e2me, fut parfait comme elle : il d\u00e9signa tous les \u00eatres, non par des r\u00e8gles arbitraires, mais par des mots qui portaient avec eux leur d\u00e9finition. -mais, apr\u00e8s la chute, la science et la langue primitives se perdirent ensemble ; les idiomes, abandonn\u00e9s aux caprices des races diverses, vari\u00e8rent, et se renouvel\u00e8rent, ainsi que les feuillages des for\u00eats.<\/p>\n<p>Seulement, comme la premi\u00e8re parole, racine de la langue originelle, avait \u00e9t\u00e9 un \u00e9lan vers Dieu et le nom de Dieu m\u00eame <em>El,<\/em> ainsi, la racine des langues d\u00e9chues est un soupir, une interjection de douleur <em>heu ! <\/em>. -nous avons vu se multiplier aussi les syst\u00e8mes et les \u00e9coles, sans rien de commun que leur insuffisance. La pl\u00e9nitude de la science ne pouvait se retrouver que dans un nouvel homme : elle habita la poitrine sacr\u00e9e qui fut ouverte, sur le calvaire, par la lance d&rsquo;un soldat. De l\u00e0, elle devait se r\u00e9pandre parmi ces sages du sanctuaire, p\u00e8res et docteurs de l&rsquo;\u00e9glise, dans cette \u00e9cole catholique o\u00f9 devaient se rencontrer et se succ\u00e9der tant de nobles esprits. Tels furent Denys l&rsquo;ar\u00e9opagite, celui qui, avec des yeux mortels, p\u00e9n\u00e9tra le plus avant dans les choses c\u00e9lestes ; Bo\u00ebce, qui, \u00e0 la veille du martyre, d\u00e9voilait et consolait tout ensemble les douleurs recel\u00e9es sous les illusions du monde ; Isidore, B\u00e8de, Raban le maure, Anselme, Bernard, Pierre Damien, et Pierre Lombard, qui se trouvait heureux, disait-il, de jeter ses sentences, comme le denier de la veuve, dans le tr\u00e9sor du temple ; Hugues et Richard De Saint-Victor, qui, dans leurs contemplations, se montraient plus que des hommes. Tels furent encore, en des temps plus rapproch\u00e9s, Pierre l&rsquo;espagnol ; et Albert Le Grand ; et Bonaventure, qui porta, dans les fonctions d&rsquo;un minist\u00e8re actif, la haute pr\u00e9occupation de la sagesse chr\u00e9tienne ; et Thomas D&rsquo;Aquin, dont le nom est au dessus m\u00eame de la louange.<\/p>\n<p>2 la providence n&rsquo;a pas moins fait pour le r\u00e8gne de la justice que pour celui de la v\u00e9rit\u00e9. -le droit est une des formes du bien ; et, comme le bien r\u00e9side en Dieu m\u00eame et que Dieu veut par dessus tout la permanence de son \u00eatre, il veut le droit. Et, parce que tout ce qui est voulu de lui fait une m\u00eame chose avec sa volont\u00e9, il faut conclure que le droit, dans son essence, est la volont\u00e9 divine. Dans sa r\u00e9alisation temporelle ici-bas, le droit est la conformit\u00e9 des faits contingents avec cette volont\u00e9 immuable. Enfin, si l&rsquo;on accepte le mot dans sa signification la plus restreinte, le droit est l&rsquo;ensemble des relations r\u00e9elles et personnelles de l&rsquo;homme \u00e0 l&rsquo;homme, \u00e0 l&rsquo;observation desquelles est attach\u00e9 le maintien de l&rsquo;ordre social.<\/p>\n<p>L&rsquo;homme en effet a \u00e9t\u00e9 plac\u00e9, aux confins des deux mondes, comme l&rsquo;horizon qui s\u00e9pare deux h\u00e9misph\u00e8res : le monde des \u00eatres corruptibles, et celui de l&rsquo;incorruptibilit\u00e9. Coordonn\u00e9 dans un rapport n\u00e9cessaire avec ces deux mondes, il a donc une double mission. L&rsquo;une est de r\u00e9aliser toute la somme de bien-\u00eatre possible en cette vie ; on y parvient par l&rsquo;accomplissement des pr\u00e9ceptes de la philosophie, par la pratique des vertus intellectuelles et morales. L&rsquo;autre est d&rsquo;atteindre \u00e0 la b\u00e9atitude \u00e9ternelle ; et l&rsquo;on y arrive par une adh\u00e9sion docile aux enseignements de la r\u00e9v\u00e9lation, par l&rsquo;exercice des vertus th\u00e9ologiques. Toutefois, cette admirable \u00e9conomie serait bient\u00f4t troubl\u00e9e par les passions rebelles, si un frein ne les contenait, si une main ne les dirigeait, si des circonstances ext\u00e9rieures ne les modifiaient : le frein, c&rsquo;est la loi ; la main, l&rsquo;autorit\u00e9 ; les circonstances ext\u00e9rieures, la soci\u00e9t\u00e9. Aux deux missions de l&rsquo;homme correspondent deux sortes de loi, d&rsquo;autorit\u00e9, de soci\u00e9t\u00e9 ; l&rsquo;une, temporelle ; l&rsquo;autre, spirituelle. Il en faut consid\u00e9rer de plus pr\u00e8s l&rsquo;organisation.<\/p>\n<p>L&rsquo;unit\u00e9 du genre humain est un fait plac\u00e9, par toutes les croyances antiques et modernes, hors du domaine de la controverse. Il n&rsquo;y a donc, pour le genre humain, qu&rsquo;une seule et commune destination terrestre, qui est celle de chaque homme en particulier : c&rsquo;est de r\u00e9duire en acte toute la puissance d&rsquo;intelligence dont il est dou\u00e9, en se proposant pour objet principal la sp\u00e9culation, pour objet secondaire la pratique. Telle est la fin supr\u00eame de la civilisation tout enti\u00e8re. D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, si l&rsquo;homme est n\u00e9cessairement sociable ; si le besoin de vivre en soci\u00e9t\u00e9 groupe les individus en familles, les familles en cit\u00e9s, les cit\u00e9s en nations, le m\u00eame besoin rapproche les nations entre elles. Ce rapprochement, abandonn\u00e9 aux ambitions des princes et aux caprices de la fortune, devient collision : c&rsquo;est l&rsquo;origine de la guerre ; et la guerre accuse, \u00e0 la fois, l&rsquo;absence et l&rsquo;importance d&rsquo;un ordre l\u00e9gal qui r\u00e9unisse pacifiquement les nations pour en former une soci\u00e9t\u00e9 universelle. La forme in\u00e9vitable d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 ainsi con\u00e7ue sera l&rsquo;unit\u00e9 ; car l&rsquo;unit\u00e9 constitue l&rsquo;essence divine \u00e0 l&rsquo;image de laquelle la nature humaine fut faite ; elle est la loi qui pr\u00e9side au gouvernement du monde ; elle est la condition de l&rsquo;existence, de la perfection, de l&rsquo;harmonie : car encore il faut qu&rsquo;une seule volont\u00e9 gouverne pour procurer l&rsquo;unanimit\u00e9, par cons\u00e9quent, l&rsquo;accord et la paix, parmi ceux qui ob\u00e9issent. \u00e9lev\u00e9e \u00e0 un degr\u00e9 de puissance qui ne laisse plus de place aux d\u00e9sirs ni aux passions, cette volont\u00e9 unique serait contrainte d&rsquo;\u00eatre juste, et contraindrait \u00e0 son tour celles qui deviendraient perverses. Les rivalit\u00e9s des princes et des peuples s\u2019\u00e9vanouissant d\u00e8s lors, une grande s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 se ferait sous le ciel, une s\u00e9curit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale s\u2019\u00e9tablirait, \u00e0 la faveur de laquelle se d\u00e9velopperait l&rsquo;activit\u00e9 intellectuelle et morale des esprits. Ces inductions du raisonnement, confirm\u00e9es par l&rsquo;autorit\u00e9 de l&rsquo;antiquit\u00e9 savante, d&rsquo;Aristote et d&rsquo;Hom\u00e8re, sont encore appuy\u00e9es des t\u00e9moignages de l&rsquo;\u00e9criture sainte. N&rsquo;en est-ce pas assez pour conclure que la monarchie universelle, c&rsquo;est-\u00e0-dire, la domination d&rsquo;un seul sur les hommes et sur les choses dans l&rsquo;ordre du temps, est n\u00e9cessaire au bien-\u00eatre du monde ? Mais, quel sera le chef de cette monarchie, et qui pourra r\u00e9clamer le droit de l&rsquo;imposer aux hommes ? En reconnaissant le droit comme la volont\u00e9 divine, et les pens\u00e9es invisibles de Dieu comme traduites en caract\u00e8res visibles dans ses oeuvres, il ne restera qu&rsquo;\u00e0 chercher, \u00e0 travers l&rsquo;histoire, les signes d&rsquo;une vocation providentielle qui ait conduit une race privil\u00e9gi\u00e9e \u00e0 l&#8217;empire de la terre. Des signes prodigieux se rencontrent dans l&rsquo;histoire du peuple romain : car, il en est des peuples comme des hommes, dont les uns naissent esclaves, et les autres rois. Si le pouvoir appartient \u00e0 la noblesse, et si la noblesse, \u00e0 son origine, se confond avec l&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme, quel peuple fut plus h\u00e9ro\u00efque et put vanter une s\u00e9rie de plus m\u00e2les vertus, depuis les Torquatus, les Cincinnatus, les D\u00e9cius et les Camille, jusqu&rsquo;aux Scipion, aux Caton, aux Pomp\u00e9e ? Si la droiture des intentions, la solennit\u00e9 des d\u00e9clarations, la mod\u00e9ration dans la victoire, la sagesse dans le gouvernement, l\u00e9gitiment les conqu\u00eates, o\u00f9 ces conditions se trouv\u00e8rent-elles r\u00e9unies avec plus d&rsquo;\u00e9clat ? S&rsquo;il est besoin de prodiges, les faits de ce genre se rencontrent, assez nombreux sans doute, dans les annales de la cit\u00e9 pour qui des boucliers pleuvaient du ciel, pour qui des oiseaux veillaient quand dormaient ses d\u00e9fenseurs. S&rsquo;il y a un jugement de Dieu dans le sort des concours et des combats, Rome concourut, pour l&#8217;empire des nations, avec l&rsquo;Assyrie, l&rsquo;\u00c9gypte, la Perse, et la Gr\u00e8ce : elle les laissa bien loin derri\u00e8re elle ; elle combattit, comme en un duel judiciaire, contre Carthage, les Espagnes, les Gaules, et la Germanie ; elle remporta l&rsquo;honneur du champ-clos.<\/p>\n<p>Enfin, s\u2019il faut quelque sanction plus auguste encore, celui qui \u00e9tait l&rsquo;attente de la terre et qui attendait lui-m\u00eame pour para\u00eetre que la terre f\u00fbt pr\u00eate, celui qui venait offrir une satisfaction l\u00e9gitime pour les iniquit\u00e9s de tous les temps et qui ne pouvait l&rsquo;accomplir qu&rsquo;en subissant un ch\u00e2timent l\u00e9gal, le fils de Dieu vint, \u00e0 l&rsquo;heure o\u00f9 la terre se reposait dans une soumission g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 la puissance romaine : il accepta la condamnation, l&rsquo;autorit\u00e9, d&rsquo;un juge romain, d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 d&rsquo;un c\u00e9sar. Comme un c\u00e9sar avait \u00e9t\u00e9 le ministre des vengeances divines sur la personne de l&rsquo;homme-Dieu, un autre le fut de celles qui \u00e9clat\u00e8rent sur le peuple d\u00e9icide. De c\u00e9sars en c\u00e9sars, la vocation souveraine devait passer jusqu&rsquo;\u00e0 Constantin, et, de Justinien, retourner \u00e0 Charlemagne : et la monarchie universelle, r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par le christianisme, recevant avec un nouveau nom une nouvelle existence, allait devenir le saint empire romain.<\/p>\n<p>Or, le saint empire, fond\u00e9 pour le bien-\u00eatre temporel des hommes, ayant sa raison d&rsquo;\u00eatre dans des n\u00e9cessit\u00e9s sociales qui, \u00e0 leur tour, ont leur raison dans les lois correspondantes de la nature physique, remonte ainsi, sans interm\u00e9diaire, \u00e0 l&rsquo;auteur m\u00eame de la nature. Il a sa place dans le plan de la cr\u00e9ation ; il s\u2019est r\u00e9alis\u00e9 par une s\u00e9rie d&rsquo;actes providentiels ; il rel\u00e8ve de Dieu seul.<\/p>\n<p>L&rsquo;autorit\u00e9 monarchique, dans sa supr\u00eame ind\u00e9pendance, a pourtant des limites. L&rsquo;ordre social n&rsquo;existe que dans l&rsquo;int\u00e9r\u00eat du genre humain : ceux qui ob\u00e9issent \u00e0 la loi n&rsquo;ont point \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s pour le bon plaisir du l\u00e9gislateur ; le l\u00e9gislateur au contraire a \u00e9t\u00e9 fait pour leur besoin. C&rsquo;est un axiome incontestable que le monarque est consid\u00e9r\u00e9 comme le serviteur de tous. D\u00e8s lors, la puissance publique cesse d&rsquo;\u00eatre au service d&rsquo;un petit nombre d&rsquo;hommes, de ceux qui envahissent les hautes positions du monde politique, \u00e0 titre de noblesse.<\/p>\n<p>C&rsquo;est ce titre qu&rsquo;il faut discuter. -la noblesse, \u00e0 les entendre, consiste en une longue suite de riches a\u00efeux. Mais on ne saurait reconna\u00eetre un droit dans ces richesses triplement m\u00e9prisables par les mis\u00e8res attach\u00e9es \u00e0 leur possession, les p\u00e9rils de leur accroissement, l&rsquo;iniquit\u00e9 de leur origine.<\/p>\n<p>Cette iniquit\u00e9, \u00e0 son tour, est manifeste, soit que les richesses viennent d&rsquo;un hasard aveugle, ou qu&rsquo;elles aient \u00e9t\u00e9 le prix de manoeuvres coupables ; soit qu&rsquo;elles proc\u00e8dent de travaux int\u00e9ress\u00e9s, et, par cons\u00e9quent, exclusifs de toute pens\u00e9e g\u00e9n\u00e9reuse, ou qu&rsquo;elles d\u00e9rivent du cours ordinaire des successions. Car l&rsquo;ordre des successions l\u00e9gales ne saurait se concilier avec l&rsquo;ordre l\u00e9gitime de la raison, qui ne voudrait appeler \u00e0 l&rsquo;h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 des biens que l&rsquo;h\u00e9ritier des vertus. D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, si le droit des nobles est dans la longue suite des g\u00e9n\u00e9rations qu&rsquo;ils invoquent, la raison et la foi reconduisant toutes les g\u00e9n\u00e9rations aux pieds d&rsquo;un premier p\u00e8re, il faut qu&rsquo;en lui ait \u00e9t\u00e9 anoblie toute sa descendance, ou qu&rsquo;en lui ait \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9e d&rsquo;une perp\u00e9tuelle roture. Ainsi, l&rsquo;existence d&rsquo;une aristocratie h\u00e9r\u00e9ditaire, supposant l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9, la multiplicit\u00e9 primitive, des races humaines, attente au dogme chr\u00e9tien. -la noblesse v\u00e9ritable est, pour tous les \u00eatres, la perfection qu&rsquo;ils peuvent atteindre dans les bornes de leur nature : pour l&rsquo;homme, en particulier, c&rsquo;est cet ensemble d&rsquo;heureuses dispositions, dont la main de Dieu d\u00e9posa le germe en lui, et qui, cultiv\u00e9es par une volont\u00e9 laborieuse, deviennent des ornements, des talents, des vertus. Celui de qui elles \u00e9manent les varie, selon la vari\u00e9t\u00e9 m\u00eame des fonctions n\u00e9cessaires \u00e0 la vie sociale : il donne la parole aux uns pour le conseil, aux autres l&rsquo;\u00e9nergie pour le commandement, \u00e0 d&rsquo;autres le courage aveugle pour l&rsquo;ex\u00e9cution ; de l\u00e0, l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 parmi les hommes. Dieu imprime donc en nous les qualit\u00e9s qu&rsquo;il lui pla\u00eet, par le moyen des influences c\u00e9lestes, qui agissent dans ses mains comme un sceau pour marquer la cire de notre nature. Ces influences, qui visitent, sans les distinguer, les maisons glorieuses ou obscures, neutralisent les effets des lois de la g\u00e9n\u00e9ration, qui ferait revivre l&rsquo;image parfaite du p\u00e8re dans ses enfants ; elles interrompent la succession des caract\u00e8res dans les familles : elles y devraient aussi interrompre la successibilit\u00e9 aux honneurs publics.<\/p>\n<p>Il a fallu que l&rsquo;homme ne trouv\u00e2t point en lui-m\u00eame des m\u00e9rites h\u00e9r\u00e9ditaires, afin qu&rsquo;il cherch\u00e2t \u00e0 s\u2019en faire de personnels par le travail, et que, par la pri\u00e8re, il les demand\u00e2t. Il faudrait aussi que les fonctions fussent individuelles, comme les vocations : il faudrait accorder la nature et la fortune, si souvent contraires dans leurs lib\u00e9ralit\u00e9s. \u00e0 la solution de ce probl\u00e8me est attach\u00e9e la prosp\u00e9rit\u00e9 du monde. -on ne saurait nier toutefois la pers\u00e9v\u00e9rance des m\u00eames vertus dans un petit nombre d&rsquo;illustres familles. Mais, alors, c&rsquo;est l&rsquo;assemblage des qualit\u00e9s de chacun qui fait l&rsquo;illustration de tous. La noblesse est comme un manteau, que les ciseaux du temps auraient bient\u00f4t raccourci, si chaque g\u00e9n\u00e9ration n&rsquo;y ajoutait quelque chose.<\/p>\n<p>La soci\u00e9t\u00e9 temporelle con\u00e7ue de la sorte ne saurait se r\u00e9aliser compl\u00e8tement ici-bas. Mais le po\u00e8te a trouv\u00e9 le type de ses conceptions dans un monde meilleur. Le ciel s\u2019est ouvert devant lui : il a contempl\u00e9 les \u00e2mes des justes, qui jadis furent assis sur des tr\u00f4nes destructibles, r\u00e9unies maintenant dans une royaut\u00e9 sans fin. Il les a vues, formant, de leurs splendeurs group\u00e9es ensemble, ces mots \u00e9crits en lettres de feu, comme la loi fondamentale des cit\u00e9s politiques : <em>diligite justitiam, qui judicatis terram <\/em>. Puis, la lettre m reste seule et couronn\u00e9e d&rsquo;une aur\u00e9ole flamboyante, initiale et symbole de la monarchie.<\/p>\n<p>Et une derni\u00e8re transformation fait appara\u00eetre, \u00e0 sa place, l&rsquo;aigle, l&rsquo;oiseau de Dieu, l&#8217;embl\u00e8me du saint empire romain.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement \u00e0 la monarchie universelle, o\u00f9 sont r\u00e9gl\u00e9s les int\u00e9r\u00eats terrestres, s\u2019\u00e9l\u00e8ve l&rsquo;\u00e9glise universelle, o\u00f9 s\u2019accomplissent les destin\u00e9es religieuses de l&rsquo;humanit\u00e9. L&rsquo;\u00e9glise ne saurait pr\u00e9tendre suzerainet\u00e9 sur l&#8217;empire : elle n&rsquo;eut aucune part \u00e0 son \u00e9tablissement ; aucun titre l\u00e9gal ne l&rsquo;autorise \u00e0 en revendiquer l&rsquo;hommage. Elle ne peut se faire un royaume, en ce monde, sans agir contre sa constitution m\u00eame, en agissant contre l&rsquo;exemple du Christ o\u00f9 elle trouve le type immuable de sa conduite. Un autre empire lui appartient, bien plus digne d&rsquo;elle : celui de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9. Elle est d\u00e9positaire des enseignements divins, qui surpassent toutes les oeuvres de la raison ; elle est enrichie de gr\u00e2ces qui font germer les vertus \u00e9trang\u00e8res \u00e0 la nature ; catholique, elle embrasse plus de nations que nulle soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9culi\u00e8re n&rsquo;en rassembla jamais. Elle est monarchique aussi : car, au milieu d&rsquo;une telle multitude et d&rsquo;une si grande vari\u00e9t\u00e9 d&rsquo;hommes, l&rsquo;harmonie serait constamment troubl\u00e9e par l&rsquo;imp\u00e9tuosit\u00e9 des volont\u00e9s individuelles, sans l&rsquo;intervention mod\u00e9ratrice et directrice du souverain pontife. C&rsquo;est pour pr\u00e9parer un si\u00e8ge \u00e0 ce pontificat n\u00e9cessaire, que Dieu mit la main \u00e0 la fondation de Rome et de la puissance romaine. Voil\u00e0 pourquoi la cit\u00e9 de Romulus fut faite en un lieu saint ; et les pierres de ses murs, dignes de respect ; et le sol sur lequel elle est assise, digne d&rsquo;un culte tel que les hommes ne lui en ont jamais rendu de pareil.<\/p>\n<p>C&rsquo;est sur l&rsquo;horizon des sept collines que, durant tant de si\u00e8cles, se lev\u00e8rent les deux soleils : le soleil imp\u00e9rial, qui \u00e9clairait les routes de la vie ; et le soleil de la papaut\u00e9, qui illuminait le chemin du ciel. On a vu ces deux astres, sortis de leur orbite, se heurter l&rsquo;un contre l&rsquo;autre ; et l&rsquo;on a cru \u00e0 leur \u00e9clipse. On a vu les combats qui attendent ici-bas la milice du Christ, et le d\u00e9sordre introduit dans ses rangs, malgr\u00e9 les efforts de son chef immortel pour la rallier autour de lui. La cit\u00e9 de Dieu ne saurait donc attendre non plus sa r\u00e9alisation compl\u00e8te, sous les lois du temps. La v\u00e9ritable Rome est celle dont le Christ est romain ; la soci\u00e9t\u00e9 typique est celle dont le Christ est le sup\u00e9rieur visible : qui veut comprendre les vicissitudes de l&rsquo;\u00e9glise, dans ses luttes pr\u00e9sentes, la doit consid\u00e9rer d&rsquo;avance dans son triomphe.<\/p>\n<p>1 au del\u00e0 des sph\u00e8res c\u00e9lestes, o\u00f9 se poursuivent les r\u00e9volutions des astres ; au del\u00e0 du neuvi\u00e8me ciel, qui enveloppe tous les autres dans son immense tourbillon, se trouve le ciel empyr\u00e9e, pure lumi\u00e8re, lumi\u00e8re intellectuelle pleine d&rsquo;amour, amour du bien v\u00e9ritable, source de toute joie, joie qui surpasse toute douceur. Ce lieu est le s\u00e9jour commun des \u00e2mes \u00e9pur\u00e9es par les \u00e9preuves de la vie, ou par les expiations qui la suivent. Si, quelquefois, on se les repr\u00e9sente \u00e0 des hauteurs in\u00e9gales dans les orbes innombrables qui peuplent le firmament, cette image, mesur\u00e9e \u00e0 la faiblesse de l&rsquo;esprit humain, n&rsquo;a d&rsquo;autre objet que de faire comprendre l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 de leur r\u00e9compense, proportionn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9 de leurs m\u00e9rites. Elles-m\u00eames sentent la justice de cette proportion ; et la conscience qu&rsquo;elles en ont devient un \u00e9l\u00e9ment constitutif de leur f\u00e9licit\u00e9. Car l&rsquo;amour qui les rend heureuses fait entrer leurs volont\u00e9s dans le cercle de la volont\u00e9 divine, o\u00f9 elles se perdent, comme les eaux dans l&rsquo;oc\u00e9an. Ainsi, en des conditions diff\u00e9rentes, chacune rencontre le terme de ses d\u00e9sirs, c&rsquo;est-\u00e0-dire, la somme de bonheur dont elle est capable : et, de la vari\u00e9t\u00e9 m\u00eame des bienfaits, r\u00e9sulte un concert admirable, \u00e0 la louange du r\u00e9mun\u00e9rateur.<\/p>\n<p>2 selon la loi qui s\u2019accomplit dans les trois royaumes du monde invisible, et qui suppl\u00e9e \u00e0 l&rsquo;absence temporaire des corps, les \u00e2mes bienheureuses rev\u00eatent des formes sensibles. Mais ces formes resplendissent d&rsquo;une clart\u00e9 merveilleuse, et toujours mesur\u00e9e \u00e0 la grandeur des vertus qu&rsquo;elle couronne. Ce n&rsquo;est d&rsquo;abord qu&rsquo;un voile de lumi\u00e8re ; ce sont des flambeaux ardents, des astres enflamm\u00e9s ; l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment mat\u00e9riel se spiritualise : ce ne sont plus des ombres, mais des gloires, des vies, des amours.<\/p>\n<p>-ici, en effet, les organes ont cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre les serviteurs in\u00e9vitables de l&rsquo;intelligence : la pens\u00e9e s\u2019\u00e9change, sans le secours du langage ; elle ne conna\u00eet plus les obstacles que le temps et l&rsquo;espace mettaient autrefois \u00e0 ses explorations ; l&rsquo;avenir est, pour elle, comme le pass\u00e9 : elle s\u2019abaisse aussi sans effort, des hauteurs des cieux, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;humble globe qu&rsquo;elle habita. -d\u00e8s lors, les souvenirs de la terre, et surtout les saintes affections qui s\u2019y \u00e9taient form\u00e9es, ne s\u2019effacent point dans les \u00e2mes qui l&rsquo;ont abandonn\u00e9e pour un s\u00e9jour meilleur. Elles laissent tomber sur nous de mis\u00e9ricordieux regards ; elles nous servent d&rsquo;interpr\u00e8tes et de mandataires, aupr\u00e8s du tout-puissant, qui, \u00e0 son tour, en fait ses ministres.<\/p>\n<p>Elles sont les canaux, par o\u00f9 monte la pri\u00e8re, par o\u00f9 descend la gr\u00e2ce.<\/p>\n<p>Mais ce sont l\u00e0, pour ainsi dire, les circonstances accessoires de la b\u00e9atitude : il en faut p\u00e9n\u00e9trer l&rsquo;essence. -si la b\u00e9atitude suppose l&rsquo;impossibilit\u00e9 de tout d\u00e9sir ult\u00e9rieur, elle ne peut se rencontrer que dans la perfection et la satisfaction compl\u00e8te des facult\u00e9s humaines. Or, de ces facult\u00e9s, la raison est celle qui domine toutes les autres : la raison ne se rassasie que dans la contemplation de la v\u00e9rit\u00e9 ; et toute v\u00e9rit\u00e9 repose dans l&rsquo;entendement divin. La b\u00e9atitude consiste donc dans la vision de Dieu.<\/p>\n<p>C&rsquo;est l\u00e0, dans ce miroir immense, que les \u00e9lus d\u00e9couvrent, en une seule et immuable perspective, tout ce qui fut, est, ou doit \u00eatre, la conception m\u00eame et le d\u00e9sir, avant la parole qui les manifeste et le fait qui les r\u00e9alise. Leur vue y plonge, \u00e0 des profondeurs d&rsquo;autant plus grandes, qu&rsquo;ils m\u00e9ritent davantage. L&rsquo;acte par lequel ils voient est donc la base, et comme la mati\u00e8re, de leur f\u00e9licit\u00e9 : l&rsquo;acte par lequel ils aiment en est la forme ; les d\u00e9crets \u00e9ternels, en se faisant apercevoir, se font accepter et accomplir. Comme l&rsquo;intuition appartient \u00e0 l&rsquo;entendement, la d\u00e9lectation appartient \u00e0 la volont\u00e9 : ainsi, connaissance et amour, la b\u00e9atitude est l&rsquo;homme \u00e9lev\u00e9 \u00e0 sa plus haute puissance.<\/p>\n<p>\u00e0 un autre point de vue, la b\u00e9atitude est Dieu m\u00eame se donnant en possession. L&rsquo;homme et Dieu, le sujet et l&rsquo;objet, se touchent, mais ne se confondent pas ; le fini subsiste distinct, en pr\u00e9sence de l&rsquo;infini.<\/p>\n<p>3 un jour viendra pourtant interrompre, dans son heureuse uniformit\u00e9, l&rsquo;existence des saints. Ce sera celui o\u00f9 ils reprendront leur v\u00eatement de chair. Leur personne, r\u00e9tablie ainsi dans sa primitive int\u00e9grit\u00e9, sera plus agr\u00e9able au cr\u00e9ateur : en retour, il leur mesurera sa gr\u00e2ce avec plus d&rsquo;abondance. La clart\u00e9 de leur vision s\u2019en accro\u00eetra : en m\u00eame temps, cro\u00eetra l&rsquo;ardeur int\u00e9rieure qu&rsquo;elle allume ; en m\u00eame temps, l&rsquo;irradiation ext\u00e9rieure qui en doit r\u00e9sulter. Comme le charbon dans la flamme, ainsi les corps ressuscit\u00e9s appara\u00eetront dans leurs aur\u00e9oles. Alors, les convi\u00e9s de l&rsquo;immortalit\u00e9 ayant pris leurs places, commencera la f\u00eate sans lendemain.<\/p>\n<p>Le po\u00e8te a r\u00e9uni, pour la retracer, les plus ravissantes et les plus suaves couleurs. Il a vu, au milieu de l&#8217;empyr\u00e9e, un immense r\u00e9servoir de lumi\u00e8re s\u2019\u00e9tendre en forme circulaire et r\u00e9fl\u00e9chir les splendeurs de la gloire divine ; \u00e0 l&rsquo;entour, des tr\u00f4nes brillants s\u2019\u00e9l\u00e8vent en amphith\u00e9\u00e2tre, o\u00f9 sont assis, couverts de blancs v\u00eatements, les rangs press\u00e9s des bienheureux. C&rsquo;est comme une rose blanche, aux feuilles innombrables, qui s\u2019\u00e9panouit : l&rsquo;all\u00e9gresse et la louange sont les parfums qui s\u2019\u00e9chappent de son calice. Des anges aux ailes d&rsquo;or descendent, pareils \u00e0 des essaims d&rsquo;abeilles, dans cette grande fleur, et remontent vers le soleil \u00e9ternel, sans que leur foule en intercepte les rayons. Seul, en effet, il satisfait et captive les contemplations et les affections de ces millions d&rsquo;esprits, astre que jamais aucun nuage ne voila, sans coucher et sans hiver, affranchi des lois de la cr\u00e9ation que lui-m\u00eame a fix\u00e9es.<\/p>\n<p>1 en accompagnant la nature humaine jusqu&rsquo;\u00e0 ces sommit\u00e9s, o\u00f9 elle se transfigure, on est conduit \u00e0 reconna\u00eetre des natures sup\u00e9rieures ; et, si l&rsquo;on admet que les oeuvres de Dieu ne puissent \u00eatre vaincues en magnificence par l&rsquo;imagination de l&rsquo;homme, il suffit de concevoir des myriades de cr\u00e9atures spirituelles possibles, pour conclure qu&rsquo;elles sont. Aussi, leur existence et leurs fonctions furent-elles pressenties par les hommes de tous les temps, quoiqu&rsquo;imparfaitement d\u00e9montr\u00e9es, comme l&rsquo;\u00e9clat du jour qui fait sentir sa pr\u00e9sence \u00e0 des yeux encore ferm\u00e9s. Les pa\u00efens les nomm\u00e8rent dieux ; Platon les appela id\u00e9es ; dans le langage vulgaire, ce sont les anges : les philosophes leur donnent plut\u00f4t le nom d&rsquo;intelligences. La foi a d\u00e9chir\u00e9 le voile qui nous s\u00e9parait de ces cr\u00e9atures excellentes. -sem\u00e9es dans l&rsquo;univers avec lequel elles naquirent, parce qu&rsquo;elles y devaient maintenir l&rsquo;ordre et la vie, leur nombre est grand comme leur perfection. Leur entendement, immobile dans la vision constante de la v\u00e9rit\u00e9, ne conna\u00eet point ces alternatives d&rsquo;oubli et de r\u00e9miniscence qui nous sont propres. La gr\u00e2ce illuminante, que m\u00e9rita leur fid\u00e9lit\u00e9 au jour de la tentation, confirme pour jamais leur volont\u00e9, qui ne cesse pas d&rsquo;\u00eatre libre, dans l&rsquo;habitude de la justice. En elles donc, la puissance ne se distingue point de l&rsquo;acte ; l&rsquo;acte pur constitue leur mani\u00e8re d&rsquo;\u00eatre ; elles sont intelligence ; elles sont amour.<\/p>\n<p>-in\u00e9gales n\u00e9anmoins entre elles, elles se divisent en trois hi\u00e9rarchies, dont chacune se subdivise en trois ordres. \u00e0 chaque hi\u00e9rarchie est attribu\u00e9e la contemplation sp\u00e9ciale de l&rsquo;une des trois personnes de la sainte trinit\u00e9 ; \u00e0 chaque ordre, un point de vue diff\u00e9rent, chaque personne divine pouvant \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e en elle-m\u00eame, ou dans ses rapports avec les deux autres. \u00e0 ces attributions contemplatives correspond un minist\u00e8re actif. Les neuf choeurs des anges (car ce nombre neuf, carr\u00e9 de trois, a une myst\u00e9rieuse signification), sont les moteurs des neuf sph\u00e8res des cieux : ils leur communiquent une vitesse proportionn\u00e9e aux ardeurs dont eux m\u00eames sont embras\u00e9s ; ils interviennent, par l\u00e0, dans tous les ph\u00e9nom\u00e8nes du monde physique. Mais leur action s\u2019exerce, de pr\u00e9f\u00e9rence, dans le monde moral. C&rsquo;est d&rsquo;eux que rel\u00e8vent, et c&rsquo;est sur le mod\u00e8le de leurs hi\u00e9rarchies que se construisent, les neuf ordres des sciences humaines. C&rsquo;est par leurs soins que les semences de vertus sont d\u00e9pos\u00e9es, et se d\u00e9veloppent, dans les \u00e2mes. Si, dans les joies du paradis, ils se confondent avec les bienheureux, ils se montrent, en purgatoire, juges, gardiens, consolateurs, des justes souffrants. Leurs apparitions redoutables \u00e9clairent les t\u00e9n\u00e8bres de l&rsquo;enfer, lorsqu&rsquo;ils vont ch\u00e2tier l&rsquo;audace des d\u00e9mons. Ils rencontrent les m\u00eames ennemis, et les combattent avec des chances plus \u00e9gales, sur la terre, o\u00f9 le salut et la perte des \u00e2mes sont le prix de leurs querelles. -les int\u00e9r\u00eats m\u00eame passagers de la vie ne sont point abandonn\u00e9s \u00e0 ce hasard, que suppose notre ignorance.<\/p>\n<p>Celui qui cr\u00e9a des esprits pour mouvoir les cieux et faire luire sur tous les points du globe une \u00e9gale lumi\u00e8re, \u00e9tablit aussi une intelligence dispensatrice des splendeurs temporelles, qui fit passer les biens de ce monde, de famille en famille et de nations en nations, en d\u00e9pit des pr\u00e9cautions et des pr\u00e9visions humaines. Elle pourvoit, juge, et gouverne, avec la m\u00eame sagesse que les autres esprits ses pareils ; heureuse comme eux, elle roule la sph\u00e8re qui lui est donn\u00e9e, et se compla\u00eet dans ce mouvement. Elle n&rsquo;entend pas les blasph\u00e8mes de ceux qui devraient la louer, et qui l&rsquo;injurient du nom de fortune. -ainsi, tous les lieux et tous les \u00eatres, et toutes les circonstances de leur existence, et la vie et la mort, toutes choses ont leurs anges repr\u00e9sentants de l&rsquo;omnipotence divine.<\/p>\n<p>2 un pas reste \u00e0 faire, et le p\u00e8lerinage intellectuel qu&rsquo;on avait entrepris touche \u00e0 son terme. Mais ce pas est immense : des derni\u00e8res hauteurs du fini jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;infini, des plus sublimes cr\u00e9atures jusqu&rsquo;\u00e0 leur auteur, il y a un ab\u00eeme ; et ce n&rsquo;est pas trop des forces r\u00e9unies de la raison et de la foi pour le franchir.<\/p>\n<p>Les mondes que nous avons parcourus annoncent l&rsquo;art admirable qui les fit \u00eatre. Jusque sur les portes de l&rsquo;enfer, nous avons vu l&#8217;empreinte de la puissance, de la sagesse, et de l&rsquo;amour. Le ciel, en poursuivant sur nos t\u00eates le cours de ses r\u00e9volutions, nous montre ses beaut\u00e9s \u00e9ternelles, comme pour nous convier \u00e0 reconna\u00eetre l&rsquo;ouvrier qui les fa\u00e7onna. Le mouvement universel, qui entra\u00eene le firmament, suppose un premier moteur immobile qui agit sur la mati\u00e8re par une attraction morale.<\/p>\n<p>D&rsquo;ailleurs, \u00e9tant donn\u00e9 le plus obscur des \u00eatres de la nature, il faut qu&rsquo;il ait re\u00e7u l&rsquo;existence de quelque autre ; et celui-ci la tiendra, \u00e0 son tour, de lui-m\u00eame, ou d&rsquo;autrui. S&rsquo;il existe de lui-m\u00eame, il est le premier principe ; sinon, il faut remonter plus haut, et multiplier ind\u00e9finiment les causes efficientes ; ou bien arriver \u00e0 un principe primordial, seul \u00eatre qui puisse se concevoir comme n\u00e9cessaire, parce que, de lui seul, m\u00e9diatement ou imm\u00e9diatement, \u00e9manent toutes les existences. Dieu se fait donc conna\u00eetre par des preuves physiques et m\u00e9taphysiques : il s\u2019est manifest\u00e9 plus compl\u00e8tement, en r\u00e9pandant la ros\u00e9e c\u00e9leste de l&rsquo;inspiration sur les proph\u00e8tes, les \u00e9vang\u00e9listes, et les ap\u00f4tres.<\/p>\n<p>-unique dans sa substance, la puissance, la sagesse, et l&rsquo;amour rev\u00eatent en lui une triple personnalit\u00e9, en sorte que le singulier et le pluriel lui appartiennent dans les langues des hommes. Il est esprit : il est le centre indivisible, o\u00f9 convergent tous les lieux et tous les temps ; il est le cercle qui circonscrit le monde, et que rien ne circonscrit. Immense, \u00e9ternel, immuable, il est la v\u00e9rit\u00e9 premi\u00e8re, hors de laquelle tout est t\u00e9n\u00e8bres. Dans sa pens\u00e9e, toutes les cr\u00e9atures se trouvent pr\u00e9vues et coordonn\u00e9es \u00e0 leur fin. Les faits m\u00eame contingents s\u2019y refl\u00e8tent d&rsquo;avance, sans devenir par l\u00e0 n\u00e9cessaires. Ainsi, le regard du spectateur plac\u00e9 sur le rivage suit la course du navire sur les eaux, et ne la dirige pas. Il est aussi la bont\u00e9 sans bornes ; et, comme souverain bien, il est l&rsquo;invariable objet de sa propre volont\u00e9, qui devient d\u00e8s lors la source et la mesure de toute justice. Mais cette justice a des profondeurs o\u00f9 ne saurait atteindre la courte port\u00e9e de notre raison, comme le fond de la mer que sonde en vain l&rsquo;\u0153il impuissant du nautonier. Enfin, tous ses attributs, \u00e9lev\u00e9s au m\u00eame degr\u00e9 de perfection souveraine, se maintiennent dans un \u00e9quilibre indestructible, en sorte que, empruntant l&rsquo;idiome des nombres, il est permis de d\u00e9finir Dieu : la premi\u00e8re \u00e9quation.<\/p>\n<p>Ce Dieu, qui se suffisait \u00e0 lui-m\u00eame dans la solitude de son essence, devait cr\u00e9er, non pour accro\u00eetre son bonheur, mais pour que sa gloire, resplendissant dans ses oeuvres, se rend\u00eet \u00e0 elle-m\u00eame t\u00e9moignage. Au sein de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, en dehors de tous les temps, sans autres lois que son propre vouloir, celui qui est triple et un entra en action : la puissance ex\u00e9cuta ce que la sagesse avait pr\u00e9par\u00e9 ; et l&rsquo;amour infini s\u2019ouvrit, et se manifesta, en de nouveaux amours. Et l&rsquo;on ne saurait dire qu&rsquo;avant de cr\u00e9er il demeurait oisif ; car ces mots, avant, apr\u00e8s, sont bannis du langage des choses divines. La forme et la mati\u00e8re, isol\u00e9es et r\u00e9unies, s\u2019\u00e9lanc\u00e8rent en m\u00eame temps, comme d&rsquo;un seul arc une triple fl\u00e8che, des profondeurs de la pens\u00e9e productrice ; et, avec les substances m\u00eames, fut cr\u00e9\u00e9 l&rsquo;ordre qui leur convenait. Celles qui sont formes pures, comme les anges, occup\u00e8rent les sommit\u00e9s du monde : la mati\u00e8re, abandonn\u00e9e \u00e0 elle-m\u00eame, occupa les r\u00e9gions infimes : au milieu, la mati\u00e8re et la forme s\u2019entrelac\u00e8rent d&rsquo;un indissoluble lien. Les choses cr\u00e9\u00e9es sont la splendeur de l&rsquo;id\u00e9e immuable que le p\u00e8re engendre, et qu&rsquo;il aime sans fin : id\u00e9e, raison, verbe sacr\u00e9, lumi\u00e8re qui, sans se d\u00e9tacher de celui qui la fait luire, sans sortir de sa propre unit\u00e9, rayonne de cr\u00e9atures en cr\u00e9atures, de causes en effets, jusqu&rsquo;\u00e0 ne plus produire que des ph\u00e9nom\u00e8nes contingents et passagers : c&rsquo;est une clart\u00e9 qui se r\u00e9p\u00e8te, de miroir en miroir, p\u00e2lissant \u00e0 mesure qu&rsquo;elle s\u2019\u00e9loigne. Ainsi, dans toute chose, il y a un \u00e9l\u00e9ment id\u00e9al et incorruptible ; mais, dans toutes celles qui naquirent sujettes \u00e0 la destruction, il y a aussi un \u00e9l\u00e9ment p\u00e9rissable et grossier. La mati\u00e8re qui est en elles pr\u00e9sente des dispositions, et subit des influences diverses, qui la rendent plus ou moins diaphane \u00e0 la lumi\u00e8re divine, qui la font se pr\u00eater plus ou moins fid\u00e8lement au sceau dont elle doit recevoir l&#8217;empreinte. Aussi, l&#8217;empreinte est toujours obscurcie, ou tronqu\u00e9e. Et cette imperfection est n\u00e9cessaire ; car, celui dont le compas d\u00e9crivit les extr\u00e9mit\u00e9s de l&rsquo;univers ne put ouvrir un cercle assez grand pour que son verbe s\u2019y cont\u00eent. La nature est un espace trop \u00e9troit pour renfermer le bien infini, qui est \u00e0 lui-m\u00eame sa mesure ; elle ne saurait suffire \u00e0 r\u00e9aliser tous les desseins de l&rsquo;artiste in\u00e9puisable. -enfin, s\u2019il est difficile de comprendre la cr\u00e9ation des corps par un Dieu pur esprit, il faut prendre garde que l&rsquo;effet peut \u00eatre contenu \u00e9minemment dans la cause, et que la notion de cause, c&rsquo;est-\u00e0-dire, de force spontan\u00e9e, est ad\u00e9quate \u00e0 celle de l&rsquo;esprit m\u00eame, et qu&rsquo;en ce sens on a dit avec raison : toute intelligence est pleine de formes.<\/p>\n<p>Entre ses oeuvres innombrables, il en est peu en qui Dieu ait mis plus de complaisance que dans l&rsquo;homme, dont l&rsquo;\u00e2me libre et immortelle gardait ses traits plus ressemblants, et sollicitait plus vivement sa pr\u00e9dilection. Le p\u00e9ch\u00e9, en d\u00e9figurant cette ressemblance, d\u00e9grada l&rsquo;homme du rang qu&rsquo;il tenait dans les affections de son auteur. Il n&rsquo;y pouvait rentrer que par deux voies : par une r\u00e9paration laborieuse, qui v\u00eent de lui-m\u00eame ; ou par une r\u00e9habilitation gratuite, octroy\u00e9e de Dieu. Mais l&rsquo;homme ne pouvait descendre aussi bas, par l&rsquo;humilit\u00e9 de son ob\u00e9issance, qu&rsquo;il avait pr\u00e9tendu monter haut par la hardiesse de sa r\u00e9volte ; il demeurait fatalement incapable de satisfaire. Il fallait donc que Dieu lui-m\u00eame ag\u00eet en sa faveur, ou en faisant mis\u00e9ricorde, ou en faisant tout ensemble mis\u00e9ricorde et justice. Il pr\u00e9f\u00e9ra le second moyen, o\u00f9 se manifestait mieux l&rsquo;union de ses perfections infinies : l&rsquo;oeuvre est d&rsquo;autant plus ch\u00e8re aux yeux de l&rsquo;ouvrier, qu&rsquo;il y reconna\u00eet plus fid\u00e8lement sa main. Ce fut chose plus g\u00e9n\u00e9reuse de se livrer et de subir la peine, pour rendre \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9 la force de se relever, que de lui remettre sans m\u00e9rite la peine encourue. Par l&rsquo;acte seul de son amour immense, le verbe unit \u00e0 lui notre nature malade, d\u00e9chue, proscrite. Cette humiliation donna \u00e0 la justice inflexible une victime digne d&rsquo;elle. Jamais, depuis le premier jour jusqu&rsquo;\u00e0 la derni\u00e8re nuit du monde, jamais on ne vit, on ne verra, s\u2019accomplir un si profond et si magnifique dessein.<\/p>\n<p>Mais la r\u00e9demption ne s\u2019ach\u00e8ve que par le perfectionnement successif des g\u00e9n\u00e9rations qui traversent la terre, et par leur couronnement dans la gloire. C&rsquo;est l&rsquo;objet de cette providence particuli\u00e8re qui ne cesse pas d&rsquo;\u00eatre incompr\u00e9hensible, soit qu&rsquo;elle pr\u00e9destine les \u00e9lus ; soit qu&rsquo;elle les dote de dons in\u00e9gaux ; soit qu&rsquo;elle fasse servir le mal au triomphe du bien ; soit que, in\u00e9branlable en ses arr\u00eats, elle se laisse n\u00e9anmoins toucher par la pri\u00e8re et par le m\u00e9rite de la vertu ; soit qu&rsquo;elle-m\u00eame attire \u00e0 soi nos intelligences et nos volont\u00e9s, dont elle veut concentrer tous les efforts.<\/p>\n<p>Car l&rsquo;alpha est en m\u00eame temps l&rsquo;om\u00e9ga. Le dieu, qui s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 comme cr\u00e9ateur, s\u2019est engag\u00e9 comme r\u00e9mun\u00e9rateur : il est la cause ; il sera la fin.<\/p>\n<p>Ici, le po\u00e8te semblait devoir s\u2019arr\u00eater, infid\u00e8le \u00e0 son proc\u00e9d\u00e9 syst\u00e9matique, o\u00f9 chaque s\u00e9rie de conceptions a sa formule dans une vision correspondante ; il semblait que l&rsquo;image ne pouvait plus que mat\u00e9rialiser la pens\u00e9e. Mais le g\u00e9nie accepta le d\u00e9fi : la pens\u00e9e entreprit de spiritualiser l&rsquo;image ; et jamais peut-\u00eatre, ni avant, ni depuis, l&rsquo;expression po\u00e9tique ne s\u2019\u00e9leva \u00e0 une puret\u00e9 plus parfaite, avec une plus audacieuse \u00e9nergie. -le ciel \u00e9tait ouvert : un point lumineux apparut, qui rayonnait d&rsquo;une clart\u00e9 insoutenable \u00e0 l&rsquo;oeil. De toutes les \u00e9toiles, celle qui d&rsquo;ici-bas nous para\u00eet la moindre, semblerait pareille \u00e0 la lune, compar\u00e9e \u00e0 ce point indivisible. Environ \u00e0 la m\u00eame distance o\u00f9 l&rsquo;aur\u00e9ole aux sept couleurs se forme \u00e0 l&rsquo;entour de l&rsquo;astre dont elle r\u00e9fl\u00e9chit les rayons, autour de ce point immobile, un cercle de feu tournait, si rapide qu&rsquo;il surpassait en vitesse la rotation des cieux.<\/p>\n<p>D&rsquo;autres cercles concentriques entouraient celui-ci jusqu&rsquo;au nombre de neuf, toujours plus vastes dans leurs dimensions, mais moins prompts dans leur course, moins purs dans leur \u00e9clat. Or, comme \u00e0 ce spectacle le po\u00e8te demeurait suspendu entre l&rsquo;\u00e9tonnement et le doute, il lui fut dit : \u00a0\u00bb de ce point d\u00e9pend le ciel, et toute la nature. \u00a0\u00bb c&rsquo;\u00e9tait Dieu. Et, dans ces cercles qui mutuellement s\u2019attiraient vers leur centre, il reconnut les neuf ordres de cr\u00e9atures spirituelles qui, entra\u00een\u00e9es par l&rsquo;amour, entra\u00eenent elles-m\u00eames le monde entier. C&rsquo;\u00e9taient les anges. Puis, quand sa vue miraculeusement affermie put p\u00e9n\u00e9trer ce point qui l&rsquo;avait \u00e9blouie d&rsquo;abord, il y vit, rassembl\u00e9 en un seul faisceau et r\u00e9duit \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;une simple lumi\u00e8re, tout ce qui se d\u00e9ploie dans l&rsquo;univers, substance, mode, accident. C&rsquo;\u00e9taient les id\u00e9es typiques de la cr\u00e9ation. Dans le m\u00eame point, \u00e0 une profondeur plus grande, trois cercles se montr\u00e8rent \u00e0 lui, \u00e9gaux en mesure, divers en couleurs : et le second \u00e9tait comme la splendeur du premier, et, le troisi\u00e8me, comme une vapeur \u00e9man\u00e9e des deux autres. Ainsi se manifestait la trinit\u00e9. Le deuxi\u00e8me cercle, attentivement consid\u00e9r\u00e9, sans perdre sa couleur primitive, semblait se peindre d&rsquo;une effigie humaine, symbole de l&rsquo;incarnation du verbe. Et, tandis qu&rsquo;il cherchait \u00e0 comprendre ces prodigieux spectacles, le po\u00e8te ressentit la joie de les avoir compris : il se sentit devenu tel, qu&rsquo;il lui \u00e9tait impossible de d\u00e9tourner les yeux de ce point, o\u00f9 tout le bonheur auquel le d\u00e9sir humain peut aspirer \u00e9tait r\u00e9uni ; et sa volont\u00e9, doucement attir\u00e9e, entrait dans l&rsquo;harmonieux mouvement de l&rsquo;ordre universel.<\/p>\n<p>L&rsquo;oeuvre de la sanctification lui devenait sensible.<\/p>\n<p>Tous les myst\u00e8res lui \u00e9taient d\u00e9voil\u00e9s, dans une intuition imm\u00e9diate. C&rsquo;\u00e9tait une pens\u00e9e sans effort, et qui, par cons\u00e9quent, excluait le raisonnement et le souvenir ; c&rsquo;\u00e9tait une situation de l&rsquo;intelligence, qui n&rsquo;a pas de nom parmi les hommes ; c&rsquo;\u00e9tait une compl\u00e8te participation \u00e0 cette philosophie, la seule v\u00e9ritable, qui est celle des saints et des anges, qui est en Dieu m\u00eame, amour infini d&rsquo;une sagesse infinie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>SECONDE PARTIE CH. 4\u00a0: Le bien D\u00e9j\u00e0 plusieurs fois, dans le cours de ces recherches, le bien s\u2019est laiss\u00e9 entrevoir sous des apparences diverses. 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