{"id":107365,"date":"2016-08-02T20:00:15","date_gmt":"2016-08-02T18:00:15","guid":{"rendered":"http:\/\/vincentiens.org\/?p=107365"},"modified":"2016-08-02T20:50:25","modified_gmt":"2016-08-02T18:50:25","slug":"les-origines-du-socialisme","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/vincentians.com\/fr\/les-origines-du-socialisme\/","title":{"rendered":"Les origines du socialisme"},"content":{"rendered":"<p>En traitant des origines du socialisme, nous avons r\u00e9uni sous ce nom les \u00e9coles diverses qui le pren\u00adnent, et que nous ne pouvions diviser pour ouvrir une controverse particuli\u00e8re avec chacune d\u2019elles. Si beaucoup de socialistes ne sont que les disciples attard\u00e9s des plus coupables erreurs du paganisme, il y en a d\u2019autres qui se rattachent en plus d\u2019un point aux traditions chr\u00e9tiennes, et dont le tort principal est de donner de nouveaux noms \u00e0 d\u2019an\u00adciennes vertus, de changer les conseils de l\u2019Evangile en pr\u00e9ceptes, et de vouloir fixer sur la terre l\u2019id\u00e9al du ciel. Nous ne m\u00e9connaissons pas la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de ces illusions, mais nous en voyons le danger. Comme toutes les doctrines qui ont troubl\u00e9 le re\u00adpos du monde, le socialisme n\u2019a de puissance que par beaucoup de v\u00e9rit\u00e9s m\u00eal\u00e9es de beaucoup d\u2019erreurs. Cette confusion lui pr\u00eate un semblant de nouveaut\u00e9 qui \u00e9lonne les esprits faibles : on aura \u00e9cart\u00e9 tout le p\u00e9ril de ses enseignements, quand on y aura montr\u00e9, d\u2019une part, des v\u00e9rit\u00e9s antiques qui n\u2019avaient pas attendu, pour se produire, le so\u00adleil du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, et d\u2019autre part, des erreurs s\u00e9culaires plusieurs fois jug\u00e9es par la con\u00adscience des hommes et condamn\u00e9es par l\u2019exp\u00e9rience des peuples. Il est temps d\u2019en faire le partage et de reprendre notre bien, je veux dire ces vieilles et populaires id\u00e9es de justice, de charit\u00e9, de frater\u00adnit\u00e9. Il est temps de montrer qu\u2019on peut plaider la cause des prol\u00e9taires, se vouer au soulagement des classes souffrantes, poursuivre l\u2019abolition du pau\u00adp\u00e9risme, sans se rendre solidaire des pr\u00e9dications qui ont d\u00e9cha\u00een\u00e9 la temp\u00eate de Juin, et qui sus\u00adpendent encore sur nous de si sombres nuages.<\/p>\n<p>Le socialisme se propose comme un progr\u00e8s, et jamais peut-\u00eatre on ne tenta un plus hardi retour au pass\u00e9 le plus recul\u00e9. Jamais, en effet, les doc\u00adtrines socialistes n\u2019ont \u00e9t\u00e9 plus pr\u00e8s de leur av\u00e8\u00adnement que chez les nations th\u00e9ocratiques de l\u2019antiquit\u00e9. Quand la loi indienne fait sortir du dieu Bralima la soci\u00e9t\u00e9 toute constitu\u00e9e, de sa t\u00eate les pr\u00eatres, les guerriers de scs bras, de ses cuisses les agriculteurs, et de ses pieds les esclaves, elle fait tout ce que r\u00eavent plusieurs modernes. Elle fait l\u2019apoth\u00e9ose de l\u2019\u00c9tat, la classification des hommes par un pouvoir sup\u00e9rieur qui juge souverainement de leur capacit\u00e9 et de leurs \u0153uvres, l\u2019organisation du travail sous une discipline qui ne laisse place ni \u00e0 la concurrence, ni \u00e0 la mis\u00e8re, ni \u00e0 tous les d\u00e9sordres de la libert\u00e9 personnelle. C\u2019\u00e9tait la con\u00addition de tout l\u2019Orient, avec cette cons\u00e9quence qu\u2019en d\u00e9truisant la libert\u00e9 des personnes on sup\u00adprimait la propri\u00e9t\u00e9 qui en est l\u2019ouvrage, et en m\u00eame temps le rempart. La l\u00e9gislation de l\u2019Inde attribuait le sol aux pr\u00eatres; celle de la Perse le donnait au roi ; sous des noms diff\u00e9rents, c\u2019\u00e9tait l\u2019Etat qui poss\u00e9dait : les sujets ne d\u00e9tenaient qu\u2019\u00e0 titre pr\u00e9caire. Les m\u00eames principes avaient rev\u00eatu d\u2019autres formes dans les premi\u00e8res institutions de la Gr\u00e8ce, chez les peuples doriens, plus fid\u00e8les aux traditions orientales. De l\u00e0 cette distinction de quatre classes d\u2019hommes chez les Spartiates, le par\u00adtage \u00e9gal des terres et leur inali\u00e9nabilit\u00e9, l\u2019\u00e9ducation des enfants arrach\u00e9e \u00e0 la famille, les repas en com\u00admun, et toute cette discipline qui faisait de Lac\u00e9- d\u00e9mone un phalanst\u00e8re guerrier.<\/p>\n<p>Il ne fallait pas moins que de tels exemples pour tromper le g\u00e9nie de Platon, lorsqu\u2019il construisait sa R\u00e9publique id\u00e9ale, l\u2019un des plus remarquables monuments de la puissance et de l\u2019insuffisance de l\u2019esprit humain. On a beaucoup cit\u00e9 La R\u00e9publique de Platon, on ne sait pas assez tout ce qu\u2019il y a d\u2019erreurs modernes dans ce beau livre. Platon com\u00admence, comme les anciens l\u00e9gislateurs, par l&rsquo;\u00e9tablissement (Tune soci\u00e9t\u00e9 toute divine et devant qui la personne humaine n\u2019est rien. Le Dieu qui a form\u00e9 les hommes a m\u00eal\u00e9 de l\u2019or dans la composition de ceux qui doivent gouverner : il a mis de l\u2019argent dans les guerriers, du fer et de l\u2019airain dans les laboureurs et les artisans. Cependant, d\u2019une g\u00e9n\u00e9\u00adration \u00e0 l\u2019autre, l\u2019or peut se changer en argent, et ainsi des autres m\u00e9taux. C\u2019est aux magistrats de prendre garde au m\u00e9tal que le dieu m\u00eale aux \u00e2mes des enfants, de pourvoir \u00e0 leur \u00e9ducation et de les ranger dans les conditions d\u2019o\u00f9 ils ne sortiront plus. Cette constitution implique l\u2019abolition de la propri\u00e9t\u00e9. Platon veut que les guerriers de sa R\u00e9\u00adpublique ne poss\u00e8dent rien en particulier ; cc qu\u2019ils ce n\u2019aient ni maisons ni magasins qui ne soient cc ouverts, qu\u2019ils vivent ensemble comme des sol- cc dats au camp assis \u00e0 des tables communes. \u00bb Les l\u00e9gislateurs anciens s\u2019\u00e9taient arr\u00eat\u00e9s l\u00e0. Mais il fal\u00adlait que le philosophe pouss\u00e2t ses doctrines \u00e0 leurs derni\u00e8res cons\u00e9quences. Apr\u00e8s avoir \u00f4t\u00e9 \u00e0 la libert\u00e9 humaine l\u2019appui de la propri\u00e9t\u00e9, il ne lui laisse pas le refuge de la famille. De peur que la soci\u00e9t\u00e9 domestique ne dispute \u00e0 l\u2019Etat le c\u0153ur des citoyens, il la brise, il arrache les deux sexes aux devoirs vulgaires du mariage et de la paternit\u00e9, pour leur partager les charges publiques : il violente toute la nature. Les femmes des guerriers seront appe\u00adl\u00e9es aux fatigues, aux p\u00e9rils, \u00e0 la gloire des hommes. En retour, elles seront communes toutes \u00e0 tous; les enfants deviendront communs, et les parents ne conna\u00eetront pas ceux qu\u2019ils auront engendr\u00e9s. Les naissances n\u2019ayant plus d\u2019autre fin que d\u2019ac\u00adcro\u00eetre et de perp\u00e9tuer la R\u00e9publique, \u00ab les magistrats multiplieront les unions des couples d\u2019\u00e9lites, ils \u00e9l\u00e8veront avec soin les enfants qui en r\u00e9sulteront, afin d\u2019avoir un troupeau toujours choisi. \u00bb Voil\u00e0 pourtant o\u00f9 aboutit un livre qui s\u2019ouvrepar la plus admirable distinction du bien et de l\u2019utile, par la plus \u00e9loquente d\u00e9fense des lois de la justice \u00e9ternelle. Platon voulait b\u00e2tir la cit\u00e9 des dieux sur la terre; sa R\u00e9publique n\u2019est plus qu\u2019un haras. C\u2019est le chemin qu\u2019un faux principe fait faire aux plus fermes intelligences, et nous ne nous \u00e9tonnons pas que les logiciens du saint-simonisme et du fou\u00adri\u00e9risme soient arriv\u00e9s aux m\u00eames extr\u00e9mit\u00e9s. Mais ce qui nous confond, c\u2019est que le plus grand g\u00e9nie philosophique qui fut jamais, servi par la plus har\u00admonieuse des langues, et s\u2019adressant \u00e0 des Grecs, idol\u00e2tres de la beaut\u00e9, accoutum\u00e9s \u00e0 d\u00e9pouiller toute pudeur dans la corruption des gymnases, n\u2019ait pas pu r\u00e9unir vingt familles pour les ranger sous ses lois ; et que des modernes aient esp\u00e9r\u00e9 ra\u00admener de vieilles nations chr\u00e9tiennes \u00e0 cet exc\u00e8s d\u2019abaissement qui avait r\u00e9volt\u00e9 des pa\u00efens.<\/p>\n<p>En effet, tout l\u2019effort de la raison dans l\u2019anti\u00adquit\u00e9 m\u00eame est d\u00e9j\u00e0 de rompre le r\u00e9seau des lois th\u00e9ocratiques, et d\u2019affranchir la personne humaine par une forte constitution de la famille et de la propri\u00e9t\u00e9. Le droil romain n\u2019a pas d\u2019autre grandeur, la lutte du peuple contre le s\u00e9nat n\u2019a pas d\u2019autre int\u00e9r\u00eat, tout le travail des jurisconsultes n\u2019a pas d\u2019autre pens\u00e9e que d\u2019arracher peu \u00e0 peu le citoyen \u00e0 la tyrannie d\u2019un patriciat sacerdotal, de r\u00e9tablir les droits de la nature dans la soci\u00e9t\u00e9 domestique, de fortifier le domaine priv\u00e9, de le prot\u00e9ger dans toutes les vicissitudes des contrats et des succes\u00adsions, et de conduire ainsi la propri\u00e9t\u00e9 \u00e0 ce degr\u00e9 de perfection o\u00f9 les l\u00e9gislations modernes l\u2019ont maintenue. Mais les anciens et les Romains eux- m\u00eames ne r\u00e9ussirent pas compl\u00e8tement \u00e0 renou\u00adveler l\u2019ordre social. Ils \u00e9chou\u00e8rent devant deux ob\u00adstacles : d\u2019un c\u00f4t\u00e9 la confusion du spirituel et du temporel qu\u2019ils conserv\u00e8rent en principe en ne re\u00adconnaissant point de droit contre l\u2019Etat, point de libert\u00e9 pour les consciences : de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 l\u2019es\u00adclavage qui viciait la propri\u00e9t\u00e9 en lui donnant une \u00e9tendue sacril\u00e8ge, et qui d\u00e9shonorait le travail en le r\u00e9servant \u00e0 des mains serviles.<\/p>\n<p>Le Christianisme seul eut la hardiesse de rompre sur ces deux points avec toute la tradition des so\u00adci\u00e9t\u00e9s pa\u00efennes, et d\u2019\u00e9tablir deux dogmes dont la nouveaut\u00e9 fit le scandale des philosophes et l\u2019indi\u00adgnation des jurisconsultes; nous voulons dire la s\u00e9paration du spirituel et du temporel et la frater\u00adnit\u00e9 des hommes. D\u2019une part, le Christianisme, en arrachant \u00e0 l\u2019Etat le domaine des consciences, relevait la libert\u00e9 humaine : il lui assurait dans ce monde l\u2019asile du for int\u00e9rieur, dans l\u2019autre, l\u2019asile de l\u2019immortalit\u00e9, et, pour \u00e9tablir une maxime si tut\u00e9laire, il n\u2019\u00e9pargna pas le sang de ses mar\u00adtyrs. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, les chr\u00e9tiens ne professaient pas cet individualisme \u00e9troit dont on les a trop souvent accus\u00e9s, ils ne se renfermaient point, comme on l\u2019a dit, dans l\u2019\u00e9go\u00efsme du salut. Leur th\u00e9ologie n\u2019avait pas d\u2019expression trop forte pour exprimer l\u2019unit\u00e9, la solidarit\u00e9, la responsabilit\u00e9 mutuelle de la famille humaine. C\u2019\u00e9tait beaucoup d\u2019enseigner l\u2019origine commune des hommes et leur \u00e9galit\u00e9 devant Dieu. Mais l\u2019union dans le Christ fai\u00adsait plus que l\u2019union dans Adam : les chr\u00e9tiens deve\u00adnaient plus que des fr\u00e8res, ils devenaient les mem\u00adbres d\u2019un m\u00eame corps. Et, pendant que Platon remer\u00adciait les dieux de l\u2019avoir cr\u00e9\u00e9 homme plut\u00f4t que femme, libre plut\u00f4t qu\u2019esclave, Grec plut\u00f4t que barbare, saint Paul d\u00e9clarait qu\u2019il n\u2019y avait plus \u00ab ni homme ni femme, ni libre ni esclave, ni Grec ni barbare, mais un seul corps en J\u00e9sus-Christ. \u00bb<\/p>\n<p>La fraternit\u00e9 chr\u00e9tienne n\u2019eut jamais d\u2019image plus parfaite que cette \u00e9glise primitive de J\u00e9ru\u00adsalem, ou toute la multitude de ceux qui croyaient n\u2019avaient qu\u2019un c\u00e6ur et qu\u2019une \u00e2me, et o\u00f9 l\u2019on ne voyait point de pauvres, parce que tous ceux qui poss\u00e9daient des terres ou des maisons les ven\u00addaient et en apportaient le prix. \u00ab Ils le mettaient aux pieds des ap\u00f4tres, et on le distribuait \u00e0 chacun selon son besoin. \u00bb On a beaucoup abus\u00e9 de cet exemple et reproch\u00e9 aux chr\u00e9tiens d\u2019\u00eatre bient\u00f4t devenus infid\u00e8les aux traditions de leurs premiers jours. On n\u2019a pas pris garde qu\u2019\u00e0 la diff\u00e9rence de la communaut\u00e9 de Platon celle de J\u00e9rusalem n\u2019a\u00advait rien d\u2019obligatoire, et que non-seulement elle n\u2019invoquait point la sanction de la force publique, mais qu\u2019elle n\u2019engageait pas m\u00eame les consciences. Ainsi, quand Anamie, ayant vendu son champ, retient une partie du prix et apporte l\u2019autre aux pieds des ap\u00f4tres, Pierre lui reproche, non d\u2019avoir retenu, mais d\u2019avoir tromp\u00e9: car, dit-il, \u00ab Si vous aviez voulu garder votre champ, n\u2019\u00e9tait-il pas toujours \u00e0 vous; et vendu, le prix n\u2019\u00e9tait-il pas encore \u00e0 vous? \u00bb Ainsi le Christianisme poussait jusqu\u2019\u00e0 ce point le respect de la libert\u00e9 humaine, et, la sachant faihle et facile \u00e0 vaincre, il ne vou\u00adlait pas lui \u00f4ter le dernier retranchement qu\u2019elle trouve dans la propri\u00e9t\u00e9 des biens. Il conservait la propri\u00e9t\u00e9 en la mettant sous la protection du com\u00admandement de Dieu : \u00ab Vous ne d\u00e9roberez point.\u00bb Il faisait de l\u2019abandon des biens, non pas un pr\u00e9\u00adcepte, mais un conseil, de la pauvret\u00e9 volontaire une perfection : \u00ab Si vous voulez \u00eatre parfait, vendez vos biens et les donnez aux pauvres. \u00bb Dans l\u2019Eglise, la propri\u00e9t\u00e9 est le droit commun comme le mariage, la communaut\u00e9 comme la virginit\u00e9 est le partage du petit nombre.<\/p>\n<p>Aussi la soci\u00e9t\u00e9 primitive de J\u00e9rusalem dura peu. On n\u2019en trouve qu\u2019une imitation passag\u00e8re \u00e0 Alexandrie; et la vie commune, trop expos\u00e9e \u00e0 se corrompre dans le commerce ordinaire des hommes, s\u2019enferme entre les murs des monast\u00e8res. Mais le dogme de la fraternit\u00e9 resta dans la pr\u00e9dication chr\u00e9tienne, descendit avec elle dans tous les rangs de la soci\u00e9t\u00e9 antique et la renouvela surtout en tou\u00adchant aux trois plaies des classes souffrantes : l\u2019es\u00adclavage, la pauvret\u00e9 et le travail.<\/p>\n<p>On conna\u00eet ce que firent les P\u00e8res de l\u2019Eglise . pour l\u2019abolition de la servitude. Ils firent plus, ils voulurent qu\u2019on honor\u00e2t les esclaves, c\u2019est- \u00e0-dire le plus grand nombre des hommes, c\u2019est-\u00e0-dire le v\u00e9ritable peuple, celui qui portait le poids du jour et de la chaleur. En m\u00eame temps que les saints canons destinaient express\u00e9ment une partie des aum\u00f4nes \u00e0 racheter les captifs, pendant que les mnrtyrs, \u00e0 la veille de leur supplice, \u00e9man\u00adcipaient leurs esclaves par milliers, l\u2019Eglise vou\u00adlait que les ma\u00eetres apprissent \u00e0 honorer dans la personne de leurs serviteurs \u00ab le Christ, qui avait pris la forme d\u2019un esclave, qui s\u2019\u00e9tait choisi pour symboles Mo\u00efse expos\u00e9 et Joseph vendu, et qui avait servi pour nous affranchir. \u00bb<\/p>\n<p>L\u2019antiquit\u00e9 sacr\u00e9e est pleine de ces enseignements. Mais tout ce qu\u2019elle fit pour l\u2019esclavage rejaillissait n\u00e9cessairement sur la pauvret\u00e9, cette autre sorte de servitude que les anciens avaient aussi regard\u00e9e comme une mal\u00e9diction des dieux. Le Christianisme n\u2019avait encore que douze ap\u00f4tres pour pr\u00ea\u00adcher la foi, qu\u2019il instituait d\u00e9j\u00e0 sept diacres pour servir les pauvres. Dans toutes les \u00e9glises le service des pauvres s\u2019organise avec cette r\u00e9gularit\u00e9 et cette efficacit\u00e9 dont Rome donne l\u2019exemple, quand saint Laurent, somm\u00e9 par le pr\u00e9fet de la ville de livrer ses tr\u00e9sors, lui pr\u00e9sente la foule des veuves, des or\u00adphelins et des infirmes nourris par les diaconies romaines. Mais la sagesse de l\u2019Eglise et la sinc\u00e9rit\u00e9 de son amour pour les pauvres \u00e9clatent pr\u00e9cis\u00e9ment en ceci, qu\u2019elle conna\u00eet trop l\u2019\u00e9tendue de leurs maux, et qu\u2019elle est trop p\u00e9n\u00e9tr\u00e9e de leurs douleurs, pour croire qu\u2019elle parvienne jamais \u00e0 y mettre fin. Voil\u00e0 pourquoi elle r\u00e9habilite une condition qu\u2019elle n\u2019esp\u00e8re pas supprimer, voil\u00e0 pourquoi elle entoure la pauvret\u00e9 des respects de la terre et des promesses du ciel. Les pa\u00efens, \u00e9tonn\u00e9s d\u2019une pr\u00e9\u00addilection si contraire \u00e0 la nature, reprochaient aux chr\u00e9tiens de courtiser les foulons, les cardeurs de lnine et les cordonniers ; de ne gagner \u00e0 leur secle que des vieillards imb\u00e9ciles, des femmes, des gens de basse condition, tous ceux que l\u2019idol\u00e2trie \u00e9car\u00adtait de ses temples comme profanes, et que la philo\u00adsophie bannissait de ses \u00e9coles comme indignes. Mais saint Jean Chrysostome faisait gloire \u00e0 ses p\u00e8res dans la foi \u00ab d\u2019avoir exerc\u00e9 \u00e0 philosopher ceux qu\u2019on r\u00e9putait pour les derniers des hommes, les laboureurs et les bouviers. \u00bb<\/p>\n<p>En effet, la pauvret\u00e9 avait deux caract\u00e8res qui la recommandaient \u00e0 la v\u00e9n\u00e9ration des chr\u00e9tiens : le premier \u00e9tait la souffrance, et le second le travail. Pendant que les sages avec Cic\u00e9ron professaient \u00ab que le travail des mains ne peut rien avoir de \u00ab lib\u00e9ral, \u00bb le Christianisme proclamait le travail comme la loi primitive du monde pratiqu\u00e9e par le Sauveur dans l\u2019atelier de Nazareth, par saint Pierre le p\u00eacheur, et par saint Paul le faiseur de tentes. Il le pr\u00eachait non-seulement comme l\u2019obligation de l\u2019homme d\u00e9chu, mais comme la r\u00e8gle de l\u2019homme r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9, comme la discipline de la vie par\u00adfaite; et, quand il conduisit les anachor\u00e8tes dans les d\u00e9serts de la Th\u00e9ba\u00efde, il les d\u00e9chargea de tous les devoirs ordinaires de la vie, hormis le travail des mains. Bien plus, il lui fit une place dans la hi\u00e9rarchie eccl\u00e9siastique. Les terrassiers des cata\u00adcombes furent compt\u00e9s au nombre des clercs, et saint J\u00e9r\u00f4me s\u2019en exprime ainsi : \u00ab Le premier ordre \u00ab du clerg\u00e9 est celui des fossoyeurs, qui, \u00e0 \u00ab l\u2019exemple de Tobie, sont charg\u00e9s d\u2019ensevelir les morts, afin qu\u2019en prenant soin des choses visibles ils courent aux invisibles. \u00bb On ne sait pas assez quelle r\u00e9volution pr\u00e9parait le Christia\u00adnisme, non-seulement dans la morale, mais dans l\u2019\u00e9conomie de la soci\u00e9t\u00e9 romaine, en relevant ainsi le travail, quand le d\u00e9s\u0153uvrement \u00e9tait le fl\u00e9au non-seulement des hautes classes, mais aussi de cette multitude qui attendait son pain des distribu\u00adtions imp\u00e9riales; quand les terres abandonn\u00e9es faisaient l\u2019appauvrissement de l\u2019empire et l\u2019envie des barbares.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a pas, en effet, de doctrine puissante en religion non plus qu\u2019en philosophie, qui se soit r\u00e9sign\u00e9e \u00e0 s\u2019enfermer dans les consciences, qui n\u2019ait aspir\u00e9 \u00e0 faire l\u2019\u00e9ducation des peuples, et en ce sens l\u2019Evangile est aussi une doctrine sociale. D\u00e8s le temps des pers\u00e9cutions nous l\u2019avons vu introduire dans le monde ces principes de libert\u00e9 et de fraternit\u00e9 qui en devaient renouveler la face. Mais il faut savoir jusqu\u2019o\u00f9 il les poussa, dans quelle mesure il les contint, et enfin ce qu\u2019il fit pour l\u2019organisation \u00e9conomique de la soci\u00e9t\u00e9, au moment o\u00f9 il sembla en disposer en ma\u00eetre, c\u2019est-\u00e0-dire au moyen \u00e2ge.<\/p>\n<p>Jamais peut-\u00eatre les principes introduits par le Christianisme ne coururent plus de p\u00e9ril qu\u2019au moment m\u00eame o\u00f9 ils venaient de vaincre la r\u00e9sistance de l\u2019empire romain et de faire leur av\u00e8nement dans les lois comme dans les m\u0153urs. Les barbares qui envahirent l\u2019empire ne connais\u00adsaient ni la libert\u00e9 ni la fraternit\u00e9. Le paganisme dont ils \u00e9taient p\u00e9n\u00e9tr\u00e9s ne leur avait appris que l\u2019in\u00e9galit\u00e9 des hommes devant les dieux. Le d\u00e9\u00adsordre profond qui les travaillait ne laissait place qu\u2019\u00e0 une farouche ind\u00e9pendance, \u00e0 un \u00e9go\u00efsme en\u00adnemi de toute loi, \u00e0 la soif de l\u2019or et du sang. Les traditions des Germains sont pleines de ces combats fratricides que les h\u00e9ros se livrent pour un tr\u00e9sor disput\u00e9; et, quand ils entrent dans les provinces romaines, la premi\u00e8re condition qu\u2019ils imposent est le partage des terres. Voil\u00e0 les hommes auxquels l\u2019\u00c9glise avait \u00e0 enseigner le respect du bien d\u2019au\u00adtrui et la charit\u00e9 chr\u00e9tienne.<\/p>\n<p>Elle commen\u00e7a par faire r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 leurs enfants ce septi\u00e8me commandement du D\u00e9calogue, dont elle ne s\u2019est jamais d\u00e9partie: Non furaberis. Elle le mit sous la sanction de la p\u00e9nitence eccl\u00e9sias\u00adtique. On lit dans un formulaire du neuvi\u00e8me si\u00e8cle destin\u00e9 \u00e0 la confession des n\u00e9ophytes barbares : \u00ab As-tu fait quelque vol avec effraction ou violence? As-tu br\u00fbl\u00e9 la maison ou la grange d\u2019autrui? \u00bb Tandis que la th\u00e9ologie faisait gronder ainsi les menaces divines sur les violents qui attentaient \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9, elle avait des arguments pour la d\u00e9\u00adfendre contre les sophistes. Il faut voir avec quelle t\u00e9m\u00e9rit\u00e9 el quelle passion les \u00e9coles du moyen \u00e2ge soulev\u00e8rent ces controverses que nous croyons nou\u00advelles. Ouvrez la Somme de saint Thomas, et vous y trouverez cette question formidable : cc S\u2019il est \u00ab permis de poss\u00e9der en propre? \u00bb Toute l\u2019argumentation du communisme y est r\u00e9sum\u00e9e, elle s\u2019appuie de cette opinion de Cic\u00e9ron, que la propri\u00e9t\u00e9 n\u2019est pas de droit naturel ; elle se fortifie de tout ce que les P\u00e8res de l\u2019\u00c9glise ont \u00e9crit sur le droit des pauvres au superflu des riches. Mais saint Thomas et toute l\u2019\u00c9cole avec lui r\u00e9pondent que, si la pro\u00adpri\u00e9t\u00e9 n\u2019est pas l\u2019\u0153uvre de la nature, il y faut recon\u00adna\u00eetre une conqu\u00eate l\u00e9gitime del\u00e0 raison, une institution non-seulement permise, mais n\u00e9cessaire; et ils en donnent trois motifs : a Premi\u00e8rement, \u00ab que chacun porte plus d\u2019activit\u00e9 \u00e0 produire quand il produit pour lui seul : secondement, qu\u2019il y a plus d\u2019ordre dans les affaires humaines quand chaque personne a le soin exclusif d\u2019une chose; enfin, qu\u2019il y a plus de paix dans le partage que dans l\u2019indivision, comme on le voit par les \u00e9ternels proc\u00e8s de ceux qui poss\u00e8dent par indivis. \u00bb En se d\u00e9cidant par des consid\u00e9rations si judicieuses, saint Thomas ne renonce point aux hardies maximes des P\u00e8res, il n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 reproduire ces paroles de saint Basile et de saint Ambroise : \u00ab Le pain que vous gardez, c\u2019est celui des affam\u00e9s; le v\u00eatement que vous enfermez, c\u2019est celui de l\u2019indigent qui reste nu ; la chaussure qui pourrit chez vous est celle du mis\u00e9rable qui marche d\u00e9chauss\u00e9 ; et c\u2019est l\u2019argent du pauvre que vous enfouissez en terre. \u00bb Les socialistes ont connu ces textes, ils en ont abus\u00e9. Mais saint Thomas les explique en les compl\u00e9tant par d\u2019autres paroles de saint Basile qu\u2019il ne fallait pas d\u00e9tacher des pr\u00e9c\u00e9dentes : \u00ab Pourquoi donc avez-vous en abondance pendant que celui-ci mendie, si ce n\u2019est alin que vous ayez le m\u00e9rite du bon emploi, et lui la couronne de la patience?\u00bb Et il conclut que de droit naturel le superflu des riches est d\u00fb aux n\u00e9cessit\u00e9s des pauvres : mais, parce qu\u2019il y a beaucoup de n\u00e9cessit\u00e9s, et que le bien d\u2019un seul ne peut suffire a toutes, l\u2019\u00e9conomie de la Providence laisse \u00e0 chacun la libre dispensation de son bien. Cette distinction, qui se r\u00e9duit \u00e0 celle des devoirs parfaits et des devoirs imparfaits profess\u00e9e par tous les jurisconsultes, contient la solution des probl\u00e8mes qui font notre inqui\u00e9tude : elle concilie l\u2019apparente contradiction de la justice et de la charit\u00e9; elle conclut au d\u00e9\u00adpouillement volontaire au lieu de la spoliation, et au sacrifice au lieu du vol<span id='easy-footnote-1-107365' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='http:\/\/vincentians.com\/fr\/les-origines-du-socialisme\/#easy-footnote-bottom-1-107365' title='S. Thomas, secunda secund\u00e6, qq. 32, 66.'><sup>1<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>Le Christianisme n\u2019affaiblissait donc point la propri\u00e9t\u00e9; il la conservait, au contraire, comme la mati\u00e8re m\u00eame du sacrifice, comme la condition du d\u00e9pouillement, comme une partie de cette libert\u00e9 sans laquelle l\u2019homme ne m\u00e9riterait pas. Mais, en mcme temps qu\u2019il prenait la libert\u00e9 sous sa garde, il l\u2019exer\u00e7ait au d\u00e9vouement, \u00e0 l\u2019abn\u00e9gation de soi, \u00e0 la pratique de la fraternit\u00e9. S\u2019il faisait du vol un crime, il fit de l\u2019aum\u00f4ne un pr\u00e9cepte, de l\u2019aban\u00addon des biens un conseil, et de la communaut\u00e9 un \u00e9tat parfait dont l\u2019\u00e9bauche plus ou moins achev\u00e9e se reproduisit \u00e0 tous les degr\u00e9s de la so\u00adci\u00e9t\u00e9 catholique.<\/p>\n<p>Pour ne pas abandonner le pr\u00e9cepte de l\u2019aum\u00f4ne aux interpr\u00e9tations de l\u2019\u00e9go\u00efsme et de l\u2019avarice, l\u2019Eglise avait proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 une \u00e9valuation approxi\u00admative du superflu de chacun en le fixant au dixi\u00e8me du revenu. Encore avertissait-elle le riche que ses gerbes, d\u00e9j\u00e0 d\u00eem\u00e9es, restaient engag\u00e9es au besoin des pauvres dans une mesure que Dieu seul connaissait. Les d\u00eemes et les offrandes accu\u00admul\u00e9es des fid\u00e8les formaient le patrimoine eccl\u00e9\u00adsiastique, dont il ne faut pas juger le caract\u00e8re primitif parles abus des derniers temps.<\/p>\n<p>Les biens d\u2019Eglise, dans le langage du droit, sont sortis du domaine de la propri\u00e9t\u00e9, <em>res nullius<\/em> ; ils constituent le domaine de Dieu, l\u2019h\u00e9ritage du Christ, <em>Patrimonium Christi<\/em> : et ces qualifications \u00eem sont pas, comme on l\u2019a cru, de vains titres destin\u00e9s \u00e0 contenir les usurpations des rois, \u00e0 encourager la lib\u00e9ralit\u00e9 des peuples. Comme ces biens n\u2019ont de propri\u00e9taire que Dieu, l\u2019usufruit en appartient \u00e0 la communaut\u00e9 toutenti\u00e8re des fid\u00e8les, et des titulaires eccl\u00e9siastiques n\u2019en sont que les administrateurs et les gardiens. Et, afin d\u2019\u00e9pargner \u00e0 ces gardiens les tentations d\u2019une administration arbitraire, l\u2019Eglise leur en demande compte. D\u00e8s le septi\u00e8me si\u00e8cle, saint Gr\u00e9goire le Grand cite d\u00e9j\u00e0 les anciennes lois qui font du revenu de l\u2019Eglise quatre parts : la premi\u00e8re pour l\u2019\u00e9v\u00eaque, ses commensaux et les h\u00f4tes auxquels sa porte ne doit jamais se fermer ; la seconde pour le clerg\u00e9 ; la troisi\u00e8me pour l\u2019en\u00adtretien des\u00e9difices; la quatri\u00e8me pour les pauvres<span id='easy-footnote-2-107365' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='http:\/\/vincentians.com\/fr\/les-origines-du-socialisme\/#easy-footnote-bottom-2-107365' title='Gratianus, &lt;em&gt;Decretum&lt;\/em&gt;, causa, 12'><sup>2<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>Un capitulairc des temps carlovingiens (VII, 58) fait au clerg\u00e9 des Gaules des conditions plus s\u00e9v\u00e8res : \u00ab Que l\u2019\u00e9v\u00e8que, y est-il dit, ait le soin des biens eccl\u00e9siastiques pour en faire la distribution \u00e0 tous ceux qui sont dans la n\u00e9cessit\u00e9, et qu\u2019il Ja fasse avec un souverain respect et une souveraine crainte de Dieu. Qu\u2019il prenne aussi la part dont il a besoin, si <em>toutefois il a besoin<\/em>. \u00bb Sans doute la perversit\u00e9 des m\u0153urs viola souvent les volont\u00e9s de la loi, mais nous les trouvons rappel\u00e9es jusque dans les si\u00e8cles les plus rel\u00e2ch\u00e9s ; et, en mati\u00e8re de biens d\u2019\u00cbglise, les synodes de Rouen, d\u2019\u00c0ix et de Bordeaux, en 1585 et 1614, parlent encore comme saint Gr\u00e9goire et Charlemagne.<\/p>\n<p>Comme il n\u2019y avait pas de propri\u00e9t\u00e9 absolue en fait de biens eccl\u00e9siastiques, il n\u2019y avait pas de droit d\u2019en disposer. De l\u00e0 l\u2019inali\u00e9nabilit\u00e9 de ces biens, qui ne souffrait d\u2019exception que pour le soulagement des pauvres au temps de famine, pour la r\u00e9demp\u00adtion des captifs et pour l\u2019affranchissement des es\u00adclaves. Dans ces trois cas, la soci\u00e9t\u00e9 chr\u00e9tienne exer\u00e7ait les droits de Dieu, supr\u00eame propri\u00e9taire, \u201e et c\u2019est ainsi que s\u2019en explique saint Gr\u00e9goire le Grand, en affranchissant les esclaves de l\u2019\u00c9glise :\u00a0\u00ab Puisque Notre R\u00e9dempteur, auteur de toute cr\u00e9ature, a voulu rev\u00eatir la chair et l\u2019humanit\u00e9, afin de briser, par sa toute-puissance les cha\u00eenes de notre servitude, et nous rendre la libert\u00e9 primitive, c\u2019est une action salutaire de rendre \u00e0 la libert\u00e9 civile, par le bienfait de la manumission, ceux que le droit des gens avait r\u00e9duits en servi\u00adtude, mais que la nature avait faits libres. \u00bbHors des exceptions pr\u00e9vues par la loi, l\u2019inali\u00e9nabilit\u00e9 avait des effets qu\u2019on n\u2019a pas assez connus. Quoi de plus d\u00e9mocratique au fond que ces biens de mainmorte, que ces b\u00e9n\u00e9fices qui circulaient de titulaire en titulaire, portant une aisance viag\u00e8re dans la famille d\u2019un pauvre pr\u00eatre, le mettant en mesure de nourrir ses vieux parents, de doter ses s\u0153urs, d\u2019instruire ses neveux, et passant ensuite sur une autre t\u00eate pour subvenir \u00e0 d\u2019autres besoins, seconder de nouvelles vocations, et contribuer ainsi \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e9vation successive de ce tiers \u00e9tal, qui trouva souvent dans les rangs du clerg\u00e9 les \u00e9co\u00adnomes de sa fortune en m\u00eame temps que les d\u00e9fen\u00adseurs de ses droits? Il se peut que les canonistes n\u2019aient pas aper\u00e7u cette cons\u00e9quence de leurs prin\u00adcipes. Les vues auquelles ils s\u2019attachaient avaient plus d\u2019\u00e9tendue et de hardiesse. Ils consid\u00e9raient l\u2019\u00c9glise comme l\u2019aum\u00f4ni\u00e8re de la Providence, charg\u00e9e, pour ainsi dire, des frais g\u00e9n\u00e9raux de la civilisation, de tout ce qui faisait la douceur, la lumi\u00e8re et l\u2019\u00e9clat de la soci\u00e9t\u00e9 chr\u00e9tienne. Elle avait la charge de l\u2019hospitalit\u00e9, et ce nom comprenait tous les devoirs de la bienfaisance publique, toutes les institutions que la charit\u00e9 con\u00e7ut depuis les diaconies des ap\u00f4tres jusqu\u2019aux h\u00f4pitaux et aux l\u00e9proseries du moyen \u00e2ge. Elle avait le soin de l\u2019en\u00adseignement, et par cons\u00e9quent l&rsquo;entretien des \u00e9coles de-tous les degr\u00e9s, a commencer par les le\u00e7ons du ma\u00eetre qui cat\u00e9chisait les enfants de la derni\u00e8re paroisse, et \u00e0 finir par ces universit\u00e9s qui appelaient jusqu\u2019\u00e0 quarante mille \u00e9coliers autour des chaires de leurs docteurs. Elle avait enfin le patronage des arts et la conduite de ces travaux immenses qui couvrirent l\u2019Europe de monuments, qui firent en quelque sorte l\u2019\u00e9ducation du g\u00e9nie moderne, en m\u00eame temps qu\u2019ils nourrissaient ces g\u00e9n\u00e9rations de tailleurs de pierre, de ma\u00e7ons, d\u2019ouvriers de toute sorte qui furent nos p\u00e8res. Ainsi l\u2019Eglise arra\u00adchait une partie des choses terrestres \u00e0 l\u2019\u00e9go\u00efsme de la propri\u00e9t\u00e9 individuelle, pour les mettre au service du bien public. Et c\u2019est la pens\u00e9e expresse des ca\u00adnons\u00a0\u00ab que la terre ne fut partag\u00e9e qu\u2019apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 maudite, et que, purifi\u00e9e par la R\u00e9demption, il faut qu\u2019elle rentre, autant que possible, dans la communaut\u00e9 primitive<span id='easy-footnote-3-107365' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='http:\/\/vincentians.com\/fr\/les-origines-du-socialisme\/#easy-footnote-bottom-3-107365' title='Gratianus, &lt;em&gt;Decretum&lt;\/em&gt;, causa, 12'><sup>3<\/sup><\/a><\/span>. \u00bb<\/p>\n<p>Mais la communaut\u00e9 primitive du paradis ter\u00adrestre, comme celle de J\u00e9rusalem, \u00e9tait un id\u00e9al trop \u00e9lev\u00e9 pour que la sagesse pratique du christia\u00adnisme esp\u00e9r\u00e2t jamais en faire la loi commune du genre humain. Le clerg\u00e9 s\u00e9culier \u00e9tait lui-m\u00eame plus pr\u00e8s de terre, plus m\u00eal\u00e9 aux int\u00e9r\u00eats, aux pas\u00adsions de la foule, qu\u2019il ne fallait pour le maintenir dans une condition si difficile. La loi religieuse qui lui interdit le mariage n\u2019osa pas lui interdire la pro\u00adpri\u00e9t\u00e9. Mais le Christianisme, ne pouvant renoncer \u00e0 cette perfection dont la pens\u00e9e le poursuivait, avait pris ses mesures pour que l\u2019image s\u2019en conserv\u00e2t dans les monast\u00e8res.<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0 saint Jean Chrysostome (<em>Hom. 73<\/em>) d\u00e9crivait avec admiration ces c\u00e9nobites \u00ab qui ne connaissaient plus le mien et le tien, deux mots coupables de tant de guerres ; qui avaient tous la m\u00eame discipline, la m\u00eame table, le m\u00eame v\u00eatement, sans pauvres, sans riches, sans honte et sans gloire. \u00bb Mais c\u2019est plus tard et dans la r\u00e8gle de Saint-Beno\u00eet qu\u2019on doit chercher le code le plus achev\u00e9 de la vie commune. Il avait fallu cinq si\u00e8cles chr\u00e9tiens, le long apprentissage des anachor\u00e8tes de la Th\u00e9ba\u00efde, des moines de la Palestine, il avait fallu tous les efforts de la saintet\u00e9 et du g\u00e9nie r\u00e9unis pour arriver enfin \u00e0 pouvoir rassembler sans p\u00e9ril, sous un m\u00eame toit, des hommes d\u00e9j\u00e0 chr\u00e9tiens, d\u00e9j\u00e0 r\u00e9solus \u00e0 tous les genres d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 et d\u2019humiliations. Tant la nature humaine a horreur de la d\u00e9pendance, premi\u00e8re condition de toute communaut\u00e9!<\/p>\n<p>La r\u00e8gle de Saint-Beno\u00eet veut donc qu\u2019on retranche des monast\u00e8res \u00ab ce vice capital, qu\u2019un religieux ose avoir en propre quoi que ce soit, m\u00eame un livre ou des tablettes : et que tout, poursuit-elle, soit commun \u00e0 tous, en sorte qu\u2019il n\u2019y ait point acceplion de personnes, mais consid\u00e9ration des besoins. Que celui donc qui a moins de besoins rende gr\u00e2ce \u00e0 Dieu, et ne ressente pas de jalousie ; et que celui qui a plus de besoins s\u2019humilie de sa faiblesse. \u00bb \u00c0 la communaut\u00e9 des biens s\u2019ajoute celledu travail : Car l\u2019oisivet\u00e9 est l\u2019ennemi de l\u2019\u00e2me&#8230; et, si la pauvret\u00e9 du lieu, la n\u00e9cessit\u00e9 ou la r\u00e9colte des fruits tient les religieux constamment occup\u00e9s, qu\u2019ils ne s\u2019en affligent pas ; car ils sont v\u00e9ritablement moines s\u2019ils vivent du travail des mains. Mais que toutes choses soient faites avec mesure \u00e0 cause des faibles<span id='easy-footnote-4-107365' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='http:\/\/vincentians.com\/fr\/les-origines-du-socialisme\/#easy-footnote-bottom-4-107365' title='R\u00e9gula S. Benedicti, cap. XXXIII.'><sup>4<\/sup><\/a><\/span>. \u00bb<\/p>\n<p>Assur\u00e9ment on peut reconna\u00eetre dans ce peu de lignes quelques-unes des plus bruyantes doctrines qui viennent d\u2019agiter les esprits : l\u2019abolition de la propri\u00e9t\u00e9, l\u2019\u00e9galit\u00e9 des salaires, l\u2019organisation du travail, la r\u00e9tribution de chacun, non selon son ap\u00adtitude, mais selon son besoin. Plus d\u2019un passage de tel discours nagu\u00e8re tumultueusement applaudi, ne semble qu\u2019une page d\u00e9chir\u00e9e de cette r\u00e8gle que saint Beno\u00eet dictait, il y a onze cents ans, \u00e2 un petit nombre de pieux disciples, dans la solitude du mont Cassin. Mais saint Beno\u00eet savait qu\u2019un tel sacrifice de la personne humaine ne se fait pas \u00e0 demi. Yoil\u00e0 pourquoi, avec la pauvret\u00e9, il deman\u00addait la chastet\u00e9 et l\u2019ob\u00e9issance : la chastet\u00e9, qui supprime l\u2019in\u00e9galit\u00e9 des charges domestiques, et qui d\u00e9racine l\u2019homme de la terre, en le d\u00e9tachant de la famille; l\u2019ob\u00e9issance, qui ne lui permet plus de marchander l\u2019abandon de ses biens, apr\u00e8s qu\u2019il a fait celui de sa volont\u00e9. Mais la pauvret\u00e9, la chastet\u00e9, l&rsquo;ob\u00e9issance, ne sont pas des concessions qui se laissent arracher par la s\u00e9duction ni par la crainte. Saint Beno\u00eet estimait trop le c\u0153ur humain pour rien lui demander de pareil qu\u2019au nom de Dieu, pour esp\u00e9rer l\u2019obtenir autrement que par l\u2019amour, ni le conserver autrement que par la pri\u00e8re et par le long travail de l\u2019asc\u00e9tisme chr\u00e9tien. Yoil\u00e0 pourquoi il voulut que, sept fois par jour, l\u00e9chant des psaumes r\u00e9un\u00eet ses disciples dans une m\u00eame pens\u00e9e et f\u00eet monter vers le ciel l\u2019offrande renou\u00advel\u00e9e de leur libre sacrifice. Yoil\u00e0 pourquoi il leur en promit la r\u00e9compense ailleurs qu\u2019ici-bas, n\u2019ayant pas song\u00e9 qu\u2019on p\u00fbt r\u00e9unir des hommes dans une vie commune, c\u2019est-\u00e0-dire dans une vie de priva\u00adtion, d\u2019abn\u00e9gation, de subordination continuelles, au nom du bien-\u00eatre, au nom des passions \u00e9go\u00efstes, de l\u2019orgueil qui veut commander, et del\u00e0 sensualit\u00e9 qui veut jouir.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 ces conditions que la r\u00e8gle de Saint-Beno\u00eet fit des conqu\u00eates si rapides, et qu\u2019au moment des grandes invasions, en pr\u00e9sence de cette barbarie dont le caract\u00e8re \u00e9tait surtout la haine du travail, la milice b\u00e9n\u00e9dictine forma des l\u00e9gions de travail\u00adleurs, des colonies agricoles de plusieurs milliers de moines qui d\u00e9frich\u00e8rent la moiti\u00e9 de la France, de l\u2019Allemagne et de l\u2019Angleterre. Plus tard la loi monastique s\u2019\u00e9tend et s\u2019assouplit en quelque ma\u00adni\u00e8re pour se pr\u00eater \u00e0 toutes les formes de l\u2019activit\u00e9 humaine, et pour envelopper sous sa discipline toutes les sortes d\u2019industries. Les B\u00e9guins de Flandre tissent la laine pendant que les Humili\u00e9s de Milan s\u2019appliquent au travail de la soie, et que les fr\u00e8res Pontifes construisent les ponts et les routes de la Provence et de l\u2019Italie. La pauvret\u00e9 reste toujours la premi\u00e8re loi de ces corporations laborieuses; mais la pauvret\u00e9 volontaire, la pauvret\u00e9 humble, la pauvret\u00e9 qui ne hait point les riches. Et saint Fran\u00e7ois, cet amant passionn\u00e9 de la pauvret\u00e9, qui s\u2019en d\u00e9clare l\u2019\u00e9poux, qui s\u2019\u00e9puise d\u2019amour pour la faire aimer et honorer de ses disciples, termine ses in\u00adstructions par ces mots, o\u00f9 est r\u00e9sum\u00e9e toute l\u2019\u00e9co\u00adnomie sociale du Christianisme au moyen \u00e2ge : \u00ab Que tes fr\u00e8res ne s\u2019approprient rien, ni maison, \u00ab ni domaine, ni autre chose&#8230; et qu\u2019ils n\u2019aient \u00ab point de honte, puisque le Seigneur en ce monde \u00ab s\u2019est fait pauvre pournous. Cependant je les avertis \u00ab de ne pas m\u00e9priser, de ne pas juger ceux qu\u2019ils \u00ab verront v\u00eatus de somptueux v\u00eatements et nourris \u00ab d\u2019aliments d\u00e9licats. Mais que chacun se m\u00e9prise a et se juge soi-m\u00eame<span id='easy-footnote-5-107365' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='http:\/\/vincentians.com\/fr\/les-origines-du-socialisme\/#easy-footnote-bottom-5-107365' title='&lt;em&gt;Regula et vita fratrum minorum&lt;\/em&gt;, art. 2 et \u00e0'><sup>5<\/sup><\/a><\/span>. \u00bb<\/p>\n<p>En \u00e9tudiant l\u2019organisation del\u00e0 propri\u00e9t\u00e9 et du travail au moyen \u00e2ge, nous avons d\u00fb commencer par l\u2019Eglise, parce que, ma\u00eetresse d\u2019elle-m\u00eame et d\u00e9gag\u00e9epar la loi du c\u00e9libat des conditions les plus compliqu\u00e9es de la vie humaine, elle avait r\u00e9alis\u00e9 plus compl\u00e8tement l\u2019id\u00e9al du Christianisme. Mais la hi\u00e9rarchie eccl\u00e9siastique p\u00e9n\u00e9trait de toute part dans la soci\u00e9t\u00e9 s\u00e9culi\u00e8re, o.lle la fa\u00e7onnait \u00e0 son image, elle y faisait descendre par tous les degr\u00e9s et jusqu\u2019aux derniers rangs ces deux lois de libert\u00e9 et de fraternit\u00e9 dont elle voulait le r\u00e8gne.<\/p>\n<p>Au sommet de la soci\u00e9t\u00e9 la\u00efque et au sein m\u00eame de cette aristocratie belliqueuse, issue des conqu\u00e9\u00adrants barbares et encore tout agit\u00e9e de leurs pas\u00adsions, la l\u00e9gislation f\u00e9odale avait tent\u00e9 de concilier les droits de la personne et ceux de la communaut\u00e9 en soumettant la propri\u00e9t\u00e9 territoriale \u00e0 des condi\u00adtions que l\u2019antiquit\u00e9 ne connaissait pas. Le fief n\u2019est plus le domaine absolu des jurisconsultes romains, le droit d\u2019user, de jouir, de disposer sans r\u00e9serve. Le fief n\u2019est que le domaine utile, c\u2019est-\u00e0-dire le droit de jouir et de transmettre, \u00e0 la charge d\u2019ac\u00adquitter un certain nombre de services d\u2019argent et de services de guerre. Le seigneur suzerain, et par lui la soci\u00e9t\u00e9 dont il est le clief, conservent le domaine \u00e9minent, le droit de reprendre le fief, sur le vassal infid\u00e8le ou incapable d\u2019acquitter les charges. De l\u00e0 cette pr\u00e9tention des rois longtemps soutenue par la complaisance des l\u00e9gistes, qu\u2019en droit le prince et par cons\u00e9quent l\u2019Etat est le seul propri\u00e9taire, encore qu\u2019il lui plaise d\u2019octroyer aux sujets l\u2019usufruit de ce qu\u2019ils nomment leurs biens. Mais la loi repoussait cette interpr\u00e9tation exorbi\u00adtante ; elle ne tol\u00e9rait pas que le feudataire f\u00fbt d\u00e9\u00adpouill\u00e9 de son fief sans le jugement de ses pairs. Et le baron qui venait de payer sa dette sur le champ de bataille n\u2019\u00e9tait pas moins inviolable sous les cr\u00e9neaux de son donjon que le vieux Romain dans l\u2019enceinte de son champ sous la garde du dieu Terme. Ainsi la solidarit\u00e9 politique \u00e9tait ga\u00adrantie , mais la dignit\u00e9 personnelle ne p\u00e9rissait pas.<\/p>\n<p>Le tiers \u00e9tat donnait le m\u00eame spectacle que la no\u00adblesse. Quoi de plus fort que l\u2019esprit de propri\u00e9t\u00e9 dans ces villes dont les bourgeois n\u2019h\u00e9sitaient pas \u00e0 braver toutes les lances des seigneurs-voisins pour d\u00e9fendre la libert\u00e9 de leurs march\u00e9s et la franchise de leurs pignons sur rue ? Mais c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment dans ces combats que le principe de communaut\u00e9 fait son av\u00e8nement, qu\u2019il pr\u00eate son nom, le nom de com\u00admunes, aux cit\u00e9s libres. Ces corporations de bour\u00adgeois, reconnues par la f\u00e9odalit\u00e9 qu\u2019elles ont vaincue, par la royaut\u00e9 qui s\u2019appuie de leur al\u00adliance, ne se croient assur\u00e9es qu\u2019autant qu\u2019elles jettent des racines dans le sol. Le premier signe de la puissance des villes, c\u2019est qu\u2019elles ach\u00ealent, qu\u2019elles plantent, qu\u2019elles b\u00e2tissent, qu\u2019elles ont des possessions communales. Les plus ambitieuses r\u00e9publiques d\u2019Italie, Pisc, G\u00eanes, Venise, font gloire de poss\u00e9der une \u00e9glise, un pont, une rue nomm\u00e9e de leur nom, dans les ports du Levant. Ces marchands italiens \u00e9taient assur\u00e9ment les moins d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9s des hommes et les plus jaloux de pos\u00ads\u00e9der en propre ; mais ils connaissaient le pouvoir de l\u2019association, et voil\u00e0 pourquoi rien ne leur co\u00fbtait pour \u00e9lever les d\u00f4mes et les palais, par lesquels, la commune prenait possession des si\u00e8cles et s\u2019assu\u00adrait les respects de la post\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Il n\u2019y avait pas jusqu\u2019aux serfs, arrach\u00e9s par le Christianisme \u00e0 l\u2019antique esclavage, qui n\u2019eussent trouv\u00e9 le secret de s\u2019unir pour poss\u00e9der. Les recher\u00adches r\u00e9centes de MM. Troplong et Dupin ont fait conna\u00eetre l\u2019\u00e9conomie trop ignor\u00e9e de ces commu\u00adnaut\u00e9s agricoles de serfs ou mainmortablcs qui, d\u00e8s le douzi\u00e8me si\u00e8cle efjusqu\u2019au seizi\u00e8me, couvrirent pour ainsi dire toutes les provinces de France. Le seigneur \u00e9tant l\u2019h\u00e9ritier naturel du serf, les serfs prenaient leurs mesures pour que leur succession ne s\u2019ouvr\u00eet jamais ; ils rempla\u00e7aient des possesseurs qui mouraient par des associations qui ne pouvaient pas mourir. Ces soci\u00e9t\u00e9s de pain et sel, comme on les nommait, rassemblaient les membres d\u2019une m\u00eame famille, vivant du m\u00eame pain (compani), sous un chef qu\u2019elles appelaient le chef du- chan\u00adteau. Un vieux juriscsonulte (Coquille, Questions sur les coutumes) d\u00e9crit de cette vie commune qui relevait le servage de son abaissement en le rame\u00adnant \u00e0 une condition patriarcale. \u00ab Selon l\u2019ancien m\u00e9nage des champs, dit-il, en ce pays de Nivernais, plusieurs personnes doivent \u00eatre assembl\u00e9es en une famille pour d\u00e9mener le m\u00e9nage, qui est fort laborieux. Les familles ainsi compos\u00e9es de plusieurs personnes, qui toutes sont employ\u00e9es chacune selon son \u00e2ge, sexe et moyens, sont r\u00e9gies par un seul, qui se nomme ma\u00eetre de la communaut\u00e9, \u00e9lu \u00e0 cette charge par les autres, lequel commande \u00e0 tous les autres, va aux affaires qui se pr\u00e9sentent \u00e8s ville, \u00e8s foires et ailleurs, et a pouvoir d\u2019obliger ses <em>parsonniers<\/em>&#8230; En ces communaut\u00e9s, on fait compte des enfants qui ne savent encore rien faire par l\u2019esp\u00e9rance qu\u2019on a qu\u2019\u00e0 l\u2019avenir ils feront. On fait compte de ceux qui sont en vigueur d\u2019\u00e2ge pour ce qu\u2019ils font. On fait compte des vieux, et pour le conseil et pour la souvenance de ce qu\u2019ils ont bien fait. Et ainsi, de tous les \u00e2ges et de toutes les fa\u00e7ons, ils s\u2019entretiennent comme un corps politique qui, par subrogation, doit durer toujours. \u00bb Si cette coutume avait la dignit\u00e9 des m\u0153urs patriarcales, elle en conservait aussi la li\u00adbert\u00e9. Gomme Loth se s\u00e9para d\u2019Abraham et Jacob d&rsquo;Esa\u00fc, ainsi les membres de la communaut\u00e9, las de participer au m\u00eame pain et au m\u00eame sel, res\u00adtaient ma\u00eetres de rompre l\u2019union : en signe de s\u00e9\u00adparation, le chef de la maison, prenant le pain des repas communs, le partageait en autant de chan\u00adteaux qu\u2019il se formait de nouvelles familles.<\/p>\n<p>Au moyen \u00e2ge comme au jour o\u00f9 nous sommes, la question de la propri\u00e9t\u00e9 ne se s\u00e9pare pas de celle du travail. Les communaut\u00e9s de serfs nous ont fait voir l\u2019organisation du travail des champs ; il reste \u00e0 consid\u00e9rer celui des m\u00e9tiers, et la condition de ces populations industrielles, qu\u2019il ne faut pas repr\u00e9senter, comme on l\u2019a fait, courb\u00e9es&rsquo; sous lu sceptre des rois ou sous la f\u00e9rule des clercs.<\/p>\n<p>Rien ne semble plus fait pour d\u00e9tacher l\u2019homme des hautes pens\u00e9es et des grands devoirs que le tra\u00advail industriel, qui ne lui laisse pas m\u00eame, comme au laboureur, le spectacle et les le\u00e7ons de la nature. Mais, par une admirable \u00e9conomie, il se trouve que ces hommes, sevr\u00e9s de la nature, sont press\u00e9s d\u2019un besoin plus imp\u00e9rieux de soci\u00e9t\u00e9, et qu\u2019ils cher\u00adchent dans la compagnie de leurs \u00e9gaux les satis\u00adfactions morales dont le c\u0153ur humain ne se passe pas. Les lois romaines faisaient dater de Numa le partage des artisans en neuf corporations (collegia sodalitates), qui, traversant tous les si\u00e8cles de la r\u00e9publique, occup\u00e8rent souvent la l\u00e9gislation im\u00adp\u00e9riale, et l\u2019inqui\u00e9t\u00e8rent quelquefois. Le christia\u00adnisme les recueillit comme un de ces d\u00e9bris de la civilisation ancienne qu\u2019il sauva en les sanctifiant. Saint Gr\u00e9goire le Grand \u00e9crit au magistrat de Naples pour lui recommander la corporation des fabricants de savon, etRavenne, au huiti\u00e8me si\u00e8cle, est divis\u00e9e en communaut\u00e9s de m\u00e9tiers (schol\u00e6) qui forment autant de corps de milice arm\u00e9s pour la d\u00e9fense des papes contre les attentats des empereurs icono\u00adclastes. Aux dieux avares des artisans romains l\u2019E\u00adglise avait substitu\u00e9 le patronage des saints, exem\u00adples de justice et de r\u00e9signation, aux orgies les aum\u00f4nes, la communaut\u00e9 de m\u00e9rites et de pri\u00e8res : elle donnait \u00e0 ces corporations r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9es le nom chr\u00e9tien de confr\u00e9ries. Il ne fallait, pas moins que la tutelle de la religion pour prot\u00e9ger les classes laborieuses contre les pr\u00e9tentions du pouvoir f\u00e9odal. Le seigneur, ma\u00eetre de la terre, se croyait aussi ma\u00eetre du travail, qui avait besoin de sa protection. 11 fallait acheter de lui le m\u00e9tier qui s\u2019exer\u00e7ait \u00e0 l\u2019ombre de son ch\u00e2teau, qu\u2019il couvrait de son \u00e9p\u00e9e. De l\u00e0, entre les deux principes d\u2019autorit\u00e9 et de li\u00adbert\u00e9, une lutte dont on ne peut suivre la trace au moyen \u00e2ge sans reconna\u00eetre la moiti\u00e9 des querelles de nos jours.<\/p>\n<p>Il semble que la libert\u00e9 inqui\u00e9t\u00e9e par les ordon\u00adnances des princes se r\u00e9fugia surtout dans la disci\u00adpline secr\u00e8te du compagnonnage. Sans remonter avec les compagnons du devoir jusqu\u2019au temps o\u00f9 le roi David donna lui-m\u00eame le saint devoir en jetant les fondements du temple de J\u00e9rusalem, on peut avouer avec M. Perdiguier que toutes leurs tradi\u00adtions gardent un souvenir de l\u2019Orient, des croisades, et que le temple d\u2019o\u00f9 ils sortent est probablement celui des Templiers. Quoi qu\u2019il en soit, d\u00e8s le si\u00e8cle o\u00f9 s\u2019\u00e9l\u00e8vent les cath\u00e9drales de Strasbourg et de Co\u00adlogne, on voit se presser dans les chantiers de ces grands \u00e9difices tout un peuple d\u2019architectes, de tail\u00adleurs de pierre et de ma\u00e7ons, avec son gouverne\u00adment secret, ses lois et ses tribunaux. Le juge de la grande loge ma\u00e7onnique de Strasbourg ne si\u00e8ge point sans qu\u2019on porte devant lui l\u2019\u00e9p\u00e9e nue, signe de haute justice. Il serait trou long de poursuivre dans les coutumes de France et d\u2019Allemagne toutes les sectes du compagnonnage, d\u2019en prouver l\u2019anti\u00adquit\u00e9 par le symbolisme des rites, par la na\u00efvet\u00e9 des l\u00e9gendes; d\u00e9montrer enfin ces institutions utiles et dangereuses, enveloppant les ouvriers dans une so\u00adlidarit\u00e9 de bienfaits et de p\u00e9rils, r\u00e9sistant \u00e0 toutes les r\u00e9pressions p\u00e9nales, et renaissant toujours, c\u2019est la comparaison de Perdiguier, \u00ab comme le chien\u00addent qui travaille et cro\u00eet sous la terre et repara\u00eet \u00e0 la surface. \u00bb<\/p>\n<p>L\u2019autorit\u00e9 domine au contraire dans l\u2019organisa\u00adtion des corps d\u2019\u00e9tat, que la puissance royale recon\u00adna\u00eet en France et dont les usages, recueillis par l\u2019ordre de saint Louis et par les soins d\u2019Etienne Boileau, pr\u00e9v\u00f4t des marchands, form\u00e8rent le livre des Etablissements des m\u00e9tiers. On y distingue des m\u00e9tiers de trois sortes : les uns appartiennent au roi, de qui on les ach\u00e8te, \u00e0 moins qu\u2019il ne les ait d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9s ou vendus, comme Louis YII donna le privil\u00e8ge de cinq m\u00e9tiers \u00e0 la femme d\u2019un de ses favoris. Les autres s\u2019exercent sous l\u2019autorisation pr\u00e9alable du pr\u00e9v\u00f4t des marchands. Les derniers sont libres. Mais tous constituent autant de corpo\u00adrations distinctes qui ont leurs chefs ou prud\u2019hom\u00admes, et dont les r\u00e8glements d\u00e9terminent le nombre et l\u2019Age des apprentis, la dur\u00e9e du travail, la quo\u00adtit\u00e9 du salaire, la qualit\u00e9 de la marchandise. Sou\u00advent, dans la poussi\u00e8re de ces vieux statuts, on sur\u00adprend des dispositions qui ont gard\u00e9 tout le parfum de la charit\u00e9 catholique. C\u2019est ainsi que d\u00e9fense est faite aux regrattiers, ou vendeurs de comesti\u00adbles, d acheter d\u2019avance et \u00e0 terme des charret\u00e9es de vivres, \u00ab parce que les riches auraient toutes les denr\u00e9es, et les pauvres nulles. \u00bb Ainsi encore, cha\u00adque orf\u00e8vre, \u00e0 son tour, ouvrira sa forge un jour de f\u00eale ou de dimanche, et l\u2019argent gagn\u00e9 ce jour- l\u00e0 sera mis dans la bo\u00eete de la confr\u00e9rie, \u00ab pour \u00eatre donn\u00e9 le jour de P\u00e2ques un repas aux pauvres de l\u2019H\u00f4tel-Dieu. \u00bb D\u2019autres r\u00e8glements rappellent, au contraire, les plus hardies nouveaut\u00e9s du temps pr\u00e9sent et jusqu\u2019aux plus r\u00e9centes d\u00e9cisions de la commission des travailleurs. O11 voit para\u00eetre de\u00advant le garde de la pr\u00e9v\u00f4t\u00e9 les ma\u00eetres foulons et leurs varlets en grand discord, sur ce que ceux-ci disaient que les ma\u00eetres les tenaient trop tard de leurs soir\u00e9es, \u00ab laquelle chose leur \u00e9tait p\u00e9rilleuse et grief pour le p\u00e9ril de leurs corps. \u00bb Le digne magistrat, se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 une lettre de madame la reine Blanche, d\u00e9cide que ce lesdits varlels vien\u00addront tous les jours ouvrables \u00e0 l\u2019heure du soleil levant, \u00e0 leur royal pouvoir, et feront leur journ\u00e9e jusqu\u2019au v\u00eapre; \u00bb et subsidiairement cc que du con\u00adsentement desdites parties, pour le commun profit, nul desdits ouvriers dudit m\u00e9tier, ni ma\u00eetre, ni valet, ni apprenti, n\u2019ouvreront dudit m\u00e9tier par nuit, et quiconque serait trouv\u00e9 fesant \u0153uvre par nuit, il sera tenu d\u2019amende. \u00bb Assur\u00e9ment, le tri\u00adbunal du Luxembourg n\u2019avait pas tranch\u00e9 plus hardiment la question des heures de travail : il est vrai qu\u2019il n\u2019olfrait pas au cr\u00e9dit public les m\u00eames gar ranties d\u2019opinion, et qu\u2019on ne voyait pas \u00e0 sa t\u00eate ce respectable Etienne Boileau, vrai prud\u2019homme, et si intraitable en mati\u00e8re de propri\u00e9t\u00e9, qu\u2019il fit pendre son filleul, coupable de vol, et un sien com\u00adp\u00e8re convaincu d\u2019avoir ni\u00e9 un d\u00e9p\u00f4t.<\/p>\n<p>Les \u00c9tablissements des m\u00e9tiers devan\u00e7aient ainsi de six si\u00e8cles les bienfaits pr\u00e9sum\u00e9s de l\u2019organisa\u00adtion du travail ; ils en devan\u00e7aient aussi les dan\u00adgers. La l\u00e9gislation de saint Louis r\u00e9alisait d\u00e9j\u00e0 tout ce qu\u2019on a fait esp\u00e9rer \u00e0 notre \u00e9poque, l\u2019in\u00addustrie disciplin\u00e9e par l\u2019Etat, la loi prenant la cause de l\u2019ouvrier conlre l\u2019arbitraire du ma\u00eetre, toutes les professions devenues autant d\u2019ateliers publics o\u00f9 l\u2019on ne souffrait que le nombre des ap\u00adprentis n\u00e9cessaires pour recruter les travailleurs. Mais en m\u00eame temps on pouvait pr\u00e9voir tous les exc\u00e8s de l\u2019autorit\u00e9 dans un domaine qui n\u2019\u00e9tait pas le sien : oppression du consommateur, contraint de subir la loi d\u2019une industrie sans concurrence, qui ne permettait ni la rivalit\u00e9 entre les marchands fran\u00e7ais, ni le concours des marchands \u00e9trangers; oppression du producteur, \u00e0 qui les r\u00e8glements ne laissaient ni le libre acc\u00e8s des m\u00e9tiers de son choix, ni la facult\u00e9 d\u2019introduire un progr\u00e8s dans les pro\u00adc\u00e9d\u00e9s de fabrication. C\u2019est par celte oie que les corporations arriv\u00e8rent charg\u00e9es d\u2019abus jusqu\u2019au moment o\u00f9 elles arm\u00e8rent conlre elles d\u2019abord le g\u00e9nie philosophique de Turgot, ensuite les d\u00e9crets de l\u2019Assembl\u00e9e nationale. Elles p\u00e9rirent avec tant d\u2019autres institutions que ce si\u00e8cle impatient trouva plus facile d\u2019abolir que de r\u00e9former.<\/p>\n<p>Si l\u2019on r\u00e9sume ce rapide expos\u00e9 de l\u2019\u00e9conomie publique du moyen \u00e2ge, et qu\u2019on \u00e9carte ce qui s\u2019y m\u00eale d\u2019erreurs et de passions humaines, on voit en quoi le Christianisme pr\u00e9c\u00e9da, en quoi il repoussa les doctrines du socialisme. Ce qu\u2019il introduisit, ce qu\u2019il propagea sous toutes les formes, au tem\u00adporel comme au spirituel, ce fut l\u2019esprit d\u2019associa\u00adtion. Tandis que les l\u00e9gislateurs modernes poursui\u00advent l\u2019id\u00e9al d\u2019un ordre politique o\u00f9 l\u2019\u00c9tat ne trouve en pr\u00e9sence de lui-m\u00eame que des individus dont l\u2019insubordination ne le mettra jamais en p\u00e9ril, l\u2019Eglise, au contraire, cette grande soci\u00e9t\u00e9 qui de\u00advait, ce semble, plus que tout autre, abhorrer les r\u00e9sistances, ne craignait pas d\u2019autoriser, de multi\u00adplier dans son sein toutes les sortes de communau\u00adt\u00e9s; depuis les \u00c9glises nationales, provinciales, dioc\u00e9saines dont elle reconna\u00eet les privil\u00e8ges, jus\u00adqu\u2019aux ordres religieux qu\u2019elle honore et jusqu\u2019aux derni\u00e8res confr\u00e9ries qu\u2019elle b\u00e9nit. Quand le Sau\u00adveur avait promis de se trouver au milieu de ceux qui s\u2019assembleraient en son nom, comment s\u2019\u00e9ton\u00adner que, dans un \u00e2ge chr\u00e9tien, les hommes aient \u00e9t\u00e9 tourment\u00e9s du besoin de s\u2019assembler, de con\u00adfondre leurs int\u00e9r\u00eats, soit dans ces communes qui se constituaient aussi au nom du Christ et le proclamaient, leur roi, soit clans ces corps d\u2019\u00e9tat qui avaient leur discipline religieuse, leurs chapelles, la Vierge et les saints sur leurs banni\u00e8res? Mais le Christianisme ne voulut jamais que l\u2019association libre, et c\u2019est ce qu\u2019il obtenait par la multiplicit\u00e9 m\u00eame des corporations religieuses entre lesquelles il permettait aux vocations de choisir et de se pro\u00adnoncer. Voil\u00e0 pourquoi il pla\u00e7ait \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la vie monastique les longues \u00e9preuves du noviciat ; voil\u00e0 pourquoi, dans l\u2019ordre temporel, tout engage\u00adment pouvait se r\u00e9soudre, depuis le haut feudataire, qui pouvait renoncer \u00e0 son seigneur dans les for\u00admes prescrites, jusqu\u2019au paysan qui rompait la so\u00adci\u00e9t\u00e9 de pain et sel en r\u00e9clamant sa part de chan\u00adteau. Jamais le Christianisme n\u2019aurait consenti \u00e0 cette communaut\u00e9 forc\u00e9e qui, saisissant la personne humaine \u00e0 sa naissance, et la poussant de l\u2019\u00e9cole nationale aux ateliers nationaux, n&rsquo;en ferait qu\u2019un soldat sans volont\u00e9 dans l\u2019arm\u00e9e industrielle, un rouage sans intelligence dans la machine de l\u2019Etat. Ainsi, entre l\u2019individualisme du dernier si\u00e8cle et le socialisme du si\u00e8cle pr\u00e9sent, le Christianisme seul a pr\u00e9vu l\u2019unique solution possible des formi\u00addables questions qui nous pressent, et seul est ar\u00adriv\u00e9 au point o\u00f9 reviennent, apr\u00e8s de longs d\u00e9\u00adtours, les meilleurs esprits d\u2019aujourd hui, en pr\u00eachant l\u2019association, mais en la pr\u00eachant volon\u00adtaire.<\/p>\n<p>Nous avons retrouv\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9 chr\u00e9tienne tout ce qu\u2019il y a de v\u00e9rit\u00e9 chez les socialistes. De\u00adpuis l\u2019\u00e9poque des catacombes et \u00e0 travers ces longs si\u00e8cles du moyen \u00e2ge, encore fr\u00e9missant des pas\u00adsions de la barbarie, nous avons vu le Christia\u00adnisme, ce gardien s\u00e9v\u00e8re de la libert\u00e9, de la pro\u00adpri\u00e9t\u00e9, de la famille, pr\u00eacher cependant l\u2019abn\u00e9ga\u00adtion, honorer la pauvret\u00e9, et faire de la commu\u00adnaut\u00e9 un id\u00e9al qu\u2019il s\u2019efforce de r\u00e9aliser \u00e0 tous les degr\u00e9s de la vie religieuse et civile par les institu\u00adtions monastiques, par l\u2019\u00e9conomie des biens d\u2019\u00c9\u00adglise, et par toutes les sortes d\u2019associations volon\u00adtaires. C\u2019\u00e9taient de grandes le\u00e7ons, mais p\u00e9rilleuses comme tout ce qui est grand. Assur\u00e9ment elles ne plaisaient pas, elles ne plairont jamais aux mauvais riches, aux superbes, \u00e0 ceux qui n\u2019ont rien \u00e0 ga\u00adgner en ce monde au r\u00e8gne de la fraternit\u00e9, qui ne peuvent entendre sans se troubler le Vs&amp; divitibus de l\u2019\u00c9vangile, ni les menaces de l\u2019\u00c9p\u00eetre de saint Jacques contre les oppresseurs des pauvres. Mais on ne voit pas qu\u2019elles aient satisfait davantage les mauvais pauvres, les charnels et tous ceux qui ne virent jamais dans la doctrine de la r\u00e9signation qu\u2019un artifice du clerg\u00e9 pour assurer le repos des grands par le silence des peuples. 11 n\u2019est pas de si\u00e8cle o\u00f9 un enseignement si dur \u00e0 l\u2019impatience humaine n\u2019ait r\u00e9volt\u00e9 plusieurs esprits, o\u00f9 plu\u00adsieurs n\u2019aient accus\u00e9 l\u2019\u00c9glise de tenir l\u2019\u00c9vangile captif, et ne lui en aient arrach\u00e9 les pages afin de jeur pr\u00eater une interpr\u00e9tation mat\u00e9rialiste, de don\u00adner aux promesses divines un sens terrestre et de substituer \u00e0 la communaut\u00e9 des sacrifices la com\u00admunaut\u00e9 des jouissances. C\u2019est ce que l\u2019h\u00e9r\u00e9sie a fait dans tous les si\u00e8cles et ce qu\u2019il importe d\u2019\u00e9tu- dier, ne f\u00fbt-ce que pour savoir si le socialisme, o\u00f9 toutes les v\u00e9rit\u00e9s sont si anciennes, a port\u00e9 du moins plus de nouveaut\u00e9 dans ses erreurs.<\/p>\n<p>Si les premi\u00e8res traces des erreurs socialistes se perdent, comme on l\u2019a vu, dans l\u2019obscurit\u00e9 des th\u00e9o\u00adgonies pa\u00efennes, il faut s\u2019attendre \u00e0 les voir repa\u00adra\u00eetre chez les h\u00e9r\u00e9tiques des premiers si\u00e8cles, h\u00e9\u00adritiers du paganisme. Une comparaison soutenue ferait peut-\u00eatre ressortir plus de rapports qu\u2019on ne pense entre le panth\u00e9isme de quelques gnostiques et la cosmogonie de Fourier avec sa th\u00e9orie pytha\u00adgoricienne des nombres, avec les hymens qu\u2019il c\u00e9\u00adl\u00e8bre entre les \u00e9toiles et les transformations fabu\u00adleuses qu\u2019il r\u00e9serve \u00e0 la nature et \u00e0 l\u2019humanit\u00e9. Mais c\u2019est dans la pratique surtout que la ressem\u00adblance \u00e9clate, et que des deux c\u00f4t\u00e9s on voit la m\u00eame r\u00e9volte conlre l\u2019\u00e9troite morale de la foule, le m\u00eame effort pour remplacer la tyrannie du devoir par la loi de l\u2019attrait. D\u00e8s le temps des P\u00e8res, l\u2019E\u00adgyptien Carpocrates avait profess\u00e9 la science nou\u00advelle (gnose), la science lib\u00e9ratrice destin\u00e9e \u00e0 affran\u00adchir les hommes de la domination des mauvais es\u00adprits qui font g\u00e9mir le monde sous l\u2019injustice de leurs lois. La nature ellc-mcme, ajoutait-il, veut la jouissance commune de tou les choses, du sol, des biens, des femmes; et ce sont les institutions hu\u00admaines qui, intervertissant l\u2019ordre l\u00e9gitime, com\u00adprimant les instincts primitifs de l\u2019\u00e2me, ont intro\u00adduit le d\u00e9sordre et le p\u00e9ch\u00e9. Son fils Epiphane, dans un livre sur la justice, r\u00e9suma ces maximes par les deux mots d\u2019\u00e9galit\u00e9 et de communaut\u00e9.<\/p>\n<p>Nous savons que les disciples de Fourier ont jet\u00e9 un voile sur les myst\u00e8res de ce culte de l\u2019amour r\u00eav\u00e9 par leur ma\u00eetre. Mais les sectaires des premiers si\u00e8cles, logiciens plus s\u00e9v\u00e8res, ne consacraient pas le droit de jouir pour lui donner des bornes, et, en supprimant la propri\u00e9t\u00e9, ils ne pr\u00e9tendirent pas sauver la famille dont elle est le rempart. L\u2019inflexi\u00adbilit\u00e9 de leur doctrine en faisait la force et la dur\u00e9e, car toute l\u2019antiquit\u00e9 eccl\u00e9siastique t\u00e9moigne de l\u2019o\u00adpini\u00e2tret\u00e9 de leurs pros\u00e9lytes, et saint Augustin connaissait encore des chr\u00e9tiens \u00e9gar\u00e9s qui se don\u00adnaient le nom d\u2019apostoliques, parce qu\u2019ils proscri\u00advaient l\u2019union conjugale et qu\u2019ils ne permettaient pas de poss\u00e9der en propre. Il fallut que les saints docteurs, ces hommes si durs pour eux-m\u00eames, qui s\u2019\u00e9iaient refus\u00e9 toutes les joies l\u00e9gitimes du c\u0153ur, qui ne trouvaient pas de d\u00e9serts assez \u00e2pres, pas de je\u00fbnes assez aust\u00e8res, prissent la d\u00e9fense du mariage et de la propri\u00e9t\u00e9, non-seulement contre les rel\u00e2\u00adch\u00e9s qui voulaient la communaut\u00e9 universelle, mais contr\u00f4les rigoristes qui pr\u00eachaient l\u2019abstinence uni\u00adverselle. Ils firent voir ainsi que le Christianisme, la plus g\u00e9n\u00e9reuse des religions, en est aussi la plus sens\u00e9e, et qu\u2019il ne se montre pas plus divin pour avoir p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 dans l\u2019immensit\u00e9 de Dieu que pour avoir connu les limites de l\u2019homme.<\/p>\n<p>L\u2019empire romain p\u00e9rit ; mais tel est le pouvoir des id\u00e9es, que m\u00eame les fausses durent plus que les empires, et l\u2019erreur des gnostiques se perp\u00e9tua dans la secte manich\u00e9enne, qui, longtemps refoul\u00e9e au fond de l\u2019Orient, d\u00e9borda au moyen \u00e2ge et cou\u00advrit toute l\u2019Europe occidentale sous les noms divers de Cathares, de Patarins et d\u2019Albigeois. Au premier aspect, rien ne semble moins flatteur pour les pas\u00adsions humaines que cette h\u00e9r\u00e9sie antique inspir\u00e9e des trois religions de Bouddha, de Zoroastre et du Christ. Entre un Dieu souverainement pur, auteur de la lumi\u00e8re et des esprit s, et le principe mauvais, cr\u00e9ateur de la mati\u00e8re et des t\u00e9n\u00e8bres, s\u2019agitent les \u00e2mes dont toute la destin\u00e9e est de s\u2019affranchir des liens mat\u00e9riels, pour remonter \u00e2 Dieu par une suite d\u2019expiations dans la vie pr\u00e9sente, ou par les degr\u00e9s de la m\u00e9tempsycose dans une vie ult\u00e9rieure. Tout l\u2019effort de la loi manich\u00e9enne sera donc de rompre les liens qui encha\u00eenent ses disciples \u00e2 la chair souill\u00e9e et \u00e0 la terre maudite : elle condamne la famille et la propri\u00e9t\u00e9. Mais il est dangereux de d\u00e9sesp\u00e9rer la nature par un anath\u00e8me sans r\u00e9mis\u00adsion, et toute doctrine qui, apr\u00e8s l\u2019avoir trouv\u00e9 d\u00e9\u00adchue, ne la rel\u00e8ve pas, la pr\u00e9cipite. Comme le ma\u00adnich\u00e9isme ne connaissait pas d\u2019autre crime que de perp\u00e9tuer la captivit\u00e9 des \u00e2mes par la propagation de l\u2019esp\u00e8ce humaine, il n\u2019eut de condamnation que pour les unions f\u00e9condes, il autorisa toutes les hor\u00adreurs de l\u2019orgie st\u00e9rile, et, supprimant comme une invention des th\u00e9ologiens les distinctions de l\u2019adul\u00adt\u00e8re et de l\u2019inceste, ce syst\u00e8me orgueilleux, parti de la continence universelle, aboutissait \u00e0 la pro\u00a0\u00bb miscuit\u00e9. De m\u00eame il faisait gloire de professer l\u2019abstinence de tous les biens p\u00e9rissables, et d\u2019op\u00adposer \u00e0 l\u2019\u00e9go\u00efsme des orthodoxes, qui ajoutaient les champs aux champs et les maisons aux maisons, la pauvret\u00e9 de ses \u00e9lus d\u00e9tach\u00e9s de la terre et tenant toutes les possessions pour communes. Mais cette maxime les conduisait \u00e0 tenir pour nulle la bar\u00adri\u00e8re qui couvre le bien d\u2019autrui, pour usurpateurs les pouvoirs humains qui la maintiennent, et pour licite le vol qui la renverse. Une doctrine si con\u00adtraire \u00e0 l\u2019ordre \u00e9tabli, o\u00f9 elle ne reconnaissait qu\u2019un d\u00e9sordre ha\u00efssable \u00e0 Dieu et insupportable aux hommes, devait cherchera faire son av\u00e8nement ailleurs que dans le domaine des id\u00e9es, et je ne m\u2019\u00e9tonne pas qu\u2019elle soit devenue une doctrine politique, militante, arm\u00e9e pour une guerre dont elle voyait le type dans la lutte \u00e9ternelle des deux principes du bien et du mal. Et quand on sait que le manich\u00e9isme, au treizi\u00e8me si\u00e8cle, avait, avec l\u2019alliance assur\u00e9e de toutes les mauvaises passions, tout le nerf d\u2019une puissante discipline, un pontife, des \u00e9v\u00eaques, plus de quatre mille ministres, seize \u00e9glises et un nombre infini de croyants, qu\u2019il comp\u00adtait quarante et une \u00e9coles dans le seul dioc\u00e8se de Passau, qu\u2019il \u00e9tait ma\u00eetre de la moiti\u00e9 de la Lom- bardie et des pays de langue d\u2019Oe, qu\u2019il levait des arm\u00e9es, et que les Albigeois ouvrirent les hostilit\u00e9s en br\u00fblant les ch\u00e2teaux, en faisant cuire \u00e0 petit feu leurs ennemis, dont ils d\u00e9voraient le c\u0153ur, on com\u00adprend quel p\u00e9ril courut la civilisation chr\u00e9tienne; on comprend comment le vieil honneur de nos a\u00efeux s\u2019indigna, comment ces fils des crois\u00e9s, ces \u00e9poux, ces p\u00e8res, mirent la main sur leur \u00e9p\u00e9e et jur\u00e8rent, dans une guerre dont l\u2019\u00c9glise condamna les exc\u00e8s, d\u2019exterminer une secte impure, qui mena\u00e7ait \u00e0 la fois l\u2019h\u00e9ritage, le berceau, la couche nuptiale, et qui promettait de tarir les sources du genre humain<span id='easy-footnote-6-107365' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='http:\/\/vincentians.com\/fr\/les-origines-du-socialisme\/#easy-footnote-bottom-6-107365' title='Landulphus senior, Uid.mediulanems7.s, 11, 27; P\u00e9tri Siculi Epislol. ad episc. Buhjar.; Keinerius, Contra Valdenscs, etc., cap. vi.'><sup>6<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>On conna\u00eet trop peu les dangers de cette \u00e9poque o\u00f9 le Christianisme passe pour avoir r\u00e9gn\u00e9 sans effort sur des intelligences d\u00e9sarm\u00e9es. La d\u00e9faite des Albigeois n\u2019\u00e9tait pas consomm\u00e9e, que leurs maximes passaient au c\u0153ur m\u00eame des milices reli\u00adgieuses suscit\u00e9es pour les combattre. Quand saint Fran\u00e7ois mit au service de l\u2019\u00c9glise la communaut\u00e9 la plus pauvre et par cons\u00e9quent la plus hardie qui fut jamais, il pr\u00e9vit que la pauvret\u00e9 aurait ses tentations et les pieds nus leur orgueil; c\u2019est pourquoi il avertit ses disciples, comme on l\u2019a dit, de ne pas m\u00e9priser les riches. Vers le milieu du m\u00eame si\u00e8cle, saint Bonaventure, promu au gouvernement g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019ordre, est d\u00e9j\u00e0 conduit \u00e0 rappeler aux fr\u00e8res que le Sauveur fut plus pauvre qu\u2019eux, et leur interdit de bl\u00e2mer publiquement la vie des sup\u00e9rieurs spirituels et temporels. En m\u00eame temps, saint Thomas d\u2019Aquin, apr\u00e8s avoir d\u00e9fendu avec tant d\u2019\u00e9clat la cause des religieux mendiants, s\u2019at\u00adtache \u00e0 \u00e9tablir cette th\u00e8se qu\u2019on s\u2019\u00e9tonne de voir contest\u00e9e, \u00ab qu\u2019il est permis de poss\u00e9der en propre. \u00bb C\u2019est qu\u2019en effet la passion de la pauvret\u00e9 s\u2019\u00e9tait tourn\u00e9e en une haine de toute propri\u00e9t\u00e9 qui ne s\u2019arr\u00eata pas \u00e0 de vains combats de paroles. Pendant que les franciscains, dans les luttes de l\u2019\u00e9cole, se d\u00e9fendaient de poss\u00e9der en propre jusqu\u2019aux ali\u00adments qu\u2019ils consommaient, une doctrine commen\u00ad\u00e7ait \u00e0 se faire jour, semblable en plus d\u2019un point aux \u00e9vangiles nouveaux que notre si\u00e8cle a entendu pr\u00eacher. Le genre humain, y \u00e9lait-il dit, devait passer par trois \u00e9tats : le r\u00e8gne du P\u00e8re et de la loi \u00e9crite dans l\u2019Ancien Testament, le r\u00e8gne du Fils et de la foi r\u00e9v\u00e9l\u00e9e dans le Nouveau, l\u2019av\u00e9nement du Saint-Esprit en la personne de saint Fran\u00e7ois, et le r\u00e8gne de l\u2019amour annonc\u00e9 dans le livre de l\u2019\u00c9van\u00adgile \u00e9ternel. L\u2019ancienne \u00c9glise, r\u00e9prouv\u00e9e \u00e0 cause de ses richesses, devait voir tous ses droits trans\u00adport\u00e9s aux religieux mendiants, l\u2019empire passait aux pauvres, et, la propri\u00e9t\u00e9 s\u2019\u00e9tcignarit, le monde n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019une grande communaut\u00e9 rang\u00e9e sous la r\u00e8gle franciscaine. Ces r\u00eaves ne rest\u00e8rent point confin\u00e9s au fond des cellules o\u00f9 ils furent con\u00e7us. L\u2019Evangile \u00e9ternel entra\u00eena la moiti\u00e9 de l\u2019ordre, et \u00e0 la suite de ces religieux les peuples qui trouvaient leur cause dans la cause des pauvres. Sous les noms de Fratricelles et de Beggards, les sectaires remplirent bient\u00f4t l\u2019Italie et l\u2019Allemagne; leur audace en vint \u00e0 ce point, qu\u2019ils s\u2019assembl\u00e8rent dans Saint-Pierre de Rome pour y faire un pape, et qu\u2019en 1311 le concile de Vienne, effray\u00e9 de leurs progr\u00e8s, mit en d\u00e9lib\u00e9ration la suppression de l\u2019ordre de Saint-Fran\u00e7ois<span id='easy-footnote-7-107365' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='http:\/\/vincentians.com\/fr\/les-origines-du-socialisme\/#easy-footnote-bottom-7-107365' title='Raynaldus, Annales eccles., ab ann. 1291 ad ann. 1312; Tiraboschi, t. VII.'><sup>7<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>Mais, quand l\u2019erreur touche \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9, nous savons qu\u2019elle n\u2019est pas loin de mettre la main sur la famille ; et jamais ces annonces d\u2019un \u00e9vangile de l\u2019amour n&rsquo;ont troubl\u00e9 le monde chr\u00e9tien, qu&rsquo;elles ne soient arriv\u00e9es \u00e0 la r\u00e9habilitation de la chair par l\u2019\u00e9mancipation des femmes. Pendant que les Fratricelles pr\u00eachaient l\u2019av\u00e9nement de l\u2019Esprit- Saint, une \u00e9trang\u00e8re, appel\u00e9e Guillelmine, parut \u00e0 Milan, se donnant pour l\u2019incarnation de l\u2019Esprit, destin\u00e9e \u00e0 consommer l\u2019\u0153uvre imparfaite du Christ, a exercer un pontificat nouveau, et \u00e0 faire passer dans les mains des femmes le sceptre rajeuni de la papaut\u00e9. Les historiens contem\u00adporains assurent qu\u2019elle c\u00e9l\u00e9bra longtemps les myst\u00e8res d\u2019un culte nocturne qui finit par \u00e9veiller la jalousie des \u00e9poux et la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 des magistrats. La secte de Guillelmine p\u00e9rit, mais elle avait assez dur\u00e9 pour laisser au saint-simonisme moderne la d\u00e9solante certitude de n\u2019avoir pas invent\u00e9 la femme libre<span id='easy-footnote-8-107365' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='http:\/\/vincentians.com\/fr\/les-origines-du-socialisme\/#easy-footnote-bottom-8-107365' title='Muratori, Antiq. ital., Dissert., t. X.'><sup>8<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas assez, et le moyen \u00e2ge, le temps de la scolastique et des dialecticiens infatigables, n\u2019avait pas coutume d\u2019\u00e9noncer un principe sans le pousser jusqu\u2019aux derni\u00e8res cons\u00e9quences, et de pousser les cons\u00e9quences dans la sp\u00e9culation sans forcer les obstacles qui les arr\u00eataient dans la pra\u00adtique. En l\u2019an 1500, la chr\u00e9tient\u00e9, d\u00e9j\u00e0 si \u00e9branl\u00e9e, fut encore \u00e9mue des pr\u00e9dications du fr\u00e8re Dulcin, qui, laissant derri\u00e8re lui la doctrine commune des Fratricelles, divisait la dur\u00e9e du monde en quatre \u00e9poques, et venait inaugurer la derni\u00e8re par l\u2019ex\u00adtermination de l\u2019Eglise d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e, et par l\u2019\u00e9tablisse\u00adment d\u2019une vie plus parfaite que celle de saint Dominique et de saint Fran\u00e7ois. Car ces deux fondateurs d\u2019ordres avaient de nombreux cou\u00advents, o\u00f9 ils portaient les aum\u00f4nes des fid\u00e8les, et Dulcin faisait profession de n\u2019avoir point de cou\u00advents, et de ne rien r\u00e9server des aum\u00f4nes, mais de vivre dans la libert\u00e9 d\u2019une vie errante, dans la communaut\u00e9 de l\u2019Eglise primitive, et dans la familiarit\u00e9 des femmes, que ses disciples appelaient leurs s\u0153urs. Ainsi les trois v\u0153ux de la vie religieuse, ob\u00e9issance, pauvret\u00e9, chastet\u00e9, aboutissaient \u00e0 la confiscation de tous les pou\u00advoirs, de tous les biens et de tous les plaisirs. Une telle doctrine, press\u00e9e de se r\u00e9aliser, voulait plus que des disciples; elle eut des soldats. Dul- cin, \u00e0 la t\u00eate de six raille hommes, s\u2019\u00e9tablit dans les montagnes du Pi\u00e9mont ; de l\u00e0, il fondait sur les vall\u00e9es environnantes, livrant aux flammes les \u00e9glises, les bourgades au pillage, les habitants au fil de l\u2019\u00e9p\u00e9e, jusqu\u2019\u00e0 ce que les peuples indi\u00adgn\u00e9s se r\u00e9unissent enfin pour envelopper l\u2019arm\u00e9e des sectaires, l\u2019exterminer dans un dernier combat et envoyer au b\u00fbcher les chefs \u00e9chapp\u00e9s au car\u00adnage<span id='easy-footnote-9-107365' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='http:\/\/vincentians.com\/fr\/les-origines-du-socialisme\/#easy-footnote-bottom-9-107365' title='Muratori, Script, lier, ital., l. IX, liisloria Dulcini, id. ibici., additamcnlum ad liisl. Dulcini.'><sup>9<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>Tels furent les combats du socialisme h\u00e9t\u00e9rodoxe au treizi\u00e8me si\u00e8cle, et jamais il ne toucha de si pr\u00e8s \u00e0 l\u2019empire. Peut-\u00eatre jugera-t-on mieux main\u00adtenant cet \u00e2ge calomni\u00e9, o\u00f9 toute h\u00e9r\u00e9sie finissait par une faction, toute controverse par une guerre, qui mettait la soci\u00e9l\u00e9 dans le droit et dans le devoir de se d\u00e9fendre. Mais nous regretterons toujours que la soci\u00e9t\u00e9 n\u2019ait pas us\u00e9 plus mod\u00e9r\u00e9ment de la vic\u00adtoire, et qu\u2019apr\u00e8s avoir vaincu la r\u00e9volte sur les champs de bataille, elle ait cru \u00e9touffer la contra\u00addiction dans les supplices. Premi\u00e8rement, la con\u00adtradiction ne s\u2019\u00e9touffe jamais dans les soci\u00e9t\u00e9s que Dieu destine \u00e0 vivre : &lsquo;elle est la condition m\u00eame de leur vigilance, de leur effort, de leur dur\u00e9e, et nous ne connaissons pas de pouvoir plus \u00e0 plaindre que celui qui ne trouve plus de r\u00e9sistance. En second lieu, on ne remarque pas que les flambeaux des b\u00fbchers aient jamais \u00e9clair\u00e9 l&rsquo;esprit humain: il s&rsquo;y trompe, au contraire, et il n\u2019est pas dans l\u2019histoire d\u2019erreur si coupable qu\u2019il ne soit tent\u00e9 de saluer, s\u2019il la voit couverte de cendres ou tremp\u00e9e de sang.<\/p>\n<p>C\u2019est ce qui para\u00eet manifeste, lorsqu\u2019au seuil m\u00eame des temps modernes les doctrines ennemies de la propri\u00e9t\u00e9 revivent et mettent l\u2019Allemagne en feu par la parole de Muncer et par le soul\u00e8vement des anabaptistes.<\/p>\n<p>Rien ne semble plus s\u00e9par\u00e9 que les int\u00e9r\u00eats du ciel et ceux de la terre. Mais tout est li\u00e9 dans la soci\u00e9t\u00e9 chr\u00e9tienne par des n\u0153uds si \u00e9troits, qu\u2019on n\u2019a jamais remu\u00e9 ses dogmes sans \u00e9branler jus\u00adqu\u2019aux derniers d\u00e9tails de ses institutions tempo\u00adrelles. Assur\u00e9ment quand Luther, en 1517, affichait ses th\u00e8ses sur les indulgences \u00e0 la porte de l\u2019\u00e9glise de Wittenberg, il ne s\u2019attendait pas \u00e0 voir, six ans plus tard, son disciple Muncer tourner ces proposi\u00adtions au renversement de tous les pouvoirs poli\u00adtiques et de tous les droits civils. Muncer pr\u00eachait la nullit\u00e9 du bapt\u00eame des enfants et la n\u00e9cessit\u00e9 de rebaptiser les adultes : en apparence, quoi de plus inoffensif? Mais dans ce bapt\u00eame renouvel\u00e9 il voulait que les hommes retrouvassent l\u2019\u00e9galit\u00e9 primi\u00adtive, qu\u2019ils sortissent des fonls sacr\u00e9s pour rentrer dans la libert\u00e9 d\u2019Adam, dans la communaut\u00e9 de l\u2019Eden. Il protestait contre la diff\u00e9rence de rangs et de biens introduite par k tyrannie des lois, sommait les riches de rendre les tr\u00e9sors injuste\u00adment retenus par leurs p\u00e8res, et les pauvres de refuser le tribut et l\u2019ob\u00e9issance aux magistrats coupables de perp\u00e9tuer la servitude du peuple chr\u00e9tien. Le temps, assurait-il, \u00e9tait venu d\u2019en finir avec un monde maudit, et l\u2019archange saint Michel le suscitait pour fonder avec l\u2019\u00e9p\u00e9e de G\u00e9- d\u00e9on le nouveau royaume de Dieu. Ces enseigne\u00adments et ces proph\u00e9ties poussaient aux armes les ouvriers de Nuremberg, les laboureurs de la Souabe et de la Thuringe, et, en 1525, les paysans anabap\u00adtistes signifi\u00e8rent \u00e0 leurs seigneurs un manifeste qui rappelle les plus habiles programmes des r\u00e9for\u00admateurs modernes.<\/p>\n<p>S\u2019ils h\u00e9sitaient encore \u00e0 demander sans d\u00e9tour le partage des biens, ils r\u00e9clamaient la communaut\u00e9 des for\u00eats et des prairies, c\u2019est-\u00e0-dire du plus grand nombre des terres sur ces collines bois\u00e9es, dans ces riches p\u00e2turages de l\u2019Allemagne m\u00e9ridionale. Les champs que les paysans tenaient \u00e0 rente de leurs seigneurs devaient \u00eatre visit\u00e9s par des experts pour en diminuer le prix de redevance en cas qu\u2019il fut trop haut; c\u2019\u00e9tait la r\u00e9duction forc\u00e9e des loyers. Enfin, ils d\u00e9claraient le dessein d\u2019ob\u00e9ir aux magistrats seulement dans les choses qu\u2019ils jugeraient eux-m\u00eames honn\u00eates et raisonnables ; c\u2019\u00e9tait le droit d\u2019insurrection des minorit\u00e9s et la cons\u00e9cration de la guerre civile. Aussi les propositions des paysans de Souabe furent-elles appuy\u00e9es de quarante mille lances, et l\u2019Allemagne, qui avait laiss\u00e9 crouler la moiti\u00e9 de sa hi\u00e9rarchie eccl\u00e9siastique, put croire un moment \u00e0 la ruine de son antique f\u00e9odalit\u00e9. Cependant les anabaptistes succomb\u00e8rent dans deux combats ; et, apr\u00e8s que Jean de Leyde, successeur deMuncer, eut expi\u00e9 sur la roue la courte joie d\u2019a\u00advoir r\u00e9alis\u00e9 dans la ville de Munster le royaume de Dieu, la secte dispers\u00e9e se r\u00e9duisit aux paisibles colonies des fr\u00e8res Moraves, qui donn\u00e8rent \u00e0 l\u2019Eu\u00adrope protestante le spectacle honorable de leur r\u00e9gularit\u00e9, et le spectacle instructif de leur petit nombre<span id='easy-footnote-10-107365' class='easy-footnote-margin-adjust'><\/span><span class='easy-footnote'><a href='http:\/\/vincentians.com\/fr\/les-origines-du-socialisme\/#easy-footnote-bottom-10-107365' title='Arnold. Mestrov., Historia anabaptlib. I. Sleidan, Com\u00adment., I, p. 128.'><sup>10<\/sup><\/a><\/span>.<\/p>\n<p>En poursuivant dans une p\u00e9riode de quinze cents ans les erreurs du socialisme, nous n\u2019avons pas voulu nous donner le mis\u00e9rable plaisir de l\u2019humilier et de prendre ses disciples en flagrant d\u00e9lit de plagiat. Nous estimons au contraire que le temps, qui ajoute \u00e0 la majest\u00e9 de la v\u00e9rit\u00e9, fait aussi la puissance de l\u2019erreur. Pour qu\u2019une opinion fausse r\u00e9siste durant tant de si\u00e8cles \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 des anath\u00e8mes, \u00e0 la rigueur des lois, \u00e0 la sup\u00e9riorit\u00e9 des armes, il faut qu\u2019elle ait ses racines dans les plaies les plus profondes de la nature humaine et les plus dignes de piti\u00e9. Quand une question toujours r\u00e9solue par la th\u00e9ologie, comme par la philosophie, comme par la jurisprudence, se reproduit toujours, et vient au seuil de chaque r\u00e9volution \u00e9pouvanter les esprits faibles et solliciter les forts, il n\u2019est pas permis de la traiter avec l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, ni de croire qu\u2019on y aura mis lin par l\u2019incarc\u00e9ration de quelques turbulents. Il y faut porter le respect d\u00fb aux grands probl\u00e8mes dont se sert la Providence pour tenir les soci\u00e9t\u00e9s en haleine et les pousser sur cette voie de progr\u00e8s o\u00f9 elle ne leur laisse point de repos. Mais, si dans l\u2019antiquit\u00e9 m\u00eame de l\u2019erreur nous trouvons un motif d\u2019\u00e9tude, nous y voyons aussi un motif de confiance. Lorsque les doctrines subversives de la famille et de la propri\u00e9t\u00e9, toujours \u00e0 la porte de la soci\u00e9t\u00e9 chr\u00e9tienne comme pour saisir le moment de s\u2019y jeter, ont eu \u00e0 leur service des circonstances aussi favorables que la ruine de l\u2019empire romain et l\u2019in\u00advasion barbare, que les d\u00e9chirements int\u00e9rieurs de la France depuis le temps des Pastoureaux jusqu\u2019\u00e0 la Jacquerie, que les guerres de religion et la ruine de l\u2019ordre social dans tout le nord de l\u2019Eu\u00adrope; lorsque, soutenues par tant de hardiesse, tant de pers\u00e9v\u00e9rance et tant de bras, elles sont venues \u00e9chouer invariablement contre la solidit\u00e9 de la civilisation, il n\u2019y a plus lieu de s\u2019en effrayer comme d\u2019un p\u00e9ril nouveau. Il est permis de compter sur la conscience et le bon sens des peuples qui r\u00e9sistent depuis dix-huit si\u00e8cles \u00e0 ces tentations. Il est surtout permis de compter sur le Christianisme, qui n\u2019a jamais cess\u00e9 de repousser avec la m\u00eame fermet\u00e9 les erreurs socialistes et les passions \u00e9go\u00efstes, qui contient toutes les v\u00e9rit\u00e9s des r\u00e9for\u00admateurs modernes, et rien de leurs illusions, seul capable de r\u00e9aliser l\u2019id\u00e9al de la fraternit\u00e9 sans im\u00admoler la libert\u00e9, et de chercher le plus grand bon\u00adheur terrestre des hommes sans leur arracher ce don sacr\u00e9 de la r\u00e9signation, le plus s\u00fbr rem\u00e8de de leurs douleurs, et le dernier mot d\u2019une vie qui doit finir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En traitant des origines du socialisme, nous avons r\u00e9uni sous ce nom les \u00e9coles diverses qui le pren\u00adnent, et que nous ne pouvions diviser pour ouvrir une controverse particuli\u00e8re avec chacune d\u2019elles. 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VII &#8211; La Soci\u00e9t\u00e9 De Saint-Vincent-De-Paul : Ses Origines, Son But, Son Histoire","author":"Francisco Javier Fern\u00e1ndez Chento","date":"02\/01\/2015","format":false,"excerpt":"\u00c0 L\u2019EXEMPLE de tous les grands saints, fondateurs d\u2019Ordres, saint Vincent de Paul avait song\u00e9 aux gens du monde qui ne pouvaient entrer dans la vie religieuse, et qui avaient besoin cependant de se sanctifier par des exercices de mis\u00e9ricorde et de pi\u00e9t\u00e9. 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