{"id":106985,"date":"2016-08-01T20:00:46","date_gmt":"2016-08-01T18:00:46","guid":{"rendered":"http:\/\/vincentiens.org\/?p=106985"},"modified":"2016-08-02T20:51:04","modified_gmt":"2016-08-02T18:51:04","slug":"aux-gens-de-bien","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/vincentians.com\/fr\/aux-gens-de-bien\/","title":{"rendered":"Aux gens de bien"},"content":{"rendered":"<p>Le lendemain des journ\u00e9es de Juin, quand les ruines du clos Saint-Lazare et de la Bastille fumaient encore, l\u2019Ere nouvelle, qu\u2019une popularit\u00e9 inattendue r\u00e9pandait dans les faubourgs de Paris, en profitait pour s\u2019adresser aux insurg\u00e9s d\u00e9sarm\u00e9s, pour leur tenir un langage qui ne les m\u00e9nageait pas, qui ne les irritait pas, et pour leur apprendre \u00e0 mieux conna\u00eetre d\u00e9sormais les grands coupables qui les avaient tromp\u00e9s. Les gens de bien lou\u00e8rent la fer\u00admet\u00e9 de nos paroles, ils nous firent l\u2019honneur d\u2019y trouver quelque chaleur de c\u0153ur et une sinc\u00e8re passion des int\u00e9r\u00eats du peuple. Aujourd\u2019hui nous leur demandons la m\u00eame indulgence, car c\u2019est \u00e0 eux que nous avons affaire. Maintenant que l\u2019appareil des bivouacs n\u2019attriste plus nos boulevards, main\u00adtenant que l\u2019orage parlementaire de l\u2019enqu\u00eate s\u2019est d\u00e9charg\u00e9 de tout ce qu\u2019il portait de foudres, il nous est permis de ne plus taire des v\u00e9rit\u00e9s qui ont cess\u00e9 d\u2019\u00eatre dangereuses, et d\u2019adresser aux bons citoyens une page plus \u00e9mue que de coutume, sans crainte que les mauvais la ramassent et qu\u2019elle serve \u00e0 bourrer les fusils des barricades.<\/p>\n<p>On a dit aux gens de bien qu\u2019ils avaient sauv\u00e9 la France, et nous ne trouvons pas qu\u2019on les ait flatt\u00e9s, car les gens de bien sont, \u00e0 notre avis, la France m\u00eame, moins les \u00e9go\u00efstes et les factieux. C\u2019est l\u2019immense majorit\u00e9 des huit millions d\u2019\u00e9lec\u00adteurs qui ont donn\u00e9 au pays son assembl\u00e9e ; ce sont les huit cent mille gardes nationaux qui se levaient en juin pour la d\u00e9fendre. Mais il ne suffit pas d\u2019avoir sauv\u00e9 la France une ou plusieurs fois : un grand pays a besoin d\u2019\u00eatre sauv\u00e9 tous les jours. La Provi\u00addence, qui a r\u00e9solu de nous tenir en haleine, permet que le p\u00e9ril succ\u00e8de au p\u00e9ril. Tous allez et venez tranquillement d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre de la ville paci\u00adfi\u00e9e. Mais le danger, que vous vous f\u00e9licitez de ne plus voir dans les rues, s\u2019est cach\u00e9 dans les gre\u00adniers des maisons qui les bordent. Vous avez \u00e9cras\u00e9 la r\u00e9volte : il vous reste un ennemi que vous ne connaissez pas assez, dont vous n\u2019aimez pas qu\u2019on vous entretienne, et dont nous avons r\u00e9solu de vous parler aujourd\u2019hui : la mis\u00e8re.<\/p>\n<p>Vous avez voulu la dissolution des ateliers natio\u00adnaux, et vous avez raison. Vous vous r\u00e9jouissez de ne plus voir les jardins publics encombr\u00e9s de tra\u00advailleurs jouant au bouchon la paye de leur oisi\u00advet\u00e9, et les places sillonn\u00e9es par des bandes d\u2019ou\u00advriers r\u00e9unis sous un drapeau ou l\u2019organisation du travail \u00e9tait inscrite, et qui en portait la ruine dans ses plis. Mais, parce que les jardins et les places sont vides, pensez-vous que les ateliers particuliers soient pleins, et qu\u2019il ait suffi, comme les habiles l\u2019assuraient, de licencier les chantiers de la nation pour faire sortir de terre les constructions, battre les m\u00e9tiers des tisserands, et fumer les chemin\u00e9es de toutes les usines\u00a0? Voici deux mois que l\u2019industrie jouit de cette paix qui devait lui rendre la vie, et \u00e0 Paris le nombre des individus sans travail qu\u2019il faut sauver de la faim est encore de deux cent soixante- sept mille.<\/p>\n<p>On les assiste, en effet, et peut-\u00eatre le souvenir des cinq millions vot\u00e9s dans ce but et dont vous supportez votre part calme votre conscience et satis\u00adfait votre humanit\u00e9. Mais ceux qui ont l\u2019honneur d\u2019\u00eatre les distributeurs des secours publics sont moins rassur\u00e9s. Ils entrent, par exemple, dans le douzi\u00e8me arrondissement, l\u2019une des places de guerre de l\u2019insurrection, et sur quatre-vingt dix mille habi\u00adtants environ, ils trouvent huit mille m\u00e9nages ins\u00adcrits au bureau de bienfaisance, vingt et un mille neuf cent quatre-vingt-douze secourus extraordi\u00adnairement, en tout soixante et dix mille personnes environ vivant du pain pr\u00e9caire de l\u2019aum\u00f4ne. La moiti\u00e9 de ces quartiers, toute la Montagne-Sainte-Genevi\u00e8ve et tout le voisinage des Gobelins, se com\u00adposent de rues \u00e9troites, tortueuses, o\u00f9 le soleil ne p\u00e9n\u00e8tre jamais, o\u00f9 une voiture ne s\u2019engagerait pas sans danger, o\u00f9 un homme en frac ne passe pas sans faire \u00e9v\u00e9nement et sans attirer sur les portes des groupes d\u2019enfants nus et de femmes en haillons. Des deux c\u00f4t\u00e9s d\u2019un ruisseau infect, s\u2019\u00e9l\u00e8vent des maisons de cinq \u00e9tages, dont plusieurs r\u00e9unissent jusqu\u2019\u00e0 cinquante familles. Des chambres basses, humides, naus\u00e9abondes, sont lou\u00e9es \u00e0 raison de un franc cinquante centimes par semaine quand elles sont pourvues d\u2019une chemin\u00e9e, et de un franc vingt-cinq centimes quand elles en manquent. Aucun papier, souvent pas un meuble ne cache la nudit\u00e9 de leurs tristes murs. Dans une maison de la rue des Lyonnais, qui nous est connue, dix m\u00e9\u00adnages n\u2019avaient plus de bois de lit. Au fond d\u2019une sorte de cave, habitait une famille sans autre couche qu\u2019un peu de paille sur le sol d\u00e9carrel\u00e9, sans autre mobilier qu\u2019une corde qui traversait la pi\u00e8ce ; ces pauvres gens y suspendaient leur pain dans un lam\u00adbeau de linge pour le mettre \u00e0 l\u2019abri des rats. Dans la chambre voisine, une femme avait perdu trois enfants, morts de phthisie, et en montrait avec d\u00e9sespoir trois autres r\u00e9serv\u00e9s \u00e0 la m\u00eame fin. Les \u00e9tages sup\u00e9rieurs n&rsquo;offraient pas un aspect plus consolant. Sous les combles, un grenier man\u00adsard\u00e9 sans fen\u00eatres, perc\u00e9 seulement de deux ou\u00advertures ferm\u00e9es chacune par un carreau, abritait un pauvre tailleur, sa femme et huit enfants; chaque soir, ils gagnaient, en rampant, la paille qui leur servait de g\u00eete, au fond de la pi\u00e8ce et sous la pente du toit.<\/p>\n<p>Ne parlons pas des mieux partag\u00e9s, de ceux qui avaient deux lits pour six personnes, o\u00f9 s\u2019entassaient p\u00eale-m\u00eale, bien portants et malades, et des gar\u00e7ons de dix-huit ans avec des filles de seize. Ne parlons pas du d\u00e9labrement des habits, qui est tel, que dans la m\u00eame maison vingt enfants ne peuvent fr\u00e9quenter les \u00e9coles faute de v\u00eatements. Du moins faut-il que ces malheureux trouvent quelque part leur nourriture, et que, s\u2019ils p\u00e9rissent de consomp\u00adtion, il ne soit pas dit qu\u2019ils meurent litt\u00e9ralement de faim dans la ville la plus civilis\u00e9e de la terre. Plusieurs vivent des restes que leur distribuent \u00e0 travers les grilles du Luxembourg les cuisiniers de la troupe casern\u00e9e dans le ch\u00e2teau. Une vieille femme s\u2019est nourrie huit jours des morceaux de pain qu\u2019elle ramassait dans les immondices et qu\u2019elle d\u00e9trempait dans l\u2019eau froide. Il est vrai que la bien\u00adfaisance de la nation arrivait au secours d\u2019une si cruelle d\u00e9tresse : les distributeurs qui vont frapper tous les dix jours \u00e0 la porte des ouvriers sans tra\u00advail y laissent un bon d\u2019un kilogramme de viande et trois kilogrammes de pain pour chaque bouche : c\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s la valeur de douze centimes et demi par jour, et c\u2019est pour le douzi\u00e8me arrondissement seul la somme \u00e9norme de cent quatre-vingt-dix- huit mille francs par mois.<\/p>\n<p>Assur\u00e9ment le quartier Saint-Jacques et celui du Jardin-des-Plantes ne donnent pas toujours le spec\u00adtacle de la m\u00eame d\u00e9solation. Nous y connaissons des rues marchandes, des maisons pauvres, mais habitables, des chambres \u00e9troites, mais bien tenues, conservant les restes d\u2019une ancienne aisance, des meubles cir\u00e9s, du linge blanc, et cette propret\u00e9 qui est le luxe des pauvres. Mais la comparaison n\u2019en est que plus douloureuse entre le souvenir de ce bien-\u00eatre, fruit d\u2019un long travail et d\u2019une s\u00e9v\u00e8re \u00e9conomie, et le d\u00e9n\u00fbment de ces ouvriers robustes, de ces actives m\u00e9nag\u00e8res, qui s\u2019indignent de leur d\u00e9s\u0153uvrement, et qui, apr\u00e8s de longues journ\u00e9es consum\u00e9es aux portes des chantiers et des magasins o\u00f9 on ne les embauche pas, se plaignent de p\u00e9rir d\u2019ennui autant que de besoin. L\u00e0 du moins il n\u2019y a plus de place pour cette excuse famili\u00e8re aux c\u0153urs durs, que les pauvres le sont par leur faute, comme si le d\u00e9faut de lumi\u00e8re et de moralit\u00e9 n\u2019\u00e9\u00adtait pas la plus d\u00e9plorable des mis\u00e8res et la plus pressante pour les soci\u00e9t\u00e9s qui veulent vivre. L\u00e0, quand le visiteur accompagne les secours officiels d\u2019une parole qui en couvre l\u2019humiliante insuffi\u00adsance, \u00e0 mesure qu\u2019il p\u00e9n\u00e8tre dans l\u2019intimit\u00e9 des familles, il y trouve moins de sympathies que de bl\u00e2me pour l\u2019insurrection, moins de regrets pour le club que pour l\u2019atelier. Le petit nombre de ceux dont l\u2019esprit malade nourrit encore des r\u00eaves incendiaires finissent souvent par se rendre \u00e0 une con\u00adversation amicale et sens\u00e9e, et par croire \u00e0 ces vertus dont on leur avait fait d\u00e9lester le nom : la charit\u00e9, la r\u00e9signation, la patience. Parmi ces gens des fau\u00adbourgs qu\u2019on a coutume de repr\u00e9senter comme un peuple sans foi, il en est bien peu qui n\u2019aient an dessus de leur chevet une croix, une image, un rameau b\u00e9nit, bien peu qui soient morts \u00e0 l\u2019h\u00f4pital des blessures de Juin sans avoir ouvert leurs bras au pr\u00eatre et leur c\u0153ur au pardon. Dans les greniers infects et sur le m\u00eame palier que la paresse et la d\u00e9bauche, nous avons vu les plus aimables vertus domestiques, avec la d\u00e9licatesse et l\u2019intelligence qu\u2019on ne rencontre pas toujours sous des lambris dor\u00e9s; un pauvre tonnelier, septug\u00e9naire, fatiguant ses vieux bras pour nourrir l\u2019enfant qu\u2019un fils mort dans la force de l\u2019\u00e2ge lui avait laiss\u00e9; un jeune sourd-muet de douze ans, dont l\u2019instruction a \u00e9t\u00e9 pouss\u00e9e \u00e0 ce point, qu\u2019il commence \u00e0 lire, qu\u2019il prie, qu\u2019il conna\u00eet Dieu. Nons n\u2019oublierons jamais une humble chambre, mais d\u2019un arrangement irr\u00e9\u00adprochable, o\u00f9 une bonne femme d\u2019Auvergne, dans le costume de son pays, travaillait avec ses quatre jeunes filles propres, modestes, et ne levant les yeux de leur ouvrage que pour r\u00e9pondre poliment aux questions de l\u2019\u00e9tranger. Le p\u00e8re n\u2019\u00e9tait qu\u2019un ma\u00adn\u0153uvre et servait les ma\u00e7ons ; mais la foi que ces braves gens avaient gard\u00e9e de leurs montagnes \u00e9clairait leur vie, comme le rayon de soleil qui glissait \u00e0 travers leur fen\u00eatre et qui \u00e9clairait les saintes images coll\u00e9es sur les murs.<\/p>\n<p>On s\u2019effraye avec raison de cette multitude d\u2019en\u00adfants qui grandissent pour le d\u00e9sordre et pour le crime, sans autre \u00e9ducation que les exemples du cabaret et les tentations de la place publique. On ne sait pas assez que, dans le douzi\u00e8me arrondis\u00adsement, quatre mille gar\u00e7ons et filles ne fr\u00e9quen\u00adtent pas l\u2019\u00e9cole, faute de place dans les \u00e9coles. On ne sait pas que le faubourg Saint-Marceau n\u2019a qu\u2019un asile dont la porte reste ferm\u00e9e \u00e0 quinze cents enfants de deux \u00e0 sept ans. En pr\u00e9sence de ces tristes chiffres, nous ne voudrions pas croire que la commission des asiles et le conseil muni\u00adcipal contestent \u00e0 la charit\u00e9 priv\u00e9e le droit de re\u00adcueillir les enfants et de les instruire, et qu\u2019on ne trouve pas les trente mille francs n\u00e9cessaires pour fonder dix \u00e9coles de plus, pendant qu\u2019on autorise le th\u00e9\u00e2tre Saint-Marcel \u00e0 reprendre le cours de ses repr\u00e9sentations, et une nouvelle salle de spec\u00adtacle \u00e0 s\u2019ouvrir dans la mis\u00e9rable rue du Grand- Banquier.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 les maux, non d\u2019un seul arrondissement, mais de plusieurs arrondissements de Paris; non de Paris seulement, mais de Lyon, de Rouen, et de toutes les villes manufacturi\u00e8res du Nord. Voil\u00e0 les p\u00e9rils du pr\u00e9sent, jugez de ceux qu\u2019am\u00e8nera l\u2019hi\u00adver, quand la rigueur de la saison suspendra le peu qui reste de travaux de b\u00e2timents, et jettera qua\u00adrante mille d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s de plus sur le pav\u00e9 de la ca\u00adpitale ! Nous n\u2019avons assur\u00e9ment pas l\u2019habitude de nous rendre les \u00e9chos des alarmes publiques; mais nous ne pouvons oublier cette parole d\u2019une s\u0153ur de Charit\u00e9 : \u00ab Je crains bien la mort, disait-elle, mais je crains encore plus l\u2019hiver prochain. \u00bb Et nous aussi, nous le craignons; et en descendant de ces escaliers d\u00e9labr\u00e9s, \u00e0 chaque \u00e9tage desquels nous avons vu tant de souffrances pr\u00e9sentes, tant de dan\u00adgers pour l\u2019avenir, nous n\u2019avons pu contenir notre douleur, nous nous sommes promis d\u2019avertir nos concitoyens, et il faut bien qu\u2019ils nous permettent de nous adresser \u00e0 tous avec la franchise des gens de c\u0153ur et de leur dire :<\/p>\n<p>Pr\u00eatres fran\u00e7ais, ne vous offensez pas de la li\u00adbert\u00e9 d\u2019une parole la\u00efque qui fait appel \u00e0 votre z\u00e8le de citoyens. La mort de l\u2019archev\u00eaque de Paris vous couvre d\u2019honneur, mais elle vous laisse un grand exemple. Ceux qui vous ont vus au chol\u00e9ra de 1852 et aux ambulances de Juin ne peuvent pas douter de votre courage, et quand des hommes tels que M. Fissiaux, M. de Bervenger, M. Landmann, tels que les trappistes de Staou\u00ebli, ont pris l\u2019initiative des r\u00e9formes p\u00e9nitentiaires, de l\u2019\u00e9ducation profes\u00adsionnelle, des colonies agricoles, on ne peut plus contester votre comp\u00e9tence. Depuis quinze ans plu\u00adsieurs d\u2019entre vous se sont vou\u00e9s \u00e0 l\u2019apostolat des ou\u00advriers, et, au pied des arbres de libert\u00e9 qu\u2019on leur a fait b\u00e9nir, ils ont reconnu qu\u2019ils n\u2019avaient pas affaire \u00e0 un peuple ingrat. D\u00e9fiez-vous de ceux qui le calomnient, de ceux qui vous entretiennent de leurs regrets, de leurs esp\u00e9rances, de leurs pro\u00adph\u00e9ties, de tout ce qui fait consumer en pens\u00e9es inutiles les heures que vous devez \u00e0 nos dangers et \u00e0 nos besoins. D\u00e9fiez-vous surtout de vous-m\u00eames, des habitudes d\u2019une \u00e9poque plus paisible, et doutez moins du pouvoir de votre minist\u00e8re et de sa popularit\u00e9. On vous doit cette justice, que vous ai\u00admez les pauvres de vos paroisses, que vous accueil\u00adlez charitablement l\u2019indigent qui frappe \u00e0 votre porte, et que vous ne vous faites pas attendre s\u2019il vous appelle au chevet de son lit. Mais le temps est venu de vous occuper davantage de ces autres pauvres qui ne mendient point, qui vivent ordinai\u00adrement de leur travail, et auxquels on n\u2019assurera jamais de telle sorte le droit au travail ni le droit \u00e0 l\u2019assistance, qu\u2019ils n\u2019aient besoin de secours, de conseils et de consolations. Le temps est venu d\u2019al\u00adler chercher ceux qui ne vous appellent pas, qui, rel\u00e9gu\u00e9s dans les quartiers mal fam\u00e9s, n\u2019ont peut- \u00eatre jamais connu ni l\u2019Eglise, ni le pr\u00eatre, ni le doux nom du Christ. Ne demandez point comment ils vous recevront, ou plut\u00f4t demandez-le \u00e0 ceux qui les ont visit\u00e9s, qui ont hasard\u00e9 de leur parler de Dieu, qui ne les ont pas trouv\u00e9s plus insensibles que les autres hommes \u00e0 une bonne parole et \u00e0 de bonnes actions. S vous craignez votre timidit\u00e9, vo\u00adtre inexp\u00e9rience et l\u2019insuffisance de vos ressources, associez-vous. Usez du b\u00e9n\u00e9fice des lois nouvelles et formez des soci\u00e9t\u00e9s charitables de pr\u00eatres. Epui\u00adsez le cr\u00e9dit qui vous reste aupr\u00e8s de tant de fa\u00admilles chr\u00e9tiennes, pressez-les \u00e0 temps, \u00e0 contre\u00adtemps, et croyez qu\u2019en les for\u00e7ant \u00e0 se d\u00e9pouiller, elles-m\u00eames, vous leur \u00e9pargnez le d\u00e9plaisir d\u2019\u00eatre d\u00e9pouill\u00e9es par des mains plus rudes. Ne vous ef\u00adfrayez pas quand les mauvais riches, froiss\u00e9s de vos discours, vous traiteront de communistes, comme on traitait saint Bernard de fanatique et d\u2019insens\u00e9. Souvenez-vous que vos p\u00e8res, les pr\u00eatres fran\u00e7ais du onzi\u00e8me et du douzi\u00e8me si\u00e8cle, ont sauv\u00e9 l\u2019Eu\u00adrope par les croisades ; sauvez-la encore une fois par la croisade de la charit\u00e9, et, puisque celle-ci ne versera pas de sang, soyez-en les premiers soldats.<\/p>\n<p>Riches,<\/p>\n<p>\u2014 Car si votre nombre est diminu\u00e9, nous con\u00adnaissons des provinces que la d\u00e9tresse publique n\u2019a fait qu&rsquo;effleurer, et des fortunes sur lesquelles elle a pass\u00e9 comme un nuage, \u2014 pendant les premiers mois d\u2019une r\u00e9volution dont nul ne pouvait marquer les limites, vous f\u00fbtes excusables de pr\u00e9voir l\u2019ave\u00adnir, de songer \u00e0 vos enfants, et de r\u00e9unir l\u2019\u00e9pargne n\u00e9cessaire pour les chances de la spoliation et de l\u2019exil. Mais la pr\u00e9voyance a ses limites, et Celui qui nous a appris h demander le pain de chaque jour ne nous a jamais conseill\u00e9 de nous assurer dix ans de luxe. Nous vivons dans des jours sans exemple o\u00f9 il peut \u00eatre sage de sacrifier l\u2019avenir au pr\u00e9sent, et l\u2019\u00e9conomie au besoin de la circulation. Rouvrez les sources de ce cr\u00e9dit dont vous accusez l\u2019\u00e9pui\u00adsement. D\u00e9pensez, ne vous refusez point vos plai\u00adsirs l\u00e9gitimes dans un moment o\u00f9 ils peuvent de\u00advenir m\u00e9ritoires. \u2014 Faites l\u2019aum\u00f4ne du travail, et faites aussi celle de l\u2019assistance. Ne craignez pas de nuire au petit commerce en habillant de vos de\u00adniers ces milliers de pauvres, qui assur\u00e9ment n\u2019a\u00adch\u00e8teront ni v\u00eatements ni chaussures avant six mois. Donnez pour les asiles et les \u00e9coles, et n\u2019ou\u00adbliez plus ces maisons de refuge, ces providences, ces trois maisons du Bon Pasteur, oblig\u00e9es de r\u00e9\u00adduire au quart, au dixi\u00e8me, le nombre de leurs p\u00e9\u00adnitentes, et de fermer leurs portes au repentir, quand Dieu lui ouvre les portes du ciel.<\/p>\n<p>Repr\u00e9sentants du peuple,<\/p>\n<p>Nous respectons la grandeur et la difficult\u00e9 de vos devoirs. Nous ne sommes pas de ceux qui, par la t\u00e9m\u00e9rit\u00e9 de leurs accusations, ont le malheur d\u2019affaiblir le dernier pouvoir capable de sauver la soci\u00e9t\u00e9. Vous poursuivez avec une juste lenteur votre \u0153uvre, pour laquelle l\u2019histoire vous louera d\u2019avoir consum\u00e9 les mois, si vous avez travaill\u00e9 pour les si\u00e8cles. Mais vous n\u2019aurez pas travaill\u00e9 pour un jour, si vous n\u00e9gligez cette formidable question de la mi\u00ads\u00e8re, qui ne souffre pas de retard. Ne croyez pas avoir assez fait, pour avoir vot\u00e9 des subsides qui ach\u00e8vent de s\u2019\u00e9puiser, r\u00e9gl\u00e9 les heures de travail, quand le travail n\u2019est encore qu\u2019un r\u00eave, et refus\u00e9 le repos du dimanche \u00e0 des ouvriers qui vous repro\u00adchent le d\u00e9s\u0153uvrement de leurs semaines.<\/p>\n<p>Ne dites pas que les inspirations vous manquent. Nous connaissons dans vos rangs d\u2019excellents esprits et dans vos carions des propositions f\u00e9condes. Les amilles des d\u00e9port\u00e9s, c\u2019est-\u00e0-dire pr\u00e8s de quatre mille personnes, vous pressent de les rejoindre \u00e0 leurs chefs, et de les arracher \u00e0 ces faubourgs o\u00f9 elles ne donnent que le dangereux spectacle de leur d\u00e9tresse et de leur ressentiment. Une p\u00e9tition sign\u00e9e de vingt mille hommes vous supplie de les former en colonies agricoles pour l\u2019Alg\u00e9rie. Les landes de Bretagne et les terres incultes du midi de la France vous demandent cent mille bras qui, re\u00adtir\u00e9s de l\u2019industrie, feraient autant de concurrents de moins aux ateliers encombr\u00e9s, et donneraient autant de d\u00e9fenseurs \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 combattue. Nous n\u2019ignorons ni les obstacles, ni les rivalit\u00e9s, ni les imperfections qui arr\u00eatent chaque projet et qui \u00e9ternisent les d\u00e9bats. Mais nous n\u2019avons jamais vu que les grands pouvoirs fussent institu\u00e9s pour des circonstances faciles; nous estimons que les rivali\u00adt\u00e9s d\u2019amour-propre doivent s\u2019effacer devant le be\u00adsoin public, et qu\u2019enfin mieux vaut faire imparfai\u00adtement que ne rien faire.<\/p>\n<p>Ne dites pas que le temps vous manque. Sous les fusillades de l\u2019insurrection, l\u2019Assembl\u00e9e natio\u00adnale demandait \u00e0 la nuit les heures que lui refusait le jour. On vous voyait \u00e0 toutes les barricades, ha\u00adranguant les factieux, encourageant les d\u00e9fenseurs de l\u2019ordre, et l\u2019histoire n\u2019oubliera ni ceux d\u2019entre vous qui y perdirent la vie, ni ceux qui la sauv\u00e8rent \u00e0 leurs concitoyens. Pourquoi ne vous voit-on pas o\u00f9 est le p\u00e9ril du moment pr\u00e9sent? Pourquoi n\u2019arracheriez-vous pas vos matin\u00e9es aux solliciteurs qui les disputent pour visiter aussi ces quartiers d\u00e9sh\u00e9\u00adrit\u00e9s, pour monter ces escaliers obscurs, p\u00e9n\u00e9trer dans ces chambres nues, voir de vos yeux ce que souffrent vos fr\u00e8res, vous assurer de leurs besoins, laisser \u00e0 ces pauvres gens le souvenir d\u2019une visite qui honore et console d\u00e9j\u00e0 leur malheur, et redes\u00adcendre enfin p\u00e9n\u00e9tr\u00e9s d\u2019une \u00e9motion qui ne sup\u00adportera plus de d\u00e9lais, qui mettra le feu sur vos l\u00e8vres et le fr\u00e9missement dans l\u2019Assembl\u00e9e, qui la forcera, s\u2019il le faut, de se d\u00e9clarer en permanence, et de ne pas se s\u00e9parer sans avoir vaincu la mis\u00e8re, comme dans la m\u00e9morable nuit du 24 juin elle a vaincu la r\u00e9volte?<\/p>\n<p>Ne dites pas enfin que l\u2019argent xous manque. Quand il faudrait puiser ailleurs que dans les res\u00adsources accoutum\u00e9es, quand vous n\u2019auriez plus rien \u00e0 attendre de l\u2019\u00e9conomie et du cr\u00e9dit, attendez tout encore de la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de la France. Annoncez-lui hautement les mesures qui la sauveraient, et le d\u00e9\u00adficit qui en retarde l\u2019ex\u00e9cution. Ouvrez une sous\u00adcription nationale pour les ouvriers sans travail, non-seulement de Paris, mais de toutes les pro\u00advinces. Mettez-la sous le patronage et sous le con\u00adtr\u00f4le de ce que vous avez de plus grands citoyens, de plus \u00e9clair\u00e9s, de plus respectables. Que vos neuf cents noms aient l\u2019honneur d\u2019y figurer les premiers; que les \u00e9v\u00eaques si\u00e9geant \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e invitent leurs coll\u00e8gues et les trente mille cur\u00e9s de France \u00e0 publier la souscription dans toutes les chaires ; que le ministre del\u2019int\u00e9rieur ordonne aux quarante mille maires de l\u2019afficher, de la populariser dans toutes les communes ; recevez en nature comme en argent, que les comptes soient publics et fr\u00e9quem\u00adment rendus ; faites-en une affaire de s\u00e9curit\u00e9 pour les timides, de patriotisme, de charit\u00e9 pour tous, et je m\u2019\u00e9tonne bien s\u2019il reste un financier qui vous refuse un billet de banque, et un paysan qui ne vous apporte une poign\u00e9e de bl\u00e9.<\/p>\n<p>Citoyens de toutes conditions,<\/p>\n<p>Vous dont la rigueur des temps a retranch\u00e9 le superflu, et vous qui manquez du n\u00e9cessaire, vous pouvez plus que les autres pour des maux que vous connaissez. Jous ceux qui ont l\u2019exp\u00e9rience de la bienfaisance publique savent que les pauvres ne sont jamais mieux secourus que par les pauvres. A d\u00e9faut de l\u2019obole que la Providence ne laissera pas manquer, vous vous devez les uns aux autres l\u2019assistance mutuelle des bons offices et des bons exemples. Quand d\u2019autres porteraient au tr\u00e9sor public l\u2019or \u00e0 pleines mains, vous aurez mieux m\u00e9rit\u00e9 de la patrie en donnant le speclacle du d\u00e9vouement, de la r\u00e9signation et de l\u2019esp\u00e9rance. Le Christianisme a fait de l\u2019esp\u00e9rance une vertu, faites-en la gar\u00addienne de cette soci\u00e9t\u00e9 menac\u00e9e. Gardez-vous enfin, car c\u2019est le p\u00e9ril des \u00e2mes honn\u00eates et des c\u0153urs haut plac\u00e9s, gardez-vous de d\u00e9sesp\u00e9rer de votre si\u00e8\u00adcle, arrachez-vous \u00e0 ces d\u00e9couragements qui renoncent \u00e0 rien entreprendre quand ils assistent, disent- ils, \u00e0 la d\u00e9cadence de la France et de la civilisation, et qui, \u00e0 force d\u2019annoncer la ruine prochaine d\u2019un pays, finissent par la pr\u00e9cipiter.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le lendemain des journ\u00e9es de Juin, quand les ruines du clos Saint-Lazare et de la Bastille fumaient encore, l\u2019Ere nouvelle, qu\u2019une popularit\u00e9 inattendue r\u00e9pandait dans les faubourgs de Paris, en profitait pour s\u2019adresser aux insurg\u00e9s &#8230; <a href=\"http:\/\/vincentians.com\/fr\/aux-gens-de-bien\/\" class=\"more-link\">Read More<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":189832,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2}},"categories":[122],"tags":[],"class_list":["post-106985","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles-de-frederic-ozanam"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v26.3 - https:\/\/yoast.com\/wordpress\/plugins\/seo\/ -->\n<title>Aux gens de bien - Nous Sommes Vincentiens<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/vincentians.com\/fr\/aux-gens-de-bien\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Aux gens de bien - Nous Sommes Vincentiens\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Le lendemain des journ\u00e9es de Juin, quand les ruines du clos Saint-Lazare et de la Bastille fumaient encore, l\u2019Ere nouvelle, qu\u2019une popularit\u00e9 inattendue r\u00e9pandait dans les faubourgs de Paris, en profitait pour s\u2019adresser aux insurg\u00e9s ... 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