Une Semence d’Eternité : Saint Jean-Gabriel Perboyre : Prêtre de la Mission, Martyr, Premier Saint de Chine (12)

Francisco Javier Fernández ChentoJean-Gabriel PerboyreLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Jean-Yves Ducourneau, cm · Année de la première publication : 1996.
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11. La meule du martyre

La première comparution a lieu devant le Tribunal de la ville. Celui-ci est présidé par le mandarin gouverneur qui pose encore une fois au missionnaire les questions auxquelles il a répondu auparavant. Ce président lui reproche d’avoir fait un long voyage pour venir en Chine alors qu’il aurait du rester en Europe pour prêcher sa religion. Jean-Gabriel répond alors : « Notre religion doit être enseignée à toutes les nations et propagée même parmi les Chinois, afin qu’ils connaissent le vrai Dieu et possèdent le bonheur au ciel. » Entendant cette répartie, le juge très irrité rétorque que de nombreux Chinois, par sa faute, vont être soumis à la torture en attendant leur sentence. Puis avec une certaine moquerie, il ajoute : « pourquoi ce Dieu n’est-il pas venu à votre secours lorsqu’on vous arrêta ? » « Dieu, réplique alors le prêtre, permet ces souffrances en ce monde afin que nous puissions mériter le bonheur dans les cieux ». Et devant les intimidations de torture, il affirme sans trembler : « Je n’ai d’autre souci que de mon âme et non de mon corps : je ne crains nullement les châtiments dont vous me menacez ». Sur ces mots, il n’y avait plus rien à attendre du prisonnier et on le renvoie, pieds et mains liés, dans sa geôle.

Le lendemain, Jean-Gabriel comparait devant le tribunal du département, le Tchefou. Plus agressif, le mandarin de ce second tribunal appelle sans détour le missionnaire à fouler de ses pieds un crucifix posé à terre. Il n’est pas surpris du refus catégorique et n’insiste pas. Violemment, il se met alors à récriminer contre ces Européens qui s’introduisent en Chine pour s’enrichir sur le dos de l’Empire puis tance vertement le missionnaire : « Que pourrez-vous gagner en adorant votre Dieu ? » La réponse est immédiate : « Le salut de mon âme, le ciel où j’espère monter après ma mort. » D’un air ironique, le mandarin assis comme un prince, reprend : « Insensé ! L’avez-vous jamais vu le paradis ? ». Et sur un ton de raillerie, il s’adresse à tous les prisonniers chrétiens immobiles : « Je vais vous enseigner ce qu’est le paradis et ce qu’est l’enfer : être comblé dans cette vie de richesses et d’honneurs, voilà le paradis ! Être au contraire comme vous aujourd’hui condamnés à mener une vie pauvre, souffrante et misérable, voilà l’enfer ! » Mettant en pratique cette théorie matérialiste, il fait dénuder les jambes du missionnaire et lui ordonne de s’agenouiller devant tous, sur des chaînes posées à terre. Le pauvre homme reste ainsi durant plus de quatre heures en d’interminables tourments avant de regagner péniblement la prison de Siang-Yang-fou.

Deux semaines plus tard, Jean-Gabriel est traduit devant le Tribunal Suprême des Finances, le Léangtao. La salle d’audience est spacieuse comme une église à trois nefs mais les discours qu’on y entend ne sont aucunement fraternels.

Le juge commence par demander au prisonnier s’il connaît d’autres prêtres européens. « Je suis venu seul dans la région, déclare Jean-Gabriel. Mais le mandarin, parfaitement renseigné lui ordonne de ne pas mentir car il sait que trois Européens sont présents dans le secteur : Mou-Tao-Yen (le père Rameaux), Gân (Jean-Henri Baldus) et bien sûr lui-même, Toung-Wen-Siao. Jean-Gabriel répond seulement : « J’ignore où ils sont ». On tire alors Jean-Gabriel par les cheveux et on l’attache à l’une des nombreuses colonnes de la salle puis on l’agenouille sur des chaînes sous une pluie de sarcasmes et d’insultes. Le mandarin poursuit son interrogatoire tout en insinuant que les vierges et religieuses chrétiennes vivent dans l’inconduite avec les prêtres, ce que s’empresse de démentir énergiquement le prisonnier, affirmant que dans leurs tournées, les prêtres se font accompagner par des hommes.

Comme pièces à conviction, les objets de culte et les vêtements liturgiques sont alors présentés. Le juge prétend que ces ornements servent à se faire adorer par la foule des chrétiens, ce dont se défend Jean-Gabriel :  » Je ne me propose pas d’autre but que de rendre à Dieu avec les chrétiens, les hommages qui lui sont dûs. » Insistant encore pour lui faire abjurer la religion chrétienne, le mandarin s’entend affirmer : « Vous pouvez être bien assuré que jamais je ne renoncerai à ma foi ! » Sur ce, handicapé par ses chaînes de fer, il est reconduit en prison.

Une dernière confrontation entre le mandarin et le missionnaire a lieu à Siang-Yang-Fou. Elle a été la plus douloureuse et la plus cruelle de toutes et dura une longue demi-journée.

Le mandarin, exaspéré de n’aboutir à rien, fait suspendre le prêtre missionnaire par les deux pouces liés ensemble et par sa tresse de cheveux à une sorte de poutre placée au dessus de sa tête. Ce supplice, qu’on appelait Hangtsé, transforme le prisonnier en jouet désarticulé entre les mains des soldats qui secouent la tête du malheureux tout en exerçant une pression sur la natte. Nullement pris de pitié devant ce spectacle, le terrible mandarin, d’une voix tout à la fois sarcastique et violente, s’adresse aux autres détenus chrétiens, murés dans un silence de peur :  » L’enfer, le paradis qu’il vous a prêchés, n’existent pas » ou encore : « Voyez sa belle figure. croiriez-vous désormais à ses discours et à ses supercheries ? » Il poursuit encore, questionnant ses prisonniers qui ne peuvent répondre : « Y a-t-il un paradis pour lui ? N’est-ce pas un enfer pour vous ? A genoux, enchaînés et maltraités comme vous êtes ? » Poussant la logique de sa pensée, il conclut fièrement en redisant ce que le mandarin précédent avait déjà exprimé : « Le paradis ? Je vais vous le dire : c’est d’être assis sur un trône comme moi… L’enfer ? c’est être par terre, souffrant comme vous. » Sur ces paroles, constatant une nouvelle fois qu’il n’obtiendrait rien de ce missionnaire empli d’une évidente force intérieure, le juge inique ordonne de le fouetter avec une grosse lanière de cuir. Le prêtre, toujours enchaîné à la colonne, reçoit quarante coups assénés avec haine, à la vue de tous les prisonniers qui ne peuvent cacher leur douleur et leurs larmes. Le sang lui sort de la bouche sous la violence des chocs et ses joues sont épouvantablement tuméfiées.

Le mandarin quitte la salle d’audience avec ses soldats, après avoir fait torturer la trentaine de prisonniers chrétiens. Certains ont abjuré sous les coups mais beaucoup, poussés par l’exemple pathétique qu’ils ont sous les yeux, refusent une telle imposture. Ceux-ci sont ensuite reconduits dans leurs cellules et on laisse Jean-Gabriel, dans l’incapacité de parler ou de se nourrir, suspendu à la poutre jusqu’à la tombée de la nuit. Lorsque, quelques temps plus tard, en prison, Jean-Gabriel se remettra à écrire, il dira : « Ce que j’ai souffert à Siang-Yang-Fou, c’était directement pour la religion ».

Le soir venu, il est ramené, tout maculé de sang déjà séché, dans sa cellule et ne fait l’objet d’aucun soin, si ce n’est de la compassion de ses frères chrétiens qui savent maintenant, en leur âme et conscience, que ce que leur prêtre venait de subir est directement lié à son refus de renier sa foi et de dénoncer ses confrères.

Le long calvaire de Siang-Yang-Fou dura un peu plus d’un mois. La lourde meule du martyre avait commencé son travail de brisure du corps sans entamer celle de l’âme. Il restait aux autorités locales à purifier le sol impérial de cette « secte impie », à déraciner totalement le grain semé et à le faire saigner à mort.

A la fin du mois de novembre 1839, les malheureux prisonniers chrétiens furent acheminés à la capitale de la province : la ville de Ou-Tchang-Fou.

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