Un pèlerinage au Pays du Cid (III)

Francisco Javier Fernández ChentoLivres de Frédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Frédéric Ozanam · Année de la première publication : 1855 · La source : Œuvres complètes T. 7 (ed 1855-1865).
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III. La ville des héros

Burgos, le 18 novembre 1852.

Le premier abord de Burgos n’a rien d’héroïque. On y entre par le faubourg qui suit la rive gauche de l’Arlanzon, en tout semblable à nos faubourgs, bordé d’auberges et d’entrepôts, et qui n’a d’espa­gnol que les clochers des églises et les galeries sus­pendues au dernier étage de quelques maisons. Un pont de pierre, fortement assis sur le lit capricieux de la rivière, conduit a la rive droite. Là se déploie la cité de Burgos, avec tous les dehors d’un chef- lieu de province de second ordre : un large quai (espolon) orné d’arbres maigres et de statues mé­diocres ; plus loin, la plaça mayor, entourée de por­tiques, où ne cessent d’errer des groupes de Castil­lans jeunes et vieux, aussi fièrement enfoncés dans leur oisiveté que dans leur manteau. Derrière la place, se prolonge la rue de la Colombe (calle de la Paloma.), nom poétique et trompeur du quartier mercantile, où toute empreinte nationale s’efface sous les progrès de la civilisation européenne. Ici les maisons ont des portes, des vitres presque en­tières, et jusqu’à des cheminées. Mais, si vous con­servez une âme chimérique, si vous êtes épris de ruines et d’inlortunes, consolez-vous. Cette prospé­rité apparente ne fait que vous cacher des rues abandonnées, des espaces déserts où quelque dé- combre garde un grand nom. Prenez pour guide un de ces enfants en haillons, je ne jure point qu’il refusera vos maravédis, mais assurez-vous qu’il sera fier de vous montrer la ville des héros.

Au nord de la ville moderne, et en redescendant vers l’ouest, se déroule l’antique ceinture de mu­railles, à demi détruites, mais larges encore et menaçantes, couronnées de créneaux, et percées de portes dont l’arcade en fer à cheval rappelle le temps des Maures. La tradition s’attache comme le lierre à ces vieux débris. On dit qu’en 884, un chef chrétien, Diegos Porcellos, ayant défait les Sarra­sins dans les gorges de Pancorbo, bâtit cette en­ceinte pour y mettre à l’abri les femmes, les enfants, le butin de ses soldats, et la nomma du nom ger­manique de Burgos (Burg, château). Ce fils des Goths voulut retremper sa race dans le sang des hommes du Nord. Sa fille, Sulla Bella, épousa un seigneur allemand, venu en pèlerinage à Saint- Jacques de Compostelle, et retenu dans ces contrées par le pieux désir de combattre les mécréants. De cette union seraient descendus à différents degrés Nuîio deRasura, le comte Fernan Gonzalez, les sept infants de Lara, le Cid. La légende a trouvé le moyen de réunir en une seule lignée tous les héros de la Castille.

La légende a ses raisons : en faisant remonter dans la nuit des temps la généalogie de ses héros, elle cherche à les affranchir de la suzeraineté des rois. Elle personnifie ainsi l’antique rivalité du comté de Castille et du royaume de Léon. L’histoire de ces temps obscurs laisse voir les princes de Léon étendant jusqu’à Burgos une autorité mal affermie. Mais la légende prend soin de leur en faire trancher les nœuds par un crime; Ordono H invite à une fête les chefs des Castillans et les met à mort. Le peuple soulevé abjure les rois et se donne des juges. Nuno de Rasura et Laïn Calvo jugent dans Burgos, comme autrefois Josué et Gédéon dans Israël. On ne sait rien de leur gouvernement. Mais comment dou­ter de leur existence, quandon vous aura montré, dans une des salles de l’Ayunlamiento, la chaise de bois, basse et sans ornement, d’où ils prononçaient leurs sentences selon les fueros de la nation1 ?

Un monument plus considérable, mais d’un moindre caractère, marque le lieu où fut la maison de Fernan Gonzalez. Qui croirait que Philippe II, l’ombrageux monarque, érigea cet arc de triomphe en l’honneur du grand comte de Castille qu’on voit souvent armé contre les infidèles, mais toujours Cépée au poing contre les rois? Il est chanté dans les ballades comme l’infatigable chef qui conquiert un à un les châteaux voisins de Burgos, refoulant les musulmans au midi, les Navarrais au nord, et réunissant la Castille, au dixième siècle, en un seul comté libre et héréditaire. Le ciel le seconde contre les infidèles, et l’amour de sa femme contre ses ennemis chétiens. À Piedrahita, il combat depuis trois jours sans pouvoir rompre les escadrons des mécréants, quand l’apôtre saint Jacques apparaît à ses côtés, monté sur un coursier blanc, armé d’une étincelante épée, et frappant d’estoc et de taille jusqu’à ce qu’il ait fixé la victoire. Deux fois trahi par les rois de Navarre et de Léon, et jeté dans les cachots de leurs châteaux, Fernan Gonzalez en sort deux fois par les artifices de sa femme doha Sancha et par le dévouement de son peuple. A la nouvelle de sa captivité, tous les hommes de Burgos se sont levés. « Tous ont fait le jurement, tous d’une seule voix, de ne point rentrer en Castille, sans le Comte leur Seigneur. A leur tête, ils mènent sur un chariot son image taillée en pierre ; ils ont résolu, s’il ne revient pas, qu’ils ne reviendront eux-mêmes, non !… et comme de bons vassaux, ils cheminent au bord de l’Arlanzon, au pas. des bœufs, et mesurant leurs journées sur le soleil… Il s’agit d’affranchir la Castille du cens cc féodal qu’elle doit à Léon2. » En effet, le grand Comte n’a pas d’autre pensée. Convoqué aux cortès de Léon, il s’y rend hardiment sans peur de cette prison où il a langui de si longs jours ; il s’y rend, montant un cheval de prix et portant sur le poing un vigoureux faucon. Le roi convoite ces animaux superbes et les achète pour une somme payable à terme fixe, et qui doit doubler par chaque jour de retard. Livraison faite, la discorde éclate entre les deux contractants. Après plusieurs années de guerre, Fernan, victorieux, demande pour toute condition le prix de ses bêtes. Les arbitres désignés recon­naissent que tous les trésors du royaume n’y suffi­raient pas; et Fernan obtient en échange de sa créance l’indépendance absolue de son comté. « Le ce Comte le tint pour bon, car il lui pesait beaucoup « de baiser la main d’un autre homme, et il ren- « dait à Dieu beaucoup de grâces pour avoir déli­ce vré de l’allégeance de Léon la glorieuse Cas­ée tille3. » Ainsi chante la ballade espagnole; les peuples mêlent volontiers à leurs origines la ruse et l’héroïsme. Carthage se souvenait de la peau de bœuf qui avait mesuré son territoire, et toute la Grèce mettait à côté d’Achille l’artificieux Ulysse.

Si maintenant votre guide, plus jaloux de suivre l’ordre de la légende que de ménager vos pas, vous fait descendre de la hauteur solidaire où s’élève l’arc de Fernan sur la place de la cathédrale, il vous mon­trera au portail du noble édifice une file de têtes sans corps. La tradition veut que cette sinistre dé­coration rapelle les sept têtes coupées des sept in­fants de Lara. Ne craignez pas quej’abuse de mes avantages, et pour avoir acheté tout à l’heure l’His­toire véritable des sept infants de Lara, au coin du marché aux herbes, chez une marchande de bal­lades qu’entourait une nombreuse clientèle de mu­letiers, ne pensez pas que je menace de vous répéter d’un bout à l’autre ce long récit. Je remarque seu­lement que la scène s’ouvre, comme celle des Niebelungen, par la querelle de deux femmes au milieu d’une noce : dona Lambra veut être vengée sur l’époux et les sept fils de sa rivale. Déjà, par ses ar­tifices, Gonzalo Bustos de Lara, le loyal chevalier, est tombé aux mains d’Almanzor, roi de Gordouc; il vit captif, mais dans une captivité honorée à la cour du musulman. Cependant ses sept fils, les sept infants, traîtreusement engagés dans une embus­cade, succombent sous le nombre, et leurs têtes coupées arrivent à Cordoue. « A la table d’« est assis don Bustos de Lara : car il est bien digne de manger avec les rois, l’illustre seigneur. Et après lui avoir servi mille viandes, selon l’usage, le roi lui dit : Ami Gonzalo, un mets précieux nous fait faute. » Le noble hidalgo répondit en « découvrant ses glorieux cheveux blancs : « A votre table, seigneur, on ne saurait avoir faute de rien. » Là-dessus vint un large bassin couvert d’une nappe, et dessus, sept têtes, rameaux morts de ce tronc dépouillé. Gonzalo considère le bassin et dit : « Ah î fruits précoces ! qui vous a transportés de Burgos aux champs des infidèles4? » Tout le monde sait le reste, et comment Mudarra le Bâtard poursuivit la vengeance de ses frères. Les gens de Burgos montrent la tour, d’où la première ouvrière de tant de maux, dona Lambra, se préci­pita de désespoir. On l’appelle encore la tour de la Suicidée.

Mais ces légendes guerrières ne sont à vrai dire que les préludes de l’épopée castillane. Tout le gé­nie de la vieille Castille a passé dans l’histoire du Cid. L’action commence à Burgos au manoir pater­nel du héros ; elle s’achève près de Burgos, au sanctuaire national de Saint-Pierre de Cardena. Au bord d’une rue déserte, jadis retentissante du bruit des hommes et des chevaux, un pilier de pierre, entre deux petits obélisques, s’élève sur l’emplace­ment de la maison où naquit l’invincible batailleur. Ainsi l’atteste l’inscription :

En este sitio estuvo la casa y nació el año de MXXVI
Rodrigo Diaz de Vivar llamado el Cid Campeador.

Si la chronique du Cid semble placer son fief hé­réditaire au bourg de Yivar, les ballades lui don­nent maison de ville et pignon sur rue. Là, sans doute, il jura de venger l’outrage de son vieux père. Là il introduisit Chimène, en descendant du château de Burgos, où furent célébrées ses noces. Là souvent la noble dame languit dans l’attente du guerrier :

En los solares de Burgos
A su Rodrigo aguardando.

Quelques pas encore, et vous êtes au pied de l’église de Sainte-Agathe (Saut’ Aguedci), restaurée au quinzième siècle, mais dont l’étroite nef rappelle les proportions des premières basiliques espagnoles. Sainte-Agathe était cependant un sanctuaire vénéré, une des trois Iglesias juraderas, où les accusés se purgeaient par serment. Franchissez le seuil, et vous assistez au second acte du poëme espagnol, à la lutte du Cid contre le roi. L’indépendance de la Castille, si bien acquise par Fernan Gonzalez, n’a duré qu’un siècle. Les princes de Léon, fortement établis dans Burgos, poussent leurs chevauchées royales à travers la contrée, levant le tribut et for­çant la noblesse au service féodal. De leur côté les Ricos hombres se retranchent dans leurs coutumes défiantes et jalouses. L’antagonisme des chefs de guerre et du souverain politique se fait jour en Es­pagne comme en Grèce ; la dispute éclate entre le Cid et Alfonse VI, comme entre Achille et Aga- memnon. Mais la colère du Cid est chrétienne, elle éclate dans une église et pour de graves soupçons : le roi Alfonse VI, accusé par la rumeur publique d’avoir fait mourir son frère don Sanche, est requis de se justifier. « Et le jour que le roi devait jurer, à Sainte-Agathe, le Cid prit dans ses mains le livre des saints Evangiles, et le posa sur l’autel. Et le roi don Alfonse étendit les mains sur le livre,« et le Cid commença à l’interroger en ces termes : Roi don Alfonse, vous venez jurer, touchant la du roi don Sanche votre frère, que vous ne l’avez pas tué, que vous n’avez pas été dans le secret du meurtre. Dites : «Je le jure,» vous et ces autres hidalgos5. » Et le roi et ses hidalgos « répondirent : « Nous le jurons. » Et le Cid ajouta : « Si vous en avez su ou ordonné quelque chose,« puissiez-vous mourir de la mort du roi don Sanche, cc votre frère! qu’un vilain vous tue,.et non le fils « d’un noble! qu’il vienne d’une autre terre, et non de Castille ! Le roi et les fils de nobles qui juraient avec lui répondirent : Amen. » Et le Cid voulut que le roi répétât par trois fois le même ser­ment. La seconde fois le roi changea de couleur; la troisième, il fut très-irrité contre le Cid et dé­sormais il ne l’aima plus6. La tradition, qui souvent se dégrade en descendant le cours des siècles, a gâté ce beau récit. Elle prête aux con­temporains du Cid une superstition triviale, et les fait jurer, non plus sur l’Evangile, mais sur un verrou [el verrojo), qu’on montre encore a la porte de l’église.

Or Alfonse VI n’avait pas oublié son ressentiment ; et, comme un jour le Cid était venu le trouver entre Burgos et Vivar, le roi lui dit : « Ruy Diaz, sortez de ma terre. » Le Cid donna des éperons à sa mon­ture et sauta dans une terre de son patrimoine : « Seigneur, lui dit-il, je ne suis pas sur votre terre, mais sar la mienne. » Le roi reprit fortement courroucé : « Sortez de tous mes royaumes et sans « délai. » — Ici commence l’exil du Cid. C’est â Burgos qu’il en faut lire l’histoire, près de cette porte moresque par laquelle le banni passa, sur les ruines de ces murs vers lesquels il retourna les yeux. Il la faut lire dans le Poeme du Cid, plus ancien que les Romances, plus ancien que la Chronique, el dont le texte mutilé débute par la disgrâce du héros : « Mon Cid Ruy Diaz entrait dans Burgos ; il menait en campagne soixante bannières. Hommes et femmes sortent pour le voir. Les gens de Burgos sont aux fenêtres, pleurant de leurs yeux, tant ils ont de douleur ; et de leurs bouches tous disent une même parole : «Dieu ! quel bon vassal, s’il avait un bon seigneur! » Mais nul n’osait l’inviter. Le Campeador s’achemina vers son gîte ; quand il y arriva, il trouva la porte bien fermée… Les gens du Cid crient d’une forte voix : « ceux du logis ne veulent répondre mot. Mon Cid poussa son cheval ; il était à la porte, il retira le pied de l’étrier, il frappa. La porte ne s’ouvrit point, elle était bien close. Une fille de neuf ans se fit voir : bénie est l’heure où vous avez ceint l’épéc ! Mais le roi l’a défendu. Hier au soir, vint sa lettre avec grande solennité et scellée fortement. Pour rien au inonde nous n’oserions vous ouvrir ni vous héberger : sinon, nous perdrions notre avoir, nos maisons et de plus les yeux de nos têtes. Cid, à notre mal vous n’avez rien à gagner; mais puisse vous aider le Créateur avec toutes ses saintes vertus! » Ainsi dit l’enfant, et elle rentra dans la maison. Le Cid vit maintenant qu’il n’avait nulle grâce à espérer du roi. Il s’éloigna et chemina rapidement par Burgos. Il arriva à Sainte-Marie. Aussitôt il descendit de sa monture, il se jeta à genoux et pria de cœur. La « prière faite, aussitôt il chevaucha, sortit par la porte et prit gîte au bord de l’Arlanzon. Près « de la ville, sur la grève, il campa et planta sa tente7. »

Quand l’exilé s’agenouillait à Sainte-Marie, avant de sortir par la porte du fleuve, l’humble église était encore bien loin du moment où, sous les auspices de saint Ferdinand, elle devait élargir ses murailles, élever ses voûtes et devenir Notre-Dame de Burgos. Pourtant la cathédrale puissante garde avec piété lesouvenir du héros humilié quipriasur sesdalles. Dans une des salles capitulaires, un grand coffre est suspendu comme la châsse d’un saint. Au-dessous on a placé le portrait du Cid, tout bardé de fer, comme pour soutenir envers et contre tous le récit que vous allez lire. Il était beau de sortir de son fief accompagné de soixante bannières. Mais il fallait nourrir ceux qui les suivaient. « Alors le Cid prit à « part Martin Antolinez, son neveu, et l’envoya a trouver à Burgos deuxjuifs, Rachel et Bidas, avec « lesquels il avait coutume de trafiquer de son bu- « tin; il leur mandait qu’ils vinssent le trouver au « camp. Cependant il fit prendre deux coffres grands ce et garnis de fer, munis chacun de trois serrures, ce si lourds qu*à peine quatre hommes pouvaient en cc soulever un, même vide. Et il les fit remplir de cc sable, et couvrir la surface d’or et de pierres pré- cc cieuses. Et quand les juifs furent venus, il leur « dit qu’il avait là quantité d’or, de perles et de pierreries, et que, ne pouvant emporter ce grand avoir avec lui, il les priait de lui prêter sur ces deux coffres ce dont il avait besoin. Et les juifs lui prêtèrent trois cents marcs d’or et trois cents d’argent. » Mais, quand le Cid eut pris Valence, il renvoya les trois cents marcs d’argent et les trois cents d’or pour dégager ses deux coffres de sable, « priant Rachel et Bidas de lui pardonner, car il l’avait fait avec chagrin8. » —Ce dernier trait me touche. Je croyais le Castillan ravi d’avoir joué un si bon tour à deux infidèles. Mais son honneur chrétien en souffre, et il a besoin de pardon.

L’Achille de l’Espagne ne restera pas en repos sous sa tente ; au bout de sa lance désormais libre et souveraine, il porte la guerre aux mécréants. 11 n’aura pas de paix qu’il n’ait enlevé Valence, « l’honneur et la joie des Maures, la ville aux fortes murailles, dont les blancs créneaux reluisaient de loin au soleil9. » Le siège sera long et la famine cruelle. « Le père ne donne plus de conseil au fils, ni le fils au père, ni l’ami à l’ami ; ils ne peuvent se consoler. C’est une mauvaise condition, seigneurs, de manquer de pain, de voir mourir de faim enfants et femmes10. » Le poëme suit don Rodrigue dans ses conquêtes. Nous l’attendons au terme de toutes les choses humaines, au tombeau qu’il s’est choisi non loin du manoir de ses aïeux. A deux lieues au sud-est de Burgos s’élève l’abbaye de Saint-Pierre de Cardena, la plus ancienne colonie de l’ordre de Saint-Benoît en Espagne : une prin­cesse de la race royale des Goths la fonda en 557 pour y déposer les restes de son fils. C’est aussi une maison glorieuse, et qui a pris sa part de la lutte nationale contre les Sarrasins. En 872, les infi­dèles la saccagèrent et massacrèrent sous ses cloîtres l’abbé Etienne avec deux cents moines. En 899, Alfonse 111 releva le m’onastôre ; mais on dit que pendant six cents ans, au jour anniversaire du massacre, le sang des martyrs reparut sur les pier­res où il avait été versé. On ajoute qu’il cessa de se montrer en 1492, quand la prise de Grenade eut lavé pour toujours l’injure des chrétiens. Ce lieu fut aimé du Cid. C’est a l’abbé de Cardena qu’il confia sa Chimène et ses deux filles en partant pour l’exil ; c’est à Saint-Pierre qu’il veut avoir sa sépul­ture. C’est là que sa veuve et ses amis le ramènent deYalence, embaumé, lacé dans son armure, dressé sur son cheval de guerre. C’est là qu’ils le déposent, non point couché dans une tombe comme le vulgaire des morts; mais assis sur un escabeau, enveloppé dans son manteau, et la main sur son épée. Quatre ans après, dona Chimène fut ensevelie à ses pieds, a Et, quand le bon cheval Babieça mourut aussi, l’écuyer qui en prenait soin, ne pouvant l’ensépulturer dans le monastère, l’enterra à la porte à main droite, et planta deux ormes, l’un aux pieds, l’autre à la tête, et ces arbres devin­rent très-grands. » Plus lard le roi Alfonse X éleva au Cid un tombeau dans le chœur de l’église, avec cette inscription, qui sent plus le soldat que le grand clerc :

Belliger, invictus, famosus morte, triumphis,
Clauditur hoc tumulo magnus Didaci Rodericus.

Mais les siècles n’ont pas épargné le monument du Cid. Les bénédictins de Cardenas le transférè­rent du chœur à la sacristie, de la sacristie au chœur, puis à la chapelle de Saint-Sisebut. En même temps le vandalisme des restaurations mo­dernes défigura l’église. Ce fut merveille qu’on laissât au portail la statue équestre du Cid, fou­lant aux pieds de son cheval un Sarrasin. Cepen­dant le vieux banni ne devait pas trouver d’asile assuré contre les caprices des hommes. Les Fran­çais emportèrent sa tombe à Burgos pour en décorer la promenade publique. La Bestauration la rétablit sous les voûtes de Saint-Pierre. Enfin, quand une loi violente ferma les portes des couvents, l’ayuntamiento de Burgos, craignant qu’un touriste anglais n’enlevât les os de Rodrigue et de Chimène demeurés sans gardien, les retira de l’antique abbaye et les déposa à la chapelle de l’Hôtel de Ville dans un cercueil de bois de noyer. Ce n’était pas sans quelque doute sur leur authenticité, mais ce n’est pas non plus sans mélancolie, que je contemplais ces restes, montrés pour deux réaux par un valet qui leva le drap funéraire et ouvrit le cercueil. J’ai horreur de ce qui viole le secret de la mort ; et je ne puis souffrir le spectacle de ces osse­ments desséchés,à moins que la sainteté n’ait jeté sur eux un vêtement impérissable. L’Eglise elle-même entre dans ces délicatesses, et lorsqu’elle expose les reliques des Saints, c’est de loin qu’elle les fait voir au peuple, enchâssés dans l’or, sous un voile de cristal et sous un nuage d’encens.

Les magistrats de Burgos, il y a trois cents ans, savaient mieux honorer leurs grands hommes. Lors­que la bataille deVillalar eut ruiné la cause des Co- muneros pour laquelle Burgos avait tiré l’épée, la ville voulut conjurer la colère de Charles V en lui élevant un arc de triomphe. Mais elle a voulu en même temps montrer qu’elle n’avait rien perdu de sa fierté, et le monument de sa soumission fut aussi celui de ses vieilles gloires. Ne m accusez plus de m’arrêter à des inscriptions, à des pierres en dé­sordre, à des débris sans art. Après sa cathédrale,

Burgos n’a peut-être pas d’édilice plus frappant que celui-ci, plus inspiré du vieil esprit castillan, plus libre des traditions classiques. A l’extrémité du quai de la rive droite et en face du pont, s’ou- vre une porte féodale entre deux tours saillantes, d’un style sévère et orné. Au-dessus de la large voûte, des niches ont reçu les images du fondateur de la cité, Diego Porcellos, et des. juges de Castille, Nuno de Rasura et Laïn Calvo. Au second étage, la statue de Charles Y sur un socle plus élevé, à sa droite et à sa gauche Fernan Gonzalez, le grand Comte, et le Cid, sa bonne épée à la main, sur sa poitrine sa longue barbe chantée par les poètes. Au-dessus du puissant empereur, et pour lui rap­peler un pouvoir plus grand encore que les rois, la figure d’un ange armé du glaive extermina­teur. Enfin, au sommet de l’édifice, entre les quatre tourillons crénelés qui le couronnent, la Yierge avec l’Enfant, pour attester que la grâce est encore plus puissante que le glaive11.

Voilà les temps héroïques de la Castille dans leur force et leur rudesse, tempérées parla douceur du christianisme. J’y remarque trois grands’ traits : d’abord la foi religieuse qui conduisait la guerre contre les mécréants. Car on ne se représente pas assez les prodiges de dévouement et de persévérance, au prix desquels il fallait sauver la nationalité chrétienne, « alors que, selon l’expression d’un ancien chroniqueur, la lutte contre les Maures était dans toute son horreur, alors que tous les rois, les comtes, les nobles et tous les chevaliers avaient l’écurie de leurs chevaux dans la cliambre où ils dormaient avec leurs femmes, afin que, s’ils entendaient le cri de guerre, ils pussent trouver bêtes et armes sous la main et chevaucher sur-le-champ. » Ensuite vient la passion de l’indépendance, non-seulement de l’indépen­dance personnelle, mais des libertés castillanes. C’est elle qui lient ces juges, ces comtes et Fernan Gonzalez, et le Cid, en querelle éternelle avec le roi de Navarre et de Léon. Il ne faut point voir en eux, comme on l’a trop fait, des factieux, des ennemis de toute loi. Ils se portent, au contraire, pour les défenseurs, des lois anciennes, des Fueros, que le peuple défendra encore contre Alfonse N, contre ses légistes et son code des Siete partitcis. Enfin j’admire ici les aflections domestiques dans toute leur simplicité et toute leur énergie. C’est la main d’un frère vengeant les sept infants de Lara ; c’est le dévouement d’une femme rompant deux fois les chaînes de Fernan Gonzalez. C’est le Cid, comme fils, lavant la honte de son père, comme mari, gardant fidèlement à Chimène cette main qu’il lui a tendue sanglante ; comme père poursuivant l’in­jure de ses filles. Voyez dans le poëme, quand le héros banni quitte Saint-Pierre de Cardena, l’ad­mirable scène des adieux. « Il prit ses lilles dans ses bras, il pleura de ses yeux, tant il soupirait profondément : « Ah! Chimène, ma femme si accomplie, je vous aimais comme mon âme ! Vous le voyez, il faut nous séparer en cette vie. J’irai el vous resterez. Plaise à Dieu et à sainte Marie que de mes mains je puisse un jour établir mes deux filles que voici ! Plaise à Dieu de me donner bonne fortune et quelques jours de vie, et de faire que vous, femme honorée, vous ayez bon service de moi. » Mon Cid et sa femme vont à l’église. Doha Chimène se jette à genoux sur les marches de l’autel, priant le Créateur, du mieux qu’elle sait, de garder de tout mal le Cid Campeador : « Tu es le Roi des rois, dit-elle, et le Père du monde. Je t’adore et crois en toi de toute ma volonté, et je prie saint Pierre qu’il m’aide a prier pour mon Cid Campeador. Que Dieu le garde de malheur ! Puisque aujour-d’hui nous nous quittons, qu’il nous fasse retrouver dans la vie ! » La prière était faite et la messe achevée. Voilà qu’il faut chevaucher. Le Cid embrasse doña Chimène, et Chimène va baiser la main du Cid, pleurant de ses yeux; car elle ne sait que faire. Et lui, il recommençait à regarder ses filles : « Je vous recommande à Dieu, mes filles, et à votre mère, et à votre père spirituel. » Ainsi se séparèrent-ils, comme l’ongle se sépare de la chair12.» Vous ne retrouverez rien ici de ces sen­timents affadis où se complaît l’art des troubadours. La nature n’a pas besoin de subtilités et de raffine­ments ; elle a des cris pour remuer jusqu’au fond les entrailles des hommes. Vous reconnaissez l’ac­cent des adieux d’Andromaque et d’ïïector, avec la majesté chrétienne de plus ; de moins, une grâce et un éclat dont la muse grecque a le secret. Dans le poëme du Cid comme dans les épopées homériques, nous touchons au fond primitif de toute poésie. De même que sous l’œuvre d’Ilomère, on découvre les chants guerriers dont il a recueilli, transformé, et fait vivre les débris ; de même l’épopée castillane, écrite au treizième siècle, a recueilli l’écho des chansons non écrites où l’on célébrait déjà l’invin­cible Rodrigue :

Ipse Roderions, mio Cid semper vocatus,
De quo cantatur quod ab liostibus liand superatur.

Il ne nous est pas donné de creuser plus avant dans les origines de la littérature espagnole. Ce sont les beautés simples qui commencent les grandes littératures, comme les mœurs fortes et chastes fondent les grands empires. Burgos, la ville des héros, deviendra la capitale des rois.

Pendant que j’erre ainsi à travers les ruines et les souvenirs, je m’aperçois que j’inquiète mes amis. Vous avez ouï beaucoup médire de l’Espagne, et vous craignez qu’au retour de tant de courses je ne trouve guère meilleure chère que les compa­gnons du Cid, campés sur la grève de PArlanzon. Mais laissez-moi venger ce beau et trop calomnié pays. Si l’on n’y admire pas les splendides hôtels où l’hospitalité moderne rançonne le visiteur de Londres et de Paris, on y dort sous des toits honnê­tes et sur des couches décentes ; et, si les chambres sont tout au plus bourgeoises, les cuisines sont encore héroïques. Jamais je ne vis suspendue au plancher une plus riche collection de lèchefrites, de casseroles et de chaudrons. Je contemplais sur­tout des files de marmites qui me rappelaient (par­donnez-moi encore cette réminiscence d’Homère) la longue file des servantes de Pénélope que Télé- que pend à la même corde en punition de leur perfidie. Au milieu de la pièce se projette en saillie le manteau de la cheminée patriarcale, où le voyageur mouillé et transi trouve accueil, sans scandaliser un essaim de cuisinières, habituées à la bienheureuse familiarité des mœurs espagnoles. Là son œil sera consolé par la bonne mine des œufs frits, des perdrix qui se dorent au feu clair, et du brun chocolat qui écume sous le fouloir. Si votre sobriété se contente à ce prix, si vous ne redoutez pas le parfum d’outre qui donne le cachet de l’authenticité à ce flacon de Malaga, si votre estomac n’a pas la dangereuse curiosité de toucher aux pois chiches qui nagent dans la chaudière voisine, ou aux viandes arrosées d’huile rance, soyez en paix : Nous vivrons. Nous vivrons, et vous ne m’en voudrez pas d’être redescendu de mes hauteurs poétiques à ces utiles réalités. Nous n’a­vons pas même, à vrai dire, quitté la littérature espagnole ; car, si le poëme du Cid naît sur les champs de bataille, c’est d’une cuisine d’auberge que don Quichotte sort chevalier pour combattre les géants et redresser les torts.

  1. Ici et pour ce qui va suivre, je consulte souvent une ré­cente et instructive notice, Apuntes sobre Burgos, publiée dans cette ville avec des illustrations qui ne manquent ni de goût ni de fidélité.
  2. Juramento llevan hecho,
    Todos juntos a una voz,
    De no volver a Castilla
    Sin el Conde, su señor.
    La imagen suya de piedra
    Llevan en un carretón,
    Resueltos, si atrás no vuelve,
    De no volver ellos, non!..
  3. El Conde lo hubo por bien,
    Porque mucho le pesaba
    De besar mano a ninguno;
    Y a Dios muchas gracias daba
    Por sacar de subjeción
    De León a Castilla honrada.
  4. En este vino una fuente
    Que cubría una toalla,
    Y en ella siete cabezas,
    De aquel tronco muertas ramas.
    Mira la fuente Gonzalo
    Y dice : « Ay fruta temprana
    Quien vos trasportô de Burgos
    A los campos de Arabiana? »
  5. On reconnaît ici les conjuratores des anciennes lois germa­niques.
  6. Crónica del Cid, cap. LXXVIII et LXXIX.
  7. Poema del Cid, vers 15 y sgg.
  8. Crónica del Cid, cap. XC et CCXIV. Je reviens ici à la Chro­nique dont le récit est plus court.
  9. Expressions d’une complainte arabe sur la prise de Valence, publiée pour la première fois dans la préface du Cancionero de Baena.
  10. Poema del Cid :
    Nin da consejo padre a fijo, nin fijo a padre;
    Nin amigo a amigo; n0 se pueden consolar
    Mala cuenta es, señores, aver mengua de pan,
    Fijas e mugieres verlos morir de fambre.
  11. C’est peut-être ici le lieu de tracer la généalogie fabuleuse qui réunit les héros de la Castille en une seule famille, comme l’arc de Sainte-Marie réunit leurs images en un seul monument.

    Don Diego Porcellos.

    Sa fille SULLA BELLA est mère de deux fils.

    Nufto Rasura, juge de Castille,

    Son fils Nuno Fernandez est père de Fernan Gonzalez.

    De sa fille mariée à Lain Calvo, père descend Diego Lainez, du Cid.

    Gustio Gonzalez, aïeul des sept infants de. Lara.

  12. Salieron de la eglcsia ya quicrcn envalgar.
    El Cid a doña Ximena ibala abrazar,
    Doña Ximena al Cid la mano ‘l va a besar,
    Lorando de los ojos, que non sabe que se far.
    E el a las niñas tornó las à catar,
    « A Dios vos acomiendo, fijas;
    E a la mugier e al padre spiritual… »
    Asi s’ parten unos d’otros como la uña de la carne.

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