Un confesseur de Saint Vincent de Paul: André Duval, Docteur de Sorbonne

Francisco Javier Fernández ChentoAu temps de Vincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Jean Calvet · La source : Petites Annales de Saint Vincent de Paul, 4e année, Tome IV, pp. 135-146 ; 166-176..
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St_Vincent_de_Paul-212x300Dans ses lettres et dans ses conférences, saint Vincent de Paul parle fréquemment d’André Duval comme d’un saint et savant personnage qu’il a admiré, aimé et consulté.

En 1631, écrivant à M. du Coudray, à Rome, pour le charger de faire approuver les règlements de la compagnie de la Mission, il lui dit : «Notez que l’avis de M. Duval est qu’il ne faut point que l’on change rien du tout au dessein dont je vous envoie les mémoires ; baste pour les paroles, mais pour la substance, il faut qu’elle demeure entière, autrement l’on n’y pourrait rien changer ni ôter qui ne portât un trop grand préjudice. Cette pensée est de lui seul, sans que je lui en aie parlé. Tenez-y donc ferme et faites entendre qu’il y a longues années que l’on pense à cela et qu’on en a l’expérience.» Dans la répétition d’oraison du 11 octobre 1613, il s’exprime ainsi : «Nous avons vu encore le bon M. Duval, un bon docteur, fort savant et tout ensemble si humble et si simple qu’il ne se peut davantage.» Dans la répétition d’oraison du 2 juillet 1655 : «M. Duval, grand docteur de l’Église, disait qu’un bon ecclésiastique doit avoir plus de besogne qu’il n’en peut faire». Dans la conférence du 13 décembre 1658 : «Le bon M. Duval me disait un jour : Monsieur, les pauvres gens contesteront un jour le Paradis avec nous et l’emporteront, parce qu’il y a une grande différence entre leur manière d’aimer Dieu et la nôtre.» Dans la conférence du 34 août 1659 : «Un bon docteur, c’est feu le bon M. Duval, me disait souvent qu’il ne reconnaissait en rien tant l’infaillibilité du Pape qu’en la confirmation des ordres [religieux] et en la canonisation des saints.»

Nous savons d’ailleurs que saint Vincent aimait à répéter que la congrégation de la Mission devait «une bonne partie de son origine et de son institution au vénérable André» ; et il ajoutait : «Tout est saint dans M. Duval.» M. Descordes, conseiller au Châtelet, faisant difficulté d’accepter de petits tableaux qui avaient appartenu à M. Duval, saint Vincent lui dit : «Ne les refusez pas, ce sont les reliques d’un saint.» Enfin, saint Vincent montra bien toute l’estime qu’il professait pour le pieux docteur lorsqu’il le choisit pour confesseur ei pour directeur1.

Il y aura donc peut-être quelque intérêt à faire connaître rapidement M. Duval et à examiner ensuite quelle influence il a pu exercer sur son pénitent2.

I

André Duval naquit à Pontoise le 15 janvier 1564 ; il était fils d’un avocat au Parlement. Sa jeunesse fut pure, studieuse et calme. Parvenu à l’âge d’homme au moment des guerres de religion, il prit vivement parti pour les Ligueurs contre le roi de Navarre. Mais, dans son ardeur religieuse, il ne manquait pas de clairvoyance : il fut du groupe de ces catholiques raisonnables qui se détachèrent de la Ligue aussitôt qu’elle fut devenue une coterie politique au service d’ambitions individuelles ; parmi eux Henri IV recruta, dès qu’il eut abjuré, ses partisans les plus convaincus. Edmond Richer marchait ici à côté de Duval : le patriotisme les unissait ; plus tard, la théologie devait les séparer. La guerre terminée, Duval songea à choisir une carrière et il hésita longtemps entre l’Église et le barreau. Il se décida pour l’Église avec une pureté de vocation admirable : «Il était résolu, disait-il, si Dieu le voulait, à gratter la terre et à mourir de faim dans le saint état qu’il embrassait.» Après avoir reçu le bonnet de docteur, le 13 mars 1591, il fit une retraite suivant les exercices spirituels de saint Ignace, et il décida qu’il consacrerait sa vie à l’enseignement de la. théologie. Henri IV, qui cherchait à s’attacher les hommes de sa sorte, voulait lui faire du bien, : «Voilà un homme tel qu’il faut pour être évêque, disait-il ; il faut le faire venir en cour.» Mais Duval repoussait les avances du roi et refusait les bénéfices ; il ne songeait qu’à sa théologie. Aussi, quand le roi lui offrit en 1596 une des deux chaires de théologie positive qu’il venait de fonder, notre docteur l’accepta avec enthousiasme ; il devait l’occuper pendant quarante deux ans.

L’enseignement de la théologie ne suffisant pas à son activité, Duval s’occupa de prédication et de direction spirituelle. Son éloquente parole, l’éclat de ses vertus et la sagesse de ses conseils lui acquirent bientôt de nombreux admirateurs et beaucoup d’amis. Le célèbre du Perron disait que, «pour les cas de, conscience et les peines d’esprit, il fallait avoir recours à M. Duval», et saint François de Sales, conseillant à l’évêque de Dol, Antoine de Révol, de s’entourer de confidents éclairés et sûrs, ajoutait : «Je laisse à part M. Duval qui est bon à tout et universellement propre pour semblables offices.» Il devint très vite l’oracle des gens de bien et un des docteurs les plus écoutés de l’Université de Paris.

Son rôle fut considérable en particulier dans les démêlés des gallicans et des ultramontains. On sait combien vives furent les querelles gallicanes au début du XVIIe siècle. Disciple et ami des Jésuites, profondément respectueux de la hiérarchie ecclésiastique, Duval s’attachait au Pape comme au chef nécessaire de cette hiérarchie et au modérateur souverain de l’Église. Aussi était-il effrayé des tendances du syndic de la Sorbonne, Edmond Bicher. Comme lui, sans doute, il réprouvait les dangereux paradoxes d’un ultramontanisme exagéré, mais il croyait que, pour défendre «les droits de l’Église gallicane» et pour conserver la faveur du roi, il suffisait de censurer ces paradoxes sans affirmer trop haut les thèses contraires. Il préconisait la politique du silence. Or, Bicher aimait par-dessus tout le bruit. Il crut que le moment était venu de faire relire aux théologiens français les dissertations gallicanes de Gerson, et il se mit à préparer une édition nouvelle du savant recteur. Duval l’apprit ; aidé du nonce Maffeo Barberini, le futur Urbain VIII, il réussit à retarder l’impression du volume pendant un an. Cependant l’édition de Gerson parut en 1607. Duval prit sa revanche contre Bicher l’année d’après, en empêchant de réimprimer les articles qui résumaient l’ancienne opinion de l’Université de Paris touchant le pouvoir du Pape et le pouvoir du Roi.

Malheureusement, de maladroits théologiens apportèrent au chapitre général des Dominicains, en 1611, des thèses insoutenables auxquelles le récent assassinat d’Henri IV donnait un caractère d’inopportunité outrageuse. Edmond Bicher profita de l’effervescence provoquée par cette maladresse pour lancer son Libellus de ecclesiastica et politica potestate. «Edmond Bicher ressuscitait le gallicanisme religieux de Gerson, d’Almain, de Major, fortifiait de l’autorité de l’école le gallicanisme politique des Parlements, et, dédaignant les scolastiques pour remonter jusqu’aux Pères, s’appuyait sur eux pour opposer au régime bâtard des concordats une Église gouvernée aristocratiquement par ses conciles et par ses évêques, un État ne reconnaissant ici-bas aucune autorité supérieure à la sienne. Avec sa science des origines de l’histoire ecclésiastique, avec la logique absolue des hommes qui n’ont appris que dans les livres, le syndic de la Faculté de théologie allait plus loin dans son manifeste que les parlementaires, aussi passionnés mais moins radicaux. On pouvait dire de lui, en modifiant le mot de Voltaire sur Montesquieu à propos de l’Esprit des lois, que le gallicanisme avait perdu ses titres et qu’il les lui avait rendus3

L’émotion provoquée par cet écrit fut énorme. Bicher fut dépossédé de sa charge de syndic et remplacé par Filesac.

Naturellement les réfutations du «Libellus» ne manquèrent pas ; mais elles étaient inspirées par un ultramontanisme outré qui déplut au pouvoir royal et aux évêques et ne fil que donner plus d’autorité à Rieber. Duval fut plus habile : dans son Elenchus libelli de ecclesiastica et politica potestate (1612) et dans son traité de l’Autorité du Pape, il critiqua les exagérations des ultramontains et des gallicans, et grâce à un système nouveau, qu’on appela vite de son nom, le «duvalisme», il réussit à ménager autant qu’il était possible, la susceptibilité des deux partis. Ce système devait plaire à tous les esprits pondérés qui comprenaient que deux puissances dont l’exercice est intimement mêlé ne peuvent vivre que de concessions mutuelles. C’est cet esprit de juste milieu, c’est ce sens de la réalité, qui devaient inspirer les meilleurs docteurs du XVIIe siècle ; nous en retrouvons l’expression dans deux discours de Bossuet, l’oraison funèbre du P. Bourgoing et le sermon sur l’Unité de l’Église. Au reste, Bossuet avait étudié Duval à fond et dans ses œuvres théologiques il le cite fréquemment4.

Rome ni les Jésuites ne s’y trompèrent point : des deux côtés des Alpes, Duval fut aussitôt regardé comme le champion d’un ultramontanisme raisonnable qui ne choquai [point le Pape et dont le Roi de France pouvait s’accommoder. Le duvalisme semblait devoir donner la paix à la remuante Sorbonne. Il n’en fut rien ; le parti de Richer y était trop puissant. De nouveaux débats surgirent à propos d’un livre du P. Santarelli, jésuite, (1624), à propos des thèses d’un dominicain Jean Testefort (1626), à propos de la formule du serment des bacheliers, et malgré l’attitude à la fois ferme et conciliante de Duval, les amis de Richer triomphèrent. Ils triomphèrent trop bruyamment : Richelieu, désireux de se rapprocher de Rome, résolut de leur imposer silence en les frappant à la tête. Il chargea Duval de rédiger une formule de rétractation que Richer fut invité à signer. L’ancien syndic résista longtemps et il accabla Duval de ses reproches et de ses sarcasmes. Il se plaignait surtout que dans cette phrase : «Je soumets toute ma doctrine au, jugement de l’Église catholique romaine et du Saint-Siège apostolique que je reconnais pour la mère et la maîtresse de toutes les Églises et pour le siège infaillible de la vérité», Duval avait voulu enfermer une équivoque, et il demandait qu’on mît le Saint-Siège apostolique avant l’Église romaine. Duval répondait avec finesse que la pensée d’une pareille préséance l’étonnait chez un gallican, que d’ailleurs le Saint-Siège et l’Église étaient inséparables comme la tête et les membres et qu’enfin, pour condamner le gallicanisme, il fallait bien affirmer que l’Église était une monarchie, non une aristocratie. Richer dut s’incliner. Aussitôt qu’il eut signé, Duval et ses amis déclarèrent de bonne grâce que les Papes n’avaient aucun droit direct sur le temporel. des Rois, que dans les matières de libre discussion on s’en rapporterait à la fois aux décrets des Papes et aux décrets de la Sorbonne, et ainsi, après des concessions mutuelles, la paix put être conclue. Cette pacification était l’œuvre de Duval, de sa fermeté et de sa largeur d’esprit. La cour de Rome et la cour de France regardèrent toutes les deux cette paix comme un triomphe personnel, et des deux côtés des monts, il n y eut pas de docteur plus célèbre que Duval.

Ces controverses ne l’avaient pas absorbé tout entier. À la même époque il s’était activement occupé avec M. de Bérulle, M. Gallemand et M. de Marillac de l’introduction en France des Carmélites réformées.

Ce pieux projet fut formé à l’hôtel Acarie. C’est là que vivait une femme étonnante, d’un mysticisme élevé et ardent, Mme Acarie, qui eut dans le monde et dans le cloître où elle entra plus tard sous le nom de Marie de l’Incarnation, une influence considérable. L’hôtel Acarie était le rendez-vous aimé d’une société choisie : on y trouvait de grandes dames comme Mme de Maignelay «la sage marquise», Mme de Sainte-Beuve «la Paule de son siècle», la marquise de Bréauté, la princesse de Longueville, des gentilshommes comme M. de Marillac, des religieux célèbres comme le P. Cotton, le P. Honoré de Paris, le P. Benoît de Canfeld, le P. Ange de Joyeuse, des prêtres d’une grande vertu, M. Asseline, M. Gallemand et M. de Bérulle. François de Sales, de passage à Paris, vint lui aussi à l’hôtel Acarie, non pour enseigner, mais pour écouter et pour s’instruire. Duval était parmi les hôtes les plus assidus et les plus aimés ; il se souvenait que, pendant une de ses maladies, Mme Acarie, qui redoutait son austérité pour lui-même, l’avait fait transporter chez elle et l’avait soigné avec un admirable dévouement.

On devine quelles étaient les conversations habituelles dans un pareil milieu. Bérulle, Duval, Benoît de Canfeld et Mme Acarie se lamentaient sur la situation religieuse de la France, et ils déploraient l’absence totale de vie intérieure. C’est sous l’impression de ces idées que Mme Acarie commença la lecture de la vie de sainte Thérèse. Elle fut surprise et charmée. Bientôt la sainte lui apparut et lui ordonna d’établir en France les Carmélites espagnoles. Je n’ai pas à raconter ici les longues et pénibles négociations qui précédèrent cet établissement5 ; il suffit de dire que Duval en cette circonstance mit au service de Bérulle et de Marillac toute son activité et ses hautes relations ; aussi, avec M. de Bérulle et M. Gallemand, il fut choisi pour être le directeur des nouvelles religieuses. Il leur prodigua ses conseils ; il s’occupa des fondations nouvelles qu’elles firent dans un grand nombre de villes de France, et en particulier à Pontoise. Comme il fallait s’y attendre, les difficultés surgirent : Duval fut toujours le conseiller écouté des heures difficiles ; il adoucit ce que la brouille dé M. de Bérulle et de Mme Acarie pouvait avoir d’amer, et pour consoler ses filles spirituelles de la mort de leur fondatrice il écrivit sa vie6.

Cependant il continuait à donner tous ses soins à son cours de théologie : outre les ouvrages de controverse dont j’ai déjà parlé, il publia un Commentaire de la Somme de saint Thomas, en deux volumes in-folio, un Supplément7 aux Fleurs de la Vie des saints de Ribadeneira, et une réfutation du pasteur Dumoulin, le feu d’Héli pour tarir les eaux de Siloé.

Il prêchait avec succès, il dirigeait des consciences délicates comme celle du P. Joseph, et il visitait les pauvres. Sa vertu augmentait avec les années. Très pauvre lui-même puisqu’il avait refusé tout bénéfice, il demandait à Dieu de le préserver de l’avarice. Ses conversations avec saint Vincent étaient pour lui un délassement et une joie, et il semble que dans la fréquentation de son pénitent il avait un peu adouci l’âpreté naturelle de son caractère et augmenté son humilité. Boucher raconte en quelques mots une curieuse scène qui nous fait entrevoir un Duval disciple de saint Vincent :

«M. Vincent avait une si grande vénération pour lui, qu’il fit placer son portrait dans une salle de Saint-Lazare ; mais Duval qu’on avait peint par surprise, étant allé un jour dans cette maison, témoigna son mécontentement à ce sujet et le portrait fut retiré8». Il mourut le 9 septembre 1638. Après sa mort, son visage parut tout illuminé d’une beauté céleste. Une de ses pénitentes, Mme de Lamoignon, tint à honneur de l’ensevelir de ses propres mains ; son corps resta à la Sorbonne, et son cœur fut envoyé aux Carmélites de Pontoise. Sur l’urne qui le contient on grava l’épitaphe suivante :

Astra tenent Duvalli animam ; pia Sorbona corpus,
Cor domus hœc, tanti maxima cura viri.
Sed quia dum vixit, fuit omnibus omnia, totuni
Qui cor tolus erat, flebilis urna tenet.

«L’âme de Duval est au ciel, son corps à la Sorbonne et son cœur dans cette maison qu’il a tant aimée. Mais comme pendant sa vie il fut tout à tous, cette urne funèbre contient tout entier celui qui était tout cœur.»

Ces quelques détails semblent suffire pour donner une idée du docteur Duval. C’était un de ces parlementaires ardents et austères qui donnèrent à la Ligue commençant leur autorité et de leur gravité, qui servirent ensuite Henri IV avec un dévouement raisonné et froid et qui auraient été capables d’être de la Fronde, s’ils avaient assez vécu. Il manquait à ces caractères un peu de souriante et d’indulgente bonté ; contre le ministre Dumoulin et contre le gallican Bicher, Duval frappa juste, mais frappa fort ; tel, plus tard, Bossuet, fils lui aussi de parlementaires et de bourgeois, servira la vérité avec une force exempte de douceur. A un moment de sa vie, Duval fut très perplexe : pénétré de la nécessité d’un gouvernement fort, au spirituel comme au temporel, il ne voulait rien céder à Bicher des prérogatives du Pontife romain, ni aux Jésuites ses amis rien des prérogatives du pouvoir royal ; et pour contenter ce double besoin d’ordre, il employait toute sa finesse de juriste à inventer un système intermédiaire, le duvalisme. C’est ainsi qu’un homme facilement emporté jusqu’à l’extrême arrivait à paraître un homme de juste milieu.

Comprimées sur ce point, ses ardeurs se portèrent toutes du côté du sentiment religieux. L’ancien ligueur rallié se fit prêtre ; il fut pieux et pieux jusqu’au mysticisme. Maître et disciple à la fois de M. de Bérulle, ami de Benoît de Canfeld et d’Ange de Joyeuse, il subit à ce point de vue surtout l’influence de Mme Acarie. L’amitié pour une femme qui fut pour lui d’un dévouement exquis se mêlait à l’admiration qu’il éprouvait pour une sainte et au vif intérêt qu’il portail à une pénitente qui suivait ses conseils : il conduisait et il était conduit. Par elle il fut initié à ces hauteurs de l’amour divin, peu accessibles au commun des hommes. Ce côté de son caractère nous apparaît dans J’affaire de Marthe Brossier. Les Capucins estimaient que cette fille était possédée ; le docteur Marescot jugea qu’elle était surtout malade, et c’est probablement sur ses conseils que le roi l’enleva aux exorcistes pour la confier aux médecins. Les Capucins protestèrent et Duval cria plus fort que les Capucins. Dans la chaire de Saint Benoît, il prononça un étrange sermon sur la possession divine et la possession diabolique, et il conclut par ces paroles : «Empêcher d’exorciser les démoniaques, c’est priver les infidèles et les hérétiques d’un miracle que les exorcismes opèrent ordinairement et qui devient une preuve manifeste pour eux de la divinité de l’Église.» Des docteurs plus prudents évitaient avec soin de se prononcer dans un cas si douteux et malgré l’autorité de Bérulle qui partageait le sentiment de Duval, ils se demandaient si Marthe était folle, malade ou possédée.

C’est surtout en écrivant la vie de Mme Acarie que Duval montre ses tendances mystiques. Sa science profonde de la théologie le préserve des erreurs et des méprises grossières ; mais on sent avec quelle joie profonde il raconte les voies extraordinaires de Mme Acarie, ses cris d’amour divin qui, troublèrent une Procession, sa «maladie» mystique. M. Acarie, un honnête homme qui ne comprenait rien à ces souffrances surnaturelles, allait se plaindre aux prédicateurs de Saint-Gervais ; il les suppliait de prêcher contre la dévotion raffinée ; puis il envoyait sa femme au sermon. Il perdait bien son temps : Mme Acarie progressait toujours dans son admirable et étrange piété. Elle avait aux pieds et aux mains les stigmates de la Passion du Sauveur et elle éprouvait de grandes douleurs tous les vendredis de Carême. Au moment de mourir, elle entendit dans sa chambre des chants célestes et elle sentit des parfums exquis. Dans son ardeur mystique, elle avait entraîné toute sa maison ; ses filles élevées pour le cloître s’y enfermèrent toutes avec elle ; servantes et laquais hantaient les sommets de la perfection9.

Duval détaille tous ces faits avec une vive satisfaction ; il a vécu dans cette atmosphère mystique et il en a vécu. Et ainsi sa physionomie se complète : cet austère professeur de Sorbonne, cet ardent ligueur d’autrefois, nous apparaît bien dans son cadre entre son confesseur Benoît de Canfeld, son élève M. de Bérulle, et son amie et pénitente Mme Acarie.

On aime à se le représenter, à la fin de sa vie, un peu meurtri et adouci par l’existence : il ne juge plus les hommes et les choses avec autant d’âpreté, et il aime son Dieu avec plus de calme. Vraiment l’histoire devrait avoir le droit de dire que c’est de lui que parle Abelly en un endroit. Saint Vincent, nous dit son historien, aimait à rappeler les paroles que lui avait dites, sur son lit de mort, un grand serviteur de Dieu : «Comme M. Vincent lui demandait quelques mots d’édification, il lui répondit qu’il voyait clairement à cette heure-là que souvent ce que les personnes prenaient pour contemplations, ravissements, extases et ce qu’ils appelaient mouvements anagogiques, unions déifiques, n’étaient que fumée, et que cela procédait ou d’une curiosité trompeuse, ou des ressorts naturels d’un esprit qui avait quelque inclination et facilité au bien ; au lieu que l’action bonne et parfaite est le véritable caractère de l’amour de Dieu.» C’est ainsi que dans le grand apaisement de la mort Duval jugeait sa vie ; et, par une délicate bonté, probablement inconsciente, il félicitait Vincent d’avoir choisi la meilleure part, l’action.

II

Il faut maintenant essayer de voir quelle a été l’influence de Duval sur saint Vincent de Paul. Dans une question aussi délicate, que les intéressés eux-mêmes auraient eu beaucoup de peine à trancher, on ne petit pas espérer faire une lumière complète. Qui dira jamais ce qu’il y a des autres en nous, ce que nous devons à nos maîtres, à nos amis, à nos contemporains ? Par Duval, comme par Bérulle, Vincent de Paul dut être fortifié dans J’estime et dans l’amour de sa vocation ; au contact de ces âmes ardentes qui avaient sur le Verbe incarné des vues si élevées, il sentit grandir sa piété, cette piété substantielle qui s’appuie sur la théologie et sur l’Évangile. S’il fut toujours un bon prêtre, il semble que jusqu’en 1610 il s’était contenté d’être un bon prêtre : à ce moment-là, il s’opère en lui une transformation morale et religieuse, une sorte de conversion de la vertu à la : sainteté, analogue à la «conversion» de Pascal10. Évidemment ce changement a en partie sa source dans le sentiment très vif qu’eut Vincent des besoins du pauvre peuple et dans la grâce que Dieu lui donna de se vouer tout entier à son soulagement. Mais il est impossible de ne pas voir ici l’influence de Bérulle et de Duval : les conseils, les exemples et les prières de ces hommes de Dieu l’aidèrent à monter vers l’héroïsme. Duval, semble-t-il, lui rendit un autre service : Vincent de Paul avait été à Rome et il avait l’habitude de regarder vers Rome ; la doctrine de Duval le fortifia dans ses sentiments de respect et de soumission envers le Pape. Il fut le plus ardent des «duvalistes», et dans cette conviction il trouva tout naturellement sa ligne de conduite vis-à-vis du Jansénisme : dès que Rome eut parlé, le Jansénisme ne fut plus une question pour lui. Il prit l’habitude de consulter en toutes choses un docteur qu’il avait trouvé si éclairé sur ce point, et Duval devint en quelque sorte le théologien et le canoniste de la Mission naissante.

Et telle est l’influence de Duval sur Vincent de Paul, considérable comme on le voit. Mais, elle s’arrête là ; elle est, pour ainsi dire, tout extérieure : Duval, comme Bérulle du reste, n’a pas eu complètement prise sur l’âme de saint Vincent. Leurs tempéraments étaient trop différents. Vincent a pu admirer son confesseur, le vénérer et l’aimer, il n’aurait pas voulu l’imiter : ami de Bérulle, il ne pouvait pas entrer à l’Oratoire ; ami de Duval, il ne pouvait pas être un familier de l’hôtel Acarie.

Pour bien faire saisir toute la portée de cette distinction, il ne sera pas inutile de dire quelques mots du sentiment chrétien en France au début du XVIIe siècle, et d’essayer d’indiquer les principaux courants religieux en face desquels se trouvait saint Vincent.

La génération qui entre dans la vie active au début du XVIIe siècle avait subi le contrecoup de deux terribles secousses, la Réforme et les guerres de religion : la Réforme, qui avait apparu d’abord comme une explosion du sentiment individuel et comme un retour à un christianisme plus intérieur, moins chargé de dogmes et de pratiques ; les guerres de religion, qui avaient surexcité les sentiments religieux et réveillé les vieilles énergies de notre race. Lorsque Henri IV eut donné la paix à la France, on s’aperçut que de cette longue commotion il restait deux choses nouvelles – d’un côté l’idée protestante et de l’autre des forces qui voulaient s’employer. Ces forces, la guerre finie, se tournèrent en activité spirituelle : les catholiques avaient lutté pour leur foi ; la lutte finie, tout restait à faire ; il leur restait à faire la vraie réforme et à prouver qu’ils étaient capables, eux aussi, de vie intérieure. De là une étonnante floraison du mysticisme au début du XVIIe siècle. Ici, vraiment, commence ce «courant mystique qui traverse le siècle, tantôt rafraîchissant les âmes et y portant des germes de perfection et de salut, tantôt y déposant la fange des idées suspectes et des pratiques ridicules, en tout cas, bien autrement puissant et non moins curieux à considérer que le courant de libertinage ou de libre pensée qui sort de la Renaissance pour aboutir aux orgies de la Régence11 ».

Un immense besoin de vie religieuse précipite les âmes vers le cloître et vers les austérités. Les anciens ordres religieux renaissent et se reforment, de nouveaux apparaissent, il semble qu’il n’y en aura jamais assez pour contenter tous les désirs et toutes les impatiences. Sainte Chantal passe sur le corps de son fils pour courir au couvent ; Mme Acarie entraîne avec elle ses trois filles aux Carmélites ; sur les conseils de M. de Bérulle, une dame mariée entre en religion aux Feuillantines, le mari se fait Feuillant, leurs laquais les imitent et en un instant la maison est vide ; Mme de la Peltrie pour échapper à ses parents qui la retiennent dans le monde, contracte un mariage fictif avec M. de Bernières qui consent à la supercherie. De tous côtés surgissent des voyantes et des prophètes et Marie des Vallées, la béate de Coutances qui dirige le fondateur des Eudistes, le P. Eudes, a des imitatrices dans toutes les provinces. Comme il est naturel, tous les mystiques ne se contiennent pas dans de justes bornes ; les voies extraordinaires amènent quelques âmes à la perdition ou à la folie ; sur le mysticisme se greffe l’illuminisme. D’Espagne d’où ils ont été chassés par les édits royaux arrivent des «alhumbrados», ancêtres de Molinos et de Malaval ; d’ailleurs, l’illuminisme pousse tout seul sur la terre de France : la Picardie, la Normandie, le pays Chartrain en sont infectés ; Raoul Vason et Laurent de Troyes, capucins défroqués et apôtres de la foi nouvelle, se font enfermer à la Bastille ; Pierre Guérin et ses Guérinets sont poursuivis et saint Vincent emploie plusieurs années à les examiner, eux et leurs doctrines. L’entraînement est tel qu’à un moment on peut craindre que l’illuminisme n’envahisse tous les couvents, et le P. Joseph, qui a entretenu ses Calvairiennes dans une haute et sévère spiritualité, est obligé de prendre des mesures de rigueur pour les en préserver. Enfin sur l’illuminisme s’entent la possession et la folie : on connaît l’histoire des possédées de Loudun, de Louviers et de Chinon ; Marthe Brossier fait courir tout Paris et met aux prises pour les années le Parlement et les Capucins ; pour tout dire d’un mot, c’est le temps où un livre du Dr Marescot sur le cas de Marthe Brossier et un docte traité théologique de M. de Bérulle sur les énergumènes sont dévorés par le public et soulèvent plus d’émotion et de tapage que ne le feront les Provinciales.

Encore peut-on dire que ces livres avaient un succès d’actualité ; mais la littérature pieuse de ce temps, prise dans son ensemble, nous révèle les mêmes préoccupations mystiques. Les livres espagnols nous envahissent, et la Theologia mystica de Henri Harphius, traduite en 1605, devient le bréviaire des directeurs. Parmi les écrivains pieux, les Capucins sont les plus féconds et les plus aimés du public : Benoît de Canfeld impose ses idées et ses visions à M. de Bérulle ; le P. Laurent publie, en 1631 ses Tapisseries du divin amour ; le P. Honoré de Paris, son Académie Évangélique ; le P. Philippe d’Angoumois, ses Élans amoureux et saints entretiens d’une âme dévote et ses

Royales et divines amours de Jésus et de l’âme, digne sujet des méditations d’Hermogène ; plus profond et plus solide que les Capucins, M. de Bérulle écrit son Discours de l’État et des Grandeurs de Jésus. Tous ces livres sont débordants de Mysticisme.

Mais ces sentiments ardents et sublimes ne sont pas à la portée de toutes les âmes. Dans d’autres ouvrages qui apparaissent bientôt en nombre incroyable, le mysticisme se colore d’un symbolisme aimable, où les souvenirs du paganisme et les pointes d’esprit se mêlent aux élans du cœur. Ce sont les Jésuites surtout qui les écrivent : plus mêlés à la société que les Capucins, ils ont senti le développement rapide de la «préciosité» dans le beau monde et ils cherchent à utiliser cette manie pour leurs pieux desseins. La gravure vient au secours du texte, et, la mode déviant peu à peu, on en vient à des fantaisies invraisemblables dont les horribles gravures de nos jours ne peuvent nous donner qu’une faible idée. Parmi les plus supportables, on peut citer les Emblèmes d’amour divin et humain, chez Jean Messager, à Paris (1631), et les célèbres Peintures Morales du P. Lemoyne qui représente l’ambition par un magnifique Annibal debout, sur un monceau de cadavres, et la Tristesse, par une lamentable Andromède abandonnée et enchaînée. Ce qu’on peut reprocher de plus grave aux livres de piété, à la mode vers l’an 1630, c’est d’être d’un mauvais goût désespérant.

On sera peut-être étonné de voir réunir ainsi le mysticisme et le symbolisme : en réalité, ce n’était là qu’un même courant ; c’est ce qu’on pourrait appeler la forme espagnole de la piété, une exaltation du cœur et de l’imagination s’alliant à la corruption du goût, l’illuminisme et la «préciosité» pénétrant à la fois dans le mysticisme et arrivant à en ternir, chez quelques âmes, la beauté originelle.

En face de ces mystiques dont, quelques-uns furent étranges ou exagérés ou détraqués, il faut mettre deux écoles de spiritualité qui représentent ce qu’on pourrait appeler la forme française de la piété : c’est l’Oratoire et Port-Royal. Ici encore, ce qui domine, c’est le souci de la vie intérieure et du développement de la vertu personnelle, mais la vision des mystiques et les pratiqués multipliées des Jésuites sont remplacées par la réflexion, la méditation, la mortification de l’esprit et de la volonté. La piété de ces hommes du Nord est toute théologique : avec les Pères et les Docteurs, ils raisonnent sur Dieu, avant de l’aimer et en l’aimant, ; ils sont savants ; à force de s’étudier, ils deviennent psychologues ; à force de disserter, ils deviennent obscurs ; la profondeur obscure, et abstraite, le repli sur soi-même, voilà ce qui les caractérise. Ils ne sont pas complètement isolés des premiers : Bérulle, se rapproche autant, sinon plus, de Mme Acarie que d’Arnauld, par exemple ; l’Oratoire est le trait d’union entre le Carmel et Port-Royal. Saint-Cyran est mystique à sa manière et le mysticisme d’un Pascal, d’une Angélique Arnauld, d’une Marguerite Périer n’échappe à personne. Il est clair, cependant, que nous sommes ici dans un monde bien différent du premier ; il y a plus de réserve et plus de raideur ; la vie intérieure est contenue et n’éclate pas au dehors ; pas de cris de passion, on aime Dieu en silence, avec terreur et tremblement ; et les raisonnements de l’esprit précèdent et soutiennent les sentiments du cœur. Il y a là quelque chose, pour ainsi dire, de parlementaire et d’aristocratique, c’est une spiritualité distinguée à l’usage d’une élite. Que ce soit là le caractère de Port-Royal, personne ne le conteste, et si l’Oratoire cherche d’abord à être autre chose, il renonça vite à son dessein ; n’y réussissant pas, il fit une sélection et devint une caste fermée. Nous sommes donc en présence, si l’on veut, de la forme française, mais il faut ajouter, pour être juste, de la forme aristocratique du sentiment religieux.

On voit ce qui manquait encore à la réforme catholique en France, une piété qui fut à la fois profonde et populaire ; l’aristocratie, le Parlement et la bourgeoisie avaient leur spiritualité toute neuve, le pauvre peuple des champs attendait la sienne. Un moment, on put croire que saint François de Sales la lui avait donnée ; mais il était venu avant l’heure, de telle sorte qu’on n’imita de lui que les défauts ; par la plus étrange des injustices, on le rendit responsable de toutes les bizarreries de Camus et on le rangea parmi les mystiques et les symbolistes : le peuple attendait encore lorsque parut saint Vincent de Paul.

Tout l’invite et le pousse, lui aussi, à aller grossir le nombre des Oratoriens ou des Capucins. Il est l’ami de Bérulle, de Bérulle qui est si étroitement lié avec Benoît de Canfeld et avec Mme Acarie, il est l’ami de Duval, il écoute leurs conseils et il leur confie le soin de sa conscience ; il est mis en rapport avec Louise de Marillac qui se rattachait, par son oncle et ses goûts, au groupe des mystiques ; il dirige, pendant de longues années, Mme de Gondy, une âme tourmentée qui suit des voies extraordinaires…. Et cependant Vincent de Paul échappe à toutes ces influences. Il en garde un grand sentiment de la nécessité de la vie intérieure, mais immédiatement toute son activité religieuse se tourne vers le dehors, vers l’action. Regardez-le vivre et agir, écoutez-le parler, vous ne trouverez en lui aucun trait de ses confesseurs.

La foi chrétienne ne doit pas rester enfermée au dedans, elle doit éclater au dehors pour le bien de tous : «Il faut aimer Dieu à la sueur de son front.» Mis en rapport par M. de Bérulle avec Saint-Cyran, Vincent de Paul lui reproche de vivre ainsi dans la solitude et d’être inutile aux hommes ; Saint-Cyran lui répond «qu’il ne lui semble pas que servir Dieu en secret et adorer sa vérité et sa bonté dans le silence soient mener une vie inutile» ; «et cependant, s’écrie saint Vincent, le pauvre peuple des champs meurt de faim et se damne !» Voilà bien l’opposition des deux caractères et des deux doctrines. «L’Église est comparée à une grande moisson qui requiert des ouvriers, mais des ouvriers qui travaillent.»

C’est ce tempérament actif et pratique qui inspire à saint Vincent une répulsion invincible pour toutes les histoires de possession, d’illuminisme et de diablerie. Une éclipse de soleil se produit et ses missionnaires de Pologne sont épouvantés. Pour les rassurer, il leur écrit qu’il a été consulter un astronome «qui est un des plus savants et des plus expérimentés du temps, qui se moque de tout ce que l’on a fait craindre et en donne de très pertinentes raisons, comme entre autres celle-ci, que nécessairement il arrive une éclipse de soleil tous les six mois, soit en notre hémisphère ou en l’autre, à cause de la rencontre du soleil et de la lune en la ligne écliptique, et que si l’éclipse avait cette malignité que vous me marquez, par les mauvais effets dont on nous menace, nous verrions Plus souvent la famine, la peste et les autres fléaux de Dieu sur la terre». Les missionnaires de Saintes entendent, dans leur maison, des bruits souterrains ; effrayés, ils veulent avoir recours aux exorcismes. Saint Vincent ne leur interdit pas l’exorcisme, mais il leur dit avec finesse : «La première pensée qui m’est venue sur cela est que quelqu’un fait ce bruit pour s’égayer et rire de votre étonnement, ou bien à dessein de vous ôter la quiétude et le repos, et, à la fin, vous obliger à quitter la maison.» Mis en présence de Mlle Dalvie, qu’on disait possédée, saint Vincent juge qu’elle est travaillée surtout «par une humeur mélancolique» ; il la calme par de bonnes paroles, il la guérit, et, comme elle veut aussitôt entrer en religion, il l’en détourne doucement et lui conseille, avant tout, de «prendre un peu l’air des champs». C’est que le bon saint craint d’être victime d’une «illusion» il sait que les hommes sont nombreux qui se laissent «brouiller la fantaisie» par cette maîtresse d’erreur qui fait paraître «blanc comme un cygne ce qui est noir comme un corbeau ; et, ce qui est noir comme un corbeau, blanc comme un cygne». Il y a toute une conférence à ses missionnaires sur les «illusions» : elle est pétillante d’esprit, charmante de bon sens et digne de figurer à côté des jolis chapitres de Malebranche sur les dangers de l’imagination. Il y enseigne à ses missionnaires à discerner les vraies lumières des illusions, en eux-mêmes d’abord, puis dans leurs pénitents et dans leurs pénitentes.

Lui-même excellait dans ce travail délicat. Il écrit à M. Lambert, à Varsovie, à propos d’une Fille de la Charité : «Vous feriez bien de vous débarrasser de cette fille et de lui conseiller de ne pas s’amuser à toutes ces vues qu’elle a et de tâcher de s’ajuster à la manière de vie des autres ; Notre-Seigneur ni la sainte Vierge n’avaient point toutes ces vues et s’ajustaient à la vie commune.» Lorsque Mlle Le Gras lui confia sa conscience, il avait quelque répugnance à accepter ; c’était une grande dame portée aux voies extraordinaires et désirant entrer dans le cloître. L’action du directeur dut rencontrer tout d’abord quelque résistance, mais la ligne de conduite fut vite tracée et acceptée : Mademoiselle doit rester dans le monde et s’y occuper à soulager les pauvres et les malades ; elle ne doit plus s’embarrasser des trente-trois actes de dévotion aux trente trois années de Notre-Seigneur, mais aimer Dieu rondement, bonnement et simplement – et travailler. Saint Vincent, comme Mme de Maignelay est d’avis que «les élévations d’esprit extraordinaires laissent les âmes dans l’agitation et les pauvres dans l’indigence».

Chose étrange ! il résiste même au courant qui entraîne les âmes vers la vie religieuse. Ses missionnaires ne sont pas des religieux, mais des séculiers faisant des vœux et vivant en communauté ; ses Filles de la Charité ne sont pas des religieuses, mais de bonnes chrétiennes qui se dévouent aux pauvres gens des champs. Sur ce point il insiste et il veille ; il défend ses Filles contre la tentation de se faire religieuses, comme il les défendrait contre le péché ou contre l’erreur. C’est qu’il avait sous les yeux un exemple fameux : son ami saint François de Sales avait eu l’idée d’une association de pieuses femmes qui vivraient dans le monde et iraient visiter les malades ; il avait fondé la Visitation ; et, au bout de quelques années, entraînée par la mode et par le courant, la Visitation était devenue un ordre contemplatif. Saint Vincent est effrayé ; il cite cet exemple à Mlle Le Gras et il la retient dans le monde, elle et ses filles. A Mme de Miramion et à d’autres qui veulent entrer dans le cloître il donne le même conseil : qu’elles restent dans le monde et tâchent d’y faire du bien. On voit la tendance pratique de saint Vincent : aimer Dieu, c’est faire du bien aux hommes pour l’amour de Dieu.

Remarquons que cette idée, il l’a, malgré tout son temps, malgré tous ses amis, malgré saint François de Sales qui lui aussi a été entraîné, malgré Bérulle qui a fait de son oratoire une école d’ascétisme aristocratique, malgré le courant qui poussera bientôt vers Port-Royal, malgré son confesseur Duval qui voit la perfection chrétienne dans le Carmel et dans Mme Acarie. Cette idée, il l’a puisée dans son indéfectible bon sens et dans son sentiment très aigu de la réalité ; nul comme lui au début du XVIIe siècle n’a compris les besoins religieux de la France. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que s’il doit ce sens de la réalité à son génie propre, il le doit aussi à son origine. Les Jansénistes comme Arnauld ou Saint-Cyran, les mystiques comme Mme Acarie, les Oratoriens comme Bérulle ou Condren, les docteurs de Sorbonne comme Duval ou Asseline, les laïques pieux comme Gauthier ou Marillac, sont tous des aristocrates d’épée, de robe ou de haute bourgeoisie : âmes très hautes et très nobles qui croient qu’il n’y a qu’une chose ici-bas digne d’elles, aller à Dieu seul et l’aimer. Vincent est fils d’un paysan ; tout enfant, il a vécu de la dure vie des champs, et il a senti confusément en lui et autour de lui les aspirations de l’âme populaire. Dans les terres des Gondy, à Clichy et à Châtillon, mûri par l’âge et grandi par le sacerdoce, il revoit les paysans, il les plaint, il les estime et il les aime. Ainsi peu à peu entre dans son cœur une seule préoccupation, faire du bien aux petits et aux humbles. La société aristocratique, même la société pieuse, a un peu de raideur et d’égoïsme – il y a un égoïsme religieux ; – dans ce monde âpre et dur, Vincent introduit «un élément qui lui manquait depuis longtemps, la bonté12 ». La préoccupation de la sanctification personnelle ne disparaît pas : il faut cultiver son âme pour qu’elle plaise à Dieu et qu’elle soit capable d’aimer davantage les hommes, car servir le prochain, c’est servir Dieu. Le ciel est une contemplation, la vie est un labeur, n’anticipons pas, et «les Marthe quelquefois valent bien les Marie13 ». On voit que saint Vincent, bien avant le XIXe siècle, avait compris et développé, sans le dire, le côté «social» de la religion chrétienne.

Quelles ont été les conséquences de cette attitude ? Au point de vue du sentiment religieux un critique éminent14 estime que saint Vincent a complété la doctrine de saint François de Sales et a corrigé ce qu’elle avait de trop aristocratique, en remettant en honneur la pratique des humbles et solides vertus, «le fuseau et la quenouille». En s’opposant fortement au courant mystique et en tournant vers l’action les ardeurs généreuses de toutes ces âmes qui voulaient faire quelque chose pour le grand siècle naissant, il a arrêté pour quelque temps l’éclosion du quiétisme. «Saint Vincent de Paul manquant, on voit ce qui aurait manqué au catholicisme malgré saint François de Sales : le principe mystique l’eût emporté sur le principe actif, et l’on aurait eu, soixante ans avant Mme Guyon, le quiétisme.»

De plus, la réforme religieuse que tout le monde désirait et à laquelle d’innombrables ouvriers ont travaillé dans cette admirable époque aurait été incomplète sans lui. Les voies extraordinaires et le raisonnement ne sont que pour les âmes d’élite ; l’âme populaire a ses besoins religieux et ils sont plus simples. L’homme qui a compris cette âme populaire, qui a réalisé au début du XVIIe siècle la vraie réforme catholique dans le peuple, et qui a trouvé pour ce peuple la vraie forme française de la piété, c’est Vincent de Paul. Il n’a pas été seul, et il n’entre dans l’esprit de personne de diminuer la part ou le mérite de ceux qui, à côté de lui ou avec lui, travaillèrent à la même œuvre ; mais il est celui qui a vu nettement les besoins du peuple et a trouvé les moyens pratiques pour le soulager et pour le sauver.

Ces considérations nous ont éloignés du Dr Duval ; mais elles nous y ramènent ; elles nous montrent comment saint Vincent a échappé à l’influence de son confesseur ; c’est aussi intéressant et moins banal que de regarder comment il l’a subie.

  1. Pour déterminer enfin le Supérieur de la Mission à accepter Saint-Lazare, «au bout d’un an de poursuites, le prieur lassé dit un jour à Vincent : «Monsieur, quel homme êtes-vous donc ! Si vous craignez de vous en rapporter à vous-même en cette affaire, dites-nous au moins de qui vous prenez avis, en qui vous avez confiance, quel ami vous avez à Paris qui nous puisse servir d’intermédiaire ? Je ne crains pas sa décision ; car il n’est personne vous voulant du bien qui ne vous conseille d’accepter mon offre ; promettez-moi seulement de vous soumettre comme moi à sa décision.» Poussé dans ses derniers retranchements, Vincent indiqua le Dr Duval, son confesseur et son conseil ordinaire, et s’engagea à lui obéir comme à Dieu.» Cf. MAYNARD, Saint Vincent de Paul, t. I, p. 228.
  2. Je n’ai pas l’intention de donner ici une bibliographie complète du sujet ; je me contente d’indiquer quelques-uns des ouvrages que j’ai le plus consultés :
    JOURDAIN : Histoire de l’Université de Paris au XVIIe et au XVIIIe siècle, 22 vol. in-loi.
    ROBERT DUVAL (neveu d’André Duval) : Vie (manuscrite) d’André Duval, docteur de Sorbonne.
    A. BOUCHER : Vie de la Sœur Marie de l’Incarnation. Paris, 1816.
    ANDRÉ DUVAL : La vie admirable de Sœur Marie de l’Incarnation. Paris, 4621.
    GUILLAUME DUVAL (cousin d’André Duval) : Le Collège royal de France. Paris, 1611.
    L’abbé HOUSSAYE M. de Bérulle et les Carmélites de France. Paris, 1812.
    GUSTAVE FAGNIEZ Le P. Joseph et Richelieu. Paris, 1894.
    L’abbé URBAIN : Nicolas Coeffeteau. Paris, 1893.
    EMMANUEL DE BROGLIE La bienheureuse Marie de l’Incarnation. Paris. Lecoffre, 1903 ; etc…, etc…
  3. FAGNIEZ, le P. Joseph et Richelieu, t. II p. 4.
  4. Bossuet, Œuvres, éd. Lachat, t. XXII, P. 431, 438, 470, 551, 588.
  5. Voir le livre de M. l’abbé HOUSSAYE : M. de Bérulle et les Carmélites de France.
  6. La vie admirable de la sœur Marie de l’Incarnation, Paris 1621.
  7. Dom MACKEY, dans son édition des Œuvres de saint François de Sales, attribue à Duval la traduction des Fleurs de la vie des saints. Cette assertion est contredite par Duval lui-même. Dans la préface de sa Vie de Mme Acarie, il dit, en s’adressant aux Carmélites : «Je me souviens qu’en la naissance de votre ordre en ce royaume, quelques-unes d’entre vous prenant un singulier plaisir à la lecture de la vie des saints nie prièrent d’ajouter à ceux qu’avait fidèlement et disertement recueillis le P. Ribadeneit a et que M. Gaulhier avait éloquemment traduits, les vies des plus illustres et renommés de notre France.. J’acquiesçai à leur juste et sainte requête et y en ajoutai jusque au nombre de quarante qui n’ont pas été mal reçues.»
  8. Vie de la Sœur Marie de l’Incarnation, par A. BOUCHER, Paris, 1816, t. I, p. 138.
  9. Un petit laquais de Mme Acarie fut si touché de la sainteté de sa maîtresse, que, sur ses conseils, il se consacra à être sacristain des religieux qui allaient confesser et prêcher au monastère de l’Incarnation ; (et il alla un jour aux prières des quarante heures aux Pères capucins où le vénérable Père Ange de la maison de Joyeuse prescha à toutes les heures ; il y fut si fort pressé du vertugadin d’une damoiselle, qu’il luy en vint une apostème au costé ; de laquelle avec la fièvre que ce mal luy donna, il mourut en peu de jours». (La Vie admirable, etc…, p. 75.)
  10. Voir pour s’en convaincre les premières lettres de saint Vincent de Paul et en particulier Saint Vincent de Paul et le Sacerdoce, par un prêtre de la congrégation de la Mission, Desclée in-8°, 1900 (Chap. II : Marche progressive vers la perfection). Je crois cependant que l’auteur de ce livre a exagéré la portée de la transformation de saint Vincent : il ne nie semble pas qu’à aucun moment de sa vie saint Vincent ait été assez «peu délicat pour vendre un cheval qui ne lui appartenait pas» (p. 70).
  11. Abbé URBAIN, la Quinzaine, 1er septembre 1902, p. 5.
  12. ARVÈDE BARINE, La jeunesse de la Grande Mademoiselle, p. 223.
  13. FLÈCHIER, Dialogues sur le quiétisme.
  14. FORTUNAT STROWSKI, dans son beau livre sur Saint François de Sales. Paris, Plon.

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