Saint Vincent de Paul ou le realisme de la charité. 4. L’année du Cid

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Michel Riquet, S.J. · Année de la première publication : 1960.
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L’année du Cid

C’EST dans le courant de l’année 1636, que Pierre Corneille achève, à Rouen, la compo­sition de son chef-d’oeuvre Le Cid, cepen­dant que, dans sa retraite à Leyde, René Descartes met la dernière main à son Discours de la Méthode. Depuis deux ans déjà, l’Académie Française, sous la protection de Richelieu, avait inauguré ses travaux, tandis que Vaugelas terminait les siens. Ainsi, la langue française, de pair avec la pensée française, atteignait la maturité qu’un long passé avait lente­ment préparée. La correspondance et les entretiens de M. Vincent en portent la marque. A sa manière, il se révèle le contemporain de Corneille, de Descartes, de Vaugelas. Et nous verrons bientôt tout ce que lui devra l’éloquence de Bossuet, l’un de ses plus remar­quables disciples.

En cette année 1636, qui vit éclore le Cid et le Discours de la Méthode, Vincent Depaul a 55 ans. Le prieuré de Saint-Lazare, dans le Faubourg Saint-Denis, devient définitivement le centre de ses acti­vités. C’est là que se forment les prêtres de la Mission. C’est là que se font les retraites d’ordinands et ces conférences ecclésiastiques des « mardis » où se pré­pare et se renouvelle l’élite du clergé parisien et français, voire de l’épiscopat. C’est là que viennent faire retraite des laïques tels que le Président de Lamoignon, le commandeur de Sillery, le Chance­lier Séguier. C’est là que s’organisent les premières ébauches de service social et de secours catholique à l’échelon national. C’est de là que vont rayonner sur la France, sur l’Europe et le monde les initiatives d’une charité intelligemment attentive à toutes les détresses, à tous les besoins. Il a, pour cela, forgé, mis au point l’instrument qui va lui permettre d’être présent et agissant partout : la confrérie des Dames de Charité, celle de l’Hôtel-Dieu de Paris, avec la Présidente Goussault, qui lui sert d’Etat-Major et les innombra­bles succursales qu’il lui a données tant à Paris que dans toute la France. A quoi s’est ajoutée la Congré­gation ou Société séculière des Filles de la Charité qui finiront par s’installer, en 1641, à proximité de Saint-Lazare, sur la paroisse Saint-Laurent.

Or, cette année 1636 voit la France et Paris soumis à une épreuve plus grave que toutes celles qui, depuis son avènement, en 161o, avaient éprouvé le roi Louis XIII et son premier ministre le Cardinal de Richelieu. Après les premières escarmouches du Roi avec les Grands Seigneurs et sa mère Marie de Médicis, après la guerre aux huguenots soutenus par l’Angleterre, mais finalement vaincus à Montpellier en 1622, à la Rochelle en 1628, à Privas, et Alès en 1629 ; après ses interventions victorieuses en faveur des Grisons contre les espagnols à Pignerol et à Casal (1626.1631), la France avait connu une paix relative. Grâce aux initiatives et au soutien du Cardinal sa marine et son commerce extérieur commençaient à prendre de l’im­portance. Son industrie et son agriculture persévé­raient dans l’élan que leur avait imprimé Sully.

Cependant, depuis la défénestration de Prague le 23 mai 1618, l’Europe était en guerre.

Le conflit entre l’empereur Ferdinand et les protes­tants de Bohème s’était étendu à toute l’Allemagne. Le roi de Danemark, Christian IV, s’en était mêlé, puis Gustave-Adolphe, roi de Suède, tandis que Fer­dinand utilisait contre eux, Maximilien de Bavière, le belge Tilly, le tchèque Wallenstein. Après des alternatives de succès et de revers, la victoire finale des impériaux à Nordlingen, en 1634, accula: les princes protestants à signer, en 1635, la paix de Pra­gues. Mais alors, inquiet de voir les Habsbourg de Vienne unis à leurs cousins de Madrid sur le point de ressusciter l’empire de Charles-Quint, Richelieu en­gage la France dans une lutte ouverte contre l’Es­pagne.

Dans l’été de 1636, tandis que les troupes de Louis XIII avaient à tenir tête aux impériaux et aux Espa­gnols, en Italie, en Alsace et en Franche-Comté, une puissante armée, conduite par Jean de Werth, Picco­lomini et le Prince Thomas de Savoie, franchissait la Somme et abordait bientôt l’Oise. « L’effroi est grand partout, ils brûlent et pillent tout », écrit, le 7 août, la Princesse de Condé. « L’effroi se coule jusqu’à Paris » et les routes vers Lyon et Orléans s’encombrent de fugitifs. « Le démeublement est uni­versel à Paris et à trois lieues pris ».

En cette conjoncture que pense, que fait Monsieur Vincent ? Une lettre qu’il écrit le 15 août 1636, du prieuré de Saint-Lazare, nous le montre à l’unisson des angoisses et des espérances de la Patrie.

Paris attend le siège des Espagnols qui sont entrés en la Picardie et la ravagent avec une puissante armée dont l’avant garde s’étend jusqu’à Io ou 12 lieues d’ici, de sorte que le plat pays s’enfuit à Paris et Paris est si épouvanté que plusieurs s’enfuient en d’autres villes. Le roi tache, néanmoins, de dresser une armée pour s’opposer à celle là, les siennes étant hors ou aux extrémités du royaume ; et le lieu où se dressent et s’arment les Compagnies, c’est céans, où l’étable, le bûcher, les salles et le cloître sont pleins d’armes et les cours de gens de guerre. Ce jour de l’Assomption n’est pas exempt de cet embarras tumul­tueux. Le tambour commence à y battre, quoiqu’il ne soit que sept heures du matin, de sorte que depuis huit jours, il s’est dressé céans 72 compagnie. (I, 340).

Le 20 septembre 1636, il écrit encore à M. Portail :

Les missionnaires que nous avions préparés ont été commandés de suivre les régiments qui étaient à Luzarches, à Pont (Sainte-Maxence), Saint Leu et à La Chapelle-Orly et de camper avec eux dans l’armée où déjà quatre mille soldats ont fait leur devoir au Tribunal de la Pénitence, avec grande effusion de larmes. J’espère que Dieu fera miséricorde à plusieurs par ce petit secours et que peut être cela ne nuira pas au bon succès des armées du roi. (I, 347).

En bon français, à l’heure d’un péril national, M. Vincent ne songe qu’à rendre au pays tous les services qu’il peut. Soutenir le moral des troupes en leur fournissant de bons aumôniers, c’en est un. Il n’y manque pas. Mais la guerre multiplie les misères et les ruines. L’habituelle besogne des Confréries de Charité auprès des pauvres malades doit alors s’élargir au service des réfugés de partout, au secours des popu­lations affamées et ruinées par les armées en campa­gne. Monsieur Vincent s’y emploie avec un sens éton­nant de l’organisation et de ce qu’on appelle aujour-d’hui le service social. C’est d’abord la Lorraine qui l’occupe.

Une sorte de fatalité semblait s’appesantir sur la Lorraine. En 1628.1629 et 163o, récoltes détestables suivies d’une affreuse disette. De 1629 à 1637, pen­dant huit ans, la Lorraine est ravagée par la peste. En 1632, son territoire est envahi par les soldats français que viennent rejoindre en 1635, les Hongrois et les Suédois. Cent cinquante mille hommes, répartis en sept corps d’armée de différentes nations ciculent en tous sens, traînant à leur suite cinquante mille femmes et valets. La misère est telle qu’une femme de Mirecourt est condamnée pour s’être nourrie de la chair d’un petit enfant qu’elle avait égorgé. Une mère à Nancy s’en associe une autre pour manger avec elle son propre enfant avec promesse de lui rendre la pareille. A Toul, à Saint-Mihiel, à Bar-le-Duc, la détresse est totale. On meurt de faim chaque jour. A Metz, par les brèches des remparts qu’on ne répare plus, les loups pénètrent et dévorent les cadavres à travers les rues.

M. Vincent fait face à tout avec ses prêtres de la Mission, ses Dames de Charité, ses Filles de la Charité, ses innombrables amis, parmi lesquels on ne doit pas oublier de citer M. de Renty, M. de Bernière et leurs confrères dans la Compagnie du Saint-Sacrement.

Tout le monde est mobilisé. D’abord les prêtres de la Mission installés à Toul. Il exige d’eux un compte exact des sommes considérables qu’ils ont à distribuer. Le i o juillet 1640, il le réclame à François du Cou­dray :

Vous ne me dites rien du nombre des pauvres des champs retirés dans la ville ou au faux-bourg, auxquels vous distribuez. Je fais voir cela à ces bonnes dames, tous les mois de tous les autres lieux. Il n’y a que Toul dont je ne leur ai pas fait voir il y a assez longtemps. (II, 61).

Les 22 juillet 164o, il mande à M. Lambert aux Couteaux : « Depuis deux ou trois mois, Dieu nous a fait la grâce d’assembler quelques personnes de condi­tion de cette ville (Paris) pour l’assistance de la noblesse (de Lorraine) qui y est. Sa providence nous fournit dix mille livres par mois et un peu plus pour cela ». (II, 68). Le 26 juillet 164o, c’est à Bernard Codoing qu’il écrit :

Les aumônes de la Lorraine continuent toujours. L’on a avisé au soin des villes de Toul, Metz, Verdun, Nancy et Bar, de Saint Mihiel et du Pont à Mousson où la misère était si grande qu’elle n’est pas ima­ginable ; l’on y mangeait jusqu’aux serpents.

Dieu nous a fait la grâce de se servir de cette compagnie pour assister les religieux et les religieuses. Le roi donne 45.000 livres pour cela, pour être distri­buées par mois. (II, 8o).

Saint-Lazare devient l’entrepôt de la Charité ; il y rassemble des secours de toutes sortes en nature et en argent. Mais il faut que tout cela passe en Lorraine.

Les routes ne sont pas sûres. On requerra la reine et le cardinal pour faire protéger les convois. Il y aura surtout l’ingéniosité toute française du Frère Regard, justement surnommé Frère Renard. Cinquante-trois fois, il fera le trajet de Paris en Lorraine et transpor­tera des millions sans laisser jamais un denier aux mains des mercenaires ou des brigands. Mais lorsque la Lorraine commence à respirer, c’est la Champagne, c’est la Picardie et l’Artois qui appellent au secours. Et ce sera, avec la Fronde, la région parisienne qui connaîtra la famine, la peste et les désolations de la guerre civile. Jamais Monsieur Vincent ne capitu­lera.

Lui-même, dans une assemblée des Darnes de la Charité, le II juillet 1657, donne un aperçu et de l’ampleur des secours distribués et de la méthode em­ployée pour éviter tous gaspillages :

Depuis le 15 juillet 165o jusqu’au jour de la der­nière assemblée générale, on a envoyé et distribué aux pauvres trois cents quarante-huit mille livres ; et depuis la dernière assemblée générale jusques aujourd’hui, dix-neuf mille cinq cents livres, qui est peu au prix des années précédentes. Ces sommes ont été employées pour nourrir les pauvres malades, pour retirer et entretenir environ huit cents enfants orphelins de villages ruinés, tant garçons que filles, que l’on a mis en métier ou en service, après avoir été instruits et habillés ; pour entretenir nombre de curés dans leurs paroisses ruinées, lesquels auraient été contraints d’abandonner leurs paroissiens, pour ne pouvoir vivre avec eux, sans cette assistance ; et enfin pour raccom­moder un peu quelques églises qui étaient dans un si pitoyable état, qu’on ne le peut dire sans frémir d’horreur.

Les lieux où l’argent a été distribué sont les villes et les environs de Reims, Rethel, Saint Quentin, Ham, Maries, Sedan et Arras. Sans comprendre les habits, draps, couvertures, chemises, aubes, chasubles, missels, ciboires, etc…, qui monteraient à des sommes consi­dérables, si cela était supputé.

Certes, Mesdames, on ne peut penser qu’avec admi­ration au grand nombre de ces vêtements, pour des hommes, des femmes et des enfants, et aussi pour des prêtres ; non plus qu’aux divers ornements pour les églises dépouillées et réduites à une telle pauvreté, qu’il se peut dire que, sans cette charité, la célébration des saints mystères en était bannie, et que ces lieux sacrés n’auraient servi qu’à des usages profanes. Si vous aviez été chez les dames chargées des hardes, vous auriez vu leurs maisons être comme des maga­sins et des boutiques de gros marchands.

La nudité des filles et des femmes était même si grande, qu’un homme qui avait tant soit peu de pudeur n’osait les regarder et tous étaient pour mourir de froid dans la rigueur des hivers. Oh ! combien vous êtes obligées à Dieu de vous avoir donné Pins­piration et le moyen de pourvoir à ces grands besoins 1 A la vérité, il y a quelques années que leur misère était plus grande qu’elle n’est à cet heure et alors on envoyait jusqu’à seize mille livres par mois. Mais depuis un an ou deux, le temps étant un peu meil­leur, les aumônes ont beaucoup diminué. Il y a néan­moins encore près de quatre-vingt églises en ruine. (XIII, 803-809).

Mais M. Vincent a trop le respect de l’homme pour accepter que l’aumône devienne un instrument de sa dégradation. « L’aumône n’est pas pour ceux qui peuvent travailler ; elle est pour les malades, les vieil­lards, les enfants, et pour ceux qu’il faut faire subsis­ter dans les lieux où le travail est impossible. C’est l’allocation de chômage. » (Mgr Calvet).

Après avoir empêché les paysans et les artisans de mourir de faim on les aidera à se subvenir à eux-mêmes par leur propre travail. C’est pourquoi il s’em­ploie à rassembler des instruments de labour et des semences qu’il expédiera sous bonne escorte aux pro­vinces en détresse.

L’on destinera quelque petite chose pour aider quelques pauvres gens à semer quelque petit morceau de terre ; je dis : les plus pauvres, qui sans ce secours ne pourraient pas le faire. On n’a pourtant rien de prêt, mais on fera quelque effort pour amasser au moins cent pistoles pour cela en attendant qu’il soit temps de semer. On vous prie cependant de voir en quels endroits de Champagne et de Picardie il se trouve de plus pauvres gens qui aient besoin de cette assistance ; je dis ; le plus grand besoin.

On voudrait faire aussi que tous les autres pauvres gens qui n’ont pas des terres gagnassent leur vie, tant hommes que femmes, en donnant aux hommes quel­ques outils pour travailler, et aux filles et aux femmes des rouets et de la filasse ou de la laine pour filer, et cela aux plus pauvres seulement. A cette heure que voilà la paix, chacun trouvera à s’occuper et les soldats ne leur ôtant plus ce qu’ils auront, ils pourront amasser quelque chose et se remettre peu à peu ; et pour cela l’assemblée a pensé qu’il fallait les aider à ce commencement et leur dire qu’il ne faudra pas s’attendre à aucun secours de Paris (9.8-1659)

Mais panser les plaies, ravitailler les provinces affa­mées, serait vaine besogne si l’on ne s’employait en même temps à supprimer les causes du mal. Bon gré, mal gré, le prêtre qui aime le peuple ne peut rester indifférent ni passif devant les causes politiques de ses malheurs comme de sa misère, physique et morale. Pour faire cesser la guerre, source de tant dé désor­dres et de souffrances, M. Vincent n’hésite pas à intervenir auprès des responsables du gouvernement. Abelly nous rapporte comment, M. Vincent s’en fut trouver Richelieu et le supplier de faire la paix.

M. le Cardinal de Richelieu lui témoignait beau­coup de bienveillance ; il s’en voulut donc prévaloir, non pour ses propres intérêts, mais pour le bien public. Dans ce dessein il n’en alla un jour le trouver ; et après lui avoir exposé avec toute sorte de respect l’extrême souffrance du pauvre peuple, et tous les autres désordres causés par la guerre, il se jetta à mes pieds en lui disant : Monseigneur, ayez pitié de nous, donnez-nous la paix, donner la paix à la France. Ce qu’il répéta avec tant de sentiment, que ce grand Cardinal en fut touché, et ayant pris en bonne part la remontrance, il lui dit qu’il y travaillait, et que cette paix ne dépendait pas de lui seul, mais aussi de plusieurs autres, tant du Royaume que du dehors. (Abelly, I, 266).

Sans autre ambition que de défendre et servir le pauvre peuple, M. Vincent est devenu un personnage du Royaume. Le Roi, la Reine, le Cardinal de Riche­lieu, sa nièce la duchesse d’Aiguillon, le chancelier Séguier, le Président de Lamoignon, le commandeur de Sillery, le maréchal de Schomberg l’accueillent, l’écoutent et le consultent de plus en plus.

En 1638, le Roi Louis XIII a personnellement demandé à M. Vincent de donner avec ses prêtres une mission à Saint-Germain dont il précise lui-même les résultats heureux dans une lettre du 21 février 1638 à Antoine Lucas :

La mission de Saint Germain s’en va achevée avec bénédiction, quoiqu’au commencement l’on ait eu sujet d’exercer la sainte vertu de patience. Il en est peu de la maison du roi qui n’ait fait son devoir avec le peuple et avec une dévotion digne d’édification. La fermeté contre les gorges découvertes a donné lieu à cet exercice de patience. Le roi dit à M. Pavillon qu’il était fort satisfait de tous les exercices de la mission que c’est ainsi qu’il fallait travailler et qu’il rendrait ce témoignage partout. J’avais grande diffi­culté d’envoyer en ce lieu là tandis que la cour y était ; mais, Sa Majesté m’ayant fait l’honneur de me mander qu’il le désirait ainsi, il fallut passer par­dessus nos difficultés. Celles qui en ont eu le plus au commencement sont maintenant si ferventes qu’elles se sont mises de la Charité, servant les pauvre en leur jour, et ont fait la quête par le bourg en quatre bandes. Ce sont les filles de la reine. (I, 450).

Mais Richelieu, lui aussi, a demandé à M. Vincent d’établir les prêtres de la Mission et les filles de la Charité en son duché de Richelieu. Ainsi fut fait. M. Vincent en écrit à M. Lambert au Couteaux, le 20 février 1638 :

Je trouve fort bien la disposition que vous me dites que vous faites de la mission : i ° dans le duché ; 2° achever celle de Richelieu. Il faudra bien alors établir la Charité. J’espère vous envoyer une excel­lente Fille de la Charité pour cela. Elle saigne, fait les médecines et donne les lavements ; c’est celle qui a préféré le service des pauvres à celui de la grande dame que je vous ai dite. Elle est à St Germain en Laye où l’on établit une notable Charité, de laquelle sont la dame d’honneur, celle d’atours et les filles de la Reine, qui servent elles-mêmes avec une ferveur admirable. L’on a eu un peu à souffrir à cette mission à cause des gorges découvertes ; mais il a plus à Dieu d’en tirer de la gloire non petite. (I, 447-448).

On voit, par là, que le Cardinal n’est pas moins empressé que le Roi à utiliser les prêtres de la Mission et les filles de la Charité. Ils ne sont pas moins atten­tifs aux suggestions que leur fait M. Vincent pour le choix de bons évêques, la création des séminaires, la réforme des ordres monastiques.

Lorsqu’en 1643, Louis XIII se sent près de mourir, il fait appeler M. Vincent et veut le sentir près de lui à ses derniers instants :

Sa Majesté désira que j’assistasse à sa mort avec Nosseigneurs de Lisieux et de Maux, son premier aumônier, et le R. P. Dinet son confesseur. Depuis que je suis sur la terre, je n’ai vu mourir une personne plus chrétiennement. Il y a environ quinze jours qu’il me fit recommander de l’aller voir. Et pource qu’il se porta mieux le lendemain, je m’en revins. Et me fit redemander il y a trois jours, pendant lesquels Notre Seigneur m’a fait la grâce d’être auprès de lui. Jamais je n’ai vu plus d’élévation à Dieu, plus de tranquillité, plus d’appréhension des moindres atomes qui paraissaient péché, plus de bonté, ni plus de jugement en une personne en cet état. Avant-hier, les médecins l’ayant-vu assoupi et les yeux tournés, appréhendèrent qu’il ne dût passer et le dirent au Père confesseur, qui l’éveilla tout aussitôt et lui dit que les médecins estimaient que le temps était venu auquel il fallait faire la recommandation de son âme à Dieu. Au même temps, cet esprit plein de celui de Dieu embrassa tendrement et longtemps ce bon père et le remercia de la bonne nouvelle qu’il lui donnait ; et incontinent après, levant les yeux et les bras au ciel, il dit le Te Deum laudamus et l’acheva avec tant de ferveur que le seul ressou­venir m’attendrit tant à l’heure que je vous parle. (II, 393).

Le roi mort, M. Vincent allait se retirer, quand la reine Anne d’Autriche le prit à part et lui dit : « Ne m’abandonnez pas ; je vous confie mon âme ; guidez-moi dans la voie de la perfection ; je veux aimer et servir Dieu. »

Devenue Régente, elle institua un Conseil des Affaires ecclésiastiques pour la guider dans le choix des évêques et la répartition des bénéfices ecclésias­tiques. M. Vincent y fut nommé et exerça même les fonctions de secrétaire. Il s’y rencontrait avec le Car­dinal de Mazarin, le prince de Condé, l’évêque de Lisieux, Philippe Cospeau. De 1643 à 1649, pendant six ans, le rôle de M. Vincent fut considérable mais nullement politique. Il s’agissait seulement de donner à la France de bons évêques et d’empêcher que les bénéfices ecclésiastiques servent à tout autre chose qu’au service de l’Eglise et des pauvres. M. Vincent s’y applique avec une fermeté, une droiture, un désin­téressement exemplaires. Mais il contraria plus d’une fois les projets moir.., désintéressés du Cardinal Maza­rin. Celui-ci, dans ses carnets intimes, ne cache pas ses craintes et sa méfiance à l’égard du saint prêtre. « Le P. de Gondi a parlé à mon préjudice comme l’ont fait aussi le P. Lambert et M. Vincent. » (Août-septembre 1643) M. Vincent, dans la troupe de la Maignelay, Dans, Lambert et autres, voilà le canal par lequel tout parvient aux oreilles de Sa Majesté. » (fin 1643).

Aux débuts de 1644, on pensait que M. Vincent allait être en disgrâce mais le même informateur écri­vait le 12 mars 1644: « Le P. Vincent n’est pas si peu puissant qu’il n’ait empêché la donation faite au fils de M. de la Rochefoucauld, à la recommanda­tion de M. le Cardinal Mazarin, en la demandant pour M. Olier, curé de Saint-Sulpice. » (XIII, 137­-138 et P. Coste, M. Vincent, III, 11o).

A l’égard de Mazarin, M. Vincent reste courtois et déférent comme il convient, mais il se maintient dans une prudente réserve. Avec Richelieu il montrait de tous autres sentiments. Si divers et si éloignés qu’ils fussent, les deux hommes se rencontraient dans une commune volonté de servir la France et de tra­vailler à sa renaissance morale et religieuse.

Pour cette tâche, ils savaient qu’ils pouvaient comp. ter l’un sur l’autre. Au contraire, l’ambition person­nelle, les combinaisons et les finasseries de Mazarin, son emprise quelque peu équivoque sur Anne d’Au­triche, inquièteront toujours M. Vincent qui se fait un devoir d’en défendre la reine. Mais, comme toujours, il dépasse les sentiments et les méfiances mêmes que lui inspirent l’homme pour ne voir que le service de Dieu et le salut des âmes qu’il s’agit de poursuivre et d’assurer, même en utilisant la faiblesse et la mé­diocrité des humains. Son unique politique sera tou­jours la politique de la charité.

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