Part et importance des sentiments surnaturels dans l’oraison
Saint Vincent fait, dans l’oraison, une part très large au sentiment ou, pour mieux dire, à la vie affective. Sans elle – pense-t-il – rien d’important ni dans le bien, ni dans le mal. Si la lumière nous est nécessaire pour vivre, la chaleur ne nous est pas moins indispensable, et même, dans l’ ordre moral, pour être brillante et durable, la lumière exige la chaleur.
D’après saint Dorothée, les anciens Pères tenaient pour une maxime constante que ce que l’esprit n’embrasse pas avec joie ne saurait être de longue durée. Si le sentiment, chez les âmes d’élite, tend à jouer un rôle de plus en plus faible et à s’effacer devant l’amour de volonté, il n’en demeure pas moins vrai qu’il tient une place considérable au début de toute vie spirituelle, et souvent par la suite. Saint Jean de la Croix le reconnaît en ces termes1 : « Dès que l’âme a pris la ferme résolution de servir Dieu, le Seigneur a coutume de la diriger en la traitant comme une tendre mère qui nourrit son enfant. Cette mère réchauffe son fils sur son cœur, lui donne un lait bien doux, une nourriture délicate, le porte dans ses bras, enfin le comble de caresses et de gâteries. Mais à mesure qu’il grandit, elle le sèvre peu à peu de toutes ces joies. »
Combien de paroles et d’écrits du bon M. Vincent rappellent ce texte. La joie de Dieu de nous voir en oraison y est dépeinte sous des couleurs peut-être encore plus touchantes2.
En tenant un grand compte de la vie affective3, Vincent est d’accord avec la psychologie contemporaine et avec les diverses écoles de psychothérapie. Plusieurs siècles avant Ribot, Blondel, William James et tant d’autres philosophes, il a compris, comme saint Augustin et saint Ignace de Loyola, que l’idée pure ne pousse guère à l’action, et qu’une image ou une idée, pour exercer sur nous une influence déterminante, doit s’imposer au sentiment. A cette condition seulement, de purement représentative, elle devient motrice. Règle générale, nous agissons ou nous réagissons dans la mesure où nous sentons. Sans passion, pas ou peu d’initiative. Comment pourrait-il en être autrement puisque le principe qui préside à l’activité humaine sous toutes ses formes est le désir du bonheur, désir fatal, universel, qui commence et finit avec la vie. Cette soif de bonheur, que rien ici-bas ne peut satisfaire, est ce qui me fait vouloir toutes les fois que je veux et quel que soit l’objet de mes volitions successives. Mieux que cela, elle est le fond même de ma volonté. Par là, cette volonté se fond dans le sentiment pour former cette faculté si heureusement appelée par les Scolastiques l’appétit intellectuel, qui est à la fois tendance sentie et froide détermination, amour et force ;
Sous l’empire de cette conviction, Vincent fait souvent appel aux ressources de la vie affective. Sa tactique est d’ailleurs celle de la Providence qui nous attire vers la perfection par l’attrait des douceurs sensibles. Comme le remarque Sandreau4, « ces consolations spirituelles, que les théologiens comprennent sous le nom de dévotion accidentelle, supposent, comme les émotions esthétiques, l’action des facultés spirituelles, mais la part qu’y prennent les facultés sensibles est si grande, que, dans le langage ordinaire, l’àn passe sous silence le rôle joué par l’intelligence et la volonté, et l’on appelle ces phénomènes les opérations sensible de la grâce. Telles sont les émotions produites par les représentations imaginatives des choses saintes. »
Le rôle joué par la sensibilité dans l’œuvre de notre sanctification fait contre-poids au rôle plus considérable qu’elle joue dans notre perversion. D’ordinaire, nos passions mauvaises, y compris l’orgueil, de toutes la plus intellectuelle, prennent des formes sensibles. Suivant l’enseignement de l’Ecriture, l’homme, en se détournant de Dieu par le péché pour se complaire en lui-même, diminue son activité d’ange et du coup augmente son activité de bête.
L’emploi des images préconisé par M. Vincent a précisément pour but de sanctifier l’âme par l’intermédiaire des sens extérieurs. De plus, si le conseille d’avoir en mains les représentations des mystères et de se dire en les regardant : que signifie ce geste, cette attitude ou cet acte, c’est moins pour agir sur l’ esprit que sur le cœur. Personne n’ en doutera après la lecture des lignes suivantes5 : « Mme de Chantal prenait une image de la Sainte Vierge, et, considérant ses yeux, elle disait : « O aimables yeux ! » Puis, quand son cœur se sentait ainsi enflammé d’amour, elle priait Dieu de lui faire la grâce de ne point l’offenser par les regards : « Seigneur, donnez-moi cette modestie qu’avait votre sainte Mère. » Ensuite elle prenait résolution de bien garder sa vue et de ne laisser point égarer ses regards sur des choses vaines. »
Une autre preuve de l’importance qu’attache Vincent au côté affectif de l’oraison est son insistance auprès de ses dirigés pour qu’ils prennent surtout, comme sujet de méditation, la vie de Jésus et principalement ses souffrances et sa mort6. Or, il n’est rien de plus émouvant pour des chrétiens que la Voie douloureuse et le Calvaire. Le Fondateur de la Mission et des Filles de la Charité, dans ses conférences, entretiens et répétitions d’oraison, fait l’impossible pour placer Jésus sous les yeux de ses auditeurs, pour les mettre à même de le suivre à travers les phases de son existence terrestre, d’entendre ses paroles, de se jeter à ses pieds, de presser ses mains dans les leurs, de baiser la trace sanglante de ses pas, et l’on ne serait pas convaincu qu’il donne au sentiment un rôle considérable !
Si cet orateur parle ainsi, c’est évidemment pour préparer ses filles et fils spirituels à méditer plus amoureusement sur ces mystères.
N’est-ce pas encore un but d’ordre affectif que poursuit le saint en voulant qu’on fasse, au cours de l’oraison, un retour sur soi-même, qu’ on se remémore les grâces reçues et les fautes commises depuis son jeune âge7 ? La fin de cet examen de conscience et de ce rappel du lointain passé ne peut être que d’ouvrir le cœur au repentir et à la reconnaissance, en un mot à l’amour surnaturel. Qui ne dira devant les périls dont il a été délivré et les faveurs sans nombre dont il a été l’objet : « Quoi ? de toute éternité Dieu a songé à me faire du bien, même au temps où je n’ étais pas entré dans les sentiments de gratitude et d’ action de grâce ! »
Les lignes suivantes du saint répondent à cet ordre d’idées8 : « Il ne faut pas chercher beaucoup de raisons pour s’exciter à l’amour de Dieu, il ne faut pas sortir hors de soi-même pour en trouver. Nous n’avons qu’à considérer les biens qu’il nous a faits et qu’il continue de nous faire journellement. »
Si Vincent presse ses dirigés de donner un caractère personnel et pratique de leur oraison, quel qu’en soit le sujet, c’est toujours en vue de la vie affective et de la volonté. « Quelques uns ont de bonnes pensées et de bons sentiments – dit-il9 – mais ils ne les appliquent pas à eux-mêmes et ne font pas assez de réflexion sur leur état intérieur ; et néanmoins on a toujours recommandé que, lorsque Dieu communique quelques lumières et quelques bons mouvements dans l’oraison, il les faut toujours faire servir à ses besoins particuliers ; il faut considérer ses propres défauts, les confesser et reconnaître devant Dieu, prendre une forte résolution de s’en corriger. Ce qui ne se fait jamais sans quelque profit. »
Le Fondateur de la Mission félicite M. Coglée de consacrer très peu de temps aux raisonnements pendant l’oraison et de s’ appliquer surtout à faire des actes d’ affection. C’est la meilleure méthode. Pourquoi s’ amuser à chercher toutes sortes de motifs ? Mieux vaut « s’affectionner aux actes d’amour vers Dieu, d’humilité, de regret de nos péchés… Qu’avons-nous à faire de raisons lorsque nous sommes persuadés de la chose que nous voulons méditer ! » Suivons les lumières que Dieu nous donne au lieu de forger des arguments inutiles puisque le besoin ne s’en fait pas sentir10.
Le danger de se perdre en des spéculations sans fin est de s’y absorber, de s’y complaire au point de ne plus entendre la parole intérieure de l’Esprit-Saint.
Par là, ce que l’exercice gagne au point de vue psychique, il le perd au point de vue surnaturel. Si nous n’y prenons garde, nous transformerons inconsciemment ce moyen divin en un procédé purement humain. Le saint voit juste en disant et répétant sur tous les tons : n’accumulez pas raisons sur raisons… Vous ne vous affectionnez pas assez. Le raisonnement est quelque chose, mais ce n’est point encore assez ; il faut que la volonté agisse, et non pas seulement l’entendement… Toutes nos raisons sont sans fruit, si nous n’en venons aux affections.
Médite-t-on, par exemple11, sur l’institution de la sainte Eucharistie, ce n’est ni le temps, ni le lieu d’argumenter sur les textes de l’Ecriture et des Pères, comme le ferait un exégète ou un théologien, il suffit de fixer son attention sur ces paroles de Notre-Seigneur : ceci est mon corps, ceci est mon sang. La seule chose à faire est de s’exclamer à Dieu par des actes de foi, d’espérance, de charité, d’humilité, de reconnaissance… O Seigneur, soyez loué et remercié à jamais de m’avoir donné pour nourriture et pour breuvage votre chair et votre sang ! O mon Dieu comment vous en pourrai-je dignement remercier !
A l’aide d’une comparaison aussi juste que poétique, M. Vincent montre la supériorité de l’amour sur la connaissance. Tout le travail intellectuel de l’oraison ne peut aboutir par lui-même qu’à mettre en relief le caractère, la beauté, les avantages du sujet médité. Si actif, si lumineux qu’on le suppose, il ne peut aller au delà. C’est à l’amour qu’il appartient de mettre l’âme en communication effective avec la splendeur entrevue et de la lui rendre sienne en quelque sorte, par la lumière et la force qu’elle y trouve. « Le raisonnement nous fait voir la beauté de la chose, mais il ne nous la donne pas pour cela. Par exemple, je vois une pomme sur un pommier, et encore bien que, la considérant, je la trouve fort belle, je ne la tiens pas pour cela, je n’en jouis pas, je ne l’ai pas en ma possession ; car autre chose est de voir, et autre chose de posséder ; autre chose de considérer la beauté de la vertu, et autre chose de l’avoir. Or, le raisonnement nous fait bien voir la vertu, mais il ne nous la donne pas ; comme quand une personne dit à une autre : « Tiens, voilà cette pomme ; regarde qu’elle est belle. » Mais pour cela elle ne la lui donne pas en possession. C’est ainsi que fait le raisonnement en notre méditation. »
On voit à la lumière, dont le saint pousse cette comparaison, combien le problème soulevé lui tient à cœur. Et comment n’en serait-il pas ainsi puisque de la vie affective dépend indirectement la force des résolutions, comme on le verra au chapitre suivant.
A propos des sentiments pour lesquels, Vincent réclame une si large place dans l’oraison, une question très pratique se pose, celle des excès qui se peuvent produire dans la façon de s’exercer en l’amour de Dieu. Sans doute, la charité ne saurait être trop grande. Si ardente soit ses flammes, elles seront toujours en disproportion avec leur objet. Quoi que nous puissions faire nous n’aimerons jamais Dieu comme nous le devons. Impossible de reconnaître cette générosité du Sauveur qui lui fait nous donner tout son sang, dont une seule goutte est d’in prix infini.
Il n’en demeure pas moins vrai que même là des excès peuvent se produire, et le saint de l’expliquer en ces termes12 : « Bien que Dieu nous commande de l’aimer de tout notre cœur et de toutes nos forces, sa bonté ne veut pas toutefois que cela aille jusqu’à incommoder et ruiner notre santé à force d’ actes. Non, non, Dieu ne demande pas que nous nous tuions pour cela.
Rien d’instructif au point de vue psychologique comme ces lignes sur la genèse des excès en question13 : « Quand la charité habite dans une âme, elle occupe entièrement toutes ses puissances : point de repos ; c’est un feu qui agit sans cesse ; il tient toujours en haleine, toujours en action la personne qui en est une fois embrasée O Sauveurs ! la mémoire ne veut se souvenir que de Dieu, elle déteste les autres pensées et les tient pour importunes, elle les rejette. Il n’y a que celles qui lui représentent son bien-aimé qui lui puissent être agréables ; il faut, mais il faut, à quelque prix que ce soit, se rendre sa présence familière, il faut qu’ elle devienne continuelle. »
M. Vincent décrit alors cette course éperdue de l’ âme après de nouveaux moyens de s’unir davantage à Dieu, et de se rendre sa présence plus sensible.
Encore si le choix d’ une nouvelle dévotion s’ accompagnait de l’ abandon d’ une autre date moins récente, la charge ne s’aggraverait pas de jour en jour au point de n’être plus supportable. Plus l’ âme multiplie les actes d’ amour, et plus elle ambitionne d’ en augmenter le nombre et d’en intensifier la force, de sorte qu’elle s’use et s’épuise à courir cette sublime gageure. Cette surexcitation aboutit fatalement à une crise d’ épuisement nerveux. Le diagnostique du saint est sévère, mais s’est vérifié en plusieurs cas : « On se rend tout à fait inutile pour le reste de ses jours et on ne fait que languir jusqu’à la mort, qu’on s’est bien avancée. »
Il semble qu’il soit bon d’être réduit à cet état par la charité ; N’est-ce pas mourir d’ amour ; être martyre de l’ amour. L’ on pourrait appeler ces âmes des holocaustes, – observe le saint avec une pointe de malice – puisque, sans rien se réserver, elles se consument d’ amour.
Ne soyons pas dupes de cette ardeur excessive. Elle est trop souvent cause d’accidents lamentables pur être estimée comme signe de sainteté. Pensons avec M. Vincent qu’il vaut mieux, beaucoup mieux, dans l’oraison, ne pas s’échauffer si fort, se modérer sans se rompre la tête pour se rendre l’amour de Dieu sensible. Que gagne-t-on le plus souvent à tant multiplier les actes de charité ? « Un dégout de toutes sortes de dévotions, des peines extrêmes. »
Directeurs de conscience, parents, pédagogues doivent faire une attention toute particulière à ces dangers. « Cela arrive dans les commencements, leur dit le saint14. Quand on commence à goûter les douceurs de la dévotion, on ne peut s’ en rassasier, on pense n’en avoir jamais assez, on s’y plonge trop avant. Oh ! il faut que j’ai cette présence de Dieu, mais continuelle, il faut que je m’y attache ; on se prend à la gorge ; je n’en démordrai pas ; on se lie avec une obstination invincible, jusqu’à s’en rendre malade. Oh ! c’est trop, c’est trop ! »
Les excès, auxquels il fait ici allusion, tiennent à la même cause profonde que ceux qui se produisent soit dans la partie proprement intellectuelle de l’oraison, soit dans les résolutions. C’est l’ amour-propre reconnaissable à divers signes, dont le plus caractéristique est cette obstination invincible dont parle M. Vincent. Au fond, sous couleur d’ aimer Dieu et de rechercher sa présence, on s’aime et on recherche sa propre satisfaction qui, pour être d’ordre supérieur, n’en est pas moins entaché d’égoïsme. Une conclusion importante se dégage : dans le domaine affectif, comme dans ceux de l’ intelligence et de la volonté, l’oraison doit être faite en se plaçant au seul point de vue surnaturel. A mesure que l’humain s’y mêle, elle perd de sa grandeur et de son efficacité. Soyons tout esprit, tout cœur, tout volonté dans l’oraison, mais que ce soit l’esprit, le cœur, la volonté de Jésus-Christ. Tendre à cet idéal, c’est se livrer à cet exercice pour plaire à Dieu, Sans tenir compte de ses goûts ou de ses répugnances.
- Nuit obscure, l. I, c. 1.
- X, 588, n° 105. Conférence du 17 novembre 1658, sur le lever, l’oraison et autres exercices.
- Cf ; Arnaud d’Agnel, Saint Vincent de Paul directeur de conscience. Paris, Téqui, 1925
- Sandreau, Les degrés de la vie spirituelle, I, 245-246.
- X, 575, n° 103. Conférence du 13 octobre 1658 sur l’oraison.
- Voir le chapitre précédent.
- IX, 12, n° 1. Conférence du 31 juillet 1634 sue l’explication du règlement.
- XI, 225, n° 133. Répétition d’oraison du 16 août 1655.
- XI, 90, n° 72. Répétition de l’oraison sur l’oraison.
- XI, 401, n° 167. Répétition d’oraison du 17 juin1657 sur ce qu’il ne faut pas s’amuser à raisonner pendant l’oraison.
- XI, 184, 185, n° 119. Répétition d’oraison du 2 7 mai 1655 sur ce qu’il faut, pendant l’oraison, s’attacher plus aux affections qu’aux considérations.
- XI, (12) XI, 217, n° 129. Répétition d’oraison du 4 août 1655 sur les excès à éviter dans l’Amour de Dieu.
- Ib. 216.
- Ib, 219.








