L’oraison mentale et les oeuvres extérieures
Homme d’ action, s’il en fut, Vincent de Paul est un des saints qui, dans son action sur les âmes, se préoccupe davantage de la vie intérieure. C’est elle dont il se constitue l’avocat en toutes circonstances : plus ses fils et ses filles d’ adoption doivent agir au dehors, plus il les invite à regarder au dedans d’eux-mêmes et à y vivre en Jésus d’une vie divine.
Ce bienfaiteur des pauvres dont le nom est populaire dans toutes les provinces de France et au delà, ce conseiller des rois et des évêques, cette sorte de ministre des affaires ecclésiastiques, ce créateur incomparable de tant d’oeuvres extérieures plaide auprès de ses dirigés la cause de l’oubli total de soi et du monde, de l’inaction volontaire et de la solitude avec Dieu seul. Lui si actif par tempérament n’ est pas de ceux qui, dans leur admiration pour les oeuvres extérieures, les regarde comme le tout de la Religion, alors qu’ elles n’ en sont qu’une partie, et non la principale.
S’il est bon d’ avoir de l’ initiative dans certains cas, il est mieux encore, dans d’ autres, de se condamner à ne rien faire. Le Supérieur des Prêtres de la Mission, Edme Jolly ne tient pas suffisamment compte de ce principe, et son Général de lui rappeler1 : « Il y a des choses où nous ne devons agir que passivement, » lui écrit-il à la date du 28 décembre 1657.
Le saint aimait à dire d’un vertueux confrère inactif par raison de santé2 : « M. Pillé, par son non-faire et en pâtissant seulement, fait plus pour Dieu et pour la maison que moi et toute notre Compagnie en agissant et en travaillant sans cesse. »
Rien d’étonnant de trouver cette parole sur les lèvres du saint, puisqu’il écrit les lignes suivantes au Vicaire Général de Bayonne, Louis Abelly3 : « Notre-Seigneur et les saints ont plus fait en souffrant qu’en agissant. »
M. Vincent pousse si loin le culte du non-faire qu’il ne défendrait pas ses Instituts contre les attaques dont ils sont l’objet si ses conseiller habituels ne lui représentaient cette défense comme un devoir4.
Disciple de Louis Lallemand par son mépris de l’action humaine et son extrême méfiance vis-à-vis des meilleurs mouvements de la nature, le saint est attiré par la vie intérieure et cachée. Il s’en fait l’apologie auprès de ses fils spirituels. Si l’un d’eux s’en écarte emporté par le tourbillon des affaires, il l’y ramène aussitôt. Un exemple typique à cet égard est le cas du Supérieur de la Mission à Rome, Bernard Codoing qui, dans son désir d’attirer l’attention des Grands sur son Institut, se propose de commencer ses travaux d’apostolat par les terres des Cardinaux. Son Général trouve de telles vues trop humaines et contraires à la simplicité chrétienne. Quelle excellente occasion d’inviter Codoing à honorer pendant quelque temps la vie cachée de Notre-Seigneur. « « Il y a quelque trésor renfermé là-dedans – lui écrit-il5 – puisque le Fils de Dieu a demeuré trente ans sur la terre comme un pauvre artisan, avant de se manifester. »
Vincent se réjouit de voir cette vérité comprise et goûtée par Louise de Marillac au point d’être devenue la note dominante de sa mentalité. « O ma chère enfant, – lui écrit-il6 – que cette pensée sent l’inspiration de Dieu et qu’elle est éloignée de la chair et du sang ! Or sus, c’est l’assiette qu’il faut à une chère fille de Dieu. Tenez-vous y, Mademoiselle, et résistez courageusement à tous les sentiments contraires. »
D’après le saint, l’unique école par laquelle il importe de passer pour devenir homme d’action selon le Cœur de Jésus est celle du sacrifice tendant jusqu’à l’anéantissement de soi à ses propres yeux, en vue d’honorer l’anéantissement du Verbe fait chair par un état de non-faire et même en quelque sorte de non-être volontaire.
Avant d’étudier les rapports de l’oraison et de l’action, les services rendus par la première à la seconde, et les bons effets qui en résultent pour l’une et pour l’autre, une question préliminaire sollicite notre examen. Saint Thomas d’Aquin la pose en ces termes : Utrum vita activa sit potior quam contempativa ? la vie active l’emporte-t-elle sue la vie contemplative ? Personne au courant de l’Evangile ne met en doute le sens de la réponse puisque Jésus-Christ met l’inaction apparente de Madeleine au-dessus de l’activité visible de sa sœur Marthe.
Le Docteur angélique se demande ensuite si les œuvres extérieures sont incompatibles, ou non, avec la contemplation, en un mot, si la coexistence des deux vies est réalisable ou impossible. Allant plus loin, il cherche à découvrir si cette coexistence des deux vies ne serait pas préjudiciable à la plus digne et la plus importante : Utrum vita contemplavita impediatur per vitam activam ? L’empêchement exprimé par le Verbe ne pourrait n’être qu’un empêchement partiel qui tout en laissant place à la vie intérieure en gênerait l’expansion.
D’après saint Thomas, la souveraine perfection consiste en une existence où s’unissent et se soutiennent mutuellement, comme deux sœurs, la contemplation et l’action. Cet état n’est pas une chimère, c’est l’apostolat pratiqué par Notre-Seigneur au cours de son ministère public et, à son exemple, par tant d’ évêques, de prêtres et de fidèles.
La supériorité de l’ apostolat tient à ce qu’il est la forme la plus haute de la charité. N’ est-ce pas le comble de l’ amour que de chercher encore plus le bien de son ami, que le plaisir de sa présence ? L’apôtre le fait en se vouant au salut des âmes pour la plus grande gloire de Dieu7. Le premier degré de la charité parfaite est de se reposer dans la jouissance des biens qu’elle a conquis ; le second d’entreprendre pour Dieu des œuvres difficiles. Et celui-ci surpasse celui-là en perfection parce qu’il implique un détachement de soi plus complet8.
Saint Vincent de Paul suit la doctrine thomiste, « Quoique la vie contemplative soit plus parfaite que l’active – écrit-il9 – elle ne l’est pas toujours plus que celle qui embrasse tout ensemble la contemplation et l’ action. »
Ce problème, d’ailleurs, ne devrait pratiquement pas exister pour quiconque, après réflexions et prières, a suivi ce qu’il croyait être sa vocation. Elle est pour nous la meilleure et même la seule bonne du moment qu’elle nous est assignée par la Providence. Ne regardons ni plus haut, ni plus bas, ni plus près, ni plus loin, suivons notre chemin sans regret, ni jalousie.
Le saint l’explique d’une manière concrète à l’un de ses missionnaires en train de se demander s’il ne serait pas mieux de sa part d’ entrer chez les Chartreux. « Dieu n’ appelle pas tout le monde aux choses plus parfaites, lui écrit son Général10. Tous les membres du corps ne sont pas la tête, et tous les anges ne sont pas de la première hiérarchie ; ceux des inférieurs ne voudraient pas être des supérieurs ; ils sont contents de celle où Dieu les a mis. Et les Bienheureux qui ont moins de gloire n’envient pas ceux qui en ont une plus grande. Nous devons de même nous contenter de l’état où nous sommes par la disposition de la Providence et auquel Dieu nous bénit. Certes, l’enfant d’une pauvre femme laisse là toutes les autres mères pour se tenir collé au sein de la sienne.
« C’est une finesse du Diable de tenter les gens de bien d’une plus grande perfection, pour leur faire quitter celle où Dieu les veut. Demeurez constamment dans votre état, et ambula vocatione qua vocatus es11, et assurez-vous que votre vocation opérera votre justification et enfin votre glorification. » Ces sages conseils s’appliquent à nous tous quel que soit notre état.12
Avant de dresser le bilan des services rendus par l’oraison mentale aux œuvres extérieures, instruisons-nous auprès de M. Vincent d’une vérité ignorée d’un grand nombre de dévots, malgré son importance primordiale : la nécessité de donner la vie intérieure pour fondement à son activité, sous peine de nuire beaucoup à sa propre sanctification et à celle des autres.
Les paroles suivantes, bien que dites d’abord aux Prêtres de la Mission, s’adressent à toute âme désireuse de faire le bien13 : « Cherchez Dieu en vous, car saint Augustin avoue que, pendant qu’il l’a cherché hors de lui, il ne l’a pas trouvé ; cherchez-le au dedans de vous, comme en sa demeure agréable ; c’est le fond où ses serviteurs qui tâchent de mettre toutes les vertus en pratique, les établissent. Il faut la vie intérieure, il faut tendre là ; si on y manque, on manque à tout ; et ceux qui déjà y ont manqué, doivent s’en confondre, en demander miséricorde à Dieu et s’en amender. S’il y a homme au monde qui ait besoin de cela, c’est ce misérable qui vous parle ; je sors souvent hors de moi et j’y rentre rarement ; j’accumule fautes sur fautes ; c’est la misérable vie que je mène et le mauvais exemple que je donne.
Et se récolligeant, M. Vincent ajoute :
« O pauvre homme ! tu as tant d’obligation d’être homme intérieur, et tu es en cet état de chutes et de rechutes ! Dieu me le pardonne !
« Cherchons, Messieurs, à nous rendre intérieurs, à faire que Jésus-Christ règne en nous ; Cherchons, ne demeurons pas en un état de langueur ou de dissipation, en état profane qui fait qu’on s’occupe des objets que les sens montrent, sans considérer le Créateur qui les a faits, sans faire oraison pour se dépêtrer des biens de la terre… »
Les paroles d’humilité du saint sont d’autant plus touchantes qu’elles sont dites avec un accent de sincérité qui ne trompe pas. Quelle doit être la nécessité de la vie intérieure et par suite de l’oraison mentale pour qu’une âme si parfait la sente aussi profondément !
Un tel exemple montre encore aux directeurs de conscience et pédagogues combien il importe, dans cet ordre d’idées, d’être convaincu soi-même pour convaincre les autres.
Tout en admirant la hauteur de vue du conseiller qui plaide si bien la cause de la vie intérieure, peut-être formulons-nous secrètement quelques objections. Vincent de les exposer loyalement et d’y répondre : « Mais, Monsieur, il y a tant de choses à faire, tant d’offices à la maison, tant d’emplois à la ville, aux champs ; travail partout ; faut-il donc laisser tout là pour ne penser qu’à Dieu ? Non, mais il faut sanctifier ces occupations en y cherchant Dieu, et les faire pour l’y trouver plutôt que pour les voir faites. Notre-Seigneur veut qu’avant tout nous cherchions sa gloire, son royaume, sa justice, et, pour cela, que nous fassions notre capital de la vie intérieure, de la foi, de la confiance, de l’amour, des exercices de religion, de l’oraison, de la confusion des travaux et des peines, en la vue de Dieu, notre souverain Seigneur ; que nous lui présentions des oblations continuelles de services et de souhaits pour procurer des royaumes à sa bonté, des grâces à son Eglise et des vertus à la Compagnie. Si une fois nous sommes ainsi établis en la recherche de la gloire de Dieu, nous sommes assurés que le reste suivra. »
Ni le nombre des occupations, ni leur diversité n’excusent du défaut de vie intérieure. L’esprit d’oraison n’exclut nullement l’entente des affaires et le sens pratique des réalités d’ici-bas. Le cas de M. Vincent est typique14. Malgré sa constante union d’esprit à Dieu et son détachement de toute créature, personne de plus actif et de plus circonspect dans le gouvernement des hommes et la gestion des biens temporels. Son pragmatisme a contribué beaucoup au développement de ses Instituts et de ses œuvres.
Le Fondateur des Prêtres de la Mission et des Filles de la Charité se révèle homme d’affaires remarquable dans sa correspondance. Combien de pages écrites de sa main pourraient être signées de nom d’un agriculteur ou d’un financier connu !
Les difficultés d’ordre matériel, auxquelles sont en butte ses deux Instituts naissants, le mettent dans l’obligation de résoudre une infinité de problèmes qui lui sont posés par les Supérieurs des maisons de France, d’Italie, de Pologne ou de l’Afrique du Nord. L’infatigable Général tient tête à tout, et loin de modérer l’ardeur des siens à l’interroger sur toutes choses, il l’entretient et, dans certains cas, il la stimule. Un Supérieur prend-il de sa seule initiative une décision de quelque importance, qu’elle soit opportune ou non, le saint le rappelle immédiatement à l’ordre, l’invitant à ne rien entreprendre d’important désormais sans son avis et consentement. Des reproches de ce genre sont fréquents dans ses lettres.
Vincent ne se contente pas d’une vue d’ensemble des affaires, il les examine chacune à part et en détail, tout comme si rien autre ne réclamait son attention et ses soins. C’est ainsi qu’il blâme un correspondant superficiel de lui exposer son plan d’une manière inexacte ou incomplète, lui cachant par exemple telles circonstances de lieu ou tels détails d’exécution bon à connaître.
Quand une question est posée en termes vagues, le saint demande plus amples explications pour y répondre. Le Supérieur de la Mission à Rome, Edme Jolly, lui a proposé l’achat d’un hôtel particulier, mais il n’en a montré que les avantages, son Général de lui réclamer par retour du courrier un état descriptif des lieux15. Ce besoin de précision est bien la marque d’un esprit pratique.
Les affaires dont s’occupe M. Vincent sont de toute nature : commerce, agriculture, constitution de rentes, achat ou vente de maison ou de terre, impôts, litiges avec des particuliers ou avec l’Etat, mobilier, matériel de voyage.
L’ exemple du saint montre avec évidence qu’il est possible et louable d’ être homme d’action pratique en même temps qu’homme d’oraison mentale. Ce qui me détourne de l’esprit de recueillement, ce n’est pas le travail matériel par lui-même, pour absorbant qu’il puisse être, c’est la mentalité trop humaine avec laquelle je l’entreprends, je le poursuis où je l’achève. Mes intentions sont-elles basses, ce travail en est avili ; sont-elles nobles, il en est ennobli ; enfin sont-elles saintes, il en est sanctifié, transformé en prière. Les explications du saint à cet égard sont si lumineuses qu’il est inutile d’y revenir.
Nous le verrons plus loin, le seul moyen vraiment efficace de surnaturaliser son activité, dans ce qu’elle a de plus profane, est l’oraison mentale faite régulièrement chaque matin.
Cette sanctification des oeuvres extérieures ne leur est-elle pas préjudiciable puisqu’elle semble de nature à modérer l’ardeur de celui qui s’y livre ? Le saint est d’un avis contraire : tout en suppliant ses missionnaires de surnaturaliser le plus possible la gestion des biens temporels, il leur recommande avec autant d’insistance de ne pas se désintéresser des terres qu’ils afferment. Pour en retirer un rendement convenable, encore faut-il en connaître la valeur. Leur devoir est de se tenir au courant des baux et de leur durée, afin d’augmenter la rente, s’il y a lieu. C’est aussi une augmentation pour eux d’ être directement en rapport avec leurs fermiers dans le double but de sonder leurs intentions et de surveiller leurs actes16.
Un Prêtre de la Mission, Jean Monvoisin fait son profit de cet avis qu’il reçoit de son Général : « Mandez-moi si vos vignes sont gelées, comme elles le sont partout ailleurs ; et si vous avez du vin gardez-le. »
Le saint donne l’exemple de cette surveillance, qu’il recommande sans cesse d’exercer à l’ égard des fermiers, en aillant l’ oeil ouvert sur la manière dont les Supérieurs locaux font valoir leurs terres. Une organisation inutile est-elle proposée, il la combat aussitôt par des arguments péremptoires. Ainsi quand le Supérieur de Luçon lui communique son dessein d’ établir deux fermes à La Motte, alors qu’une seule suffit, il lui démontre l’imprudence de son plan17.
L’imprudence et le défaut d’esprit de suite avec lesquels de faux mystiques gèrent leur fortune, quand ce n’est celle des autres, porte les mondains à croire qu’il est impossible de s’ occuper à la fois, d’ une façon sérieuse, des biens de la Terre et des trésors du Ciel. Ce qu’ on fait en sa faveur des premiers leur paraît devoir être, par la force des choses, au détriment des seconds, et inversement. L’homme de sens pratique et le contemplatif seraient d’après eux aux antipodes l’ un de l’ autre ; et l’ hypothèse de la coexistence des deux types chez le même individu est inadmissible à priori.
Ce préjugé contre l’oraison mentale tient à ce que le monde en ignore la nature, d’ailleurs, difficile à connaître, puisqu’ un certain nombre de ceux qui s’y livrent, s’ en forge une idée plus ou moins exacte.
Nous le répétons, et on ne saurait trop le redire, des rapports étroits et constants avec Dieu n’empêchent pas un saint Vincent de Paul de faire prospérer envers et contre tous les affaires temporelles dont il a la charge.
Expliquons comment l’oraison mentale vient en aide à l’activité extérieure. Au cours des chapitres précédents, il a été question de la découverte de ses défauts et de leur réforme facilitées par ce moyen plus sûrement et fructueusement que par nul autre. On y a vu qu’il n’est pas jusqu’à la réception des sacrements et au ministère sacerdotal qui n’en subissent l’influence et n’en soient améliorés.
Le même fait s’observe pour les autres exercices spirituels : l’examen de conscience, la lecture édifiante, la retraite. Toutes ces pratiques doivent être à l’oraison mentale ce qu’est la lumière du jour au soleil, c’est à dire son rayonnement. La prédication apostolique est soumise, elle aussi, à cette loi. Voilà pourquoi Vincent presse ses missionnaires de puiser les inspirations, dont ils ont besoin pour instruire le peuple des vérités nécessaires, dans leur oraison de chaque matin. Ce n’est pas tout : une fois éclairés des lumières de l’Esprit-Saint, ils méditeront sur la meilleure manière d’ordonner leurs paroles. Après avoir énuméré plusieurs livres à l’usage des prédicateurs, le saint déclare qu’il n’en est pas de supérieur à l’oraison. Le plus sage est de s’abandonner à l’esprit de Dieu qui parle en ces rencontres18.
Poursuivons notre enquête sur les services rendus par la pratique en question, et pour qu’elle soit tout à fait concluante, limitons-la aux formes les plus profanes de l’activité extérieure comprises sous ce terme général, les affaires.
Les trois principaux obstacles à la bonne marche des affaires sont la légèreté d’esprit, la précipitation et le parti-pris. Or tous les trois se trouvent surmontés par l’oraison. L’un des avantages de cette dernière et de nous rendre moins distraits, moins superficiels. Elle est psychiquement un exercice de concentration intellectuelle sur un objet bien défini, durant un temps donné. Qu’on se reporte aux remarques faites dans le premier chapitre.
A force, chaque matin, de tourner et de retourner mentalement en tous sens une vérité chrétienne ou un mystère, le cerveau prend l’habitude, quel que soit l’objet qui le sollicite, de ne s’en détourner qu’après l’avoir considéré sous ses divers aspects. L’à-peu-près qui le contentait naguère, ne lui suffit plus. Le voici devenu avec M. Vincent l’ennemi des mesures prises à la légère et sans connaissance de cause.
Transformation d’esprit souverainement utile : si la plupart des gens échouent dans leurs entreprises, n’est-ce pas pour s’y être lancés sans prendre la peine de réfléchir profondément ce qu’un chrétien familiarisé avec la méditation est accoutumé de faire.
En même temps que l’oraison quotidienne discipline d’esprit, elle calme l’imagination et les sens, rétablit lentement l’ordre dans le psychisme sans cesse troublé par les agitations de la vie. On le devine, cet apaisement intérieur prépare le sujet à la tractation des affaires par le discernement et la maîtrise de soi où il l’établit. Il n’est pas régime plus efficace pour retrouver son équilibre moral, et s’immuniser en quelque sorte contre tout facteur de trouble, que la répétition journalière d’un exercice où le sujet s’abstrait de ce qui l’inquiète ou le passionne trop vivement afin de se recueillir sous le regard de Dieu.
Le second obstacle au succès des affaires, distinct du précédent bien qu’il s’y rattache, est la précipitation. C’est le défaut des natures ardentes, impulsives. Vincent, lui, se déclare partisan d’une sage lenteur. Le temps est, à ses yeux, un élément de succès qu’il importe d’avoir pour soi. Telle est la cause du retard volontaire de ses lettres : « Vous m’objecterez que je suis trop long – écrit-il19 – que vous attendez quelquefois six mois une réponse qu’on peut faire en un mois et que cependant les occasions se perdent et que tout demeure. A quoi, je vous réponds, Monsieur, qu’il est vrai que je suis trop long à répondre et à faire des choses, mais que pourtant je n’ai jamais vu encore aucune affaire gâtée par un retardement, mais que tout s’est fait en son temps et avec les vues et les précautions nécessaires. »
Revenant sur son affirmation, le saint l’accentue davantage : « Repassant par dessus toutes les choses principale qui se sont passées en cette Compagnie, il me semble, et c’est très démonstratif, que si elles se fussent faites avant qu’elles l’ont été, elles n’auraient pas été bien. Je dis cela de toutes, sans en excepter une seule. C’est pourquoi j’ai une dévotion particulière de suivre pas à pas l’adorable providence de Dieu. »
Peu d’hommes d’affaires pourraient se rendre le témoignage de plein succès que se rend cet humble avec une vigueur surprenante sous sa plume.
L’homme d’oraison offrant à Dieu tous ses actes, y compris les plus vulgaires, est porté par un sentiment surnaturel à prendre son temps. Ainsi la religion lui vient en aide même au point de vue pratique. Ce mysticisme s’accorde bien avec les règles de la prudence humaine, et il la prémunit contre les écueils où elle sombre d’ordinaire. Quand l’homme d’affaire se double d’un saint, comme chez M. Vincent, il l’est deux fois davantage que ne sont les plus habiles. Par contre, sommes-nous naturellement mal préparés aux tracas d’ordre matériel dans lesquels force nous est de vivre, l’oraison journalière suppléera en partie à notre inaptitude.
Cet exercice maintiendra l’incapable, chaque matin, dans de bas sentiments de lui-même. Bientôt ses lumières et ses forces lui deviendront suspectes, et de ce jour il s’éclairera auprès du prochain sur ce qu’il y a lieu de faire. Un principe dont Vincent ne se départ jamais est de consulter les personnes compétentes afin d’agir en connaissance de cause. « Tant s’en faut qu’il soit mauvais de prendre avis – écrit-il20 – qu’au contraire il le faut quand la chose est de considération, ou quand nous ne pouvons seul nous bien déterminer. Pour les affaires temporelles, on prend le conseil de quelque avocat ou de personnes externes à ce connaissantes… Je confère souvent avec les Frères mêmes et je prends leur avis sur les choses à faire dans leurs offices. Et quand cela est avec les précautions requises, l’autorité n’en reçoit aucun détriment ; au contraire le bon ordre qui s’ensuit la rend plus digne d’amour et de respect. »
Négociants, industriels, pères et mères de famille, pédagogues et directeurs de conscience peuvent méditer ces lignes avec profit.
Cette humilité, qui pousse Vincent à s’enquérir auprès des domestiques des soins à prendre pour maintenir le logis en ordre, devient, chaque matin, plus profonde sous l’effet de l’oraison. De plus, son application se fait comme d’elle-même aux actes de la journée. Evidemment, s’il est une vertu qui soit fille de la vie intérieure, c’est bien celle-là. A l’étudier sérieusement, l’on découvre qu’elle prédispose aux œuvres extérieures et en assure d’ordinaire la réussite. Tel est le motif pour lequel le fondateur de la Mission l’exige avant tout des Supérieurs, c’est-à-dire des hommes qui, par suite de leur situation, mènent une vie très active. Faut-il en nommer, le saint écarte ceux qui souhaitent le devenir. Son choix se porte au contraire sur les modestes qu’effraye cette charge comme trop lourde pour leurs épaules. Cette appréhension est à ses yeux une garantie de succès, un signe de l’appel d’en-haut.
Tout en prenant l’habitude de se défier d’elle-même, l’âme, au cours de ses oraisons quotidiennes, s’enrichit d’un sentiment de confiance en Dieu qui sert de contrepoids au premier ? Voici en quels termes, Vincent inculque ces principes au Supérieur de la Mission à Troyes, François Dupuich, dont l’humilité n’est pas sans quelque pointe de découragement, faute de s’étayer sur une vie intérieure assez intense21 : « La vue que vous avez de vos défauts et de votre incapacité doit servir à vous humilier, comme vous faites, et non à vous décourager sur ce que Notre-Seigneur veut faire, il a assez de vertu et de suffisance pour vous et pour lui. Laissez-le conduire et ne doutez pas que sa conduite ne sanctifie la vôtre.
Le saint se réjouit des humbles sentiments du Supérieur Jean Chrétien qui le portent à fuir la supériorité en même temps qu’une entière soumission, au bon plaisir de Dieu la lui fait accepter22.
Préservatif contre le découragement, l’humilité rend moins troublantes les difficultés à vaincre journellement pour persévérer dans ses entreprises.
Le Supérieur de la Mission à Varsovie n’y recourt pas comme il le devrait. Son Général le lui reproche indirectement en ces termes23 : « Le bon Dieu ne se gouverne pas dans ses œuvres selon nos vues et nos souhaits. Nous devons nous contenter de faire valoir le peu de talents qu’il nous a mis en main… Laissons-le faire et resserrons-nous dans notre coquille… Dieu aura fort agréable cet abandon, et nous serons en paix. »
Voilà bien l’action apaisante de l’humilité mise en évidence, par le fait même celle de l’oraison qui en est la source. Ces lignes ne peuvent être taxées d’exagération, tant la logique et la mesure y règnent d’ un bout à l’ autre. Qui ne voudrait être humble après leur lecture ? Par amour de Dieu certainement, mais aussi par intérêt personnel.
L’humilité, qu’entretient en nous l’oraison quotidienne, est un stimulant de premier ordre. David était le moindre de ses frères, mais le plus agréable à Dieu – comme le saint en fait la remarque – parce qu’il était le plus humble, et lui seul a plus fait que tous les autres ensemble. L’esprit de Dieu résidait en lui. Ces derniers mots montre bien qu’il existe, aux yeux de M. Vincent, une corrélation étroite entre l’oraison mentale et l’humilité.
L’exemple cité s’accompagne des lignes suivantes adressées à un Supérieur nouvellement élu24 : « Ne doutez pas, Monsieur, que Dieu n’ opère aussi en vous et par vous, si vous avez l’humilité ; et bien que vous soyez le plus jeune, le moins savant, et, si vous voulez, le moins vertueux de vos confrères, vous ne laisserez pas d’être selon le cœur de Dieu et de conduire dans les voies du Seigneur le troupeau commis à vos soins. »
Un autre bien de l’oraison mentale, faite chaque matin régulièrement, est de tempérer l’ardeur de bien faire dans ce qu’elle a de plus impulsif et de trop violent. S’y livrer ainsi c’est acquérir bientôt la maîtrise de soi grâce à laquelle on ne se presse ni ne s’empresse.
Nécessaire à tout le monde, la possession de soi-même l’est particulièrement aux hommes d’action exposés plus que d’autres à la perdre par les difficultés auxquelles il sont en butte. Ces difficultés et ces peines sont de nature différente : inanité des efforts en bien des cas, mécontentement des incapables, idée fausse ou inexacte de la fin et des moyens à prendre dans l’esprit de ses collaborateurs, médisances et calomnies des jaloux.
L’Esprit-Saint donne aux hommes d’oraison ses conseils qu’adresse Vincent au Supérieur de la Mission à Sedan, Guillaume Gallais25 : « Je vous dirai qu’il est rare d’être en quelque condition que ce soit sans tomber dans la langue des médisants ou les plaintes des mécontents, et qu’il se faut donner à Jésus-Christ pour en faire bon usage. »
Quiconque mène une vie active, et par là même exposée à toutes sortes de frottements désagréables, doit prendre pour maxime, selon le saint26, de ne jamais s’étonner des difficultés présentes. Avec un peu de patience, on les voit disparaître comme un vent de courte durée. La méditation, en instruisant, mieux qu’aucun livre, de la vicissitude des choses humaines, ouvre aux gens dans l’embarras la perspective d’une libération prochaine.
Si l’ on veut s’ acquitter de ses devoirs d’ état et s’ adonner, par surcroît, aux bonnes œuvres, il faut prendre son parti de susciter à son insu des froissements d’ amour-propre. Ce sont accidents inévitables puisqu’il est impossible de contenter tout le monde27. » Dans tout conflit d’intérêt, les joies des uns conditionnent les peines des autres. Quand un homme d’action se double d’un homme d’oraison il ne se laisse arrêter ni par les premières, ni par les secondes, si généreuses soient ses aspirations, si tendre et délicate soit sa vie affective. L’initiative qui plonge par ses racines dans la vie intérieure et y trouve, chaque matin, les reconstituants dont elle a besoin, évite d’ajouter aux préoccupations de l’heure présente celles d’un avenir toujours incertain28. C’est force et sagesse de vivre au jour le jour et de concentrer son attention et ses efforts sur ce qu’il importe le plus de faire à l’heure présente, tout en prévoyant le lendemain dans la mesure du possible, mais sans agitation ni trouble d’aucune sorte.
Bien qu’une certaine intensité de vie extérieure n’aille pas sans un certain optimisme, il serait puéril de croire qu’il suffit de se dépenser beaucoup au dehors pour perdre conscience de la faiblesse humaine et n’en plus souffrir. Au contraire, des crises de dépression physique et morale se produisent fatalement et risquent d’arrêter l’action, de la faire dévier ou tout au moins de la ralentir, à moins que l’âme ne soit armée contre ses crises par une grande activité d’ordre intérieur et religieux.
Aux heures d’angoisses, la seule idée propre à remonter notre moral, c’est le caractère providentiel de notre mission. Peu importe qu’elle soit considérable ou modeste aux yeux du prochain, du moment qu’elle est grande au regard de Dieu puisqu’en conformité avec sa volonté souveraine. Chacun peut se dire en toute vérité : moi commerçant, ou industriel ou chef de famille, je commande à mes employés, ouvriers, serviteurs ou enfants, au nom du Christ Jésus auquel le Père a donné toute puissance. Aussi dois-je me dépouiller de ma manière de voir et de mes goûts personnels pour prendre ceux du Maître. Notre-Seigneur, si je le lui demande dans mon oraison journalière, dirigera mes subordonnés par mon intelligence et les commandera par ma parole.
Cet enseignement si conforme à la doctrine de saint Paul, et si favorable à l’initiative humaine, revient fréquemment sous la plume de M. Vincent. C’est, d’après lui, le point de vue auquel doivent se placer les hommes de gouvernement, s’ils veulent être à la hauteur de leur tâche. Si vous regardez votre esprit, vous avez raison de craindre ; – écrit-il au Supérieur Gérald Brin29 – si vous considérez l’esprit de Jésus et le choisissez pour directeur de votre communauté vous serez en repos et il tirera sa gloire de vos soins.
La lettre suivante, dont le destinataire est Edme Jolly, rend à merveille la pensée du saint sur la manière de concevoir la nature et l’exercice du pouvoir quelles qu’en soient la nature et l’extension30 : « Notre-Seigneur, qui vous a donné le soin de la famille, sera lui-même votre conduite. Il paraît assez qu’il l’a été jusqu’à cette heure, pour espérer que ce sera lui qui agira désormais en vous et par vous, et au dedans et au dehors, supposé votre fidélité ordinaire en son endroit pour le consulter en vos doutes, l’invoquer en vos besoins, le suivre en ses mouvements, vous confier en sa bonté. N’ayez d’autre intention que sa gloire et son plaisir. »
Ce recours à la sagesse divine, cet appel d’une âme consciente de sa misère et de ses nécessités, ce souci d’obéir en tout et tout de suite aux inspirations du Maître, enfin ce tendre abandon en sa miséricorde, n’est-ce pas l’ensemble des actes constitutif de ce coeur–à-coeur avec Dieu que devrait toujours être l’oraison mentale. Voici par conséquent la preuve qu’aux yeux du saint cet exercice seul peut inculquer cette conception surnaturelle de l’ autorité, sans laquelle l’action extérieure tend à dégénérer en tyrannie chez les chefs, et en paresse et mensonge chez les inférieurs.
Rien de tel que le recueillement de l’oraison au début du jour pour rendre chacun conscient de son rôle de manière qu’il n’en diminue, ni n’en augmente l’importance. Ces humbles réflexions sur soi-même répétées quotidiennement maintiennent le sujet à sa place, et l’ordre général y trouve son compte.
Peut-on imaginer meilleure école de fermeté que l’oraison mentale, dont la fin consiste précisément à prendre une résolution, ce qui n’ est autre qu’ à vouloir fortement, inébranlablement atteindre un objectif bien déterminé, comme nous le verrons dans un autre chapitre. Et cette fermeté de caractère indispensable à l’homme d’action pour ne se point laisser abattre par des faits matériels qui lui sont opposés ne lui est pas moins nécessaire dans ses rapports avec des volontés rebelles.
Les occasions de se montrer ferme ne manquent pas aux père et mère, ni aux chefs en général, elles ne sont que trop fréquentes. D’ailleurs la faiblesse, loin de gagner les insoumis, les éloigne, alors qu’une juste sévérité les attire.
Ce fait d’ expérience dicte les lignes suivantes à M. Vincent31 : « Je n’ est plus d’avis à vous donner à son égard, (il s’agit d’un clerc subordonné) sinon que vous vous teniez ferme pour rompre ses pratiques déréglées et ses petites humeurs, et pour le rendre souple à l’obéissance. »
Habitué qu’il est à se corriger lui-même l’homme d’oraison comprend que laisser les abus sans correction suffisante serait en susciter indirectement de plus nombreux et plus graves. Ne redoutant pas de s’imposer à lui-même de durs sacrifices quand son âme est en péril, il n’hésite pas à prendre des mesures rigoureuses, si les mitigées demeurent sans effet32.
C’est le rôle des parents et des maîtres, comme des Supérieurs et des directeurs de conscience, d’avertir leurs sujets des fautes et des erreurs notables qu’ils commettent. Faillir à cette obligation par craindre de voir ses avertissements mal reçus serait une maladresse et une lâcheté33, contre lesquels des volontés affermies par l’oraison sont plus à l’abri que d’ autres.
Le beau côté du pouvoir est de courir certains risques ? D’ailleurs, en cas de désobéissance grave et de désordre, il est plus dangereux pour l’autorité de se taire que de reprendre les coupables. Encore faut-il cependant corriger au moment voulu et en esprit de douceur. Sur ce terrain, comme sur celui de la fermeté, l’oraison mentale est souverainement utile par l’ onction qu’ elle communique, onction inséparable, d’ailleurs, de la force surnaturelle.
M. Vincent trace magistralement le programme à suivre en fait de commandement et de répression. Ces lignes, bien qu’écrites en vue d’un Supérieur, sont d’une lecture pratique pour quiconque a des personnes placées sous ses ordres, par suite pour la plupart des hommes d’action34 : « Vous faites bien de ne pas vous servir d’artifice pour maintenir l’obéissance. Comme elle se doit rendre par vertu, vous la devez aussi demander par le même principe, c’est-à-dire ordonner les choses qu’il faut faire, et défendre celles dont il faut abstenir, avec simplicité, droiture et force d’esprit, mais d’une manière douce et agréable procédant d’un coeur véritablement humble et tendant à l’humilité. Il faut être ferme dans la fin et suave dans les moyens, usant plutôt de prière que d’ aucun terme qui ressente l’ autorité ou le commandement. »
Ces paroles ne doivent pas être prises à la lettre, mais selon l’esprit qui les dicte. Elles signifient qu’il importe, d’une part, de ne point tolérer le mal et, de l’autre, d’y remédier suavement. Le difficile est d’unir la douceur à la fermeté dans ses observations t reproches. Pour y réussir, il faut une maîtrise de soi d’autant plus méritoire qu’elle s’affirme en plein mécontentement. C’est reconnaître de nouveau l’utilité de l’oraison qui, en disciplinant l’homme mieux qu’aucune autre méthode, lui permet d’agir avec ordre et de discipliner ses inférieurs.
Une situation particulièrement délicate pour les parents et les maîtres est quand ils sont personnellement en jeu et qu’ils doivent réprimander quelqu’un de mauvais procédés à leur égard. Vincent conseille de ne jamais reprendre le coupable sur le champ, mais, une fois bien remis de son émoi, de le faire doucement et à propos. « Que ce soit par raisonnement – écrit le saint35 – lui disant les inconvénients de sa faute d’une manière aimable et gaie, afin qu’il connaisse que le Supérieur ne l’avertit pas par humeur, ni parce que la faute le regarde. » Là surtout, l’oraison seule, par la pratique du renoncement qu’elle engendre, peut élever le chef à cette hauteur de vue et à cette magnanimité.
Ne cherchons pas ailleurs qu’en cet exercice le courage nécessaire au commandement et à l’initiative. Seul il donne à ceux qui gouvernent la constance « d’essuyer la mauvaise humeur de ceux qu’ils conduisent et de les redresser quand ils s’écartent, sans se lasser de les avertir36 ».
Source de prudence et de force d’âme, l’oraison mentale est surtout un foyer d’ardente charité. Nous le verrons au cours de cet ouvrage, le saint insiste sur ce point de vue. D’où son acharnement contre la tendance de certains esprits à transformer cette pratique en une étude. Tout en reconnaissant que l’intelligence y gagne en clairvoyance, en prévision et en profondeur, il se réjouit de ce que le cœur et la volonté s’y fortifient encore davantage dans l’amour de Dieu et du prochain.
N’est-ce pas cet enrichissement de la vie affective qui constitue le principal soutien et le plus énergique stimulant de l’action extérieure ? Le saint l’enseigne dans ses lettres de direction comme dans ses entretiens et conférences. Pour agir utilement et surnaturellement, il faut être bon, mais pour le devenir et le rester, malgré tant d’occasions inévitables d’être dur, froid ou violent, il faut s’adoucir, se réchauffer et s’apaiser journellement par l’oraison mentale.
Sans bonté de cœur, la prudence et la fermeté de caractère, chez l’homme d’action, perdent en grande partie leur sens et leur valeur. Elle lui est indispensable pour maintenir ou rétablir la paix dans les milieux divers où s’exerce son initiative. C’est par là qu’il devient le ciment des cœurs, selon une image chère à M. Vincent37.
L’un des principaux avantages de la bonté, c’est d’aider à comprendre la faiblesse humaine et de corriger par suite ce que le zèle peut avoir d’excessif. Rechercher la perfection est bien, à condition de ne pas l’exiger de tous et toujours. Si demander au prochain moins qu’il ne peut produire est regrettable, n’est-ce pas un plus grand mal de vouloir en obtenir des actes au dessus de ses forces ?
Parents, professeurs, chefs d’usines, directeurs de maisons commerciales et nous tous qui, d’une manière ou d’une autre, avons charge d’âme, nous ne lirons pas sans profit ces reproches a
dressés par le Fondateur de la Mission à l’un des Supérieurs locaux qui poursuit avec trop d’ardeur le perfectionnement de ses confrères38 : « Vous ne devez pas espérer de vivre parmi les hommes, fussent-ils des saints, et de ne les voir pas faillir, car la condition de cette misérable vie les y rend tous sujets. »
Un autre Supérieur de mentalité semblable reçoit cet avertissement39 : « Tant il y a, Monsieur, qu’avec quelques esprits que nous soyons, il y a toujours à souffrir, mais aussi à mériter. »
Aucun Chrétien instruit de sa religion n’ignore la misère humaine et le devoir de la supporter, mais cette connaissance théorique demeure sans influence sur sa conduite vis-à-vis du prochain, jusqu’au jour où,par l’oraison mentale régulièrement faite, elle devient réfléchie, sentie, aimée, voulue, en un mot surnaturelle et pratique.
Poursuivons l’examen des services rendus à l’homme d’initiative par la tendresse de cœur. Bien qu’elle ne supplée pas à l’intelligence, son action s’exerce utilement sur cette dernière. Quand quelqu’un aime surnaturellement ceux dont il a la charge, cet amour vrai, profond les lui fait observer attentivement et part suite mieux connaître. Etudiant davantage leur manière de voir, leurs goûts et besoins, cet homme, pour peu qu’il ait du jugement, saura les prendre par le biais voulu, suivant les recommandations du saint à Charles Ozenne40. De plus cet amour lui donnera des intuitions analogues à celles qu’ont les pères et mères lorsqu’il s’agit de leur famille. Enfin il sera un stimulant de premier ordre pour leur volonté. De plus, son caractère surnaturel l’empêchera de dégénérer en une tendresse mal comprise.
Personne de plus convaincu que M. Vincent du merveilleux effet de l’amour de Dieu dans l’activité tant extérieure qu’intérieure des saints. Il se plaisait à méditer ces admirables paroles de l’Imitation et à les dire et redire aux autres : « Celui qui aime beaucoup agit beaucoup41… L’amour ne sent point sa charge et compte les travaux pour rien ; il entreprend plus qu’il ne peut et n’allègue point l’impossibilité parce qu’il se croit tout possible et tout permis. Ainsi l’amour est capable de tout, exécute et achève une infinité de choses, alors que celui qui n’aime point, languit et succombe… Fatigué, il ne se lasse point ; contraint, il n’est pas asservi ; menacé, il n’est point troublé ; mais, comme une vive flamme et une étincelle ardente, il s’élance vers le Ciel, et passe avec assurance42. »
Ces textes sont en quelque sorte les titres de noblesse de l’action chrétienne à travers le temps et l’espace. La genèse de l’apostolat ne pourrait être mieux mise en lumière. Nous les avons cités parce qu’ils expriment la manière dont M. Vincent a compris et réalisé les œuvres extérieures. Au fond la vie surnaturelle se ramène au double mouvement d’inspiration et d’expiration de l’amour divin. Au cours du premier mouvement, l’âme se recueille et se remplit de Dieu, c’est la vie intérieure ; au cours du second mouvement commandé immédiatement par le premier, l’âme semble se vider de Dieu tant elle le donne avec force au prochain, c’est la vie extérieure. L’oraison mentale apparaît ainsi comme le réservoir de l’apostolat et sa condition sine qua non.
Comme sainte Catherine de Sienne, le saint estime que son prochain lui a donné pour manifester son amour : dans l’impossibilité de rendre service au Dieu qu’il aime, quelle joie de le secourir indirectement dans ses enfants d’adoption. Les deux Instituts des Prêtres de la Mission et des Filles de la Charité sont nés de ce désir.
Semblable mentalité suppose nécessairement l’esprit d’oraison. Cet esprit affecte chez Vincent la forme du théocentrisme bérullien qui lui fait voir en Dieu bonheur ou malheur, succès et insuccès, en un mot l’ensemble de ses actes et de ceux auxquels son existence se trouve mêlée. Il inculque en ces termes cette doctrine à l’un de ses missionnaires alors dans l’appréhension des suites d’une affaire très grave43 : « Je ne laisse pas de vous adresser cette lettre, en l’absence de M. Get, pour vous prier de nous donner quelque nouvelle d’Alger et de Tunis… J’en suis tous les jours plus en peine, et je prie Notre-Seigneur qu’il nous fasse la grâce de regarder ces choses là comme elles sont en Dieu, et non comme elles paraissent hors de lui. » Sans quoi, le saint estime qu’il pourrait se tromper et n’agir pas en conformité avec la volonté divine.
Le Fondateur des Prêtres de la Mission et des Filles de la Charité, chargé, par sa situation, d’intérêts matériels très considérables, surnaturalise son activité en ramenant ses désirs à un seul, la glorification du Créateur dans les œuvres qu’il dirige, lui le plus misérable des hommes. L’un de ses mots est44 : « Cherchons la gloire de Dieu, il fera nos affaires. » – « Quel orgueil – écrit le saint45 – si, sous l’apparence d’humilité, nous abandonnions l’honneur de Dieu pour ne pas risquer le nôtre. »
M. Vincent donne à son théocentrisme un tour si surnaturel dans les lignes suivantes qu’on ne peut mettre en doute qu’elles ne lui soient inspirées par l’oraison. Bérulle lui-même ne s’est jamais élevé plus haut46 : « Or sus, Monsieur, en voilà beaucoup pour le temporel. Plaise à la bonté de Dieu, que, selon votre souhait, il ne vous éloigne pas du spirituel, qu’il nous donne part à l’éternelle pensée qu’il a de lui-même, tandis que perpétuellement il s’ applique au gouvernement de ce monde et à pourvoir au besoin de toutes ses créatures jusqu’à un petit moucheron ! O Monsieur, qu’il faut travailler à l’acquisition de cet esprit ! »
Le théocentrisme du saint affecte fréquemment la forme d’une dévotion particulière à la Providence, dont les voies mystérieuses le jette dans une admiration sans bornes. Il n’est guère de point doctrinal sur lequel il revienne avec plus d’insistance dans sa direction de conscience.
Le Fondateur des Filles de la Charité détourne de sa personne leur attention pour la porter uniquement sur Dieu auteur de leur Compagnie47. Il est émerveillé de l’ assistance divine dont son Institut est l’objet. Après l’avoir comparé à un petit peloton de neige, le saint en admiration devant ses progrès extraordinaires affirme qu’il est impossible de ne pas y voir le doigt de Dieu qui a fait certainement cet ouvrage48.
Où M. Vincent puise-t-il cette façon si désintéressé, si surnaturelle d’envisager tous ses actes extérieurs, y compris les plus importants ? Le but des exercices religieux, principalement de l’oraison – répond le saint – est de nous élever jusqu’à Dieu pour nous incliner à aimer tout ce qu’il aime, et en la manière qu’il veut que nous l’aimions. Dans cet état, ni les agitations de ce monde, ni ses tristesses ne nous détournerons d’agir parce que nous demeurerons dans la paix du Seigneur. C’est la pensée suggérée à la Sœur Anne Denoual, au lendemain d’une peine de cœur49 : « Supportez en patience la séparation, puisqu’ elle procède de la Providence, et non de votre choix. Dieu trouve son compte là où nous ne trouvons pas notre satisfaction ! »
L’on comprend que cette activité surnaturalisée ainsi par l’oraison quotidienne soit à l’abri de cette précipitation d’ordre naturel qui pousse la plupart des âmes ardentes à vouloir brûler les étapes dans leurs travaux apostoliques. Vincent les arrête par ces mots qui ne viennent sur les lèvres ou ne tombent sous la plume que d’une âme méditative50 : « On gâte souvent les bonnes œuvres pour aller trop vite, parce que l’on agit selon ses inclinations qui emportent l’esprit et la raison et font penser que le bien que l’on voit à faire est faisable et de saison ; ce qui n’est pas ; et on le reconnaît dans la suite par le mauvais succès. Le bien que Dieu veut se fait quasi de lui-même, sans qu’on y pense.
Le saint explique en ces termes comment l’influence de l’oraison assagit l’activité humaine51 : « Laissons-nous à la conduite de l’aimable providence de Dieu, et nous serons à couvert de toutes sortes d’inconvénients que notre empressement nous peut attirer. »
Grâce à la force d’en-haut renouvelée, chaque matin, par une demi-heure d’intimité avec le Maître, l’activité ne se déconcerte ni ne s’amoindrit devant le malheur. « Plaise à Dieu de nous faire recevoir tous les événements d’un même cœur ! – écrit Vincent52. – Je veux dire avec indifférence.
Ce qu’il fera sans doute si nous anéantissons nos désirs et nos conduites en sa présence, nous laissant gouverner par sa sagesse et croyant que tout ce qui arrive est le meilleur pour nous, bien qu’il soit contraire à nos sentiments. Si Dieu châtie ceux qu’il aime, nous devons estimer qu’il nous est favorable lorsque les affaires ne nous succèdent pas. »
Voilà bien cette belle liberté des enfants de Dieu qui donne à l’action extérieure cette constance et cette sérénité qui en augmentent l’efficacité. Mais la pratique de l’anéantissement, dont parle le saint dans le texte précédent, est un des états les plu méritoires.
Le besoin d’agir est accru chez les saints par leur soif de la souffrance. Ce qu’ils veulent, ce n’est pas la souffrance passive ou tristesse. Loin d’aimer cette dernière, ils la détestent et la combattent comme un des ennemis de l’homme les plus redoutables53. Avec saint Isidore de Séville, Vincent regarde comme la mort de l’âme et des bonnes œuvres parce qu’elle est le mal du principal facteur de notre vie tant intérieure qu’extérieure, la volonté : disciple de saint Thomas, il tient la tristesse pour la plus nuisible des passions.
Les souffrances qu’aiment les saints, ce sont les souffrances actives. Loin de nuire à l’activité, celles-ci lui assurent, au contraire, une fécondité admirable. Ce n’est pas à dire qu’un saint ne puisse pas être porté par tempérament vers la tristesse passive, tout en aimant et recherchant la bonne tristesse, sous l’impulsion de la grâce. C’est précisément le cas de Mlle Le Gras, le trait dominant de son psychisme. M. Vincent trouve l’occasion d’étudier, dans sa fille spirituelle et collaboratrice, l’opposition entre ces deux types de souffrances. Sa lutte entre le pessimisme de Louise se poursuit jusqu’à la mort de cette dernière, tantôt sur un terrain, tantôt sur un autre.
Le saint emploie des armes différentes pour combattre le mal, dont souffre sa fille de prédilection. Ce sont quelquefois des reproches54 : « Sachez que toutes ces pensées aigres sont du malin, et que celles de Notre-Seigneur sont douces et suaves. »
La plupart du temps, ce sont des éclaircissements et des encouragements. Comme Mlle Le Gras, atterrée des morts nombreuses qui se produisent parmi les Filles de la Charité, se demande avec angoisse si ce n’est pas pour la punir, son directeur de la rassurer en ces termes55 : « Vous me paraissez dans la pressure du cœur. Vous craignez que Dieu ne soit fâché et qu’il ne veuille point du service que vous lui rendez, à cause qu’il vous prend vos filles. Tant s’en faut, Mademoiselle, c’est un signe qu’il le chérit, puisqu’il en use de la sorte, car il vous traite comme sa chère épouse l’Eglise. »
Dans certains cas, un mot énergique,comme celui-ci,est appliqué sur le mal en guise de cautère56 : « Au nom de Dieu, ne nous étonnons de rien, Dieu fera pour le mieux. Il ne se faut point mettre en peine, guérissons-nous de ce mal là57. »
Autant le saint déteste la souffrance passive, autant il aime la souffrance active. Psychologue avisé, quand il rencontre la première dans une âme d’ élite, il s’ efforce de transformer en la seconde avec un tact merveilleux58 : « Il est vrai que la maladie nous fait voir ce que nous sommes beaucoup mieux que la santé, et que c’est dans les souffrances que la patience et la mélancolie attaquent les plus résolus ; mais comme elles n’endommagent que les plus faibles, vous en avez plutôt profité qu’elles ne vous ont nui, parce que Notre-Seigneur vous a fortifié en la pratique de son bon plaisir ; et cette force paraît en la proposition que vous avez faite de les combattre avec courage ; et j’espère qu’elle paraîtra encore mieux dans les victoires que vous remporterez en souffrant désormais pour l’ amour de Dieu non seulement avec patience, mais aussi avec joie et gaieté. »
Ce n’est pas sortir de l’objet du présent chapitre que d’insister ainsi sur les deux types si différents de tristesse. D’une part, la soif de souffrir est pour l’action extérieure son stimulant par excellence, et, de l’autre, l’oraison mentale excite et entretient cette soif. Les effets de cet exercice y tendent tous.
Plus l’âme se voit, chaque matin, à la lumière divine, mieux elle découvre ses moindres fautes et les vices et défauts qui en sont la source. D’où une pureté de conscience, chaque jour, plus parfaite.
Parallèlement à cet effet de purification, s’ en produit un autre bien supérieur : en méditant sur Dieu ou en le contemplant, l’âme progresse dans la connaissance du bien suprême et dans son amour. Ainsi de plus en plus détachée d’ elle-même puisque se purifier s’ est se mortifier, ainsi de plus en plus unie à Dieu, l’âme pousse l’oubli de soi jusqu’à désirer souffrir, et la divine charité jusqu’à vouloir souffrir pour Dieu.
L’on comprend qu’une telle transformation puisse se faire sous l’influence journellement répétée de l’oraison quand on réfléchit au but de cet exercice qui n’est autre que d’inculquer l’esprit de Jésus-Christ. Sous l’empire de cette pensée, M. Vincent préconise l’appropriation des états du Verbe fait chair à la vie chrétienne. D’après son sentiment, notre devoir est d’honorer dans notre activité tant intérieure qu’extérieure la diversité des phases et circonstances de la vie du Maître59. Il recommande aux Filles de la Charité de se donner complètement à Dieu pour bien faire tout ce qu’ elles ont à faire et de solliciter du Père l’ esprit de son Fils afin de pouvoir accomplir leurs actes comme lui a fait les siens60.
Le saint inspirait à ses dirigés sa dévotion aux divers états du Verbe incarné. Un mot par lui sur les lèvres du commandeur de Sillery, son fils spirituel de prédilection, en est la preuve. Quelques heures avant de mourir, ce gentilhomme demanda pardon des mésuages qu’il avait fait des mystères de la vie et de la mort du Christ61.
Quelles que soient les situations morales et les circonstances particulières de milieu et de temps où se trouvent ses enfants d’adoption, Vincent les compare à celles où Jésus s’est trouvé lui-même. Il n’est pas d’état où l’homme puisse être, et que Notre-Seigneur n’ait pas fait sien pour le sanctifier. Le saint en fait la remarque à propos des aliénés que soignent les Filles de la Charité. Au cours d’un Entretien sur la fin de leur Institut, il leur dit62 : « Notre-Seigneur a voulu éprouver en sa propre Personne toutes les misères imaginables pour vous montrer que vous pouvez le servir en tous les pauvres affligés. Il est dans ces dénués d’esprit comme dans tous les autres. »
Le fondateur des prêtres de la Mission presse ses dirigés de se donner tout à l’esprit de Jésus, d’ouvrir leur âme à ses opérations et de l’abandonner entièrement à ses vues. Lui seul – aime-t-il à dire63 – est le vrai directeur des âmes.
Cet idéal proposé par M. Vincent n’est réalisable que par la pratique quotidienne de l’oraison mentale. Là, et là seulement notre âme entre dans les vues du Seigneur, prend de plus en plus sa manière de penser, de sentir et d’agir. Elle s’efforce de vivre purement de l’esprit du Christ. Mais s’est un esprit de victime que celui du Fils de Dieu venu ici-bas pour glorifier son Père par ses travaux, ses souffrances et sa mort endurés librement dans le but de sauver les hommes devenus ses frères.
Telle est bien la pensée de M. Vincent. Parmi les mystères de l’Evangile, ses préférences vont aux souffrances et à la mort du Maître. « L’excellent moyen de faire oraison que la Passion ! – dit-il aux Filles de la Charité64 – C’est une fontaine de jouvence où vous trouverez tous les jours quelque chose de nouveau. Saint François n’avait jamais autre sujet d’oraison que la Passion de Notre-Seigneur, et il recommande à tous ses enfants spirituels de s’en servir continuellement.
« Où pensez-vous, mes Filles que ce grand saint Bonaventure ait puisé toute sa science ? Au livre sacré de la Croix. Vous ferez bien de vous y habituer. Je vous le conseille, et ainsi vous ne manquerez pas à l’oraison, faute de lectrice. »
Le saint cite en une autre circonstance un exemple analogue à celui de saint Bonaventure65 : « Un autre frère s’enquérant de saint Thomas dans quels libres il puisait les si belles et si hautes conceptions qu’il avait de Dieu, reçu cette réponse : « Monsieur, s’il vous plait, je vous mènerais à ma bibliothèque. » Et saint Thomas le conduisit devant son crucifix et lui dit qu’il ne faisait point d’autre étude que celle-là. »
Vincent revient encore sur ce thème qui lui est cher66 : N’est-ce pas faire une bonne méditation que d’avoir toujours la pensée de la mort et de la Passion de Notre-Seigneur dans le cœur ? Voyez-vous, mes Sœurs, les saints nous disent que Dieu a plus agréable qu’on médite la Passion de son Fils, que le jeûne d’un an. «
Louise de Marillac s’occupe-t-elle des exercices d’une retraitante, M. Vincent de lui rappeler qu’elle donne comme sujet de méditation les souffrances du Verbe fait chair67 .
Cette mentalité si surnaturelle est entretenue chez le saint par la lecture des Epîtres de saint Paul auxquelles il se rapporte si fréquemment dans ses Entretiens, Conférences, lettres et répétitions d’oraison.
Quand Mlle Le Gras, cette femme d’action sur laquelle Dieu a de si grands desseins, est tentée de découragement, le saint relève son moral par ces lignes68 : « Vous avez sujet d’honorer les diverses tristesses et agitations de Notre-Seigneur dans sa solitude et les tentations horribles qu’il y souffrit ; en quoi vous avez sujet de vous consoler. » En orientant
ainsi l’âme méditative de Louise vers les souffrances de Jésus, Vincent se propose de donner à l’activité de sa future collaboratrice une base solide et une source inépuisable.
C’est dans des termes analogues, que le Fondateur de la Mission maintient à son poste de devoir l’actif Supérieur René Alméras, dont le concours lui est précieux69 : « La vie vous est ennuyeuse et pesante, car il y a longtemps que vous portez votre croix et que vous combattez la nature, qui, se trouvant abattue, vous cause ce dégoût ; mais il ne lui fait pas adhérer : c’est une paresseuse qui craint la peine… Notre-Seigneur disait lui-même qu’il était triste jusqu’à la mort, se trouvant dans les appréhensions de ce qu’il avait à souffrir. Vous êtes maintenant en état d’honorer le sien dans ce frémissement de la partie inférieure, ainsi que vous faites toujours dans la soumission de la partie supérieure à la volonté du Père. »
Une dernière remarque à la fin de cet aperçu sur les rapports de l’oraison mentale avec l’action extérieure : M. Vincent propose aux contemplatifs le mystère de la Trinité comme un stimulant aux bonnes œuvres. « Dieu lui-même travail incessamment – observe-t-il70 – Il travaille de toute éternité au-dedans de lui-même par la génération éternelle de son Fils, qu’Il ne cessera jamais d’engendrer. Le Père et le Fils n’ont jamais cessé de s’entretenir, et cet amour mutuel a éternellement produit le saint-Esprit.
« Dieu travaille encore hors de lui-même à la production et à la conservation de ce grand Univers, aux mouvements des cieux, aux influences des astres, aux règlement des saisons et à tout ce bel ordre que nous voyons dans la nature, qui serait détruit et retournerait au néant si Dieu n’y tenait la main sans cesse.
« Outre ce travail général, il travail avec chaque particulier : avec l’artisan en sa boutique, avec la femme dans son ménage, avec la fourmi et l’abeille pour faire des cueillettes, et cela incessamment et sans discontinuation. Et pourquoi travaille-t-il ? Pour l’homme, pour l’homme tout seul, pour lui conserver la vie et pour lui procurer toutes ces nécessités. »
- VII, 33, n°2498.
- II, 336, n° 634. Lettre à Pierre du Chêne, Supérieur de la Mission à Crécy.
- II, 4, n° 418. Lettre datée du 14 janvier 1640. Vincent cite à ce propos l’exemple de François de Sales.
- IV, 56, n° 1245. Lettre à René Alméras, Supérieur de la Mission à Rome, 19 août 1650.
- II, 281, n° 606. Lettre datée du 5 août 1642.
- I, 87, n° 50 (vers 1680).
- III, Dist. 35, q. t. art. 4, solut. 3. « Hoc ipsum videtut esse fortioris caritatis secundum genus quod homo, proetermissa consolatione qua in Dei contemplatione reficitur, gloriam Dei in aliorum conversione quaerat. »
- Sist. 29, q. t. art. 8, solut. 1.
- III, 165, n° 931. Lettre à Claude Sufour, 31 mars 1647.
- ib., 165-166.
- Epistola ad Philip., IV, 1.
- Paralip. Liber II, cap. XXXIV, 2.
- XII, 131, 132, n° 198. Conférence du 21 février 1659 sur la recherche du royaume de Dieu.
- Arnaud d’Aguel, Saint Vincent de Paul, « Guide du prêtre ». Paris P. Téqui. 1921, ch. XIV. Les ecclésiastiques et la gestion des bien temporels.
- VII, 391, n° 2741.
- VII, 533-534, n° 2833.
- III, 531-532, n° 1172.
- III, 281, 282, n° 1020. Lettre à Charles Macquart, Prêtre de la Mission, à Richelieu, 22 mars 1648.
- II, 207-208, n° 559. Lettre à Bernard Codoin, Supérieur de la Mission à Annecy.
- IV, 35-36, n° 123 1. Lettre à Marc Coglée, Supérieur de la Mission à Sedan.
- VII, 125, n° 2567.
- V, 437-438, n° 1934
- VII, 515, n° 2824.
- VI, 613, n° 2463. Lettre à Pierre Cabel, Supérieur à Sedan (17 novembre 1657).
- II, 446, n° 701.
- III, 390, n° 1075. Lettre à Louis Rivet, Supérieur de la Mission à Saintes.
- IV, 183, n° 1332. Lettre à la Sœur Jeanne Lepeintre, Supérieure à Nantes.
- II, 453, n° 704. Lettre à Bernard Codoing, Supérieur de la Mission à Rome.
- IV, 568, n° 1601.
- V, 645, n° 2090.
- VII, 280, n° 2673. Lettre à Denis Laudin, Supérieur de la Mission au Mans.
- VII, 210, n° 2626.
- VII, 518, n° 2825.
- VI, 613, n° 2463. Lettre à Pierre Cabel, Supérieur de la Mission à Sedan. – V, 582, n° 2037. Lettre à Louis Dupont, Supérieur de la Mission à Tréguier.
- IV, 50, n° 1242. Lettre à Marc Coglé, Supérieur de la Mission à Sedan.
- VII, 591, n°1242. Lettre à Marc Coglé, Supérieur de la Mission à Sedan.
- VIII, 275, n° 3105. Lettre ç Louis Dupont, Supérieur de la Mission à Tréguier.
- VI, 613, n° 2463. Lettre à Pierre Cabel, Supérieur de la Mission à Sedan.
- V, 57, n° 1690. Lettre à Marc Coglée, Supérieur de la Mission à Sedan.
- V, 166, n° 1760. Lettre à Charles Ozenne, Supérieur de la Mission à Varsovie.
- Imitation, lib. I, cap.XV.
- Ib. lib. III, cap. V.
- VII, 388, n° 2739. Lettre à Philippe Le Vacher, Prêtre de la Mission à Marseille.
- II, 263, n° 594 Lettre à Bernard Codoing, Supérieur de la Mission à Rome.
- III, 40, n° 850. Lettre à Jean Bourdet, Supérieur de la Mission à Saint-Méen.
- I, 475, n° 322. Lettre à Antoine Portail.
- IX, 242, n° 24. Conférence du 13 février 1646 ; IX, 456, Conférence du 25 décembre 1648.
- X, 101, n° 69. Conférence du 8 août 1655 sur la fidélité au règlement.
- VIII, 317, n° 3151.
- IV, 122-123, n° 1297. Lettre à Philippe Le Vacher, Prêtre de la Mission à Alger.
- II, 469, n° 718. Lettre à Bernard Codoing, Supérieur de la Mission à Rome.
- VI, 277, n° 2671. Lettre à Edme Jolly, Supérieur de la Mission à Rome.
- Cf. Arnaud d’Agnel et Dr d’Espiney, Direction de conscience et psychothérapie des troubles nerveux (5° édition), Paris, Téqui, 1927, p. 154 et suiv.
- I, 321-322, n° 221 (1636).
- I, 570, n° 387 (1639).
- III, 213, n° 972 (1647).
- V, 39, n° 1674.
- II, 571, n° 790. Lettre à un Prêtre de la Mission.
- II, 4, n° 418 ? Lettre à Louis Abelly, Vicaire général de l’évêque de Bayonne (1640).
- IX, 534, n° 45. Entretien do 20 octobre 1650 à des sœurs envoyées en province.
- II, 117, n° 485.
- X, 125-126, n° 71. Conférence du 10 octobre 1655.
- II, 356, n° 635. Lettre à Jean Guérin, Supérieur de la Mission d’Annecy.
- IX, 217, n° 2 1. Conférence du 22 janvier 1645 sur la pratique du règlement.
- IX, 32, n° 4. Conférence du 2 août 1640 sur la fidélité au lever et à l’oraison.
- X, 569, n° 102. Conférence du 6 octobre 1658 sur le lever, l’oraison et l’Angelus.
- I, 334, n° 227, an 1636.
- IV, 590, n° 1617.
- IV, 139, n° 1312. Lettre à R. Alméras, Supérieur de la Mission à Rome.
- IX, 490, n° 40. Conférence du 23 novembre1649 sur l’Amour du travail.








