Saint Vincent De Paul, Maître d’Oraison. Chapitre IX

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Abbé Arnaud d’Agnel · Année de la première publication : 1929.
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Chapitre IX

Considérations et réflexions : chois des sujets d’oraison, Manières diverses de méditer.

Le côté proprement psychique du rôle de l’intelligence dans l’oraison a tét l’objet du premier chapitre. Il est inutile de revenir sur ce qu’est la concentration et sur ce qui la distingue d’une connaissance superficielle. Les problèmes qui se posent maintenant, pour être d’ordre moins général, méritent cependant d’être sérieusement étudiés. M. Vincent n’en a pas négligé l’examen, et il les a résolus avec ce pragmatisme, cette largeur d’idée, ce jugement impeccable qui le caractérisent.

Le choix des sujets d’oraison a son importance. L’on aurait tort de méditer sur la première pensée qui se présente, alors même qu’elle serait des meilleures et des plus saintes. C’est d’un psychologue avisé de vouloir, comme le veut Vincent, qu’il existe une certaine corrélation entre le mystère ou le point doctrinal sur lequel porte l’oraison et la mentalité particulière et les besoins personnels de celui qui s’y livre. Il est de toute évidence qu’une vérité propre à modérer l’élan d’une âme joyeuse ne doit pas être proposée comme thème de réflexion aux victimes de la tristesse et du découragement.

Pour être fait judicieusement, ce choix suppose une vue nette et assez profonde de la personne en jeu et de son état d’esprit actuel, puisque ce dernier joue un rôle primordial. Qui ne voit l’intérêt pour chacun de nous à prier son directeur de lui venir en aide. Du moment qu’il est impossible de se bien connaître soi-même, ses lumières sont indispensables. Je puis inconsciemment écarter de mes sujets d’oraison les vertus qui me font le plus défaut, et, par contre, m’appesantir sur des vices ou des imperfections qui me sont naturellement antipathiques. Force m’est, si je ne veux pas être dupe dans une affaire aussi grave, de recourir au jugement de quelqu’un de compétent et d’impartial, comme l’est un bon directeur de conscience.

M. Vincent soucieux de la sanctification de ses dirigés leur indique les thèmes les mieux appropriés à leurs besoins. Avec une sollicitude touchante, il rédige des mémoires où sont inscrits les divers sujets qu’il propose aux méditations de son incomparable Philothée, Louise de Marillac1. Cette dernière est-elle en proie à des préoccupations trop vives au sujet de son fils son père spirituel de lui adresser aussitôt ces lignes2 : « Je vous prie de faire oraison sur Zébédée et ses enfants, à laquelle Notre-Seigneur dit, comme elle s’empressait pour l’établissement de ses enfants : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. »

Connaissant la tendre piété de Louise envers Notre-Dame, son directeur la presse d’honorer, dans ses souffrances, la peine qu’eut la Madone en voyant mourir son Fils3.

Mlle de Marillac est-elle impatiente d’avoir des nouvelles d’une personne chère, il lui recommande de méditer sur la patience de la Sainte Vierge4. Vincent prend le temps de lire les résumés des méditations de sa Philothée.

Les autres filles adoptives du saint, qu’elles soient placées depuis longtemps récemment sous sa direction, sont toutes l’objet d’une égale sollicitude. Qu’on en juge par ce texte5 : « Béni soit Dieu de ce que vous me dites de Mme Turgis6. Vous lui baillerez de la naissance et de la vie de Notre-Seigneur entre si et là, s’il vous plaît ; et puis il faudra continuer la Passion et quelques-unes des apparitions, et il ne faut pas oublier de lui bailler les saintes béatitudes à deux ou trois fois. »

Le Fondateur de la Mission constate-t-il chez un de ses dirigés de l’orgueil ou quelque défaut notable, il lui fixe un sujet d’oraison en rapport avec sa mauvaise tendance. « Il est à souhaiter que nous ayons, vous et moi, un peu plus d’estime des maximes de l’Evangile que nous n’en avons, – écrit-il à M. Boucher7 – et je vous prie de faire oraison un peu sur ces paroles : « A qui t’ôtera la soutane, donne-lui aussi ton manteau8 » ; et sur celle-ci : « Inquire pacem et prosequere eam 9 ; Quaecumque dixerit vobis facite 10, – qui vos audit me audit, et qui vos spernit me spernit 11. » Vous prenez la peine de me demander les pensée que Notre-Seigneur vous donnera là-dessus et ensuite les résolutions que vous prendrez. Je serai consolé de voir cela. »

Ce texte montre avec quelle précision le saint choisit les paroles de Dieu les mieux adaptées aux fautes commises par son correspondant. N’est-ce pas de la bonne diplomatie que de laisser le coupable s’en faire lui-même l’application ?

Comme le Prêtre de la Mission, Pierre Escart, l’un des esprits les plus difficiles de la Compagnie n’aime pas son Supérieur Bernard Codoing, Vincent lui dicte une méditation en quatre points à faire dès la réception de sa lettre. « Je vous prie très humblement – lui écrit-il12 – de penser sérieusement devant Dieu à ce que je m’en vais vous dire, qui est : 1° que Notre-Seigneur impute à lui-même le mépris auquel vous avez cette personne-là ; 2′ que ce qu’il a le plus blâmé en l’Evangile, ce sont les jugements téméraires ; 3′ qu’il donne quantité de malédictions aux personnes qui jugeraient téméraires de leur prochain ; 4′ qu’il était blâmé d’être homme vain, amateur de soi-même, souffrant qu’on lui répandît des onguents sur la tête… Or, qui faisait courir ces bruits ? C’étaient ses propres disciples, ou quelqu’un d’eux… »

L’intérêt de cette citation est de faire ressortir la justesse et l’à-propos avec lesquels le saint combat les prétextes invoqués par son correspondant pour ne pas démordre de ses sentiments et de son attitude si répréhensible.

En lisant les lignes précédentes l’on se convainc qu’en choisissant des thèmes de méditations en rapport avec ses inclinations bonnes et mauvaises, l’on fortifierait bientôt les premières et l’on affaiblirait les secondes. L’œuvre de la sanctification s’accomplirait plus régulièrement et au prix de moins d’efforts. Le temps serait mieux employé parce qu’il n’y aurait plus d’hésitation sur la nature des ennemis et sur la tactique à suivre pour les vaincre. Devant de tels avantages, prions notre directeur, comme le faisait Mlle Le Gras, de nous donner un programme d’oraison conforme à nos nécessités spirituelles.

Traversons-nous une crise morale, supplions notre guide de nous dire ou de nous écrire un plan de méditation qui nous aide à en sortir victorieux. Claude Dufour le fit, et il reçut du saint ce plan très développé avec la recommandation suivante13 : « Je vous prie de faire une heure d’oraison sur ce que je vous dis et de me mander les sentiments que Dieu vous donnera là-dessus, et ne m’y oubliez pas, s’il vous plaît, à ce que Dieu daigne faire miséricorde à ma pauvre âme. »

L’admirable humilité de Vincent n’est certainement pas étrangère au choix si judicieux des sujets de méditation. Si nous sommes en quête d’un directeur, à égalité de compétence, choisissons le plus humble, il sera le plus éclairé, le mieux écouté.

Avons-nous un projet important au point de vue moral, imitons la conduite d’une Supérieure de la Visitation qui soumet au jugement du saint ce qu’elle compte entreprendre. Celui-ci, après une étude sérieuse de l’affaire, en démontre la vanité, et son argumentation, comme on peut s’y attendre, est des plus solides. Fidèle à sa tactique, il prie la Mère de faire pour le moins une heure d’oraison mentale sur trois points, dont le dernier est de regarder au fond de son âme si elle n’a pas quelque secret dessein d’obéir à des sentiments plutôt qu’à Dieu14.

Aux heures de découragement, recourons à notre père spirituel, comme le fit Toussaint Lebas, et puissions-nous en recevoir la réponse que reçut ce prêtre du bon M. Vincent15 : « Je vous prie de faire oraison sur ce principe : qu’après avoir jeté les yeux sur nos misères, vous les portiez toujours sur les miséricordes de Dieu, vous arrêtant beaucoup plus sur sa magnificence envers vous que sur votre indignité envers lui, et plus sur sa force que sur votre faiblesse, vous abandonnant dans cette vue entre ses bras paternels et dans l’espérance qu’il fera lui-même en vous ce qu’il prétend de vous, et qu’il bénira ce que vous ferez pour lui. »

Ce choix des sujets de méditation appropriés aux besoins des âmes et aux phases diverses qu’elles traversent est une question si pratique qu’il nous a paru bon de l’étudier en détail et d’une manière très concrète. C’est d’ailleurs l’un des côtés originaux de l’enseignement du saint.

Retenons les remarques précédentes qu’il faut donner à nos oraisons un caractère personnel et d’ actualité. Le mieux est de se dire, chaque soir, avant d’ en fixer le sujet : voyons, de quoi ai je surtout besoin en ce moment, vers quelle vérité faut-il orienter mes pensées ? L’oraison n’est pas pour l’amusement de l’esprit, ni pour sa seule instruction, mais pour le bien de l’ âme tout entière et par contre-coup, du corps.

Dans l’ordre d’idée qui nous occupe, l’utilitarisme surnaturellement entendu est de rigueur. Quand je médite, c’est premièrement en vue de ma propre sanctification. Ce principe explique pourquoi le saint conseille avec tant d’insistance de réfléchir sur ses devoirs d’état16. Nous sommes en présence d’un thème toujours pratique puisqu’il est de tous les temps et qu’il indique à chacun quelle doit être la forme particulière de sa vie morale et religieuse. D’ où l’ obligation de prévoir, au cours de l’oraison, les actes à poser durant le jour17, sans consacrer néanmoins trop de temps à cette prévision. Le principal n’est pas tant de connaître ce qu’il y a lieu de faire que de découvrir les défauts susceptibles d’annihiler nos résolutions18. Ces défauts devront être l’objet d’une analyse minutieuse19. Les Chrétiens de bonne volonté seront aidés dans ce travail par les lumières de l’Esprit­Saint. D’après Vincent20, « l’oraison est un pourparler avec Dieu, une mutuelle communication, où Dieu dit intérieurement à l’ âme ce qu’il veut qu’ elle sache et qu’ elle fasse, et où l’ âme dit à son Dieu ce que lui-même lui fait connaître qu’ elle doit demander. »

Quand on lit les nombreux sujets de méditation proposés par M. Vincent à ses filles et fils spirituels, on est frappé de voir qu’ils se ramènent presque tous aux mystères de la vie des souffrances et de la mort du Dieu fait homme. Il est inutile d’insister sur ce fait après les explications données dans les chapitres sur l’oraison au point de vue surnaturel et sur les rapport de cette dernière avec l’ action extérieure.

Le saint veut aussi qu’on médite fréquemment les maximes de l’Evangile et principalement celles contenues dans le sermon des béatitudes.

Fait inouï pour son siècle, M. Vincent comprend qu’il est logique et profitable d’unir dans son esprit la liturgie de l’oraison. Excellent moyen, en effet, de rendre plus une notre vie religieuse que de méditer sur les cérémonies et les prières liturgiques mises sous nos yeux par l’Eglise, le jour même.

Le Fondateur des Filles de la Charité défend cette manière de voir devant les membres de cet Institut21 : « Il serait à désirer – leur dit-il – que vous méditiez, les jours de fêtes, sur les évangiles qui s’y disent ; et ces évangiles, vous pourrez les apprendre. » Lui-même donne l’exemple dans ses entretiens et dans sa correspondance. Au cours d’une conférence sur l’explication du règlement, il dit ces paroles22 : « J’ai pensé que le jour de saint Michel, auquel l’Eglise nous propose, dans l’évangile, l’imitation des enfants, nous serait une occasion pour demander à Dieu, par les mérites de cet archange, qu’il nous donne une particulière disposition pour tirer du profit de cette lecture du règlement. »

Comme le saint engage ses auditrices à ménager le bien des pauvres de la Communauté, il cite une maxime lue, le matin même, dans le missel23 : « L’évangile d’aujourd’hui le dit : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et « tout le reste vous sera donné24. » : Mes chères Sœurs, voilà ce que vous faites. Une vraie Filles de la Charité, qui n’ a d’autre désir que de se consacrer en la grâce divine, cherche le royaume de Dieu. De plus vous cherchez sa gloire en servant vos malades, et tant que vous ferez cela, n’ ayez pas peur que rien vous manque. »

M. Vincent enseigne la façon de méditer les mystères. Au lieu de diviser le sujet en plusieurs points bien distincts les uns des autres, comme quand l’oraison porte sur une vertu ou un défaut, il convient d’ envisager le mystère dans son ensemble et dans ses moindres circonstances, « n’y en ayant aucunes, si petites et si communes qu’elles puissent être, dans lesquelles il n’y ait de grands trésors cachés, si nous savons bien les y chercher25. » Il en est de ces richesses ignorées des profanes, comme des petits grains de sénevé, d’où sortent de grands arbres, quand il plaît à Notre-Seigneur d’y répandre sa bénédiction. La première disposition d’ esprit pour réfléchir utilement sur les récits et les maximes de l’ Ecriture, c’est de croire qu’ une grâce spéciale se trouve dans chaque mot et qu’ un effort d’ attention de notre part peut contribuer à la manifestation en notre faveur.

Médite-t-on sur une vertu, la marche à suivre est différente : l’ on en examinera successivement la nature, l’excellence, les moyens généraux et particuliers de l’acquérir, les avantages qui résulteront pour nous et pour le prochain de cette belle acquisition.

Tout autre plan peut être adopté, pourvu qu’il soir clair et tende vers la mise en pratique de la vertu. L’ essentiel est de rechercher les raisons qui nous portent à cultiver au dedans de nous cette plante céleste dont les fleurs et les fruits font notre admiration. Un motif nous touche-t-il davantage, n’ en cherchons pas d’ autres.

M. Vincent signale en ces termes un écueil contre lequel se heurtent les meilleurs esprits26 : « Ces motifs se peuvent tirer des saintes Ecritures ou bien des Pères. Quand quelques passages de leurs écrits nous reviennent en la mémoire sur ce sujet pendant l’oraison, il est bon de les ruminer en son esprit ; mais il ne faut pas les rechercher, ni même s’ appliquer à plusieurs de ces passages ; car à quoi sert d’arrêter sa pensée à un amas de raisons, sinon peut-être à éclairer et subtiliser notre entendement ? Ce qui est plutôt vaquer à l’étude que faire oraison.

« Quand on veut avoir du feu, l’on se sert d’un fusil (briquet) ; on le bat, et aussitôt que le feu a pris, on allume de la chandelle ; et celui-là se rendrait ridicule qui, ayant allumé sa chandelle, continuerait à battre le fusil. De même quand une âme est assez éclairée par le considérations, qu’ est-il besoin d’ en chercher d’ autres et de battre et de rebattre notre esprit pour multiplier les raisons et les pensées ? »

Le difficile est de n’ être ni curieux, ni nonchalant pendant l’oraison27. Comment éviter l’ un des deux contraires sans tomber dans l’ autre ? Si je concentre mon attention sur un sujet donné, je m’y intéresse, et bientôt à mon insu je le transforme en un objet de curiosité. En revanche, si je ne passionne pas un peu pour ce travail d’intelligence qu’est la méditation dans sa première partie, je ne tarderai guère à l’accomplir nonchalamment et par manière d’ acquit. Dans les deux hypothèses, le résultat est nul ou tout au plus médiocre.

Le moyen d’ éviter ces deux extrêmes est de se former une idée juste de l’oraison, de la voir sous son vrai jour. Tout d’abord il importe de situer cet exercice sur le terrain surnaturel. Sans doute une série d’actes psychiques le constitue, mais ce qui l’informe et l’anime d’une vie supérieure, c’est la grâce dont il est pénétré d’un bout à l’autre et la sanctification de l’âme vers laquelle il est ordonné. Cette croyance bien affermie, on abordera l’oraison avec la mentalité voulue, c’est-à-dire avec un esprit de foi qui, pour être très différent de la curiosité intellectuelle, n’ en est pas moins, comme ce dernier, un très grand et très vif désir de savoir, mais ce n’est pas pour la satisfaction de connaître ce que d’autres ignorent. Ici cette soif de connaissance tend vers l’amour : elle n’existe dans l’âme qui l’éprouve qu’en vue de la possession de l’objet connu, c’est-à-dire de Dieu. Son rôle est de servir la charité.

Ce principe admis, considérations et raisonnements deviennent pour l’âme aimante un chemin qu’elle parcourt le plus rapidement possible dans son impatience d’arriver au terme de sa course. Telle est la mentalité de M. Vincent et tous ses soins tendent à la communiquer aux personnes dont il a la charge.

Après ces remarques, on comprend pourquoi le saint ne veut dans l’oraison ne l’application intellectuelle trop grande, ni le laisser-aller. Il interdit la première aux malades et aux convalescents. « Vous ferez bien de veiller sur M. Fleury à ce qu’il ne s’applique pas à l’oraison avec trop de contention, – écrit-il au Supérieur de ce missionnaire28 – recommandez-lui de s’y comporter doucement et sans effort. » Le Fondateur de la Mission prie le Supérieur Jacques Pesnelle d’avoir la même sollicitude à l’égard de son confrère, M. Caron29. Il condamne, comme un effet de l’amour-propre, l’obstination de plusieurs à se rendre sensibles des vérités qui ne le sont pas de leur nature30.

Ennemi de la fatigue cérébrale, M. Vincent l’est aussi de la paresse et du laisser-aller. Combien d’âmes, sous prétexte de ne pas gêner l’action de Dieu, en profitent pour s’épargner toute peine. Cette tendance égoïste deviendrait contagieuse, si elle n’était combattue de diverses manières. L’une des meilleures est de s’astreindre à suivre une méthode jusqu’à ce qu’on soit vraiment familiarisé avec l’oraison. Le saint recommande la méthode de son contemporain et ami François de Sales parce qu’elle est la plus simple, la plus facile31. Pourtant, malgré son exemple, elle n’est pas indispensable32. Certains esprits, d’ailleurs, y sont naturellement réfractaires ; d’autres capables de la suivre, y renoncent sous la motion de l’Esprit-Saint. Ni les premiers, ni les seconds ne sont le moins du monde répréhensibles. Ces réserves faites, il est indéniable qu’adopter un ordre méthodique, et ne pas s’en écarter, sans raison grave, est souverainement utile, surtout dans les débuts. L’artiste le plus inspiré doit connaître la technique de son art, et, en la dédaignant, il se porterait préjudice.

Avant d’aborder l’examen de divers procédés suggérés par le saint, élucidons un point sur lequel on pourrait se méprendre. Certaines paroles du saint laisseraient supposer qu’il tient le savoir théologique, si solide et si profond soit-il, pour de nul secours en fait d’oraison. Les paroles incriminées ne produisent pas du tout cette impression, si l’on tient compte de la mentalité des Filles de la Charité qui les écoutent. Comme beaucoup d’entre elles sont ignorantes et inhabiles à tout travail intellectuel, il importe avant tout de ne pas accentuer leur découragement et même, si la chose se peut faire, de leur redonner confiance. C’est à l’honneur du conférencier d’y réussir en réduisant au minimum les considérations et les raisonnements.

Tout autre est la manière de s’exprimer du saint quand il a en vue des hommes instruits, comme sont ceux visés dans ce texte33 : « Moyens pour conduire les exercitants. – Quand ils ne savent pas méditer, il faut leur demander s’ils ont étudié. Sont-ils théologiens ou physiciens, disons-leur que c’est presque de philosophie ou de théologie, à cela près que les théologiens et les physiciens n’emploient que la mémoire et

l’entendement, tandis que, dans la méditation, on a aussi recours à l’imagination et au sentiment, et ajoutons que les raisons se tirent des considérations.

S’ils n’ont pas étudié, conseillons-leur de prendre leur livre à la main, de s’arrêter à une considération particulière et de s’y arrêter longtemps, afin de lui permettre de se répandre dans la mémoire, pour qu’ils s’en ressouviennent ; dans l’entendement, pour qu’ils comprennent la vérité ; et enfin dans la volonté, pour qu’ils s’y affectionnent. Sicut oléum effusum, comme l’huile répandue. »

Autant le côté proprement intellectuel de l’oraison est réduit à peu de chose dans les Conférences aux Filles de la Charité, autant il est mis en valeur dans ces paroles adressées aux Prêtres de la Mission, c’est-à-dire à des hommes chargés d’initier des fidèles et même des ecclésiastiques au secret de l’ascétisme, et, s’il y a lieu, de la mystique.

Abordons la question des procédés. Le saint se déclare partisan des livres de méditation surtout dans les débuts. Grâce à l’alternance de la lecture et des réflexions sur ce qui vient d’être lu, le temps de l’oraison s’écoule facilement. Il faut toutefois s’appesantir sur les pensées qui nous conviennent le mieux et passer rapidement sur les autres. « La reine suit cette méthode – remarque Vincent34. – « Je ne saurais, – dit-elle – faire oraison. » Et elle fait lire auprès d’elle, puis elle médite sur ce que l’on a lu. Plusieurs grands personnages l’imitent et y font progrès. »

Un autre procédé très sympathique à M. Vincent à cause de sa simplicité, c’est l’emploi d’images sur lesquelles sont figurés les mystères qui font l’objet des méditations successives. De toutes ces images, les plus utiles de beaucoup sont celles de Notre-Seigneur et de sa Mère.

Sainte Jeanne de Chantal se servit de ce moyen avec grand profit. Le saint y fait allusion dans ce texte35 : « Une servante de Dieu apprit ainsi à faire oraison. En regardant une image de la Vierge, elle s’adressait aux yeux et disait : « O yeux de la Sainte Vierge, que faisiez-vous ? » Et il lui était répondu intérieurement : « J’étais dans la modestie et me mortifiais des choses qui m’eussent pu apporter du plaisir. » – « Que faisiez-vous encore ? » – « Je regardais Dieu dans ses créatures et passais par là à l’admiration de sa bonté. » Et puis elle recommençait : « O yeux de la Sainte Vierge, que faisiez-vous de plus ? » – « Je prenais tant de joie à regarder mon Fils ; et, en le regardant, j’étais élevées à l’amour de Dieu… »

« De là, cette bonne dame tirait instruction de tout ce qu’elle devait faire, à l’imitation de la Vierge ; car, quand elle avait fini avec les yeux, elle allait à la bouche, de la bouche aux oreilles, au tact. Et ainsi elle apprit à si bien régler ses sens qu’elle atteignit à un haut degré d’oraison et de vertu. »

Cet emploi des représentations de mystères est particulièrement bon pour les personnes douées de mémoire visuelle et par suite plus attentives aux images qu’aux sons. Quant aux illettrés, ils trouvent là une sorte de lecture appropriée à leur état. Par contre ce procédé ne vaut rien pour les rêveurs parce qu’il n’offre rien à leur intelligence de suffisamment précis. Ces derniers ont besoin d’être rappelés de temps en temps à l’ordre par les point successifs d’un plan de méditation bien conçu.

Un moyen très pratique surtout pour les hommes d’action est de s’interroger sur ses défauts. L’oraison devient alors une prédication qu’on se fait à soi-même pour se convaincre du besoin qu’on a de recourir au bon Dieu et de coopérer avec sa grâce pour extirper les vices de son âme et y planter les vertus. L’avantage de la méditation ainsi comprise est de transformer bientôt celle-ci en une lutte de sa passion dominante.

Vincent donne à ce propos d’ excellents conseils36 : il recommande « de tenir ferme dans ce combat ; d’ aller doucement dans la manière d’ agir, et de ne pas se rompre la tête à force de s’ appliquer et de vouloir subtiliser ; d’ élever son esprit à Dieu et de l’ écouter, parce qu’une de ses paroles fait plus que mille raisons et que toutes les spéculations de notre entendement… Il n’y a que ce que Dieu inspire et qui vient de lui qui nous puisse profiter. » Ce système d’interrogation qu’on se pose à soi-même et qui s’enchaînent les unes les autres rappelle la méthode socratique.

Il est un procédé d’ oraison à la portée des malades et des esprits qui ne peuvent, sans grande peine, faire travailler leur imagination et leur raison. Saint François de Sales en est, sinon l’auteur, tout au moins le principal propagateur. Bien entendu Vincent l’adopte et ne le propose, avec son discernement habituel, qu’aux âmes capables de le mettre à profit. Laissons le saint exposer lui-même ce mode d’union à Dieu37 : « Le bienheureux évêque de Genève a enseigné à ses religieuses une autre sorte d’oraison, que les malades mêmes peuvent faire : c’est de se tenir doucement devant Dieu et de lui montrer ses besoins, sans autre application d’esprit, comme un pauvre qui découvre ses ulcères et qui, par ce moyen, excite plus puissamment les passants à lui faire du bien que s’il se rompait la tête à force de leur persuader sa nécessité. On fait donc une bonne oraison se tenant ainsi en la présence de Dieu, sans aucun effort de l’ entendement, ni de la volonté. »

C’est encore à ce procédé si simple et si beau d’humble confiance, auquel Vincent fait allusion, quand il recommande, dans certains cas, de se tenir au pied de la Croix en silence si l’ on n’ a rien à dire, et d’y attendre patiemment que Dieu veuille bien parler38.

Nous hésitons peut-être entre ces divers procédés. Auquel donner nos préférences ? Evitons tout parti-pris pour ou contre. Seuls les besoins du moment doivent inspirer notre choix. Aujourd’hui, telle méthode est opportune, il se peut que demain elle ne le soit plus, si notre état d’ esprit à changé, dans cette hypothèse suivons-en une tout différente, pour revenir par la suite à la première, s’il y a lieu, ou pour en adopter une troisième. C’est une question d’opportunité : Il s’agit de prendre ce qui convient le mieux à ce que nous sommes présentement.

  1. I, 323, n° 222. Lettre à Louise de Marillac (entre 1635 et 1638).
  2. I, 517, n° 355. Lettre à Louise de Marillac (1638, vers octobre).
  3. I, 71, n° 37. Lettre à Louise de Marillac (vers 1629).
  4. I, 124, n° 8 1. Lettre à Louise de Marillac (13 septembre 163 1).
  5. I, 334, n°297. Lettre à Louise de Marillac (1636).
  6. Elisabethe Le Goutteux, veuve de M. Turgis, après avoir occupé une position importante dans le monde, entra chez les Filles de la Charité.
  7. I, 567, 568, n’ 384. Lettre à Léonard Boucher, Prêtre de la Mission à Toul (20 juillet 1639).
  8. Evangile selon saint Mathieu, V, 40.
  9. Ps ; XXXIII, 15. Cherche la paix et poursuis-la.
  10. Ev. Selon saint Jean, II, 5. Tout ce qu’Il vous dira de faire, faites-le.
  11. Ev. Selon s. Luc. X, 16. Qui vous écoute m’écoute, qui vous méprise me méprise.
  12. II, 140, n’ 497. Lettre à Pierre Escart, Prêtre de la Mission à Annecy (14 novembre 1640).
  13. III, 166, n’ 93 1. Lettre à Claude Dufour.
  14. III, 460, 461, n’ 1114. Lettre à la Mère Jeanne-Marguerite Chenu, Supérieure de la Visitation à Meaux (vers juin 1649).
  15. V, 165, n’ 1759. Lettre à Toussaint Lebas, Prêtre de la Mission d’Agde.
  16. XI, 82, n° 65. Résumé d’une Conférence sur l’observance du règlement.
  17. IX, 35, 36 n° 5. Conférence du 16 août 1640 sur la fidélité au lever et à l’oraison.
  18. I, 278, n° 182. Lettre à Louise de Marillac.
  19. XI, 301, n° 138. Répétition d’oraison du 25 août 1655 sur l’utilité d’entrer dans le particulier de ses défauts.
  20. IX, 419, n° 37. Conférence du 31 mai 1648 sur l’oraison.
  21. IX, 31, 32, n° 4. Conférence du 2 août 1640 sur la fidélité au lever et à l’oraison.
  22. X, 105, n° 70. Conférence du 29 septembre 1655 sur l’explication des règles communes.
  23. X, 311, n° 83. Conférence du 26 août 1657.
  24. Ev. Selon S. Mathieu, VI, 33.
  25. XI, 89, n° 71. Répétition d’oraison sur l’oraison.
  26. XI, 406, n° 168. Répétition d’oraison du 10 août 1657 sur l’oraison.
  27. XI, 254, n° 133. Répétition d’oraison du 16 août 1655 sur la manière de faire oraison.
  28. VII, 306, 307, n° 2691. Lettre à Louis Rivet, Supérieur de la Mission à Saintes (20 octobre 1658).
  29. VIII, 47, n° 2920. Lettre à Jacques Pesnelle, Supérieur de la Mission à Gênes.
  30. XI, 92, n° 73. Répétition d’oraison sur l’oraison.
  31. X, 587, n° 105. Conférence du 17 novembre 1655 sur le lever, l’oraison et autres exercices.
  32. IX, 50, n° 7. Conférence du 15 octobre 1641 sur le Jubilé.
  33. XII, 444, n° 224. Résumé d’une Conférence sur la manière de s’occuper des retraitants, appelés ici exercitants parce qu’ils se livrent aux exercices spirituels.
  34. IX, 427, n° 37. Conférence du 31 mai 1648 sur l’oraison.
  35. IX, 426, n° 37.
  36. XI, 84, n° 68. Extrait d’entretien sur l’oraison.
  37. IV, 390, n° 1504. Lettre à un Prêtre de la Mission (mai 1652).
  38. IX, 50, n° 7. Conférence du 15 octobre 1642, sur le Jubilé.

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