Saint Vincent De Paul, Maître d’Oraison. Chapitre III

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

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Author: Abbé Arnaud d’Agnel · Year of first publication: 1929.
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Chaptire III

Necessite morale de l’Oraison

Homme pratique s’il en fut, M. Vincent n’ étudie pas l’oraison en théoricien absorbé par de savantes recherches et des discutions sans fin. Qu’il traite de cet exercice dans ses conférences et entretiens ou dans ses lettres de direction, son but est toujours d’y porter les âmes. Si personne n’en parle avec plus d’éloquence et de clarté, c’est parce qu’il en comprend et qu’il en sent même très profondément la nécessité. Considérations et remarques sur la nature de cet acte, la diversité de ses formes et les effets qui en résultent convergent toutes vers cette fin. A la lecture, l’ on s’ en rend compte dès les premières lignes.

Le chapitre précédent donne déjà un aperçu de la mentalité du saint à cet égard. Vu l’importance de la question soulevée, il est bon d’en faire une étude spéciale. Ces pages visent plutôt à développer chez les âmes le goût de l’oraison qu’ à contenter des esprits curieux.

M. Vincent développe son idée chère avec une logique irrésistible dans la comparaison suivante:1

« L’ oraison est l’âme de nos âmes, c’est à dire ce que l’âme est au corps, l’oraison l’ est à l’âme. Or l’âme donne la vie au corps, le fait mouvoir, aller, parler et agir en tout ce qui est nécessaire. Si le corps n’avait point d’âme ce serait une chair infecte qui ne demanderait que la terre. Or, l’âme sans oraison est presque semblable à ce corps sans âme en ce qui concerne le service de Dieu : elle est sans sentiment ni mouvement, et n’a que des désirs rampants des choses de la terre.

Le saint reprend en d’ autres circonstances cette comparaison très frappante.2 Sur les feuillet d’un dyptique haut de couleur, il place côte à côte deux Religieuses, l’une qui n’omet jamais de faire oraison, chaque matin, sans motif grave : l’autre qui ne se livre qu’irrégulièrement à cet exercice et sans ardeur. La première ne marchera pas sur les voies du Seigneur, mais elle courra comme le cerf altéré après l’ eau des sources. Il n’ est point d’ascension qu’elle ne puisse faire dans l’amour de Dieu.

Au contraire, la seconde se traîne sur le chemin du devoir : elle porte sans doute l’habit des vierges consacrées au service de l’Agneau, mais elle n’en a pas l’esprit. La malheureuse paraît vivre largement d’une vie surnaturelle, et cette vie est sans solidité, ni profondeur. Son cœur n’a ni de sentiment pour les choses divines, ni d’attachement à sa vocation.

Dans notre marche vers la terre promise, c’est à dire vers le Ciel, quel est, d’après Vincent, l’aliment le mieux approprié à nos besoins, l’oraison, cette manne journalière où se renouvellent nos forces3.

Cet exercice est encore comparable au soleil qui contribue à la production de tous les biens d’ ordre physique et à leur conservation4. Supprimez l’oraison, les germes des vertus se dessèchent. Quant aux croyances, elles se décolorent et s’obscurcissent.

Le saint passe en revue les motifs de recourir à cette pratique. En dehors de la fonction nutritive qu’ elle remplit dans la vie surnaturelle, il est d’ autres raisons de l’ adopter. Objet des

recommandations du Maître à ses apôtres et à ses disciples, ne serait-ce pas faire injure au Christ que de n’y attacher aucune importance ?

Se basant sur cet argument, Vincent de dire aux Filles de la Charité, par suite à toute personne dévote5 : « Vous devez avoir grand soin de fuir tous les empêchements qui pourraient naître sur l’heure, dont quelquefois la nature est bien aise. Quand cela arrive et que vous vous en apercevez, oh ! animez-vous par la recommandation que Jésus-Christ en a faite. Vous avez, mon Dieu, recommandé que je prie, et je serais assez lâche pour m’en exempter ! Oh ! j’y vais. »

Combien ces avis sont pratiques : à chacun de nous d’y réfléchir pour son compte personnel. Ne suis-je pas du nombre de ces âmes toujours en quête de prétexte pour écouter l’oraison ou s’en dispenser ?

Un autre motif (6), auquel les caractères timides et craintifs seront sensibles, est ce mot encourageant de Notre-Seigneur : Demandez et vous serez exaucés. « Jésus-Christ a voulu donner toute assurance que l’on sera le bienvenu auprès de son Père en le priant. Il ne s’est pas contenté d’en faire une simple promesse, quoi qu’elle fût plus que suffisante, mais il a dit : Je vous affirme en vérité que tout ce que vous demanderez en mon nom vous sera accordé.

En cette confiance, ne devons-nous pas apporter toutes sortes de soins pour ne pas perdre les grâces que la bonté de Dieu a dessein de nous départir en l’oraison, si nous la faisons en la manière qu’il faut ? »

Devant cet encouragement donné par le Maître, nos infidélités à cet exercice sont sans excuses. C’est d’un mauvais cœur de ne pas se rendre à de telles avances ou de n’y répondre qu’à de longs intervalles et comme à regret.

Toujours dans le même ordre d’idées, le saint propose l’exemple du Verbe fait chair, homme de grandissime oraison. Dans le cours de sa vie laborieuse, il était exact et ponctuel à la faire. Et Vincent de le montrer tour à tour gagnant Jérusalem, se retirant au désert ou s’isolant de ses disciples durant ses courses évangéliques pour s’entretenir avec son Père dans le recueillement et la paix. Nous avons l’exemple du Christ : « Il a fait ce qu’il a voulu que nous fissions – conclut le saint – et n’a jamais rien voulu qui n’ait été pour notre plus grand bien. »

On peut juger de quelle importance il faut que soit l’oraison pour avoir été recommandée, enseignée et mise en pratique par Notre-Seigneur.

Cet exercice s’impose aux âmes de bonne volonté parce qu’il n’est pas moyen plus efficace et plus rapide pour progresser dans l’amour de Dieu6. Sans lui, en effet, pieuses lectures et sermons produisent peu de fruit. La semence qu’ils y jettent, faute d’une terre bien préparée, demeure stérile7. Dans une de ses paraboles, l’Evangile confirme cette vérité d’expérience. Sans lui, la direction de conscience n’a qu’une action passagère et à fleur de peau.Il n’est pas jusqu’à la réception des sacrements, et principalement de l’Eucharistie, qui n’exige cet exercice pour être vraiment utile. Aussi le saint préfère-t-il de beaucoup une communion spirituelle bien faite à une sacramentelle, mais distraitement faite.

L’oraison est nécessaire à un autre titre : Elle nous instruit de ce qu’il faut faire et de ce qu’il faut éviter. D’après M. Vincent8, pas d’acte « qui nous fasse mieux connaître à nous-mêmes, ni qui nous démontre plus évidemment les volontés de Dieu », que cet exercice. D’où l’obligation de l’adopter pour quiconque est soucieux ce son salut.

Les esprits réfléchis se demandent souvent quel parti prendre, quelle conduite tenir. Il est des cas de conscience où les plus sages hésitent sur la route à suivre. Le choix d’une carrière, un changement d’ état ou de résidence, des rapports de famille ou d’ amitié, certaines affaires d’argent posent des points d’interrogation auxquels la conscience ne sait que répondre, et pourtant force est de se déterminer au plus tôt dans un sens ou dans un autre. N’ est-ce pas un devoir, dans des cas semblables, de recourir à ce foyer de lumière qu’ est l’oraison ?

Cet exercice spirituel est enfin nécessaire aux âmes de bonne volonté parce qu’il leur facilite l’ accès de toutes les vertus chrétiennes. Le saint leur donne l’ assurance9 : l’oraison bien et régulièrement faite les introduit infailliblement dans la pratique de la mortification, du détachement de cœur des biens et plaisirs d’ici-bas. Elle les rend bonnes, généreuses, soumises aux lois divines et humaines. Par surcroît, elle leur facilite l’accomplissement des devoirs d’ état. Cet exercice ne fait pas qu’ éclairer la voie à suivre, il donne de plus la force d’y marcher et même d’y courir.

M. Vincent répétait souvent cette parole si vraie devenue un lieu commun sur ses lèvres10 : « Donnez-moi un homme d’oraison, et il sera capable de tout ; il pourra dire avec le saint apôtre : Je puis toutes choses en Celui qui me soutient et qui me conforte.11

Indispensable à quiconque est désireux de mener une vie foncièrement chrétienne, l’oraison est particulièrement nécessaire au prêtre et pour son propre avancement et pour la sanctification des âmes dont il a la charge. Le Fondateur de la Mission insiste auprès de ses missionnaires sur le caractère obligatoire de cet exercice. Sa conviction à cet égard est telle qu’il place en premier lieu cette pratique dans la formation des clercs.

Vincent félicite en ces termes un Supérieur de la prospérité de son séminaire12 : « Je loue Dieu du nombre des ecclésiastiques que l’évêque vous envoie. Vous n’en manquerez pas si vous prenez la peine de les élever dans le véritable esprit de leur condition, qui consiste particulièrement en la vie intérieure et en la pratique de l’ oraison ; car ce n’ est pas assez de leur montrer le chant, les cérémonies et un peu de morale : le principal est de les former à la solide piété et dévotion. Et pour cela, Monsieur, nous en devons être les premiers remplis, car il serait presque inutile de leur en donner l’instruction, et non pas l’exemple. Nous devons posséder cet esprit dont nous voulons qu’ils soient animés ; car nul ne peut donner ce qu’il n’a pas. »« Demandons le bien à Notre-Seigneur et donnons-nous à lui pour nous étudier à conformer notre conduite et nos actions aux siennes, alors votre séminaire répandra une suavité qui le fera multiplier en nombre et en bénédictions. »

Comme l’un des Supérieurs de la Mission demande à son Général quelles mesures prendre pour combattre chez plusieurs ecclésiastiques l’ amour immodéré du vin, Vincent de lui donner cet unique conseil13 : « Il faut tâcher de les rendre intérieurs et gens d’oraison pour aimer à s’ entretenir avec Dieu plutôt qu’ à chercher les compagnies, et pour s’ acquitter de leurs fonctions plutôt qu’à demeurer oisifs. »

Signale-t-on au saint d’ autres abus dans les séminaires, c’est toujours le même remède qui est prescrit, et justement puisqu’aucun n’a une efficacité si certaine et si générale. Bon contre la légèreté d’ esprit, il n’ est pas moins bon contre le mauvais caractère et le pessimisme. Il fait merveille aussi dans les cas d’indolence.

M. Vincent tient le rôle de l’oraison pour si important dans la formation des clercs qu’il le juge irremplaçable. Le Supérieur du Séminaire de Marseille, M. Firmin Get, a beau lui exposer ses échecs à cet égard, échecs dont l’exubérance méridionale est la cause, son Général n’en persiste pas moins à lui écrire qu’il doit avoir pour but principal, en l’éducation des ecclésiastiques, de les dresser à la vie intérieure, à l’oraison, au recueillement et à l’union avec Dieu. C’est un devoir rendu plus rigoureux par le caractère naturellement tapageur et léger des Provençaux.

En engageant le Supérieur dans cette campagne contre la dissipation, Vincent ne lui dissimule pas les difficultés qui l’attendent. « Vous y aurez de la peine ; – écrit-il14 – mais la grâce de Dieu et vos exemples vous y aideront beaucoup. Ce n’est as l’ouvrage d’un jour, mais de plusieurs années ; ce n’est pas une entreprise qui réussisse vers toute sorte de personnes ; mais tous en pourront profiter peu ou prou, et quelques-uns se rendront spirituels et maîtres en la vertu, pour en enseigner ensuite la pratique aux lieux où ils se trouveront. »

La conclusion de cette lettre du saint est qu’en dépit des pires obstacles les prêtres voués à la formation des clercs doivent s’efforcer par tous les moyens d’en faire des hommes d’oraison.

D’après Vincent, l’inaptitude au recueillement ne peut être légitimement invoquée pour s’abstenir de méditer : elle n’en dispense pas plus qu’un défaut d’appétit ne dispense de manger. Par là se trouvent condamnés un grand nombre de chrétiens et surtout de chrétiennes qui, se jugeant incapables de fixer leur attention sur un concept ou une image intérieure, se refusent obstinément à faire oraison. On le verra par la suite, leur erreur provient de ce qu’elles n’ont qu’une idée très incomplète de cet exercice.

les tons à ses missionnaires qu’il n’est pas, pour le prêtre, de ministère fécond sans oraison.

Placé entre les hommes et Dieu dans un but de réconciliation, le premier devoir qui s’impose au prêtre est de s’appliquer de plaire au Seigneur. Veut-on, en effet, négocier une affaire importante – comme l’est celle du salut éternel – avec un grand de la terre, qui dépêche-t-on auprès du prince ou du roi, si ce n’est une personne qui lui soit agréable et qui n’ait dans son extérieur ni dans ses paroles rien de nature à détourner ses faveurs. Dieu n’est pas un monarque sensible aux beaux discours et aux flatteries. Ce qu’Il demande à ses prêtres et recherche en eux par-dessus tout c’est l’esprit d’oraison15.

Les commissions, auxquelles recourt Vincent pour dépeindre la nature et les effets de l’oraison, corroborent notre thèse.

Chargé de nourrir les âmes des choses de Dieu, le prêtre a besoin de se les assimiler par la méditation ou la contemplation.

Exposé à la chaleur desséchante de l’égoïsme, de la jalousie, de la colère, en un mot de toutes les passions mauvaises, le prêtre malgré sa dignité sublime, demeure homme et à ce titre sujet aux faiblesses et misères de l’humaine nature. Ses vertus sacerdotales se flétrissent si l’oraison quotidienne ne leur apporte l’eau de la grâce. Par contre, quand cette distribution de l’eau est régulière, abondante, quelle activité merveilleuse de la sève divine ! Tous

Ces miracles de fraîcheur qu’opère l’eau dans nos jardins en pleine canicule, l’oraison les opère dans l’âme des ecclésiastiques qui lui sont fidèles.

En rapport avec tant de personnes d’esprit mal fait ou d’humeur difficile, fatigués des peines journalières ; ecclésiastique et Religieux sentent le besoin d’un salutaire et divin rafraîchissement.

D’accord avec les auteurs ascétiques, Vincent de Paul déclare l’oraison l’abri le plus sur et la sauvegarde par excellence. Il compare celle-ci à un fort inexpugnable et à un dépôt d’ armes et de munitions. Ne serait-ce pas une folie de la part du prêtre en butte aux attaques du monde et des puissances infernales de faire fi de ce refuge et de cet arsenal ? Aux coups que veulent lui porter ses adversaires, il opposera sa persévérance à s’abriter derrière l’ oraison.

Les ecclésiastiques ne doivent-ils pas, plus encore que les fidèles, se regarder journellement dans ce miroir dont parle si bien M. Vincent. Nécessaire aux âmes soucieuses de leur vertu, cet examen de conscience s’impose surtout à ceux qui les dirigent et les reprennent de leurs fautes.

Du moment que l’ oraison joue, dans l’ ordre moral, le rôle de l’ air dans l’ ordre physiologique, on ne peut mettre en doute qu’ un prêtre ne soit dans l’ obligation de la faire chaque jour, et de son mieux. L’oraison est particulièrement indispensable à l’ecclésiastique pour des motifs tirés soit de la grandeur de son ministère, soit des danger auxquels il l’expose. Comment le prêtre jouant le rôle de Jésus-Christ vis-à-vis de Dieu et des hommes pourrait-il se dispenser d’un acte par lequel il s’unit au Christ d’esprit et de cœur ? ces premiers motifs sont trop connus pour les rappeler ici. Examinons tout de suite les seconds.

Soucieux de la sanctification des autres et s’en occupant journellement, le prêtre, s’il n’y prend garde, perd de vue peu à peu le devoir de sa sanctification personnelle. Une illusion facilite cet oubli. Ce distributeur des grâces divines a l’impression d’en être riche lui-même. Parlant et agissant constamment au nom du Seigneur, conscient d’être l’instrument de sa toute puissance, il n’ est que trop enclin à n’ avoir qu’un souvenir insuffisant de ses propres devoirs. De plus la vénération dont il est l’objet n’est évidemment pas de nature à les lui remettre en mémoire. A force d’ entendre l’ éloge de ses vertus et d’ être un objet de vénération, qu’ il est difficile de s’estimer un misérable pécheur et de se préoccuper, comme il convient, de son salut éternel !

L’ oraison quotidienne remédie à ce mal inévitable en remplaçant le prêtre, chaque matin, devant son néant et un néant deux fois misérable puisque rebelle à l’ action divine. Loin de tout regard d’ admiration et de tout compliment, seul en face de Dieu, le voici enfin attentif aux besoins de son âme, soucieux de travailler à sa guérison et de l’ affermir dans le bien. Rien alors ne le distrait de ses intérêts spirituels : c’est le temps exclusivement réservé à la grande affaire de son salut ; l’heure principale de la journée puisqu’elle prépare les autres en obtenant la grâce de les bien remplir.

Le prêtre, n’ ayant d’ ordinaire personne autour de lui pour le reprendre de ses maladresses et de ses torts, peut s’illusionner de très bonne foi sur son état moral, se croire, par exemple, d’humeur facile alors qu’il est de caractère détestable. N’ayant dans son ambiance ni supérieur, ni prédicateur pour l’ avertir de ses fautes, il est, à ce point de vue, privé des secours qu’ont les fidèles. Son devoir est de se constituer, chaque jour, son propre prédicateur, et un prédicateur impitoyable bien qu’ encourageant

Cette transformation est possible, facile même ; et M. Vincent d’ en indiquer ainsi le moyen : « L’oraison est une prédication qu’on se fait à soi-même pour se convaincre du besoin qu’on a de recourir à Dieu et de coopérer avec sa grâce pour extirper les vices de notre âme et pour y planter les vertus. Il faut s’y appliquer particulièrement à combattre la mauvaise inclination qui nous gourmande et tendre toujours à la mortifier, parce que, lorsqu’on est venu à bout de celle-là, le reste suit aisément. »

Ces arguments, qui prouvent la nécessité de l’ oraison pour les prêtres, s’ appliquent dans une mesure plus ou moins large à un grand nombre de laïcs. Pères et mères, professeur chargés de la formation morale des autres ne sont que trop portés, eux aussi, à négliger la leur. Comme le clergé séculier, ils n’ ont d’ ordinaire personne pour les avertir de leurs défauts. Par suite même péril de se croire parfaits et de vivre et mourir dans cette pernicieuse illusion.

Les personnes adonnées aux bonnes œuvres, à force d’ aider les prêtres dans leur ministère, se croient souvent remplies des grâces de Dieu, alors qu’elles sont encore très loin de la perfection chrétienne.

Parents, maîtres, hommes et femmes d’action religieuse ne liront pas sans profit les conseils si pratiques qu’adresse le Fondateur de la Mission à ses missionnaires. Puisse-t-ils se bien convaincre, comme ces derniers, de la nécessité de l’oraison. Les avis du saint aux Filles de la Charité leur seront utiles.

M. Vincent ne conçoit pas qu’une Religieuse, qu’elle soit cloîtrée ou non, puisse sans oraison quotidienne mener une vie conforme à son idéal et observer ses vœux. Sous l’empire de ce sentiment, il écrit ces lignes à sa collaboratrice Louise de Marillac : « Il m’est venu en pensée ce matin et hier, si me semble, qu’il est à souhaiter que vous formiez bien à l’oraison mentale celle que a soin des nouvelles venues afin qu’elle les dresse à ce saint exercice16.

Quand le saint se préoccupe de ses filles d’adoption envoyées au loin, la première chose dont il s’informe est la manière dont elles s’acquittent du grand devoir de l’oraison17. Cette dernière est-elle faite journellement et par toute. La Communauté ne peut que prospérer de plus en plus ; par malheur, est-elle négligée, tout ira de mal en pis, il faut s’attendre à quelque catastrophe.

Vincent considère cette pratique comme l’unique moyen de maintenir une Religieuse en vocation, et il ne le cache pas aux intéressés18. Voici sous sa plume une vigoureuse description de la déchéance qu’entraîne l’abandon de cet exercice19 : « S’il en est qui ne soient pas fidèles à bien faire l’oraison de l’après-dîner, oh Seigneur ! vous êtes assurées que vous les verrez déchoir petit à petit et tomber en un pitoyable état. Si elles avaient l’humilité avant cela, on n’en verra plus ; si de l’amour pour Dieu et le prochain, elles n’en auront plus. Bref, si elles avaient quelque bonne coutume, comme de s’entretenir de quelque bonne chose, on ne verra plus rien de tout cela, parce qu’elles n’auront pas été exactes à garder cette règle. Et si vous voyez du déchet en quelques-unes parmi vous, si nous en voyons entre nous (oh ! que sais-je s’il y en a ou s’il n’y en a point du tout !) mais, s’il y en avait, c’est pour n’avoir pas été fidèles à faire cette oraison. »

Les Filles de la Charité apportent-elles tous leurs soins à l’accomplissement de cette pratique, le saint de s’en réjouir et de les féliciter. Sont-elles coupables de négligence, il le leur reproche en termes attristés.

Louant une Communauté des Ardennes de son esprit d’oraison, Vincent d’écrire à ses membres20 : « C’est la grâce que je vous désire et les meilleurs avis que je vous puisse donner. »

Dans la pensée du Fondateur des Prêtres de la Mission et des Filles de la Charité, l’avenir des deux Instituts dépend de la place qu’y tiendra l’oraison. Tant que cet exercice y sera en honneur, ces sociétés prospéreront ; du jour où il serait à l’abandon, elles ne lui surviraient guère.

Raisonnable en tout M. Vincent recommande à ses filles spirituelles de remettre l’oraison à plus tard et même de ne pas la faire, quand le devoir l’exige. « Quitter l’oraison ou la lecture pour assister un pauvre – observe-t-il21 – c’est servir Dieu. Aussi doit-on y aller gaiement. »

On juge par là du tact et de la prudence avec lesquels il importe de conseiller l’oraison quotidienne aux scrupuleux et aux simples. S’il faut, d’une part, mettre en évidence son caractère vital et ses avantages incomparables, l’on doit, d’autre part, à l’exemple du saint, insister sur le devoir d’y renoncer quand la charité envers le prochain l’ordonne.

Ce cas, loin d’être chimérique, se présente souvent : C’est une mère occupée tout le long du jour par les soins à donner aux enfants et par les travaux du ménage ; c’est une jeune fille qui besogne du matin au soir pour faire vivre ses parents infirmes. A peine a-t-elle mis en ordre l’intérieur familial qu’il lui faut se rendre au bureau ou à l’atelier, et quand elle revient sous son toit, la préparation des repas absorbe le peu de temps qui lui reste. Enfin certains commerces ne permettent pas de distraire de la journée une demi-heure.

Le saint dirait à ces mère de famille : Voilà l’heure de votre oraison, si vous entendez vos enfants qui vous appellent, portez-vous immédiatement à leur secours, quittez Dieu pour Dieu22.

Voici en quels termes paternels, Vincent rassure les consciences timorées23 : « Ne vous mettez pas en peine si vos emplois vous empêchent d’être exactes à l’oraison, parce que la charité étant la reine des vertus, il faut tout quitter pour elle. »

Le saint revient souvent sur l’important problème de la conduite à tenir dans les conflits où il faut opter par la force des choses entre le temps à consacrer à l’oraison et l’accomplissement de ses devoirs. Dans certaines occasions – dit-il aux Filles de la Charité24 – on ne peut suivre l’ordre d’emploi du temps. « Par exemple, on viendra à votre porte pendant l’oraison pour qu’une de vous aille voir un pauvre malade qui est pressé ; que fera-t-elle ? Elle fera bien de s’en aller, parce que Dieu lui commande cela. Car, voyez-vous, la charité est par-dessus toutes les règles, et il faut que toutes se rapportent à celle-là. C’est une grande dame. Il faut faire ce qu’elle commande. C’est donc, en ce cas, laisser Dieu pour Dieu. »

Vincent s’élève avec force contre certaines Sœurs d’esprit mal fait qui continuent leur oraison alors qu’on vient les quérir en toute hâte pour un malade25. Son indignation serait plus grande encore contre les mères qui se livreraient à cet exercice au détriment de leur famille.

Autant le saint accepte les motifs sérieux d’omettre l’oraison ou de la retarder, autant il n’est pas dupe des prétextes invoqués pour l’écourter ou ne pas la faire. La paresse de certains sujets, l’humeur capricieuse de plusieurs autres lui sont connues, aussi ne s’étonne-t-il pas de cet abandon d’une pratique laborieuse et quotidienne. Sa prévoyance, qui n’est jamais en défaut, recommande aux siens de ne pas se livrer à l’oraison par inclination naturelle, mais par devoir26. C’est le moyen d’être fidèle à cet exercice, même dans les jours de lassitude et de dégoût.

Ces caractères changeants et à la merci de leurs impressions, qui tantôt s’enthousiasment d’une chose et tantôt n’en veulent plus en entendre parler, feraient le désespoir du saint s’il ne comptait sur l’action toute puissante de la grâce. Quelle garantie de persévérance peuvent offrir ces natures faibles dont la conduite suit leur vie affective dans ses tours et dans ses détours.

Personne n’est maître de ses attraits et de ses répulsions, de ses ardeurs et de ses abattements27. Malheur au chrétien qui les prend pour règle de ses rapports avec Dieu : un jour il prolongea sa méditation outre mesure, et, le lendemain, il la fera trop courte ou l’omettra tout-à-fait. Sa vie religieuse sera sans suite, et partant sans valeur.

Faisant allusion aux prêtres de cette mentalité, le saint de dire avec tristesse28 : « Que fera-t-on à ces gens là, sinon de prier Dieu qu’il les touche et leur fasse connaître le désordre dans lequel ils sont ? Car il faut que Dieu fasse cela lui-même, puisque les avertissements n’y font rien. «

Pour progresser dans le vaste domaine de l’oraison et ne pas s’exposer à sortir, il faut s’y laisser guider par le devoir sans tenir compte de ses impressions personnelles. Ne nous le dissimulons pas, la fidélité à cet exercice est loin d’être un jeu : tout le monde peut y réussir, mais non sans peine. Les efforts, si généreux qu’ on les suppose, n’ aboutissent qu’ à condition d’être faits dans le sens voulu. Faute de réflexion et de méthode, combien d’âmes se fatiguent, s’ épuisent et pourtant ne persévèrent pas dans cette pratique.

Quelle sottise de dépenser ses forces à tort et à travers. Comme l’ art et la science, la spiritualité a ces Don Quichotte qui se battent contre des moulins à vent. Ne soyons pas de ce nombre.

  1. IX, 415-417, n° 31. Conférence du 31 mai 1648 sur l’oraison.
  2. X, 585, n° 105. Conférence du 17 novembre 1658 sur le lever de l’oraison, etc.
  3. IX, 401, n° 38. Conférence du 1er mai 1648 sur le bon usage des instructions.
  4. X, 634, n° 108. Conférence du 16 mars 1650 sur divers objets.
  5. IX, 414, n° 37. Conférence du 31 mai 1648 sur l’oraison.
  6. XI, 45, n° 26. Canevas d’une conférence sur l’amour de Dieu. Conférence sur le bon usage des instructions.
  7. IX, 402, n° 36
  8. X, 417, n° 37
  9. VIII, 3, 2890. Lettre à Firmin Get, supérieur de la Mission de Marseille, Paris, 4 juillet 1659.
  10. XI, 33, n° 67. Extrait d’entretien sur l’oraison.
  11. Epître de saint Paul aux Philippiens, IV, 13.
  12. IV, 596, 597, n° 1623. Lettre à un Supérieur de séminaire.
  13. VIII, 145, 146, n° 3601. Lettre à Louis Dupont, Supérieur à Tréguier. Paris, 8 octobre 1659. [35]
  14. VII, 593, n° 2868. Lettre à M. Firmin Get, 13 juin 1659.
  15. XII, 88, n° 195. Conférence du 6 décembre 1658 sur la fin de la Congrégation de la Mission.
  16. IV, 47, n° 1240. Lettre écrite entre 1647 et 1651.
  17. V, 25, n° 1663. Lettre à M. Nicolas Guillot, Prêtre de la Mission à Varsovie, Paris, 10 octobre 1653. « A propos des Filles de la Charité, je vous prie de mander si elles observent bien leur petit règlement, surtout à l’égard de l’oraison tous les jours. »
  18. IX, 401, n° 36. Conférence du 1er mai 1648 sur le bon usage des instructions.
  19. X, 609, n° 106. Conférence du 25 novembre 1658 sur l’emploi de la journée.
  20. IV, 161, n° 1330. Lettre aux Filles de la Charité de Saint-Etienne-A-Armes. Paris, 18 mars 1651.
  21. IX, 319, n° 30. Conférence du 30 mai 1647 sur es règlements des Filles de la Charité.
  22. X, 3, n° 61. Entretien du 23 juillet 1654 à quatre Sœurs envoyées à Sedan. « Voilà l’heure de l’oraison ; si vous entendez les pauvres qui vous appellent, mortifiez-vous et quittez Dieu pour Dieu, encore qu’il faille faire tout ce que vous pourrez pour ne point omettre votre oraison. »
  23. VII, 458, n° 2788. Lettre à la Sœur Haran, Supérieure à Nantes. Paris, 12 février 1659.
  24. X, 595, n° 105. Conférence du 17 novembre 1658 sur le lever, l’oraison et autres exercices.
  25. X, 100, n° 69. Conférence du 8 août 1655 sur la fidélité au règlement.
  26. XI, 325, n° 147. Répétition d’oraison du 11 mars 1656.
  27. XI, 91, n° 85. Répétition d’oraison sur l’oraison.
  28. XI, 326, n° 147.

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