Saint Vincent de Paul et sainte Louise de Marillac, leurs relations d’après leur correspondance. Chapitre premier

Francisco Javier Fernández ChentoAu temps de Vincent de Paul, Louise de Marillac, Vincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Louis Deplanque · Année de la première publication : 1936.
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Les Dispositions De Louise De Marillac. — Ses Inquiétudes. — Les Conseils De Vincent De Paul. —Paix Et Joie. — Le Bon Plaisir De Dieu. — Confiance En Dieu. — Abandon A La Providence. — Les Mortifications. — Les Pratiques De Piété. — A L’école De L‘evangile. La Direction De Saint Vincent. — Louise De Marillac Sous Cette Direction.

C’est à la fin de 1624, ou au début de 1625, que Louise de Marillac se plaça sous la direction spirituelle de Vincent de Paul. Elle lui écrivait en effet, en juillet 1651, que la «miséricorde» divine l’avait mise sous sa «sainte conduite» vingt-six ans auparavant. (1 : IV, 222 et note)

La pénitente voulait s’ouvrir à son directeur avec une entière franchise, afin qu’il fût en mesure de la guider en pleine connaissance de cause. « J’aimerais mieux mourir, lui disait- elle, que de vous feindre quelque chose. » (2 : I, 346) Aux dernières années de sa vie, elle pouvait témoigner qu’elle s’était toujours tenue dans cette disposition. Elle avait toujours désiré que saint Vincent vît « aussi intelligiblement » que Dieu lui-même toutes ses « pensées, actions et intentions ». (3 : V, 176)

En possession de cette connaissance, il était à même de donner ses indications : Louise de Marillac était décidée à les suivre. A aucun pris, elle n’aurait voulu désobéir à son confesseur. (4 : V, 554) Elle était heureuse lorsqu’il entreprenait de contrarier ses inclinations. Elle estimait davantage les volontés qu’il lui marquait que les siennes propres. (5 : III, 311) Volontiers elle déclarait qu’elle avait « besoin d’être menée un peu rudement… » (6 : II, 595-96)

Dans ce besoin qu’elle éprouvait d’une constante et ferme direction, elle appréhendait les absences de monsieur Vincent. Elle en souffrait d’une manière « sensible. » (7 : I, 36) (C’est aux premiers temps qu’elle avoue cette souffrance. Mais elle écrivait encore vingt ans plus tard : « … Si vous partez demain je n’aurai point l’honneur de vous voir avant. Que deviendra ma pauvre conscience en attendant, et l’état auquel mes relâchements, paresse et infidélités ont réduit mon âme ?… (8 : III, 378) Quelques années seulement avant sa mort, elle appelait encore avec la même instance les interventions de son confesseur : « Permettez-moi, disait-elle, de tenir la place d’une pauvre honteuse, qui vous prie, pour l’amour de Dieu, lui faire… l’aumône d’une petite visite, dont j’ai grand besoin… » (9 : VI, 455)

Elle ne voyait pas comment il lui serait possible de «ne pas errer», sans recevoir ni « avis ni communication » du directeur de sa conscience. (10 : VII, 428)

S’il arrivait que sa confession fût retardée d’un jour, elle ne pouvait se défendre d’en éprouver de l’émoi. « S’il plaît à votre charité, mon très honoré Père, écrivait-elle, se souvenir de sa pauvre fille, qui s’attendait que ce serait pour ce matin sa confession, n’ayant rien eu qui la pût empêcher de s’y disposer, par la grâce de Dieu… » (11 : IV, 182)

Qu’une raison de différer une confession se présente, Louise de Marillac ne veut pas l’apprécier seule. Il faut que Vincent de Paul se prononce. « C’est pour savoir, demande sa Pénitente, … si je puis différer ma confession à demain au soir, ou s’il serait plus à propos que ce ne fût que jeudi, à votre plus grande commodité… » (12 : IV, 201)

Le confesseur règle la fréquence des communions de sa dirigée. Dans l’éventualité de communions supplémentaires, elle le consulte et elle se conforme à la décision qu’il prend. Elle s’aperçoit, au temps de la Pentecôte, qu’elle a oublié de «demander permission de communier toute la neuvaine que l’on dit la sainte messe au Saint Esprit.» Cependant elle a communié les premiers jours de la neuvaine, en usant de l’autorisation générale que saint Vincent lui a donnée de le faire, quand sa santé le lui permet. Mais elle avoue son trouble :

«Je ne l’ose continuer, dit-elle, sans votre permission plus particulière… » (13 : III, 198)

Une autre année, au contraire, elle demande à se priver de la communion entre l’Ascension et la Pentecôte, pour imiter les apôtres qui étaient alors séparés de Jésus. De plus, elle compte ainsi profiter de ce laps de temps pour réfléchir au mauvais usage qu’elle a fait de la communion, en cours d’année, et pour s’exciter davantage au désir de l’Eucharistie. (14 : III, 310)

Parfois c’est une difficulté de conscience qui l’empêche de communier. En pareil cas, il faut que monsieur Vincent la rassure sans perdre de temps, car elle s’interdit la communion tant qu’elle ne l’a pas vu. Une telle situation, il est vrai, se présente rarement. (15 : II, 465)

Ce ne sont pas seulement ses pratiques religieuses que Louise de Marillac demande à Vincent de Paul de régler. Elle lui confie ses aspirations les plus profondes. Elle compte sur lui pour faire aboutir l’élan de vie chrétienne qui la soulève.

En 1645, elle fait allusion au vœu de viduité perpétuelle qu’elle a fait vingt-deux ans auparavant, du vivant de son mari, pour le cas où il viendrait à décéder. Elle ajoute : « … Je sens en mon intérieur je ne sais quelle disposition qui, ce me semble, me veut attacher à Dieu plus fortement ; mais je ne sais comment. Dites, s’il vous plaît, mon très honoré Père, à votre pauvre fille et servante ce que vous en pensez…» (16 : II, 525)

Pour aider son directeur à dégager en elle l’élan chrétien dont elle souhaite le succès, elle lui signale d’elle-même ses propres écueils. Sous ce regard personnel, quelques traits de Louise de Marillac s’ébauchent dans ses lettres à saint Vincent.

Elle se compare à son fils Michel. « Il a comme moi, observe-t-elle, l’esprit paresseux ; et pour agir, il faut que nous soyons pressés, soit par les affaires nécessaires, soit par nos inclinations qui, par saillies, nous font entreprendre de faire même des choses assez difficiles. » (17 : III, 517)

Elle parle aussi de «l’inconstance» de ses «passions». Elle se trouve incapable de les discipliner. « Quelque résolution que je fasse », dit-elle, elles « ne me donnent point liberté de les assujettir à la raison, étant quelques jours un peu remise, et aussitôt je m’échappe. » (18 : III, 254)

Il lui arrive de se trouver « méchante », parce qu’elle souhaite que se prolonge l’absence d’une personne, dont les intrigues gênent le développement d’une de ses œuvres essentielles. (19 : I, 498)

Elle a tendance à grossir ses défauts. Elle s’en découvre même sans raison apparente. C’est ainsi qu’elle se demande si le chagrin qu’elle éprouve à faire de la peine à autrui ne vient pas de son orgueil. (20 : II, 162)

Louise de Marillac s’inquiète de sa faiblesse, voire même de ses infidélités. A son sens, elle a un si grand besoin « d’être aidée » par Vincent de Paul, « pour faire la très sainte volonté de Dieu », qu’il ne faut « rien » attendre d’elle, hormis l’obéissance à ce qu’il lui « commande ».

Encore trouve-t-elle qu’elle suit bien mal ses directions. Elle lui confie en effet son regret d’être « telle » qu’elle est, après « tant d’années » que Dieu lui parle par son intermédiaire.

«Demandez-lui miséricorde, supplie-t-elle…, pour ma pauvre âme qu’elle a mise en vos mains. » (21 : II, 172-73)

Elle redoute le jugement divin auquel elle sera soumise sur le seuil de l’éternité, au terme de sa vie mortelle. « Je ne sais, gémit-elle, ce que notre bon Dieu fera de moi, qui lui suis si infidèle et pleine de péchés. » (22 : II, 197)

Parmi ces appréhensions, elle appelle son directeur à la rescousse : « Ne serai-je point avant mourir en l’état que Dieu me demande pour son amour ? Faites-moi la charité d’y penser un peu, et vouloir avoir connaissance de mes désordres, et que je n’aie pas à ma mort toute la confusion que je mérite pour mes infidélité au dessin de Dieu, et particulièrement lorsque Dieu me demandera compte depuis que sa bonté m’a fait la grâce, mon très honoré Père, d’être votre plus petite fille et très obligée servante… » (23 : II, 358)

Un peu plus tard, une autre lettre apporte à monsieur Vincent le même écho d’une douloureuse inquiétude : « … J’appréhende l’éternité… (24 : II, 372)

L’année suivante, en 1644, Louise de Marillac continue de chercher auprès de son confesseur un recours contre ses craintes. « …Oh ! si je vous pouvais faire connaître mes craintes, écrit-elle, que je serais soulagée ! Elles se terminent toutes en celle de l’abandon de Dieu, comme je crois beaucoup de fois l’avoir mérité. » (25 : II, 478)

Malgré ses appréhensions et les reproches qu’elle s’adresse, la pénitente de saint Vincent conserve son équilibre. Elle professe qu’elle e fait « rien qui vaille ». Cependant son « cœur ne s’en aigrit pas…, quoiqu’il ait sujet de craindre que la miséricorde de Dieu se lasse de s’exercer en un sujet qui lui désagrée toujours. »

A travers les craintes qui la font souffrir, elle reste attachée à l’amour de Dieu. Elle voudrait que ce « saint amour se donnât à » son « cœur pour loi perpétuelle. » (26 : II, 528-29) Elle a un tel désir d’aimer Dieu parfaitement et de n’agir que par amour pour lui, qu’elle s’effraye de tout intervalle constaté entre ses aspirations et leur réalisation. Elle serait moins

sévère pour elle-même si elle aimait Dieu moins fortement.

En une formule saisissante, elle proclame qu’elle ne voit « rien » en elle « qui ne soit criminel », si ce n’est « une bien faible volonté de mieux aire ». (27 : II, 576) En fait, elle distingue faiblement son incontestable «volonté» de bien faire, parce que son attention est d’abord occupée de la perfection divine qu’elle voudrait reproduire. Quand il redescend sur sa personne, son regard est frappé de la différence qui l’oppose à Dieu.

Les circonstances extérieures parmi lesquelles elle doit se mouvoir, bien loin de la distraire du sentiment qu’elle a de son indignité, la mettent davantage sous son emprise. Elle en est en effet toute pénétrée.

En août 1646 Louise de Marillac est à Nantes, pour installer à hôpital les Filles de la Charité. Les Nantais de toute condition lui témoignent beaucoup d’égards, car ils la tiennent «pour une grande dame ». C’en est assez elle se reproche la considération dont on l’entoure très indûment, selon elle. Du même coup, sa pensée revient aux jugements de l’Eternel, qui saura bien lui faire payer les honneurs qu’elle reçoit sans les mériter. Elle écrit donc à Vincent de Paul : « Je me prends un peu à votre charité des honneurs que l’on nous rend ici. Au nom de Dieu ne trompez plus personne à mon sujet… Oh ! que je brûlerai un jour et que je recevrai de grandes confusions… (28 : III, 19)

Evidemment, elle voudrait communiquer à la compagnie des Filles de la Charité une perfection toujours plus haute. Elle s’emploie à développer ces progrès. Toutefois, comme ses efforts n’atteignent pas tout le résultat qu’elle ambitionne, ils lui font prendre une conscience plus aiguë de ses propres insuffisances. Elle s’accuse d’être un obstacle au bien commun qu’elle recherche ; et elle redoute les sanctions divines qui frapperont son « endurcissement » personnel.

Ces appréciations et ces craintes sont livrées du même mouvement à monsieur Vincent. «… Cette pauvre compagnie, lui est-il assuré, souffre bien sous ma chétive conduite ; aussi pensé- je que tôt Dieu la délivrera de cette captivité, qui est à si grand empêchement à la perfection de son œuvre ; et moi j’ai grand sujet de craindre de mourir en mon endurcissement, si votre charité ne m’aide. » (29 : III, 171)

La fondatrice revient souvent à son idée de la précarité de son œuvre. Saint Vincent est obligé de tempérer ses trop vives inquiétudes. Elle écrit en 1655 : « …Permettez-moi… de vous dire que mon cœur est sensiblement et souvent touché de la pensée que la compagnie est fort proche dc son déclin… » (30 : V, 419) Une réponse apaisante tranquillise incontinent ces alarmes : « Il faut agréer la conduite de Dieu sur vos filles, les lui offrir et demeurer en paix. Le Fils de Dieu a vu sa compagnie dispersée et quasi dissipée de tout temps. Il faut unir votre volonté à la sienne. » (31 : V, 420)

Il suffit d’une lecture, commencée cependant dans la paix, pour que les craintes de Louise de Marillac s’intensifient et l’obligent à recourir à son directeur. Elle médite un jour les pages du Mémorial de la Vie Chrestienne du Père Louis de Grenade. Mais chemin faisant, elle se sent gagnée par une « terreur » indistincte. Certes elle réussit à s’en libérer. Néanmoins elle demande à saint Vincent : « …Continuerai-je cette lecture ? » (32 : IV, 201-202)

Moins de trois années avant sa mort, elle demeure toute saisie de sa faiblesse intime. « … Mon esprit est tout enveloppé, dit-elle, tant il est faible… » (33 : VI, 319)

L’année suivante, elle ne se sent pas plus rassurée. Elle implore l’assistance des prières de son confesseur, « pour m’obtenir miséricorde, précise-t-elle, crainte que mes obstinations passées, et peut-être présentes ou à venir, ne soient cause de ma perte… » (34 : VII, 97) .

A la fin de la même année, elle lui fait part, du ton dont elle a toujours usé, des jugements sévères qu’elle porte sur son propre compte et de la peur que lui inspire la perspective de l’éternité, désormais toute proche. Elle écrit : « …J’espère de votre bonté un mot de réponse…, pour en être aidée à ce que mon indifférence pour mon état intérieur et tout ce qui est du service de Dieu et mon salut ne soit à ma condamnation, me flattant, en me trompant, de la croyance que Notre-Seigneur me veut souffrir, même jusques à ma vie libertine, en ce qui regarde ma conduite particulière…» (35 : VII, 415)

La direction de Vincent de Paul s’adapte aux besoins de sa pénitente. Les inquiétudes dont elle l’entretint pendant toute sa vie l’amenèrent à insister fortement, auprès d’elle, sur la paix et la joie que l’âme doit goûter an service de Dieu. Il lui marquait que cette paix et cette joie trouvent leur appui dans la confiance en Dieu. Il l’exhortait à se placer filialement sous la garde de la Providence divine, à laisser Dieu agir paternellement en elle.

Dès les premières années de sa direction, il souligne la nécessité de se tenir devant Dieu dans un état de paix intérieure. « Le royaume de Dieu, explique-t-il, est la paix au Saint-Esprit; il régnera en vous, si votre cœur est en paix. Soyez-le donc, mademoiselle, et vous honorerez souverainement le Dieu de paix et de dilection. » (36 : I, 114)

Dans la paix intérieure, qu’elle doit acquérir et conserver, Louise de Marillac est invitée à être gaie. La joie qui lui est recommandée échappe aux fluctuations de la sensibilité. Elle est placée sous la sauvegarde de la volonté, qui en défend les abords, parce que tel est l’ordre de Dieu. « Soyez » gaie « mademoiselle, écrit Vincent, je vous prie, puisqu’il plaît à Dieu que vous le soyez. » (37 : I, 85)

Cette invitation à la joie est fréquente et pressante « …Tenez-vous bien gaie dans la disposition de vouloir tout ce que Dieu veut. Et pour ce que son bon plaisir est que nous nous tenions toujours en la sainte joie de son amour, tenons-nous y et attachons-nous y inséparablement en ce monde, pour être un jour une même chose avec lui. » (38 : I, 39)

Saint Vincent sait fort bien que ces conseils risquent de sembler difficiles à suivre. Il vante en effet la gaieté à une âme qui n’est que trop portée à s’attrister de ses insuffisances. Il est donc amené à expliquer comment la joie dont il parle peut s’accommoder des inévitables tracas d’une conscience, que chagrinent ses imperfections.

« Ne pensez pas, insiste-t-il, que tout soit perdu pour les petites révoltes que vous sentez intérieurement. Il vient de pleuvoir fort dur, et il tonne épouvantablement ; le temps en est-il moins beau ?

« Que les larmes de tristesse noient votre cœur et que les démons tonnent et grondent tant qu’il leur plaira, assurez-vous, ma chère fille, que vous n’en êtes pas moins chère à Notre- Seigneur. Vivez donc contente en son amour… » (39 : I, 71)

Louise de Marillac peut être mécontente d’elle-même. Il n’en reste pas moins vrai que la foi chrétienne lui représente la constance de l’amour divin à son égard. De cette assurance d’un indéfectible et tout-puissant amour découle un réconfort, qui n’est pas à la merci des troubles personnels.

Saint Vincent défend en toute occasion sa correspondante contre les inquiétudes, que lui cause la vue de son humaine faiblesse. A propos des épreuves subies par une Fille de la Charité, il lui représente paisiblement que « tous les gens de bien sont condamnés de Dieu à souffrir de la tentation », quelle qu’en soit la nature. La tentation, dit-il, est une « Croix » qu’il faut porter comme Jésus-Christ a porté la sienne. (40 : I, 572)

Sous cette croix assurément le cœur souffre, mais il ne faut pas qu’il défaille. La souffrance elle-même peut être source de joie. Pour en obtenir ce bénéfice, il suffit de l’endurer pour l’amour de Dieu. « Votre cœur », écrit Vincent, n’est-il pas consolé « de voir qu’il a été trouvé digne devant Dieu de souffrir en le servant ? » (41 : I, 94)

La santé de Louise de Marillac était souvent vacillante. Quand elle fléchissait, c’était encore de l’acceptation de la souffrance et de la soumission au bon plaisir divin que Vincent de Paul entretenait la malade. Il disait en pareille occurrence : « Je ne vous puis indiquer d’autre cause de votre mal que celle du bon plaisir de Dieu. Adorez-le donc, ce bon plaisir, sans vous enquérir d’où vient que Dieu se plaît de vous voir en l’état de souffrance. Il est souverainement glorifié de notre abandon à sa conduite, sans discussion de la raison de sa volonté, si ce n’est que sa volonté est sa raison même et que sa raison est sa volonté. Enfermons-nous donc là-dedans de la façon que fit Isaac au vouloir d’Abraham, et Jésus- Christ au vouloir de son Père. » (42 : I, 559-560)

La perfection consiste à soumettre entièrement la volonté personnelle à la volonté divine, sans interroger Dieu sur les raisons de ses desseins et de ses conduites. Cette absolue conformité du vouloir humain au vouloir divin fonde l’ordre de la sainteté. En même temps, elle établit l’âme dans une paix qu’aucune épreuve ne peut troubler : elle fait donc goûter par anticipation la joie du paradis.

La correspondance de Vincent de Paul aimait à faire entendre cette leçon capitale. A l’occasion des morts qui survenaient parmi les missionnaires ou parmi les sœurs, il la reprenait et la développait. En ces circonstances, il indiquait aussi la manière de la mettre en pratique.

C’est ainsi que Louise de Marillac reçoit une lettre riche d’enseignements, parce qu’un prêtre de la Mission, dont elle avait dû apprécier le dévouement, est tombé dangereusement malade.

« Il faut agir contre ce qui fait peine, lui est-il dit, et briser son cœur ou l’amollir pour le préparer à tout. Il y a apparence que Notre-Seigneur veut prendre sa part de la petite compagnie. Elle est toute à lui, comme je l’espère, et il a droit d’en user comme il lui plaira. Et pour moi, mon plus grand désir est de ne désirer que l’accomplissement de sa sainte volonté. Je ne puis vous exprimer combien notre malade est avant dans cette pratique ; et c’est pour cela qu’il semble que Notre-Seigneur le veuille mettre dans un lieu, où il pourra continuer plus heureusement durant toute l’éternité.

« Oh qui nous donnera la soumission de nos sens et de notre raison à cette adorable volonté ? Ce sera l’auteur des sens et de la raison, si nous ne nous en servons qu’en lui et pour lui.

« Prions-le que vous et moi ayons toujours un même vouloir et non-vouloir avec lui et en lui, puisque c’est un paradis anticipé dès cette vie. » (43 : I, 586-87)

Lorsque c’était dans sa Compagnie que la mort frappait, la Supérieure des Filles de la Charité avait quelque peine à « briser son cœur » tout net, ou à comprimer patiemment ses émois, pour ne plus laisser subsister en lui qu’un docile acquiescement aux mystérieux coups de la Providence. Vincent intervenait donc pour la persuader de se tenir dans une paix sereine. Il lui expliquait que les coups qui l’attristaient étaient des marques d’amour, car ils tendaient à parfaire le détachement et la sainteté des sœurs.

« Vous me paraissez dans la pressure du cœur, observait-il. Vous craignez que Dieu ne soit fâché et qu’il ne veuille point du service que vous lui rendez, à cause qu’il vous prend vos filles. Tant s’en faut, mademoiselle. C’est un signe qu’il le chérit, puisqu’il en use de la sorte ; car il vous traite comme sa chère épouse l’Église, au commencement de laquelle non seulement il faisait mourir la plupart par la mort naturelle, mais aussi par supplices et des tourments. Qui n’aurait dit, à voir cela, qu’il était en colère contre ces jeunes et saintes plantes? Ne croyez donc plus cela, mais le contraire. » (44 : I, 570)

Tout comme les grandes souffrances, les ennuis quotidiens devaient être joyeusement accueillis, comme des moyens voulus de Dieu pour exercer la patience et l’abnégation, qui font progresser la sainteté.

A l’exemple de Jeanne de Chantal, qui avait supporté avec résignation les reproches injurieux d’une «fille qui était sortie de la maison », mademoiselle Le Gras s’estimera «heureuse de faire voir au ciel et à la terre l’usage » qu’elle peut faire de semblable traverse.

Elle reconnaîtra « le bon Dieu en la personne » d’une « bonne fille » qui vient de se comporter à son égard sans ménagements. (45 : II, 384)

Dieu est présent dans les événements. Il les dirige et il agit par leur intermédiaire. Quels qu’ils soient, heureux ou malheureux, ils concourent à la perfection de l’âme, qui doit discerner à travers eux le développement des « desseins éternels » à son sujet. Elle peut être certaine d’être bien inspirée, si elle s’abandonne entièrement à la « conduite si admirable et si aimable » de la Providence. (46 : I, 584)

Certes, « les saints, voire même le saint des saints » ont connu des « abandons intérieurs » où il leur semblait que Dieu les laissait seuls parmi leurs difficultés. Mais leur constance était ensuite récompensée par une « union plus étroite » avec lui. (47 : I, 155) Vincent rappelle à sa « fille » leur exemple dans ses alternatives d’inquiétude et de confiance, car il ne veut à aucun prix que la joie la déserte : son entrain en serait compromis.

Il ne se contente pas de lui enseigner à se soumettre gaiement à la volonté divine. Pour atteindre à cette soumission, il veut encore qu’elle compte sur Dieu d’abord, Il cherche obstinément à lui inculquer la confiance en Dieu, qui s’allie très bien avec la croyance à la puissance du mal et avec la défiance de soi-même.

Louise de Marillac redoutait trop, au gré de son directeur, le pouvoir du démon. Vincent la rassure, car il ne veut pas qu’elle s’affole à la vue de la perversité humaine. Le tentateur, affirme-t-il, fort nettement, « n’a pouvoir que celui que vous lui donnez. »

Il est très éloigné cependant de lui laisser croire qu’il ne dépend qu de son libre effort d’échapper aux fléchissements de la nature. Elle a raison au contraire de se défier d’elle- même. Mais la défiance que Vincent autorise n’a rien de déprimant. Elle aboutit plutôt à rejeter l’âme plus résolument vers Dieu, dont l’appui est indispensable, puisque la volonté est débile. C’est en lui qu’il convient de placer sa confiance.

Je suis marri, écrit monsieur Vincent, de ce que vous laissez tremper votre esprit en quelques vaines appréhensions, qui sont plutôt à empêchement qu’à avancement à votre salut. Mettez-vous toute dans la sainte dilection, qui opère la confiance en Dieu et la défiance de soi… » (48 : I, 150)

La confiance en Dieu qui est recommandée à mademoiselle Le Gras est celle d’un enfant à l’égard de son père. Elle se justifie par l’amour dont l’âme se sait l’objet de la part de Dieu. Elle se comporte avec un abandon tout filial, faisant remise à Dieu des tracas et des peines qui pourraient gêner son élan.

« Déchargez votre esprit, prescrit Vincent de Paul, de tout ce qui vous fait peine, Dieu en aura soin… Vous ne l’honorez pas assez par la sainte confiance… Pourquoi votre âme ne serait-elle pas pleine de confiance, puisqu’elle est la chère fille de Notre-Seigneur par sa miséricorde ? » (49 : I, 90)

Une comparaison, qui devait frapper au vif l’esprit de Louise de Marillac, lui donnait la mesure de l’amour de Dieu pour elle, et, par conséquent, de la confiance qu’elle devait avoir en lui. Vous avez « plus de tendresse » pour votre fils, lui disait son confesseur, « que quasi mère que je vois pour ses enfants ». Or cet amour n’était pas comparable à celui de Dieu. Une exclamation ardente soulignait la différence qui les séparait : « Bon Dieu, mademoiselle, qu’il fait bon être l’enfant de Dieu, puisqu’il aime encore plus tendrement ceux qui ont le bonheur d’avoir cette qualité auprès de lui, que vous n’aimez le vôtre… »

La conclusion s’imposait avec évidence : « …Vivez… dans la gaieté d’un cœur qui désire être tout conforme à celui de Notre-Seigneur. » (50 : I, 77)

La confiance qui est recommandée ne concerne pas seulement le progrès de la vie intérieure. Suivant l’esprit évangélique, elle attend la protection divine sur tous les événements de la vie extérieure, qu’ils soient importants ou modestes.

En 1639, la peste sévissait à Angers. Or mademoiselle Le Gras s’apprêtait à partir pour cette ville, malgré le danger qu’elle pourrait y courir. Saint Vincent lui écrit : « Puisque Notre- Seigneur vous donne mouvement d’aller à Angers, allez-y ; …ce qu’il garde est bien gardé… » (51 : I, 603)

En février 1641, les Filles de la Charité n’étaient pas encore pourvues de l’installation définitive que requérait le développement de leur compagnie. Leur Supérieure s’en affligeait. Mais elle est invitée à montrer plus de confiance en la Providence : « Je vous vois toujours un peu dans les sentiments humains…, pensant que tout est perdu faute d’une maison. O femme de peu de foi et d’acquiescement à la conduite et à l’exemple de Jésus-Christ ! Ce Sauveur du monde, pour l’état de toute l’Église, se rapporte à son Père pour les règles et pour les accommodements ; et pour une poignée de filles que sa Providence s’est notoirement suscitée et congrégée, vous pensez qu’il vous manquera ! Allons, mademoiselle, humiliez-vous très bas devant Dieu… » (52 : II, 158)

Un plancher vient de s’effondrer, sans accident de personne, il est vrai. Louise de Marillac communique cette nouvelle à son directeur. Elle n’est pas encore remise de sa peur ; et elle continue à se demander si Dieu ne serait pas irrité contre elle ou contre ses filles. Or la réponse qu’elle reçoit lui fait un devoir de penser tout juste le contraire : « …Cet accident ne vous est pas envoyé ni pour vos péchés, ni pour ceux de nos chères sœurs, mais pour nous avertir, nous qui l’entendons, de vivre si bien que nous ne soyons pas surpris à la mort, et que vous avez en ce rencontre un nouveau sujet d’aimer Dieu plus que jamais, en ce qu’il vous a préservée comme la prunelle de son œil, dans un accident auquel vous deviez être accablée sous ces ruines, si Dieu n’eût détourné le coup par son aimable Providence… » (53 : II, 258)

En 1651, Michel Le Gras est malade. Sa mère agira sagement en se conformant aux avis du médecin. Cependant elle fera bien de compter davantage encore sur la paternelle sollicitude de Dieu. « L’on pense que les médecins font mourir plus de malades qu’ils n’en guérissent, Dieu se voulant faire reconnaître le médecin souverain de nos âmes et de nos corps, notamment à l’égard de ceux qui n’usent point de remèdes. Cependant, étant malade, il faut se soumettre au médecin et lui obéir…» (54 : IV, 256)

De même que la Providence étend maternellement sur Louise de Marillac une protection vigilante, de même elle l’éclaire par de sûres indications sur les décisions à prendre. Vincent lui en donne l’assurance. En conséquence, il la prie d’attendre ces indications avec une tranquille confiance, avant de fixer elle-même ses desseins.

« N’est-il pas vrai, interroge-t-il, que vous voulez, comme il est bien raisonnable, que votre serviteur n’entreprenne rien sans vous et sans votre ordre ? Et si cela est raisonnable d’un homme à un autre, à combien plus forte raison du Créateur à la créature. » (55 : I, 69)

Saint Vincent entend calmer le trop grand empressement de sa pénitente aussi bien que ses inquiétudes. Dans un cas comme dans l’autre, il veut qu’elle se confie filialement à Dieu. C’est à lui qu’il appartient de prendre l’initiative des entreprises à tenter. Jusqu’au moment où sa volonté se précise dans le jeu des circonstances, il convient de se réserver patiemment. « …Il y a de grands trésors cachés dans la sainte Providence, et … ceux-là honorent souverainement Notre-Seigneur qui la suivent et qui n’enjambent pas sur elle… » (56 : I, 68)

A cette disposition de s’en remettre docilement à Dieu du soin de fixer la direction à suivre, un nom très expressif est appliqué : c’est le non-faire, qui est tout le contraire de la fiévreuse agitation. Jésus-Christ en a donné l’exemple durant les nombreuses années qui ont précédé sa vie publique. Que mademoiselle Le Gras prenne modèle sur lui : « Honorez toujours, lui est-il recommandé, le non-faire et l’état inconnu du Fils de Dieu. » (57 : I, 62)

Vincent de Paul s’emploie à communiquer à sa fille son estime pour le non-faire. Comme il suppose l’effacement de la volonté personnelle devant la volonté divine, le non-faire réalise la condition fondamental de la sainteté, qui tend à n’avoir avec Dieu qu’un même « vouloir et non-vouloir. » Il vaut mieux que la multiplicité des actes qui ne seraient pas pénétrés de son esprit. « … Un beau diamant vaut plus qu’une montagne de pierres ; et un acte de vertu d’acquiescement et de soumission vaut mieux que quantité de bonnes œuvres qu’on pratique à l’égard d’autrui. » (58 : I, 82 – avril 1630)

Le non-faire ne se réduit pas à n’être qu’une docile et confiante attente des volontés divines. La bienfaisance de ses apaisements s’étend aussi à la collaboration active de l’âme avec Dieu. L’activité qui se soumet à son inspiration a le sens de la mesure. Elle échappe à l’effervescence, où se dépense exagérément une énergie qui fait plus appel à ses propres ressources qu’au concours divin.

En mai 1632, Louise de Marillac s’est mise en retraite. A cette occasion elle reçoit ces avis : « Quant à votre petite retraite, fait la tout doucement, selon l’ordre de l’Introduction de monsieur de Genève ; mais ne faites que deux oraisons par jour, une heure le matin et demi- heure l’après-dînée, et vous lirez pendant l’intervalle quelque chose de Gerson, ou des vies des saintes veuves auxquelles vous avez plus particulière dévotion ; et le reste du temps vous l’emploierez à penser à la vie passée et à celle qui vous reste. Mais faites tout cela bien doucement… et contentez-vous de faire cela dix jours durant. » (59 : I, 155)

Deux ans plus tard, dans les mêmes circonstances, la retraitante entend encore les mêmes conseils apaisants : « … Comment faites-vous ? Vous empressez-vous point ? Au nom de Dieu, faites doucement, en la manière que vous pouvez vous imaginer que faisait notre bienheureux Père, Monseigneur de Genève. » (60 : I, 289 – avant 1640)

En 1637, mademoiselle Le Gras a été malade. A peine rétablie elle voudrait entreprendre sa retraite, sans plus tarder. Monsieur Vincent ne l’entend pas ainsi, car il n’aime pas l’empressement. Il écrit donc : « Il n’y a rien qui presse pour votre retraite. Il n’y a pas longtemps que vous êtes sortie de maladie. Je craindrais que ce serait trop tôt vous exposer à ce travail. Au nom de Dieu, mademoiselle, allons doucement… Ne vous empressez pas… Soyez… gaie et soigneuse de votre santé. » (61 : I, 383 – 1636-1639)

En 1630, Louise de Marillac était à Villepreux, où elle travaillait de tout son cœur au service des pauvres gens. Certes saint Vincent aime le dévouement de sa charité. Il croit cependant devoir lui faire entendre cet avertissement : « Je me crains bien que vous n’en fassiez trop… Notre-Seigneur veut que nous le servions avec jugement ; et le contraire s’appelle zèle indiscret… » (62 : I, 84 – 4 mai 1630)

A la fin de la même année, comme sa collaboratrice a fort à faire parmi les confréries de la Charité de Beauvais, il lui renouvelle avec plus d’instance ses conseils de modération. Il veut qu’elle ménage sa santé : « Oh ayez bien soin de la conserver pour l’amour de Notre-Seigneur et de ses pauvres membres, et prenez garde de n’en pas faire trop. C’est une ruse du diable, dont il trompe les bonnes âmes, que de les inciter à faire plus qu’elles ne peuvent, afin qu’elles ne puissent rien faire ; et l’esprit de Dieu incite doucement à faire le bien que raisonnablement l’on peut faire, afin que l’on le fasse persévéramment et longuement.. » (63 : I, 96 – 7 déc 1630)

Vincent de Paul condamne le zèle inconsidéré comme une offense à la Providence. L’activité qui s’aventure au delà des forces normales qu’elle tient de Dieu se défie du concours divin et usurpe sa part. « Craignez, dit-il… la pensée de faire plus que vous ne faites et que Dieu ne vous donne le moyen de faire… La pensée contraire me fait trembler de peur, pour ce qu’elle me semble un crime aux enfants de la Providence… » (64 : I, 304 – 1635)

Mademoiselle Le Gras s’était éprise d’admiration pour une martyre, sainte Benoîte. Saint Vincent se garde bien de condamner la ferveur de ce culte, mais il se met en devoir d’en régler les pratiques. A la disciple, qui ambitionne de reproduire les vertus de son modèle, il adresse cette recommandation : « Que si vous ne le faites pas en tout, béni soit Dieu de ce que c’est en quelque chose, en attendant que sa divine bonté l’agrée. Qui est fidèle en peu, dit Notre- Seigneur, il sera constitué sur un plus grand emploi. Soyez fidèle à ce peu, et peut-être que Notre-Seigneur vous en fera faire davantage. » (65 : I, 179 – 1632)

Deux Filles dc la Charité s’apprêtent à partir pour Richelieu. Leur Supérieure est priée de leur transmettre ces instructions, qui ressemblent fort aux avis qu’elle reçoit ordinairement de son directeur : elles observeront « les petits exercices journaliers qu’elles pratiquent à présent; se confesseront tous les huit jours seulement, s’il n’arrive quelque fête principale le long de la semaine ; tâcheront de profiter aux âmes tandis qu’elles traiteront les corps des pauvres ; honoreront et obéiront aux officières de la Charité…, et, continuant de la sorte, il se trouvera devant Dieu qu’elles auront mené une fort sainte vie et que de pauvres filles elles deviendront de grandes reines au ciel… » (66 : I, 514 – oct 1638)

Vincent n’aime pas que l’âme s’épuise en efforts qui ne soient pas proportionnés aux ressources mises par Dieu à sa disposition. Il n’aime pas davantage qu’elle se grise sans résultats de confuses aspirations à la sainteté. Il veut qu’elle s’attache, dans le cadre de la vie quotidienne, à l’accomplissement d’actes bien délimités, avec le dessein de s’élever progressivement des plus faciles aux plus difficiles.

Des retraitantes venaient se recueillir chez les Filles de la Charité. Louise de Marillac les guidait, selon les règles qui lui étaient tracées. « Je vous envoie, prévient monsieur Vincent, les résolutions de madame N. qui sont bonnes ; mais elles me sembleraient encore meilleures, si elle descendait un peu au particulier. Il sera bon d’exercer à cela celles qui feront les exercices de la retraite chez vous ; le reste n’est que production de l’esprit, lequel, ayant trouvé quelque facilité et même quelque douceur en la considération d’une vertu, se flatte en la pensée d’être bien vertueux. Néanmoins, pour le devenir solidement il est expédient de faire des bonnes résolutions de pratique sur les actes particuliers des vertus, et être après fidèle à les accomplir. Sans cela on ne l’est souvent que par imagination. » (67 : II, 190 – Abelly I, 122)

Saint Vincent se défiait des vertus vaporeuses qui ne se réalisaient qu’en rêve. Il apprenait à sa pénitente à avoir une particulière estime pour l’esprit de discernement, ferme et judicieux. Il voulait qu’elle honorât « également la prudence comme la simplicité de Notre-Seigneur… » (68, I, 318 – 1636)

En fait, la prudence et la simplicité dont il l’entretenait étaient inséparables. La première la mettait en garde contre les apparences trompeuses et les faux-semblants. La seconde l’empêchait de se torturer l’âme pour prendre, bon gré mal gré, l’attitude la plus agréable au Seigneur. L’une et l’autre s’unissaient pour offrir à Dieu une franche et confiante volonté d’agir, aussi exempte de feinte que d’excessive inquiétude.

« Vous réfléchissez trop sur vous-même, notait le sage confesseur. Il faut aller bonnement et simplement. Vous ne me dîtes rien dernièrement contre la charité ; ainsi vous eussiez mal fait de faire autrement, eu égard à la personne et à ce dont il est question. Allons un peu plus bonnement et simplement, je vous en supplie… (69 : I, 302)

Louise de Marillac avait l’esprit trop tendu, au gré de Vincent. Il le lui disait, tantôt avec bonne humeur, tantôt sur un ton de reproche.

« Je vous prie d’être bien gaie, écrivait-il, dussiez-vous diminuer un peu de la petite sériosité que la nature vous a donnée et que la grâce adoucit. (70 : I, 502)

Un autre jour, comme elle s’alarmait outre mesure au sujet de son fils, dans la crainte qu’il ne fît pas un choix définitif de l’état ecclésiastique, son directeur grossissait la voix : « Je ne vis jamais une telle femme que vous, ni qui prenne certaines choses si fort au criminel. Le choix de monsieur votre fils, dites-vous, est un témoignage de la justice de Dieu sur vous… Je vous ai déjà priée d’autres fois de ne plus parler comme cela. Au nom de Dieu, mademoiselle, corrigez-vous-en et sachez une fois pour toutes que ces pensées aigres sont du malin et que celles de Notre-Seigneur sont douces et suaves… » (71 : I, 321 – 1631)

Selon Vincent de Paul, les « pensées aigres » n’étaient de mise à l’égard de personne : il ne faut pas leur donner libre cours, lorsqu’on se juge soi-même. Il convient au contraire de se supporter avec patience, malgré la constatation de ses propres « misères ». Louise de Marillac avait besoin que cette leçon lui fût répétée : « Oh ! qu’il est vrai, mademoiselle, que le monde est rempli de misères ! Or sus, il faut pourtant y souffrir et les nôtres et celles d’autrui, tant qu’il plaira à Dieu. (72 : I ; 349)

Pour l’empêcher de trop concentrer son attention sur elle-même, des diversions lui étaient proposées. Au moment où un changement de domicile était en vue pour les Filles de la Charité, monsieur Vincent lui disait : « J’ai écrit à madame la présidente Goussault que je pense que vous feriez bien d’aller voir la maison de La Chapelle et de faire savoir ce qu’on en veut de louage. Cela vous divertira d’autant ; car elle croit, comme je fais, que l’air des champs vous est bon. Soyez gaie cependant. Ayez soin de votre santé. » (73 : I, 320)

C’est de façon habituelle que mademoiselle Le Gras est priée de divertir son esprit des soucis que lui donne son avancement spirituel. Un mot d’ordre fort précis lui en fait un devoir:

« Je vous ordonne, écrit son confesseur, de vous concilier la sainte joie du cœur par tous les divertissements qui vous seront possibles… » (74 : I, 145)

Évidemment, les conseils de modération, qui lui étaient fréquemment adressés, ne la dispensaient pas du nécessaire effort par lequel sa volonté devait se soumettre à la volonté de Dieu, et progresser dans la sainteté. Ils ne lui interdisaient pas l’usage des mortifications. Cependant, même parmi les rudes pratiques qui lui étaient suggérées ou permises, elle était priée de faire montre de la même discrétion que dans ses examens de conscience et ses jugements sur elle-même.

Vincent ne lui permet l’usage de la discipline que « trois fois par semaine. » Un peu plus tard, il ajoute : « … Que si vous ne pouvez prendre la discipline, et si tant est que vous ayez une ceinture de petites rosettes d’argent… prenez-la au lieu de la discipline et au lieu de celle de poil de cheval, pour ce que celles-là échauffent trop. » (75 : I, 86-101)

Si, d’aventure, elle s’avance au delà de la ligne prudemment tracée par son confesseur, il s’empresse de la ramener au sens de la mesure. Il la gronde : « Il me semble que vous êtes meurtrière de vous-même pour le peu de soin que vous en avez… » (76 : I, 144-45)

Durant un carême où sa santé se trouve affaiblie, il lui prescrit de demander à l’archevêché la permission de manger de la viande. Il estime en effet que l’usage du poisson lui est « entièrement contraire. » (77 : I, 145)

En 1636, un jubilé met à la disposition des fidèles de larges indulgences. Louise de Marillac est avide de les gagner. Saint Vincent l’approuve, mais il tempère pour elle la rigueur des conditions à remplir : « Faites votre jubilé ; mais ne jeûnez pas ; vous êtes malade… » (78 : I, 350)

A la fin de sa vie, les instructions qui lui parviennent au sujet de ses pénitences sont toujours inspirées du même esprit. Durant l’Aven de 1657, les sœurs sont autorisées à ajouter « quelque petite pénitence à celles qu’elles font » déjà, à condition qu’elles en expriment le désir. Toutefois cette autorisation n’est pas accordée à mademoiselle Le Gras, dont les forces achèvent de s’épuiser. « Pour vous, lui est-il indiqué, supportez vos incommodités pour votre pénitence,.., et n, pensez pas à en faire d’autres. » (79 : VI, 632)

Vincent de Paul, qui est souvent éprouvé lui-même dans sa santé, donne à sa pénitente l’exemple de la résignation courageuse qu’il lui demande de pratiquer, en esprit de mortification, durant ses maladies.

En 1631, à la suite d’un coup de pied de cheval, il voit se développer sur sa jambe une douloureuse tumeur qui l’immobilise totalement. Ses lettres en parlent avec un détachement absolu. « Ma petite indisposition, fait-il savoir à sa collaboratrice, n’est point ma petite fièvre ordinaire, mais un petit mal de jambe, à cause d’une petite atteinte d’un coup de pied de cheval, et d’une petite tumeur qui avait commencé huit ou quinze jours auparavant ; ce qui est si peu de chose que, n’était un peu de tendresse qu’il y a en mon fait, je ne laisserais point d’aller par ville… » (80 : I, 110)

D’autres moyens s’offrent de pratiquer le renoncent, auquel il faut atteindre coûte que coûte, puisqu’il est la condition de soumission à Dieu, et, par conséquent, de la sainteté.

Un homme sans scrupules faisait courir le bruit, aux premières années du veuvage de Louise de Marillac, qu’elle lui avait promis le mariage. Elle reçoit à cette occasion cette exhortation sur le bon usage de la calomnie : «… Vous souffrez en votre intérieur… Vous craignez qu’on ne parle de vous… Assurez-vous que c’est là un des grands moyens de conformité au Fils de Dieu, que vous pourriez avoir sur la terre, et que vous acquerrez par là des conquêtes sur vous, que vous n’avez jamais pu avoir. Oh ! que de vaines complaisances sont anéanties par là et que d’actes d’humilité sont produits par ce moyen ! » (81 : I, 142)

Un mariage se célèbre dans la famille de la belle-fille de mademoiselle Le Gras. Elle croyait qu’elle pourrait y assister. Mais monsieur Vincent mortifie ce désir et refuse la permission, car la Supérieure des Filles de la Charité leur doit l’exemple du détachement. (82 : V, 184)

A la mort d’une amie, Louise de Marillac est mise en garde contre les attendrissements excessifs, où se resserrent les attaches humaines : « Je prie votre cœur, écrit Vincent, de ne se pas attendrir sur son sujet, ni sur aucun autre que du pur amour de Dieu. » (83 : I, 349)

Il reconnaît qu’il est malaisé, en semblable occurrence, de maîtriser sa peine. Il sait que «les larmes de Notre-Seigneur sur le Lazare… font voir la difficulté» de se consoler « dans l’acquiescement à l’adorable bon plaisir de Dieu… » Cependant au décès d’une Fille de la Charité, il fait cette recommandation à leur Supérieure : « Si vous pleurez, que ce soit peu ; mais après cela fortifiez-vous… » (84 : I, 336)

Une deuxième lettre revient même à la charge avec une force accrue : « … Je vous supplie de… ne vous pas laisser aller à la douleur ; c’est le bon plaisir de Dieu que vous aimez tant. O Dieu ! quel motif que celui du plaisir de Dieu. Et quel motif encore que celui de penser que cette bonne fille jouit à présent du bonheur de sa gloire ! Enfoncez-vous là dedans, mademoiselle, et n’en sortez pas, je vous en supplie. » (85 : I, 338)

De jour en jour, à travers les maladies, les contradictions, les deuils, Louise de Marillac poursuivait la mortification de sa volonté propre, pour atteindre à la soumission totale au « bon plaisir » divin, quelque fût le détachement qu’il lui proposât dans le déroulement des événements quotidiens. Elle se pliait à ces événements, sous la conduite sage et ferme tout ensemble de monsieur Vincent.

C’est avec la même sagesse que son directeur la guidait dans ses exercices spirituels et ses pratiques de dévotion, où elle puisait les forces indispensables à son dépouillement progressif.

Se retirait-elle de la communion, sous le coup d’une peine intérieure, Vincent la réprimandait : « Voyez-vous pas bien que c’est une tentation… Pensez-vous devenir plus capable de vous approcher de Dieu en vous éloignant qu’en vous approchant ? Oh ! certes, c’est une illusion… »( 86 : I, 111)

Il lui recommandait les confessions courtes. « Vous y êtes un peu trop longue,.. », observait-il. En conséquence, il la priait d’abréger le laborieux inventaire de ses menus manquements. (87 : I, 558)

Elle montrait du goût pour une dévotion minutieuse, en « trente trois actes », à « l’humanité sainte » de Jésus-Christ. Certes, son confesseur l’encourage à aimer Dieu de plus en plus ; mais il lui indique pour y arriver, des procédés plus simples. « Lisez, ordonne-t-il, le livre de l’amour de Dieu, notamment celui qui traite de la volonté de Dieu et de l’indifférence. Quant à tous ces trente-trois actes à l’humanité sainte et aux autres, ne vous peinez pas quand vous y manquerez. Dieu est amour et veut que l’on aille par amour. Ne vous tenez donc pas obligée à tous ces bons propos. » (88 : I, 86)

Il réglemente pareillement des prières qu’elle tenait à dire à la Mère de Dieu. Cette fois, la simplification la surprend et elle avoue son étonnement. «Je crois… devoir dire à votre charité, se risque-t-elle à écrire, que j’ai un peu eu… de douleur de laisser ces petites prières, dans la pensée que la sainte Vierge désirait que je lui rendisse ce petit devoir de reconnaissance… » (89 : IV, 199)

Louise de Marillac aimait les dévotions qui se concrétisaient dans des pratiques extérieures, voire même dans des images. La dernière année de sa vie, elle fait parvenir à saint Vincent malade une représentation de Jésus couronné d’épines, en expliquant la raison de son offrande : « La seule pensée, disait-elle, que je croyais votre chère personne dans des douleurs universelles, me donna celle que rien ne les pouvait adoucir que cet exemple… » Elle joignait à son envoi une « médaille de Notre-Dame de Liesse. » (90 : VIII, 214)

Cette médaille était sûrement bien accueillie, car monsieur Vincent portait de tout son pouvoir mademoiselle Le Gras au culte de la Vierge, en la priant d’en assurer la diffusion parmi ses filles. « .. Qu’elles se comportent dans l’esprit de la sainte Vierge… ; qu’elles la voient souvent comme devant leurs yeux, devant ou à côté d’elles ; qu’elles fassent comme elles s’imagineraient que pourrait faire la sainte Vierge ; qu’elles considèrent sa charité et son humilité… » (91 : I, 513)

A cet égard, l’accord était absolu entre le directeur et sa pénitente, qui demandait à mettre les sœurs « sous la protection de la sainte Vierge », afin qu’elles fussent en mesure de la reconnaître pour leur « unique Mère. » (92 : VII, 393)

Avec la permission de saint Vincent, Louise de Marillac allait en pèlerinage à Chartres, afin d’y « recommander à la sainte Vierge » tous les « besoins » qui leur étaient communs. (93 : II, 478-79)

Elle aimait à aller prier à «Notre-Dame des Vertus», à Aubervilliers. (94 : I, 506)

Elle unissait volontiers le Fils de Dieu et sa Mère dans un culte fervent et affectueux, qui s’adressait en même temps à l’un et à l’autre. C’est ainsi qu’elle pratiquait, en son particulier, une dévotion spéciale « pour honorer la vie cachée de Notre-Seigneur dans son emprisonnement aux entrailles de la sainte Vierge, et la congratuler de son bonheur durant ces neuf mois… » (95 : II, 576)

Elle était fidèle à soumettre à l’appréciation de Vincent de Paul chacune de ses pratiques de dévotion. Il réglait leur fréquence, comme il contrôlait leur nature.

A la veille d’entreprendre une retraite individuelle, elle peut méditer ces conseils qui lui parviennent : « … J’oubliais à vous dire que vous ne vous surchargiez pas de règles de pratique, ains que vous vous affermissiez à bien faire celles (que) vous avez, vos actions journalières, vos emplois, bref que tout tourne à bien faire ce que vous faites ». Pendant ces jours de recueillement, elle se contentera de trois oraisons quotidiennes, d’une demi-heure chacune. (96 : I, 385)

Un dimanche d’hiver, Louise de Marillac est prise d’une indisposition « Vous ne pourriez aller à la messe aujourd’hui, décide Vincent, sans vous faire plus malade ; entendez-la de votre lit… ainsi que l’Introduction à la vie dévote l’enseigne, et cela doucement, sans contention… (97 : I, 398)

Tout modeste qu’il fût, saint Vincent n’hésitait pas à parler de sa propre expérience pour que mademoiselle Le Gras comprît mieux qu’elle ne devait pas faire d’efforts trop violents pendant l’oraison.

« J’ai été embarrassé… toute cette matinée, lui confiait-il, sans pouvoir faire qu’un peu d’oraison et avec beaucoup de distractions… Cela pourtant ne me décourage pas, parce que je mets toute ma confiance en Dieu et non pas certes en ma préparation ni en toutes mes industries ; et je vous souhaite de tout mon cœur le même, puisque le trône de la bonté et des miséricordes de Dieu est établi sur le fondement de nos misères. Confions-nous donc bien en sa bonté et nous ne serons jamais confondus, ainsi qu’il nous assure par sa parole. » (98 : II, 290)

Les exercices de piété ne doivent pas se multiplier, comme si toute la besogne de la sanctification leur revenait. Dieu travaille activement au progrès spirituel de l’âme qui se confie à lui. « Laissez-lui faire seulement sa volonté en vous, recommande Vincent…, et attendez la dans l’étendue de vos exercices. Ils suffisent pour vous vouer à être toute de Dieu. Oh ! qu’il faut peu pour être toute sainte : faire la volonté de Dieu en toute chose. » (99 : II, 36)

A travers cette soumission elle-même, quand elle atteint à une particulière excellence, Vincent de Paul montre à Louise de Marillac la part éminente que Dieu prend dans le dépouillement de l’âme. Il en prend argument pour la persuader de compter sur lui plus que sur ses propres industries.

« Madame Goussault, signale-t-il, eut avant-hier une grande crise… Que l’agrément de la volonté de Dieu dans son mal a été doux et fort ! Ce n’est rien de la voir en santé, en comparaison de sa maladie. Mais qui fait cela ? Est-ce elle ? N’est-ce pas Notre-Seigneur ? » (100 : I, 408)

Non content de lui montrer l’action de Jésus-Christ dans sa vie, saint Vincent orientait, de façon habituelle, sa pénitente vers l’Évangile. Il voulait que sa pensée se pénétrât de ses exemples et de son esprit. Dans la vie de l’Homme-Dieu, elle trouverait, sous une forme concrète et saisissante, des traits de la bonté divine ; elle y contemplerait aussi des modèles de vertu infiniment entraînants.

Les quatre méditations d’une journée de retraite sont choisis pour elle dans l’Évangile. Le matin et à dix heures elle s’arrêtera devant « la naissance de Notre-Seigneur ». Les deux autres fois elle réfléchira sur l’adoration des « pasteurs et… la purification de la sainte Vierge. » (101 : I, 181)

Comme Louise de Marillac poussait trop vigoureusement son fils vers le sacerdoce, son confesseur la « prie de faire.., oraison sur Zébédée et ses enfants, auxquels Notre-Seigneur dit, comme elle s’empressait pour l’établissement de ses enfants : « Vous ne savez ce que vous demandez. » (102 : I, 517)

L’Évangile présente l’exemple de toutes les vertus. Une douceur qui risque de confiner à la faiblesse y trouve aisément son correctif. Vincent en donne la pittoresque assurance : « … Si la douceur de votre esprit a besoin d’un filet de vinaigre, empruntez-en un peu de l’esprit de Notre-Seigneur. O mademoiselle, qu’il savait bien trouver l’aigre-doux, quand il fallait. » (103 : I, 393-94)

Cependant, à la Supérieure des Filles de la Charité c’était naturellement la charité de Jésus- Christ qui était surtout proposée au modèle : « Les personnes de la Charité ont ce bonheur d’avoir ce rapport avec Notre-Seigneur d’aller comme lui, tantôt en un lieu et tantôt en un autre, pour l’assistance du prochain. O mademoiselle, quel bonheur d’avoir cette conformité avec le Fils de Dieu, et quelle marque bienheureuse de leur prédestination ont les Filles de la Charité en cela ! » (104 : I, 363)

Partant pour une tournée d’inspection des confréries de la Charité qui ont été fondées en Champagne, mademoiselle Le Gras se rappellera les incessants voyages entrepris par Jésus- Christ pour l’amour du prochain. Elle supportera « les peines, les contradictions, les lassitudes et les travaux » qui l’attendent ; comme il a supporté les siens au cours de ses pérégrinations. (105 : I, 74)

Durant une retraite, il semble qu’elle soit assaillie par les inquiétudes intimes qui ne l’abandonnaient jamais tout à fait. Qu’elle tourne donc son regard vers le temps que Jésus a passé au désert avant sa vie publique. Elle a « sujet d’honorer les diverses tristesses et agitations de Notre-Seigneur dans sa solitude, et les tentations horribles qu’il y souffrit… ». Cette similitude est bien capable de la « consoler ». (106 : IV, 590)

La Passion de Jésus, avec ses humiliations, est évoquée lorsque Louise de Marillac se sent visitée par des pensées d’orgueil parmi les honneurs qui lui sont rendus. « Unissez votre esprit, conseille monsieur Vincent, aux moqueries, aux mépris et au mauvais traitement que le Fils de Dieu a soufferts, lorsque vous serez honorée et estimée… Un esprit vraiment humble s’humilie autant dans les honneurs que dans les mépris, et fait comme la mouche à miel qui fait son miel aussi bien de la rosée qui tombe sur l’absinthe que de celle qui tombe sur la rose… » (107 : I, 98)

Qu’une épreuve particulièrement lourde survienne et la croix elle-même se dressera, non seulement pour enseigner la patience, mais pour s’offrir comme le plus sûr moyen d’aller à Dieu, dans un total renoncement à soi-même.

Le maréchal de Marillac avait été exécuté par ordre de Richelieu. A cette nouvelle, Vincent de Paul écrit à la nièce de la victime : « Ce que vous me mandez de monsieur le maréchal de Marillac me paraît digne de grande compassion et m’afflige. Honorons là-dedans le bon plaisir de Dieu et le bonheur de ceux qui honorent le supplice du Fils de Dieu par le leur. Il ne nous importe comme quoi nos parents vont à Dieu pourvu qu’ils y aillent. Or, le bon usage de ce genre de mort est un des plus assurés pour la vie éternelle. Ne le plaignons donc point ; ains acquiesçons à l’adorable volonté de Dieu. » (108 : I, 153)

Vers le même temps, saint Vincent propose à mademoiselle Le Gras de considérer qu’aux « pieds de la croix » elle possède « la meilleure place » qui se puisse « avoir en ce monde ». Elle est certaine en effet que nulle part ailleurs ne lui sera mieux offert le bien suprême, qui consiste à soumettre sans réserve la volonté humaine à la volonté divine, quelle que soit l’étendue du sacrifice à subir pour arriver à cet entier dépouillement. (109 : I, 152)

Il n’était pas nécessaire que les circonstances fussent aussi graves, pour que monsieur Vincent mît pleinement à la disposition de sa fille ses conseils et son réconfort. Elle craignait parfois d’abuser de son attention, mais il s’empressait de la rassurer : « … Sachez-le pour une bonne fois, mademoiselle, qu’une personne que Dieu a désignée en son conseil pour aider quelqu’autre, ne se trouve non plus surchargée des éclaircissements qu’elle demande, que fait un père d’un sien enfant… » (110 : I, 214)

Dans sa sollicitude, il prenait même l’engagement de ne jamais la perdre de vue : « Bien volontiers, décidait-il, je vous avertirai de vos fautes et ne vous en laisserai passer pas une. » (111 : I, 419)

Il tenait parole. Lorsque, par excès de modestie, elle refusait d’être nommée, même si son activité ne pouvait être passée sous silence, Vincent la reprenait délibérément : « Il faut se garder de tomber dans le vice de singularité, pour ce qu’il a sa racine dans la vanité, et celle-ci dans l’orgueil, qui est le vice de tous les vices. » (112 : I, 420)

Le soin vigilant qu’il apportait à conduire vers Dieu l’âme qui se confiait à lui, s’interdisait cependant d’étouffer en elle les initiatives personnelles. Il les favorisait au contraire, car il cherchait à intensifier la vie religieuse : il ne voulait pas la comprimer.

Empêché d’accorder à sa pénitente un entretien qu’elle souhaitait, il lui suggérait d’écouter directement les volontés divines, sans qu’un intermédiaire les interprétât à son intention : «… Je prie Notre-Seigneur de vous dire lui-même ce que vous devez faire… Faites ce qu’il vous semblera que notre.., aimable Sauveur demandera de vous… Qu’il soit la lumière de votre cœur et sa douce chaleur… Soyez la consolation de ses chères filles et elles la vôtre en son parfait amour. » (113 : I, 172)

Le même mot d’ordre revenait, lorsque se renouvelaient les absences de monsieur Vincent :

« … Notre-Seigneur, aimait-il à redire, fera lui-même l’office de directeur » (114 : I, 26)

Il ajoutait volontiers dans ces occasions : « Soyez donc sa chère fille, toute humble, toute soumise et toute pleine de confiance ; et attendez avec confiance l’évidence de sa sainte et adorable volonté. » Il disait encore : « Soyez toujours bien simple et sincère… » (115 : I, 26 et 282)

Louise de Marillac s’efforçait de répondre à l’attente de son directeur. En toute droiture, elle essayait de refouler les appréhensions qui la harcelaient, pour s’abandonner avec confiance aux conduites divines.

Elle écrivait à saint Vincent en 1646 : « je suis indigne des conduites de la divine Providence, dont votre charité me fait l’honneur de m’avertir pour me tirer de mes infidélités. Je renonce donc à ces appréhensions de l’avenir pour ne vouloir que ce que Dieu voudra ordonner chaque jour, sans néanmoins me pouvoir empêcher, je crois, les justes craintes que je dois avoir pour mes infidélités, avec soumission pourtant. » (116 : II, 575)

L’inquiétude cherchait toujours à la reprendre. Mais elle se prêtait bien docilement à l’action de son confesseur, qui travaillait sans se lasser à l’établir solidement dans la confiance.

Elle notait les mêmes oscillations entre la promptitude de ses empressements et sa paisible attente des indications providentielles. Dans un cas difficile où l’intérêt de sa compagnie était en jeu, elle demandait à Vincent de Paul, en disciple fidèle de la doctrine du Maître, si son rôle ne devait pas se borner à « admirer la Providence, essayer d’en faire connaître la bonté et les effets, … croire qu’il fait bon souffrir et attendre avec patience l’heure de Dieu dans les affaires les plus difficiles… ». Mais elle faisait suivre l’offre de ce bon vouloir par l’humble aveu que son « humeur trop précipitée » répugnait « souvent » à ces sages temporisations.(117 : V, 478)

Malgré ces répugnances qu’elle avoue, l’action de son directeur obtient en elle son effet. En 1656, elle prend plaisir à lui dire : « La compagnie est plus dirigée par » la « Providence que par autre soin.» (118 : V, 644)

Quelques mois plus tard, elle se montre plus explicite encore : « je ne sais si je me trompe, mais il me semble que Notre-Seigneur voudra toujours plus de confiance que de prudence pour maintenir la compagnie, et que cette même confiance fera agir la prudence dans les besoins, sans que l’on s’en aperçoive ; et il me semble que l’expérience l’a fait souvent connaître en diverses occasions dont la paresse de mon esprit a eu besoin. Si je ne dis vrai, j’espère que votre charité me détrompera… » (119 : VI, 57)

Elle répercutait trop fidèlement l’écho des enseignements de Vincent de Paul, pour qu’il songeât à la détromper. Elle s’évadait en effet de ses appréhensions au point de faire passer la confiance avant la prudence. Elle discernait que dans la paix de l’esprit, créée par Abandon à la Providence, la prudence agissait mieux « dans les besoins ».

Son esprit, trop tendu au gré de son confesseur, se détendait à la pensée de la constance que Dieu met en son amour. La fidélité divine, qui échappe à toute fluctuation, la rassurait. Lors d’un retour offensif de ses inquiétudes, ses yeux tombent sur ces mots : « Dieu est celui qui est. » Elle y découvre le gage d’une telle stabilité dans la protection de la Providence, qu’elle est immédiatement rassérénée : « … Ces seuls mots, écrit-elle à Vincent, que Dieu est celui qui est m’ont toute mise dans la tranquillité, quoique j’ai bien trouvé en moi des crimes contre sa bonté. » (120 : IV, 202)

Elle se représente que la bonté de Dieu est spécialement attentive à sa personne, comme à la personne de chaque fidèle, et elle goûte dans cette contemplation une joie si vive qu’elle est obligée d’en faire immédiatement confidence à monsieur Vincent : « Mon cœur, encore tout plein de joie de l’intelligence qu’il me semble que notre bon Dieu lui a donnée de ces mots : Dieu est mon Dieu, et du sentiment que j’ai eu de la gloire que tous les bienheureux lui rendent en suite de cette vérité, ne peut s’empêcher de vous parler ce soir et de vous supplier à m’aider à faire usage de ces excès de joie… »

En même temps, elle marque sa disposition à s’offrir tout entière à Dieu, qui est assez bon pour lui faire comprendre qu’il est son Dieu et qu’il lui fait un don personnel de son amour :

«… Vous savez, dit-elle, que tout ce que je suis est entre vos mains pour être donné à ce bon Dieu… »

Les avis qu’elle sollicite lui parviennent sans tarder : « Béni soit Dieu, mademoiselle, des caresses dont sa divine Majesté vous honore ! Il faut les recevoir avec respect et dévotion, et en la vue de quelque croix qu’il vous va préparant. Sa bonté a accoutumé de prévenir les âmes qu’il aime, de la sorte, quand il désire les crucifier. Oh ! quel bonheur d’avoir une providence si paternelle de Dieu sur soi, et que cela vous doit augmenter la foi, la confiance en Dieu et à l’aimer plus que jamais… » (121 : III, 231-32)

Le don total de sa propre personne que Louise de Marillac renouvelait à Dieu était agréé. Bien plus, Dieu la préparait à cette oblation avant qu’elle n’en exprimât l’idée. Le dépouillement absolu était le terme auquel il voulait la conduire. La joie même qui lui était accordée en cours de route l’attachait davantage à Dieu et facilitait son absolu renoncement, consenti à Dieu par amour.

Elle s’abandonnait à ses desseins sur elle, conformément au désir de saint Vincent, parmi les inquiétudes qui la reprenaient comme dans les joies qui la réconfortaient. La « crainte » que lui causait l’idée de la prédestination, bien loin de porter atteinte à sa soumission, en

 

accentuait encore la docilité. Elle acceptait d’« être à jamais objet de » la « justice » de Dieu, si tel était son arrêt. (122 : III, 198)

Elle ne doutait pas d’ailleurs de la « miséricorde » du bon plaisir divin, dont elle faisait la règle de sa volonté personnelle. Sa docilité même lui paraissait un effet de la miséricorde divine. C’est filialement qu’elle demandait à la puissance de Dieu d’ôter « tous les empêchements à la parfaite exécution » de la volonté d’en haut, qui devait s’accomplir en elle. (123 : II, 592)

Jusqu’à la fin, elle pensa qu’elle pouvait être « remplie de confusion » à son dernier jour. Toutefois, l’espérance qu’elle fondait sur « la bonté de Dieu » était plus forte que la crainte. C’est d’un cœur confiant qu’elle suppliait le juge suprême, quelques mois avant de mourir, de lui épargner un verdict de condamnation. (124 : VII, 582)

Louise de Marillac fut la pénitente de Vincent de Paul durant trente-cinq ans environ. Il ajusta constamment sa direction aux besoins qu’il découvrait en elle.

Avec une entière droiture elle s’accusait de mettre trop d’empressement en ses entreprises. Surtout, son âme délicate était portée à grossir ses imperfections. Les inquiétudes la visitaient et la faisaient souffrir.

Son confesseur, en conséquence, insistait sur la nécessité de marcher du même pas que la Providence, d’attendre docilement ses indications pour passer à l’action. Il lui enseignait la confiance en Dieu. Il tâchait de l’établir dans la paix et dans la joie. Ses avis ne multipliaient pas les mortifications corporelles. Les pratiques de dévotion étaient par lui réglementées avec discernement.

Toutefois ses conseils apaisants ne dispensaient pas sa pénitente de l’indispensable effort qu’exige le renoncement chrétien. Il lui représentait au contraire que la perfection ne se réalise que dans l’entier dépouillement d’une volonté soumise sans réserve à la volonté divine.

La leçon était comprise. Consciente de la difficulté de l’œuvre, Louise de Marillac demandait à Dieu en ses oraisons de parfaire lui-même par l’effet de sa puissance, le total renoncement auquel elle aspirait.

Elle restait craintive devant lui, parce qu’elle était très frappée de son insuffisance. Toutefois, parmi ses craintes elles-mêmes, elle écoutait docilement saint Vincent et elle s’abandonnait résolument à la bonté divine.

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