Saint Vincent De Paul Et Sa Mission Sociale. I – La vocation (1)

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Arthur Loth · Année de la première publication : 1880.
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L’HOMME ET L’ŒUVRE — Le seizième siècle et le protestantisme en France. — Ravages causés par les guerres de religion. — Changements dans la société. — Accroissement de la misère. — L’œuvre nouvelle de la Charité. — Saint Vincent de Paul. — Sa mission. — Naissance et premières années. — Éducation.

Le temps où parut saint Vincent de Paul était tout agité de troubles politiques et religieux. Le seizième siècle avait vu la plus grande révolution qui se fût accomplie depuis l’établissement du Christianisme. Un esprit nouveau s’était répandu dans le monde avec la Réforme, et cette nouveauté des idées allait tout changer. Jusque-là, l’Europe civilisée n’avait connu qu’une foi et qu’une loi. Fondée par l’Église et vivant de son esprit, la société chrétienne formait comme une grande famille dont tous les membres, avec des intérêts divers et malgré des dissentiments politiques, reconnaissaient l’autorité unique du Père commun, le Pontife de Rome.

L’Église alors était la vie du monde, l’Évangile sa loi. Désormais l’unité religieuse était rompue. Au lieu de ce bel ordre, la confusion allait régner dans le monde. Et ce n’était pas seulement l’Église qui devait perdre son empire sur les nations et la foi son autorité sur les âmes ; mais en même temps que Luther ébranlait le vieil édifice du Christianisme, il secouait aussi tous les trônes. Le même esprit de révolte contre Rome se tournait contre toute autorité. L’unité religieuse rompue, c’était une nouvelle cause de guerre entre les nations, et dans la même nation entre ses propres membres. Deux grands maux inconnus jusqu’alors naissaient de la Réforme, les guerres de religion et les révolutions ; et comme conséquence des deux premiers, un troisième qui est la plaie des sociétés modernes, le paupérisme. L’hérésie portait ses fruits naturels.

À l’époque de saint Vincent de Paul, elle n’avait pas encore produit toutes ses conséquences, mais déjà le mal des esprits et le mal de la société étaient grands. Le goût du changement, la légèreté des mœurs, l’esprit d’opposition propageaient l’hérésie. La France souffrait des fureurs de la faction protestante qui aspirait à dominer l’État. Des guerres civiles sans fin, suscitées par les dissensions religieuses, désolaient le royaume. La misère s’était développée au milieu des luttes des partis et du ravage des provinces. L’avènement de Henri IV accrut encore les calamités publiques en mettant toute la nation aux prises avec elle-même. La vieille foi française luttait contre l’envahissement du protestantisme, mais le pays n’avait pas moins à souffrir de ces discordes intestines que d’une invasion étrangère. À peine la pacification religieuse était-elle achevée que la guerre civile recommençait d’une autre manière. À la Ligue succédait la Fronde.

D’autres causes concouraient à augmenter la misère en diminuant les ressources de la charité. La politique, le développement des arts et de la civilisation, l’accroissement du luxe y étaient pour beaucoup. La transformation de la vieille société du moyen âge créait de nouvelles sollicitudes, et imposait de nouvelles œuvres à l’Église. C’était un bien en soi que la constitution de l’unité nationale poursuivie à travers les ruines de la féodalité par Philippe-Auguste et saint Louis, par Charles VII, Louis XI et François 1er ; mais cette œuvre ne s’était pas accomplie sans de grands changements pour les populations. Avec la centralisation du pouvoir et l’agglomération dans les villes, les conditions de l’industrie, du travail, de l’existence elle-même s’étaient assez modifiées à la longue pour produire de profondes perturbations sociales. Il en résultait dans les villes surtout, avec l’accroissement du bien-être et des commodités de la vie, une aggravation de l’indigence. Les arts avaient leur part d’action dans ces changements. Si les mœurs se polissent à mesure que les arts se perfectionnent, il arrive aussi que les besoins grandissent avec les délicatesses et les raffinements de la civilisation. L’exemple de l’Italie, l’influence de ses lettrés et de ses artistes avaient développé en France les goûts dispendieux, l’amour des plaisirs, la recherche des vanités mondaines. En même temps, la découverte du Nouveau-Monde avait répandu avec abondance l’or et l’argent. La richesse générale augmentait, mais aussi le prix de toutes choses était plus élevé. Le commerce s’était développé aux dépens de l’agriculture et des métiers. À cet accroissement de la fortune et du luxe au sein des classes aisées correspondait un appauvrissement égal des classes inférieures. Jusque-là, il y avait toujours eu des pauvres, mais au seizième siècle la pauvreté apparaît en Europe avec l’or des Amériques, avec la civilisation de la Grèce et de Rome, avec la Réforme de Luther.

C’était un mal nouveau dans la société chrétienne que l’existence de classes indigentes dépourvues de moyens de vie réguliers et vouées pour ainsi dire à la misère. Le moyen âge, qui avait vu bien des maux, n’avait pas connu celui-là. Il avait fallu ce concours de circonstances extraordinaires pour le faire naître dans le cours du seizième siècle. Alors il ne faisait que commencer ; plus tard il devait s’étendre. Qu’on ne s’étonne donc point de ne pas trouver auparavant toutes ces institutions d’assistance publique qui n’ont fait que se multiplier depuis avec les besoins croissants de la pauvreté. Ce serait faire injure à l’Église, pour louer mal à propos un de ses saints, que d’attribuer à Vincent de Paul l’invention de la charité ; ce serait en méconnaître la divine origine et les œuvres innombrables qui sont la gloire des siècles chrétiens. La charité n’est pas nouvelle dans l’Église ; il ne faut pas lui chercher un commencement ni la rattacher à un homme. Elle est née avec l’Évangile et a pour auteur Jésus-Christ. Quoique saint Vincent de Paul en soit resté le plus parfait modèle, il n’est que le continuateur de ces hommes admirables qui ont rempli l’histoire de l’Église de leurs belles actions et qui n’auraient pas été des saints s’ils n’avaient eu d’abord la vertu de charité.

Mais à cette époque, il y avait une œuvre nouvelle à faire. Vincent de Paul fut l’instrument de la Providence pour cette haute mission. Comme l’Église avait eu successivement ses apôtres et ses confesseurs de la foi, ses maîtres de la doctrine, ses fondateurs d’ordres religieux, ses héros de la chasteté et de l’humilité, un saint Étienne, un saint Denys et un saint Benoît, un saint Augustin et un saint Thomas d’Aquin, une sainte Agnès, un saint François d’Assise, un saint Ignace de Loyola, elle eut aussi en Vincent de Paul son héros de la charité. Il fallait ce bienfait au monde, cet honneur à l’Église : Dieu les leur accorda.

Telle est la fécondité du Christianisme, qui ne cesse d’enfanter des hommes extraordinaires, comme il les faut à chaque temps. La société moderne a besoin de voir venir le saint de la charité ; il paraît et, à son action, l’on reconnaît qu’il est bien l’envoyé de Dieu.

On serait tenté de dire que Vincent de Paul eut l’instinct des besoins nouveaux ; mais il ne se douta même pas de ce qu’il allait faire. Sans former de projet, sans songer à créer quoi que ce soit de grand, il fut le grand organisateur de la charité dans les temps modernes. Simple serviteur des pauvres, ne voyant que les misères qui le touchaient de plus près, il travailla, à son insu, pour l’avenir. Son œuvre est une des plus grandes qui se soient faites dans l’Église. Saint Vincent de Paul a créé, pour ainsi dire, un office public de la charité en établissant des institutions qui suppléent à l’action individuelle ; il a fondé ou inspiré de nouvelles congrégations religieuses dont la règle est l’exercice de la charité ; enfin il a répandu dans le monde un esprit nouveau de zèle et d’entreprise pour le soulagement des malheureux.

L’auteur de ces merveilles ne put mettre la main à un si grand ouvrage sans s’occuper en même temps de plusieurs autres choses aussi considérables. La charité le conduisit à l’apostolat. De son temps les misères de l’âme égalaient celles du corps. Ce n’étaient pas seulement des ruines matérielles que les huguenots avaient amoncelées d’un bout de la France à l’autre ; c’était la foi elle-même avec les pratiques religieuses que les erreurs du protestantisme et les troubles politiques avaient détruites en beaucoup de lieux. Une partie de la France avait perdu le christianisme ; il lui fallait d’autres apôtres, une nouvelle prédication. Vincent de Paul y pourvut encore. De même qu’il établit une congrégation spéciale pour le service des pauvres, il en fonda une aussi pour l’évangélisation des ignorants. À côté de la Sœur de charité il plaça le Missionnaire.

Le clergé participait au triste état de la religion. S’il y avait toujours de grandes vertus dans son sein, il s’y était aussi introduit du relâchement. Le souffle de la Renaissance et de la Réforme avait passé sur l’Église. La première condition, du retour du peuple à la foi, c’était la régénération du sacerdoce. Avec le même esprit de zèle et de charité qu’il étendait à tout, Vincent de Paul y travailla ardemment, persuadé que tout le reste dépendait du bon état du clergé. Pour cela, il ne fut pas moins attentif à le préserver de la contagion de l’erreur qu’il était appliqué à le ramener à la piété et à la discipline ecclésiastique.

Telle fut l’étendue de son action qu’elle embrassa tout le champ de l’Église et de la société. Personne, en aucun temps, n’a plus fait que saint Vincent de Paul. Organisateur de la charité, il fut aussi un apôtre de la foi, un réformateur du sanctuaire. Par là il exerça l’influence la plus considérable sur son siècle.

Mais quand on se demande comment un homme a pu faire à lui seul ce qui eût été difficilement l’œuvre d’un gouvernement, quand on le voit venir en aide à des multitudes de malheureux dont il est la providence, entretenir des établissements où tous les besoins trouvent un secours, fonder deux congrégations pour l’assistance et l’instruction des pauvres, nourrir en temps de famine des provinces entières, et quand ensuite on voit ce même homme passer des exercices de la charité aux affaires générales de la religion et de l’État, tellement qu’on le trouve occupé à restaurer le sacerdoce, à défendre l’intégrité de la doctrine et à organiser des missions lointaines dans le même temps qu’il siège dans les conseils de la royauté et qu’il participe au gouvernement du pays, on s’étonne que ce grand pourvoyeur des pauvres, ce haut intendant de la charité, ce zélateur de la foi, cet apôtre, ce politique ait été lui-même un homme de la plus petite condition et que tant d’œuvres admirables se soient faites comme de rien. C’est là le plus prodigieux miracle de la vertu de saint Vincent de Paul, le signe le plus éclatant de son extraordinaire vocation.

Pauvre par naissance, pauvre par état et par choix, Vincent de Paul n’avait rien, selon le monde, qui pût le disposer aux vastes entreprises. Ce n’était qu’un simple prêtre sans famille, sans fortune. Si en lui l’intelligence égalait la bonté, si surtout il montrait un de ces rares bons sens qui sont la marque des hommes supérieurs, il n’était pas cependant doué des qualités brillantes qu’il faut pour plaire au monde. Son extérieur humble, quoique plein de noblesse et de gravité, ne donnait pas de lui une opinion avantageuse. Il ne semblait pas fait pour les grands rôles. Lui-même, d’ailleurs, ne s’y crut jamais appelé. Volontiers on s’attribue une mission, si l’on se sent apte à faire quelque bien et si les circonstances s’y prêtent. Vincent de Paul n’eut point une si haute idée de lui. Pénétré de l’amour des pauvres et du zèle des âmes, s’abandonnant tout entier pour le reste à la conduite de Dieu, il a fait le plus simplement du monde, et comme sans y penser, les plus grandes choses. Son humilité était telle qu’elle ne lui eût pas permis de concevoir aucun projet important. Du reste, il y a cela de remarquable dans la vie de saint Vincent de Paul qu’il n’a jamais paru agir de lui-même. Quelques-uns pour le louer davantage en feraient volontiers un homme à grandes entreprises, une sorte d’instigateur puissant qui aurait tout mis en mouvement autour de lui. Tel n’était point l’humble Vincent de Paul. N’ayant d’autre règle que la manifestation de la volonté de Dieu, toujours prêt à prendre conseil des autres, défiant de lui-même jusqu’à l’excès, il n’a rien fait, pour ainsi dire, que par tâtonnements. Plusieurs de ses créations ont été de simples essais ; dans les autres, il n’a guère fait que seconder des desseins qui se manifestaient à lui. En toutes choses il s’est montré plutôt exécuteur qu’il n’était inventeur. Le caractère propre de ses œuvres est d’avoir été inspirées des circonstances. Son rôle fut de répondre admirablement aux vues de Dieu, et il eut du génie à force d’avoir de la charité, ingenium charitatis. Vincent de Paul n’est si grand que parce, qu’il a été, avant tout, l’homme de la Providence.

Dieu a voulu se servir de ce modeste ouvrier pour que l’on vît bien que l’ouvrage était tout entier de sa main, et afin qu’il demeurât évident qu’il ne se fait rien de vraiment bon et de grand pour le bonheur des hommes que par lui et par ses saints. Dieu, en effet, est charité. Lui seul a pu former le cœur d’un Vincent de Paul, lui seul était capable d’inspirer à un homme cet ardent dévouement, cette compassion active, ce généreux amour qui font encore l’étonnement du monde. Toute charité vient de lui et a en lui son divin modèle, et si ce grand Dieu, dans son amour infini pour les hommes, n’avait pas fait d’abord au monde l’aumône incomparablement magnifique de son Fils, le monde n’aurait jamais connu ni la charité, ni saint Vincent de Paul. Tous les siècles réunis du paganisme n’avaient pas produit une œuvre, pas un acte de charité. Il fallut que Jésus-Christ lui-même vînt apprendre aux hommes à s’aimer les uns les autres, en aimant Dieu d’abord. Car telle est cette vertu nouvelle de charité, dont le mot même manquait à l’antiquité païenne, et qui fait la gloire des siècles chrétiens.

Vincent de Paul a montré ce que peut un homme vraiment animé de cet amour de Dieu et du prochain qui est toute la loi chrétienne. Par là, il a fait resplendir la bienfaisante action de l’Église dans le monde ; car l’esprit qui l’embrasait, c’est l’esprit de Jésus-Christ. Pour avoir mis excellemment en pratique le grand précepte de l’Évangile, il a mérité d’être compté au rang des plus insignes bienfaiteurs du genre humain. Tous les siècles lui sont redevables, mais en particulier ce grand siècle de Louis XIV, grand entre tous les autres, non seulement parce qu’il a été le siècle des arts et des lettres et parce qu’il a vu avec l’épanouissement de toutes les gloires de la paix et de la guerre, la restauration du sacerdoce, le réveil de la piété, la réforme des mœurs, mais, plus encore, parce qu’il a été le siècle des grands dévouements et des grandes entreprises pour le bien des malheureux, le siècle de la charité, le siècle de saint Vincent de Paul.

L’homme admirable qui allait être le principal auteur de la renaissance religieuse et sociale du dix-septième siècle, fut pour la France catholique comme la récompense de son zèle à défendre la foi contre les tentatives de l’hérésie. L’année même où, au milieu de l’indignation causée par la fausse paix de Beaulieu, se signait, sous la conduite du grand Guise, la sainte Ligue des catholiques, Vincent de Paul naissait. Un saint était donné à la France après un héros ; mais ce que celui-ci n’avait pu par les armes, celui-là allait le faire par la charité. La situation du royaume était déplorable. C’était le fer à la main que les novateurs du seizième siècle étaient venus réformer l’Église sur le modèle apostolique, comme ils disaient ; c’était par la violence qu’ils prétendaient remédier aux abus du catholicisme. Les provinces désolées, les familles, ruinées montraient d’un bout à l’autre de la France les effets de cette étrange prédication. Aucune province n’avait plus souffert des ravages des huguenots que le Béarn et la partie de la Gascogne qui allait donner Vincent de Paul, et où avant lui Montgomery, un des héros de ce brigandage, s’était acquis une sanglante célébrité,

C’est donc au milieu des horreurs de la guerre civile que Vincent vint au monde, le 24 avril 1576, à Pouy, près de Dax, au pied des Pyrénées. Il était le troisième enfant d’une modeste famille de paysans qui avaient pour tout bien une petite terre, et auxquels Dieu accorda comme surplus de richesse trois autres enfants. Son père s’appelait Jean de Paul et sa mère Bertrande de Moras. Pour qu’on ne vît point dans son nom un signe de noblesse, Vincent de Paul ne se fit jamais appeler que M. Vincent. Jean était un simple laboureur, vivant de son travail et du revenu de son petit patrimoine. Les enfants aidaient leur père ; Vincent eut pour fonction de mener paître le troupeau. Plus tard, dans tout l’éclat de sa réputation et de ses œuvres, il aimera à rappeler qu’il n’était que le fils d’un pauvre paysan et qu’il avait gardé les bestiaux dans son enfance. Glorieuse origine qui ajoute tant au mérite et aux actions de ce bon pasteur des pauvres !

Son extraction n’avait rien de bas. Ces humbles familles rurales, fécondes en enfants, fécondes en rudes vertus et en bons exemples, étaient la vraie force de la France et sa richesse permanente au milieu des calamités de la guerre. Là régnaient les bonnes mœurs avec les habitudes du travail et les pratiques chrétiennes. Dans la ferme de son père, Vincent trouva l’éducation la plus convenable à sa mission. De sa famille il reçut cette foi vigoureuse et simple qui inspire les œuvres, et du sol natal ce bon sens naturel si utile dans l’action. Presque en même temps la Gascogne avait produit Henri IV, ce prince qui ressemblait à son modeste compatriote par son bon cœur et sa finesse d’esprit, et qui est resté dans la mémoire des hommes le plus populaire des rois, comme Vincent de Paul le plus populaire des saints.

De l’enfance de Vincent on ne sait guère qu’une chose, c’est que la charité fut sa première vertu. Quand, tout jeune, il revenait du moulin où son père l’envoyait chercher de la farine pour le pain du ménage, s’il rencontrait en route quelque vieillard ou quelque pauvre femme, il leur en donnait plusieurs poignées : « De quoi, dit Abelly, son père, qui était homme de bien, témoignait n’être pas fâché. » Une fois, Vincent fit plus. Son petit trésor, trente sous qu’il était parvenu à force de travail et d’épargnes à s’amasser, il le donna tout entier. Un autre sans doute eût partagé : Vincent était né pour les grandes choses.

La piété entretenait sa charité. Sur le territoire même de Pouy s’élevait un célèbre sanctuaire, où l’on vénérait, de toute antiquité, une statue miraculeuse de la Vierge. C’était la chapelle de Notre-Dame de Buglose, lieu de pèlerinage pour toutes les populations des Landes et des Pyrénées. Les protestants l’avaient incendiée. Mais la destruction de la chapelle avait augmenté la foi des habitants en Marie. Vincent venait prier au milieu des ruines de Buglose, et là il apprenait de bonne heure à aimer Celle qui est au ciel la reine des Anges et sur la terre la consolatrice des affligés. Un vieux chêne aussi lui servait d’oratoire ; le jeune pâtre y avait disposé dans le tronc entrouvert un petit autel rustique : le chêne vit encore ; une pieuse dévotion ne cesse d’en emporter les feuilles aussi loin qu’est allé le nom de saint Vincent de Paul.

Jusqu’à douze ans, Vincent garda les troupeaux. Mais de bonne heure il avait montré de si heureux dons d’esprit, à côté des qualités du cœur, que son père avait conçu l’ambition, quelque peu intéressée peut-être, de le faire étudier pour le voir un jour homme d’Église.

Les moyens d’éducation abondaient à cette époque. L’Église, attentive à tous les besoins, n’avait cessé de répandre autour d’elle l’instruction. Dans presque tous les villages il y avait l’école du presbytère, et à la ville les couvents étaient comme autant de collèges où la jeunesse était formée à la science et à la piété. Un paysan pouvait prétendre pour son fils à l’éducation du noble, et il n’était pas de haute fonction, soit dans l’Église, soit dans l’État, où ne menât le mérite. En dehors des universités, mille maisons d’enseignement s’offraient aux jeunes gens studieux à l’ombre du cloître et de l’église paroissiale : pour les classes élevées il y avait le collège des Jésuites, pour les gens du commun le couvent des Minimes ou des Cordeliers. Dax, la ville la plus proche de Pouy, possédait plusieurs de ces couvents ouverts à l’enseignement. Jean y conduisit son fils et le plaça chez les Cordeliers, qui se chargèrent de l’instruction de l’enfant moyennant soixante livres par an. C’était peu, même en ce temps, pour la pension d’une année ; c’était beaucoup pour le petit revenu des bonnes gens de Pouy. Ils se mirent généreusement à la gêne. Vincent, qui appréciait leurs sacrifices, fit de tels progrès dans les études, qu’au bout de quatre ans il se rendit capable lui-même de donner des leçons aux autres. Les maîtres étaient fiers de leur élève, ils parlaient de lui avec avantage, et lui se faisait valoir plus encore par son air de sagesse et de bonté qui frappait tous les regards. M. de Commet, avocat en la cour présidiale de Dax, juge en même temps de la paroisse de Pouy, le voulut pour précepteur de ses deux fils. Vincent avait seize ans ; il accepta cette fonction honorable qui allait lui permettre de continuer ses propres études sans rester à charge à ses parents.

En M. de Commet il trouva plus qu’un bienfaiteur ordinaire. La maison du digne avocat était une de ces bonnes maisons chrétiennes, où régnaient les traditions de piété, de bienveillance et de politesse.

Le jeune précepteur fut traité bientôt comme un fils. Il commandait le respect et provoquait l’affection. Chéri autant qu’estimé dans cette famille, dont il faisait l’édification par sa vertu, maître et écolier tour à tour, Vincent y passa quatre ou cinq ans qu’il employa encore à l’étude. Son esprit se formait, sa sagesse prématurée faisait concevoir de lui la plus haute idée. M. de Commet crut qu’une si vraie vertu et de si beaux talents appartenaient de droit à Dieu. En ce temps-là on aimait l’Église. Un châtelain généreux, un protecteur en place qui avait remarqué quelque jeune homme à l’air intelligent, à la tenue modeste, était heureux de contribuer à l’honneur et au bien de l’Église en fournissant au clergé une recrue d’élite. Sur les conseils de M. de Commet, qu’il considérait comme un second père, le jeune précepteur, sentant aussi en lui l’appel de Dieu, se décida à entrer dans la cléricature.

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