Monsieur Vincent, homme d’equilibre

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Jean-Pierre Renouard, C.M. · Année de la première publication : 1994 · La source : Vincentiana.
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De son vivant, Monsieur Vincent ne s’est jamais laissé manipuler. Même aujourd’hui, I1 échappe á toute réduction. Impossible de l’en­fermer dans une tendance ou dans une autre. Il n’est pas conserva­teur malgré les fortes pressions du siècle dernier, il n’est pas progres­siste malgré les sollicitations des années 70!Tous ceux qui l’ont approché de prés aiment á le redire: il est l’homme de l’équilibre.Son premier biographe l’avait remarqué avec justesse: « Il ne s’est pas restreint á l’exercice de quelque vertu particulière; mais il avait reçu de Dieu une ouverture et une capacité de cœur, qui lui faisait embrasser toutes les vertus chrétiennes, qu’il a toutes possédées á un degré très parfait ».Je voudrais vous présenter cet équilibre de M. Vincent selon trois points de vue;

  • au plan naturel avec son réalisme terrien et sa capacité d’adaptation;
  • au plan psychologique avec sa maitrise de soi qui le fait jouer entre impulsivité et temporisation;
  • au plan spirituel avec l’utilisation des influences les plus classiques et une réelle capacité d’invention.

Ce sera l’occasion de renouveler notre rencontre avec notre fon­dateur et inspirateur.

UN RÉALISTE TERRIEN QUI SAIT S’ADAPTER

Il faut se méfier de tout étiquetage, avons-nous dit. Lorsque nous contemplons son portrait le plus original, celui de Simon François, Monsieur Vincent nous regarde toujours avec un œil malicieux. Nous avons même l’impression qu’il se rit un peu de nous. Son regard phy­sique nous livre son humanité. Et je suis sûr qu’elle est pleine de finesse, de nuances, de complexité.

Pour avoir vécu les quinze premières années de sa vie á la compagne, dans ce cher coin des Landes qu’il a qualifié de son pays (« au pays dont je suis! »), fi fait preuve de réalisme. Il connait la terre. Il sait le prix du travail et il admire ceux qui n’ont pas peur de se salir les mains. Lui-même a gardé les vaches, travaillé la terre, participé á tous les travaux des champs et de la fenne. J’aime particulièrement ce passage qui cache son admiration pour les paysannes de l’le-de­France modèles des premières filles de la charité: « La plupart se contentent souvent de pain et de potage, quoiqu’elles travaillent inces­samment et en ouvrages pénibles… Reviennent-elles de leur travail d la maison pour prendre un maigre repas, lassées et fatiguées, toutes mouillées et crottées, á peine y sont-elles, si le temps est propre au tra­vail, ou si leur père ou leur mère commandent de retourner, aussitôt elles s’en retournent, sans s’arrêter á leur lassitude, ni á leurs crottes, et sans regarder comme elles sont agencées ».

Il aime regarder, prendre le temps de découvrir, s’appesantir sur les êtres et les choses. Il emploie souvent le verbe « voir » dans ses let­tres comme pour signifier qu’on ne le prendra jamais en défaut sur l’observation. Au Pape, il décrit les misères du Royaume: « c’est peu d’entendre et de lire ces choses; car il faut les voir et les constater de ses yeux » (IV, 458).

Quand il donne ses consignes pour apporter des secours maté­riels aux pauvres, il écrit au frère Jean Parre d’être vigilant et poin­tilleux:

« Les dames ont désiré que je vous prie, comme je fais, de vous informer adroitement, en chaque canton ou vous passe­rez et en chaque village, quel nombre de pauvres il y aura qui aient besoin d’être habillés l’hiver prochain de tout ou en par­tie, afin que l’on puisse juger á quelles sommes pourra aller cette dépense, et que vous puissiez préparer les habits á bonne heure. On estime qu’il vaudra mieux acheter de la tiretaine que de la serge. Il faudra donc que vous écriviez les noms de ces pauvres gens, afin qu’au temps de la distribution, l’aumône soit pour eux, et non pour ceux qui s’en pourront passer. Or pour les bien discerner, il faudrait les voir chez eux, pour connaitre á l’ciel les plus nécessiteux et ceux qui le sont moins » (VI, 367).

En bon rural, point n’est question de le tromper… Il sait prendre les mesures qui s’imposent et donner des consignes marquées au coin du bon sens et de l’expérience.

On le voit déjà, ce rural n’est pas un rustre, un esprit grossier et sans intelligence. Il est plein de finesse, d’ingéniosité, d’intelligence.

Il faut voir ce paysan arriver á Paris en 1608. D’emblée, il sait se créer les meilleures relations: gasconnes pour ne pas oublier ses ori­gines, cléricales pour s’élever dans sa condition, bourgeoises pour arriver á ses fins et spirituelles pour changer sa maniéré d’être prêtre et apôtre.

Le voilà très vite ami de Bérulle, de Duval, docteur en Sorbonne et par le fait même lié á leurs connaissances. Il devient un des aumôniers de Marguerite de Valois, la première femme d’Henri IV, la reine Margot… Il se lie aux premiers oratoriens. Il entre chez les Gondi, une famille des plus puissantes de France. En quelques années, il a ses entrées á la Cour, il assiste le Roi Louis XIII vaincu par la malla- die, il siégé au Conseil de Conscience; il côtoie Richelieu, ose défier Mazarin… dans le même temps, il fréquente st. François de Sales, sainte Jeanne de Chantal, sainte Louise de Marillac. Ses correspon­dants sont des plus variées: plusieurs papes, des cardinaux, des évêques, des fondateurs d’ordre, des abbés, des prêtres, des religieuses. Jamais le petit paysan des Landes n’avait imaginé pareil destin!

Mais son humilité le ramène sans cesse á sa vérité: il se sait por­cher, fils d’un pauvre laboureur (IV, 215). Et il avoue non sans malice: « `pour moi, hélas!’ si je n’eusse été prêtre, je serais peut-être encore á garder les pourceaux, comme j’ai fait » (X, 681). Avec les mémés accents de vérité, il se présentera Abbé de St. Léonard de Chaumes, Curé de Clichy, Principal du Collège des Bons-Enfants, Aumônier général des galères, supérieur des Visitandines de Paris, Supérieur de la Congrégation de la Misson et de la Compagnie des Filles de la Charité.

Il est l’homme des situations contrastées sans jamais rompre l’équilibre en faveur de l’une ou de l’autre. Sans doute sa vie se résu­me-t-elle dans cette constatation faite un jour d’automne 1657, comme si, sur le soir, il jugeait sa vie: « Mes scieurs, nous venons de pauvres gens, vous et moi, j’ai été nourri rustiquement, et pour être traité comme un Monsieur! O mes scieurs, ressouvenons-nous de nos conditions, et nous trouverons que nous avons sujet de louer Dieu » (X, 342).

 

UN HOMME, MAITRE DE SOI

Sur le plan psychologique, saint Vincent est aussi un chef d’couvre d’équilibre. A première vue, son naturel le trahit: c’est un méri­dional avec toutes les notes d’un caractère impulsif, bouillant, cha­leureux et débordant de vie.

IL VIT! A 100 á l’heure, dirait-on aujourd’hui. Dans sa jeunesse, on le voit ne pas tenir en place… Il est á Dax, juste le temps qu’il faut, puis il part pour Toulouse, Bidache, Périgueux, Buzet, peut-être la Barbarie, Avignon, á nouveau Rome, puis enfin Paris. A regarder de près la carte géographique qu’il dessine, le père Dodin remarque non sans malice que « Dieu écrit droit avec des ligues courbes ».

IL PARLE. Son éloquence, jamais forcée, mais naturelle, trans­porte les foules et déclenche les générosités. On le voit bien á Folle­ville et á Châtillon: il émeut les cours et les pousse á l’action.

IL VIBRE. Il se laisse émouvoir avant d’émouvoir les autres. Ja­mais fi ne peut résister á la misère. Il déclare sans forfanterie: « les pauvres qui ne savent où aller ni que faire, qui souffrent déjà et qui multiplient tous les jours, c’est là mon poids et ma douleur » (Collet I, 479). On comprend qu’il puisse ajouter, dans la vérité, en parlant des déshérités qu’il rencontre: « S’il est malade, je le suis aussi, s’il est en prison, j’y suis; s’il a des fers aux pieds, je les al avec lui » (X, 680). Ce n’est pas de l’exagération, c’est son cacheur qui s’exprime, débordant de compassion et de miséricorde, l’esprit même dont il veut nous voir nous revêtus 5.

IL S’EXTÉRIORISE. Dans ses conférences et ses entretiens, je suis frappé par toutes les exclamations qui sont les siennes. On sent que les auditeurs qui ont pris des notes et reconstitué les textes en secret, ont toujours été marqué par sa façon toute méridionale de parler: il pousse des ah! « Des oh! »; il interpelle ses auditeurs: « O Messieurs, O mes frères »; il a des petits mots qui indiquent le mouvement et la vie: « or sus! » ou « Allons, Voyons »; des expressions qui indiquent l’engage­ment de toute sa personne comme « donnons-nous á Dieu »; il parle souvent á l’impératif, ce qui, dans la langue française, indique l’ordre et la décision. On sent que sa volonté est ébranlée et qu’il veut enga­ger les autres. Son style n’est que mouvement Del’ âme et du cacheur.

IL PRIE TOUT FORT. Et il s’adresse á Dieu de façon directe et pas­sionnée: « O mon Jésus », « O mon Sauveur Jésus-Christ », « O Sauveur », « Sauveur de nos âmes », « O Providence infinie » etc… Une passion l’ha­bite, celle de Dieu.

Mais il doit aussi juguler ce caractère marqué par l’impétuosité. Il se met facilement en colère et il s’en plaint lui-même. Il avoue en public: « Oh! Misérable que je suis! 11 y a si longtemps que j’étudie cette Levon (de la douceur), et je ne l’ai pas encore apprise! Je m’emporte, je change, je me plains, je blâme. Je n’ai pas encore appris á être doux » (XII, 187). Aux scieurs, il confesse son emballement: « Je m’étonne comme l’on peut me supporter dans mes promptitudes, emportements et tant d’autres défauts. Oui, je m’étonne comment on peut supporter » (X, 484).

De tempérament bilieux, il s’emporte contre les autres. En parti­culier contre des frères, tous n’ayant pas la même agilité d’esprit et la même culture que les Frères Regnard, Parre, Ducourneau, Robi­nau. Le voilà qui s’emporte contre l’un d’entre eux:

« Ah! Mon frère, il est vrai que c’est une grande faute, grande faute et que je ne sais pas qui se commette même parmi les pauvres gens du monde; déchirer un habit! Déchirer un don qu’on vous fait! Eh! Vous devez vous réjouir s’il n’était pas tel que vous le désirez! Mais le mettre en pièces! O Sauveur! O mon frère! Grande faute! Grande faute! Humiliez-vous en bien. A-t-on jamais vu qu’un homme des champs, un paysan ait déchiré l’habit qu’on lui donne, pour pauvre qu’il soit! Et vous, mon frère, vous déchirez un habit qu’on vous donne; peut-être en avez-vous besoin, et au lieu de vous en servir, quel qui fût, et de l’agréer de bon cacheur, vous le déchirez! Ah! Mon pauvre frère, grande faute! Humiliez-vous-en bien.

Mais cette faute ne viendrait-elle pas d’une autre faute, plus grande encore, que vous aviez commise le jour aupara­vant? Oh mon frère, le dirai-je? O Sauveur, le dirai-je? Le pour­rai-je bien dire sans rougir? Ah! Mon frère, j’en suis coupable ainsi que vous, pour ne vous avoir pas donné de bonnes ins­tructions. Le pourrai-je bien dire? 11 faut que j’en avale la confusion aussi bien que vous, parce que j’en suis coupable. Mon frère, avant-hier vous butes avec excès, jusqu’à le faire paraitre, en venant de dehors. O Sauveur, prendre trop de vin jusqu’à le faire paraitre! Faire les actions d’un homme ivre! O misérable! C’est moi, pécheur, qui est la cause de ce désordre; et cela ne serait pas arrivé sans les péchés de ce misérable. O mon frère, soyons-en bien confus tous les deux! Après cela, vous vous couchâtes, dans la cuisine devant nos frères; quel exemple aux nouveaux! Que diront-ils de vous? que diront-ils de moi d’avoir de telles personnes dans la Mission? Vit-on comme cela ici? Quoi! On y entretient et supporte de tels vices! O Sauveur, quel scandale aux nouveaux venus! Quel scandale! O Messieurs, priez pour nous; o mes frères, ayez compassion de notre frère et priez pour nous supporter. Il est notre frère; pour l’amour de Dieu, ayons pitié de sa misère. Ah! Mon pau­vre frère, il faut sans doute que cela vienne d’ailleurs; on ne tombe tout d’un coup dans ces grosses fautes qu’en punitions d’autres manquements. O mon frère, vous vous en étés, Dieu merci, souvent humilié; mais il faut que vous vous relâchiez, que vous soyez infidèle á Dieu! Ah! Que ferons-nous mainte­nant, mon frère? Vous avez des défauts, vous avez des passions et vous vous y laissez aller après toutes ces humiliations, prières, recommandations, résolutions que vous en avez faites! Que ferons-nous maintenant? Qu’est devenu cet esprit d’humi­lité? Que sont devenues toutes ces recommandations? Que sont-elles, mon frère? Où sont ces résolutions que vous avez faites de bien servir Dieu? Qu’est devenu tout cela? O mon pauvre frère! Et que deviendra cette confusion que nous bu­vons? O mon frère, changerez-vous pour cela? Nous le devon espérer, puisque Dieu vous a fait la grâce de vous humilier. Prenez en gré cette confusion devant tous et offrez-la-lui pour votre satisfaction. Nous prierons Dieu pour vous et nous espé­rons qu’il vous donnera, si vous le voulez, la grâce de mieux

Faire á l’avenir » (XI, 299-301).

Et il sait aussi reprendre des prêtres: « Il m’arriva hier de parler á un prêtre de notre compagnie, sèchement, aigrement, rudement » (IX, 276).

Il fait appel au courroux de Dieu pour reprendre les scieurs de Nantes qui se laissent aller et il lui prête ce langage:

« Je t’avais appelée d’un tel lieu pour jouir des récompenses que j’ai promises á ceux qui me servent, et tu t’en es rendue indigne; et pour cela je donnerai á une autre la couronne que je t’avais préparée; et It appellera une faille de Touraine, de Sain­tonge, de Bretagne pour venir ici recevoir la couronne qu’il avait destinée á Marie, Françoise, Jeanne, que sais-je moi? Lesquelles il avait miséricordieusement appelées et qui s’en sont rendues indignes » (IX, 349).

Il est amusant de lire sous la plume d’Abelly; « Mr. Vincent était d’un naturel bilieux et d’un esprit vif, et par conséquent, fort sujet á la colère » (Abelly III, XII, 177).

Il est anecdotique de lire sous celle de Collet, que lors de son autopsie (grand homme obligeait!) la rate était dure comme un os: « bien des gens ont attribué cette production insolite á la violence qu’il s’était faite pour combattre une humeur sévère et mélancolique, que la nature et le tempérament lui avaient donnée » (Collet II, 46). Ce caillou est encore exposé au musée de St. Lazare.

Un violent, un passionné qui devient un doux et un temporisa­teur! De là, les leçons qu’il donne. Il calme ceux qui doivent être modérés.

A Louise de Marillac, vive et impatiente, il écrit: « Mon Dieu, qu’il y a de grands trésors cachés dans la sainte Providence et que ceux-là honorent souverainement Notre Saigneur qui la suivent, et qui n’enjambent pas sur elle » (I, 68).

A Robert de Surgis, très impulsif et trop personnel: « Abandon­nons-nous á la divine Providence; elle saura bien ménager ce qu’il nous faut » (I, 356).

A Bernard Codoing, l’homme toujours pressé: « J’ai une dévo­tion particulière de suivre pas á pas l’adorable Providence de Dieu » (II, 208).

On comprend combien un tel langage pouvait avoir de méritoire pour lui! Il avait pris sur lui et il faisait part de son expérience de lutteur!

De là, son goût prononcé pour l’action du temps. Il sait attendre et faire attendre, selon une pédagogie appropriée á chaque cas.

Mr. Blatiron, Supérieur á Genes, est tenté de s’impatienter, écrit: « Je prie Dieu qu’il vous inspire la manière d’agir utilement avec Mr…, il me semble que la meilleure sera celle qui aura plus de douceur et de support, comme plus conforme á l’esprit de Notre Seigneur et plus propre á gagner les cours » (III, 383-384).

Que Louis Rivet á Saintes, se modèle aussi sur la patience du Christ: « Continuez donc, Monsieur á vous comportez vers ceux qui l’ont persécuté, injurié, brocardé, et desservi. Ces occasions-là sont comme des pierres de touche pour éprouver vertu » (V, 629).

« La patience est la vertu des parfaits » (X, 181) dit-il aux files de la charité et « la couronne du ciel est promise á ceux qui persévèrent » (IX, 631).

M. Codoing toujours énervé s’est plaint de sa lenteur, il se jus­tifie par le bien- fondé d’un tel réflexe: « Vous m’objecterez que je suis trop long, que vous attendez quelquefois six mois une réponse qu’on peut faire en un mois… pourtant je n’ai jamais vu encore aucune affaire gâtée par mon retardement, mais que tout s’est fait en son temps et avec les vues et les précautions nécessaires… Dieu s’honore beaucoup du temps qu’on prend pour considérer mûrement les choses qui regar­dent son service » (II, 207). Et la conclusion ne manque pas de sel: « vous vous corrigerez donc, s’il vous plait, de votre promptitude á résoudre et á faire les choses, et je travaillerai á me corrigent de ma non- chalande » (II, 207).

Enfin, Saint Vincent, émotif, actif, secondaire c’est-á-dire pas­sionné, a réussi á briller par sa douceur. Au contact de François de Sales et de ses livres, il est devenu l’homme affable, cordial, aimable que ses biographes dépeignent. Pour lui, « la douceur gagne les cours » (VII, 226). Elle est missionnaire par essence. Elle est nécessaire aux missionnaires et aux files de la charité.

J’aime tout particulièrement, cette remarque sur l’affable, file de la douceur, qui plaide en faveur de l’union des cours et mentalités. Elle est comme le tableur de ce que vous reflétez vous-même:

« Nous avons d’autant plus besoin de l’affabilité, que nous sommes plus obligés par notre vocation de converser souvent ensemble et avec le prochain, et que cette conversation est plus difficile, soit entre nous, en tant que nous sommes ou de divers pays, ou de complexions et humeurs fort différentes, soit avec le prochain, duquel il y a souvent beaucoup á supporter. C’est la vertu d’affabilité qui lave ces difficultés et qui, étant comme l’âme d’une bonne conversation, la rend non seule­ment utile, mais aussi agréable: elle fait que l’on se comporte dans la conversation avec bienséance et avec condescendance les uns envers les autres; et comme c’est la charité qui nous unit ensemble, ainsi que les membres d’un même corps, c’est aussi l’affabilité qui perfectionne cette union » (XI, 68).

Bref, M. Vincent vit la prudence, vertu cardinale, et peut-être est-il tout entier dans ces quelques mots: « il faut être invariable á la fin et doux aux moyens » (II, 355).

 

UN SPIRITUEL CLASSIQUE ET OUVERT

Saint Vincent n’est pas un spéculatif. Homme d’action, il ne se perd pas dans les idées et encore moins dans leur systématisation. Nous n’avons pas d’écrits de son cru mises á part « les Règles Com­munes » de la Congrégation de la Mission, reflet d’une expérience de 30 ans.

Et pourtant, c’est un vrai spirituel sinon un mystique. Nous avons aujourd’hui la chance d’apprécier un peu plus son héritage et nous voyons bien qu’il est le fruit d’un compromis entre le bien de l’Eglise, sa tradition vivante, et certaines touches plus personnelles et souvent révolutionnaires.

Il manifeste une forte culture biblique. Il cite souvent l’Écriture et fi arrive surtout á la faire sienne en instruisant ses confrères et les scieurs. Il est habité par la Parole de Dieu. Par exemple, celle-ci éclaire les paragraphes du chapitre des Règles Communes de la Mission sur « les maximes évangéliques », chef d’couvre et condensé de petit traité de spiritualité. Qui les vivrait serait un saint.

Il est résolument d’Église, répétant inlassablement sa doctrine. Comme le dit le Père Robert Maloney dans une récente conférence, lui et Ste Louise « ont tous deux absorbé la théologie standard de leur époque ».

L’étude de St Vincent sur « la grâce » (XIII, 147) montre qu’il s’est nourri de la Bible, des Conciles (surtout de celui de Trente dont il a travaillé á l’application, en France), des Pères et de la rai­son. Il connait « ses classiques » et nous ne pouvons pas suivre son juge­ment quand fi se présente comme « ignorant, écolier de quatrième » (XII, 135).

On ne peut oublier non plus son rôle dans la querelle janséniste. Siégeant au Conseil de Conscience, il s’engage á vaincre l’hérésie jus­qu’à faire signer une pétition á 88 évêques. Il essaie de pacifier les esprits mais n’aura qu’une influence modérée dans ce sens. Il restera portant l’ami fidèle de Saint Cyran jusqu’à témoigner en sa faveur devant le juge ecclésiastique (XII, 86-93).

Classique, il l’est encore dans ses lectures; fi lit Rodriguez, Vin­cent Ferrier, Benoit de Canfield, Jean de la Croix et Thérèse d’Avila, St Ignace, bien sûr, et ses contemporains comme Bérulle, Olier et François de Sales. Ce dernier est le best-seller de son temps. Au réfec­toire de Saint Lazare, on propose « l’Introduction á la vie dévote » et est très attentif á utiliser la méthode de prière de son ami. Il est pétri par les courants de pensée de son temps: « l’humanisme dévot », qui porte un regard favorable et indulgent sur la nature humaine et Française de spiritualité cette façon de rejoindre Dieu en pas­sant par Jésus Incarné, « adorateur parfait » et « oblation » pour les hom­mes. Il participe avec elle á la restauration du sacerdoce en s’appli­quant á formé de bons prêtres pour l’évangélisation des pauvres.

L’ÉVANGELISATION DES PAUVRES! Avec ce but bien précis, St. Vincent diverge des spirituels de son temps et surtout de Bérulle dont fi se séparera á un moment donné de sa vie.

Pétri par sa propre expérience et bouleversé par les événements de Folleville et Châtillon, il n’aura que deux axes en tété qui vont commander sa vie et sa pensée: Mission et Charité. Et en cela il est révolutionnaire!

Car son livre de chevet, c’est l’expérience. Comme l’a souligné le Père Dodin, « So vie est expérience, et cette expérience comporte et vérifie une doctrine ». Quand on suit son itinéraire spirituel, on s’aperçoit qu’il prend tout son temps pour lire les événements et y découvrir l’action de Dieu.

Et en conséquence, il essaye de donner la priorité á l’action dans sa démarche missionnaire. Son grand principe est le suivant: « toute notre vie est dans l’action » (XI, 41). Il faut agir, servir les pauvres, les évangéliser, ne pas rester « dans un état l’ache et arrêté ». Il faut tendre á la perfection, chercher le Royaume et travailler á son exten­sion, « commencer par établir le royaume de Dieu en soi et puis ensuite dans les autres » (II, 97). La vie intérieure nourrit son action mais le travail caritatif et apostolique l’unissent á Dieu et il demande á ses héritiers: « il faut sanctifier ses occupations en y cherchant Dieu et les faire pour l’y trouver plutôt que pour les voir faites » (XII, 132).

Pourquoi voit-il ainsi? Pourquoi un tel engagement? Parce qu’il ne cesse de regarder le Christ et le Christ Serviteur et Missionnaire dit avec conviction: « Rien ne me plait qu’en Jésus-Christ » (Abelly I, 78). Le grand livre ouvert où il puise des forces pour agir et pour croire, c’est le Christ! Il vit de Lui, Sauveur des hommes, Missionnaire du Père, Évangélisateur des pauvres. Il le voit á genoux devant les pauvres et caché en eux. Et vous savez quel langage est le sien: « Ser­vant les pauvres, on sert Jésus-Christ » (IX, 252).

Il y a bien longtemps qu’un tel langage n’a pas été tenu, qu’une telle forme d’engagement n’a pas été vécue dans l’Eglise.

Saint Vincent assume cette forme nouvelle d’être et d’agir. Il veut que nous vivions de la charité, de l’amour même de Dieu mais une charité engagée. L’essentiel est de vivre « dépouillé de soi », « rempli de Dieu » et « donné »… Dieu et aux pauvres. A partir de là, tout se met en place et rejoint les vues spirituelles les plus classiques.

Mais quelle modernité dans la façon de comprendre Dieu, de vivre du Christ et de servir « ses membres souffrants »!

CONCLUSION

La plus belle conférence de St. Vincent est sans doute sur « La Charité » du 30 mai 1659 (XII, 14-18-240) mais je pense que le plus beau raccourci de son expérience spirituelle et donc de sa spiritualité est dans cette page extraite d’Abelly et non datée, comme si elle était intemporelle et source vive o fertés á notre méditation:

« Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit á la sueur de nos visages. Car bien souvent tant d’actes d’amour de Dieu, de complai­sance, de bienveillance, et autres semblables affections et pra­tiques intérieures d’un cœur tendre, quoique très bonnes et très désirables, sont néanmoins très suspectes, quand on n’en Vien point á la pratique de l’amour effectif ‘En cela, dit Notre Seigneur, mon Père est glorifié que vous rapportiez beaucoup de fruit »‘ (Jan 15,8). Et c’est á quoi nous devons bien prendre garde; car il y en a plusieurs qui, pour avoir l’extérieur bien composé et l’intérieur rempli de grands sentiments de Dieu, s’arrêtent á cela; et quand ce vient au fait et qu’ils se trouvent dans les occasions d’agir, ils demeurent courts. Ils se flattent de leur imagination échauffée; ils se contentent des doux entre­tiens qu’ils ont avec Dieu dans l’oraison; ils en parlent même comme des anges; mais, au sortir de là, est-il question de tra­vailler pour chercher la brebis égarée, d’aimer qu’il leur manque quelque chose, d’agréer les maladies ou quelque autre disgrâce, hélas! Il n’y a plus personne, le courage leur manque. Non, non, ne nous trompons pas: Totum opus nostrum in opera­tione consistit.

Et cela est tellement vrai que le saint Apôtre nous déclare qu’il n’y a que nos couvres qui nous accompagnent en l’autre vie. Faisons donc réflexion á cela; d’autant plus qu’en ce siècle il y en a plusieurs qui semblent vertueux, et qui en effet le sont, qui néanmoins inclinent á une voie douce et molle plutôt qu’a une dévotion laborieuse et solide. L’Eglise est comparée á une grande moisson qui requiert des ouvriers, mais des ouvriers qui travaillent. Il n’y a rien de plus conforme á l’Évangile que d’amasser, d’un côté, des lumières et des [orques pour son dame dans l’oraison, dans la lecture et dans la solitude, et d’aller ensuite faire part aux hommes de cette nourriture spirituelle. C’est faire comme Notre Seigneur a fait, et, après lui, ses apôtres; c’est joindre l’office de Marthe á celui de Marie; c’est imi­ter la colombe, qui digéré á moitié la pâture qu’elle a prise, et puis met le reste par son bec dans celui de ses petits pour les nourrir. Voilà comme nous devons faire, voilà comme nous devons témoigner á Dieu par nos couvres que nous l’aimons.

Totum opus nostrum in operatione consistit (XI, 40-41).

Si nous réconcilions dans notre vie personnelle et communautaire, action et prière, tradition et invention, nature et adaptation, nous serons les dignes héritiers du propriétaire qui tire de son trésor « du neuf et de l’ancien! » (Mt 13,52). M. Vincent, maître de equilibre, priez por nous!

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