Les pauvres au temps de M. Vincent

Francisco Javier Fernández ChentoAu temps de Vincent de PaulLeave a Comment

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Auteur: l'Équipe de rédaction de l'Animation Vincentienne · Année de la première publication : 1981 · La source : Au temps de St-Vincent-de-Paul ... et aujourd'hui.
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sassoLa période qui nous occupe court de la fin du règne d’Henri III au début du règne personnel de Louis XIV, le lendemain même de la mort du cardinal de Mazarin, la dernière « Eminence » à faire fonction de Premier ministre.

M. Vincent connaît quatre rois (Henri III, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV), deux régentes émérites (Marie de Médicis et Anne d’Autriche) et deux premiers ministres à forte personnalité (Richelieu et Mazarin).

Période féconde en événements comme en célébrités ! Période longue : fin du XVIe siècle et première partie du XVII ePériode noire pour les pau­vres du Royaume. L’histoire politique nous dévoile un fond de crise perma­nent : guerre contre les Espagnols, agitation des Grands, affrontement entre le roi Louis XIII et sa mère, brouille avec les Anglais, guerre de religion, Fronde…, autant de conflits aux effets les plus néfastes.

Toute l’histoire du paupérisme de cette époque se situe dans ce con­texte chaotique et mouvant. Liés à ces fluctuations politiques, économiques, sociales, les pauvres échappent à toute catégorie même si une présentation générale de leur univers nous contraint à les classer. La frontière qui sépare les groupes est floue, indéterminée au gré des remous et de l’agitation perma­nente du royaume.

La situation peut être présentée en quelques tableaux rapides et réalis­tes. En interrogeant les témoins d’hier et les spécialistes d’aujourd’hui, nous pouvons saisir successivement :

  • le contexte social de l’époque ;
  • la présence obsédante et inquiétante des pauvres ;
  • la réaction des responsables d’alors.

1. Un contexte paradoxal

Vers la fin du XVIe siècle, le royaume d’Henri IV ne comprend que les quatre cinquièmes de la France d’aujourd’hui. Des enclaves brisent l’unité du pays, comme celles du Comtat Venaissin, du Nivernais, de la Flandre.

Quand Louis XIV prend le pouvoir, le 10 mars 1661, six mois après la mort de M. Vincent, la construction de l’hexagone actuel est presque termi­née : achevée aux Pyrénées, arrêtée pour deux siècles aux Alpes, pourvue enfin de l’Artois et de la plus grande partie de l’Alsace.

Dans ces limites — premier paradoxe — vit le royaume le plus peuplé d’Europe : 17 à 18 millions de sujets ! Une population stationnaire depuis longtemps malgré le chiffre plutôt élevé des enfants. Pourquoi ?

Les pourvoyeuses de la mort

50 pour 100 des enfants sont impitoyablement décimés. Pierre Goubert affirme dans un contraste appuyé : « Comme le cimetière était au centre du village, la mort était au centre de la vie1. » Sur 100 enfants qui naissent, 25 meurent avant l’âge d’un an ; 25 autres n’atteignent pas leur vingtième année. Se croit-on quitte ? Loin de là ! 25 des 50 jeunes survivants disparais­sent entre 20 et 45 ans. L’espérance de vie n’est même pas chiffrable !

La guerre, la peste, la famine contraignent la mort à ses rendez-vous périodiques.

Jacques Callot nous a laissé de sombres reportages des « grandes misè­res de la guerre » : l’arquebusade, la pendaison, la maraude, l’estropade, le ­pillage… Ses miniatures sont sinistres comme les événements qu’elles immor­talisent.

Bernard Clavel dans son triptyque des Colonnes du ciel a longuement décrit les méfaits de la peste en Comté, ce « mal qui répand la terreur », abat en quelques semaines le quart ou le tiers des habitants d’une ville ou d’une province, cette traîtresse qui somnole un instant, se réveille soudain, au Nord, puis au Midi et bientôt à l’Ouest, avide de nouvelles victimes, livrant tous les autres à l’isolement et à la quarantaine. Riches et pauvres sont’con­fondus dans une même épidémie, innocents contagieux livrés à la vindicte populaire.

La famine est souvent reine et maîtresse. La disette ou « la cherté » tue avec une régularité impressionnante. La nourriture est d’ordinaire sobre : légumes, soupe, pain de méteil alimentent le paysan. Le riche, lui, a droit au pain de blé ou de seigle… Quand les récoltes sont mauvaises, c’est la faim qui tenaille d’abord les paysans. Ils sont livrés aux flux de ventre, aux dysente­ries, aux carences multiples et chroniques dont la pire des manifestations est l’adénite scrofuleuse. 1630 – 1649 -1652 – 1661 sont gravés dans les mémoires comme été pourris : « quatre mauvaises récoltes, quatre famines accumu­lées ». On revoit même des scènes d’anthropophagie ! Vincent de Paul en personne dresse ce bilan terrible, le 30 août 1652 : « On tient qu’il meurt à Paris par mois dix mille personnes depuis quelque temps » (IV, 463). La Mère Angélique Arnauld écrit le 5 juillet : « Le besoin de farine est si grand à Paris, que le pain y vaut déjà, tout le plus noir, dix sols la livre2. »

Le jugement de Pierre Goubert tombe comme un couperet, en même temps qu’il renforce le paradoxe : « les hommes se reproduisent suffisam­ment pour nourrir la mort et conserver la race3 ».

Race à majorité, courbée ! Tous ces gens ne connaissent pas l’honneur d’être debout. Volontiers, ils se laissent séduire par de sinistres sirènes.

La sorcellerie et la foi

Nous sommes émerveillés devant les lettres de noblesse du XVIIe siècle : Corneille, Descartes, Pascal, Molière, Bossuet, par exemple, défilent devant nous comme les témoins privilégiés d’un affranchissement « prématuré » de la raison…, lumières dans ce siècle de Lumière. Et il est vrai que nos dettes leur sont acquises.

Mais l’esprit populaire n’en est pas pour autant libéré. Satan tient le haut du pavé. Une véritable « épidémie » de sorcellerie attaque les esprits faibles. Des années 1560 à 1640, voici une autre mort : celle de l’esprit ! Maléfices, sorts, herbes dangereuses, filtres d’amour trompent les pauvres assoiffés de merveilleux. L’histoire a semé ici ou là quelques noms célèbres dont le curé de Loudun, Urbain Grandier. Un humaniste et esprit fort, Jean Bodin, écrit, dès 1580, un traité sur les sorcières qu’il aurait pu illustrer des gravures d’Albrecht Dürer. Quelquefois, la sorcière du village devient une notable du lieu : elle entre en communication avec le Démon, dispose de la puissance de guérison… Souvent l’Eglise recourt au bras séculier et la mégère finit sur le bûcher, ratant son salut éternel, sans aucun espoir de rémission4. Paradoxe encore quand les riches sont atteints : lorsque naît Blaise Pascal, en 1623, dans un foyer de magistrat particulièrement réputé, une sorcière, dit-on, jette un sort au nouveau-né. Etienne Pascal négocie avec l’auteur du sort, va jusqu’à marchander un cheval, donne finalement un chat (sic) tandis qu’un cataplasme magique guérit le bébé sur-le-champ, après une terrible convulsion qu’on croyait être messagère de la mort5.

Pascal nous emmènera pourtant jusqu’à sa nuit de feu (23 novembre 1654) : « Joie, joie, joie, pleurs de joie »… Lui aussi connaîtra à sa manière, la paik du don de soi. Avec lui et tant d’autres élites, la foi restitue peu à peu l’Evangile lu à la manière des Pères du concile de Trente, même si la Contre-Réforme impose des vues plus doctrinales qu’évangéliques. Le christianisme baigne la vie du peuple, imprègne les mentalités, explique le recours constant à la Providence. Ce peuple est fidèle à la messe dominicale, à la vie sacramen­telle, aux dévotions collectives, mais le phénomène tient sans doute plus du fait social que de la certitude personnelle. La morale culpabilise trop et la masse ignorante se croit damnée. Il reste à découvrir le vrai visage de l’Amour. Pour l’heure l’Eglise change le sien alors que son pouvoir s’absolu­tise comme l’Etat dont elle a de la peine à se détacher. Mais qu’est-ce que l’Eglise sans les pauvres ? Soudain, ici ou là, on vient à s’occuper d’eux ; Bossuet lance son cri déjà révolutionnaire :

« L’Eglise de Jésus-Christ est véritablement
la VILLE DES PAUVRES6… »

Ces pauvres, ils sont partout et d’abord chez les ouvriers et chez les paysans.

La terre et le paysan

Vue de très haut, la France offre un terroir riche et varié. On peut croire sa fortune considérable ; le royaume passe pour puissant ; l’énergie de son peuple et la générosité de sa terre sont connues par toute l’Europe.

En fait, la France, à l’inverse d’Amsterdam, n’a même pas de banque d’Etat ou privée ; quelques marchands importants ponctionnent régulière­ment la bourse commune. Les voies de communication elles-mêmes sont si frustes que les échanges commerciaux deviennent hors de prix. Il faudra Richelieu pour remettre de l’ordre dans la maison et augmenter les deniers de l’Etat… et, plus tard, l’habileté d’un Fouquet, le surinten­dant, pour sauver l’économie royale du désastre.

Celle-ci est, en priorité, agri­cole. Une monoculture : les céréales… mais à la longue, la terre s’épuise et refuse de porter du fruit ; il faut la mettre en jachère. L’herbe est rare et, donc, le bétail est chétif. La popula­tion manque de stabilité : les récoltes en sont rendues plus difficiles.

La fiscalité défile le bas de laine avant même qu’il ne soit achevé. Tour à tour la communauté, l’Eglise, le seigneur, le roi pressurent le laboureur aux abois : la taille, la gabelle, les redevances en nature, obligent à la dette, entraînant à l’hypothèque et menant souvent en cours de justice.

Le paysan veut-il vendre ou louer ? Il ne le peut sans le consentement du propriétaire. Plus de la moitié de la terre cultivée ou cultivable est le bien des SEIGNEURS !

La petite moitié de terre qui appartient aux quatre cinquièmes de la population est inégalement répartie. Au sommet de l’échelle, les fermiers sont tout-puissants ; les autres ne disposent que de quelques parcelles et res­tent dépendants de bien des maîtres : du gouvernement, des grands, des offi­ciers, des soldats et… du climat !

Les tableaux des Le Nain masquent trop la misérabilité paysanne : les chaumières sont plus pauvres qu’il n’y paraît avec leur mélange de terre et de paille séchées : le torchis encore visible en terre landaise. Dans l’unique pièce, les habitants s’entassent aux côtés des animaux : un lit de plume, un grabat pour les enfants, une table massive, quelques sièges de bois, une armoire, un coffre complètent le tableau… Mais, souvent, certains n’ont que leur instrument de travail : c’est leur raison de vivre, l’unique possession qui les empêche de sombrer, pour de bon, dans le monde des pauvres.

Ainsi les paysans, qui donnent du relief au royaume de France et font de son économie la première d’Europe, sont-ils considérés comme méprisa­bles et catalogués avec dédain de « gens méchaniques7 ».

La ville et l’ouvrier

La ville française de ces temps-là ne compte guère plus de 10 000 habi­tants (excepté Paris avec 300 000, Lyon et Marseille avec 100 000). Elle est entourée de remparts aux portes soigneusement verrouillées la nuit. Dans cet espace restreint, s’entassent les maisons, les églises et les couvents. Les rues sont étroites, encombrées, déjà bruyantes, propices aux vols, aux attentats… Les égouts n’existent pas : seul un ruisseau central recueille toutes « les eaux » et répand ses odeurs « musclées ».

C’est là que vit une autre frange rejetée de la population, vingt fois moins nombreuses que la gent paysanne : les ouvriers. Des prolétaires avant la lettre ! Sans terre, sans maison (tous sont locataires), sans mobilier et sans linge. Ils n’ont que leur salaire pour vivre !

Ils sont dépendants d’un patron qui les domine toujours et les institu­tions corporatives les défendent peu. D’ailleurs, la société, dans son ensem­ble, est loin d’être corporative, contrairement à une illusion tenace. Ces hommes travaillent à domicile ou viennent, chaque jour, chez un employeur. Ils sont tisserands, tailleurs, cordonniers, orfèvres, barbiers, etc. La journée dure de 12 à 14 heures et ils gagnent tout juste de quoi acheter, pour eux et leur famille, quelques kilos de pain, à condition que le prix en reste dans les limites raisonnables.

Le tableau n’est pas noirci à plaisir, car il est vrai que ce petit peuple des villes rencontre périodiquement le chômage et la cherté ; et, quand tout s’écroule autour d’eux, il n’est pas rare de voir des ouvriers « entassés dans leurs taudis, s’alimentant de déchets, abandonnés de tous, sauf quelques médecins et quelques prêtres, (mourant) comme des animaux, par troupes »8. A moins que dans un dernier sursaut…

Les émeutes populaires

… ils ne se soulèvent ! Tant couve le feu que bientôt révolte gronde ! Périodiquement, le royaume connaît ces « émotions » populaires, efficaces dans la mesure où la noblesse y prend part ; sans lendemain quand elles res­tent inorganisées (1595 : sédition à Château-Thierry ; 1616, émeute popu­laire à Péronne ; 1618 : révoltes à Auxerre et Ligny ; 1620 : émeutes à Angers ; 1622 : à Lyon ; 1624 : les CROQUANTS se soulèvent en Quercy…) On pourrait, hélas, continuer facilement cette énumération quasi annuelle9.

Tantôt révolte de village, de faubourg, de place de marché, tantôt véri­table armée, ces « jacqueries » sont impitoyablement matées. La seule qui ait réussi à durer, à gagner toute une province, est celle des « NU-PIEDS » normands, de 1639 à 1641. Le roi doit lever une armée de défense et le chan­celier Seguier lui-même payer de sa personne, en parcourant plusieurs mois, la Basse-Normandie… signes précurseurs bien connus auxquels la royauté demeura sourde jusqu’à sa chute !

Et pendant ce temps, la noblesse fortunée vient dépenser à la ville l’argent qu’elle gagne sur le dos des paysans ; la bourgeoisie des médecins, avocats, négociants, menant une vie sobre, sans luxe tapageur, se méfie du petit peuple dont elle redoute l’agitation ; le Clergé, issu souvent de cette noblesse et de la bourgeoisie, remonte lentement la pente de l’affadissement et, malgré les premiers fruits de la Réforme tridentine, reste encore bien en-deçà de ses possibilités d’évangélisation.

Décidément, ce siècle est fait de contrastes, d’antinomies, d’opposi­tion… Il est tout entier paradoxe ! Louis XIV prenant le pouvoir, clôt cette période en deux phrases lapidaires : « Le désordre régnait partout (au dedans). Tout était tranquille en tous lieux » (au-dehors). Pourtant a-t-il vraiment conscience des ombres les plus accusées de son tableau royal : LES VRAIS PAUVRES SONT AILLEURS, nous le savons bien. Du fond des siècles, ils interrogent maintenant la conscience collective.

2. La présence des pauvres

Le Pauvre ne peut donner que ce qu’il a et quand on le lui demande : sa sueur et ses mains. Souvent, il devient par indifférence ou par rejet, « celui qui n’a pas et à qui on enlève même ce qu’il a » (d’après Luc 19, 26) !

Quelquefois, il inquiète ; la plupart du temps, il obsède… De fait, il y a, d’une part, ceux qui forment la « classe dangereuse » : les marginaux ; et d’autre part, ceux dont la présence taraude la conscience parce qu’ils font toujours partie de la société : les misérables, les mendiants.

Les errants, ces marginaux

Assimilés à des espions de l’étranger ou à des colporteurs d’hérésies ou encore à des porteurs de peste qui deviennent facteurs de contagion, tous ces êtres sont rejetés par la société. Ce qui se passe à Nîmes en 1649 reste signifi­catif de la mentalité de la population. Plusieurs milliers de pauvres se réfu­gient dans les Arènes, raconte Baehrel ; des maçons se chargent de boucher toutes les issues, sauf une, destinée aux vivres. L’auto-défense est de tou­jours !

Quand les ouvriers ou les paysans se soulèvent, tous ceux qui se trou­vent de passage et qui sont oisifs se joignent à eux. Voilà d’éternels errants, comme Ces habitants d’un village parcourant les routes à la recherche d’un point fixe parce que leurs maisons viennent d’être incendiées par la soldates­que. La campagne attire aussi les migrants saisonniers, tels les vendangeurs des Cévennes, de Provence ou de Catalogne.

Les Suisses, les Sardes, les Corses sillonnent le pays, mercenaires en quête d’une puissance voisine prête à les enrôler. Il y a aussi tous les Comé­diens, allant de ville en ville, portant haut les couleurs d’un écrivain voué peut-être à la célébrité, tels ces convois de Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, dont le film d’Ariane Mnouchkine nous a laissé des images écheve­lées et fleurant bon le Midi !

Les vagabonds

Personnes déplacées, tous ceux que nous venons de voir, deviennent souvent personnes en constant déplacement. Des vagabonds de profession sillonnent le pays. On connaît leur existence quand ils s’arrêtent ou sont arrê­tés ! Hommes jeunes, ils ont entre 15 et 50 ans. Les pauvres domiciliés sont plutôt des vieillards et des femmes.

Ont-ils un talent, un don ? Ils se font maître d’école, écrivain, bate­leur, charlatan, maître d’armes, musicien ! Au gré de la demande…

Ont-ils l’esprit retors ? Ils se transforment en escrocs, exhibant de faux ulcères, sourds un jour, demain aveugles, toujours prêts à exciter la pitié populaire et montrer des enfants rendus estropiés ou difformes par leurs soins.

Ont-ils le sang trop chaud ? Les voilà bandits de grands chemins comme en Languedoc, par exemple. Les « bandolers » catalans laissent quelques souvenirs cruels dans le pays méditerranéen. Eux aussi, avec leur manière forte, vident la campagne de sa population.

Ont-ils enfin un peu de courage ? Alors ils deviennent journaliers agri­coles. Leur groupe est le plus nombreux. Sans profession définie, ces « manouvriers » s’efforcent de se faire embaucher à la journée pour gagner de quoi se nourrir. Avec un peu de chance, ils disposent d’un grenier, d’une étable ou d’une grange. Le grand peintre Bruegel l’Ancien immortalise leurs travaux quotidiens, le « travail des champs », les « labours », tous ces « rus­tiques » qui nous renseignent tant sur le travail de l’époque.

La majorité des vagabonds fuient les lieux de guerre ou le tirage au sort. Certains échappent aux impôts trop lourds, espérant une meilleure situation dans un « ailleurs » hypothétique. Bref, ces vagabonds sont des ruraux déracinés, attirés par les villes, mieux fournies en réserve de blé et en possibilités de travail. Lyon est la ville type, une des grandes capitales écono­miques de l’Occident et celle dont les institutions d’assistance sont les plus élaborées depuis la création de l’Aumône générale en 1531. Cette ville devient le lieu privilégié du vagabondage.

Les bohémiens

« Sarrasins, Egyptiens ou Bohèmes », ils sont déjà là, eux aussi : ce sont des vagabonds nés ! « Les tsiganes sont signalés en Europe occidentale à partir du xve siècle, nous dit Jean-Pierre Gutton10, venant de l’Inde par le relais des Balkans. » Marginalisés par leurs habitudes de vie et leurs habits, ils recueillent des non-tsiganes, errants et criminels. Les hommes sont maîtres d’armes ou marchands de chevaux ; les femmes font des lessives. Mais on leur reproche leurs chapardages, leurs vols. Quelquefois, ils constituent de véritables troupes armées, dirigées par des capitaines. Le Roy Ladurie, dans ses Paysans du Languedoc, présente des troupes de ROUMES qui ne déloge­ront des villes qu’à prix d’or !

Groupes dangereux, pillards, incendiaires, ces peuples forment un corps social dont les historiens n’ont encore saisi que l’ombre. Qui dévoilera, un jour, leur véritable identité et leur origine exacte ?

Parmi tous les vagabonds, on pourrait croire qu’ils forment la quintes­sence de ces « gens sans aveux », c’est-à-dire de ceux dont nul homme ne veut se porter garant. Marginalisés par la société, beaucoup de vagabonds tombent dans le libertinage, échappant aux règles de la morale ou de la rai­son.

Mais ceux-là sont en dehors de la société et s’ils l’inquiètent, ils ne lui donnent pas mauvaise conscience. Seule la grande masse, silencieuse et grouillante, des mendiants et des miséreux peut émouvoir le beau monde des bourgeois et des nobles.

Les miséreux

Dans la socété telle que nous la connaissons, ils sont partout. Bien insérés, ils sont aisément repérables par les contrats de mariage, les inventai­res après décès ou saisie et les registres de distribution d’aumônes dont les Archives hospitalières regorgent.

Citadins ou ruraux, journaliers ou portefaix, ils n’ont rien à eux et pas même un instrument de travail. Ils constituent la frange et la fange du monde du travail. Trop jeunes quelquefois, ils ne sont pas en âge de travail­ler avec efficacité ; ou s’ils le font, les voici vieillis prématurément !

Infirmes, c’est-à-dire, estropiés, invalides, paralytiques, leur ultime recours est la mendicité !

Vieillards, ils n’ont plus aucune réserve et parmi eux, le nombre des veuves est écrasant. Dans la ville d’Auxonne qui compte 681 habitants, il y a 144 veuves réduites à la déchéance. Sans l’époux qui travaille seul de ses mains, la femme est dans la misère et quand l’hôpital existe, elle n’a plus qu’à y entrer. Paupérisables de leur état, ces gens deviennent effectivement pauvres quand le malheur les frappe.

Aux causes multiples déjà rencontrées et qui forment une sorte de fond commun, il faut ajouter l’analphabétisme et l’endettement. «Les 3/4 de la population masculine et les 9/10 de la population féminine sont illettrés. Traduisons : seuls 2 ou 3 millions savent lire et écrire11. » Les résultats d’une enquête dite des « signatures », réalisée sur « les capacités à signer » dessine comme deux Frances :

  • Le Nord et le Nord-Est forment la France alphabétisée ;
  • La France bretonne et occitane, le Massif central, les Bassins garonnais et languedocien, la France ignorante…

De plus, tous les documents de l’époque prouvent que ces pauvres vivent sans avance, « au jour la journée ». A chaque crise, par exemple, les journaliers empruntent un écu ou des semences. Et s’ils se font aider par un « Conseil de Charité » créé à cet effet, ils ne peuvent payer les prêts consentis et s’enfoncent, peu à peu, dans leur malheur.

Nous sommes ici au coeur du monde des pauvres. « EST PAUVRE CELUI QUI N’A QUE SON TRAVAIL POUR VIVRE », selon la défini­tion célèbre qui s’inspire de Jean-Pierre Camus, évêque de Belley (1581-1652) dans son Traité de la pauvreté évangélique. Leur obsession : gagner le pain quotidien ! Et quand il ne vient pas, ils n’ont plus qu’un moyen : l’implo­rer ! Ils deviennent mendiants.

Les mendiants

Oh, bien sûr ! le passage de la pauvreté à la mendicité est loin d’être facilement repérable. La différence n’est que de degré, non de nature, expli­que J.-P. Gutton12. Et du mendiant au vagabond, il n’y a pas loin.

Avant même d’en venir à la mendicité, certains trop découragés et sans aucun autre recours, « éduquent » leurs enfants à tendre la main. Les « peti­tes Ecoles » permettront, plus tard, de sauver les petits de ce danger toujours latent. Avouons-le sans tarder : la mendicité est la ressource ordinaire des pauvres… l’ultime horizon de celui que la chance fuit définitivement et QUI NE PEUT MEME PAS TRA VAILLER.

« Le mendiant appuyé sur un bâton », « le mendiant à la jambe de bois », « la mère et ses trois enfants », les images de Callot s’imposent encore une fois dans leur réalisme révoltant.

Voici les infirmes et les chômeurs encore jeunes ! Tous les vieillards… les boiteux et les aveugles qui reçoivent le droit de quêter sous les porches des églises, au nom même de la place qu’ils tiennent dans l’Evangile ! Parmi eux se glissent aussi des couples avec des enfants, des gamins et des adolescents abandonnés, des apprentis incapables de persévérer, des filateurs, des ouvriers, des professionnels du vagabondage.

Pire encore pour les responsables publics : les « mauvais pauvres », CEUX QUI NE VEULENT PAS TRAVAILLER. On les appelle aussi les « truands ». Ils font « un métier de gueuserie », trompant le peuple, l’Etat et Dieu. Bien vite, ils encourent inévitablement le mépris des fidèles, le cour­roux des bourgeois et du roi. Quand leur mendicité devient « insolente », la force publique s’empare d’eux et les jette en prison.

Tôt, ou tard, le fait est bien connu, toute société marginalise ses pauvres. Au xviie siècle, certains le sont d’emblée, comme par nature : les vagabonds, les bohémiens ; d’autres le sont par devenir : les miséreux, les mendiants. Invariablement, l’homme rejette qui n’est pas comme lui.

Dans ses habits déchirés, légers, crasseux, l’échine courbée sous le poids de la besace, le regard plus inci­sif que jamais, le pauvre de Lagniet13 — celui de toujours — croise les bras et constate : « Il doit avoir bien chaud qui a tous ses habitz fur foy ». Il sonde le coeur et l’intelligence de ses contemporains : « Qu’allez-vous faire de moi ?

3. La réaction des responsables

Au Moyen Age, malgré un courant de pensée opposé, le « pôvre » est respecté, accueilli, aimé. Il est « membre de Jésus-Christ ». Saint Benoît recommande : « Que l’on mette tous ses soins à bien recevoir les pauvres et les pèlerins, car c’est surtout en eux qu’on reçoit Jésus-Christ14. » Pierre de Blois désigne le pauvre comme « vicarius Christi » et l’expression « pauvres de Jésus-Christ » est courante.

Peu à peu, les mentalités évoluent et le xvie siècle porte un autre regard sur les pauvres : dangereux, suspects, ceux-ci sont méprisés parce qu’ils ne sont pas des hommes épanouis. S’ils veulent être reconnus par les riches, ils doivent se résigner à leur état.

Au siècle classique, une distinction se fait jour entre « les bons » et « les mauvais » pauvres. La gueuserie est brocardée par la littérature ; le tra­vail, exalté dans beaucoup d’écrits ; l’oisiveté stigmatisée par les spirituels15.

Il est vrai que les idées médiévales résistent. Mais quand un tel change­ment d’optique se conjugue avec les effets de l’urbanisation croissante et les premiers développements du capitalisme, l’Etat décide de sévir contre ce qu’il considère comme un pourrissement excessif, une lèpre dont il faut débarrasser le Royaume.

Les premières mesures

En ces temps-là, les peines prévues sont terribles : les vagabonds ris­quent les galères ou les travaux forcés, car il faut bien des rameurs pour une marine royale superbe et mangeuse d’hommes !

Dès François Ier, les textes législatifs abondent. Très vite, ils interdisent la mendicité et l’aumône manuelle faite en public.

Pour enrayer le mal, on crée des « bureaux des pauvres » destinés à centraliser les ressources, à distribuer les secours après un recensement, bref à court-circuiter la mendicité. Dijon, Troyes, Amiens, Poitiers, Rouen insti­tuent des taxes à cet effet. On recense, on marque les pauvres (0 ; on oblige tous les valides à travailler… on installe des ateliers pour les enfants. Une milice privée est mise sur pied et de nouveaux « policiers » apparaissent, les « bedeaux », les « chasse-pauvres » ou « chasse-coquins ». De pareilles pra­tiques s’étendent à toute l’Europe. Mais d’aucuns estiment tout ceci insuffi­sant.

Des solutions proposées

Ces premières mesures, en effet, n’enrayent pas le mal. Les esprits évo­luent et de curieuses idées se font jour.

A Lyon, un hôpital général « offre » — dès 1614 — un enfermement durable. Pour un peu, il devient exemplaire !

A Paris, en 1611, les pouvoirs publics envisagent l’internement et l’iso­lement des malades et des mendiants… Mais les pauvres sentent le piège : leur liberté est compromise ! Des 10 000 pauvres qui traînent dans les rues exiguës de la capitale, seuls 91 volontaires se présentent pour être enfermés. Les autres quittent Paris et se terrent en quelques lieux plus accueillants. En 1617, ils reviennent en foule, hanter l’esprit des bourgeois et braver les sta­tuts gouvernementaux.

Le 19 novembre 1619, un arrêt de la Cour du Parlement reprend l’ini­tiative. Peine perdue ! Et malgré trois rappels (1629, 1630, 1632), le projet n’aboutit pas. En 1640, Paris compte 450 000 habitants et peut-être 40 000 pauvres… En 1652, leur présence atteint vraisemblablement les 100 000. La situation devient alors INSUPPORTABLE. Il faut les rassembler, nous dirions aujourd’hui les parquer ! « C’est tout simple, mon cher, je les arrête », fait dire Jean Anouilh au chancelier Séguier, interlocuteur de M. Vincent. Et la réponse de ce dernier décuple le cri des pauvres et déchire le coeur des vrais chrétiens : « Les pauvres qui ne savent où aller, ni que faire, c’est là mon poids et ma douleur » (Collet, I, 479).

Le grand renfermement des pauvres

Si l’échec d’un rassemblement des pauvres semble d’abord certain, « l’idée continue à faire son chemin ». La deuxième moitié du siècle verra sa réali­sation parisienne. Par édit du 27 avril 1656, Louis XIV crée l’Hôpital général. Le but est clair : officiellement, le roi veut faire oeuvre de bienfaisance ; par ricochet, il s’agit de faire mourir la men­dicité et de « nettoyer » Paris d’une pègre insolente et déshonorante. Alors s’organise « la chasse aux sorcières ». Des archers « spéciaux » font les rues de Paris, aidés en cela par des militaires zélés et tout heureux d’en découdre un peu.

Sinistre plaisanterie royale ! L’Hôpital général est une prison, le lieu de la séparation et de l’oubli. La charité publique est laïcisée et devient une « vertu » sociale et civique. Où est le coeur ? Où est la foi ? Sûrement pas dans cette opinion théologique courante qui affirme que « l’enfermement » prépare la réintégration des pauvres… qu’ils sont là, en état de s’amender, de préparer leur réinsertion sociale. Triste religion baptisée ainsi gardienne du « bon ordre » ! Comme M. Vincent a raison de ne pas envoyer ses mission­naires dans ces nouvelles galères royales16 !

Heureusement que ce grand renfermement des pauvres ne recueille pas l’unanimité. Une résistance éclairée laisse apparaître d’autres orientations : l’enseignement des pauvres, la recherche du travail, la formation profession­nelle…

« Pourvu que se lève un homme »

La tentative du « grand renfermement » des pauvres reste une des tares du pouvoir royal du xvlle siècle. Elle révèle une vision pessimiste du pauvre en même temps que l’absolutisme d’un pouvoir oppresseur.

En jetant ses pauvres en prison, toute la société s’enchaîne à ne pas voir et à oublier la densité même du Mystère de la pauvreté. Mais dans le tré­fonds du coeur humain, une autre image subsiste ; celle de l’Homme crucifié dont le pauvre reste toujours le reflet et dont bien des spirituels ne cessent de rappeler la permanence.

Il faut réapprendre à aimer… et à aimer le moins aimable ! Qui vien­dra resituer le Message évangélique de l’Amour ?

« Pourvu que se lève un homme
Un homme dans la Cité… » (J. Brel)

… un homme PROVIDENTIEL qui redise que le pauvre a essentiellement faim d’AMOUR et de JUSTICE.

Lentement parmi cette masse flottante, affolée, persécutée s’avance un géant de la Charité. Tout à coup, il fixe cette humanité pécheresse déjà sau­vée en Jésus-Christ. MONSIEUR VINCENT — c’est lui ! — ajuste son regard sur celui du MAITRE et crie jusqu’à ébranler la conscience moderne :

« J’ai pitié de cette foule ! » (Marc 8, 2.)

Ses yeux se posent alors pour toujours sur le Pauvre. Il l’enveloppe de sa tendresse virile et, dans la douceur de son amour, lui restitue sa véritable identité : le visage de Jésus-Christ.

Connaissez-vous l’histoire de ce regard ?

Ouvrages consultés

Feillet Alphonse, La misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Paul, Didier & Cie, Paris, 1868.

Goubert Pierre, Louis XIV et vingt millions de Français, collection Pluriel, Fayard, 1966.

Gutton Jean-Pierre, La société et les pauvres en Europe (xvie-xville siècles), P.U.F., 1974.

Ibanez José-Maria, Vicente de Paul y los pobres de su tiempo, Ediciones Sigueme, Salamanca, 1977.

Le Roy Ladurie Emmanuel, Les paysans du Languedoc, collection Champs, Flam­marion, 1969.

Mandrou Robert, Introduction à la France moderne, 1500-1640, collection « L’évo­lution de l’humanité », Albin Michel, 1974.

Mandrou Robert, La France aux xvile et xville siècles, collection Nouvelle Clio : « L’histoire et ses problèmes », P.U.F., 1967.

  1. P. Goubert, Louis XIV et vingt millions de Français, collection « Pluriel », édi­tion Fayard, 1966, p. 42.
  2. Cité par Alphonse Feillet, La misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Paul, Didier et Cie, Paris, 1868, e édition, p. 406. — « Le sol » : sa valeur varie, à Paris et dans ses environs. Un ouvrier spécialisé gagne 20 sous la journée ; un manouvrier, un crocheteur, un porteur d’eau gagnent aux alentours de 15 sous. Le prix des denrées varie suivant la région, du simple au triple et même au quadruple .!
  3. Op. cit., p. 47.
  4. Selon, bien évidemment, la mentalité de l’époque.
  5. Cité par Robert Mandrou, Introduction à la France moderne, 1500-1640, Albin Michel, p. 313.
  6. Bossuet, sermon sur « l’éminente dignité des pauvres », Paris, 1659.
  7. Ce sont les artisans, ceux qui travaillent de leurs mains ou avec un instrument. L’expression n’a pas de valeur péjorative encore que les gens de l’aristocratie (grande ou petite noblesse) se vantent de n’être pas de ces « gens méchaniques ».
  8. P. Goubert, op. cit., p. 69-70.
  9. Voir Robert Mandrou, La France aux xvue et xvin, siècles, Nouvelle Clio, P.U.F., p. 32 et sq.
  10. Voir J.-P. Gutton, La société et les pauvres en Europe (xvte-xvue siècle), P.U.F., p. 25… à qui nous empruntons l’essentiel de ce chapitre.
  11. André Dodin, Saint Vincent de Paul et la Charité, éd. du Seuil, collection « Microcosme, Maîtres spirituels », 1959, p. 7.
  12. Jean-Pierre Gutton, op. cit., p. 79.
  13. Cf. Recueil de Lagniet, 1637.
  14. Règle de saint Benoît.
  15. M. Vincent lui-même insistera beaucoup sur le thème du travail (Coste IX, 483 à 498 ; XI, 33 ; XI, 202).
  16. Coste VI, 245.

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