Les Origines Et L’Enfance

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Jean Morin, C.M. · Année de la première publication : 1984 · La source : Vincentiana 1984.
Estimated Reading Time:

Pour évoquer cette étape déterminante de la vie de St Vincent, nous n’avons — vous le savez — que bien peu de documents. A cela, rien d’étonnant puisque Vincent est né dans une humble famille et qu’il eut été vraiment invraisemblable qu’un lettré quelconque ait pensé consigner par écrit quelques souvenirs de ce « pauvre fils de laboureur ».

Mais alors que faire? Nous pourrions tenter de reconstituer dans ses grandes lignes ces 14 premières années à l’aide du contexte historico-politique et des conditions économiques et sociales d’une humble famille de laboureurs à cette époque et dans cette région du Royaume de France mais ce serait reprendre en large partie ce qui a déjà été étudié au cours de la semaine dernière.

Nous pourrions consacrer plutôt cette causerie à quelques ques­tions plus controversées telle celle de la date de naissance del St Vin­cent, mais toutes les biographies récentes et sérieuses abordent clai­rement le sujet et l’orientation de cette deuxième semaine nous invite davantage — je crois — à l’évaluation d’un hilan de chacune des grandes étapes du cheminement de St Vincent. Et il est bien clair que cette première étape a été des plus marquantes.

Remarquons d’ailleurs au passage qu’en 1664 et donc quatre ans à peine après la mort de St Vincent, Abelly qui pourtant l’avait fréquenté durant quelques 22 ans a — lui-même — quelque mal à parler de cette étape. Il s’en tire à la maniéré de l’époque et à l’aide d’anecdotes! Mais notre brave Abelly avoue une certaine gêne devant la banalité des origines de M. Vincent puisqu’il écrit dans son très court chapitre consacré à l’enfance: « Quoi que les perles naissent dans une nacre mal polie et souvent toute fangeuse, elles ne laissent pas de faire écla­ter leur vive blancheur au milieu de cette bourbe qui ne sert qu’á en relever le lustre et faire mieux connaitre leur valeur… » (Abelly I, II, 7).

Curieusement, il semble bien d’ailleurs que St Vincent lui-même ait un peu partagé cette gane pendant quelque temps. Con­cernant ses propres origines, on peut, en effet retrouver trois types de réactions… peut-acre-mémé trois stades d’une longue maturation.

Il est clair que, dans un premier temps, il a eu honte et il l’avoue dans le dernier entretien aux Missionnaires que nous avons conservé: « J’y pensais encore tantôt et je me ressouviens qu’étant petit garçon, comme mon pare me menait avec lui dans la ville, parée qu’il était mal habillé et un peu boiteux, j’avais honte d’aller avec lui et de le reconnaitre pour mon pare…  » (XII, 432). Il confia également à madame de Lamoignon: « Je me souviens qu’ne fois, au collège où j’étudiais on, vint me dire que mon père qui était un pauvre paysan me demandait. Fe refusai de lui aller parler; en quoi je fis un grand péché. » (Grand Saint du grand siéche I, I 30).

Dans un deuxilme temps, St Vincent prend facilement pré­texte de ses origines pour s’humilier. Les psychologues d’aujourd’hui, peut-étre, verraient lá comme une difficulté encore à assumer! On remarque, en tous cas, que ce type d’humilité n’était pas toujours exempt d’un certain sourire gascon! (nous y reviendrons). Ainsi dans cette lettre adressée justement à Abelly: Hélas, Monsieur, que vous fai­tes confus le fils d’un pauvre laboureur, qui a gardé les brebis et les pourceaux, qui est encore dans l’ignorance et dans le vice, de lui demander ses avis… » (II, 3). Il suffit de lire la suite de la lettre pour se rendre compte que St Vincent n’a — pour autant — aucun complexe à don­ner son sentiment et à le donner fermement!

Enfin et dans un troisilme temps, mame si l’on retrouve de-ci de-là, des réactions du type précédent, St Vincent semble bien con­sidérer son appartenance au monde des pauvres villageois comme une grâce sinon comme un honneur. Il mesure, apprécie et exalte les valeurs de ce milieu. Ainsi, dans la conférence sur « l’imitation des filles des champs » qu’il prend soin de mettre clairement en rela­tion avec la conscience qu’il a de ses propres origines: ‘Fe vous parlerai plus volontiers des vertus des bonnes villageoises A CAUSE de la connaissance que j’en ai par expérience et par nature, étantfi/s d’un pauvre laboureur et ayant vécu à la campagne jusques en l’âge de 15 ans. » (IX, 81). Et l’on se souvient de « l’hymne à la pauvre villageoise » qui suit: « leur esprit est extrêmement simple. Il se remarque en elles une grande humilité… Elles ont une grande sobriété… une grande pureté… Elles sont extrêmement modes­tes… etc… etc… ». Il est vrai que St Vincent fait cette remarque: « Sachez que quand je vous parlerai des filles de village, je n’entends pas vous parler de toutes, mais seulement de celles qui véritablement ont les vertus des VRAIES FILLES DES CHAMPS et je n’entends pas exclure toutes les filles des villes, canje sais que dans les villes il y en a qui ont les vertus de celles des champs… » (IX, 80).

Qu’importe! tout au long de cette conférence, on ressent bien une sorte de joie et de fierté à évoquer les valeurs d’un milieu qui est le sien « par expérience et par nature », comme aussi dans cet autre passage où St Vincent prend conscience d’aller même un peu loin dans sa louange: « S’il y a une vraie religion… qu’ai – je dit, miséra­ble!… s’il y a une vraie religion! Dieu me pardonne! Je parle matériellement. C’est parmi eux, c’est en ces pauvres gens que se conserve la vraie religion, une foi vive… » (XI, 200-201).

On pourrait ici multiplier citations et références. St Vincent, assume parfaitement ses origines, il prend conscience de la grâce et même de l’honneur de ses origines. Comme il le dit un jour aux Fil­les de la Charité: « Mes sœurs, nous venons de pauvres gens, vous et moi. Je suis fils de laboureur, j’ai été nourri rustiquement et pour être présentement supérieur de la Mission, je voudrais m’en faire accroire et être traité « comme un monsieur ». O mes sœurs, ressouvenons-nous de nos conditions et nous trouverons que nous avons sujet de louer Dieu. » (X, 342)

Ressouvenons-nous: ce sera — si vous le voulez — l’objet de cette causerie. Nous interrogerons St Vincent lui-même, portant notre attention aux références explicites et implicites à cette première étape de sa vie. Nous rechercherons dans l’adulte que nous connaissons l’écho de ses origines régionales, familiales et sociales.

I. Les origines regionales

On se souvient de la remarque de St Vincent au début de la conférence sur l’imitation des filles des champs. « …Etant fils d’un pauvre laboureur et ayant vécu à la campagne jusques en l’âge de 15 ans » (IX, 81). D’autre part, dans le texte officiel de donation à ses parents du 4 septembre 1626, il est précisé: « Messire Vincent de Paul… natif de la paroisse de Poy, diocèse d’Aqs EN GASCOGNE… « (XIII, 62).

St Vincent se reconnait donc un RURAL d’origine et, comme il l’écrit à son ami Lambert aux Couteaux: « un pauvre GASCON » . (II, 68). Ce sont ces deux qualités: rural et gascon qui vont d’abord retenir notre attention parce qu’elles semblent avoir profondément marqué la personnalité et la spiritualité de St Vincent.

1. St Vincent: un Rural

A maintes reprises, St Vincent avoue, revendique, trahit cette qualité: « A bien parler de moi, il faudrait dire que je suis fils d’un labou­reur qui ai gardé les pourceaux et les vaches… » (IV, 215), « fils d’un pauvre laboureur qui ai gardé les brebis et les pourceaux. » (II, 3)

On peut donc même se faire une petite idée du troupeau assez hétéroclite dont le jeune Vincent avait la responsabilité. Et de lettre en lettre, de conférence en conférence, on retrouve souvent l’écho de cette première expérience rurale.

Un jour, il écrit à l’économe de St Lazare: « II ne faut pas couper le foin tandis que ce temps pluviewc durera quoi qu’en disent les ouvriers… Le propriétaire du pré vis-à-vis de l’Eglise de la Chapelle s connait: quand vous saurez qu’il fait couper le sien, vous pourrez faire couper les nôtres et pas avant!  » (I, 482). Remarquons au passage, mais nous y reviendrons, la facilité qu’à St Vincent de mener de front le « temporel » et le « spirituel » et d’allier le souci de la Mission à l’attention au détail. Mais les foins de St Lazare étaient-ils pour lui un détail?

Cette « mentalité rurale », nous la retrouvons constantement et sur­tout dans le choix spontané des exemples pour illustrer valeurs et principes qu’il rappelle: s’agit-il du travail ou de la communauté, il évoque tout naturellement les abeilles, les « mouches à miel » qu’il décrit avec la précision d’un apiculteur… de l’époque (IX,488-495): au sujet d’un confrère un peu brouillon et compliqué, c’est l’image « des meules tournantes sans blé qui s’enflamment et brûlent le moulin » (11,538); pour justifier la lecture périodique des règles, il parle « des pôles qui trouvent toujours à becqueter dans un endroit oïl elles sont passées cent fois… » (XIII,356); pour l’obéissance, c’est é indemnes le cheval;  » Je n ‘ ai jamais vu chevaux, si ce n’est une fois, refuser d’aller comme on les roulait mener, à droite, à gauche, en avant, en arriéré. Jais obéi sent à ceux qui les con­duisent »(IX, 137). Pour ce dernier exemple, il convient de rappeler que St Vincent était un excellent cavalier. A 68 ans, un grand âge au XVII’ , il était encore capable de traverser la Seine en crue Is che- val pour aller retrouver la Reine et Mazarin is St Germain en Laye. (Collet 1,486-471; et Coste III, 402). Il y avait peut-être plus que de l’humilité quand St Vincent traitait son carros « d’itmominie (IV,344) et d’infamie (XI1,21,251)! Pourquoi pas un peu de frus­tration de ne plus pouvoir «aller et venir» comme il le dit.

Tout cela n’est qu’anecdote, mais il semble bien qu’ayant cepen­dant passé la plus grande partie de sa vie en ville et à Paris surtout, St Vincent soit resté profondément un RURAL, fidèle à ses origi­nes. Il convient certains de s’en souvenir même quand on étudie sa spiritualité, son « esprit » … par exemple sa façon de lire l’Evan­gile, son sens de la Providence ou encore sa Prudence que l’on pour­rait confondre avec l’apparente lenteur de la démarche du paysan!

Après 1595, Vincent semble rompre d’avec ses origines mais « la Providence » l’attend à nouveau dans SON contexte RURAL à Gan­nes – Folleville et Chátillon et ces premières fondations ont toutes été marquées par ce milieu: les Confréries de la Charité d’abord conçues pour les pauvres malades des campagnes; la Congrégation de la Mission pour « les pauvres gens des champs » et si les premières Filles de la Charité ont été engagées sur Paris, la quasi- totalité étaient de « pauvres villageoises » à la suite de Marguerite Naseau… si bien que — comme St Vincent — nous devons nous « ressouvenir », nous aussi, de nos origines rurales qui ont indélébilement marqué notre esprit. Comme le rappelait St Vincent: « Notre exercice depuis de longues années a été parmi les villageois tellement que personne ne les connait plus que les prêtres _de la Mission » (IX, 81).

Ce « ressouvenir » à sa très grande importance tant pour la con­naissance de St Vincent que la conscience de notre propre identité… et l’on sait que St Vincent devenu parisien, conservait toujours la nos­talgie de ses origines. Il écrivait à un confrère prêchant mission dans les campagnes: « Certes, Monsieur, je ne puis me retenir: il faut que je vous dise tout simplement que (votre lettre) me donne de nouveaux et si grands désirs de pouvoir, malgré mes infirmités, aller finir ma vie auprès d’un buisson, en travaillant dans quelque village… je serais bien heureux s’il plaisait à Dieu de me faire cette grâce…  » (V,203-204).

2. St Vincent: un Gascon

On ne peut évidemment parler des origines de St Vincent sans aborder cet aspect important de sa personnalité. St Vin­cent est donne né au Pouy en Gascogne (XIII, 62). La Gasco­gne est une région qui a son histoire, sa langue, sa menta­lité et surtout sa « réputation”. Si vous ouvrez un dictionnaire français, vous trouverez au mot  » gasconnade » la définition suivante: « vantardise, exagération ». Inutile de préciser que le gascon juge cette définition simpliste et injuste et qu’il serait beaucoup plus nuancé pour présenter ce « produit du pays ». « On exagéré peut-être un peu, vous dira-t-il, mais pas autant que les marseillais et surtout pas de la mémé falon. C’est ainsi — par exemple — que le gascon exagérera tout autant dans l’humi­lité que dans la vantardise et cela, de préférence, devant ceux qui se croient supé­rieurs. D’autre part, si l’on a quelque remarque désagréable à faire à quelqu’un, on glissera d’abord une appréciation favorable, ou bien on fera état de ses pro­pres limites et de ses propres manquememts… » etc…

Or St Vincent se savait gascon. Il était mémé très conscient des tendances et petits travers de sa race puisqu’il écrit un jour it Firmin Get, originaire de Picardie, qui avait employé une petite ruse it son égard: « Si vous étiez gascon ou normand je ne le trouverais pas étrange; mais un franc picard comme vous ??? » (V,199).

Nous retiendrons quelques exemples… pour la « récréation de notre entretien » comme disait St Vincent (XIII,645).

Concernant l’humilité un peu gasconne et provocatrice: « Je rou­gis de honte, Monseigneur, toutes les fois que je lis la dernière lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire et mémé toutes les fois que j’y pêne voyant à quel point votre Grandeur s’abaisse devant un pauvre porcher de naissance et un misérable vieillard rempli de péchés… » (VIII, 320)… et quand on lit la suite, on s’aperçoit qu’il s’agit d’une lettre de refus.

A un confrère qui avait demandé d’aller aider son pauvre vieux père, St Vincent répond: « M. votre père, lequel n’est âgé de 40 ou 45 ans au plus et qui se porte bien, qui peut travailler et qui travaille en effet; sans quoi il ne se serait pas remarié… avec une jeune femme de 18 ans, des plus belles de la  » (II, 560). Voilà encore un passage que St Vin­cent a dit écrire avec « un certain sourire »! Tout comme dans cette réponse à un religieux qui souhaitait devenir évêque: « El puis, mon Révérend Père, QUEL TORT FERIEZ-VOUS A VOTRE SAINT ORDRE de le priver d’une de ses principales colonnes, qui le soutient et qui l’accrédité te par sa doctrine et par ses exemples… Vous étés en mesure de rendre encarre beaucoup de service à Dieu et à votre Ordre qui est l’un des plus saints et des plus édifiants qui soient en l’Eglise de Jésus-Christ » (IV, 18-19).

Peut-être plus caractéristique encore ce mot que St Vincent écri­vait à René Alméras à Rome le 18 juin 1649 alors que l’approbation des vœux dans la Congrégation paraissait compromise : Il ne faut nullement se rebuter pour le peu d’apparence qu’il y a de réussir. C’est un nuage qui passe. Les jésuites furent assez contrariés en leur commencement pendant le pontificat (de Paul IV) qui les obligea de porter un capuchon; ils le portèrent en effet pendant sa vie; mais après sa mort, ils le laissèrent, le nouveau pape leur ayant été plus favorable. Soumettons-nous à la Providence; elle fera nos affaires en son temps et en sa maniéré. (III, 453-454).

St Vincent — on le voit — pouvait rester délicieusement gascon mémé en parlant de la Providence. Il y aurait évidemment beau­coup d’autres exemples à citer; il y aurait également à parler de ses mimiques, de ses gestes, de ses jeux de physionomie durant ses con­férences ou encore de ces tirades ou de ces portraits dignes de son contemporain. La Bruyère, tel celui du missionnaire embour­geoisé (XI,238-241). Et s’il fallait prouver que St Vincent est resté gascon jusqu’au bout, il suffirait de se reporter au journal de ses der­niers jours, en date du 15 septembre 1660 (XIII, 181) . St Vincent fixe le rituel de la nomination de celle qui remplacera Louise de Maril­lac: M. Dehorgny, vous les assemblerez et — après la conférence — vous leur annoncerez le choix que Dieu a fait de notre sœur (Marguerite Chétij) pour supérieure…et vous remarquerez un peu la face et la contenance de la commu­nauté et surtout des 2 ou 3 qui étaient officières et qui peut-être pensaient être nommées…

Sans en exagérer l’importance, je crois cependant que le côté gascon de la personnalité de St Vincent ne doit jamais Ittre oublié. Le sachant, il nous arrivera souvent de retrouver dans les tomes de Coste ce certain sourire bon et malicieux que nous restituent les célèbres portraits de Simon François de Tours.

II. Les origines familiales

Vous devinez que si notre projet était de présenter dans le détail les pire, mire, frères et sœurs de St Vincent et de décrive la vie de famille que le jeune Vincent connut pendant 14 ans… si notre projet était tel, la causerie serait bientôt terminée…toujours faute de docu­ments. Mais — ici encore — nous pouvons interroger et étudier l’adulte M. Vincent afin de découvrir l’écho de cette première étape. . Le milieu familial — en effet — peut jouer un rôle déterminant dans l’équilibre et l’épanouissement d’une personnalité et il semble bien que ce fut le cas pour St Vincent.

On sait cependant qu’Abelly et la tradition ont assez mal perçu et présenté cette donnée essentielle. Coste lui-méme, dans sa table analytique, semble encore prisonnier de ce courant qui a durci et mémé dénaturé la pensée et le comportement de St Vincent en la matiére. Au mot « Parents », en effet, sur 35 références, 28 concernent le détachement de la famille. Et il est bien vrai qu’au moins pour les confrères francophones de ma génération et au-dessus, la famille était plus souvent représentée comme un danger, une tentation que comme une richesse et une grâce.

Il est clair qu’il y a — en St Vincent — des références pour illus­trer et appuyer ce point de vue, mais pour le comprendre il convient de les resituer dans le contexte du XVIIe. Le sacerdote était sou­vent — chez les pauvres — une promotion sociale dont la famille espérait tirer bénéfice. Et ce fut d’ailleurs le cas pour St Vincent. Je m’empresse d’ajouter qu’il en était de même dans l’aristocratie, les ambitions se situant plutôt alors au niveau des évêchés. St Vin­cent a certainement connu cette pression morale et il le dit claire­ment (en XII, 219) dans la conférence du 2 mai 1659 sur la mortifi­cation. Ce texte me semble capital pour notre sujet et je vous pro- pose de le relire, malgré sa longueur:

« Je m’appelerai moi-même à témoin de cette vérité. Du temps que j’étais encore chez M. le Général des galères, et avant qu’il eût fait le pre­mier établissement de notre congrégation, il arriva que, les galères étant à Bor­deaux, il m’envoya là pour faire la mission aux pauvres forcats; ce que je fis par le moyen de religieux de la ville de divers Ordres, deux en chaque galéré. Or, avant de partir de Paris pour ce voyage, je m’ouvris à 2 amis… à qui je dis: « Messieurs, je m’en vais travailler près du lieu d’oïl je suis; je ne sais si je ferai bien d’aller faire un tour chez nous ». Tous deux me le conseillèrent. « Allez-y, Monsieur, me dirent-ils, votre présence consolera vos proches; vous leur parlerez de Dieu, etc… » La raison que j’avais d’en douter, c’est que j’avais vu plusieurs bons ecclésiastiques qui avaient fait merveille quelque temps éloignés de leur gays, et j’avais remarqué qu’étant allés voir leurs parents, ils en étaient revenus tout changés et devenaient inutiles au public; ils s’adon­naient entièrement aux affaires de leurs familles; toutes leurs pensées allaient à cela, Oit auparavant ils ne s’occupaient qu’aux œuvres, détachés du sang et de la nature. J’ai peur, disais-je, de m’attacher de mémé aux parents. Et en effet, ayant passé 8 ou 10 jours avec eux pour les informer des voies de leur salut et les éloigner du désir d’avoir des biens, jusqu’à leur dire qu’as n’attendissent rien de moi, que, quand j’aurais des coffres d’or et d’argent, je ne leur en donnerais rien, parte qu’un ecclésiastique qui a quelque chose le doit à Dieu et aux pauvres. Le jour que je partis, j’eus tant de douleur de quitter mes pauvres parents, que je ne fis que pleurer tout le long du chemin et quasi pleurer sans cesse. A ces larmes, succéda la pensée de les aider et de les mettre en meilleur état, de donner à tel ceci, à telle cela. Mon estrit attendri leur partageait ainsi ce que j’avais et ce que je n’avais pas… je fus 3 mois dans cette passion importune d’avancer mes frères et mes sœurs; c’était le poids continuel de mon pauvre esprit… ».

Ce texte serait à analyser dans le détail. Il est évident que St Vincent raconte ce souvenir pour mettre en garde sa communauté. La mettre en garde contre un danger bien précis: celui qui l’a tor­turé pendant 3 mois: « avancer ses frères et ses sœurs ». Plus que l’attachement à la famille, c’est le souci des affaires de la famille qui est ici dénoncé. Mais s’en tenir ainsi à la « moralité » du récit me semble tris insuffisant. Sans le vouloir sans doute St. Vincent s’y révélé, s’y trahit beaucoup plus, ne serait-ce que par l’évidente émo­tion qui se dégage de cette évocation. Nous sommes en mai 1659 et l’événement se situe sans doute en 1623… Il y a donc 36 ans! Et pourtant St Vincent semble revivre ce dernier voyage au pays. Oublions un instant la « moralité » pour nous en tenir aux faits. St Vin­cent a 42 ans. Allant à Bordeaux, il est tenté de faire un tour « chez nous »… il est tenté mais il a peur car, sans doute, il se souvient des sacrifices faits par sa famille pour lui permettre de faire des études. Il passe 8-10 jours avec ses frères et sœurs et le vieillard de 79 ans se souvient de l’adulte de 42 ans pleurant tout le long du chemin du retour et bouleversé pendant 3 mois. Bien sûr, on ressent ici tout le drame de la tentation mais on ressent aussi toute l’affection de St Vincent pour sa famille et toute l’émotivité de cet adulte de 42 ans. Or — dans ce fait de vie — on n’a voulu ne retenir que la « moralité », sans doute importante et édifiante, et l’on a passé sous silence cette extraordi­naire révélation de la personnalité de M. Vincent.

Emotif, St Vincent l’était incontestablement… mime si la rubri­que n’existe pas dans le tome XIV de Coste! Un exemple entre mille: il écrivait à Ste Louise le 25 août 1646: « Voici le résultat de la conférence de nos chères sœurs, rédigé par ma chère sœur Hellot. Fe viens d’en lire une partie. Je vous avoue que j’en al un peu pleuré à 2 ou 3 diverses repri­ses… » (III, 23).

Cette sensibilité, équilibrée sans doute, mais évidente et exté­riorisée, sans complexe, a vraisemblablement ses racines dans le milieu familial que le jeune Vincent a connu et apprécié. « Ressouvenons-nous, comme il disait, et nous verrons que nous avons sujet de louer Dieu! Il disait aussi: « Le fils d’un laboureur croit que son pire et sa mire sont les plus capables que la nature puisse produire » (IX, 668). Et il avouait: « Quant je vois un prêtre qui a retiré sa mire pour la nourrir chez lui, je lui dis: Monsieur, que vous étés heureux d’avoir le moyen de rendre en quelque façon à votre mire ce qu’elle vous a donné, par le soin que vous prenez d’elle ». (X, 360). On vous parlera ailleurs de la lettre du 17 février 1610 à sa mire (I, 18-20) où est évoquée la famille. Permettez-moi au moins de les citer: Jean de Paul et Bertrande de Moras, puis Jean, Bernard, (Vincent), Gayon, Marie de Paillot et Marie Claudine. L’acte de donation du 4 septembre 1626 atteste que vivaient encore à cette date tous les frères et sœurs, mis à part Jean, l’ainé (XIII, 62).

C’était une famille humble sans doute mais unie, chaleureuse. Peut-être en retrouve-t-on l’écho dans la façon dont St Vincent parle plus tard de la communauté et surtout dans le vocabulaire qu’il emploie. Souvent, il préféré d’ailleurs le mot « famille » au mot de commu­nauté et écrit: « comment va votre famille »… « Saluez bien votre petite famille »… ne craignait pas les formules affectueuses: « Adieu, mon cher petit pire (1, 67); « voici une bien petite lettre mais qui porte à mon cher Monsieur Martin des assurances de la grande affection que Dieu me donne pour lui. Fe ne la puis exprimer et pourtant, je la sens vivement au milieu de mon cœur ». (III, 129). M. Duperroy étant malade, il écrit à M. Ozenne: je vous prie de ne rien épargner pour le guérir, de l’embrasser de ma part et de lui dire que je lui envoie mon cœur plié dans cette lettre, quoiqu’il l’ait déjà… » (VI, 372).

Nous voici, cette fois encore, bien loin de l’image traditionnelle d’un St Vincent vertueux au point d’en devenir inaccessible à l’émo­tion et à l’amitié! Il est symptomatique qu’á la rubrique « Amitiés » dans le tome XIV, toutes les références aient trait aux « Amitiés particulières » et rien sur la relation affective et spirituelle avec François de Sales, Ste Chantal, Louise de Marillac, Lambert aux Couteaux, Jean Martin, etc… Et cependant, St Vincent révélé là une grande richesse de sa personnalité, sans doute enracinée dans l’expérience familiale qu’il a connue, dans la mesure tout au moins où l’équili­bre et l’épanouissement affectifs ont un rapport avec les origines et le milieu familial. Quoi qu’il en soit, si l’on en croit les « échos » de cette première étape, on peut penser que le jeune Vincent est né et a vécu « jusques en l’âge de 15 ans » dans une famille humble et pau­vre mais sans doute unie, équilibrée et mime chaleureuse.

III. Les origines sociales

Une famille humble et pauvre! Il reste à évoquer cette importante dimension de « la nature et de l’expérience » (IX, 81) de St Vincent. C’est sans doute à cette dimension surtout qu’il pensait lorsqu’il disait aux Filles de la Charité: « Ressouvenons-nous de nos conditions et nous trouverons que nous avons sujet de louer Dieu ». (X, 342). L’expérience de la vie des pauvres, en effet, semble bien avoir été une grâce majeure dans sa formation.

Il convient, bien sûr, de ne pas exagérer la misère des laboureurs à cette époque et dans cette région comme il a été dit la semaine dernière, mais cette « condition » n’en était pas moins tris précaire et « rustique » pour employer le vocabulaire de St Vincent. On sait comme il fut bouleversé, en 1623, par la situation de ses frères et sœurs et on lit dans la répétition d’oraison du 16 mars 1656: « M. de St Martin, qui a grande charité pour mes pauvres parents, m’écrivit, ces jours passés, que mes parents sont à l’aumône: le seigneur de la paroisse me l’a fait savoir aussi; et Mgr l’évêque de Dax, mon évêque, qui était ici hier, me disait encore: M. Vincent, vos pauvres parents sont bien mal; si vous n’avez pitié d’eux, ils auront bien de la peine à vivre… Voilà, Messieurs, voilà mes frères, l’état où sont mes pauvres parents: à l’alumine, à l’aumelne! Et moi-mime, si Dieu ne m’avait point fait la grâce d’être prêtre et d’être ici, j’y serais aussi ». (XI, 329).

Sans doute la famille de St Vincent n’était pas parmi les plus misérables, mais sa situation était bien précaire et les conditions de vie difficiles et « rustiques ». Il est d’ailleurs évident que tous les sou­venirs d’enfance sont marqués par la dureté de la vie des pauvres, le rythme incessant du travail et la frugalité des repas. L’évocation la plus réaliste et — peut-être — la plus « personnelle » se trouve dans la fameuse conférence sur l’imitation des filles des champs, évoca­tion que St Vincent prend soin de mettre en rapport justement avec ses 15 premières années. « Reviennent-elles de leur travail à la maison pour prendre un maigre repas, lassées et fatiguées, toutes mouillées et crottées, à peine y sont-elles, si le temps est progre au travail, ou si leur pire et mire leur commandent de retourner, aussitót elles s’en retournent, sans s’arréter à leur lassitude, ni à leurs crottes, et Sant regarder comme elles sont agencées…  » (IX, 91). Quant aux repas, ils sont également décrits: « Au pays dont je suis, mes chères sœurs, on est nourri d’une petite graine appelée millet, que l’on met cuire dans un pot, à l’heure du repas, elle est versée dans un vaisseau (un plat), et ceux de la maison viennent autour prendre leur réfection, et après ils vont à I’ouvrage » (IX, 847).

A eux seuls, ces deux souvenirs spontanés suffisent à donner une idée de l’expérience vécue par le jeune Vincent et l’on comprend mieux la qualité et le « naturel » de sa relation aux pauvres, une rela­tion qui fut sans doute comme une révolution dans l’équilibre social du temps… une relation empreinte de respect et d’un grand réalisme.

Une conférence est prévue, la semaine prochaine, sur le pauvre selon M. Vincent et je ne voudrais pas anticiper sur ce point, mais il convient cependant — je crois — d’insister sur l’importance des origines en la matière. Pour s’en convaincre, il suffirait — par exemple — de comparer l’approche du pauvre de Ste Louise de Marillac et l’ap­proche de St Vincent. Toutes deux sont — sans doute — exemplai­res et celle de Ste Louise, à coup sûr, plus méritoire. Je signale d’ailleurs au passage que ce genre d’étude comparative est tris révéla­teur, Vincent étant issu d’une famille pauvre mais unie et sans doute chaleureuse et Louise d’une famille puissante mais affectivement assez décevante.

Concernant, en tous cas, l’approche du pauvre, il semble bien que l’expérience de St Vincent « jusques en l’âge de 15 ans » ait été déterminante. La relation apparait naturelle, insistant sur le respect, mais sans démagogie. Un respect qui doit se traduire dans les actes. C’est ainsi qu’il rappelle souvent l’importance de pouvoir gagner sa vie et l’honneur de « n’are à charge à personne ». La conférence sur l’amour du travail est — sur ce point — tris significative (IX, 483-498) comme aussi cette lettre à Jean Parré: « On destine quelque petite chose pour aider quelques pauvres gens à semer quelque petit morceau de terre; je dis « les plus pauvres », qui sans ce secours ne pourraient pas le faire. On a pour­tant rien de prêt, mais on fera quelque effort pour amasser au moins cent pistoles pour cela, en attendant qu’il soit temps de semer. On vous prie cependant de voir en quels endroits de Champagne et de Picardie il se trouvera de plus pauvres gens qui aient besoin de cette assistance; je dis: le plus grand besoin. Vous pourriez leur recommander en passant de préparer quelque morceau de terre, de la labourer et fumer, et de prier Dieu qu’il leur envoie quel­que semence pour y mettre, et sans leur rien promettre, leur donner espérance que Dieu y pourvoiera. On voudrait que tous les autres pauvres gens qui n’ont pas des terres gagnassent leur vie, tant hommes que femmes, en donnant aux hommes quelques outils, et aux filles et femmes des rouets, et de la filasse ou de la laine pour filer, et cela aux plus pauvres seulement… » (VIII, 72-73).

Pour étudier la relation réaliste et respectueuse de St Vincent aux pauvres, la correspondance au frère Jean Parré est une mine inap­préciable. Connaissant la condition du pauvre « par expérience et par nature », St Vincent sait bien qu’il vaut mieux donner les moyens de « gagner sa vie » sans être à charge à personne. (IX, 494). Mais ce res­pect du pauvre n’est jamais naïf ni démagogique. Il connait le pau­vre, il ne le canonise pas! C’est ainsi que parlant d’une enquête préa­lable à une distribution, il écrit — toujours au frère Jean Parré: « Mais il faut que cette information se fasse sans que les pauvres sachent le dessein, autrement ceux qui ont déjà quelques habits les cacheraient pour se montrer nus ». (VI, 367-368).

Ce ne sont là que quelques exemples, mais il semble bien que ce regard réaliste ait été de quelque façon formé au cours de l’enfance du jeune Vincent et ce n’est que bien plus tard qu’il prendra cons­cience de la grâce de ses origines sociales, familiales et aussi régio­nales.

Au terme de ce survol rapide, peut-être comprendrons-nous mieux cette phrase de St Vincent: « Ressouvenons-nous de nos con­ditions et nous trouverons que nous avons sujet de louer Dieu ».

Après avoir tenté de minimiser sinon de renier ses origines, St Vincent les rappelle souvent pour s’humilier, mais il semble bien qu’au contact des pauvres il ait rapidement et de plus en plus consi­déré comme une grâce le fait d’être le fils d’un pauvre laboureur, né à Poy en Gascogne, et ayant vécu à la campagne jusques en l’âge del 15 ans ».

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.