Les contributions du charisme vincentien à la mission de l’Eglise (7)

Francisco Javier Fernández ChentoFormation VincentienneLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Corpus Juan Delgado, C.M. · Traducteur : Yasmine Cajuste. · Année de la première publication : 2015 · La source : Vincencianismo y Vida Consagrada, (XXXIX Semaine d’Etudes Vincentiennes), Editorial CEME, Santa Marta de Tormes, Salamanca, 2015, 405-450.
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7. Les pauvres sont les protagonistes et pas seulement les bénéficiaires de la mission de l’Église

Nous avons rappelé antérieurement que « le salut des pauvres constitue le centre de la mission de l’Église ». Nous voulons maintenant mettre en évidence une autre contribution importante du charisme vincentien, à savoir, que les pauvres sont les protagonistes et non pas seulement les bénéficiaires de la mission de l’Eglise.

Jean Anouilh a donné une forme littéraire à cette contribution du charisme vincentien en mettant sur les lèvres de Monsieur Vincent une expression souvent répétée : « C’est avec les pauvres que je sauverai les pauvres »1.

La majorité des Filles de la Charité ont été choisies par Dieu parmi les pauvres afin de servir Dieu dans la personne des pauvres :

L’esprit de la Compagnie consiste à se donner à Dieu pour aimer Notre-Seigneur et le servir en la personne des pauvres corporellement et spirituellement, en leurs maisons ou ailleurs, pour instruire les pauvres filles, les enfants et généralement tous ceux que la divine Providence vous envoie. Voyez-vous, mes chères sœurs, cette Compagnie des Filles de la Charité est de pauvres filles pour la plupart. Ah ! que cette qualité de pauvres filles est excellente, pauvres en leurs habits, pauvres en leur nourriture. (Coste IX, 591).

À leur tour, ces jeunes femmes sont les meilleures évangélisatrices des pauvres :

Savez-vous, mes sœurs, que j’ai appris que ces pauvres gens ont une si grande reconnaissance de la grâce que Dieu leur fait, que, voyant qu’on va pour les assister et considérant ces filles n’avoir d’autres intérêts en cela que l’amour de Dieu, ils disent qu’ils voient bien que Dieu est le protecteur des pauvres ? Voyez quel bien d’aider les pauvres gens à reconnaître la bonté de Dieu ! Car ils voient bien que c’est lui qui leur fait rendre service. Ainsi ils entrent en de hauts sentiments de piété et disent : « O mon Dieu, voilà que nous reconnaissons qu’il est vrai ce qu’autrefois nous avons ouï prêcher, que vous vous souvenez de tous ceux qui ont besoin de secours et que vous n’abandonnez jamais quand on est dans le danger, puisque vous avez soin des pauvres misérables qui ont tant offensé votre bonté. » J’ai su, par des personnes mêmes qui ont été secourues de nos sœurs et par plusieurs autres, qu’ils étaient édifiés de voir la peine que ces filles prenaient à les aller visiter, et qu’ils reconnaissaient la bonté de Dieu en cela et se voyaient obligés à le louer et remercier (Coste X, 512-513).

Les pauvres ne doivent pas être considérés comme des bénéficiaires passifs de l’action évangélisatrice ; ils doivent y participer activement selon leurs possibilités et leurs capacités :

Leur première intention a été de n’assister que seulement ceux qui ne peuvent travailler, ni chercher leur vie et qui seraient en danger de mourir de faim, si on ne les assistait pas. En effet, dès que quelqu’un a des forces assez pour s’occuper, on lui achète quelques outils conformes à sa profession et on ne lui donne plus rien. Selon cela, les aumônes ne sont pas pour ceux qui sont capables de travailler aux fortifications ou faire autre chose, mais pour les pauvres malades languissants, pauvres orphelins ou vieilles gens. (Coste IV, 183).

Une expression concrète de cette réalité se trouve dans l’organisation de l’Hospice du Nom-de-Jésus. Un individu de haut rang a fait un don à Vincent qu’il était libre d’utiliser pour tout bon travail de son choix. Avec cet argent, Vincent a acheté une maison dans le quartier de Saint-Laurent, appelée Nom-de-Jésus, « pour loger, nourrir et vêtir quarante personnes des deux sexes et leur enseigner les choses nécessaires à leur salut, les aider à vivre dans la crainte de Dieu et de son amour, et aussi pour les occuper dans certains travaux, donc les obligeant à éviter la mendicité et l’oisiveté qui sont la mère de tous les vices. »2.

En 1653, Louise a commencé à préparer le projet d’ouverture de l’Hospice du Nom-de-Jésus, puis l’a exécuté avec l’aide des Sœurs :

Une autre fin est que les personnes retirées en ce lieu seront aidées, tant par les instructions qu’elles recevront, que par le bon emploi qu’elles feront du temps, à être participantes du mérite de la vie et mort de Jésus-Christ pour leur salut éternel…

Un des plus grands biens de l’œuvre, étant le travail, il est nécessaire de leur en donner d’utile et dont l’ouvrage se puisse débiter, comme serait : … Un ferrandinier, un tisserand, un serger, outre que leur ouvrage se débitera, partie pour l’usage de la Maison, partie en plusieurs autres lieux, c’est que ces métiers, quoique de petit attirail, ils occupent plusieurs personnes. Des cordonniers ou savetiers, peuvent être beaucoup utiles. Quelques boutonniers et ouvriers en estame qui en sussent de toutes sortes et apprêter jusqu’à rendre l’ouvrage de service. Des faiseuses de dentelle, des couseuses de gants qui en sussent garnir, et des couturières en linge qui pourraient avoir de l’ouvrage des lingères des halles et autres, des faiseurs d’épingles.

Ayant assez bonne quantité d’ouvriers pour mettre l’œuvre en bon train et la faire continuer, il ne faut pas regarder à la dépense qu’il conviendra faire, tant pour les outils, que les provisions des matières pour fabriquer ; ni la difficulté des adresses, des lieux, pour en avoir de bon prix et facilement : la divine Providence ne manquera à rien et l’expérience en découvrira les adresses. Il faut être assuré que la première année apportera très peu de gain. (Ecrits, 785-786, A.99).

L’Hospice fonctionnait si bien que de nombreux autres endroits ont demandé à Louise et à Vincent d’établir des institutions similaires pour les personnes seules, les sans-abris et les personnes sans ressources3.

Quand nous parlons des pauvres comme protagonistes de la mission de l’Eglise, nous ne devons pas oublier l’affirmation vincentienne suivante : « C’est en ces pauvres gens que se conserve la vraie religion, une foi vive » (Coste XI, 201). Jaime Corera a écrit : « Pour Vincent, les pauvres sont le sacrement de la foi ; ce n’est que dans les pauvres qu’il rencontre Jésus-Christ et en Jésus-Christ, le Dieu vivant »4.

Vers la fin de sa vie, Vincent fait cette confession à ses disciples :

Les pauvres gens contesteront un jour le paradis avec nous et l’emporteront, parce qu’il y a une grande différence de leur manière d’aimer Dieu à la nôtre. Leur amour s’exerce, comme celui de Notre-Seigneur, dans la souffrance, dans les humiliations, dans le travail et dans la conformité au bon plaisir de Dieu. Et le nôtre, si nous en avons, en quoi parait-il ? (Coste XII, 101-102).

Vincent de Paul (et les membres de la Famille Vincentienne) a fait l’expérience d’être évangélisé par les pauvres ; à travers eux, il a appris le vrai évangile, la vraie foi. Il n’a pas de plus grande assurance dans sa vie que de se consacrer au service des pauvres et c’est par les pauvres qu’il espère son salut définitif (cf. Coste IX, 243-2433) :

Nous ne pouvons mieux assurer notre bonheur éternel qu’en vivant et mourant au service des pauvres (Coste III, 392).

Citant Paul VI, le Pape François nous rappelle que la piété populaire « traduit une soif de Dieu que seuls les simples et les pauvres peuvent connaître » et qu’elle « rend capable de générosité et de sacrifice jusqu’à l’héroïsme lorsqu’il s’agit de manifester la foi » (Evangelii Gaudium, #123; Cf. Evangelii Nuntiandi, 48)… Pour cette raison, je désire une Église pauvre pour les pauvres. Ils ont beaucoup à nous enseigner. En plus de participer au sensus fidei, par leurs propres souffrances ils connaissent le Christ souffrant. Il est nécessaire que tous nous nous laissions évangéliser par eux. La nouvelle évangélisation est une invitation à reconnaître la force salvifique de leurs existences, et à les mettre au centre du cheminement de l’Église. Nous sommes appelés à découvrir le Christ en eux, à prêter notre voix à leurs causes, mais aussi à être leurs amis, à les écouter, à les comprendre et à accueillir la mystérieuse sagesse que Dieu veut nous communiquer à travers eux. » (Evangelii Gaudium, #198).

La mission devient véritablement universelle quand les pauvres deviennent protagonistes et participants de la pleine communion des biens du Royaume5.

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  1. Jean ANOUILH, Monsieur Vincent, script. Film dirigé par Maurice Cloche en 1947, interprété par Pierre Fresnay.
  2. Margaret FLINTON, Sainte Louise de Marillac : L’aspect social de son œuvre. Paris, Imp. Desclée et Cie., 1953. [T.L.]
  3. Louise a su créer un vrai climat de famille. Et nous savons qu’en certaine occasion, Vincent lui-même est allé enseigner le catéchisme aux vieillards.
  4. Jaime CORERA, Diez Estudios Vicencianos [Dix Etudes Vincentiennes], Editorial CEME, Salamanca, 1983, 39. [T.L.]
  5. « L’un des objectifs centraux de la mission, en effet, est de réunir le peuple pour écouter l’Evangile, pour la communion fraternelle, pour la prière et l’Eucharistie. Vivre la « communion fraternelle » (koinonia), cela signifie n’avoir « qu’un cœur et qu’une âme » (Ac 4, 32), en instaurant la communion à tous les points de vue : humain, spirituel et matériel. De fait, la vraie communauté chrétienne s’engage à distribuer les biens terrestres pour qu’il n’y ait pas d’indigents et pour que tous puissent avoir accès à ces biens « selon les besoins de chacun » (Ac 2, 45; 4, 35). (Jean Paul II, Redemptoris Missio, #26).

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