Les causes de la misère

Francisco Javier Fernández ChentoArticles de Frédéric OzanamLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Frédéric Ozanam · Année de la première publication : 1848 · La source : Œuvres complètes T. 7 (ed 1855-1865).
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Le droit au travail, vaincu à l’Assemblé nationale, se venge de sa défaite dans les clubs et dans les banquets : tout annonce un de ces débats qui ne s’achèvent pas en un jour, qui survivent à leurs juges, et que la Providence tient ouverts pendant des siècles, s’il le faut, pour l’éducation des hom­mes. C’est qu’en effet cette discussion mémorable introduisait à la tribune une question devant la­quelle avait reculé jusqu’ici la timidité de nos par­lements, la question de la misère. Mais, comme toutes les controverses qui commencent, celle-ci nous a plus émus qu’instruits ; toute la passion des orateurs n’a remédié ni à l’insuffisance de leurs études ni à l’inévitable ascendant des erreurs du passé. Habitués jusqu’ici à ne considérer que l’intérêt temporel dans le gouvernement des hommes, les politiques n’ont cherché les causes de la mi­sère que dans un désordre matériel, et deux écoles se sont formées, qui ont tout ramené à la produc­tion ou à la distribution des richesses. D’un côté, l’ancienne école des économistes ne connaît pas de plus grand danger social qu’une production insuf­fisante ; pas d’autre salut que de la presser, de la multiplier par une concurrence illimitée ; pas d’autre loi du travail que celle de l’intérêt person­nel, c’est-à-dire du plus insatiable des maîtres. D’un autre côté, l’école des socialistes modernes met tout le mal dans une distribution vicieuse, et croit avoir sauvé la société en supprimant la con­currence, en faisant de l’organisation du travail une prison qui nourrirait ses prisonniers, en ap­prenant aux peuples à échanger leur liberté contre la certitude du pain et la promesse du plaisir. Ces deux systèmes, dont l’un réduit la destinée hu­maine à produire, l’autre à jouir, aboutissent par deux voies diverses au matérialisme, et nous ne sa­vons si nous avons plus d’horreur de ceux qui hu­milient les pauvres, les ouvriers, jusqu’à n’en iaire que les instruments de la fortune des riches, ou de ceux qui les corrompent jusqu’à leur communi­quer les passions des mauvais riches.

Pour nous, qui faisons profession de spiritua­lisme, nous avons une opinion plus haute de la destinée des hommes. Comme nous respectons en eux des personnes immortelles qui disposent de leur éternité, nous les croyons maîtres à beaucoup d’é­gards de leur bonheur ou de leur malheur dans le temps. Assurément, nous ne méconnaissons pas l’empire des événements extérieurs, les crises po­litiques qui suspendent l’activité du travail dans nos villes changées en place de guerre, les crises in­dustrielles qui jettent dans les rues la population des manufactures, les crises domestiques qui taris­sent les ressources d’une famille désolée par la mort du père ou par les maladies des enfants. Nous croyons à la possibilité de tempérer ce qu’il y a d’imprévu dans la condition humaine, par la pré­voyance des institutions. Nous estimons la société perfectible ; nous en poursuivons, non le renver­sement, mais le progrès. Et cependant nous décla­rons qu’on n’aura rien fait tant qu’on ne sera pas allé chercher, non au dehors, mais au dedans, les cau­ses de la félicité de l’homme et les principes enne­mis de son repos, tant qu’on n’aura pas porté la lumière et la réforme dans ces désordres intérieurs que le temps ne répare pas, plus incurables que les maladies, plus durables que les chômages, et qui multiplieront encore les indigents longtemps après que l’herbe des cimetières aura couvert les dernières traces de la guerre civile.

Dieu ne fait pas de pauvres; il n’envoie pas de créatures humaines dans les hasards de ce monde, sans les pourvoir de ces deux richesses qui sont les premières de toutes, je veux dire l’intelligence et la volonté. Et les richesses morales sont si bien l’origine de toutes les autres, que les choses maté- ‘ rielles ne deviennent des richesses à leur tour que par l’empreinte de l’intelligence qui les façonne, et de la volonté qui les emploie. C’est ce que nous voyons jusque dans nos vieilles industries, dans ces professions encombrées, où un homme venu des champs, en blouse et en sabots, mais avec un es­prit droit et une activité persévérante, finit par for­cer les avenues de la fortune et par vieillir sous des lambris dorés. Et, d’un autre côté, qui de nous n’a connu sur les bancs des écoles quelqu’un de ces jeunes gens bien pourvus et bien doués, qu’un vice a perdus, et qui, au bout de dix ans, épuisés d’es­prit, de santé et de ressources, ne vivent plus que de l’aumône secrète de leurs anciens camarades, ou meurent à l’hôpital? Le droit au travail, inscrit à la première page de la Constitution, empêchera- t-il jamais que, dans plusieurs industries, dans l’imprimerie, par exemple, un certain nombre d’ouvriers nomades errent d’atelier en atelier, ne travaillant chaque semaine qu’autant de jours qu’il le faut pour passer le reste dans le plaisir, sans au­tre asile pour le chômage (pie le dépôt de mendi­cité? Et d’aulres, cependant, attachés aux maisons honorables dont ils soutiennent la prospérité, trou­vent dans un labeur assidu, dans des privations mé­ritoires, le moyen de nourrir leurs vieux parents, et d’entourer encore de quelque aisance le berceau de leur jeune famille !

Pourquoi donc taire au peuple ce qu’il sait, et le flatter comme les mauvais rois? C’est la liberté humaine qui fait les pauvres ; c’est elle qui tarit ces deux sources primitives de toute richesse, l’in­telligence et la volonté, en laissant l’intelligence s’éteindre dans l’ignorance; la volonté s’affaiblir par l’inconduite. Les ouvriers le savent mieux que nous : en temps ordinaires, en dehors des années de disette et de révolution, la terre de France n’est pas ingrate; le nombre de ceux qui n’y parviennent pas à vivre de leur travail n’est pas d’un sur quinze, et de ce nombre la moitié n’est tombée dans l’indi­gence que par défaut de lumières ou de moralité, par l’incapacité, l’imprévoyance, qui a rendu leur métier stérile dans leurs mains, ou par le liberti­nage, qui. en a dissipé les fruits.

A Dieu ne plaise que nous pensions calomnier ceux que l’Evangile bénit, rendre les classes souf­frantes responsables de leurs maux et servir l’insen­sibilité des mauvais cœurs qui se croient dispensés de secourir le pauvre quand ils ont établi ses torts ! Nous serions aussi justes de nous en prendre à l’in­différence et à l’égoïsme des chefs d’industrie, si la plupart n’ont jamais songé aux besoins moraux de leurs ouvriers, s’ils leur refusent, avec le repos du septième jour, le droit de s’arracher à la miséra­ble condition d’instruments de travail, s’il est vrai que plusieurs poussent la perversité jusqu’à écarter de leurs ateliers tout ce qui pourrait y introduire la tempérance et l’économie, persuadés que le vice, en déshonorant le travailleur, le rend plus mania­ble et le livre à la discrétion du maître! C’est ce qu’affirme un écrivain grave, M. Villermé1, et c’est ce que nous oublions pour accuser aujour­d’hui, non les torts personnels des hommes sur lesquels nous ne pouvons rien, mais l’insuffisance des institutions qu’il appartient au journalisme de signaler, mais l’erreur de la société qui prête l’au­torité de son patronage aux tentations les plus ca­pables de hâter la corruption et par conséquent l’appauvrissement des class.es ouvrières, qui fait si peu pour les instruire, et, par conséquent, pour les enrichir.

De ces trois passions qui sont la ruine des mœurs populaires, le jeu, le vin et les femmes,.la société française a proscrit la première, et c’est son honneur d’avoir fermé les bureaux de loterie et les maisons de jeu delà même main dont elle ouvrait les caisses d’épargne. Mais, pour les deux autres désordres, elle en est restée à la politique des vieux pouvoirs, qui, désespérant de vaincre le mal, l’ont érigé en institutions publique, pour y trouver une branche de revenu ou un moyen de gouvernement. Ne dites pas qu’il était plus sûr d’autoriser la prostitution pour lui donner des règles que de la réduire à se cacher dans des ténèbres où elle défierait toutes les surveillances. En morale, nous ne connaissons pas de mal nécessaire; vous-mêmes vous avez éprouvé la vanité de ce sophisme qui rassurait la conscience des anciens politiques, lorsque, supprimant les jeux publics, vous n’avez pas reculé devant la pour­suite des jeux clandestins. Rome n’est pas seule­ment une capitale de cent cinquante mille ames : c’est une cité italienne, toute brûlante des feux du soleil ; c’est le rendez-vous annuel de trente mille étrangers, de tous les désœuvrements, de tous les spleen, de tous les vices. Et cependant elle n’a ja­mais connu l’ignominie de la prostitution publi­que, jamais le gouvernement des papes n’y autorisa une maison de débauche, et Léon XII ne craignait pas d’y fermer les cabarets. De là, chez un peuple si passionné, le pelit nombre des naissances illégi­times, la pureté des mœurs et la beauté du sang, la dignité de ces pauvres gens du Transtevere qui n’ont jamais donné leur ivresse en spectacle sur les places publiques, et dont on a si souvent accusé l’humeur farouche parce qu’ils ne souffrent pas que l’étranger manque de respect à leurs filles. Pour nous, qui insultons l’Italie de notre dédai­gneuse pitié, nous ne pouvons passer le soir les barrières de la ville la plus civilisée de la terre sans heurter à chaque pas, je ne dis pas des hom­mes, mais des femmes, des enfants avinés. Nous avons des règlements qui mettent les cabarets à la discrétion de la police, et nous laissons se multi­plier sans restrictions, sans conditions, les tavernes qui sont dans chaque rue l’école du désordre, le rendez-vous de toutes les conspirations, les dépôts d’armes de toutes les émeutes. Nous avons des im­pôts écrasants sur le sel, sur la viande et toutes les consommations nécessaires, et jamais nous n’avons trouvé dans l’arsenal de nos lois fiscales le secret d’arrctcr la multiplication des distilleries, de haus­ser le prix des spiritueux, de décourager le com­merce de ces liqueurs détestables, altérées, sophis­tiquées, qui font plus de malades que toutes les ligueurs des saisons et plus de coupables que toute l’injustice des hommes! Quelles réformes a-l-on introduites dans les plaisirs publics, chez cette po­pulation de Paris, si éprise de plaisirs, et qui se laisserait mener au bout du monde, non pas avec du pain, comme on l’a dit, mais avec des fêtes? Quel pouvoir a songé à ce puissant moyen d’ensei­gnement que l’antiquité, que l’Eglise ne dédaigna jamais? L’hiver dernier, la préfecture de police délivra quatre mille permissions de bals nocturnes. Elle ne met plus de terme à ces divertissements in­salubres que le bon sens de nos pères resserrait du moins dans les six semaines du carnaval. Chaque année elle autorise l’ouverture d’un nouveau théâ­tre dans quelque misérable rue des faubourgs, où l’on jette aux fils du peuple et â ses lilles l’écume d’une littérature dont le cynisme révolterait la chas­teté du parterre de l’Opéra. Et, quand pendant six mois la jeunesse des classes laborieuses a prolongé ses soirées et passé ses nuits dans ces antres enfu­més où sa santé court autant de périls que ses mœurs, vous vous étonnez de l’en voir sortir étio­lée, chétive, incapable de fournir le contingent militaire, et peuplant chaque année de recrues plus nombreuses les hôpitaux et les prisons !

Ne pensons pas nous être acquittés envers le peu­ple si nous lui avons appris à lire, à écrire, à comp­ter; et encore nos écoles insuffisantes repoussent- elles la moitié de ses enfants. Quand il s’agissait d’écraser les derniers restes de l’insurrection, nous n’avions besoin ni de délais ni de formalités pour dresser vingt camps sur les boulevards de Paris, sur les esplanades, et jusqu’au pied de l’Hôtel de Ville. Mais, au bout de quatre mois, quand le douzième arrondissement compte quatre mille enfants sans asile, quand la charité particulière, touchée de ce dénûment, fait les derniers efforts pour leur ouvrir des écoles qui seraient les camps pacifiques de la civilisation, ce n’est pas assez de six semaines de démarches, d’ajournements et de débats pour vain­cre les conflits et les scrupules de je ne sais com­bien de conseils, de comités et d’administrations, effrayés d’une nouveauté si grande, et qui craignent la ruine de l’Etat, si l’instruction des jeunes ou­vriers se trouve livrée à des sœurs, à des frères, à des instituteurs capables de leur enseigner autre chose qu’à épeler les syllabes d’un journal, et à eharbonner sur les murs l’ordre du jour des bar­ricades. Ah ! que ces esprits timides sont loin de s’entendre avec nous, qui, au lendemain de la pre­mière communion, après trois ans d’études dans la meilleure des écoles chrétiennes, quand le fils de l’ouvrier en sortirait tout couvert de couronnes, ne tenons pas son éducation pour finie ; qui vou­drions l’accompagner d’un patronage intelligent chez son maître d’apprentissage, lui ouvrir des éco­les d’adultes chaque soir et chaque dimanche, et inaugurer dans les faubourgs de Paris autant de Conservatoires des arts et métiers, autant de Sor- bonnes populaires, où le fils du mécanicien, du teinturier et de l’imprimeur, trouvât, comme celui du médecin et du jurisconsulte, le bienfait de l’en­seignement supérieur, les plaisirs de l’intelligence et la joie de l’admiration! Non, je ne m’étonne plus de l’opiniâtreté des politiques à écarter le re­pos du dimanche, je n’accuse plus leur complicité avec les passions irréligieuses, je n accuse que leur paresse à remplir le vide de cette journée, dont le prctre ne réclame qu’une heure, et qui laisserait tant de place à la sollicitude d’un pouvoir bienfai­sant, aux cours publics, aux bibliothèques du peu­ple, aux exercices militaires pour les jeunes gens, aux sociétés d’émulation et d’assistance mutuelle pour tous. Eh quoi ! les hommes des professions savantes, des gens qui ont fait dix-huit ans d’études, les médecins, les avocats, les notaires, se rouille­raient, se relâcheraient s’ils n’avaient leurs con­cours, leurs conférences, leurs chambre de disci­pline; les astronomes, les philologues, les mora­listes de l’Institut désespéreraient du progrès de la science si le fauteuil numéroté et le jeton de pré­sence ne les réunissaient chaque semaine; et vous blâmez l’incapacité, l’incurie de l’ouvrier, la dé­fectuosité routinière de ses méthodes, le désordre systématique de sa conduite, quand vous n’avez jamais encouragé, quand vous redoutez les associa­tions qui le rapprocheraient de ses égaux, qui le soumettraient à une police fraternelle, qui l’entou­reraient d’exemples en même.temps que de lumiè­res, et lui assureraient cette éducation de toute la vie, nécessaire à l’homme, toujours faible et tou­jours tenté !

En ébauchant ce rapide programme des réformes que réclamera la démocratie chrétienne, nous n’a­vons pas voulu nous donner la stérile satisfaction de dresser un réquisitoire de plus contre la société, qui a déjà trop d’ennemis. Nous ne sommes pour elle que des amis sévères dont la jalousie ne souffre rien de vicieux dans ce qu’ils honorent et défendent. Pourquoi le tairions-nous? Notre pensée est, en effet, de commencer et d’entretenir, parmi les chrétiens, une agitation charitable contre les abus qui font depuis cinquante ans la détresse d’un peuple libre, et qui désormais feraient sa honte. Notre pensée est de tenir dans la vigilance et dans l’in­quiétude le zèle de tant d’honnêtes gens qui, le lendemain des journées de Février, auraient de grand cœur abandonné le quart de leur fortune pour sauver le reste, et qui, venant à croire que la Providence les tient quittes cette fois, commencent à mesurer moins généreusement leurs sacrifices. Notre pensée est enfin de persuader tous ceux qui font un peu de bien que la ville de Paris ne les a pas déchargés de leur devoir en votant six millions pour la subsistance des ouvriers sans travail jus­qu’au mois d’avril prochain, c’est-à-dire treize cen­times par personne et par jour, et qu’il n’est pas encore temps d’oublier la misère publique, quand même l’hiver et le choléra ne seraient pas là poür nous en faire souvenir.

  1. Tableau de l’étal physique et moral des ouvriers, tome III, pages 58 et 75.

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