Le Jesus de saint Vincent

Francisco Javier Fernández ChentoFormation VincentienneLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Antoine Douaihy .
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saint-vincent-de-paulComme tout fondateur, Saint Vincent a fait de l’Évangile une lecture sélective. La personnalité du Christ, en effet, est tellement riche que personne ne peut en saisir toutes les dimensions, et encore moins la contempler – et surtout l’imiter – dans son ensemble :

«Il y a eu divers états en la vie mortelle et passagère de Notre Seigneur ; et cette même vie, selon ces divers états, a aussi divers attraits ; tous ces états sont saints et sanctifiants ; ils sont tous adorables et tous imitables, chacun en sa manière. Les compagnies qui sont en l’Église de Dieu regardent Notre Seigneur diversement, selon les divers attraits de la grâce, selon les lumières et les vues différentes qu’il lui plaît leur donner… Et elles l’honorent ainsi et l’imitent en diverses manières» (SV. XII, 284).

Toujours à partir de son expérience de pauvre campagnard, Saint Vincent est parti – comme certains de nos théologiens modernes, d’une «christologie d’en-bas», nous dirions d’une anthropologie. Ainsi, au lieu de contempler un Dieu-fait-homme, Saint Vincent a voulu surtout imiter, comme le dit S. Paul, un homme fait-Dieu :

«Cet Évangile concerne son (le Père) Fils, issu selon la chair de la lignée de David, établi selon l’Esprit Saint Fils de Dieu avec puissance par sa Résurrection d’entre les morts» (Romains 1,2-4).

C’est surtout dans le Mystère de son Incarnation que Saint Vincent contemple le Christ, cet homme qui ressemble à tout homme : au campagnard, au galérien, au pauvre affamé qui mendie à la porte des églises de Paris ou qui rôde dans ses ruelles… Bref c’est l’homme de «l’Ecce Homo», sauf le péché (Hébreux 4,15).

Avec le Mystère de la Sainte Trinité, celui de l’Incarnation revêt pour Saint Vincent une importance si capitale qu’il l’a fait introduire dans la Bulle d’Érection et dans le contrat de fondation de la Congrégation de la Mission du 17 avril 1625 (SV. XIII, 257 et 197) (cf. le frontispice mis par Saint Vincent à la lè‘ page des Constitutions ou Règles de la Congrégation de la Mission, en 1658) et dans les consignes données à M. Nouelly et au F. Barreau lors de leur envoi en mission à Alger :

«Pour s’acquitter comme il faut (de leur mission d’assister spirituellement et corporellement les esclaves chrétiens), ils doivent avoir une particulière dévotion au mystère de l’Incarnation, par lequel Notre Seigneur est descendu sur la terre pour nous assister dans notre esclavage, dans lequel l’esprit malin nous tient captifs» (SV. XIII, 306).

Loin d’occulter sa divinité, Saint Vincent parle de Jésus comme d’un véritable être de chair, né d’une femme, qui a vécu humainement comme tout homme. Il parle de «son corps admirable» qui demeure «si longtemps enfermé dans une vierge» (SV. XII, 200) ; il parle de son coeur dans lequel, si on en avait «fait l’anatomie», on y aurait trouvé l’humilité «particulièrement gravée» (SV. XII, 200). C’est un homme qui a mangé du pain et peu de viande (SV. IX, 85), qui a aimé, qui a eu de la tendresse envers les enfants (SV. XII, 89), les pauvres (SV. XIII, 811-812) et tous les laissés pour compte. Il a pleuré son ami Lazare (SV. XII, 270-271) et il a pris part à la joie de la noce à Cana.

C’est un homme libre et responsable. Ni prédéterminé, ni préprogrammé par son code génétique, ou par l’héritage inconscient de son enfance ou par les conditionnements sociaux dans lesquels il baigne. Tous ces déterminismes l’influencent, certes, mais ne le conditionnent pas. Comme tout être humain, Jésus est façonné par ses engagements, ses luttes, sa mort et la signification qu’il leur donne. En vivant, il dévoile ce qu’il est.

À l’exemple des évangélistes qui ne prétendaient pas nous décrire la psychologie de Jésus, Saint Vincent ne s’attarde pas à relater la somme d’obscurité, d’amertume, de confusion et de déception qui a traversé la psychè de Jésus durant sa vie. Il a plutôt insisté, comme le faisait la théologie de son temps – et comme continue à le faire une certaine théologie de nos jours qui met surtout en relief la grandeur du Christ, ses pouvoirs de thaumaturge, son héroïsme surhumain, bref ses perfections plutôt que ses limites – Saint Vincent a donc surtout insisté sur les souffrances physiques et les humiliations de Jésus et peu sur ses souffrances morales.

Jésus était socialement pauvre. Et ce n’était pas un accident. Jésus a choisi cet état pour être compté parmi les «anawim de yahveh», ces pauvres qui étaient la part de Dieu. Et c’est un pauvre qui a sauvé l’humanité. «Malheur à la cité qui n’a pas de pauvre. Elle n’a pas de gardien» (Jean Chrysostome). Saint Vincent en profite pour donner à la Congrégation de la Mission cette pauvreté comme idéale.

C’est, je crois, qu’il voulait proposer le Jésus pauvre comme modèle à ses Communautés naissantes qui rencontraient les difficultés et les obstacles inhérents à tout commencement. Pour cela, il lit le texte de l’Évangile presque à la lettre, en se permettant quelques commentaires naïfs.

Dans sa conférence aux Filles de la Charité du 23 juillet 1656 sur l’amour des souffrances physiques et morales, Saint Vincent dilue pour ainsi dire l’acuité de la souffrance en la généralisant. En effet, personne sur terre n’en est exempt : ni les princes, ni les riches, ni même les papes et, à plus forte raison, Jésus Christ

«Lequel nous a donné l’exemple, ayant souffert toute sa vie en son âme, en son corps et en son logement, n’en ayant point en son propre, en sa nourriture, vivant d’aumônes ; en son honneur ; bref en toutes choses qu’on peut s’imaginer» (SV. X, 184-185). «Si le Fils de Dieu, poursuit-il, a été dans la souffrance qui voudra en être exempt ?» (SV. X, 185).

La vie de Jésus Christ a été un tissu de souffrances depuis son origine, par sa parenté interposée, jusqu’à sa fin sur la croix, en passant par toutes sortes d’humiliations, de calomnies, de Moqueries et de persécutions.

Avouant à un prêtre de la Mission sa vanité cachée quand il s’était déclaré «fils d’un pauvre laboureur» et «gardien de pourceaux». Saint Vincent lui écrit : «Ô Monsieur, que nous sommes heureux de ce que nous honorons la parenté pauvre de Notre Seigneur par la nôtre pauvre et chétive !» (SV. 206). Celui qui s’estime ainsi honoré «de la pauvre condition de l’Enfant de Bethléem et de celle de ses saints parents» est, dit Saint Vincent, «plus fin que le tentateur» (SV. I, 206).

Jésus Christ a eu, lui aussi, une enfance pauvre, et au lieu d’avoir un accueil chaleureux, comme il se doit à tout nouveau-né, «On lui avait refusé logement et il avait été réduit à une étable, et après avoir reçu quelques hommages, partie du ciel et partie de la terre, il tomba incontinent dans le mépris, étant contraint de s’enfuir en Égypte pauvrement, comme un enfant» (SV. XII, 200).

Mais cette pauvreté a été la marque dominante de toute sa vie. Saint Vincent en dresse à ses missionnaires un tableau saisissant dans sa conférence du 6 août 1655 sur la pauvreté :

«Si nous avons des biens nous n’en avons pas l’usage, et c’est en cela que nous sommes semblables à Jésus Christ, qui, ayant tout, n’avait rien ; il était le maître et le Seigneur de tout le monde, il a fait les biens qui y sont ; cependant, il a voulu, pour l’amour de nous, se priver de l’usage ; bien qu’il fût le Seigneur de tout le monde, il s’est fait le plus pauvre de tous les hommes, il en a eu même moins que les moindres animaux : le Fils de Dieu n’a pas une pierre pour reposer sa tête» (SV. XI, 224-225).

Pauvre, Jésus s’est soumis à la loi universelle du travail que nous recommandent nos Constitutions (C. 32,1). Afin de pousser ses Filles à ne pas perdre leur temps et à travailler sans relâche, non seulement pour ne pas être à charge aux autres, mais aussi pour subvenir aux besoins les unes des autres et à ceux des pauvres, Saint Vincent met devant leurs yeux la vie laborieuse de Jésus Christ : «Notre Seigneur a mené deux vies sur terre. L’une depuis sa naissance jusqu’à trente ans, pendant laquelle il travailla à la sueur de son divin visage pour gagner sa vie. Le métier de charpentier fut le sien ; il porta la hotte et servit de manoeuvre et d’aide- maçon. Du matin au soir il fut dans le travail dès sa jeunesse et il continua jusqu’à la mort. L’autre état de la vie de Jésus Christ sur terre est depuis l’âge de trente ans jusqu’à sa mort. Pendant ces trois ans que n’a-t-il point fait de jour et de nuit, allant prêcher tantôt au temple, tantôt dans une bourgade, sans discontinuation, pour convertir le monde et gagner les âmes à Dieu son Père ?» (SV. IX, 491-492)

Que dire aussi des humiliations de toutes sortes que le Fils de Dieu a subies ? Toute sa vie en était parsemée, comme Saint Vincent le décrit à ses missionnaires :

«Qu’est-ce que la vie de ce divin Sauveur, sinon une humiliation continuelle active et passive ? Il l’a tellement aimée, qu’il ne l’a jamais quittée sur la terre pendant sa vie ; et même après sa mort, il a voulu que l’Église nous ait représenté sa personne par la figure d’un crucifix, afin de paraître à nos yeux dans un état d’ignominie, comme ayant été pendu pour nous ainsi qu’un criminel, et comme ayant souffert la mort la plus honteuse et la plus infâme qu’on ait pu s’imaginer» (SV. XI, 61).

Quant à la persécution, Jésus Christ en a eu évidemment sa part. Depuis sa tentation au désert, Satan qui «s’écarta de lui jusqu’au moment fixé» (Luc 4,13), n’a pas cessé de le poursuivre tout au long de sa vie, jusqu’à même parler par la bouche de Simon-Pierre (Matthieu 16,23), et entrer en Judas le traître (Luc 22,3). On pourrait même dire que le harcèlement psychologique était le pain quotidien de Jésus : soupçons, méfiance, jugement d’intention, calomnie, félonie de Judas, fausses accusations… (SV. IV, 81). Il a été traité d’ivrogne, de noceur, de possédé du démon, de fou, de séducteur et de menteur… jusqu’à l’exclusion (SV. XII, 416).

C’est la souffrance physique de Jésus qui a surtout attiré l’attention de Saint Vincent. Au lieu d’y voir comme Jésus lui-même, le lieu et le moment de sa glorification par son Père, Saint Vincent n’y voit que l’ignominie et l’horreur de la souffrance quantitative, sacrifiant ainsi à la théologie de son temps :

«On le couronne, on le charge de sa croix, on l’étend dessus, on lui fait entrer les clous par force en ses pieds et en ses mains ; on le lève et on laisse tomber sa croix avec violence dans le creux qu’on lui avait préparé, enfin on le traite le plus cruellement qu’on peut, bien loin de mêler à tout cela de la douceur.

«Le voilà en cet horrible tourment, tourment que je prie la Compagnie de peser, par la pesanteur de son corps, le bandement de ses bras, la rigueur des clous, le nombre et la qualité des nerfs percés. Quelle douleur Messieurs ! Qui s’en peut imaginer une plus grande ! Si vous voulez goûter tous les excès de sa passion très amère, vous admirerez comment il a pu, ou voulu les endurer… Et après cette admiration vous direz, comme ce doux Rédempteur : « Voyez s’il y a douleur pareille à la mienne »» (SV. XII, 193).

Voilà en contemplant l’Incarnation de Jésus Christ, les principaux aspects dans sa personnalité que Saint Vincent met devant nos yeux.

Il nous montre Jésus comme l’un d’entre nous, qui a pleinement expérimenté la condition humaine quotidienne avec son poids, ses peines, ses douleurs, ses insuccès, ses pleurs comme ses joies. Son travail missionnaire, comme celui de tout autre missionnaire, s’est heurté aux difficultés inhérentes à ce ministère: la suspicion, le procès d’intention, les doutes, les incompréhensions et les échecs.

En fin de compte, Saint Vincent met devant nos yeux un Jésus, chair de notre chair, os de nos os, sorti de nos rangs pour aller vers le Père. Il nous invite à refaire son itinéraire, à répéter ses choix, ses attitudes et ses comportements. Bref, à l’ imiter.

En conclusion, il faudrait faire en sorte que notre «être vincentien» soit un être incarné, c’est-à-dire plongé dans la pâte humaine et se faisant solidaire de tous les hommes. Donc nous sommes faits pour vivre «sur les routes de la mission» ; marchant avec nos frères humains, surtout les pauvres, sur les chemins du Royaume.

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