Le culte de Marie et l’experience religieuse de M. Vincent de Paul

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: André Dodin, C.M. · Année de la première publication : 1968 · La source : Cahiers Marials, N° 68, 15 juin 1969.
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«Bien sûr, il est de la famille, pouvaient penser les spirituels du grand siècle en regardant passer M. Vincent de Paul: mais c’est un parent pauvre! ».

Placés á trois siècles de distance, nous sommes tout prêts á reprendre sur un ton majeur cette antienne plaintivement modulée. C’est un fait: au moment oies la vie religieuse française s’affirmait dans une surprenante efflorescence de la dévotion á la Vierge Marie, le Pire Vincent cheminait tout bonnement sans paraitre tellement attentif au printemps verdoyant que tout le monde célébrait. Dans les 8.000 pages de textes, qui ne nous rappellent qu’une partie, un dixième sans doute, de son œuvre épistolaire et oratoire, á peine pouvons-nous compter 80 passages relatifs á la sainte Vierge. Maigre butin pour les historiens de la spiritualité; décevante cueillette pour les spécialistes de la mariologie. Vincent de Paul ne parle de la Vierge qu’en passant, en termes classiques et sur un ton modéré.

Son premier biographe, Mgr. Louis Abelly, homme fort dévot et avocat notoire de la Vierge Marie, au point d’être pris á partie pour ses intempérances mariales, avait bien mobilisé tous ses efforts pour montrer en M. Vincent un remarquable fidèle de la sainte Vierge. Après avoir scrupuleusement aligné toutes les « remarques » que le secrétaire de M. Vincent, le frère Robineau, lui avait fournies, il n’arrive qu’á un portrait de chrétien fervent, qui ne parvient pas á retenir longtemps notre attention. M. Vincent, nous dit-il, jeûnait la veille des fêtes de la sainte Vierge, il officiait aux solennités, utilisait les antiennes de la sainte Vierge pour prier durant les Assemblées, récitait l’Angélus á genoux, visitait et engageait á visiter les églises de la Mire de Dieu, plaçait les confréries sous son patronage. L’originalité de saint Vincent de Paul serait-elle de n’être pas original á un moment ou nombre de ses contemporains le devenaient, semble-t-il, sans effort?

Pareil constat fait sourdre de multiples questions qui agitent et inquiètent la conscience d’un historien de la vie religieuse. Quelle a été la nature et la qualité de l’influence exercée par une spiritualité ainsi appauvrie et «démoralisée»? Existe-t-il un lien entre la piété vincentienne et la piété mariale suscitée par les apparitions de la rue du Bac, en 1830, matérialisée par la médaille miraculeuse, entretenue par les associations mariales, périodiquement stimulée par les exercices de la « neuvaine»?

A ces questions précises, dont l’importance n’échappe á personne, des éléments de réponse ne peuvent être donnés qu’á une condition: reprendre courageusement en main tout le dossier de la cause, le lire et l’examiner, autant que nous le pourrons, avec les yeux et l’âme de M. Vincent de Paul.

1. La dévotion mariale au temps de M. Vincent de Paul

Cela va sans dire, mais, pour comprendre plus sereinement, mieux vaut le répéter: les idées et les dogmes ne voyagent pas sous la forme desséchée des concepts. Leur cheminement et leur activité dépendent foncièrement des imagent qui les habillent et des passions qui les animent. Or, á l’aube du XVII’ siècle, il est bien évident que la plupart des expressions du culte marial catholique sont plus ou moins marquées par un sentiment de « réaction », par une volonté d’affirmation en face des jugements peu bienveillants que les partisans de la « religion réformée » avaient émis sur la Vierge Marie et sur son culte. Méconnaitre cette secrète animosité, oublier cette légitime volonté de justification, nous empêcherait de percevoir les ressorts parfois tris puissants de certaines dévotions mariales.

Reste á dire et á préciser en quoi le développement de la vie et des doctrines mariologiques du XVII’ siècle évoque la renaissance des XI ‘XIIIe siècles, et se différencie de la vie mariale du XIXe siècle. Relevons donne quatre notes qui caractérisent l’originalité de la vie mariale du grand siècle.

Dévotion mariale, gouvernementale et nationale

a. Les dispositions de Louis XIII.

Au moment où Richelieu renforçait impérieusement l’unité du royaume de Louis XIII, au cours de cette « année terrible » qui vit les Impériaux déferler jusqu’a Pontoise, le premier ministre suggérait au roi de faire un vœu pour obtenir les secours de la Vierge Marie. « On prie Dieu á Paris, écrivait-il, par tous les couvents, pour le succès des armes de votre Majesté. On estime « que si elle trouvait bon de faire un vœu á la Vierge avant que ses armées commencent á travailler, il serait bien á propos.

On ne prétend pas que ce vœu soit de difficile exécution. Les dévotions qui se font maintenant á Notre-Dame de Paris sont très grandes; s’il plait á votre Majesté d’y donner une belle « lampe et la faire entretenir á perpétuité, ce sera assez et je me «charge du soin de faire exécuter sa volonté en ce sujet. Un redoublement de dévotion envers la Mire de Dieu ne peut que « produire de bons effets».

L’affaire tumba quelque peu, et ce ne fut qu’au début de l’année 1638 que Louis XIII, par lettres patentes datées du 10 février, annonça la consécration projetée. Après avoir fait allusion su grâces nombreuses qu’il avait reçues au cours de son règne, le roi affirmait:

«A ces causes, nous avons déclaré et déclarons que, prenant « la tris sainte et tris glorieuse Vierge pour protectrice spéciale de notre royaume, nous lui consacrons particulièrement notre « personne et notre Etat, notre couronne et nos sujets, la suppliant de vouloir nous inspirer une si sainte conduite et défendre avec tant de soin ce royaume contre l’effort de tour ses ennemis, que, soit qu’il souffre du fléau de la guerre ou jouisse des douceurs de la paix que nous demandons á Dieu de tout notre cœur, il ne sorte point des voies de la grâce qui conduisent á celles de la gloire.

«Et afin que la postérité ne puisse manquer á suivre nos volontés á ce sujet, pour monument et marque immortelle de «la consécration présente que nous faisons, nous ferons construire de nouveau le grand autel de la cathédrale de Paris, avec une image de la Víerge qui tiendra entre les bras celle de son «précieux Fils descendu de la croix; nous serons représenté aux «pieds du Fils et de la Mire comme leur offrant notre couronne « et notre sceptre».

b. La piété d’Anne d’Autriche.

Moins engagée dans les affaires de l’Etat, la reine Anne d’Autriche faisait grand usage des pèlerinages qu’elle effectuait parfois… par personne interposée. Elle avait mobilisé le Frère Fiacre Antheaume, qu’elle avait constitué lieutenant et, pourrait on dire, vicaire général en dévotion mariale. Déjà, le 7 février 1638, Louis XIII avait demandé au frère Fiacre de se rendre en pèlerinage á Notre-Dame de Grâce. Anne d’Autriche fait appeler le frère Fiacre et l’envoie, en 1644, á Notre-Dame de Grâce porter le tableau représentant le jeune dauphin, Louis Dieudonné, offrant á la Vierge sa couronne et son sceptre. En 1647, Anne d’Autriche appelle encore le frère Fiacre et lui demande d’aller en pèlerinage á Chartres pour obtenir la guérison du jeune roi (novembre 1647). Un mois ne s’est pas écoulé que la reine régente délègue encore une fois son vicaire et lui demande d’aller á Chartres prier pour la paix. Nouvelle commande de pèlerinage, en 1649, pour obtenir la paix, et elle sera réitérée en 1658 quand le Frère Fiacre effectuera un double pèlerinage á Chartres et á Lorette (6). Entre temps, la reine régente avait érigé, dans l’église des Augustins de Paris, la confrérie de Notre-Dame des Sept Douleurs, le 24 mars 1657.

Consécration publique et pèlerinages demandés ou patronnés par la famille royale ont donne, pendant plus d’un quart de siècle, manifesté publiquement la confiance que les puissants de ce monde mettaient en la Vierge Marie.

Le développement théologique

Moins spectaculaire mais plus durable, l’activité des théologiens ne chemait pas. Lentement, les lignes majeures de la théologie mariale se dégageaient et s’harmonisaient. Si les, meilleurs serviteurs de la Vierge Marie, tel saint Bernard, avaient hésité á lui reconnaitre l’Immaculée Conception, l’Assomption, la médiation universelle, nombreux seront les théologiens qui, au courant du XVI° siècle, contribueront au progrès et á la formulation des dogmes futurs. Des humanistes, tels Josse Clichtove, disciple de Lefévre d’Etaples, et Robert Gaguin, prennent position en faveur de l’Immaculée Conception. Trai­tant de la question du péché originel, les Pires du concile de Trente avaient empressèrent réservé la question de la conception de la Vierge Marie. C’est alors que les théologiens, non contents d’affirmer en passant cette opinion théologique, élaborèrent un système cohérent d’explication et s’efforcèrent de concilier l’universalité de la rédemption avec la préservation de Notre-Dame, grâce á un approfondissement de la notion de « dette » du péché originel chez la Vierge Marie. Tolet, Suarez, Vasquez, Gines de la Présentation, ne sont pas les moins ardents á l’ouvrage. Indice d’un progrès tras net dans les esprits, la fête de l’Immaculée Conception est déjà formellement acceptée par l’Eglise romaine, et Louis XIII va même jusqu’á demander que cette fête soit obligatoire pour l’Eglise universelle.

Déjà de nombreuses universités ont pris elles aussi position en faveur de l’Immaculée Conception (la Sorbonne dés 1495), les fondateurs d’Ordres et les réformateurs de la fin du XVI’ siècle et du début du XVIIe sont particulièrement explicites dans leurs affirmations. Tels saint Thomas de Villeneuve (mort en 1555), saint Charles Borromée (mort en 1584), saint François de Sales (mort en 1622). Ce dernier fonde même, á Annecy, une confrérie de l’Immaculée Conception, et ses belles pages du Traité de l’Amour de Dieu répandront la créance chez tous les esprits cultivés (Cf. Traité de l’Amour de Dieu, L. II, Ch. VII; Sermons, éd. d’Annecy, t. X, pp. 403-404; t. IV, pp. 384-385). Isambert et le bon M. Duval affirment pour leur part que si la doctrine n’est pas de foi, elle doit cependant ‘être admise par tous.

La littérature spirituelle

Mais ce qui retient le plus l’attention et témoigne d’une mobilisation générale de la sensibilité, c’est, d’une part, la propagation des confréries de la Vierge et du Rosaire, et, d’autre part, la surprenante littérature religieuse centrée sur la Vierge Marie. Maracci Hippolyte, dans sa « Bibliotheca Mariana » parue a Rome en 1648, ne dénombre pas moins de 3.600 auteurs et 6.000 ouvrages imprimés ou manuscrits sur la Vierge Marie. Son «Polyanthea Mariana » ler édition en 1663, 2e en 1691) ajoute, dans sa dernière édition de 1727, un millier d’auteurs qui n’avaient pas été signalés dans la « Bibliothèque Mariana». Tout n’est pas de la même qualité dans cette énorme production et il faut, selon les remarques pertinentes de Charles Flachaire, distinguer deux courants qui semblent s’opposer mais, mutuel­lement, se complétent.

D’une part, une école que l’on pourrait appeler théologique: elle a son centre d’inspiration á l’Oratoire du Père de Bérulle et elle compte parmi ses chefs de file des auteurs de toute première valeur, qui sont les formateurs de la génération du grand siècle: le P. Gibieuf, J.-J. Olier, saint Jean Eudes, ce dernier se signalant par un culte particulier envers le Cœur Immaculé de Marie. Cette piété spéculative situe la Vierge dans le prolongèrent de Jésus. «Elle voit Marie en Jésus et va chercher Jésus en Marie». Amorçant même une théorie de la médiation mariale, M. Olier enseigne que Jésus ne demeure pas seulement en Marie pour la sanctifier, mais aussi pour sanctifier par elle les autres membres du Corps mystique. La prière « O Jesu vivens in Maria », chère á la piété olérienne, résume les doctrines bérulliennes qui tendent á transformer le chrétien dans le Christ.

L’autre courant, plus ancien, peut se réclamer de S. Bernard. Son allure est plus populaire, sa tonalité affective beaucoup plus forte. Il est principalement alimenté par les ouvrages d’un groupe imposant de Pères Jésuites auquel il faut joindre un quarteron de Capucins. Pour rendre la piété accessible á tous, ces auteurs n’hésitent pas á simplifier et á «chosifier» la dévotion. Disons même que le lecteur catholique du XXe siècle est quelque peu mal á l’aise après lecture des ouvrages des PP. de Barry, Binet, Poiré. Pourquoi le P. de Barry décerne-t-il 1.122 louanges á la Vierge et compte-t-il un jour 63 questions curieuses sur la vie et la bonté de Notre Dame? Dans sa neuvième Provinciale, Pascal semoncera vertement le P. de Barry. Adam Widenfeld, dans ses « Avis salutaires de la bienheureuse Vierge Marie d ses dévots indiscrets » (Gand, 1673), élargira encore le réquisitoire, et J.-B. Thiers réagira encore aigrement dans son Traité des superstitions.

La promotion religieuse de la femme

Mais un fait humain maintient l’attention sur la vie et les prérogatives de la Vierge Marie: c’est l’importance croissante que la femme a prise dans la société française depuis le milieu du XVIº siècle. La femme chrétienne, laïque ou religieuse, est en train d’obtenir ses lettres de créance régulière dans l’organisation de l’Eglise visible. Elle tient un rôle de premier plan dans la refrogne catholique et dans les fondations nouvelles. II suffit d’évoquer sainte Thérèse d’Avila, Madame Acarie, Madame de Sainte-Beuve, Alix Leclerc, Jeanne de Chantal, Louise de Marillac, Angélique Arnaud, Marie Rousseau, etc… Par ailleurs, l’extraordinaire développement des Instituts féminins nous permet de mesurent l’ampleur du terrain conquis. En 1668, les Carmélites, arrivées en France le 15 octobre 1604, ouvraient leur 63e monastère. Au début du XVIIIe siècle, les Ursulines comptaient 350 maisons et 9.000 religieuses. La conscience chrétienne était ainsi invitée á découvrir un type nouveau de femme chrétienne et á spiritualiser les rapports entre Adam et Eve, en les éclairant par le visage du Christ, nouvel Adam, et de Marie, nouvelle Eve.

2. Le culte marial de M. Vincent

Deux indications fournies par les premières démarches sa­cerdotales de M. de Paul doivent nous engager á ne pas nous fier aux apparences.

Dés le 23 août 1617, érigeant la confrérie de la Charité de Chátillon-les-Dombes, M. Vincent écrit de sa main le brouillon du règlement et déclare nettement: «Pour ce que la Mère de Dieu étant invoquée et prise pour patronne aux choses d’importance, il ne se peut que tout n’aille á bien et ne redunde á la gloire du bon Jésus, son Fils, les dites Dames de la confrérie de la Charité la prennent pour patronne et protectrice de ouvre et la supplient tris humblement d’en prendre un soin spécial».

Quelque temps après, au mois de novembre, il indique la manière d’assister et de nourrir les malades. La servante des pauvres «fera les mains aux malades» et «dira le Benedicite… puis conviera le malade charitablement á manger, pour l’amour de Jésus et de sa sainte Mire».

Sans doute, il va lui aussi en pèlerinage et il conseille ces déplacements religieux qu’il considère tantôt comme des explorations de la volonté de Dieu, tantôt comme des signes extérieurs d’une sortie de soi-même afin de s’en mieux remettre á la bonté et á la toute puissance divine.

Dévotion et sensibilité dans l’âme de M. Vincent Toutefois sa dévotion mariale ne s’épuise pas en frondaisons stériles. S’enracinant au plus profond de son âme, elle ordonne ses forces spirituelles, donne á sa sensibilité religieuse une flamme particulière, fournit á sa vitalité une singulière vertu de renouvellement. Cet homme, qui n’aspire qu’a se consument en travaillant au service des pauvres, se sent mystérieusement attiré vers la Vierge contemplative du silence; de la modestie. «Elle avait une si grande modestie, dit-il aux Filles de la Charité, que, quoi qu’elle fût saluée d’un ange pour être Mire de Dieu, néanmoins sa modestie fut si grande qu’elle se troubla sans le regard ­«der». Aux servantes des pauvres il n’offre pas d’autre modèle que cette Vierge de religion, de paix, de dévouement silencieux. «La très sainte Vierge sortait pour les nécessités de sa famille et pour le soulagement et la consolation de son «prochain; maïs c’était toujours en la présence de Dieu. Et hors cela, elle demeurait paisible au logis, conversant de l’esprit avec Dieu et les anges». Ce silence, il le sait, est beaucoup plus parlant que toute parole. La Vierge Marie est « celle qui parle pour ceux qui n’ont point de langue et ne peuvent parler».

Dieu n’a pas besoin de nos paroles. « Il entend fort bien sans parler, il voit tous les ressorts de nos coeurs, il connait tous nos sentiments jusqu’au moindre. O Sauveur, nous n’avons que faire d’ouvrir la bouche. Vous entendez le plus doux soupir, le plus petit mouvement de notre âme, et, par un doux et amoureux élan, on attire sur soi plus de grâces et de bénédictions sans comparaison qu’avec ces extrêmes violences».

Sainte Jeanne de Chantal, au cours de son oraison, détaillait minutieusement le visage de la Vierge; elle regardait «ses yeux purs», «sa bouche ouverte pour donner louange á Dieu». Vincent de Paul se tourne aussi vers le visage de Marie, mais il le contemple comme une image médiatrice. Par elle, il peut saisir dans les personnes tout ce qui ne se voit pas, tout ce que Dieu lui aussi contemple, tout ce qu’un surnaturel amour discerne et peut maternellement faire éclore. Par trois fois, il rappelle qu’il a ainsi, dans la visible image de Monsieur et de Madame de Gondi, regardé et aperçu l’invisible figure de Jésus et de Marie.

Saisissons, au passage, sa manière très concrète d’évangéliser la sensibilité et de sur naturaliser le «sensible». Cette ingéniosité et, au vrai sens du mot, cette « économie », nous les retrouverons dans les deux consignes qui régissent souverainement les réflexes de sa vie intérieure. Elles écartent de sa dévotion les futilités infantiles et les vanités déprimantes.

a. Refuser les petites recettes et les pratiques faciles.

Avec des allures innocentes et des mangeures industrieuses, l’arsenal de la dévotion peut rapidement masquer, voire étouffer, l’esprit et la vie de l’âme. Si facilement les petits moyens deviennent une fin. Il est piquant de voir l’apôtre et le publiciste de la «petite méthode», l’infatigable rédacteur de «petits règlements», proclamer le caractère très relatif des méthodes d’oraison et, pour en bien persuader ses auditeurs et auditrices, insister sur leurs diversités. En fin de compare, il ne recule pas devant
l’éloge d’une oraison par simple présence et sans méthode. Louise de Marillac se propose d’honorer Notre-Seigneur par trente-trois actes á la sainte Humanité du Fils de Dieu. Elle confie á S. Vincent son désir d’utiliser «une pratique» á l’égard
de la Vierge Marie. Et son directeur de conscience lui répond: Quant á ces trente-trois actes á l’Humanité sainte et aux autres, ne vous peinez pas quand vous y manquerez. Dieu est amour et veut que l’on aille par amour. Ne vous tenez donc pas obligée á tous ce bons propos… La pratique envers la Vierge Marie m’agrée, pourvu que vous y procédiez doucement». Nous voici renseignés: les ouvrages du P. Paul de Barry, «Le Paradis ouvert á Philagie par cent dévotions a la Mére de Dieu», Les saintes intentions de Philagie », ne sont point ses livres de chevet. Sans souffler mot, fi pense comme Blaise Pascal:

Et quoi, chacune de ces dévotions aisées suffit á ouvrir le cid?… Le Père Barry en répond, mas qui répondra pour le Père Barry? ».

Nous sommes ici aux frontières de la superstition et de l’illusion. M. Vincent devient soucieux. «Vous connaitrez qu’en « cela et cela il y a de la superstition, quand il le faut faire tant de fois, en tel et tel temps, qu’il faut dire telles paroles, mêler certaines herbes les unes avec les autres, faire la chose en présence de telles personnes qui soient de telle qualité et de tel âge. Concluons donc: «tout cela est illusion».

b. Refuser l’extériorisation.

Il convient de surveiller cette sorte de divertissement qui fait oublier Dieu. Rien de plus facile que de se contenter des imaginations et des grands sentiments. Ne pas aller jusqu’aux actes qui authentifient l’amour de Dieu, c’est se fourvoyer dangereusement.

De bonne heure, M. Vincent s’est défié des manifestations trop tapageuses de la religion populaire. On sait qu’il a voulu éviter les « festivités profanes qui entouraient la célébration des premières messes». Dés 1635, il demande á ses missionnaires de «fuir les pompes et apparats extraordinaires aux processions et communions de la jeunesse».

«Fumée» que tout cela, n’hésite pas á déclarer M. Vincent, qui pense «que la sensualité se trouve partout, et non seulement dans la recherche de l’estime du monde, des richesses et des plaisirs, mais aussi dans les dévotions, dans les actions les plus saintes, dans les livres, dans les images: en un mot, elle se fourre partout». Le spectaculaire et le théâtral l’indisposent. Bien des maitres du XVIIe siècle multipliaient les exorcismes. Ce n’est qu’á regret qu’il consent á ce que M. Charpentier fasse pour Mademoiselle d’Atri «quelques exorcismes secrets».

En chaire, il faut prêcher, sans doute, mais ne pas défier, encore moins argumenter ou  batailler. «Il a fallu que Notre-Seigneur ait prévenu de son amour ceux qu’il a voulu faire croire en « lui. Faisons ce que nous voudrons, l’on ne croira jamais en nous si nous ne témoignons de l’amour et de la compassion á ceux que nous voulons qu’ils croient en nous… Si vous en  usez de la sorte, Dieu bénira vos travaux… sinon, vous ne ferez que du bruit et des fanfares, et peu de fruit». Point de fanfares, point de bordures».

3. Les sources d’une véritable dévotion mariale

Ces précautions générales et constantes permettent á M. Vincent de maintenir paisiblement son regard sur ce qu’il juge l’essentiel de la vie et du mystère de la Vierge Marie. Elles nous permettent aussi de constater que sa dévotion á la Vierge n’est pas une pièce accessoire et surajoutée au culte de la sainte Trinité et du Verbe Incarné. Elle est une disposition fondamentale de son être.

Elle fait partie de sa religion la plus intime. Elle harmonise et vivifie son expérience religieuse tout entière.

Trois privilèges, trois mystères de Marie reviennent constamment dans sa méditation: l’Immaculée Conception, l’Annonciation, la Visitation. Il est trash remarquable que ces trois mystères seront le point d’appui, la lettre et l’esprit des trois démarches foncières qui caractérisent son avance vers le Christ et sa vie avec Dieu.

La Bulle d’érection de la Congrégation de la Mission (Bulle Salvatoris nostri », datée du 12 janvier 1633), déclarait que les « membres de la Congrégation de la Mission devaient honorer spécialement l’auguste Trinité, le mystère de l’Incarnation, et vénérer la bienheureuse Vierge Marie ». Rappelant ces obligations et cet engagement, au chapitre X de la Règle des missionnaires, Vincent indiquait la façon concrète d’être fidèle aux indications du Saint-Siège: « Premièrement, rendre tous les jours, et avec dévotion particulière, quelque service á cette tras digne Mère de Dieu et la nitre. Deuxièmement, imiter autant que nous le pourrons ses vertus, particulièrement son humilité et sa chasteté. Troisièmement, exhorter ardemment les autres, toutes les fois que nous en aurons la commodité et le pouvoir, á ce qu’ils lui rendent toujours un grand honneur et le service qu’elle mérite».

Venant après la présentation des mystères de la tras sainte Trinité, de l’Incarnation et de l’Eucharistie sacrement et sacrifice, le texte concernant la Vierge Marie éclaire un exemple, celui de la Vierge humble et chaste, et aussi les dispositions essentielles permettant d’accepter et de recevoir Dieu en soi: l’humilité et chasteté.

Pour M. Vincent, l’humilité n’est pas seulement une affaire d’actes et de paroles; c’est une attitude de tout l’être qui se présente devant Dieu, se reconnaît misère et péché, s’étudie á se vider de soi-même pour se remplir de Dieu «Vincent discerne dans l’Immaculée Conception un privilège exprimant clairement et infailliblement ce que Dieu demande de «vide» et de «pureté», d’humilité et de chasteté, pour qu’une créature puisse le recevoir et s’unir á lui. Dieu a parlé par des actes; il suffit de voir et de lire par la foi. «Dieu prévit donc que comme «fallait que son Fils prit une chair humaine par une femme « digne de le recevoir, femme qui fût illustrée de grâces, vide de «péchés, remplie de piété, éloignée de toutes mauvaises affections. Il se ramena donc déjà pour lors devant les yeux toutes les femmes qui devaient être et n’en trouva pas une digne de ce grand ouvrage que la très pure et très immaculée Vierge « Marie. C’est pourquoi il se proposa donc de toute éternité de « lui disposer ce logis, de l’orner des plus rares et dignes biens que pas une créature, afin que ce fût un temple digne de la «divinité, un palais digne de son Fils». Et Vincent de Paul tire immédiatement la conclusion morale qui concerne le thème de son sermon: la communion sacramentelle réclame une préparation qui doit s’inspirer de la préparation que Dieu effectua en la Vierge qui devait recevoir son Fils. « Si la prévoyance éternelle a jeté «la vue si loin pour découvrir le réceptacle de son Fils et, l’ayant «découvert, l’a orné de toutes les grâces qui pouvaient embellir la créature, comme il le fit lui-même déclarer par l’ange qu’il lui envoya pour arnhassadeur, á combien plus forte raison devorasnous prévoir le jour et la disposition requise á le recevoir!

Combien d’ailleurs devons-nous soigneusement orner notre âme des vertus requises á ce grand mystère et que la dévotion nous « peut acquérir».

A propos de la communion sacramentelle, c’est la note fondamentale de toute réception de Dieu qui est indiquée. Accourez á la sainte Vierge, demande M. Vincent aux Filles de la Charité, la priant qu’elle vous obtienne de son Fils la grâce de participer á son humilité qui l’a fait se dire la servante du Seigneur, « lorsqu’elle était choisie pour sa mère. Qu’est-ce qui fit que « Dieu regarda la Vierge? Elle le dit elle-même: c’est mon humilité». Et, poursuivant son propos en une prière: «Sainte Vierge, qui dites á tout le monde dans votre cantique que «c’est l’humilité qui est cause de votre bonheur, obtenez pour ces filles qu’elles soient comme Dieu le demande: ornez-les de vos vertus. Vous êtes Mère et Vierge tout ensemble. Elles sont vierges aussi. Priez donne votre Fils, par les entrailles de « votre ventre où il a logé neuf mois, qu’il nous donne cette grâce».

La Vierge-Mère est parfaitement accordée á Jésus parée qu’elle participe á son esprit qui est amour du Père, estime, révérence et humilité.

L’Annonciation et le don á Dieu

Le second mystère, l’Annonciation, va permettre au deuxième mouvement de la vie religieuse de se manifester. L’humilité prépare et soutient l’offrande á Dieu.

Cette offrande suppose une correcte connaissance et une exacte reconnaissance de Dieu. Dieu, par l’intermédiaire de l’ange Gabriel, nous le rappelle, et il serait malheureux de ne pas retenir cette clon que Dieu nous donne de parole et d’exemple.

Il faut reconnaitre l’essence et l’existence de Dieu, et avoir quelque connaissance de ses perfections, avant de lui offrir un sacrifice. Cela est naturel, car, je vous le demande, á qui offrez vous des présents? Aux grands, aux princes, aux rois.

C’est á ceux-là que vous rendez vos hommages. C’est si vé «ritable que Dieu a observé le mame ordre dans l’Incarnation. Quand l’ange alia saluer la sainte Vierge, il comment ca par reconnaitre qu’elle était remplie des grâces du cid; « Ave, gratia plena: Madame, vous êtes pleine et comblée des « faveurs de Dieu, Ave, gratia plena. Il la reconnait donc et la « loue pleine de grâces. Et ensuite, que lui fait-il? Ce beau présent de la seconde Personne de la très sainte Trinité: le Saint-Esprit, ramassant le plus pur sang de la sainte Vierge, en forma un corps; puis Dieu créa une âme pour informer ce corps, et aussitôt le Verbe s’unit á cette âme et á ce corps par une admirable union, et ainsi le Saint-Esprit opéra le mystère ineffable de l’Incarnation. La louange précéda le sacrifice». Seuls les humbles, seuls les pauvres connaissent bien Dieu. C’est dans les «pauvres gens que se conserve la vraie religion». Les pauvres sont de l’ordre du Christ humble et pauvre.

L’humilité génératrice de la véritable connaissance de Dieu est aussi génératrice du véritable amour et du don de soi, n’est pour s’en convaincre que de regarder le Fils de Dieu. «Son amour, quel était-il? O quel amour! O mon Sauveur, quel amour n’avez-vous pas porté á votre Pare! Fils par sature, le Verbe égal á son Père n’avait pas á s’offrir á lui; mais le Christ, le Dieu-Homme, s’est offert pour accomplir la volonté du Père».

Ainsi le Christ et la Vierge, en s’offrant á Dieu le Père, révèlent l’un et l’autre le mouvement de la vraie vie, dessinent l’itinéraire de ceux qui doivent continuer la mission de Jésus. Pour M. Vincent, il ne pourra donc jamais être question de se porter directement á une activité, de se livrer au prochain, sans intermédiaire. L’itinéraire passe par Dieu: il faut se donner á Dieu pour qu’il nous livre au prochain. Invariable dans son intention, souple et varié dans ses expressions, ce disciple de Pierre de Bérulle ne perd pas de vue ce passage par Dieu et contrôle scrupuleusement les démarches:

Il faut d’abord regarder les intérêts et la gloire de Dieu, et puis, après, l’intérêt de la Compagnie.

Il faut d’abord rechercher le royaume de Dieu et sa justice, « comme le Fíls de Dieu qui a déclaré qu’il n’a pas cherché sa gloire, mais celle de son Père (Jan 7, 18; 8, 50).

Tout ce qu’il a fait, et qu’il a dit, a été pour le glorifier, ne s’étant réservé pour lui que le dénuement, la souffrance et l’ignominie».

«Il faut sanctifier ses occupations en y cherchant Dieu, et les faire pour l’y trouver plutôt que pour les voir faites».

Au Christ, «Règle de la Mission», il demande donc humblement: «Mon bon Jésus, enseignez molli á le faire et faites que je le fasse». Puis s’adressant á ses auditeurs, il leur répète inlassablement: «Donnons-nous á Dieu pour faire son couvre».

La Visitation et le don de Dieu aux hommes

La Visitation, croisière étape, est aussi l’ultime phase du mouvement de l’âme s’unissant au mouvement de Dieu. Son appellation la plus commune est SERVICE.

On sait que Vincent de Paul a été le premier á mettre délibérément et définitivement «une Compagnie » d’âmes consacrées au service des pauvres á domicile. «Dieu a permis, constatait M. Vincent, que des pauvres filles ont succédé á la place de ces dames». Désormais, les Filles de la Charité seront les Visitandines des pauvres, les Visitandines du monde.

Cette mise en service public. Un tantinet spectaculaire, n’est en vérité qu’une des conséquences de la conception de la charité surnaturelle qu’il réalise et qu’il proclame. L’amour en sa plénitude unit Dieu et le prochain, le dévouement et la prière, l’action et la contemplation. Paradoxe verbal, idéal plus que réalité, pourrait-on penser. Assurément non, car il ne s’agit pas d’une soudure artificielle de principes, opérée géométriquement après coup et pour les besoins d’une cause. Il n’est pas question non plus d’une savante alternance ou d’un minutieux dosage d’occupations. L’unité est á la source et au terme.

M. Vincent croit profondément et «voit» que Dieu est véritablement présent dans les pauvres, c’est-u-dire en tout homme ne se refusant pas á hospitaliser en lui le Christ pauvre et agonisant. Il croit aussi, et imperturbablement, que l’amour du Père, s’exprimant dans la mission du Fils, n’est pas seulement d’hier, qu’il est de l’ajoure-hui de Dieu, de toujours. Des lors, á travers les humanités infirmes et pécheresses, dans le Christ méconnaissable, il entrevoit Dieu qui, sans se lasser, appelle ses enfants, s’ingénie á les rejoindre, se consume pour s’unir á eux. Se trompe-t-il? Apres tout, il n’est qu’une VISITATION, celle de Dieu.

4. Perspectives et aperclis

Cette analyse schématique, qui a réduit la dévotion mariale de M. Vincent á l’humilité, l’offrande, le service, ne peut prétendre donner une réponse aux questions énoncées en liminaire de notre propos: Quelle fut, durant trois siècles de tradition vin­centienne, l’influence de l’expérience religieuse de M. Vincent? Y a-t-il, entre cette expérience religieuse et la piété mariale dite de la «Médaille miraculeuse», continuité ou discontinuité, progression homogène ou croissance parallèle?

Elle peut du moins fournir quelques éléments d’explication et rappeler les orientations originelles.

Expérience religieuse de S. Vincent et tradition vincentienne.

Dans la mesure oïl les disciples de M. Vincent ont été attentifs á son expérience, fidèles á son enseignement, inspirés par sa prudence, ils ont essayé, plus ou moins parfaitement, de réaliser un certain idéal.

Il s’agissait d’abord de maintenir l’union en le Christ et sa Mère, c’est-á-dire de ne jamais exclure la Mère pour sauvegarder la transcendance du Fils, et de ne jamais oublier le Christ en s’éloignant de lui pour mieux célébrer la Vierge.

Il convenait ensuite d’entretenir et de fortifier la vie de piété en l’alimentant principalement aux vérités de foi et particulièrement á l’Immaculée-Conception, á l’Annonciation, á la Visitation. De ce fait, ils étaient portés instinctivement á récuser les apports incertains de l’imagination ou les élans incontrôlés du coeur.

Il importait, enfin, d’associer la dévotion mariale á une vie active et charitable, et de donner á toute l’action son inspiration religieuse par une référence d’esprit, de prière et d’offrande á la Vierge Marie.

Piété vincentienne et piété de la «Médaille iniraculeuse».

Une discontinuité historique, une différence de nature, une diversité de style séparent, de prime abord, la piété vincentienne de l’efflorescence mariale issue des apparitions de la Vierge á sainte Catherine Labouré.

Mais le rapprochement de ces deux « extrêmes est, á toas égards, fructueux et vitalisant.

La piété mariale de la Médaille, en ne s’écartant pas de la religion vincentienne, l’éclaire admirablement. Elle révèle une richesse permanente et fondamentale. Elle permet, après coup, de saisir et d’utiliser une solidité foncière capable de soutenir et d’alimenter les ramifications diverses de la dévotion et de la vie mariales.

La piété mariale de M. Vincent permet une constante « relecture » du message de sainte Catherine Labouré. Elle lui donne un sens plus profond et elle peut lui assurer sa vérité religieuse et ses meilleures chances d’avenir. Et ceci de trois manières. D’abord, en unissant plus intimement le message de la Médaille miraculeuse á la vie de la Vierge Marie et á celle de sa messagère qui demeura silencieuse, priant, humble servante des pauvres.

Ensuite, en second lieu, en attirant plus instamment l’attention sur la présentation dogmatique inscrite au revers de la Médaille. Pour bien voir, disait M. Vincent, il faut « tourner la médaille ». Sainte Catherine Labouré disait aussi: «La croix et le M en disent assez». Et, de fait, c’est l’union entre le Christ et sa Mère, la grâce et ses intermédiaires qui sont là, humblement et définitivement gravés. Enfin, en troisième lieu, en rappelant que la Médaille est un « catéchisme condensé », le catéchisme des petits, des humbles et des pauvres, mis entre leurs mains afin de sauvegarder des richesses impérissables et toujours menacées: la grâce et la croix, l’Incarnation et la Rédemption.

Monsieur Vincent, un parent pauvre, disons-nous. Sans aucun doute. Il a tout fait pour l’être et il n’est riche que de ce qu’il cache. Depuis trois siècles, il n’enrichit que ses héritiers légitimes, qui, eux aussi, sont voilés sous deux espèces et subsistent en deux conditions de vie: celle des riches qui, comme la Vierge, se savent pauvres; celle des pauvres qui demeurent avides des richesses de Dieu.

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