Le père en fit la proposition á son fils lors d’une visite á Montauban. Celui-ci réagit quelque temps après dans une lettre en ces termes:
« Après votre départ de cette ville, j’ai réfléchi sur la proposition que vous m’aviez faite d’étudier le latin. J’ai consulté Dieu sur l’état que je devais embrasser pour aller plus sûrement au ciel. Après bien des prières, j’ai cru que le Seigneur voulait que j’entrasse dans l’état ecclésiastique. En conséquence, j’ai commencé á étudier le latin, bien résolu de l’abandonner si vous n’approuvez pas ma démarche… si le bon Dieu m’appelle á l’état ecclésiastique, je ne puis pas prendre d’autre chemin pour arriver á l’éternité bienheureuse. Je continuerai ce que j’ai commencé jusqu’á ce que j’aie votre réponse…».
D’après une autre lettre de son ancien professeur de latin datée de la fin de 1817, une mission avait lieu á Montauban. Un sermon frappa le jeune Jean-Gabriel, et revenu á la maison dit á son oncle: « Je veux être missionnaire ». Celui-ci en rit. Mais ces premiers moments de sa vocation missionnaire avaient fait une profonde impression sur Jean-Gabriel. Vingt ans plus tard, quand enfin il a atteint son but et qu’il est envoyé comme missionnaire apostolique en Chine, fi se remémore tous les détails.
Il écrit á son oncle en février 1835 ces lignes:
«J’ai une grande nouvelle á vous annoncer. Le bon Dieu vient de me favoriser d’une grâce bien précieuse et dont j’étais bien indigne. Quand il daigna me donner la vocation pour l’état ecclésiastique, le principal motif qui me détermina á répondre á sa voix, fut l’espoir de pouvoir prêcher aux infidèles la bonne nouvelle du salut. Depuis je n’avais jamais tout á fait perdu cette perspective et l’idée seule des Missions, de Chine surtout, a toujours fait palpiter mon cœur».
Dans une lettre écrite du Honan en Chine le 18 août 1836, il nous livre un autre détail sur sa vocation.
«Pour moi, me voilà aussi lancé dans une nouvelle carrière. Il y a quelques raisons de croire que c’est celle que le bon Dieu me destinait á parcourir. C’est celle qu’il me montrait de loin en m’appellant á l’état ecclésiastique, c’est celle que je lui demandais avec instante dans une neuvaine que je fis á St. François Xavier, il y a près d’une vingtaine d’année… ».
Au cours de sa jeunesse, Jean-Gabriel a employé tous les moyens pour connaitre sa vocation. L’influence de diverses personnes sur cette vocation est manifeste: son oncle, ses professeurs, le prédicateur de mission.
Etant élève de rhétorique, le jeune homme trouva á s’exprimer dans une composition littéraire. Il la lut au cours des exercices publics qui précédèrent la distribution des prix. Le titre en était: « La Croix est le plus beau des monuments».
Citons une phrase de cette composition: « Ah qu’elle est belle cette croix plantée au milieu des terres infidèles et souvent arrosée du sang des ap6tres de Jésus-Christ».
Ainsi préparé, Jean-Gabriel voulut entrer dans la Congrégation de la Mission. Il demanda son admission aux supérieurs par l’entremise de son oncle Jacques: c’est ce qu’écrit M. Chátelet dans sa biographie. Au dire de M. Châtelet, l’oncle Jacques fut victime de son propre faible pour la Chine en cédant á la demande persistante de son neveu. Malgré l’affirmation de
M. Châtelet, p. 34, nous n’avons pas trouvé de documents pour confirmer cette opinion.
Nous pouvons á nouveau suivre l’évolution de la vocation missionnaire de Jean-Gabriel depuis l’année 1829. Son frère Louis est désigné pour la Chine. Dans la conscience de notre bienheureux prend corps l’idée qu’il a perdu par ses péchés sa vocation pour la Chine. Il exprime cette pensée dans la lettre du 28 novembre 1829:
«Je crains beaucoup, mon cher Frère, d’avoir étouffé par mon infidélité á la grâce le germe d’une vocation semblable á la vôtre. Priez Dieu, qu’il me pardonne mes péchés, qu’il me fasse connaitre sa volonté et qu’il me donne la force de la suivre».
Jean-Gabriel exprime de nouveau son angoisse á son frère dans une lettre du 11 octobre 1830: «Je crains de n’avoir pas été fidèle á la vocation que le Seigneur m’a donnée. Priez-le de me faire connaitre sa sainte volonté et de m’y faire correspondre. Obtenez-moi de sa miséricordieuse bonté le pardon de mes misères et l’esprit de notre saint état, afin que je devienne un bon chrétien, un bon prêtre, un bon missionnaire».
Dans une lettre d’un missionnaire chinois, M. Peschaud, écrite á M ». Etienne le 30 janvier 1844 nous lisons:
«Un jour, dans une conférence où il nous parlait des vocations, il disait qu’il y avait une vocation générale á la Mission qu’il fallait conserver avec soin, mais qu’il y en avait aussi de particulières á tel emploi que la moindre infidélité pouvait faire perdre. Pour moi —disait-il— j’ai certainement perdu cette vocation particulière par mes misères et infidélités. Il parlait de sa vocation á la Chine, que sa faible santé et la volonté des supérieurs ne lui permettaient pas encore d’espérer».
Il a donné cette conférence comme sous-directeur du séminaire interne á la Maison-Mère; par conséquent entre août 1832 et février 1835.
La pensée d’avoir perdu sa vocation pour la Chine, a causé bien des peines spirituelles á Jean-Gabriel. Il semble le confesser dans une lettre á son ancien directeur de conscience, M. Grappin, alors assistant de la Congrégation, en date du 18 août 1836 (il est déjà missionnaire en Chine).
«Le souvenir (de la neuvaine á St. François Xavier) est souvent venu depuis exciter mes remords ou ranimer mon espoir, car il me semblait que j’avais été exaucé».
Il faut aussi se ressouvenir que Jean-Gabriel a connu des périodes de sécheresse spirituelle. Dans ces occasions, son humilité profonde lui cachait tout le bien qui était en lui, dans sa pensée, il ne voyait que défauts et imperfections.
Nous pouvons supposer qu’une période de sécheresse coïncidait avec sa souffrance á cause de sa vocation particulière pour la Chine.
Citons plusieurs lettres écrites á son frère Louis:
Le 28 nov. 1829:
«Je ne sais où aboutira un malaise général que j’éprouve depuis longtemps et qui est toujours progressif. Je m’en mettrais peu en peine, si je pouvais bien remplir mes devoirs religieux. Ayez compassion d’un misérable qui ne fait qu’amasser des trésors de colère pour l’éternité, priez pour un frère qui est tout á vous en Notre-Seigneur».
Les 24 février-11 mars 1830:
«…mon esprit s’abrutit de jour en jour; bientôt il sera tout matériel et entièrement nul pour toute fonction intellectuelle. Vous pouvez m’obtenir du moins de l’Esprit qui éclaire tout homme venant en ce monde, les lumières dont j’ai besoin pour bien remplir mes devoirs».
Le 12 avril 1830:
«Je ne crois pas avoir passé deux jours depuis six mois sans avoir senti ma tête rompue, tous membres brisés et mon sang tout en feu. Rien ne me fatigue, comme le détail de l’administration, rien ne me mine comme la sollicitude».
Devant les difficultés et les incertitudes, la réaction de Jean- Gabriel est tout á fait dans la ligne d’une saine doctrine spirituelle. Il connait sa situation et il adopte les moyens opportuns. D’une part il sait qu’il n’est pas assez prêt ni assez décidé par lui-même pour s’embarquer pour la Chine, (lettre du 24 août 1830) (17). Il sait que sa santé n’est guère solide (10 mars 1834). D’autre part il demande des prières, comme cette fois où devant les reliques du Bx. Clet, il dit á ses séminaristes:
Priez donc bien que ma santé se fortifie et que je puisse aller en Chine, afin d’y prêcher Jésus-Christ et de mourir pour Lui».
Il connait l’importance de son office.
Lettre du 10 mars 1834:
«Ma position de Directeur des Novices me met á mémé de vous dèdommager amplement de vous avoir fait faute de moi-même: je seconderai de mon mieux les vocations qui se manifesteront pour la Chine. J’espère que par là j’aurai quelque peu de part au bien qui s’y fera, sans avoir l’honneur de partager vos travaux».
Nous pensons quant á nous que le Bienheureux acquit la certitude de sa vocation pour la Chine au moment où il apprit la nouvelle de la mort de Louis (février 1832). Déjà alors il écrivait á son oncle:
«Que ne suis-je trouvé digne d’aller remplir la place qu’il laisse vacante! que ne puis-je aller expier mes péchés par le martyre après lequel son âme innocente soupirait si ardemment?
Hélas j’ai déjà plus de trente ans, qui se sont écoulés comme un songe, et je n’ai pas encore appris á vivre! Quand donc aurai-je appris á mourir?».
Aux vacances qui suivirent la mort de son frère Louis, Jean- Gabriel se rendit auprès de ses parents. Il leur annonça alors que son intention était d’aller en Chine, que Dieu le pressait intérieurement pour cela, et qu’il ferait tout ce qui dépendrait de lui pour répondre á sa volonté. Il parla aussi á son oncle de son projet.
Dans ces circonstances, Jean-Gabriel est appelé á Paris en août 1832. Dans une lettre á son ancien directeur, M. Grappin, écrite du Honan le 18 août 1836, il dit:
«…c’est celle (la vocation pour la Chine) qui s’est comme d’elle-même ouverte devant moi quand le moment de la Providence a été venu. Il est vrai que soit vous, soit mes autres Directeurs me dissuadiez de mon projet toutes les fois que j’en parlais. Mais la principale raison que vous mettiez en avant était celle du défaut de santé et l’expérience a montré qu’elle avait moins de fondement qu’on ne lui en supposait».
D’après M. Etienne, le combat entre Jean-Gabriel et son directeur dura six mois, á la suite desquels le directeur se sentit tout á coup changé et comme forcé de donner la main á l’exécution du projet. Jean-Gabriel demanda (á genoux) au Supérieur Général la permission de partir en Chine.
Ici le premier biographe, M. Etienne, nous place devant un petit mystère.
Il a écrit que Jean-Gabriel fit « inopinément » la demande d’être missionnaire en Chine, et encore, que sa proposition étonna beaucoup tous ceux qui en eurent connaissance. A la lumière des documents on ne comprend pas ce qu’a voulu écrire M. Etienne sur ce point.
Quoi qu’il en soit ce serait le même M. Etienne qui proposa au Supérieur hésitant, de s’en remettre au jugement du médecin de la maison.
C’est alors que nous sommes devant un autre petit mystère. M. Etienne écrit:
«En un mot le docteur n’hésita pas á prononcer qu’on pouvait sans inconvénient lui permettre de réaliser ses désirs».
Mais le biographe de 1853 écrit, lui que «le jugement du médecin était premièrement négatif, mais ayant réfléchi, il crut s’être trompé et donna á Jean-Gabriel la permission de partir».
Laissons Jean-Gabriel lui-même raconter son bonheur:
«Eh bien, mon cher oncle, mes vœux sont aujourd’hui enfin exaucés. Ce fut le jour de la Purification que me fut accordée la mission pour la Chine, ce qui me fait croire que dans cette affaire, je dois beaucoup á la Ste Vierge. Aidez-moi s’il vous plait á la remercier et á la prier de remercier Notre-Seigneur pour moi».
Le 21 mars 1835, le Bienheureux partit pour la Chine, le but de son grand désir.






