La vie du vénérable serviteur de Dieu Vincent de Paul, Livre troisième, Chapitre XI, Section 5

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Louis Abelly · Année de la première publication : 1664.
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Section V : Sa charité envers les prêtres et autres personnes ecclésiastiques

Pour connaître quelle a été la charité de M. Vincent envers les prêtres et autres personnes ecclésiastiques, il ne faut que jeter les yeux sur tout ce qu’il a fait pour procurer leur bien . Il en a été amplement parlé au premier et au second livre; et il ne serait pas nécessaire d’en produire d’autres marques, ni d’autres témoignages que les grands fruits qui ont résulté des exercices des ordinands, des conférences spirituelles, des retraites, des séminaires, et de toutes les autres saintes entreprises auxquelles ce grand serviteur de Dieu s’est appliqué, pour la réformation, sanctification et perfection de l’état ecclésiastique. Mais outre ces œuvres générales, il y en a beaucoup d’autres particulières qui méritent bien d’être rapportées, et par lesquelles on pourra encore mieux connaître le respect et l’amour qu’il avait pour tous ceux qui sont employés dans le ministère de l’Église.

C’était dans ce sentiment qu’écrivant un jour au supérieur d’une de ses maisons, où il y avait un séminaire d’ecclésiastiques, il lui parla en ces termes: « Je salue avec affection et tendresse, lui dit-il, votre aimable cœur et tous ceux de votre chère famille. Je prie Notre-Seigneur qu’il les bénisse si abondamment que la bénédiction en rejaillisse sur le séminaire, et que tous ces Messieurs qui le composent, dans lesquels vous tâchez de mettre et de perfectionner l’esprit ecclésiastique, s’en trouvent à la fin remplis. Je ne vous les recommande pas, vous savez que c’est là le trésor de l’Eglise.»

Et parlant à un autre, dans une lettre qu’il lui écrivait sur le même sujet: «O que vous êtes heureux, lui dit-il, de servir à Notre-Seigneur d’instrument pour faire de bons prêtres, et d’un instrument tel que vous êtes, qui les éclairez et les échauffez en même temps: en quoi vous faites l’office du Saint-Esprit, à qui seul appartient d’enflammer et d’illuminer les cœurs; ou plutôt c’est cet Esprit saint et sanctifiant qui le fait par vous, car il est résidant et opérant en vous, non seulement pour vous faire vivre de sa vie divine, mais encore pour établir sa même vie et ses opérations en ces Messieurs appelés au plus haut ministère qui soit sur la terre, par lequel ils doivent exercer les deux grandes vertus de Jésus-Christ, c’est à savoir, la religion envers son Père et la Charité envers les hommes. Voyez donc, Monsieur, s’il y a aucun emploi au monde plus nécessaire et plus désirable que le votre; pour moi, je n’en connais point, et je pense que Dieu n’a pas tant attendu à vous le faire voir, puisqu’il vous a donné l’affection pour vous y appliquer, et la grâce pour y réussir. Humiliez-vous sans cesse, et vous confiez pleinement en Notre-Seigneur, afin qu’il vous fasse une même chose avec lui.»

M. Vincent faisait encore paraître sa charité envers l’état ecclésiastique par l’estime et par l’affection toute particulière qu’il avait pour les Communautés ecclésiastiques qu’il voyait s’établir, et par le zèle avec lequel il procurait selon son pouvoir qu’il se fît en tous lieux de semblables établissements, qu’il jugeait très utiles et très avantageux à l’Église. A ce sujet, il fut instamment prie par un vertueux ecclésiastique qui désirait établir une Communauté de bons prêtres dans un bénéfice qu’il avait en Anjou, de lui envoyer quelques prêtres de la Mission pour l’aider à faire cet établissement; et se voyant dans l’impuissance de satisfaire à ce désir, il lui écrivit la lettre suivante: «Il paraît bien, lui dit-il, que l’esprit de Dieu a répandu abondamment ses grâces en votre aimable cœur, et que le zèle et la charité y ont jeté de profondes racines, puisque rien n’est capable de vous rebuter du dessein que vous avez conçu de procurer la plus grande gloire de Dieu, pour le présent et pour l’avenir, dans votre bénéfice. Plaise à sa divine bonté, Monsieur, de seconder vos saintes intentions, et de leur donner un heureux accomplissement! Je vous remercie de toutes les affections de mon âme de la patience que vous avez pour nous, qui n’avons pu recevoir l’honneur et les biens que vous nous avez offerts, et qui n’aurions pu non plus répondre à votre attente. J’espère, Monsieur, que vous trouverez en d’autres la satisfaction entière. Je ne vois pourtant pas bien où vous pouvez vous adresser, parce que je doute si Messieurs de Saint-Sulpice ou Messieurs de Saint-Nicolas-du-Chardonnet voudront vous donner des prêtres. Ce sont deux saintes Communautés qui font de grands biens dans l’Eglise, et qui étendent beaucoup les fruits de leurs travaux. Mais la première, ayant pour fin les séminaires, ne s’établit pour l’ordinaire que dans les villes principales; et la seconde, étant fort occupée dans un grand nombre de saints emplois auxquels elle s’applique pour le service de l’Église, ne pourra peut-être pas vous fournir si tôt les ouvriers que vous demandez. J’estime néanmoins que vous ferez bien de leur en faire la proposition, étant toutes deux plus propres et plus capables que nous pour commencer et perfectionner cette œuvre que vous avez tant à coeur.»

Et écrivant à une dame de qualité pour lui persuader d’appliquer à un séminaire établi par Messieurs de Saint-Sulpice le revenu d’une fondation faite par les seigneurs ses prédécesseurs pour dresser de bons ecclésiastiques, il lui parle en ces termes: « Si vous faites, Madame, cette application, vous devez tenir pour certain qu’elle sera exécutée en la manière que ces seigneurs ont désiré pour l’avancement de l’état ecclésiastique: et s’il vous plaît, pour cela, vous informer des biens qui se font à Saint-Sulpice, vous pourrez en espérer de semblables lorsque cette Communauté sera établie en ce lieu-là, puisqu’elle est animée partout d’un même esprit, et qu’elle n’a qu’une seule prétention, qui est la gloire de Dieu. »

Mais ce n’a pas été par les seules paroles, que M. Vincent a fait paraître l’affection qu’il avait, tant pour les Communautés que pour les particuliers du clergé. Il l’a encore témoignée davantage par les œuvres; car il était toujours disposé à accueillir, consoler et servir toutes sortes de personnes ecclésiastiques, selon leur condition et le besoin qu’ils pouvaient avoir; et c’était assez de porter le caractère de la prêtrise, ou bien les marques extérieures de la cléricature, pour trouver un accès favorable auprès de ce bon serviteur de Dieu. Il s’appliquait avec une charité nonpareille à procurer de l’emploi aux prêtres qui n’en avaient point et qui recouraient à lui. Il moyennait que ceux qui en étaient capables fussent pourvus de cures et autres bénéfices, où ils pussent utilement travailler; que les autres fussent mis aumôniers chez les évêques, et autres grands seigneurs; les autres, vicaires dans les paroisses des villes ou des villages; les autres, confesseurs ou chapelains chez les religieuses ou dans les hôpitaux. Il témoignait à tous les ecclésiastiques, jusqu’aux moindres, beaucoup d’estime et d’affection. Il priait les siens de les aimer tous, et de ne parler jamais d’eux qu’en bonne part, surtout lorsqu’ils prêchaient au peuple; et il avait cela tellement à cœur, qu’il alla un jour exprès de Saint-Lazare en une paroisse éloignée de cinq ou six lieues, pour demander pardon aux ecclésiastiques du lieu de ce qu’un prêtre de sa Compagnie, en prêchant, avait dit quelques paroles moins considérées qui leur avaient donné de la peine.

Quelqu’un a remarqué comme une action grandement louable et méritoire qu’un jour M. Vincent, ayant appris que quelque ecclésiastique était tombé dans le désordre, fit tout ce qu’il put pour l’en retirer; et  même prit le soin d’envoyer à Rome pour lui, et de le nourrir jusqu’à ce qu’il reçût son absolution; et ensuite il le mit en état de pouvoir subsister le reste de ses jours.

Un autre prêtre ayant été repris et convaincu de quelque action sacrilège très punissable, et avant été mené à Saint-Lazare, M. Vincent lui parla avec tant de douceur et d’efficace, qu’il en fut vivement touché; et pour le mettre de plus en plus dans les dispositions telles qu’il convenait, il le retint pendant quelques semaines à Saint-Lazare, où il le fit nourrir, habiller, et fournir de  toutes les choses nécessaires; et enfin il lui obtint le pardon de son évêque.

Un autre ecclésiastique, malade au séminaire des Bons-Enfants, voulait être traité au-delà de ce que sa condition requérait, même n’ayant pas le moyen de payer sa dépense. Il faisait grande peine à toute la maison, laquelle eût bien désiré en être déchargée; mais M. Vincent ne le voulut pas; et poussé de sa charité ordinaire, il prit soin de lui faire acheter aux dépens de la maison tout ce qu’il désirait, quoique cela coûtât fort cher et ne fût pas nécessaire, mais seulement pour le contenter.

Un autre prêtre se trouvant malade dans la même maison, et, tout au contraire du précédent, n’osant rien demander, parce qu’il était pauvre, et que, n’ayant pas moyen de payer la dépense, il craignait d’être à charge à la maison. M. Vincent l’ayant su, l’alla visiter, et lui dit qu’il ne devait se mettre en aucune peine; qu’il y avait dans la maison pour son service des calices et d’autres vaisseaux d’argent qu’il ferait très volontiers vendre pour y subvenir, plutôt que de permettre qu’il manquât d’aucune chose qui lui fût nécessaire.

Un autre prêtre inconnu et malade s’était présent à M. Vincent pour lui demander quelque assistance; il le reçut avec grande charité, et le fit loger, traiter et médicamenter avec grand soin, jusqu’à ce qu’il eût recouvré sa santé .

Un autre qui était allé faire retraite à Saint-Lazare, y tomba malade; et comme il n’avait à cause de sa pauvreté aucun lieu pour se retirer, M. Vincent en fit prendre tous les soins imaginables: et ce prêtre ayant après une longue maladie recouvré la santé, il lui fit donner une soutane et un bréviaire, et plusieurs autres commodités, et outre cela dix écus pour l’aider quelque temps à subsister.

Un autre ecclésiastique ayant été reçu à Saint-Lazare pour y coucher une nuit, quoiqu’il fût inconnu et qu’il y fût venu en fort mauvais équipage, s’en alla le lendemain sans dire adieu, et emporta une soutane et un manteau long qu’il y avait dérobés. Quelqu’un le voulant faire suivre, M. Vincent l’empêcha, disant qu’il y avait apparence que ces choses lui étaient bien nécessaires, puisqu’il avait été réduit à cette extrémité que de les emporter, et qu’il fallait plutôt lui en porter d’autres que de lui demander celles qu’il avait prises.

Un autre pauvre prêtre étant obligé de faire voyage, et n’ayant aucun moyen pour en faire la dépense, ni même pour avoir l’équipage nécessaire, M. Vincent, auquel il s’adressa, lui fit donner tout ce dont il avait besoin, jusqu’à des bottes, et outre cela vingt écus.

Un autre bon prêtre a lui-même rendu ce témoignage, qu’étant venu de son pays pour quelques affaires en la ville de Paris, où il n’avait aucune connaissance, il fut obligé de se loger dans un cabaret: ce que M. Vincent ayant su, l’envoya quérir, et il le fit loger et nourrir charitablement aux dépens de la maison de Saint-Lazare, dans un lieu de piété, ou il demeura près d’un mois, jusqu’à ce que ses affaires fussent achevées.

Un bon curé du diocèse de Tours ayant à Paris un procès, qu’il était obligé de poursuivre pour l’honneur de son caractère, qui avait été notablement offensé en sa personne, s’adressa à M. Vincent, comme au refuge le plus assuré de toutes les personnes ecclésiastiques, lui écrivit qu’il ne pouvait venir à Paris, ni même y entretenir un solliciteur, s’il ne lui donnait quelque assistance. A quoi M. Vincent répondit qu’il envoyât telle personne qu’il lui plairait et qu’il le déchargerait de la dépense: ce qu’il exécuta depuis, comme il le lui avait promis, ayant fait loger et nourrir son homme dans Paris, aux dépens de la maison de Saint-Lazare, pendant plus d’une année que dura la poursuite de cette affaire, laquelle fut enfin terminée à l’avantage de ce curé, qui était un fort honnête homme.

Ce grand amateur du sacerdoce de Jésus-Christ a souvent remédié au dérèglement de plusieurs prêtres, par la charité qu’il a exercée en leur endroit, les détournant des occasions prochaines du péché et pourvoyant à leur retraite et à leur subsistance, il a même entretenu pendant plusieurs années, aux dépens de la maison de Saint-Lazare, un religieux italien lequel, ayant l’esprit un peu trouble, semait en divers lieux une mauvaise doctrine.

Un prêtre de Paris, qui confessait une Communauté de religieuses, étant tombé malade, M. Vincent pria trois ecclésiastiques de grande piété de le suppléer durant son infirmité, qui dura trois ans entiers, afin que ce bon ecclésiastique pût recevoir les salaires, comme s’il eut été en santé.

Un prêtre venait de temps en temps d’un lieu fort éloigné, pour demander à M. Vincent quelque charité, afin de l’aider à vivre en son pays qui était désolé. Le procureur de la maison, qui en avait de la peine, représenta à M. Vincent qu’il fallait dire à ce prêtre qu’il ne revînt plus, et qu’on lui enverrait l’aumône; A quoi M. Vincent fit cette réponse: «Il est dit: Non alligabis os bovi trituranti; voulant faire entendre par ces paroles qu’il désirait qu’on laissât ce pauvre prêtre en la liberté de revenir toutes les fois qu’il voudrait, et de demander lorsqu’il aurait besoin d’assistance.

Enfin, le bon accueil et la grande charité qu’il faisait à tous les ecclésiastiques, conviaient tous les pauvres prêtres à recourir à lui comme à leur père, avec grande confiance. Et comme il en arrive à Paris de tous côtés, tant français qu’étrangers, il ne se passait presque aucun jour qu’il n’en vînt quelqu’un pour implorer son secours, et qui n’en remportât quelque aumône. Mais entre tous, il a exercé singulièrement sa charité envers les pauvres prêtres Hibernais exilés de leur pays, et réfugies en France au sujet de la religion. Il procurait non seulement que les personnes de charité de sa connaissance leur distribuassent quelques aumônes, mais il leur faisait aussi bonne part de celles de sa maison; l’on a même vu des quittances de quelques-uns d’entre eux, de ce qu’ils recevaient tous les mois de M. Vincent, lequel leur avait fait espérer par charité certaines sommes de temps en temps. Il a fait subsister pendant plusieurs années dans Paris, tant par ses bienfaits que par les recommandations qu’il en faisait aux uns et aux autres, un pauvre prêtre Hibernais aveugle, avec un garçon pour le conduire; et outre l’argent qu’il lui donnait ou qu’il procurait qu’on lui donnât, il le laissait dîner avec son garçon toutes les fois qu’il venait à Saint-Lazare, ce qui arrivait bien souvent. De plus, Voyant dans Paris plusieurs ecclésiastiques de ce même pays d’Hibernie qui faisaient leurs études et n’avaient pourtant aucun moyen d’y subsister, il les envoyait en d’autres provinces les adressant à des personnes de sa connaissance, pour les faire étudier à moindres frais; et outre cela, il leur donnait de quoi faire leur voyage

Cette charité de M. Vincent ne s’est pas seulement étendue sur les pauvres ecclésiastiques qui venaient à lui, mais encore sur ceux qui n’y pouvaient pas venir, tels qu’ont été plusieurs pauvres curés et autres prêtres qui résidaient dans les provinces ruinées, auxquels il a non seulement envoyé des Missionnaires pour les secourir dans leurs plus grands besoins, mais il leur a fait encore distribuer durant plusieurs années toutes les choses nécessaires pour le service divin et pour le saint sacrifice de la Messe, dont leurs églises étaient dépourvues, comme il a été dit ailleurs. Il faisait de plus fournir aux sains et aux malades des habits et des soutanes, et de quoi vivre et subsister; pour cet effet il recueillait et leur faisait porter avec grand soin les aumônes des personnes charitables, y contribuant aussi toujours notablement de son côté. A ce propos il arriva un jour qu’un prêtre de la Mission, voyageant dans la Champagne pour d’autres affaires, rencontra en entrant dans un bourg le curé du lieu, lequel lui demanda qui il était, et ayant su par sa réponse qu’il était prêtre de la Congrégation de la Mission, à ce mot il se jeta à son cou et l’embrassa avec grande affection devant tout le monde. Puis l’ayant conduit en sa maison, il lui fit le récit des grands biens spirituels et corporels que tout ce pays-là avait reçus de la charité de M. Vincent, et lui en particulier; pour preuve de quoi il lui montra la soutane dont il était couvert en disant: Et hac me veste contexit; exprimant ainsi l’obligation qu’il lui en avait, par les mêmes paroles que Notre-Seigneur dit autrefois à saint Martin, pour lui témoigner combien il avait eu agréable l’aumône qu’il avait faite de son vêtement à un pauvre.

Nous pouvons avec grande raison joindre à ces exemples de la charité de M. Vincent envers les ecclésiastiques, ses sentiments à l’égard des religieux. Il avait pour eux un respect et un amour tout singulier, et il le faisait bien paraître lorsque quelques-uns d’eux le venaient visiter à Saint-Lazare; car il les recevait comme des anges du ciel, se prosternant souvent à leurs pieds pour demander leur bénédiction; et il en obligeait plusieurs par son humilité de lui donner, ne voulant point se lever qu’il ne l’eût reçue. Il exerçait encore envers eux dans les occasions une charitable hospitalité, leur faisant toutes sortes de bons traitements. Il voulait aussi que les siens se comportassent de la même façon. A ce sujet, il leur recommandait souvent d’estimer et de respecter tous les Ordres et toutes les Communautés religieuses, et de ne donner jamais entrée dans leurs esprits à aucune envie, jalousie, ou autre disposition contraire à l’humilité et à la charité de Jésus-Christ; mais d’en parler toujours avec témoignage d’estime et d’affection. En un mot, il voulait que sa Congrégation fût telle, comme il dit un jour, qu’elle ne trouvât jamais rien a redire aux autres Communautés, et qu’elle fît profession ouverte de trouver bon ce qu’elles font; et répondant un jour à l’un de ses prêtres qui l’avait prié de lui mander comment il devait agir à l’égard de quelques religieux qui pensaient avoir raison de le contrarier. «Vous me demandez, lui dit-il, comment vous devez vous comporter envers ces bons religieux qui vous contrarient: à quoi je réponds que vous devez tâcher de les servir si les occasions s’en présentent, et leur témoigner aux rencontres que vous en avez une vraie et sincère volonté; les aller visiter quelquefois; ne jamais prendre parti contre eux; ne vous intéresser en leurs affaires que pour les défendre en charité; parler d’eux en bonne part; et ne rien dire en chaire, ni en discours particuliers, qui puisse leur causer la moindre peine; et enfin leur faire et leur procurer tout le bien que vous pourrez, en paroles et en effets, quoiqu’ils ne vous rendent pas la réciproque. Voila ce que je souhaite que nous fassions tous, et que nous nous mettions en devoir de les honorer et servir en toutes sortes d’occasions.»

M. Vincent a fait encore paraître sa charité envers les religieux, par les conseils salutaires qu’il leur a donnés lorsqu’ils ont eu recours à lui, comme plusieurs ont fait en diverses occasions; et entre autres, un religieux d’un très saint Ordre. Voulant en sortir sous un bon prétexte, pour entrer dans un autre, il désira auparavant savoir le sentiment de M. Vincent, comme d’un homme qu’il estimait très charitable et très éclaire. Il en reçut cette réponse:

«J’ai vu votre lettre, mon Révérend Père, avec respect et certes avec confusion, de ce que vous vous adressez au plus sensuel et au moins spirituel des hommes, et reconnu tel d’un chacun. Je ne laisserai pas néanmoins de vous dire mes petites pensées sur ce que vous me proposez, non pas par manière d’avis, mais par la pure condescendance que Notre-Seigneur veut que nous rendions à notre prochain. J’ai été consolé de voir les attraits que vous avez à l’union parfaite avec Notre-Seigneur; votre fidèle correspondance pour cela, et les caresses dont sa divine bonté vous a souvent prévenu; les grandes difficultés et contradictions que vous avez rencontrées dans les divers états par lesquels vous avez passé, et enfin le singulier amour que vous avez pour cette grande maîtresse de la vie spirituelle, sainte Thérèse.

Or, encore que tout cela soit ainsi, je pense néanmoins, mon Révérend Père, qu’il y a plus de sûreté pour vous de demeurer dans la vie commune de votre saint Ordre et de vous soumettre entièrement a la direction de votre supérieur, que de passer à un autre, quoique saint. Premièrement, parce que c’est une maxime que le religieux doit s’animer de l’esprit de son Ordre, car autrement il n’en aurait que l’habit; et comme votre saint Ordre est reconnu des plus parfaits de l’Église, vous avez une plus grande obligation d’y persévérer, et de travailler pour en prendre l’esprit, en pratiquant les choses qui vous y peuvent faire entrer. Secondement, c’est une autre maxime que l’esprit de Notre-Seigneur agit doucement et suavement; et celui de la nature et du malin esprit, au contraire, âprement et aigrement. Or il paraît, par tout ce que vous me dites, que votre manière d’agir est âpre et aigre, et qu’elle vous fait tenir avec trop d’arrêt et d’attache à vos sentiments contre ceux de vos supérieurs, à quoi même votre complexion naturelle vous porte. Selon cela, mon Révérend Père, je pense que vous devez vous donner de nouveau à NotreSeigneur pour renoncer à votre propre esprit, et pour accomplir sa très sainte volonté dans l’état auquel vous avez été appelé par sa Providence.»

Un autre religieux, docteur en théologie, n’étant pas content de sa religion, voulait en porter ses plaintes à Rome; et ayant pour cet effet imploré l’entremise de M. Vincent, voici quelle fut la réponse qu’il en reçut: «Je compatis, mon Révérend Père, lui dit-il, à vos peines, et je prie Notre-Seigneur qu’il vous en délivre, ou qu’il vous donne la force de les porter; comme vous les endurez pour une bonne cause, vous devez vous consoler d’être du nombre de ces bienheureux qui souffrent pour la justice. Prenez patience, mon Révérend Père, et la prenez en Notre-Seigneur, qui se plaît à vous exercer; il fera que la religion où il vous a mis, qui est comme un vaisseau agité, vous conduira heureusement au port. Je ne puis recommander à Dieu, selon votre souhait, la pensée que vous avez de passer dans un autre Ordre, parce qu’il me semble que ce n’est pas sa volonté. Il y a des croix partout, et votre âge avancé doit vous faire éviter celles que vous trouveriez en changeant d’état. Quant à l’aide que vous désirez de moi pour procurer le règlement dont il s’agit, c’est une mer à boire; c’est pourquoi je vous supplie très humblement de me dispenser de faire présenter à Rome vos propositions.»

Cette même charité que M. Vincent avait pour l’état religieux le portait encore à prendre soin des religieuses qu’il voyait errer hors de leurs monastères pour quelque cause que ce fût; s’employant avec grande affection pour moyenner leur retour chez elles, ou bien, si cela ne se pouvait, pour leur procurer une retraite en quelque autre monastère Voici ce qu’il écrivit un jour à une abbesse sur ce sujet: « Je prends la confiance, Madame, de m’employer envers vous, afin qu’il vous plaise recevoir en votre abbaye une de vos religieuses, qui se dit prieure de N., et qui, ne pouvant demeurer en son prieuré à cause des misères du temps, demeure exposée à la nécessité, et sa condition à la censure et à la risée du monde et des gens de guerre. Peut-être, Madame, avez-vous des raisons pour ne la reprendre pas; au moins ai-je cru que vous en feriez difficulté: néanmoins, je ne laisse pas de vous en écrire, la charité m’obligeant de rendre cet office à une personne de cette sorte, qui fait espérer qu’elle vous donnera satisfaction, et qui donne sujet de craindre que, demeurant hors de son centre, j’entends hors de son monastère, elle ne soit ni en repos ni en assurance. Que si vous n’agréez qu’elle y retourne, je vous supplie très humblement de me mander si, du moins, vous contribuerez quelque chose pour sa subsistance, au cas où l’on trouve à la mettre en pension en cette ville pour quelque temps. Au nom de Dieu, Madame, ne trouvez pas mauvais que je vous fasse cette proposition. »

S’il fallait ici rapporter en particulier tous les autres témoignages d’estime et d’affection et tous les services que M. Vincent a rendus aux religieux et aux religieuses, on en pourrait composer un volume. Il suffira de dire qu’il ne s’est présenté aucune occasion de les assister et servir qu’il n’ait très volontiers embrassée; qu’il n’y a presque aucun acte ou office de charité qu’il n’ait exercé en leur endroit, et qu’il a toujours et en toutes rencontres fait profession ouverte de les chérir, honorer, secourir, servir et protéger autant qu’il lui a été possible; couvrant leurs défauts, publiant leurs vertus, élevant leur état, et, par une charitable humilité, d’autant plus excellente qu’on en voit moins d’exemples, ravalant toujours et par paroles et par effets sa Compagnie au-dessous de toutes les autres, pour leur donner plus de lustre, et voulant que les siens se reconnussent et se comportassent comme les moindres de tous.

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