La vie du vénérable serviteur de Dieu Vincent de Paul, Livre premier, Chapitre XVIII

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Louis Abelly · Année de la première publication : 1664.
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Madame la Générale des Galères passe de cette vie à une meilleure, et M. Vincent se retire au collège des Bons-Enfants

La fondation des Prêtres de la Mission était l’ouvrage que cette vertueuse dame avait le plus affectionné, reconnaissant les fruits qu’il pouvait produire dans l’Eglise, pour le salut et la sanctification d’un très grand nombre d’âmes; aussi, après que Dieu lui eut fait la grâce d’y mettre la dernière main, le voyant parfait et accompli, il lui semblait qu’elle ne pouvait plus rien désirer en cette vie; et comme une autre sainte Monique, elle pouvait bien dire en son cœur qu’elle n’avait plus rien à faire sur la terre; Dieu ayant donné le comble à ses plus ardents souhaits, et partant, qu’il ne lui restait plus sinon d’aspirer au ciel, pour y recevoir la couronne préparée aux services qu’elle avait tâché de rendre à sa divine Majesté. Et en effet, deux mois n’étaient pas encore écoulés depuis que ce contrat de fondation eut été passé, qu’elle se sentit atteinte d’une maladie, laquelle, en peu de jours, ayant réduit à l’extrémité son corps déjà fort atténué par ses maladies précédentes et par toutes les peines et fatigues que son zèle et sa charité lui avaient fait entreprendre, en sépara enfin son âme, pour la transmettre dans un repos éternel. Ce fut la veille de la fête de saint Jean-Baptiste de l’année 1625 qu’arriva cette mort, laquelle n’a pu être que très précieuse devant Dieu, ayant été précédée d’une vie très sainte dont l’histoire eût été capable de fournir de quoi remplir un juste volume, à la très grande édification de toute la postérité. Mais comme il n’y avait que M. Vincent qui en pût donner les meilleurs mémoires, ayant eu plus de connaissance qu’aucun autre des excellentes qualités et des rares vertus de la défunte, et d’ailleurs son humilité lui faisant toujours cacher sous le voile du silence tous les biens où il avait quelque part, cela a été la cause pour laquelle il a toujours évité de déclarer ce qu’il en savait, pour ne pas donner connaissance de ce qui était de lui-même: cette sainte et vertueuse Dame n’ayant presque rien fait de considérable pour le service et la gloire de Dieu où M. Vincent n’eût grandement coopéré, et par conséquent n’eût mérité d’avoir beaucoup de part à la louange qu’on lui en eût rendue, ce qu’il craignait le plus et fuyait autant qu’il lui était possible.

Après qu’on eut rendu les derniers devoirs à Madame la Générale, et que, suivant ce qu’elle avait ordonné, son corps eut été porté au monastère des Carmélites de la rue Chapon, M. Vincent partit aussitôt pour aller en Provence porter cette triste nouvelle à monsieur son mari, et comme il savait bien qu’elle lui causerait une grande douleur et qu’une telle séparation ne lui pourrait être que très sensible, du premier abord, ayant par prudence dissimulé le sujet de sa venue, il ne lui parla que des grandes obligations qu’il avait à Dieu pour les grâces très particulières qu’il en avait reçues tant en sa personne qu’en toute sa famille, et de la reconnaissance qu’il lui en devait rendre, dont un des principaux actes était de se tenir continuellement dans une parfaite dépendance et entière conformité à sa très sainte volonté en toutes choses, sans aucune réserve; et ainsi l’ayant peu à peu disposé, il lui déclara enfin ce qui était arrivé; et après avoir donné lieu aux premiers mouvements de la nature, il employa tout ce que son grand jugement et l’onction du Saint-Esprit dont il était abondamment rempli lui purent suggérer, pour adoucir la douleur causée par une si fâcheuse nouvelle, et pour lui aider à porter cette affliction qui lui était très sensible et amère, avec paix et tranquillité d’esprit; car on peut dire avec vérité qu’entre les grâces particulières que M. Vincent avait reçues de Dieu, une des principales était celle de consoler les affligés et adoucir leurs plus grandes peines et angoisses intérieures; Notre-Seigneur Jésus-Christ lui ayant donné pour cet effet une spéciale communication de son esprit, par la vertu et l’onction duquel il pouvait dire a son imitation que l’Esprit du Seigneur était sur lui, pour évangéliser les pauvres, et pour consoler les affligés et guérir les blessures de leurs cœurs. Ce que cette vertueuse Dame défunte avait souvent éprouvé parmi les angoisses et peines intérieures dans lesquelles il plaisait à Dieu l’exercer; car, dans cet état de souffrance, elle ne pouvait trouver de consolation plus solide que celle qu’elle recevait de M. Vincent, en qui elle avait reconnu une si parfaite charité pour lui procurer le vrai bien de son âme et pour attirer toutes sortes de grâces sur sa famille, qu’elle avait toujours souhaité qu’il n’en sortît point, estimant qu’il y serait comme l’Arche en la maison d’Obededom, qui y attirerait abondamment les bénédictions divines; ce fut pourquoi en lui faisant un legs par son testament, pour un témoignage de sa reconnaissance, elle y ajouta «qu’elle le suppliait, pour l’amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de sa sainte Mère, de ne vouloir jamais quitter la maison de M. le Général des galères, ni après sa mort ses enfants»; et, non contente de cela, elle supplie par son même testament M. le Général de vouloir retenir chez lui M. Vincent et de l’ordonner à ses enfants après lui, les priant de se souvenir de ses saintes instructions et de les suivre, connaissant bien, s’ils le font l’utilité qu’en recevra leur âme, et la bénédiction qui en arrivera à eux et à toute la famille».

M. Vincent toutefois n’était pas en son élément dans cette grande maison, laquelle, quoique très bien réglée et ordonnée, l’exposait trop au grand air du monde. Ce fut pourquoi regardant plus ce que Dieu demandait de lui que ce que cette vertueuse Dame en avait désiré, et préférant l’amour souverain qu’il devait au Créateur à toutes les considérations humaines qui semblaient l’obliger à rendre cette satisfaction et reconnaissance à la créature, il pria instamment M. le Général d’agréer qu’il se retirât au collège des Bons-Enfants; ce qu’il obtint enfin de lui. Et, avec sa permission, étant sorti de sa maison, il alla s’établir en cette nouvelle demeure.

Ce fut en l’an 1625 que ce fidèle serviteur de Dieu, après avoir vogué plusieurs années sur la mer orageuse du monde, aborda enfin par une conduite toute particulière de la divine Providence en cette retraite, comme en un port assuré, pour y commencer une vie tout apostolique, et en renonçant absolument aux honneurs, aux dignités et aux autres biens du monde, y faire une profession particulière de travailler à sa propre perfection et au salut des peuples, dans la pratique des vertus que Jésus-Christ a enseignées et dont il nous a laissé l’exemple.

Ce fut en ce lieu qu’il jeta les premiers fondements de la Congrégation de la Mission, toute dédiée, comme celle des premiers disciples de Jésus-Christ, à suivre ce grand et premier missionnaire venu du ciel, et à travailler au même ouvrage auquel il s’est employé pendant le temps de sa vie mortelle.

Or, pour mieux pénétrer dans les desseins de Dieu touchant cette nouvelle institution de la Congrégation de la Mission, il est nécessaire de bien connaître quel a été celui duquel sa Providence, infiniment sage en toutes ses conduites, a voulu se servir pour en être le premier instituteur, et comment il lui a donné toutes les qualités de corps et d’esprit convenables pour bien réussir dans une entreprise si importante à sa gloire et au bien de son Église. Il est vrai qu’il ne sera pas aisé de représenter ce que ce grand serviteur de Dieu s’est toujours efforcé de cacher, autant qu’il lui a été possible, sous le voile d’une profonde humilité; c’est pourquoi nous n’en pouvons dire que ce que la charité ou l’obéissance l’ont obligé de produire au dehors, dont néanmoins la principale partie, qui est tout intérieure et spirituelle, nous est inconnue; et partant nous en représenterons au chapitre suivant seulement un crayon, lequel, quoique fort grossier et imparfait, ne laissera pas de donner quelque lumière au lecteur, pour mieux concevoir tout ce que nous avons à lui rapporter dans la suite de cet ouvrage.

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