La vie de Saint Vincent de Paul, instituteur de la Congrégation de la Mission et des Filles de la Charité (025)

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Pierre Collet, cm · Année de la première publication : 1748.
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Livre Second

10. Autres Missions dans le Diocèse de Chartres. Projet de fonder une Compagnie de Missionnaires ; ce projet exécuté par la Mai­son de Gondi, et à quelles conditions

colletMais si cet homme véritablement mort au monde, ne crut pas devoir travailler pour le bien temporel de sa famille, il saisit avec joie toutes les occasions de procurer son avancement spirituel, quand il le put faire, sans rien déranger dans l’ordre de son travail, et sans porter préjudice à personne. C’est pourquoi, peu de temps après son retour à Paris, il engagea quelques ecclésiastiques de ses amis à faire la mission à Pouy, et dans les autres paroisses circonvoisines. Il en commença bientôt lui-même une nouvelle dans le diocèse de Chartres ; et dès le mois de Juillet de la même année, ayant reçu de M. d’Estampes, qui était évêque, tous les pouvoirs nécessaires, et s’étant associé, selon sa coutume, de dignes ouvriers remplis, comme lui, de zèle pour le salut des âmes, il évangélisa les pauvres, et rapprocha du Royaume de Dieu ceux qui s’en étaient éloignés. Les biens qui résultèrent de cette dernière mission, donnèrent enfin naissance à une Congrégation de prêtres destinés par état à la sanctification des peuples de la campagne. Nous allons en expliquer la naissance, la suite des années en développera les progrès.

Les fruits que produisirent les premières missions de saint Vincent, firent juger à Madame de Gondi, qui en avait été témoin, qu’elle contribuerait beaucoup à la gloire de Dieu, si elle pouvait les perpétuer. C’est pourquoi elle forma, dès l’année 1617 le dessein de donner un fonds de seize mille livres à quelque Communauté, pour l’engager à faire de cinq ans en cinq ans des missions dans toutes ses Terres. Elle chargea son directeur d’en faire la proposition à ceux qu’il jugerait plus propres à exécuter cette sainte entreprise. Vincent en parla au R.P. Charlet Provincial des Jésuites ; celui-ci en écrivit à Rome, mais on ne lui permit pas d’accepter cette Fondation. Il la proposa encore aux prêtres de l’Oratoire, qui crurent aussi ne pas devoir s’en charger. Il ne réussit pas mieux auprès des Supérieurs de quelques autres Communautés ; chacun d’eux s’excusa par de bonnes raisons : les uns allèguèrent le petit nombre de leurs sujets ; les autres avouèrent qu’ils avaient déja assez d’anciens engagements, sans en contracter de nouveaux. La providence avait ses vues : elle ne permettait ce refus général, que parce qu’elle voulait donner à son Eglise une nouvelle Compagnie d’hommes Apostoliques, uniquement consacrés, ou à instruire les peuples de la campagne, ou à former au saint Ministère ceux à qui le salut de ces mêmes peuples devait un jour être confié.

La Comtesse de Joigni, qui ne se rebutait point, attendit avec patience le moment de Dieu ; et pour commencer à suivre, autant qu’il était en elle, l’attrait intérieur, qui la portait à cette grande oeuvre, elle fit son Testament, par lequel elle donnait la somme de seize mille livres, pour fonder la mission dont nous avons parlé. Elle ajoutait que cette fondation s’exécuterait, selon que M. Vincent le jugerait à propos ; c’est à dire, pour user des termes, dont se servait ordinairement cet humble serviteur de Dieu, qu’elle laissait le tout à la disposition de ce misérable.

Il y avait plus de sept ans que Vincent de Paul cherchait quelqu’un, qui voulût accepter cette Fondation, lorsque la Comtesse pensa sérieusement à la faire tomber sur son directeur. Elle fit réflexion, que, comme il y avait presque tous les ans un nombre de Docteurs, et de vertueux ecclésiastiques, qui se joignaient à lui pour travailler dans les campagnes, on pourrait en former une espèce de Communauté petrpétuelle, pourvu qu’on leur procurât une maison, où ils pussent se retirer et vivre ensemble. Elle s’en ouvrit au Comte de Joigni, qui, bien loin de s’opposer aux pieuses intentions de son épouse, voulut y concourir, et se rendre avec elle Fondateur du nouvel Institut. L’agrément de M. L’Archevêque de Paris était nécessaire ; mais il n’était pas difficile à obtenir. Ce prélat, qui était frère du Général des Galères, se fit un devoir de donner les mains à un établissement, qu’il jugea bien devoir être très avantageux à son diocèse. Il ne se borna pas à une simple approbation ; et ne pouvant alors rien de mieux, il donna à Vincent de Paul la principalité d’un vieux collège, fondé vers le milieu du treizième siècle, sous le nom des Bons-enfants. Ce collège à qui Saint Louis lègua par son Testament soixante livres de rente, aujourd’hui réduites à dix-sept, avait pour tout bien une Chapelle extrêmement pauvre, quelques appartements en mauvais état, et dans le voisinage, un nombre de maisons qui tombaient en ruine. Tel fut le berceau, où Dieu voulut faire naître une Congrégation, qui, après s’être répandue dans une partie des provinces du Royaume, s’est multipliée dans l’Italie, et dans la Pologne, où par la miséricorde de Dieu, elle est également chère, et au Clergé, et aux peuples. Ce fut le premier jour de Mars que Vincent fut nommé Principal de ce Collège ; et le six du même mois, Antoine Portail, un de ses premiers Compagnons, en prit possession en son nom. J’oubliais de remarquer que le S. prêtre s’était fait recevoir Licentié en Droit Canon quelque temps auparavant.

L’année suivante le Général des Galères, et la Comtesse de Joigni son épouse, consommèrent cette grande affaire : le 17 d’Avril, ils passèrent le contrat de Fondation, qui fut conçu en des termes bien dignes de leur piété. Il porte, que Dieu leur ayant donné depuis quelques années le désir de le faire honorer, tant en leurs Terres que dans les autres lieux, ils avaient considéré, que pendant que les enfants des villes sont abondamment instruits par quantité de bons Docteurs, et de vertueux Religieux, il ne reste que le pauvre peuple de la campagne, qui seul demeure comme abandonné ; qu’il leur avait semblé qu’on pourrait remédier à un si grand mal, en associant quelques ecclésiastiques d’une Doctrine et d’une capacité reconnues, qui renonçant soit à travailler dans les villes, soit à possèder des Dignités, des Charges, où des Bénéfices, propres à les distraire de leur principal objet, s’appliquassent entièrement et purement à parcourir aux dépens de leur bourse commune les Bourgs et les Villages, et à prêcher, instruire, exhorter et catéchiser les pauvres gens, et les porter à faire une confession générale de toute leur vie passée, sans en prendre aucune rétribution en quelque sorte et manière que ce soit, afin de distribuer gratuitement les dons qu’ils auront gratuitement reçus de la main de Dieu. Que, pour parvenir à cette fin, lesdits Seigneur et dame, en reconnaissance des biens, et des grâces qu’ils ont reçues, et reçoivent tous les jours de la Majesté Divine ; pour contribuer à l’ardent désir qu’elle a du salut des âmes ; honorer les Mystères de l’Incarnation, de la Vie et de la Mort de J.C. Notre Seigneur: pour l’amour de sa très Sainte Mère, et pour tâcher d’obtenir la grâce de vivre si bien le reste de leurs jours, qu’ils puissent avec leur famille parvenir à la gloire éternelle ; ont donné et aumôné la somme de quarante mille livres, laquelle ils ont mise entre les mains de M. Vincent de Paul prêtre du diocèse d’Acqs, aux clauses et charges suivantes :

I. Que lesdits Seigneur et dame ont remis et remettent au pouvoir dudit Sieur de Paul, d’élire et de choisir dans un an, tel nombre d’ecclésiastiques, que le revenu de la présente Fondation pourra porter, dont l’intégrité de vie, la doctrine, la piété et les bonnes moeurs lui soient connues, pour travailler à cette bonne oeuvre sous sa direction sa vie durant. Ce que lesdits Fondateurs entendent et veulent expressément, tant pour la confiance qu’ils ont en sa conduite, que pour l’expérience qu’il s’est acquise dans les missions, et les grandes bénédictions Que Dieu a donné à ses travaux. Nonobstant laquelle Direction toutefois, lesdits Seigneur et dame entendent, que ledit Sieur de Paul fasse sa résidence continuelle et actuelle en leur maison, pour continuer à eux et à leur famille l’assistance spirituelle, qu’il leur rend depuis plusieurs années.

II. Que les ecclésiastiques, qui voudront à présent et à l’avenir, s’associer à cette sainte oeuvre, s’appliqueront entièrement au soin du pauvre peuple de la campagne ; et à cet effet s’obligeront de ne prêcher, ni administrer aucun Sacrement dans les villes, où il y aura Archevêché, Evêché, ou Présidial, sinon en cas d’une notable nécessité.

III. Que ces mêmes ecclésiastiques vivront en commun, sous l’obéissance dudit Sieur de Paul, et de leurs Supérieurs à l’avenir après son décès, sous le nom de Compagnie, ou de Congrégation des prêtres de la Mission ; que ceux qui y seront admisi dans la suite, seront obligés d’avoir intention d’y servir Dieu en la manière que l’on vient de proposer, et d’observer le Règlement, qui sera dressé entre eux ; que tous les cinq ans ils seront tenus d’aller par toutes les Terres desdits Seigneur et dame, pour y prêcher, confesser, catéchiser,et faire toutes les bonnes oeuvres, dont on vient de parler ; que de plus ils seront obligés d’assister spirituellement les pauvres forçats, afin qu’ils profitent de leurs peines corporelles, et qu’en ceci ledit Seigneur Général satisfasse à ce en quoi il se sent aucunement obligé ; charité, qu’il entend être continuée à l’avenir à perpétuité ausdits forçats par lesdits ecclésiastiques, pour bonnes et justes considérations ; et enfin que lesdits Seigneur et dame demeureront conjointement Fondateurs dudit oeuvre, et comme tels Eux, et leurs Hairs, et successeurs descendants de leur famille, jouiront à perpétuité de droits et prérogatives concédées et accordées aux Patrons par les Saints Canons, excepté au droit de nommer aux Charges, auxquel ils ont renoncé.

Voilà en substance, ou plutôt en propres termes, le Contrat de Fondation des prêtres de la Mission. Ce qu’il contient de plus, ne renferme que des Règlements, que ces mêmes prêtres doivent garder, tant pour le succès, et le bon ordre des missions, que pour leur propre sanctification. Nous n’en dirons rien ici, parce que nous aurons occasion d’en parler ailleurs. Mais nous ne pouvons nous dispenser de faire observer au Lecteur, qu’on aurait peine à trouver un Acte, qui marquât mieux que celui-ci, et la piété sincère, et le parfait désintéressement de ces illustres Fondateurs. Ils y oublient leurs propres intérêts, pour ne s’occuper que des intérêts des pauvres. Ils donnaient assez, pour exiger beaucoup ; cependant, pour ne point éloigner les ouvriers de leur objet principal, et pour leur laisser tout le temps, et toute la liberté de s’appliquer aux fonctions de leur Ministère, ils ne les chargent ni de Services, ni de Messes, ni même de prières, qui leur doivent être appliquées en particulier, ou pendant leur vie, ou après leur mort. L’équité de Vincent de Paul, et la reconnaissance de ses enfants, y ont abondamment supléé : et les restes précieux de la maison de Gondi, qui s’est perdue en celles de Lesdiguières et de villeroi, auront toujours la première part à tout le bien, que pourront faire, et ceux des missionnaires qui vivent dans le Royaume, et ceux qui travaillent dans les Pays étrangers.

La Comtesse de Joigni vit, avec bien du plaisir, l’exécution d’un projet, qu’elle méditait depuis tant d’années. Le pieux Général des Galères n’en eut pas moins de satisfaction. Vincent fut le seul qu’il affligea. Il ne put sans douleur se voir à la tête d’un nombre de vertueux ecclésiastiques, que son humilité lui faisait regarder comme beaucoup meilleurs que lui : mais il fallut cèder à l’autorité. Le respect infini, qu’il avait pour les Fondateurs, et l’obéissance, qu’il devait à M. l’Archevêque de Paris, l’emportèrent sur ses répugnances. A peine lui permit-on de répliquer ; et il fut forcé de consentir à tout ce qu’on exigea de lui. Il tâcha dans la suite de se démettre de sa Supériorité ; mais ses efforts furent inutiles, comme nous le dirons ailleurs.

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