La vie de Saint Vincent de Paul, instituteur de la Congrégation de la Mission et des Filles de la Charité (008)

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Pierre Collet, cm · Année de la première publication : 1748.
Estimated Reading Time:

Livre premier

8. Il en sort pour entrer dans la Maison de Gondi ; sa conduite dans cette Maison ; il empêche M. de Gondi de se battre en duel. Estime universelle qu’on fait de lui.

colletQuoique la piété fût assez rare à la Cour pendant la minorité de Louis XIII, il s’y trouvait cependant des personnes, qui, par la régularité de leur conduite, eussent pu servir de règle et de modèle dans des temps plus heureux. On peut mettre de ce nombre Philippe-Emmanuel de Gondi ; Comte de Joigni, Général des Galères de France, et Commandeur des Ordres du Roi, issu de l’ancienne maison des Philippi, fameuse dès le temps de Charlemagne. Ce Seigneur avait épousé Françoise-Marguerite de Silly, Demoiselle de Commercy, fille aînée du Comte de Rochepot Gouverneur d’Anjou. C’était une des femmes les plus accomplies de son siècle : mais sa plus grande gloire venait, comme celle de la fille du Roi, de la beauté de son âme. Pieuse, compatissante, généreuse, attentive au vrai bien de sa famille, elle ne s’occupait que du désir d’honorer Dieu, et de le faire honorer par tous ceux du soin desquels elle se trouvait chargée. Comme rien ne doit plus intéresser une mère vraiment chrétienne, que l’éducation de ses enfants ; Madame de Gondi s’en fit un point capital ; et parce qu’elle souhaitait bien plus, faire de ceux que Dieu lui avait donné, et qu’il pouvait encore lui donner dans la suite, des saints dans le ciel, que des grands Seigneurs sur la terre ; dès qu’ils furent en état d’être mis sous la conduite d’un précepteur, elle travailla de concert avec son époux, à leur procurer le plus saint et le plus vertueux qu’il fut possible de trouver. Pour ne se tromper pas dans un choix si important, ils s’adressèrent l’un et l’autre au R.P. de Bérulle ; et ils le prièrent de leur donner quelque saint prêtre de sa Congrégation, qui pût former à la piété et à la science, trois (x) de leurs enfants, qui avaient, plus que personne, besoin de l’une et de l’autre, parce qu’ils étaient destinés par leur naissance à posséder les premières dignités de l’Etat et de l’Eglise. Ils les possédèrent en effet. L’aîné fut Duc de Rets, Pair de France, et général des galères par la démission de son père. Le second (y) fut comme son oncle, et après lui, Archevêque de Paris, cardinal de la Sainte Eglise ; et ne fit que trop connaître la fécondité et l’ardeur de son esprit dans les troubles de Paris, où sous le nom du coadjuteur, il figura beaucoup plus qu’il n’eût fallu pour l’Etat et pour lui. A l’égard du troisième, on ne le connut qu’autant qu’il était nécessaire, pour le regretter beaucoup. Il promettait infiniment par les belles qualités de corps et d’esprit, dont il était orné. Mais il fut dans un âge encore tendre, moissonné par ce jugement de miséricorde, dont parle l’écriture. A peine avait-il dix ou onze ans, que Dieu l’enleva à la corruption du siècle, pour lui donner dans le Ciel un partage plus avantageux que celui qu’il eût trouvé sur la terre.

M. de Bérulle, au lieu de donner un prêtre de sa Congrégation, comme on le lui demandait, jeta les yeux sur Vincent de Paul, et le détermina, au moins par manière d’essai, dans la maison de Gondi. Le choix qu’il fit de notre saint dans cette occasion, est bien une preuve de la haute idée qu’il avait de son esprit et de sa vertu ; mais il est assez surprenant qu’un homme si zélé pour le salut des âmes, et qui assurément n’estimait pas moins celle d’un paysan, que celle d’un homme de condition, enlevât à une paroisse entière un Curé qui y faisait des prodiges, pour le mettre dans une maison, où son zèle devait naturellement être resserré. C’est une nouvelle épreuve de la nécessité de suspendre son jugement par rapport à la conduite des saints ; et de reconnaître qu’ils voient souvent d’une manière plus ou moins confuse, ce que les âmes ordinaires ne voient que dans les temps même de l’événement. Vincent, en restant à Clichy, se fut nécessairement borné au salut de son peuple : en entrant dans la maison de Gondi, il s’est vu à portée de travailler au salut d’un monde entier, et de faire plus pour la gloire de Dieu, dans le cours d’une seule année, qu’il n’eût pu faire pendant un siècle, quand il eût été chargé du plus grand diocèse du Royaume.

Ce fut, autant que nous pouvons le conjecturer, vers la fin de l’année 1613 que notre saint prêtre commença à travailler à l’éducation de Messieurs de Gondi. La conduite qu’il garda dans ce nouvel emploi, peut servir de règle à ceux que Dieu appelle au même genre de travail ; car il semble que Dieu n’ait fait passer Vincent de Paul par tant de conditions différentes, qu’afin d’apprendre à un plus grand nombre de personnes, qui ont les mêmes engagements, la manière dont ils s’y peuvent sanctifier.

Il se proposa d’abord d’honorer J.C. en la personne de M. de Gondi, la sainte Vierge en celle de son illustre épouse, et les Disciples du Sauveur en celle des Officiers et des domestiques inférieurs. Cette manière d’agir, qui paraît la simplicité même, renferme cependant une pratique exacte et continuelle des premiers devoirs du christianisme : et c’est elle que l’Ecriture nous prescrit, quand elle veut que nous obéissions aux puissances comme à Dieu, et que nous honorions les pauvres comme les membres de J.C. Vincent avouait de bonne foi, qu’elle lui avait beaucoup servi, et qu’en envisageant Dieu même sous différents rapports, dans toutes les personnes avec lesquelles il avait à traiter, il s’était efforcé de régler ses démarches devant les hommes, comme il les eût réglées devant le Fils de Dieu, s’il avait eût le bonheur de converser avec lui pendant les jours de sa vie mortelle. Il conseillait la même pratique à ceux qui se trouvaient dans une condition semblable à la sienne : il la proposa surtout plusieurs années après à un jeune Avocat de Paris très pieux et très sage, qu’il avait déterminé à entrer dans la maison de Rets, pour en avoir l’intendance. Ce jeune homme l’ayant prié de lui dire, comment il pourrait garder l’esprit de dévotion et de recueillement au milieu des distractions, qui sont inévitables dans une multitude d’affaires, de la nature de celles dont il allait être accablé ; le saint lui découvrit la manière dont il s’était conduit dans la même famille, pendant environ douze ans qu’il y avait passés. Il l’exhorta à la mettre en pratique ; et l’assura qu’elle ne pourrait que lui être très avantageuse. C’est par elle en effet que notre saint, constamment uni au Sauveur qu’il découvrait jusques dans les plus petits ouvrages, non seulement ne s’écarta pas des sentiers de la vertu ; mais y marcha avec une nouvelle ferveur, et y fit marcher les autres.

Quoiqu’une maison comme celle du Général des galères, où il se trouvait un monde infini, fût nécessairement tumultueuse, Vincent y vivait en partie, comme il eût vécu dans les déserts de la Thébaïde. Il passait dans une grande solitude tout le temps qu’il n’était pas obligé de donner à ses élèves. Il ne paraissait devant leurs parents, que lorsqu’il y était appelé. Il avait grand soin de ne se mêler que de ce qui regardait son emploi. Il avait pour maxime, qu’on n’est pas longtemps ferme contre les dangers, dont les maisons des Grands sont remplies, quand on ne se prépare pas par le silence et le recueillement, à y résister. Cependant, dès qu’il se présentait occasion de rendre service au prochain, il trouvait autant de plaisir à quitter sa retraite, qu’il en prenait à s’y enfermer, lorsque rien ne l’obligeait d’en sortir. Ainsi il était attentif à bannir les dissensions, et à entretenir la paix et la concorde parmi les domestiques. Il les visitait dans leurs chambres, lorsqu’ils étaient malades ; et après les avoir consolés, il leur rendait les services les plus bas. Quelques jours avant les Fêtes solennelles, il les assemblait tous ; il les instruisait de la grandeur du Mystère, dont l’Eglise devait s’occuper ; il les disposait à la réception des sacrements, et il leur apprenait à sanctifier ces jours précieux, qui par un malheur qu’on ne peut trop déplorer, sont pour la plupart des Maîtres et des serviteurs, des jours ou de libertinage, ou au moins d’oisiveté. Il gardait la même méthode à la campagne ; mais il y donnait plus d’étendue à son zèle. Il regardait comme appartenant à la maison de Gondi, cette nombreuse multitude de peuple, qui en faisait valoir les biens. C’est pourquoi, lorsque le Général des Galères le menait avec sa famille à Joigni, à Montmirel, à Villepreux, et autres terres semblables, tout son plaisir était d’employer le temps qui lui restait libre, à l’instruction de ces pauvres gens, qui d’ordinaire en avaient grand besoin. Il faisait, avec l’approbation des évêques et l’agrément des curés, des prédications et des catéchismes. Il administrait les sacrements, et surtout celui de la pénitence ; en un mot, il faisait pour eux tout ce que le pasteur le plus tendre, le plus actif, le plus vigilant peut faire pour son troupeau.

On peut aisément juger qu’un homme si zélé pour le salut de tout ce qui appartenait à la maison de Gondi, ne négligeait pas ceux qui en étaient les Chefs. Il ne laissait passer aucune occasion d’entretenir et d’animer les grandes dispositions qu’ils avaient à la vertu. Son respect pour eux n’était point mêlé de cette complaisance basse et timide, qui fait approuver ou dissimuler le mal, qu’une fermeté pleine de douceur, et tempérée par des justes ménagements pourrait arrêter. En voici un exemple bien glorieux pour Vincent et pour M. de Gondi. Celui-ci reçut, ou crut avoir reçu un insigne affront d’un Seigneur de la Cour. Sa vertu et sa délicatesse de conscience se brisèrent contre cet écueil si funeste à tant d’autres. La gloire de sa maison, le courage invincible du Maréchal de Rets son père le haut rang qu’il tenait lui-même dans le Royaume ; tous ces motifs se présentèrent à son imagination et le déterminèrent à laver dans le sang de son ennemi, l’outrage qu’il prétendait en avoir reçu. Les duels, quoique défendus récemment encore par Henri IV sous peine de crime de lèse-majesté, étaient alors si communs, qu’à peine s’en faisait-on du scrupule. On serait même tenté de croire que quelques personnes les regardaient comme un acte de vertu. Communément on allait à l’Eglise avant de s’y engager ; et on recommandait sérieusement à Dieu une affaire, dont le seul projet est un crime abominable à ses yeux. M. de Gondi suivit la méthode ordinaire ; il entendit la Messe avec toute la dévotion d’un homme, qui était résolu de s’aller battre un moment après. Il resta même en prière dans la Chapelle plus longtemps qu’à l’ordinaire. Il y a bien de l’apparence, que Vincent qui était instruit de son dessein, avait conjuré Dieu pendant la célébration des saints mystères, de lui fournir cette occasion de l’en détourner. Il ne la manqua pas : dès que tout le monde se fut retiré, il s’approcha de M. de Gondi ; et se jetant à ses pieds : souffrez, monsieur, lui dit-il, sans lui donner le loisir de respirer ; souffrez que je vous dise un mot en toute humilité. Je sais de bonne part que vous avez dessein de vous aller battre en duel. Mais je vous déclare de la part de mon Sauveur, que je viens de vous montrer, et que vous venez d’adorer, que si vous ne quittez pas ce mauvais dessein, il exercera sa justice sur vous et sur toute votre postérité. Après ce peu de paroles également vives et tendres, Vincent se retira comme un homme accablé tout à la fois de tristesse et d’horreur ; bien résolu, sans doute, de faire quelque chose de plus, si ce qu’il venait de faire, ne suffisait pas. Mais il n’en fallut pas davantage. La conscience parla, ses remords se mêlèrent aux paroles de Vincent. M. de Gondi reconnut le piège du tentateur ; il prit le bon parti, et il laissa la vengeance à celui qui s’est réservé le droit de la faire.

Cette action, que M. de Gondi a répété plusieurs fois, fit beaucoup d’honneur à notre saint ; mais la totalité de sa conduite ne lui en faisait pas moins. Sa régularité, sa modestie, son application à joindre la prudence du serpent à la simplicité de la colombe, son adresse à bannir même de la table, les discours inutiles, et à leur en substituer sans gêne et sans affectation, de plus saints et de plus édifiants ; en un mot, ses vertus lui gagnèrent le cœur et l’affection de tous ceux avec qui il vivait. Il n’y avait qu’une voix sur son compte, non seulement dans la maison, mais même dans toute la famille ; et jamais Aumônier de grand Seigneur n’a été plus universellement respecté.

Madame de Gondi connut mieux que personne ce que valait Vincent de Paul et il n’y avait peut-être pas un an qu’il était dans sa maison, lorsqu’elle résolut de le prendre pour son directeur. Elle pensa sagement qu’un homme qui faisait tant de bien partout, pourrait lui être fort utile ; mais elle ne crut pas devoir lui en faire la proposition directement, parce que la connaissance qu’elle avait déjà de sa profonde humilité, lui fit juger qu’il trouverait mille expédients pour ne l’accepter pas. Elle s’adressa donc à M. de Bérulle, et le pria instamment d’obliger ce sage et vertueux prêtre qui était son pénitent, de se charger du soin de sa conscience. Elle ne pouvait prendre de moyen plus sûr et plus efficace : jamais enfant ne fut plus soumis à son père que notre saint l’était à ce pieux directeur : il était son oracle ; dès qu’il avait parlé, toutes les difficultés s’évanouissaient et Vincent ne savait plus qu’obéir. Sa décision fut dans cette occasion, comme en toute autre, regardée comme l’expression de la volonté de Dieu et, quoiqu’un choix si glorieux fît beaucoup souffrir notre saint prêtre, il ne résista plus, quand on lui eut défendu de résister.

Quelque vertueuse que fût la Générale des galères quand elle se mit sous la conduite de Vincent de Paul, on vit bientôt ce que peut, en matière de direction, un homme rempli de l’Esprit de Dieu et brûlé de l’amour de sa gloire. Madame de Gondi se porta avec une nouvelle ardeur à la pratique des plus sublimes vertus. Elle faisait de grandes aumônes pour soulager les pauvres, et particulièrement ceux de ses terres. Elle visitait exactement les malades, et elle se faisait un plaisir et un honneur de les servir, comme s’ils eussent été ses maîtres. Elle donnait aux officiers de ses domaines des ordres si précis, pour rendre une bonne et prompte justice, qu’on ne les voyait jamais accabler par des délais sans fin, des parties incapables de les soutenir. Elle ne mettait en place que des personnes d’une probité reconnue et dont la droiture ne pût être entamée par les présents ou le respect humain. Elle tâchait, autant qu’il lui était possible, de terminer à l’amiable les procès et les différends, qui naissaient parmi les vassaux. Elle prévenait leurs dissensions, ou au moins elle les apaisait, quand elle n’avait pu les prévenir. Zélée protectrice des orphelins et des veuves, elle empêchait avec soin qu’on ne les opprimât. Enfin elle n’épargnait ni peine ni dépense, pour faire que Dieu fût servi et honoré dans tous les lieux qui dépendaient d’elle. M. de Gondi entrait en tous ses desseins ; et quoiqu’il eût souhaité que son épouse se ménageât davantage, il était toujours disposé à concourir à ses saintes entreprises. Mais comme son rang et ses emplois l’appelaient tantôt à la cour, tantôt aux extrémités du royaume, Vincent le remplaçait dans une infinité de bonnes œuvres. Il était l’âme et le conseil de toutes les actions de madame de Gondi. Il travaillait de son côté, pendant qu’elle était occupée du sien ; et il volait au secours du prochain, dès qu’il se présentait quelque occasion de lui rendre service. On eût dit qu’il avait le talent de se multiplier, tant il se trouvait à propos dans tous les endroits où sa présence était nécessaire.

La nature succomba enfin, la continuité du travail l’épuisa. Le saint fut attaqué d’une maladie considérable et on peut la regarder comme l’époque de la faiblesse et des douleurs qu’il a ressenties dans les jambes pendant 45 ans, c’est à dire jusqu’au dernier moment de sa vie. Je sais qu’on attribue ces cruelles douleurs, ou aux chaînes dont il fut chargé à Tunis, ou même à celles qu’on prétend que sa charité lui fit porter à Marseille, comme nous le dirons plus bas ; mais personne ne doute qu’un même mal ne puisse naître de plusieurs principes différents. Tout se retrouve à la fin et les fatigues continuelles d’un homme qui ne se ménage pas, rouvrent souvent des traces qui paraissaient entièrement effacées. Quoiqu’il en soit, Vincent fut rendu aux vœux de la maison de Gondi, et son tempérament assez robuste le tira d’affaire. Il reprit son train ordinaire, et il crut que Dieu ne lui avait rendu la santé que pour la sacrifier sans réserve au salut de tous ceux qui pouvaient en avoir besoin.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.