La vie de Saint Vincent de Paul, instituteur de la Congrégation de la Mission et des Filles de la Charité (006)

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Pierre Collet, cm · Année de la première publication : 1748.
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Livre premier

6. On le présente à la Reine Marguerite ; il entre chez cette Princesse en qualité d’Aumônier. Sa charité pour un Docteur fatigué d’une énorme tentation.

colletDu Fresne ne se borna pas à une amitié stérile, il fit ce qu’il put pour Vincent, et il y a toute apparence que ce fut lui qui le fit connaître à la Reine Marguerite. Cette Princesse qui fut la dernière de la branche des Valois, avait eût pendant plusieurs années une réputation plus qu’équivoque : mais elle avait pris, depuis la dissolution de son mariage (r) le parti de la dévotion : elle vivait avec plus de douceur et de régularité qu’elle n’avait fait autrefois ; elle paraissait vouloir sincèrement racheter par un grand nombre de bonnes œuvres, et surtout par des aumônes considérables, ces années de licence et d’égarement, qui touchent peu dans la jeunesse, mais qui frappent, malgré qu’on en ait, à mesure qu’on s’avance vers l’éternité. La manière avantageuse dont on lui parla de Vincent, lui fit souhaiter de le voir ; et elle le fit mettre sur l’état de sa maison en qualité de son Aumônier ordinaire.

Ce fut pendant le cours de ce nouvel emploi, que Vincent fit connaître l’étendue de sa Foi, et de son amour pour le prochain. L’événement a quelque chose de si extraordinaire, que je l’aurais supprimé, s’il n’était appuyé sur des preuves qui ne souffrent ni exception ni réplique.

Il y avait à la Cour de cette Princesse un célèbre Docteur qui ayant été longtemps Théologal, avait défendu la Foi contre les hérétiques avec beaucoup de zèle et de succès. La Reine Marguerite qui aimait les conversations savantes, l’avait appelé auprès d’elle, pour profiter quelquefois de ses entretiens. Le repos dont il jouissait dans ce changement d’état, lui fut plus funeste, que le travail excessif dont il était accablé auparavant. Un nuage obscur, d’épaisses ténèbres s’élevèrent dans son esprit. Sa Foi jusques-là lumineuse et si ferme, s’ébranla peu à peu. Son cœur se vit bientôt en butte à tous les traits de l’infidélité. La tentation croissait par les mêmes moyens dont se servent les autres pour la calmer. Le nom de J.C. si propre à ranimer la confiance, était pour lui un sujet de peine. Il n’y pensait qu’avec des mouvements de fureur et de blasphème qu’il ne pouvait presque arrêter. Une situation aussi violente engendra bientôt le désespoir. L’infortuné Docteur pensa plus d’une fois se jeter par les fenêtres, pour mettre fin à un déchirement si vif et si continuel. On fut obligé de lui défendre de célébrer la Messe, de dire son Office, et même de faire aucune prière vocale. En effet, dès qu’il commençait seulement à réciter l’oraison Dominicale, l’enfer et tous ses spectres se présentaient d’une manière si frappante à son imagination, qu’il ne se connaissait plus lui-même. Le désaveu de ses tentations l’épuisait ; et le mépris qu’il s’efforçait quelquefois d’en faire, le livrait aux plus mortelles alarmes. Ses amis, du nombre desquels était Vincent de Paul, le prièrent de se contenter dans l’accès de son mal, de tourner la main ou le doigt du côté de quelque Eglise, avec une intention générale d’exprimer par ce mouvement, qu’il n’avait d’autre créance que celle de l’Eglise universelle. Cet expédient lui fut aussi inutile que ceux dont il s’était servi jusqu’alors. Enfin la nature succomba. Le trouble de l’âme produisit le dérangement du corps. Le Théologal tomba malade. Plus les forces diminuaient d’un côté, plus la tentation redoublait de l’autre. L’esprit malin l’affaiblit avec plus de furie qu’il n’avait fait jusques-là, et il ne négligea rien pour lui inspirer cette haine implacable qu’il porte au Fils de Dieu. Vincent fut touché de voir son ami dans un état si pitoyable ; il craignit qu’il ne succombât enfin sous les coups si multipliés, que ses lèvres ne s’ouvrissent au blasphème, et son cœur à l’irréligion. Pour fléchir la miséricorde de Dieu, qui punissait avec tant de rigueur, l’oisiveté à laquelle ce Docteur s’était un peu trop livré, il se mit en oraison ; il conjura instamment celui qui calme, quand il lui plaît, les flots les plus irrités, de rendre la paix à un homme qui l’avait longtemps servi ; et imitant en quelque sorte la charité de J.C. qui a pris sur lui nos faiblesses pour nous en guérir, il s’offrit à Dieu en esprit de victime ; et il se chargea, pour dédommager sa justice, de porter sur lui-même, ou le même genre d’épreuve, ou toute autre peine dont Dieu voudrait l’affliger.

Une prière si animée, et qui ressemblait assez au désir qu’avait S. Paul d’être anathème pour ses frères, fut exaucée, mais elle le fut dans toute son étendue. Le malade fut entièrement délivré de sa tentation. Une paix profonde succéda à l’orage. Les difficultés qui obscurcissaient sa Foi, se dissipèrent. Il commença à voir les Mystères de la religion d’une manière si claire et si développée, qu’il lui semblait les toucher au doigt. Ses sentiments de respect et de tendresse pour J.C., furent plus vifs que jamais ; et jusques à sa mort il bénit Dieu de ce qu’il avait proportionné la consolation à l’amertume de sa conduite passée, ou plutôt de ce qui lui faisait goûter un calme, dont la douceur l’emportait sur la violence des agitations qui l’avaient précédé.

Mais comme la lèpre de Naaman passa à Giezi, la tentation du théologal passa à Vincent de Paul ; avec cette différence, que le serviteur d’Elisée fut puni, parce qu’il était criminel ; au lieu que Vincent fut affligé, précisément parce que sa charité l’avait porté à la demander de l’être. Les premières impressions d’un mal, qu’on ne sent jamais mieux que lorsqu’on est attaqué personnellement, l’étonnèrent : mais elles ne l’abattirent pas. Il employa pour s’en délivrer, les prières et les mortifications. A la vérité elles servirent à le lui faire supporter avec bien de la patience et de la résignation ; mais elles ne l’arrêtèrent pas. Le nouveau Job semblait abandonné à toute l’impétuosité du démon ; mais il ne perdit point courage, et il espéra toujours que Dieu aurait pitié de lui.

Pour se fortifier dans la foi, à mesure qu’il était plus attaqué de ce côté-là, il fit deux choses qui lui réussirent, et qu’on pourrait proposer à ceux qui souffrent de la même espèce de tentation. Il écrivit sa profession de Foi, il l’appliqua sur son cœur ; et faisant un désaveu général de toutes les pensées d’infidélité, il convint avec Notre Seigneur, que toutes les fois qu’il toucherait l’endroit où il avait mis cette profession de Foi, ce qui lui arrivait souvent, il serait censé la renouveler, et par conséquent renoncer à la tentation, quoiqu’il ne proférât aucune parole extérieure. Par cet innocent artifice, il rendait inutiles les efforts de l’homme ennemi : mais il sut encore se les rendre avantageux ; et pour cela, il se fit une loi de faire précisément le contraire de ce que l’esprit séducteur lui suggérait. Il s’appliqua plus que jamais à mener cette vie de Foi, qui fait le caractère du juste. Il rendit avec une nouvelle ardeur à J.C. tout l’honneur qu’il put lui rendre ; et comme il savait parfaitement que ce divin Sauveur regarde comme fait à lui-même, ce que l’on fait en faveur des pauvres qui sont ses membres, il les servait dans les Hôpitaux avec un zèle et un empressement, dont la Foi la plus paisible est à peine capable. On est bien éloigné de consentir aux sollicitations de l’esprit malin, quand on se porte avec tant de vivacité vers tous les objets dont il veut nous éloigner. Aussi la tentation que Vincent éprouvait, non seulement ne fut jamais la matière de ses confessions, mais encore elle fut la source d’une multitude de grâces dont son esprit et son cœur furent inondés. Il est vrai qu’elle le fatiguait prodigieusement, et que malgré la soumission aux ordres de Dieu, il le pria sans cesse de ménager sa faiblesse, et de retirer la main qui l’accablait : mais il suivit constamment la méthode qu’il s’était prescrite ; et pendant quatre ans qu’il eut à gémir sous le poids de ce rigoureux exercice, il ne s’en écarta jamais. Enfin Dieu lui rendit la paix, et ce fut un nouvel effort de charité qui la lui mérita. Un jour qu’il était tout occupé et de la violence de son mal, et des moyens de l’arrêter pour toujours, il prit une ferme et inviolable résolution de se consacrer toute sa vie au service des pauvres, pour honorer davantage le Fils de Dieu, et pour suivre d’une manière plus constante l’exemple qu’il nous a laissé. A peine eût-il formé ce grand et généreux dessein, que la tentation s’évanouit. Son cœur goûta une douce et parfaite liberté ; son esprit n’eut plus de contradictions à essuyer ; et la paix surabonda où l’inquiétude avait si longtemps abondé. Il reçut même le don de calmer ceux que Dieu éprouvait comme il l’avait éprouvé lui-même ; et un vertueux prêtre a rendu témoignage , qu’étant une fois très vivement tenté sur un article de Foi, le saint, à qui il découvrit sa peine, l’en délivra entièrement ; ce que n’avaient pu faire tous les avis et tous les éclaircissements de plusieurs autres personnes d’un grand mérite, qu’il avait consultées auparavant. Tant il est vrai, que tout se tourne en bien pour les saints et les élus de Dieu.

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