La vie de Saint Vincent de Paul, instituteur de la Congrégation de la Mission et des Filles de la Charité (005)

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Pierre Collet, cm · Année de la première publication : 1748.
Estimated Reading Time:

Livre premier

5. Ses liaisons avec M. de Bérulle. Calomnie atroce contre Saint Vincent ; son innocence est réconnue

colletUne des premières connaissances que Vincent de Paul fit à Paris, fut celle de M. de Bérulle. Il y avait déjà longtemps que ce grand homme passait pour un modèle de perfection sacerdotale. Son zèle pour la gloire de Dieu, son expérience dans la direction des âmes, son opposition à tout ce qui portait le caractère de la nouveauté, ses succès dans la conversion des hérétiques, le rendaient en tous lieu la bonne odeur de Jésus-Christ. Vincent jugea que le commerce d’un homme si accompli, ne pouvait que lui être avantageux. Il le visita, il l’estima autant qu’il méritait de l’être, et il se conduisit par ses conseils. M. de Bérulle connut bientôt tout le prix de ce nouvel ami. La charité forma entre ces deux saints prêtres des nœuds qui ne furent jamais rompus. Ils étaient à peu près de même âge (o), les inclinations étaient les mêmes, et ils n’avaient pour but que leur propre sanctification et celle du prochain. Chacun d’eux avait déjà passé par le feu de la tribulation : ainsi ils étaient tous deux en état de se soutenir, et de s’affermir mutuellement. Vincent fut le premier depuis cette précieuse connaissance, qui eut besoin de consolation. Il n’y avait pas un an qu’il était à Paris, lorsque sa patience fut mise à une épreuve capable de lui faire regretter les chaînes qu’il avait portées à Tunis.

Il était logé avec un Juge d’un petit lieu nommé Sore, situé dans les landes, et dans le district du Parlement de Bordeaux. Comme Vincent était du même canton, ils agirent l’un et l’autre avec plus de liberté, et ils prirent une chambre commune. Le juge de Sore s’étant un jour levé de grand matin, s’en alla en ville pour quelque affaire, et oublia de fermer une armoire où il avait mis son argent. Vincent qui était un peu indisposé, resta au lit en attendant une médecine qu’on devait lui apporter. Le garçon de l’Apothicaire étant arrivé quelque temps après pour la lui faire prendre, cherchant un verre dans l’armoire du juge qu’il vit ouverte, trouva cet argent, s’en saisit adroitement et l’emporta avec un grand air de tranquillité. La somme était de quatre cens écus.

Le juge à son retour, fut fort surpris, et encore plus affligé de ne trouver plus sa bourse. Il la demanda avec chagrin, et bientôt avec emportement à Vincent de Paul. Celui-ci qui n’avait rien aperçu de ce qui s’était passé, et qui aurait eu de la peine à croire le mal qu’il aurait vu, bien loin de soupçonner celui dont il n’avait pas été témoin, répondit qu’il ne l’avait ni prise ni vu prendre. C’en fut assez pour redoubler la mauvaise humeur du juge. Il éclata sans ménagement ; l’état pauvre de Vincent, son silence même et sa patience lui tinrent lieu de preuve. Il commença par le chasser de sa compagnie ; et ce traitement indigne ne fut que le prélude d’une vengeance plus complète. Il prit toutes les mesures possibles, pour connaître ceux avec lesquels Vincent avait de la liaison. Il se transporta chez eux, et il y peignit le S. homme avec les plus noires couleurs. A l’entendre, Vincent n’était pas moins qu’un hypocrite et un voleur. Comme l’abondance du cœur de ce juge était grande sa bouche en parlait sans cesse et il ne tarissait point, quand il était question d’invectiver contre le prétendu scélérat qui avait volé son argent. Un jour, entre autre, il fut le trouver dans la maison de M. de Bérulle, où il était avec d’autres personnes d’honneur et de piété, et il y renouvela ses plaintes dans les termes les plus offensants. On dit même qu’il poussa l’excès et le scandale jusqu’à lui faire signifier un Monitoire. Ce fait, s’il était vrai, prouverait seul, que dans cette affaire on foula aux pieds et les lois Divines, et les lois Humaines. Quoiqu’il en soit, le serviteur de Dieu ne perdit point la paix du cœur. La calomnie, qui au jugement du S. Esprit (p), trouble l’homme sage, et affaiblit son courage et sa fermeté, ne produisit point en Vincent de Paul ces tristes effets. Il mit sa confiance en Dieu ; il se contenta de dire, que celui qui le devait juger un jour, connaissait la vérité ; et pendant le cours de cette affaire, qui dura longtemps, et qui fit un bruit effroyable, il se posséda si bien, il conserva une si parfaite égalité d’esprit, qu’il n’y eut de trompés sur son compte, que ceux qui voulurent l’être. Les personnes sages, et tous ceux qui le suivirent de près, furent si édifiés de sa modération et de son humilité, que non seulement ils ne doutèrent pas de son innocence, mais qu’ils estimèrent plus que jamais sa vertu, et le talent singulier qu’il avait déjà de posséder son âme dans le calme et la patience.

Celui de tous qui l’admira davantage quoiqu’un peu trop tard, fut le juge même qui l’avait si cruellement traité. Le voleur, qui était comme lui du côté de Bordeaux, étant retourné dans cette ville, y fut arrêté et mis en prison pour quelque nouveau crime, vrai ou faux dont il fut chargé. Il connaissait parfaitement le Juge de Sore, et il en était connu. Il savait aussi que la bourse dont il s’était saisi, lui appartenait. Pressé des remords de la conscience, qui d’ordinaire se fait mieux entendre dans le temps de la tribulation qu’en tout autre, il le fit prier de le venir trouver en prison ; et, soit qu’il ne fit pas attention aux conséquences de la démarche qu’il voulait faire, soit qu’il crût n’avoir rien à craindre en la faisant, il lui déclara que c’était lui-même qui avait fait le vol, dont il avait accusé Vincent, et il lui promit une prompte et entière restitution. Le Juge de Sore sentit alors toute l’indignité de sa conduite, et l’injustice des poursuites qu’il avait faites six ans (q) auparavant contre Vincent de Paul. La joie de se voir à portée de recouvrer son argent, le toucha bien moins, que la douleur d’avoir noirci la réputation d’un des plus vertueux ecclésiastiques qu’il n’eût jamais connu. Il opposait sans cesse la patience de ce saint homme à ses propres excès, sa modération à ses emportements, sa douceur confiante à ses invectives continuelles ; et il était inconsolable. Pour soulager sa peine, il la fit connaître à celui qui en était l’occasion. Il écrivit à Vincent une grande lettre pour lui demander pardon ; il le conjura de lui donner ce pardon par écrit, et il protesta que s’il le lui refusait, il viendrait en personne à Paris se jeter à ses pieds, et le lui demander la corde au cou. Ce sont ses propres expressions que j’ai cru devoir conserver. Le S. prêtre lui épargna les frais et la peine du voyage ; il lui avait pardonné dans le même temps qu’il en était poursuivi à toute outrance, eut-il pu ne lui pardonner pas, quand il le vit donner des preuves si positives de douleur et de repentir ?

Le bon usage que fit Vincent de la flétrissante et injurieuse accusation du juge de Sore, ne l’empêcha pas de reconnaître, que le commerce des séculiers est dangereux à un ministre du Fils de Dieu, et qu’il ne peut guère vivre avec eux sans y perdre. C’est ce qui le détermina à chercher un lieu de retraite, où il pût et travailler plus aisément à son salut, et se disposer à travailler à celui des autres. Pendant qu’il était occupé de ce dessein, il se présenta à sa vertu une nouvelle occasion, qui quoique dans une espèce bien différente de celle dont nous venons de parler, ne fit pas moins éclater l’ardeur de sa Foi et de sa charité. Pour la faire mieux connaître, il faut reprendre les choses de plus haut, et rapporter certains faits que nous placerons ici plus commodément, que nous n’aurions fait ailleurs.

Lorsque Vincent arriva à Paris, il prit toutes les mesures possibles pour rester dans le mépris et l’obscurité. Jusques-là on l’avait appelé M. de Paul ; c’était son nom de famille, et il eût pu sans d’orgueil continuer à le porter : mais la crainte qu’il eut de passer pour un homme de condition, le lui fit quitter. Humble devant Dieu et devant les hommes, comme un valet l’est dans la maison de son maître, il ne prit d’autre nom que celui de son Baptême ; il se fit appeler M. Vincent, et ce n’est presque sous ce nom qu’il a été connu pendant sa vie. Il passait à Toulouse pour un de ceux qui étaient le plus capables de faire honneur à l’Université, et il était le seul qui n’aperçût pas ses propres talents : il s’efforça à Paris de faire penser aux autres sur son compte, ce qu’il en pensait lui-même ; il n’y parla de lui que comme un pauvre Ecolier, qui savait à peine les éléments de la Grammaire. Enfin il avait déjà beaucoup de vertu, et cependant il ne craignit rien tant que de passer pour un homme vertueux.

Cette nouvelle manière de se produire dans le monde, n’empêcha pas ceux qui l’examinèrent de plus près, de lui rendre une parfaite justice. Ce ne furent pas seulement des ecclésiastiques, qui percèrent les nuages dans lesquels il tâchait de s’envelopper ; des séculiers reconnurent aussi les artifices de son humilité, et l’estimèrent plus, parce qu’il voulait être moins estimé. Du Fresne Secrétaire de la Reine Marguerite, fut de ce nombre. C’était un homme plein de vertu et de probité, il s’attacha à Vincent que la seule liaison de voisinage lui fit connaître. Il connut tout ce qu’il valait, et c’est lui qui a rendu ce témoignage, que dès ce temps-là M. Vincent paraissait fort humble, charitable et prudent ; qu’il faisait du bien à chacun ; qu’il n’était à charge à personne ; qu’il était circonspect en ses paroles ; qu’il écoutait paisiblement les autres sans jamais les interrompre ; et que dès lors il allait soigneusement visiter, servir et exhorter les pauvres malades de la charité.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *