La Vie de Mademoiselle Le Gras. Livre Troisième, Chapitre 5

Francisco Javier Fernández ChentoLouise de MarillacLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Monsieur Gobillon, Prêtre, Docteur de la Maison et Société de Sorbonne, Curé de Saint Laurent · Année de la première publication : 1676.
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La charité qui se communiquait hors de la France, ne laissait pas d’agir incessamment au dedans, jusqu’à ce qu’elle eût remédié à toutes sortes de besoins par des établissements différents.

En l’année mille six cent cinquante trois une personne charitable ayant mis entre les mains de Monsieur Vincent une somme considérable, pour être appliquée par lui à quelque oeuvre de piété, ce sage dispensateur jugea qu’il ne la pouvait mieux employer, qu’à fonder un hôpital pour servir de retraite aux pauvres vieillards, qui n’étaient plus en pouvoir de gagner leur vie. Il l’établit au faubourg Saint Laurent sous le titre du très saint Nom de JESUS ; et sur le fonds qui lui avait été confié, il fit un revenu pour l’entretien de quarante pauvres de l’un et l’autre sexe par moitié. Il logea les hommes et les femmes en deux appartements séparés ; en sorte néanmoins qu’ils pourraient, sans se voir ni parler, regarder l’autel de la Chapelle pour assister à une même Messe, et entendre une même lecture à table, où chaque sexe mangerait à part en communauté. Et ne pouvant de lui-même par sa charité industrieuse que former les desseins et donner des règlements, Mademoiselle Le Gras qui lui était nécessaire pour l’exécution, chargea sa compagnie du gouvernement et de l’économie de cet hôpital et du service des pauvres.

Ce fut là l’origine d’un des plus grands ouvrages que la charité ait jamais entrepris. Quelques Dames de piété ayant remarqué dans ce petit établissement un si bel ordre pour la conduite, et un si grand bien pour ce nombre de pauvres, conçurent sur cette idée, le dessein d’un hôpital général.

Auparavant que de prendre résolution sur une affaire de cette importance, elles voulurent avoir l’avis de Mademoiselle Le Gras : et l’ayant consultée pour savoir d’elle, si des femmes pourraient s’engager seules dans cette entreprise, elle leur déclara ses sentiments par cette lettre au mois d’août de l’année mille six cent cinquante trois.

Si l’œuvre est regardée comme politique, il semble que les hommes la doivent entreprendre…Si elle est considérée comme œuvre de charité, les femmes la peuvent entreprendre en la manière qu’elles ont entrepris les autres grands et pénibles exercices de charité que Dieu a approuvés par la bénédiction qu’il y a donnée. Que ce soit elles seules, il semble que cela ne se peut, ni ne se doit. Mais il serait à désirer que quelques hommes de piété, soit de quelque corps de Compagnie ou des particuliers, leur fussent adjoints, tant pour conseil, que pour agir dans les procédures et actions de justice qu’il conviendra peut-être faire, pour maintenir toutes ces manières de gens en leur devoir, à cause de la diversité des esprits, mœurs et humeurs.1

Voilà quelle a été la source de ce grand ouvrage de nos jours, l’asile et la retraite générale de tous les misérables : qui a été formé sur le plan d’un petit hôpital de quarante vieillards ; projeté par quelques Dames charitables ; entrepris et établi par des hommes zélés et généreux ; gouverné par les premières et les plus considérables de Paris ; entretenu par les aumônes publiques ; appuyé par l’autorité et la libéralité royale. C’est là où les pauvres dans leur vieillesse trouvent le repos et l’assurance de leur vie ; où l’on élève les enfants dans la piété, et on leur apprend à faire toute sorte d’ouvrages où les mendiants valides sont occupés et tirés d’une vie oisive et déréglée ; où par les instructions spirituelles on travaille à rendre l’indigence salutaire, et à lui procurer les richesses de la grâce et du royaume de Dieu.

Pour faire l’éloge de cet ouvrage sur un exemple qui soit digne de lui, on lui peut appliquer ce que saint Grégoire de Naziance a dit autrefois d’un Hôpital fondé par Saint Basile dans Césarée de Cappadoce sa ville épiscopale : Si vous sortez, dit ce Père, hors de Césarée, vous y verrez comme une nouvelle ville ; la demeure de la charité ; le trésor commun de tous les riches où la misère parait heureuse et est soufferte avec joie ; et où la voie est ouverte à tous les fidèles pour assurer leur salut. (Oraison funèbre).

Il ne restait plus a Mademoiselle Le Gras pour remplir l’étendue de son zèle, que de se charger des pauvres aliénés d’esprit renfermés dans l’Hôpital des Petites Maisons, après avoir entrepris le soulagement de toutes les infirmités du corps. Elle accepta cet emploi en l’année mil six cent cinquante cinq, sur la prière qui lui en fut faite par l’assemblée du grand Bureau des pauvres, si célèbre dans Paris par la qualité et par le mérite des personnes qui la composent : et comme il y a dans cet Hôpital, outre les insensés, un grand nombre de vieillards qui y sont entretenus par l’ordre de ce Bureau, elle s’engagea encore de les faire assister dans leurs maladies.

Il n’est pas concevable comment cette pieuse fondatrice a pu satisfaire à tant d’emplois de charité ; se chargeant de toute sorte de nécessités ; ne faisant aucune réserve, ni pour la qualité des maux, ni pour l’état et le nombre des personnes, ou la diversité des lieux : assistant les pauvres dans toutes les maladies du corps et de l’esprit : dans l’enfance, la force de l’âge, et la vieillesse ; les faisant servir dans leurs maisons, dans les hôpitaux, les prisons, et les galères ; dans les villes, les campagnes, et les armées ; dans la paix, et les guerres étrangères et civiles : ne leur épargnant aucune sorte de secours pour les besoins du salut éternel, ou de la vie temporelle : leur faisant donner des instructions, des consolations, des remèdes, des aliments : et sacrifiant à leur service, avec sa communauté, ses soins, ses travaux, et sa vie.

N’est-ce pas un miracle de la charité, et en effet de la fécondité admirable, que Dieu a donnée à cette vertu, dont la nature est telle, selon les paroles de Saint Augustin, Qu’elle s’accroît par la distribution ; et que plus elle se communique au dehors, plus elle devient abondante en elle-même. (Sermon 206)

La veuve dont il est parlé dans la quatrième livre des Rois, n’avait pas assez d’huile pour entretenir sa maison, et pour payer ses dettes, lorsqu’elle la tenait renfermée : mais sitôt que par l’ordre d’Elisée elle se résolut à la répandre dans plusieurs vaisseaux, elle trouva une source inépuisable, qui coula dans tous ceux qui lui furent présentés par ses enfants, et qui ne s’arrêta, que lorsqu’il n’y eut plus de vaisseaux à remplir. Notre veuve chrétienne , qui n’avait d’abord qu’un peu de fonds, une santé faible, et un petit nombre de filles, aurait été capable de peu de chose, si elle avait mis des bornes à son zèle : mais lorsque par l’avis et la direction d’un autre Elisée, elle forme le dessein de se communiquer à toute sorte de besoins, elle se voit en état de fournir à tous les sujets qu’on lui offre : c’est une huile qui coule avec abondance pour remplir tous les vaisseaux ; elle a assez de force, au milieu de ses infirmités continuelles, pour satisfaire à tout par ses soins et par sa conduite ; le nombre de ses filles se multiple, à mesure que les occasions se présentent : elle trouve des biens suffisants pour pourvoir à une infinité de misères ; elle embrasse tous les emplois de la Charité; et elle fait des établissements, non seulement dans plusieurs paroisses, et hôpitaux de Paris, mais encore en plus de trente autres lieux de diverses provinces de France ; et elle passe même jusque dans les royaumes étrangers.

Fin du troisième livre.

  1. Doc. 623 (début du texte)

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