La Vie de Mademoiselle Le Gras. Livre Premier, Chapitre 5

Francisco Javier Fernández ChentoLouise de MarillacLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Monsieur Gobillon, Prêtre, Docteur de la Maison et Société de Sorbonne, Curé de Saint Laurent · Année de la première publication : 1676.
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Il n’était pas juste que Mademoiselle Le Gras, après avoir procuré de si grands biens aux pauvres de la campagne, n’en fit point de part à ceux de Paris, qui étaient réduits à des extrémités aussi grandes; et elle devait préférablement à la Paroisse de Saint Nicolas du Chardonnet, où elle demeurait pour lors, un établissement si utile. C’est pourquoi en l’année mille six cent trente elle entreprit d’y former une confrérie de Charité par l’assemblée de quelques dames, qu’elle engagea de se joindre à elle pour le service des malades.Elle commença d’abord cet exercice par des actions de la charité la plus parfaite et la plus héroïque, et elle mérita que Dieu fit paraître sur sa personne des marques d’une protection particulière. Elle exposa généreusement sa vie dans la visite d’une fille qui avait la peste, et Monsieur Vincent en ayant eu connaissance lui manda Que cette nouvelle lui avait attendri le cœur que, s’il l’eût reçue assez tôt, il serait parti sur l’heure pour l’aller voir. Qu’au reste, la bonté de Dieu sur les personnes qui se donnent à lui dans la confrérie de la Charité, dont aucune jusque là n’avait été frappée de la peste, lui faisait avoir une très parfaite confiance qu’elle n’en aurait point de mal. Non, Mademoiselle, ne craignez point ; NotreSeigneur veut se servir de vous pour quelque chose qui regarde sa gloire, et j’estime qu’il vous conservera pour cela.1

La confiance de cet homme de Dieu ne fut pas trompée, la Providence divine la préserva de ce danger, et tout l’usage qu’elle fit par après de la vie qui lui fut conservée, ne fut que pour servir et assister les pauvres. Elle allait par les bourgs et les villages établir et visiter les assemblées de charité, faisant des conférences aux femmes qui y étaient associées, instruisant les filles, assistant les malades, se proposant toujours l’exemple du fils de Dieu, qui, comme dit le Prince des Apôtres, Allait par les villes et les campagnes, faisant du bien partout et guérissant et délivrant de toutes sortes d’infirmités. (Act. 10,38)

C’était un astre dans un mouvement perpétuel, qui répandait incessamment ses lumières et ses influences. Au mois de février de cette années mille six cent trente elle visita dans le diocèse de Paris la confrérie de Saint Cloud, où Monsieur Vincent lui écrivit le dix neuf de ce mois, Qu’il louait Dieu de ce qu’elle avait la santé pour tant de personnes, au salut desquelles elle travaillait; et qu’il la priait de lui mander si son poumon n’était point incommodé de tant parler, et sa tête de tant d’embarras et de bruit.2

Le mois de mai suivant elle visita celle de Villepreux qu’il avait établie dès l’année mil six cent dix-huit, et qui était la seconde de celles qu’il avait instituées. Ayant appris qu’elle avait eu quelque difficulté avec Monsieur le Curé, il lui donna avis de l’aller voir pour lui déclarer Que s’il trouvait pas bon qu’elle continuât ses exercices de charité dans sa paroisse, elle était prête d’en demeurer là; que Notre-Seigneur retirerait peut-être plus de gloire de sa soumission que de tout le bien qu’elle pourrait faire, qu’un beau diamant vaut plus qu’une montagne de pierres, et qu’un acte de vertu d’acquiescement et de soumission vaut mieux que quantité de bonnes œuvres qu’on pratique à l’égard d’autrui.3Après qu’elle se fut expliquée avec Monsieur le Curé, il reçut avec joie le bien qu’elle voulait faire à son troupeau. Elle y travailla avec tant d’excès qu’elle y tomba malade; et elle ne recouvra en suite sa santé et ses forces que pour continuer ces exercices.

Dans l’automne suivant, elle entreprit une autre visite à Villiers le Bel; mais comme elle ne pouvait modérer son zèle, elle s’y porta avec tant d’application, parlant et agissant continuellement, quoi qu’elle fût fort incommodée d’un rhume, qu’elle s’attira une seconde maladie. Et Monsieur Vincent l’ayant appris, lui donna cette consolation par une Lettre du vingt-deux octobre.Votre cœur , Mademoiselle, n’est-il pas bien réjoui de voir qu’il a été trouvé digne devant Dieu de souffrir en le servant ? Certes, vous lui devez un remerciement particulier; faites votre possible pour en faire un bon usage et lui en demandez la grâce.4

C’est une chose surprenante que tant d’infirmités n’aient pu arrêter le cours de ses travaux. Dès le mois de décembre suivant, elle alla visiter la Confrérie de la Charité, établie dans la ville de Beauvais, où d’abord qu’elle fut arrivée, ce directeur qui s’intéressait dans sa conservation lui donna cet avis par une lettre du quatrième de décembre :

Béni soit Dieu de ce que vous voilà arrivée en bonne santé ! Oh ! ayez bien soin de la conserver pour l’amour de Notre-Seigneur et de ses pauvres membres, et prenez garde de n’en pas faire trop. C’est une ruse du diable, dont il trompe les bonnes âmes, que de les inciter à faire plus qu’elles ne peuvent, afin qu’elles ne puissent rien faire ; et l’esprit de Dieu incite doucement à faire le bien que raisonnablement l’on peut faire, afin que l’on le fasse persévéramment et longuement. Faites donc ainsi, Mademoiselle, et vous agirez selon l’esprit de Dieu.5

Ayant appris l’honneur qu’on lui avait rendu dans cette ville, il lui manda par la même lettre l’usage qu’elle en devait faire : Qu’il fallait qu’elle unît son esprit aux mépris et aux mauvais traitements que le Fils de Dieu a soufferts, lors qu’elle se voyait honorée et estimée. Qu’un esprit vraiment humble s’humiliait autant dans les honneurs que dans les mépris; et qu’il faisait comme la mouche qui fait son miel aussi bien de la rosée qui tombe sur l’absinthe, que sur celle qui tombe sur la rose.6 Elle regarda cet avis comme une précaution salutaire au milieu des applaudissements qu’elle reçut dans ce voyage. Elle y conserva toujours les sentiments d’une modération chrétienne, et elle ne se servit de la disposition qu’elle trouva dans le coeur de tous les habitants de Beauvais, que pour y établir les emplois de la charité avec plus d’amour et de zèle. D’abord qu’elle commença ses assemblées, les Dames y vinrent en grand nombre, et elles furent charmées par ses entretiens ; les hommes n’ayant pas la liberté de s’y présenter, entraient dans les maisons où elle faisait les conférences, et se cachaient afin de les pouvoir entendre sans être vus, et s’en retournaient sans être vus, et s’en retournaient ravis de joie et surpris d’étonnement.

Après qu’elle eut achevé son ouvrage, lors qu’elle partit pour revenir à Paris, tout le Peuple l’accompagna sur les chemins avec mille bénédictions et actions de grâces, et il arriva dans la foule qu’un enfant tomba sous une roue de la carriole, qui lui passa au milieu du corps. Un accident si fâcheux la toucha sensiblement; et ayant fait quelques prières, elle vit tout aussitôt lever cet enfant sans aucune blessure, et marcher avec une parfaite liberté.Je n’examine pas si la manière avec laquelle cet enfant a été préservé à quelque chose de miraculeux, ni quelle part Mademoiselle Le Gras y pourrait avoir. Il n’est pas nécessaire de relever par les miracles la sainteté d’une personne qui s’est signalée par un exercice perpétuel de la charité. Cette vertu, dit Saint Chrisostome, est un don et un prodige plus excellent que tous les prodiges, et que tous les dons, puis qu’elle est le caractère des véritables disciples de JESUS CHRIST, qu’il a marqué lui-même pour les faire connaître. La grâce des miracles, continue ce Père, est du nombre de ces dons qui sont communs aux saints et aux pécheurs, comme il y a des habits semblables pour les rois et pour les sujets : mais la charité est un don élevé au dessus de tous les dons spirituels, qui n’appartient qu’aux Saints, comme le sceptre et la couronne sont des ornements qui ne sont que pour les rois, et par lesquels on reconnaît leur dignité. Nous n’admirons pas tant l’Apôtre Saint Paul à cause qu’il a ressuscité des morts et guérit des malades, que parce qu’il compatissait à toutes les infirmités de ses frères; et que sa charité qui les lui faisait sentir dans le coeur, s’en expliquait par ce paroles, Qui est-ce qui est faible et malade, sans que je sois faible et malade avec lui ? (Hom. 32 cap.13,1) Sentiments d’un zèle Apostolique, si grand et si élevés, selon la pensée de cet auteur que dix mille Miracles ne pourraient pas en égaler le prix.

C’est donc assez pour faire connaître le mérite de LOUISE DE MARILLAC, de représenter dans tout le cours de sa vie une occupation continuelle de charité, et il est plus avantageux pour sa gloire de s’être intéressée, comme l’Apôtre, dans toutes les incommodités et les besoins des Pauvres, et de pouvoir dire à son exemple ; Qui est-ce qui est faible et malade, sans que je sois faible et malade avec lui (2 Cor. 12, 29)

Vous verrez que dans la suite des années de sa vie, cette vertu a animé toutes ses actions, et qu’elle a fait le principal objet de tous ses emplois. Elle ne s’est appliquée qu’à découvrir les besoins différents des pauvres, à leur ménager du fond et des aumônes; à leur procurer des établissements, et à leur fournir des servantes dans la personne de ses Filles pour leur donner toute sorte d’assistance et de soulagement.

L’année mil six cent trente -un se passa pour la grande partie, comme les précédentes, dans des voyages qu’elle fait à la campagne pour l’établissement de la Charité. Le révérend Père de Gondy, non moins considérable par sa piété que par la grandeur de sa naissance et de ses emplois, sur la réputation du grand fruit qu’elle faisait par tout, la pria d’aller dans plusieurs de ses terres en Champagne. Et pour exercer la charité dans l’ordre nécessaire, Monsieur Vincent lui donna avis d’aller trouver auparavant toutes choses, Monsieur l’Evêque de Châlons, pour lui faire connaître le sujet de son voyage, et pour lui témoigner son obéissance.

Dites-lui, Mademoiselle , pourquoi le Révérend Père de Gondy vous a priée d’aller en Champagne, et ce que vous faites. Et offrez-vous à retrancher de votre procédé ce qu’il lui plaira, et de tout quitter, s’il l’a agréable ; c’est là l’esprit de Dieu. Je ne trouve point de bénédiction qu’en cela. Vous devez le regarder comme interprète de la volonté de Dieu, au fait qui se présente. Que s’il trouve bon que vous changiez quelque chose de votre manière de faire, soyez-y exacte, s’il vous plaît ; s’il trouve bon que vous vous en reveniez, faites-le tranquillement et gaiement, puisque vous ferez la volonté de Dieu7.

Il lui a recommandé aussi particulièrement de se soumettre à Messieurs les Curés : et lui-même avait pour maxime de ne travailler que sous leur bon plaisir, prenant leur bénédiction à l’entrée et à la sortie de chaque Mission, en esprit de dépendance.

Ces établissements qui se répandirent pour lors dans la campagne par ses soins, commencèrent à se multiplier dans Paris pendant cette année : et ils furent reçus avec joie dans les Paroisses de Saint Benoît, et de Saint Sulpice, et dans les autres ensuite à leur exemple.

Ses travaux ne furent pas renfermés dans les bornes d’un diocèse ; il fallait qu’un bien si grand et si public se communiquât avec plus d’étendue; et elle en fit part dans ce temps à plusieurs autres.

Fin du premier Livre

  1. Coste I. 185 ou Doc. 90 ( extrait un peu modifié)
  2. Coste I. 75 ou Doc. 28 (premier paragraphe)
  3. Coste I. 81 ou Doc. 36 (fin de la lettre)
  4. Coste I. 93 ou Doc. 44 (fin de la lettre)
  5. Coste I. 95 ou Doc. 45 (premier paragraphe)
  6. ibid. (dernier pragraphe)
  7. Coste XV. 7 ou Doc. 63 (début de la lettre)

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