La Sainte Trinité chez Saint Vincent

Francisco Javier Fernández ChentoVincent de PaulLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Bernard Koch, C.M. · Année de la première publication : 1990 · La source : "Monsieur Vincent, Temoin de L'Evangile".
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« Chacun sait qu’en l’amour de Dieu et du prochain la loi et les prophètes sont compris. Tout se réfère là, tout va là…

Or, cela ne regarde pas seulement l’amour vers Dieu, mais la charité du prochain pour l’amour de Dieu ; remar­quez, pour l’amour de Dieu ; ce qui est si grand que l’enten­dement humain ne le peut comprendre ; il faut que les lumiè­res d’en-haut nous élèvent pour nous faire voir la hauteur et la profondeur, la largeur et l’excellence de cet amour…

Si nous avons de l’amour, nous le devons montrer en portant les peuples à aimer Dieu et le prochain, à aimer le prochain pour Dieu et Dieu pour le prochain…

Notre vocation est donc d’aller, non en une paroisse, ni seulement en un évêché, mais par toute la terre ; et quoi faire ? Embraser les coeurs des hommes, faire ce que le Fils de Dieu a fait, lui qui est venu mettre le feu au monde afin de l’embraser de son amour…

Il est donc vrai que je suis envoyé, non seulement pour aimer Dieu, mais pour le faire aimer. IL NE ME SUFFIT PAS D’AIMER DIEU, SI MON PROCHAIN NE L’AIME. »

Aux Missionnaires, sur la Charité, 30 mai 1659. (XII, 260, 261, 262)

La_Sainte_TriniteComment mieux dire que Dieu est la base de toute la vie, pour Saint Vincent comme pour tout chrétien. Dieu est la source d’où tout sort, d’où tout vient « tout don parfait » (Jacques 1, 17) et le but où tout doit retourner (Romains 8, 19-30 ; 1 Cor 3, 22-23), le point de départ et le point d’arrivée… Et comment mieux montrer que l’amour de Dieu ne m’enferme pas en moi-même, mais m’envoie à tous mes frères, à tout l’univers : dynamisme missionnaire de l’amour de Dieu.

Enfin, comment mieux montrer qu’une doctrine spirituelle n’est pas seulement une affaire intellectuelle, mais une affaire d’amour et de vie ? Certes, elle comporte un contenu de connaissances, intellectuelle­ment solide et structuré, mais assez riche pour stimuler à aimer. « Il faut étudier en sorte que l’amour corresponde à la connaissance », dit-il à ses missionnaires en octobre 1643 (XI, 128).

« Je dois… faire en sorte que les hommes aiment leur Créateur, qui les connaît et les reconnaît ses frères, qui les a sauvés, et que d’une cha­rité mutuelle ils s’entraînent pour l’amour de Dieu, qui les a tant aimés que de livrer pour eux son propre Fils à la mort. » (XII, 263).

Il est clair que le Dieu de Saint Vincent n’est pas seulement l’essence divine insondable, en laquelle se plongent certains mystiques, mais que c’est le Dieu unique en trois personnes, qui nous a donné son Fils : la Très Sainte Trinité. Par là-même se voit notre place, c’est Jésus qui nous la montre : c’est la sienne ; nous sommes son Corps mystique, nous avons à continuer son rôle. Nous pouvons en effet appliquer à tout chré­tien ce que Saint Vincent dit des prêtres, dans une lettre à des forma­teurs de prêtres :

« appelés au plus haut ministère qui soit sur la terre, par lequel ils doivent exercer les deux grandes vertus de Jésus-Christ, c’est à savoir LA RELIGION VERS SON PERE ET LA CHARITE VERS LES HOMMES’: (VI, 393)

La gloire de Dieu, « l’honneur de Dieu », doit être notre seule visée. (Règles des Missions ; II, 2 et XII, 138-147)

I – La Sainte Trinité en elle-même

Nous n’avons plus qu’une seule catéchèse de Monsieur Vincent sur la Sainte Trinité, donnée aux pauvres de l’hospice du Saint Nom de Jésus, en été 1653, mais il est certain qu’il a souvent et clairement expli­qué ce mystère fondamental de notre foi, tant aux braves gens, lors de ses missions, qu’aux Filles de la Charité et aux Frères de sa congrégation. Nous en constatons les fruits dans la manière dont les Filles de la Charité parlent de la Trinité spontanément, et de manière exacte, les six fois où leurs paroles nous ont été conservées dans les recueils des Conférences.

Mais il parle plusieurs fois de la Trinité, dans ses lettres et surtout dans ses conférences aux missionnaires et aux Filles de la Charité, et même lors de réunions officielles comme les Conseils des Filles de la Charité. Alors, il rappelle seulement les grandes lignes de la doctrine, et, sans trop développer la contemplation de la vie de la Trinité en elle-même, il en montre surtout les traces et les applications dans la vie humaine, surtout dans la vie communautaire. Mais cela même révèle bien la profondeur et la pénétration de sa contemplation.

Avant de passer aux textes eux-mêmes, nous pourrions nous lais­ser imprégner par la contemplation d’un tableau, exécuté sans doute après la canonisation de Saint Vincent, en 1737.

Cette toile se trouve au fond de la chapelle des Lazaristes et nous n’en connaissons pas l’auteur. L’artiste a su rendre visible que notre foi est vie et élan, vie foisonnante, que le Ciel est mêlé à la terre, que la vie des Anges, des Saints et de la Trinité est toute proche de nous. Ce peintre n’a pas osé s’aventurer à représenter la Trinité ineffable mais elle est présente : Saint Vincent est dans la posture de la mort (« Il mou­rut dans sa chaise, tout habillé, proche le feu »). Il est assis non plus sur sa chaise mais dans la nuée lumineuse emporté au milieu des anges par le mouvement de la contemplation et de l’espérance. Il voit la Tri­nité invisible. Irradié de Sa lumière, il est emporté par elle dans tout l’élan d’amour de ses yeux et l’appel de ses bras. Nous retrouverons cet élan dans tous ses textes.

A – La Sainte Trinite est notre modèle, vivons ensemble à son image

Monsieur Vincent a longuement médité la vie de la Sainte Trinité en elle-même, et le fait que l’homme a été créé à l’image de Dieu. Cela se sent dans la manière dont il sait expliquer comment c’est en vivant unis entre nous que nous pouvons devenir l’image de la Sainte Trinité.

Il nous en propose quatre voies.

1 – Par l’UNIFORMITE, la ressemblance, l’unanimité

Voici tout d’abord un extrait d’une conférence aux Filles de la Cha­rité, sur l’union, le 26 avril 1643 (IX, 98). Et c’est une soeur qui parle, invitée à dire ses pensées ; nous la citons, car elle a su bien résumer la pensée de Saint Vincent, et sa méthode : énoncer le principe, le but, puis partir de la contemplation de notre modèle, ici, la Trinité ; enfin, passer à l’application à nous-même.

« L’union me paraît être l’image de la Sainte Dinité. Les trois Per­sonnes ne sont qu’un seul et même Dieu, étant de toute éternité unies par amour. Ainsi nous devons n’être qu’un même corps en plusieurs personnes, unies ensemble en vue d’un même dessein, pour l’amour de Dieu. Au contraire, la désunion me semble être l’image de l’enfer, où les diables et les damnés sont en perpétuelle discorde et haine’:

Un autre texte de Saint Vincent. Comme tous les suivants, il se trouve dans un entretien aux missionnaires, sur l’uniformité entre eux.

Monsieur Vincent vient de prendre un exemple : la manière de prê­cher, et il exhorte les plus doués à ne pas chercher à briller, et les moins doués à travailler à s’améliorer un peu, car pour avoir l’unité ensemble, il faut avoir un même esprit, et cela demande de S’HARMONISER LES UNS AUX AUTRES.

Alors, il exprime sa pensée en trois points :

—   le but, qui est l’union, en nous harmonisant les uns aux autres pour avoir en nous l’image de l’adorable trinité ;

—   le modèle, premier terme d’un balancement. Ici, c’est la Trinité (ordinairement, le modèle est Notre-Seigneur). Deux aspects y réalisent l’unité : l’égalité dans la distinction des trois personnes, et la ressem­blance dans leurs activités, source de leur amour ;

—   l’application à nous, deuxième terme du balancement : nous aussi, nous égaler, au moins « pour les choses qui se font, ou qui se laissent faire », ce qui laisse ouvert un certain champ aux différences entre caractères, auxquelles sa correspondance le montre très attentif.

Ecoutons maintenant Saint Vincent parler de l’union.

« L’esprit haut se peut abaisser à un point médiocre, et l’esprit bas, s’élever au même degré ; ce qui bannira de nous l’envie, l’émulation et les médisances, et qui fera l’union et l’uniformité des personnes et de nos exercices.

Etablissons-nous en cet esprit, si nous voulons avoir en nous l’image de l’adorable lHnité, si nous voulons avoir un saint rapport au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Qu’est-ce qui fait l’unité et la comité1 en Dieu, si ce n’est l’égalité et la distinction des trois person­nes ? Et qu’est-ce qui fait leur amour, si ce n’est leur ressemblance ? Et si l’amour n’était entre eux, qu’y aurait-il d’aimable ? dit le bien­heureux évêque de Genève. L’uniformité est donc en la Sainte ninité ce que le Père veut, le Fils le veut ; ce que le Saint Esprit fait, le Père et le Fils le font ; ils agissent de même ; ils n’ont qu’une même puis­sance et une même opération2. Voilà l’origine de la perfection et notre modèle. Rendons-nous uniformes ; nous serons plusieurs comme si nous n’étions qu’un, et nous aurons la sainte union dans la pluralité. Si nous en avons déjà un peu, et non pas assez, demandons à Dieu ce qui nous manque, et voyons en quoi nous différons les uns des autres pour tâcher de nous ressembler tous et de nous égaler ; car la ressemblance et l’égalité engendrent l’amour, et l’amour tend à l’unité. Tâchons donc d’avoir tous les mêmes affections et un même agrément pour les choses qui se font, ou se laissent faire parmi nous » (XII, 256-257).

2 – Devenir l’image de l’aborable Trinité par l’unité d’esprit, la com­munication, la coopération et l’EGALITE DES PERSONNES DANS LA DIFFERENCE et l’inégalité des rôles

Ce texte-ci n’est pas tiré d’une conférence, mais du compte-rendu du Conseil des Filles de la Charité, le 19 juin 1647. On y prépare une nouvelle fondation, à Montreuil-sur-Mer.

Deux soeurs y serviront des malades et des enfants. Louise de Maril­lac vient de dire que, chacune des deux étant plus compétente dans l’un de ces emplois, on pourra le lui confier. Elle ajoute : « toutefois, elles se pourraient réciproquement aider l’une l’autre ».

Alors, Monsieur Vincent répond les paroles que nous allons lire. Nous y retrouvons sa méthode habituelle :

Il énonce un souhait, qui est le but à poursuivre : qu’il y ait tant de respect entre elles que les gens du dehors ne puissent jamais deviner laquelle est la Soeur Servante, c’est-à-dire la Supérieure.

Puis, comme dans les autres textes, il formule son raisonement sous la forme d’un balancement entre le modèle, qui est la Sainte Trinité, et les applications que nous avons à en faire.

Nous pouvons maintenant lire cette réponse de Monsieur Vincent à Sainte Louise, et suivre sa structure un peu complexe.

« Il y a longtemps que je souhaite, et je voudrais bien que nos soeurs en fussent venues à ce point de respect entre elles, que le monde de dehors ne prit jamais connaître laquelle soeur est la soeur servante3; car, voyez-vous, mes filles, comme Dieu n’est qu’un en soi, et qu’en Dieu il y a trois personnes, sans que le Père soit plus grand que le Fils, ni le Fils que le Saint-Esprit, il faut de même que les Filles de la Cha­rité, qui doivent être l’image de la très Sainte Ihité, encore qu’elles soient plusieurs, ne soient toutefois qu’un coeur et qu’un esprit…

Il faut qu’entre les Filles de la Charité, celle qui sera des pauvres ait relation à celle qui sera des enfants, et celle des enfants à celle des pauvres.

Et je voudrais encore que nos soeurs se conformassent en cela à la très Sainte Trinité, que, comme le Père se donne tout à son Fils, et le Fils tout à son Père, d’où procède le Saint-Esprit, de même elles soient toutes l’une à l’autre pour produire les oeuvres de charité qui sont attri­buées au Saint-Esprit, afin d’avoir rapport à la Ilis Sainte IHnité.

Car, voyez-vous, mes filles, qui dit charité dit Dieu ; vous êtes Fil­les de la Charité ; donc vous devez, en tout ce qu’il est possible, vous former à l’image de Dieu. C’est à quoi tendent toutes les communautés qui aspirent à la perfection.

Et qu’y a-t-il en Dieu ? Il y a, mes filles, égalité de personnes et unité d’essence4. Et que vous enseigne cela, sinon que vous devez tou­tes, tant que vous êtes, n’être qu’unes et égales ? S’il faut qu’il y ait une supérieure, une servante, oh ! ce doit être pour donner exemple de vertu et d’humilité aux autres, pour être la première à tout faire, la première à se jeter aux pieds de sa soeur, la première à demander pardon, la première à quitter son opinion pour suivre l’autre. C’est ce que les saints en particulier ont fait ; c’est ce qu’ils ont conseillé à ceux qui devaient embrasser leur Ordre, et c’est ce que tous ceux qui veulent vivre dans la perfection doivent faire » (XIII, 633-634).

3 – Comme la Sainte Trinité, réaliser l’union également par LA COMMUNICATION MUTUELLE.

Le lendemain, 20 juin 1647, le Conseil des Filles de la Charité con­tinue de préparer cette fondation de Montreuil ; on examine tous les aspects : les relations des deux Soeurs avec le Comte, qui les appelle, avec les malades, avec le personnel de l’hôpital.

Puis Louise de Marillac en arrive aux relations des deux Soeurs entre elles. Elle propose qu’elles se donnent du temps pour échanger sur leurs activités.

Monsieur Vincent approuve chaudement ce projet. Il ne le rapporte par explicitement à la Sainte Trinité ; mais le développement de la veille est encore présent dans les esprits ; les relations que les divines Person­nes ont entre elles dans leurs opérations l’avaient amené à dire « que celle qui sera des pauvres ait relation à celle qui sera des enfants, et celle des enfants à celle des pauvres » (XIII, 633).

Il reprend cela, en montrant comment cette communication « lie les coeurs ».

Puis il ajoute un argument « a contrario », par les conséquences du contraire : rester sur son quant-à-soi « cadenasse les coeurs ».

Enfin il conclut par un mot encore assez utilisé de nos jours, en particulier dans le domaine de la protection sociale : « avoir cette mutua­lité » ; mais ce terme, qui désigne la réciprocité des relations dans tou­tes leurs dimensions pourrait très bien résumer la vie même de la Sainte Trinité.

Nous avons dans cette page un magnifique développement sur l’application aux relations humaines de la doctrine chrétienne de la « circulation » entre les Personnes divines : la « circumincession » comme modèle des communautés humaines et chrétiennes.

C’est d’abord « Mademoiselle », Louise de Marillac, qui interroge Monsieur Vincent, lui suggère une pratique à proposer aux Soeurs :

« Mon Père, il y a à cette heure quelque chose à dire sur la manière d’agir de nos soeurs entre elles. Votre charité ne trouverait-elle pas à propos que tous les jours elles prissent quelque temps ensemble, d’une demi-heure ou environ, pour se rapporter les choses qu’elles auront fai­tes, les difficultés qu’elles auront rencontrées, et aviser ensemble de ce qu’elles auront à faire ? »

« O mon Dieu ! oui dit notre honoré Père, il faut cela ; grande com­munication l’une à lautre, s’entre-dire tout. Il n’y a rien de plus néces­saire. Cela lie les coeurs, et Dieu bénit le conseil que l’on prend, de sorte que les affaires en vont mieux.

Tous les jours, à la récréation, vous pouvez dire : « Ma soeur, qu’avez-vous rencontré ? Aujourd’hui, telle chose m’est arrivée, que vous en semble ? » Cela fait une si douce conversation que vous ne le sauriez croire.

Au contraire, quand on fait son fait à part, sans en rien dire, cela est insupportable. Il y a une soeur dans la Compagnie qui fait une peine incroyable à ses soeurs, pour être de cette humeur-là ; et pour moi, j’éprouve que là où nous avons de pauvres gueux5 de la Mission, s’il y a un supérieur qui soit libre, qui se communique, tout va bien ; au contraire, s’il y a quelqu’un qui se tienne sur son quant à moi et en son particulier, cela cadenasse les coeurs et personne ne l’oserait aborder.

De sorte, ma fille, qu’il faut cela, qu’il ne se passe rien, qu’il ne se fasse rien, et qu’il ne se dise rien que vous ne le sachiez l’une et l’autre. IL FAUT AVOIR CETTE MUTUALITE » (XIII, 641-642).

4 – Devenir l’image de la Sainte Trinité par LA PREVENANCE RECIPROQUE, par l’union des volontés.

Dix ans plus tard, le 2 décembre 1657, Monsieur Vincent parle aux Filles de la Charité sur l’obéissance, dans une série de conférences entre­prise depuis deux ans sur les articles de leurs règles.

Il énonce d’abord le but à atteindre. Pourquoi avoir toutes une même règle ? Pour ne plus faire qu’un même coeur, un même jugement, une même volonté ; et, de nouveau, il se réfère à l’image de la Sainte Trinité que représentent les communautés humaines.

Puis, comme dans les textes précédents, il raisonne par balancement.

Il nous montre LE MODELE, la Sainte Trinité, sous l’aspect par­ticulier de la conformité des volontés : l’union se fait par la condescen­dance ou obéissance du Fils à son Père et par l’amour mutuel du Père et du Fils, qui produit le Saint Esprit.

Une remarque sert de transition : ici, l’unité est facile parce que ces Personnes sont égales.

Il en fait L’APPLICATION à nous. Ici, Monsieur Vincent souli­gne une nuance qu’il ne relevait pas aussi clairement dans les textes anté­rieurs : l’union n’est pas facile entre des personnes qui ne sont pas éga­les, spécialement lorsqu’il y a inégalité de rôles, lorsqu’il y a un supérieur.

Elle ne peut se faire que par un double mouvement d’élévation et d’abaissement :

—   Elévation de la personne qui a le rôle d’autorité, et soumission des autres. Et l’on s’attend à en rester là.

—   Paradoxalement, Monsieur Vincent ajoute : abaissement de la personne revêtue de l’autorité ! Et cela rappelle Jean 13, 12 : « Si moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds…  »

Lisons donc comment Monsieur Vincent nous montre les fonde­ments théologique de l’obéissance.

`Avant toutes choses, je dois vous dire ceci : à quelle fin pensez-vous que Notre Seigneur vous ait donné à toutes une même règle ? C’est afin que vous ne fassiez toutes qu’un même coeur, même jugement, même volonté et que toutes tendent à une même fin.

Ainsi votre compagnie représente l’unité de la très Sainte Trinité. Qu’est-ce qui garde et fait l’union entre le Père et le Fils ? C’est, mes chères soeurs, que ce que le Père veut, le Fils le veut ; et ils sont telle­ment conformes que jamais le Fils ne veut ce que le Père ne veut pas, ce qui unit parfaitement ces deux personnes divines, qui produisent la troisième, qui est le Saint Esprit.

Et c’est ce qui fait le paradis. Il n’y aurait point de paradis sans cette divine union. Mais, comme dit le Bienheureux Evêque de Genève6, si dans la liinité il n’y avait de l’union, qu’y aurait-il d’aimable ?

Qui fait donc cette union ? La sainte condescendance du Fils aux volontés de son Père, c’est ce qui fait cette union ; et l’amour récipro­que qui est entre le Père et le Fils produit le Saint Esprit, qui est égal au Père et au Fils.

Et parce que les trois personnes de la Sainte liinité sont égales en toutes choses, il est facile de faire l’union.

Mais, afin qu’il y ait union entre des personnes inégales, il faut que l’une s’abaisse et que l’autre se hausse, c’est-à-dire qu’il faut que l’une ait la puissance et qu’elle soit établie avec autorité, et que l’autre se soumette. C’est ce qui fait les supérieurs et les inférieurs. Or, comme il faut qu’ils s’unissent ensemble, il est de nécessité que l’une s’abaisse et que l’autre s’élève. Par exemple, un prêtre doit être soumis à son curé, le curé à l’évêque, l’évêque à l’archevêque, et tous au pape. Sans cela, les affaires de l’Eglise n’iront jamais bien. Pourquoi cela ? Parce qu’il n’y a pas d’union dans une communauté, si les sujets ne sont pas sou­mis aux supérieurs ; il n’y a point d’ordre.

Or Dieu, qui veut unir ces deux extrémités, a ordonné que les supé­rieurs descendent autant qu’ils peuvent jusqu’à leurs inférieurs. Voilà pourquoi quiconque est souple et soumis à ses supérieurs contribue à entretenir cette union » (X, 383, 384).

Voilà l’essentiel des méditations de Monsieur Vincent sur la vie de la Sainte Trinité en elle-même, et sur l’image que nous avons à reproduire.

Mais Monsieur Vincent nous fait aussi prendre conscience que cette vie de la Sainte Trinité se passe non pas loin de nous, non pas hors de nous, mais à l’intérieur de nous-mêmes, dans notre coeur, dans notre âme.

B – C’est en chaque baptisé que vit la Trinité

Non seulement Dieu a une relation profonde avec nous comme avec chaque être de la création du fait même qu’il nous fait tous exister, mais, bien plus, il est intimement présent en chaque baptisé, à qui il commu­nique sa propre vie. Dieu, le Ciel, la Trinité, est en nous, par la grâce sanctifiante.

Bien plus ! La génération du Fils et la production du Saint Esprit n’est pas quelque chose qtfi a eu lieu une fois pour toutes dans un loin­tain passé, de sorte que les trois personnes seraient comme des person­nages bien fixés, figés, assis sur leurs trônes, comme on les représente souvent.

C’est éternellement, donc actuellement, que le Père engendre son FIls et que tous deux « respirent » le Saint Esprit.

Et C’EST EN NOUS, en chacun de nous, que se vit ce « travail » incessant du Dieu Vivant.

Saint Vincent a expliqué cela à ses Missionnaires. Il ne nous en reste qu’un texte, d’un jour de Pentecôte, rapporté, sans date, par un manuscrit. Mais quel texte ! Monsieur Vincent y laisse transparaître son âme profondément mystique. Et, cette fois-ci, il est profondément clair, facile à suivre, pour une âme un peu attentive à la vie spirituelle…

L’âme donc de celui qui aime Notre-Seigneur est la demeure du Père et du Fils et du Saint Esprit, et où le Père engendre perpétuelle­ment son Fils, et où le Saint Esprit est incessamment produit par le Père et le Fils » (XI, 44).

Nous avons ici l’article fondamental de la vie chrétienne et de la vie mystique. Qu’est-ce-que la vie spirituelle ? C’est laisser Dieu Trinité vivre en nous, laisser se développer cette habitation de la Trinité reçue au baptême, qui a fait de nous son temple, comme y insiste Saint Paul : 1 Corinthiens 3, 16-17 et 6, 19 et 2 Cor. 6, 16.

C’est nous laisser imprégner du Père, du Fils incarné et de l’Esprit Saint, dans toutes nos pensées, tous nos jugements, tous nos désirs, tous nos comportements…

Monsieur Vincent l’évoque souvent, mais particulièrement claire­ment le 13 décembre 1658, à ses missionnaires :

« Oui, le Saint Esprit, quant à sa personne, se répand dans les jus­tes et habite personnellement en eux. Quand on dit que le Saint Esprit opère en quelqu’un, cela s’entend que cet Esprit, résidant en cette per­sonne, lui donne les mêmes inclinations et dispositions que Jésus-Christ avait sur la terre, et elles le font agir de même, je ne dis pas d’une égale perfection, mais selon la mesure des dons de ce divin esprit » (XII, 108).

A notre époque, Soeur Elisabeth de la Trinité, carmélite récemment béatifiée, a fortement mis en valeur cette doctrine. Nous pouvons voir combien Saint Vincent en vivait déjà.

Pour se laisser ainsi imprégner, la foi ne suffit pas, Saint Jacques nous l’a rappelé après Saint Paul. Il faut aimer Dieu, et pas unique­ment de paroles, mais en actes.

Une belle phrase de Monsieur Vincent, qui rappelait cela aux Fil­les de la Charité, le 22 octobre 1646, sera notre conclusion, en même temps qu’un appel :

« Où est la charité, là Dieu habite. Le cloître de Dieu, dit un grand personnage, c’est la charité, c’est là que Dieu se plaît, là qu’il loge, là que se trouve son palais de délices, là le séjour où il prend son plai­sir. Soyez charitables, soyez bénignes, ayez l’esprit de support, et Dieu habitera avec vous, vous serez ses cloîtres, vous l’aurez chez vous, vous l’aurez dans vos coeurs » (IX, 292).

Nous avons fini de parcourir le fruit des méditations de Saint Vin­cent sur la vie de la Sainte Trinité en elle-même.

Il nous reste à voir :

II – La Sainte Trinité considérée dans ses interventions en faveur des hommes

Monsieur Vincent s’est moins étendu sur cet aspect, mais il le répète souvent : le Père nous a donné son Fils, il a envoyé son Fils évangéliser les pauvres ; et le Père et le Fils nous envoient le Saint Esprit.

Dans l’oeuvre de la création, les trois Personnes agissent ensemble, sans rôle particulièrement réservé à chacune.

Dans l’oeuvre du salut, par contre, dans la restauration de l’huma­nité après le péché et sa sanctification, chaque Personne a un rôle bien distinct.

1)  C’est « le Père des Miséricordes » qui a l’initiative et qui envoie son fils s’incarner, assumer pleinement notre nature humaine, en Jésus, l’envoyé du Père. Et c’est bien dans le prolongement des relations trini­taires : c’est le Père qui est la source, qui donne tout au Fils, il est nor­mal que ce soit lui aussi qui l’envoie. Et il est normal que ce Fils s’incarne dans un homme pauvre : car déjà au sein de la Trinité il est celui qui reçoit tout, qui n’a rien de lui-même, comme il le dit dans Saint-Jean.

2)  Et le Père et le Fils envoient l’Esprit Saint sanctifier les hommes et animer l’Eglise.

Développons un peu ces deux envois, ces deux « Missions ».

1 – Monsieur Vincent a contemplé l’envoi du Fils, la mission du Fils,

—Il la contemple d’abord AU SEIN MEME DE LA TRINITE. Nous n’avons plus qu’un texte, sur cet aspect. C’est un bref passage dans une conférence aux Filles de la Charité, sur l’obéissance, le 23 mai 1655.

Nous y trouvons un trait assez fréquent, bien typique du tempéra­ment vif de Monsieur Vincent : il aime composer un petit « jeu scéni­que », imaginer un dialogue entre les personnages ; et, ici, c’est entre Dieu le Père et son Fils !

« Quand le Père éternel voulut envoyer son Fils en terre, il lui pro­posa toutes les choses qu’il devait faire et souffrir. Vous savez la vie de Notre Seigneur, combien elle a été pleine de souffrances. Son Père lui dit : `tle permettrai que vous soyez méprisé et rejeté de tout le monde, qu’un Hérode vous fasse fuir dès votre bas âge, que vous soyez tenu pour un idiot, que vous receviez des malédictions pour vos oeuvres mira­culeuses ; bref je permettrai que toutes les créatures se révoltent contre vous’

Voilà ce que le Père éternel proposa à son Fils, qui lui dit : « Mon Père, je ferai tout ce que vous me commanderez’: Ce qui nous montre qu’il faut obéir en toutes choses généralement » (X, 85, 86).

—Il a contemplé aussi le début de la réalisation de cette mission du Fils : son INCARNATION dans la Vierge Marie.

C’est dans deux canevas de sermon sur la communion, autour de 1613, que l’on trouve sa méditation sur le rôle du Père et du Saint Esprit dans l’incarnation du Verbe éternel dans le sein de la Vierge Marie. C’est sûrement son tout premier écrit spirituel, bien avant 1617, et nous pour­rons juger de sa profondeur.

« Le Père éternel a témoigné avec quel soin nous nous devons dis­poser pour recevor notre Créateur en nos âmes, puisque lui-même, l’envoyant en ce monde, lui a voulu disposer un palais rempli de toutes perfections, qui est le ventre virginal de sa bienheureuse Mère. Le Saint Esprit a voulu aussi démontrer ce même respect qu’on doit au corps de Notre-Seigneur, puisqu’ayant rejeté les moyens de la nature pour la formation de ce corps, il a voulu lui-même être l’ouvrier, en prenant le plus pur du sang de la Vierge.

Si le Père et le Saint Esprit ont tant voulu contribuer à cette dispo­sition, que doit avoir l’homme qu’il n’y contribuât… » (XIII, 31)7.

—Puis nous en arrivons à la réalisation de la MISSION du Fils de Dieu sur terre.

C’est le centre de la spiritualité de Saint Vincent : son regard revient sans cese sur la personne, la vie, les sentiments, les paroles, les actes, de Jésus, Fils de Dieu, envoyé évangéliser les pauvres.

Très souvent Monsieur Vincent cite Luc 4, 18, qui cite librement Isaïe 61, 1 : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, il m’a envoyé évangéli­ser les pauvres ».

Il en a fait son adage, sa devise, inscrite autour des armes de la Congrégation de la Mission.

Monsieur Vincent détaille souvent les modalités selon lesquelles Jésus exerçait sa Mission, et les articles qui vont suivre dans ce livre nous les présenteront.

Mais il évoque aussi cette Mission globalement.

Nous nous contenterons de ce qu’il dit aux missionnaires le 7 novembre 1659 :

« La première raison que nous avons de remercier Dieu de l’état où il nous a mis, par sa miséricorde, c’est que c’est là l’état où il a mis son Fils, qui dit lui-même : « Pauperibus evangelizare misit me » (Il m’a envoyé évangéliser les pauvres) » (XII, 367).

—Cette mission divine du Fils par le Père est la source et le modèle de la MISSION DE L’EGLISE.

a – La source :

La mission de l’Eglise, et donc des communautés, découle de cette mission du Fils de Dieu, qu’elle continue. C’est la parole même de Jésus, dans St Jean 20, 21 : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie ».

Nous reproduisons à la page suivante la gravure qui illustre cette parole dans les règles ou constitutions communes de la congrégation de la mission, en 1658.

Monsieur Vincent répète cela souvent, en particulier aux missionnaires.

Citons seulement ce qu’il leur déclare le 6 décembre 1658 :

« Notre vocation est donc une continuation de la sienne, ou, pour le moins, elle lui est rapportante dans ses circonstances.

Evangéliser les pauvres, c’est par excellence l’office du Fils de Dieu ; et nous y sommes appliqués comme des instruments par qui le Fils de Dieu continue de faire du ciel ce qu’il a fait sur la terre » (XII, 80).

Deux ans avant, il avait dit à Antoine Durand :

« Ce n’est pas ici l’oeuvre d’un homme, c’est l’oeuvre d’un Dieu. C’est la continuation des emplois de Jésus-Christ,… Il faut que Jésus Christ s’en mêle avec nous, ou nous avec lui… que nous parlions comme lui et en son esprit, ainsi que lui-même était en son Père,…

Il faut donc, Monsieur, vous vider de vous-même pour vous revê­tir de Jésus Christ » (XI, 343).

b – Le modèle :

La manière dont Jésus vit sa Mission, son état et son office d’envoyé, est le modèle de la mission de l’Eglise.

A un premier niveau, on peut considérer ce qu’est une mission, ses conditions, son « style ». Un envoyé, normalement, quitte le lieu où il était, se sépare de celui qui l’envoie, et se rend là où on l’envoie, et où il n’était pas ; mais d’autre part l’envoyé n’agit pas de lui-même ni à son propre titre : il ne fait qu’un, en quelque sorte, avec celui qu’il représente.

Lorsqu’il s’agit d’une personne divine, il est clair qu’elle ne s’en va pas : le Verbe envoyé ne peut quitter le Père, qui lui donne tout ce qu’il est ; et il ne commence pas d’exister là où il n’aurait pas été avant : puisqu’il est Dieu, il est « partout ». Mais là où il est envoyé, il existe sous un autre mode : le Verbe existe en Jésus non plus seulement comme créateur, mais sous un mode personnel. Et d’autre part le Verbe ne quitte pas le Père : en Jésus, il reste parfaitement et intimement uni à son Père. (On peut lire St Thomas d’Aquin, Somme Théologique, première par­tie, question 43, article 1).

De même l’apôtre, l’homme envoyé par Jésus et par l’Eglise, n’a pas à quitter Dieu pour aller au monde : il doit rester profondément présent à Dieu, uni à Dieu, combinant la vie contemplative et la vie active, l’amour « affectif » et l’amour « effectif ». De plus, il n’a pas for­cément à inventer des méthodes purement techniques : il a essentielle­ment à laisser le Christ et le Saint Esprit instituer en lui un nouveau mode de présence au monde : un mode « personnel », qui laisse trans­paraître la présence d’une autre personne, des Personnes Divines.

Monsieur Vincent a quelques fois évoqué ce premier niveau, ainsi le 21 février 1659 :

« O mon Sauveur Jésus-Christ, qui… n’avez eu à coeur que le règne de votre Père dans les âmes,… si vous avez vécu comme cela avec un autre vous-même, étant Dieu par relation à votre Père, que ne devons-nous pas faire pour vous imiter,… » (XII, 147)

Mais l’union profonde à Dieu n’est pas seulement une affaire de sentiment, elle n’est vraie que si elle passe aux actes : « faire la volonté de Dieu ». Ainsi Jésus entièrement uni à la volonté de son Père est notre modèle, comme il l’explique par exemple à ses confrères le 7 mars 1659 :

« O Sauveur !… Vous êtes le roi de la gloire, et cependant vous ne venez au monde que pour faire la volonté de celui qui vous a envoyé. Vous savez, mes frères, combien cette affection sacrée tenait au coeur de Notre Seigneur. Ma nourriture, disait-il, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé : ce qui me nourrit, me délecte, me fortifie, c’est de faire la volonté de mon Père » (XII, 154, 155).

« Ç’a été votre plaisir, Sauveur du monde, votre ambroisie et votre nectar, de faire la volonté de votre Père. Nous sommes vos enfants, qui nous jetons entre vos bras pour imiter vos pratiques ; faites-nous cette grâce…

Car nous ne vivons plus de la vie humaine, nous vivons d’une vie divine, et nous y vivons, mes frères, si nos coeurs sont pleins et nos actions accompagnées de cette intention de faire la volonté de Dieu. » (XII, 164-165)

Le 17 octobre 1655, il insistait déjà sur cette union de volonté :

« Si donc il est ainsi, que personne ne renonce jamais plus à soi-même et ne suit si parfaitement Notre Seigneur que celui qui conforme entièrement sa volonté à celle de Dieu, et n’adhère si parfaitement au même Dieu que celui qui ne saurait vouloir que ce qu’il veut ou ne veut pas, il faut conclure nécessairement que nul homme n’est si parfaite­ment uni à Dieu et ne fait qu’un même esprit avec lui, que celui qui fait ce que je viens de dire… La pratique de la présence de Dieu est fort bonne, mais je trouve que se mettre dans la pratique de faire la volonté de Dieu en toutes ses actions l’est encore plus ; car celle-ci embrasse l’autre » (XI, 319).

A un deuxième niveau, Monsieur Vincent considère la manière con­crète dont le Fils de Dieu a réalisé sa mission.

On pourrait exprimer ainsi son intuition globale : celui qui aura su « se vider de soi-même, par la pauvreté, la chasteté, l’obéissance, l’humilité, la mortification, etc…, « pour se revêtir de Jésus Christ », celui-là sera transparent à l’action de Jésus, qui continuera en lui sa Mission.

C’est ce qu’il explique aux missionnaires, le 7 novembre 1659 :

« Evangéliser les pauvres comme Notre-Seigneur et en la façon que Notre-Seigneur le faisait, nous servant des mêmes armes » (XII, 357).

Le détail de ces armes, de ces modalités concrètes, toute l’oeuvre de Monsieur Vincent l’expose, et les articles suivants nous le présenteront.

Nous dirons seulement ici qu’une telle personne, quelle que soit sa place dans l’Eglise et la société, ne parlera plus seulement de Dieu, ne fera plus seulement des activités techniques en faveur des pauvres : habitée par Jésus-Christ, elle pourra devenir pour les malheureux la réa­lité actuelle de la providence divine, les mains miséricordieuses du Père, qui n’a pas d’autre moyen pour se rendre visible aux hommes…

C’est ce que Monsieur Vincent annonce magistralement aux Filles de la Charité, le 11 novembre 1657 :

« Vous êtes destinées pour représenter la bonté de Dieu à l’endroit de ces pauvres malades » (X, 332).

Il nous reste à évoquer la mission du Saint-Esprit, car c’est seule­ment sous son influence que nous pouvons nous vider de nous-mêmes et être revêtus de Jésus-Christ : c’est lui qui sanctifie et anime.

2 – La mission du Saint-Esprit

Monsieur Vincent en parle relativement souvent, mais en des tex­tes courts, que l’on remarque donc peu.

Et pourtant, ils sont assez denses ; ils évoquent bien le rôle propre du Saint-Esprit : être envoyé par le Père et le Fils pour sanctifier les personnes ainsi que pour construire l’Eglise et l’animer dans sa mis­sion, selon ce que St Paul et St Jean nous enseignent (cf. Jean 14 et 15).

Le 13 décembre 1658, il dit aux missionnaires :

« Oui, le Saint-Esprit quant à sa personne se répand dans les jus­tes et habite personnellement en eux. Quant on dit que le Saint-Esprit opère en quelqu’un, cela s’entend que cet Esprit, résidant en cette per­sonne, lui donne les mêmes inclinations et dispositions que Jésus-Christ avait sur la terre, et elles le font agir de même, je ne dis pas d’une égale perfection, mais selon la mesure des dons de ce divin Esprit » (XII, 108).

Le 26 novembre 1650, il avait écrit à un missionnaire :

« C’est son Saint-Esprit que j’invoque tendrement sur vous, à ce qu’en étant animé, vous en puissiez répandre les lumières et les fruits sur les âmes… » (IV,112)

L’animation de l’Eglise se fait aussi par l’union des coeurs dans les communautés ; il écrit à la soeur Anne Hardemont, le 30 juillet 1656 :

« Vivez ensemble comme n’ayant qu’un coeur et qu’une âme, afin que par cette union d’esprit vous soyez une véritable image de l’unité de Dieu,… Je prie à cet effet le Saint-Esprit, qui est l’union du Père et du Fils, qu’il soit pareillement le vôtre, qu’il vous donne une pro­fonde paix dans les contradictions et les difficultés, qui ne peuvent être que fréquentes autour des pauvres » (IV, 235-236).

Et à Louis Dupont, supérieur à Tréguier, le 26 mars 1656 :

Je prie le Saint-Esprit, qui est l’union du Père et du Fils, qu’il soit aussi la vôtre à tous » (V, 582).

Ces courtes prières jaillissent souvent de sa plume !

Et nous terminerons par ces paroles aux Filles de la Charité, dès le 25 janvier 1643, parlant des vertus des filles des champs :

« Que le Saint-Esprit verse dans vos coeurs les lumières dont vous avez besoin pour les échauffer d’une grande ferveur et vous rendre fidè­les et affectionnées à la pratique de toutes ces vertus, à ce que, pour la gloire de Dieu, vous estimiez votre vocation ce qu’elle vaut et l’affec­donniez,— servant les pauvres avec esprit d’humilité, d’obéissance, de souffrance et de charité, et que vous en soyiez bénies. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit » (IX, 93-94).

Conclusion

Puissent ces pages, malgré leur difficulté, nous avoir éclairés un peu plus sur les splendeurs de l’amour de Dieu au sein de sa Trinité, et enflammés un peu plus pour répondre à son désir de nous le faire partager. Admirer ne suffit pas… passer aux actes est plus difficile ; seuls, nous ne pouvons rien : prions l’Esprit-Saint d’allumer en nous et nos frères, chacun selon sa condition, l’état de ses forces, sa vocation, le feu de Jésus : « Je suis venu apporter le feu sur la terre, et comme je désire qu’il soit allumé ! » (Luc 12, 49)

  1. « Comité » (du latin « comitas » : affabilité ; du verbe « comitor » : accompagner) : qualité d’une vie en harmonie les uns avec les autres : « l’être-avec ».
  2. « Opération » : activité exercée par une personne.
  3. « Soeur servante » : appellation de la supérieure locale.
  4. « Essence » : la nature d’un être, d’une personne, ce que « c’est ».
  5. « Pauvres gueux de la Mission » : en un temps où beaucoup cherchaient à se faire valoir — comme La Bruyère le parodiera quarante ans plus tard, dans ses Caractères —, Monsieur Vincent ne pratique pas seulement l’humilité individuelle, mais aussi pour ses fondations : il désigne ici ses missionnaires.
  6. « Le bienheureux évêque de Genève » : Monseigneur François de Sales, mort le 28 décembre 1622, béatifié en 1661.
  7. Ces vues trinitaires ne semblent pas très courantes dans les livres de spiritualité de ce temps. Les mystiques rhénans parlent surtout de la contemplation de la nature divine en général. Sainte Thérèse d’Avila en parle à deux reprises. Saint François de Sales n’en parle que dans le « Traité de l’Amour de Dieu », paru en 1629. Et Pierre de Bérulle semble aussi l’évoquer relativement tard. Saint Vincent la contemple dès son premier texte et jusqu’aux derniers.

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