Deuxième période : De la manifestation de la Médalle Miraculeuse (1830) jusqu’à nos jours
1° La manifestation du 27 Novembre 1830 à Sœeur Catherine Labouré
Cet événement est d’une importance capitale dans l’histoire de la dévotion mariale des fils et des filles de saint Vincent de Paul. Cette faveur céleste fut regardée par les Missionnaires et les Filles de la Charité comme un signe éclatant de la protection spéciale dont la Sainte Vierge les environnait. À dater de cette époque, on vit la Congrégation de la Mission grandir et se fortifier en dépit de tous les obstacles et malgré une grave crise intérieure. Pour les Filles de la Charité, ce fut le signal d’une étonnante prospérité1.
Trois grandes faveurs forment comme le prélude de la Manifestation du Cœur de Marie à Catherine Labouré. Ce sont : 1° la vision du Cœur de saint Vincent — qui obtient par la médiation de Marie que ses deux familles ne périraient pas au milieu des malheurs, mais que Dieu s’en servirait pour ranimer la foi ; 2° l’apparition de Notre Seigneur au Très Saint Sacrement, spécialement du Christ-Roi, en la fête de la Trinité, et surtout 3° l’apparition de la Sainte Vierge en la nuit du 18 au 19 juillet 1830 et son entretien avec Sœur Catherine. («Mon enfant, le bon Dieu veut vous confier une mission»).
Cette mission lui est révélée le 27 novembre suivant, où Marie se manifeste « belle dans son plus beau », tenant un globe d’or dans les mains, puis les mains rayonnantes, enfin avec son cœur transpercé.
Un livre a paru, en 1947, intitulé : Le Message du Cœur de Marie à sainte Catherine Labouré (Éditions Spes) où nous nous sommes efforcé d’étudier : les trois apparitions-préludes ; le récit de la grande manifestation du 27 novembre ; le symbolisme de cette vision ; la doctrine mariale de l’invocation «O Marie conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous» ; l’iconographie de la Vierge de 1830 ; le directeur de la voyante, M. Jean-Marie Aladel ; le culte social de Notre-Dame de la Médaille Miraculeuse ; [110] la vie progressive des Enfants de Marie Immaculée ; sainte Catherine Labouré, fidèle messagère du Cœur de Marie.
De cet ouvrage et d’un volume plus ancien : La Vénérable Catherine Labouré, de la Collection « Les Saints » (aujourd’hui épuisé) qu’il nous soit permis d’extraire, pour le but que nous nous proposons ici, quelques faits relatifs aux instruments dont la Providence s’est servie pour faire rayonner le message de 18302.
2° M. J-Baptiste Éttienne (1801-1874) et M. J-Marie Aladel (1800-1865)
Ces deux missionnaires furent les premiers apôtres du culte de la Vierge de 1830.
Le 4 août 1843, M. Étienne était élu Supérieur général et annonçait ainsi son élection à ses confrères, le 8 septembre suivant : «Ne suis-je pas autorisé à avoir confiance dans l’auguste et immaculée Marie, qui depuis quelque temps déploie sur nous de si grandes richesses de protection ? C’est le mérite de ses douleurs, n’en doutons pas, qui a mis fin à nos maux, et ce sera sa puissante intervention qui nous obtiendra la grâce de conserver la paix qui nous a été rendue. J’ai vu avec bonheur que notre Assemblée générale a été close le jour de la fête de sa glorieuse Assomption. C’est dans son cœur si saint et si aimant que nous avons déposé toutes nos résolutions et toutes nos espérances. Il me serait impossible de vous dire quelles délices inondaient mon âme, au moment où je voyais prosternés à ses pieds tous les représentants de la Congrégation pour confondre leurs actions de grâces et leurs prières, et les offrir au nom de toutes nos provinces, comme un holocauste en son honneur, en prononçant ensemble l’acte de consécration en usage dans la Compagnie.»
Le 1er novembre suivant, une circulaire notifiait à toutes les maisons de la Mission les résolutions adoptées par la dernière Assemblée générale. «Dans les transports de sa reconnaissance, la Compagnie a cru qu’elle devait couronner son œuvre en élevant un monument qui perpétuerait à jamais le souvenir de cette incomparable et si puissante protection de la Reine des anges et des hommes, dans ces derniers temps ; et à l’unanimité la plus touchante et avec une joie qui faisait couler de tous les yeux les plus douces larmes, elle a statué qu’à l’avenir, le 8 décembre, jour de l’Immaculée Conception, chaque année, dans toutes les maisons de la Compagnie, il sera fait un acte de consécration à la Sainte Vierge, de la même manière qu’il se pratique le jour de sa glorieuse Assomption.» [111]
Deux ans plus tard, un nouveau sanctuaire marial s’élevait à Dax (Landes) grâce à l’initiative de M. Étienne et de M. Aladel, devenu directeur des Filles de la Charité. L’historique de l’établissement des œuvres de la maison Notre-Dame du Pouy, dont les Missionnaires prirent possession, le jour de la Présentation, 21 novembre 1845, dit formellement :
«La chapelle fut bénite et l’autel placé sous l’invocation de l’Immaculée Conception de la Très Sainte Vierge, en souvenir des signalées faveurs que Dieu, depuis quinze années environ, accorde à la petite Compagnie par l’intercession de l’Immaculée Conception de la Très Sainte Vierge.
Quoique ce motif soit par lui-même plus que suffisant pour justifier le choix fait par M. le Supérieur et M. Aladel du vocable de notre chapelle, il n’est cependant pas le seul. Le second, c’est que placer notre chapelle sous la protection de l’Immaculée Conception de la Sainte Vierge c’était peut-être servir les desseins de la Providence en jetant les fondements d’un pèlerinage à l’Immaculée Vierge Marie qui n’existe encore nulle part ailleurs, disait M. le Supérieur général et surtout M. Aladel, et qu’il serait cependant si juste, si heureux de voir s’établir quelque part.»
3° La Médaille Miraculeuse et les Enfants de Marie Immaculée
1. La médaille miraculeuse
La première mission confiée par la Sainte Vierge à M. Aladel avait été de faire frapper la médaille miraculeuse. Sœur Catherine se plaignait doucement à sa Mère du ciel des lenteurs apportées à l’exécution de ses désirs. « Sois tranquille, lui fut-il répondu au sujet de son sage directeur, un jour viendra où il fera ce que je désire : il est mon serviteur, il craindrait de me déplaire. »
Le jeune et ardent missionnaire rapporte lui-même dans quelles circonstances providentielles il put commencer à réaliser sa mission. «J’eus l’occasion de voir Mgr l’Archevêque de Paris, Hyacinthe-Louis de Quélen. La conversation donna lieu de raconter tous les détails (des apparitions de 1830) au vénérable Prélat, qui nous dit ne voir aucun inconvénient à la confection de cette médaille, vu surtout qu’elle n’offrait rien de contraire à la foi de l’Église, qu’au contraire tout y était très conforme à la piété des fidèles envers la Très Sainte Vierge, que par conséquent elle ne pouvait que contribuer à la faire honorer et qu’il désirait avoir une des premières. Dès lors, je me déterminai à la faire frapper.»
La diffusion en fut rapide. Après avoir donné à l’abbé Le Guillou, auteur d’un mois de Marie (avril 1834) une notice historique sur les événements de 1830, M. Aladel publia un travail sur l’origine et les effets de la nouvelle médaille. De septembre 1834 [112] au début de 1842, huit éditions de ce volume se succédèrent sans interruption. Le dernier miracle, consigné dans la huitième édition, n’est autre que la conversion d’Alphonse Ratisbonne, un jeune Israélite, de passage à Rome, le 20 janvier 1842. La Vierge de la Médaille lui apparut : Elle ne m’a point parlé, mais j’ai tout compris. C’est principalement en considération de cette conversion miraculeuse que la Congrégation des Rites accordait, le 23 juillet 1894, l’institution de la fête de la Manifestation de la Vierge Immaculée, dite a sacro Numismate, qui se célèbre le 27 novembre, dans la famille de saint Vincent de Paul et les diocèses qui en font la demande. C’est le cardinal Aloïsi Masella, préfet des Rites, qui voulut composer lui-même la messe et l’office de cette fête.
Le 8 juillet 1909, un bref de Pie X approuvait, pour l’Église universelle, l’Association de la Médaille Miraculeuse, comme un mémorial vivant et perpétuel de la Manifestation de l’Immaculée Vierge Marie en 1830, et lui donnait comme Directeur général le Supérieur général des Prêtres de la Mission et des Filles de la Charité.
Cette Association a pris un grand développement, en France et en beaucoup de pays, spécialement aux États-Unis. Le siège central établi au Séminaire Saint-Vincent, à Germantown, Philadelphia, célébrait naguère les noces d’argent de l’Association (1915-1940). Un triple but est proposé aux nombreux membres d’Amérique : 1° et naturellement, promouvoir la dévotion à Marie Immaculée par la Médaille Miraculeuse ; 2° seconder une œuvre spirituelle, très chère à la Mère de Dieu, à savoir aider les jeunes gens qui sont dignes de devenir prêtres ; 3° aider les pauvres, ici, en Amérique et dans les missions de Chine, de nos prêtres vincentiens.
Une autre initiative américaine — elle remonte au jour de la Nativité de la Sainte Vierge, 8 septembre 1937 — est celle de la Pieuse Union de la Neuvaine en l’honneur de Notre-Dame de la Médaille miraculeuse. Une vingtaine de missionnaires lazaristes, dans les deux provinces de la Congrégation aux États-Unis, se consacrent uniquement à prêcher ces neuvaines dans les paroisses qui les demandent. Le directeur du bulletin qu’ils éditent disait, le 19 mars 1946 : «Depuis que la Mary’s Kneeling Army (l’armée de la prière mariale) a joué, à n’en pas douter, un grand rôle dans la cessation de la guerre, ne pourrions-nous faire un vigoureux effort pour affermir cette puissante organisation de milliers de personnes et les encourager à prier, aux réunions de la Neuvaine de la Médaille miraculeuse, pour une meilleure entente parmi les hommes et les nations dans ce monde d’après guerre et la protection de la vie de famille si sérieusement menacée aujourd’hui ?» L’auteur de cette initiative mariale est M. William Slattery, visiteur de la province orientale des États-Unis en 1937. Élu supérieur général des prêtres de la mission et des filles de la charité, le 5 juillet 1947, [113] son premier geste fut de consacrer les enfants de Saint-Vincent au Cœur immaculé de Marie.
2. Les Enfants de Marie
L’Association des Enfants de Marie Immaculée est née d’un désir formel de la Très Sainte Vierge, transmis par Catherine Labouré à son directeur. Une note écrite de la voyante déclare : «Un jour, je me rappelle que je disais : Monsieur Aladel, la Sainte Vierge veut de vous une mission de plus. Vous en serez le fondateur et le directeur : c’est une confrérie d’Enfants de Marie où la Sainte Vierge accordera beaucoup de grâces ; des indulgences vous seront accordées.» Une seconde note, presque identique, dit : «La Sainte Vierge veut que vous commenciez un ordre.»
La volonté formelle de Marie fut entendue. M. Aladel se mit à l’œuvre immédiatement. Nous avons retracé jadis l’origine des premières associations.
Dans le volume cité plus haut, édité à l’occasion de la canonisation de Catherine Labouré et du Centenaire de l’Association, nous exposons ce qu’il faut appeler la vie progressive des Enfants de Marie Immaculée (chapitre VIII du Message du Cœur de Marie à sainte Catherine Labouré, Éditions Spes, 1947). En voici quelques extraits :
«Depuis l’approbation canonique par Pie IX, le 20 juin 1847, l’Association n’a cessé de vivre et de voir grandir le nombre de ses privilèges et de ses adhérents ou adhérentes, malgré les difficultés ou déficiences locales dans tel ou tel pays.
«Pour les fidèles des deux sexes une pieuse et dévote confrérie sous le titre de l’Immaculée Conception de la Très Sainte Vierge est établie, 95, rue de Sèvres, en la maison-mère des Prêtres de la Mission, avec les indulgences et grâces spirituelles accordées à la Prima Primaria (Bref Cum sicut accepimus, du 20 juin 1847). Privilège qui s’étendra trois ans plus tard à chaque maison de missionnaires.»
Ce même jour un rescrit de Pie IX accorde au Supérieur général des Lazaristes et des Filles de la Charité le pouvoir d’établir dans les écoles des Sœurs de Saint-Vincent de Paul une pieuse association sous le titre de l’Immaculée Conception de la Très Sainte Vierge. Privilège qui s’étendra depuis lors aux patronages, aux ouvroirs des Filles de la Charité, puis, à dater du 25 mars 1931, aux paroisses.
Le but spécial de l’Association est d’honorer et de faire honorer Marie Immaculée par l’imitation de ses vertus, particulièrement de sa pureté, de son humilité, de son obéissance, de sa charité. Les Enfants de Marie n’ont cessé de s’appliquer à ce double travail de sanctification personnelle et d’apostolat, ainsi qu’en témoignent, par exemple, un Bref de Léon XIII, du 21 mai 1897, pour le Cinquantenaire de l’Association, ou le discours de Pie XI aux 7.000 Enfants de Marie réunies à Rome, le 29 mai 1933, à l’occasion de la Béatification de Sœur Catherine Labouré. Le 28 juillet 1947, au lendemain de la canonisation de la servante de Dieu, [114] S.S. Pie XII proclamait cette association souverainement opportune, pour ne pas dire impérieusement nécessaire.
Les associées n’ignorent pas que leur titre les oblige à se montrer de ferventes auxiliaires de l’Action Catholique, soit générale dans la paroisse, soit spécialisée dans les mouvements bien connus, selon leurs aptitudes individuelles.
Quant au chiffre des associations, une statistique pour la France donnait en août 1946 le nombre de 1 360, soit environ 9 000 associées pour Paris, et 50 000 pour la France. Pour l’ensemble des groupements dans le monde entier, la dernière statistique d’avant-guerre donnait :
- EUROPE : Autriche, 47 ; Belgique, 59 ; Danemark, 1 ; Espagne, 248 ; Hollande, 3 ; Hongrie, 42 ; Italie, 415 ; Iles Britanniques, 69 ; Portugal, 13 ; Pologne, 125 ; Suisse, 10 ; Tchécoslovaquie, 1 ; Turquie d’Europe, 14 ; Yougoslavie, 3.
- ASIE : Chine, 18 ; Cochinchine, 4 ; Perse, 4 ; Turquie, 25.
- AFRIQUE : Algérie-Tunisie, 45 ; Abyssinie, 1 ; Égypte, 10 ; Madagascar, 6.
- AMÉRIQUE : Etats-Unis, 151 ; Amérique Centrale, 42 ; Brésil, 53 ; Chili, 30 ; Equateur, 21 ; Pérou, 22 ; République Argentine, 4 ; Uruguay-Paraguay, 24.
- AUSTRALIE : 55.
Le renouveau opéré actuellement est important et a changé sensiblement les chiffres. Voici les statistiques de septembre 1951 : 1 670 associations canoniquement érigées.
Soit : 9 000 membres pour Paris et 70 000 pour la France3. Diverses revues ou publications relient entre elles les associations. En ce qui concerne la France, signalons :
Les Rayons pour les associées ; Rayon de Joie pour cadettes et aspirantes ; L’Angélus pour les aînées ; Feuilles mariales pour Directeurs et Directrices ou conseillères ; Rayon de soleil pour les malades ; Notre Étoile, édition en Braille pour les aveugles.
Les Enfants de Marie mariées, sans avoir de bulletin général, se réunissent régulièrement, continuent à faire partie de l’Association, gagnent les indulgences dont elle est enrichie, aux conditions habituelles.
4° La dévotion mariale dans les missions étrangères des Lazaristes
Le Bienheureux Justin de Jacobis, C. M., mort en Abyssinie en 1860, après un fécond apostolat, écrivait à l’un de ses confrères, [115] M. Sturchi, le 11 avril 1846 : «La reconnaissance envers le Cœur Immaculé de Marie me fait un devoir de vous déclarer ce qu’une longue expérience m’a appris avec la plus grande certitude, c’est que toutes les fois qu’il se fait quelque progrès aussi rapide qu’inattendu dans les Missions catholiques, l’Église le doit à l’intervention de cette Vierge pure qui a tant de puissance au Ciel et sur la terre, et qui s’intéresse si vivement à l’extension du règne de son divin Fils.»
Aucune formule ne pourrait mieux résumer l’histoire mariale de nos missions à l’étranger. Dans l’impossibilité de donner ici un aperçu complet de cette histoire, nous indiquerons quelques faits significatifs.
Un mot d’abord sur une question relative au tombeau de la Sainte Vierge : Éphèse ou Jérusalem. Le P. de la Broise, dans un très beau livre sur la Sainte Vierge (Coll. Les saints, p. 207, note 1) écrit :
«Anne Catherine Emmerich, dans ses visions éditées par Clément Brentano, dit que la Sainte Vierge mourut près d’Éphèse, dans une maison qu’il décrit minutieusement ; or, en 1891, les missionnaires français établis à Smyrne, prêtres de la Congrégation de la Mission, se mirent à explorer le Bulbul-Dagh, montagne voisine des ruines d’Éphèse et y rencontrèrent au lieu-dit Panaghia-Capouli (porte de la Toute-Sainte) une antique maison ou chapelle qui leur a semblé, et qui depuis a semblé à divers voyageurs, répondre aux indications de la voyante ; cette découverte se trouve, paraît-il, confirmée par la tradition locale des habitants de Kirkindjé, descendants des Ephésiens.»
Le savant Jésuite ajoute : «Évidemment, le jour où il serait prouvé que la description de la maison voisine d’Éphèse, et les autres détails relatifs à la mort de Marie, contenus dans les visions de Catherine Emmerich, proviennent d’une révélation divine, il n’y aurait qu’à s’incliner… Mais ce jour ne paraît pas venu encore.» À ces lignes, qui datent de 1904, nous n’ajouterons nous-même aucun commentaire, nous contentant d’indiquer une brochure du P. Poulain, C. M. (Gabriélovich) : Éphèse ou Jérusalem — tombeau de la Sainte Vierge — (Paris, Oudin, 1897).
L’histoire de la Basilique nationale, du Pèlerinage de Notre-Dame de Lujan, dans la République Argentine, ne donne lieu à aucune controverse de ce genre. Les missionnaires français s’établirent à Lujan en 1871. Dès 1630, une chapelle bâtie par un Portugais en l’honneur de la Sainte Vierge avait reçu une statue que l’on appelait déjà «muy milagrosa». Ce titre de «très miraculeuse» fut acquis pour jamais à Notre-Dame de Lu jan. Le 19 juillet 1895, Mgr Crouzet, C. M., de passage à Lujan, écrit à M. Milon, secrétaire général de la Mission : «Le pèlerinage de Notre-Dame de Lu jan offre [116] un spectacle magnifique. Nos confrères ont assuré la lourde et consolante responsabilité d’élever un temple, chef-d’œuvre d’architecture, à la Reine des Cieux. Vous n’ignorez pas le zèle et l’activité qu’ils apportent à cette tâche écrasante.»
Comment dire l’histoire de ces efforts, de cette dévotion mariale ? Neuf missionnaires avaient la charge, en 1947, de la Basilique nationale, où se déroulèrent les cérémonies et séances du Premier Congrès marial en Argentine, du 5 au 12 octobre.
Terminons par ces deux témoignages d’un de nos confrères, M. Planchet, ancien missionnaire de Chine, sur le pèlerinage de Tounglu et le premier sanctuaire de Marie dans le vicariat de Pékin.
Le pèlerinage de Tounglu. —
Tounglu est à une trentaine de kilomètres au sud-est de Paotingfou. Le village compte 4 500 habitants, la foi y fut implantée en 1863. De 1889 à 1895, Mgr Jarlin, alors jeune prêtre, y passa la plus grande partie de l’année. À son départ il laissait 600 chrétiens et avait triplé le nombre des néophytes.
Durant la courte mais sanglante persécution des Boxers, les chrétiens de la région se réfugièrent à Tounglu et soutinrent un siège intermittent de quatre mois ; ils avaient peu d’armes, mais chaque victoire leur procurait fusils et munitions.
La paix revenue, les chrétiens de Tounglu entourèrent leur village d’un épais rempart de terre et construisirent une église monumentale, dont le clocher dominait toute la plaine. En 1902, un tableau fut peint par une vierge chinoise, sur les indications de M. Giron : il représentait la Sainte Vierge recevant du curé de la paroisse l’église et les chrétiens de Tounglu. Puis, le 31 octobre 1908, avec l’autorisation de Mgr Jarlin, les chrétiens de Tounglu chantaient pour la première fois l’invocation dont ils sont si fiers : «Sainte Mère de Dieu, Reine de Tounglu, priez pour nous.»
Lorsque M. René Flament fut chargé de cette chrétienté (1905-1910) il décida de remplacer la peinture de la vierge chinoise par une image plus artistique : il se servit d’un beau portrait de l’Impératrice Tze-Hsi, exécuté par une artiste américaine (Miss Carl). La peinture ainsi transformée ne tarda pas à être l’objet d’une dévotion qui s’étendit d’année en année.
Le prestige des victoires du canton, l’existence des remparts et la présence d’un prêtre français valaient à Tounglu une renommée qui en faisait une ville de refuge inviolable pendant les guerres civiles. Pour ne citer qu’un exemple, du 7 au 15 mai 1928, on y compta près de 300 000 réfugiés et 15 000 animaux. La reconnaissance populaire attribuait à la Sainte Vierge l’efficacité de cette protection. De là à un pèlerinage, il n’y avait pas loin, c’est Mgr de Vienne, vicaire apostolique de Tientsin, qui invita M. Trémorin, curé de la paroisse, à profiter des circonstances. [117] Ce dernier n’attendait que cette occasion : il déclara le pèlerinage ouvert et dès lors, le tableau de Notre-Dame de Tounglu fut suspendu au-dessus du maître-autel, comme une invitation à tous de prier avec plus de ferveur la Reine du Ciel.
Toutes les paroisses du diocèse de Paotingfou, puis les missions voisines vinrent, bannières déployées, honorer Marie et lui demander ses faveurs, certaines au prix d’héroïques sacrifices : tel ce groupe de femmes de Choulou, à 150 kilomètres, qui avaient fait le vœu de venir à pied et sans argent, en mendiant le long de la route.
Pourquoi faut-il qu’une si belle œuvre ait été totalement interrompue, d’abord par l’occupation japonaise, puis par les communistes, au point qu’il ne reste aucune trace de l’église et des établissements religieux de Tounglu ? Seule l’image de Notre-Dame de Chine a été sauvée, réservée pour une restauration que nous souhaitons prochaine.
Le premier sanctuaire de Marie dans le vicariat de Pékin.
Le premier sanctuaire élevé à Marie dans le vicariat de Pékin, et même dans l’Empire chinois, est l’œuvre de Claude-Marie Chevrier, lazariste, fondateur de la Mission de Tientsin. Cette église, dont il eut l’idée dès son arrivée en Chine, il la voulait dédiée à Notre-Dame-des- Victoires : «Je crois, expliquait-il, qu’à cette condition seulement, je pourrai tenir ferme en face des légions infernales exceptionnellement terribles dans notre district.» Mgr Mouly approuva le choix de ce haut patronage.
Or, à la mort de Mgr Mouly, survenue peu après, son successeur, Mgr Guierry, décida de mettre la nouvelle église sous le patronage de saint Vincent de Paul. Malgré sa dévotion pour le saint fondateur, M. Chevrier fut vivement peiné de cette décision et insista auprès de l’évêque : «C’est à deux genoux que je supplie Votre Grandeur de nous laisser Notre-Dame des Victoires.» L’évêque céda et, le 16 mai 1869, eut lieu la pose de la première pierre. Les travaux furent poussés avec activité et l’édifice s’éleva sur de fortes assises, avec ses élégantes colonnes en faisceau, et son majestueux clocher flanqué de deux tourelles.
En décembre (1869) les travaux étaient terminés et le jour de l’Immaculée Conception M. Chevrier eut l’indicible joie de faire l’inauguration de Notre-Dame-des-Victoires au milieu d’un grand concours de fidèles. Cependant le nouveau sanctuaire ne fut pas béni : cette cérémonie était réservée au nouvel évêque, Mgr Delaplace, alors à Rome. Le temple ne devait pas recevoir la bénédiction de l’eau sainte : il allait être sanctifié par le sang des martyrs.
Six mois après l’inauguration, le 21 juin 1870, M. Chevrier et son confrère, M. Vincent Ou, étaient massacrés dans leur église [118] par une foule d’émeutiers encouragés, sinon soudoyés, par les autorités chinoises. L’église et la résidence furent pillées et ensuite livrées aux flammes.
Cela fait, les massacreurs se portèrent à l’établissement des Filles de la Charité, enfoncèrent les portes, égorgèrent dix sœurs, livrèrent la maison au pillage et aux flammes. Avec les missionnaires et les Filles de la Charité périrent aussi le Consul de France et son chancelier. Des établissements catholiques il ne restait que la tour de Notre-Dame-des-Victoires et la croix qui la couronnait.
Un premier essai de restauration fut tenté en 1897. Les corps des victimes du 21 juin 1870 furent exhumés et transférés dans l’église. Mais trois ans après, une nouvelle crise vint bouleverser l’Empire chinois : ce fut la révolte des Boxers, prélude de la chute de la monarchie en Chine.
Le 15 juin 1900, l’église de Notre-Dame-des-Victoires fut de nouveau livrée aux flammes. «Cela se fit d’un coup, rapporte un témoin : une grande flamme qui en un clin d’œil enveloppa le monument, consuma le toit et s’acheva dans des tourbillons de fumée ; la tour couronnée de la croix est encore debout au milieu des ruines» (baron d’Anthouard).
La crise des Boxers fut sanglante ; elle se termina le 14 août par la prise de Pékin ; on comptait plus de 20 000 victimes. Mais cette persécution, au lieu d’anéantir le nom chrétien, provoqua un grand élan de conversions. Sous l’épiscopat de Mgr Jarlin, le nombre des chrétiens passa de 4 000 à 400 000.
Quant à Notre-Dame-des-Victoires, elle fut en 1904 considérablement agrandie. Bien plus, huit ans après, le district de Tientsin était érigé en vicariat apostolique, et l’évêque établissait son siège à Notre-Dame-des-Victoires (1912).
Bibliographie
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- Saint Vincent de Paul. Correspondance, Entretiens, Documents, par Pierre COSTE,cm. Paris, Gabalda, 1920-1925, 14 vol. in-8°.
- Louise de Marillac, veuve de M. Le Gras. Sa vie, ses vertus, son esprit. Bruges, 1886, 4 vol. in-16.
- CRAPEZ Edmond, cm. La Vénérable Catherine Labouré, par (Collection : Les Saints.) Paris, Gabalda, in-12. 1re édition 1910 ; 14e édition 1931. Épuisé.
- CRAPEZ Edmond, cm. Le message du Cœur de Marie à sainte Catherine Labouré, Paris, Spes, 1947.
- X…, La Formation mariale chez les Prêtres de la Mission et les Filles de la Charité, dans Bulletin de la Société Française d’Études mariales, Vrin, 1936, pp. 91-94.
Autres vies de Saint Vincent de Paul
- MAYNARD (1860), 4 vol., BOUGAUD (1889), COSTE (1932). –
- MAYNARD, Vertus et doctrine spirituelle de saint Vincent de Paul, 1864. –
- L. DEPLANQUE, Saint Vincent de Paul sous l’emprise chrétienne, 1936. –
- H. BREMOND, Haute littérature du sentiment religieux, III, pp. 222-227. –
- Mgr J. CALVET, Histoire de la Littérature française, Y, pp. 114-127. –
- Mgr J. CALVET, Saint Vincent de Paul. –
- P. POURRAT, Spiritualité chrétienne, III, pp. 575-586. –
— N.D.L.R. — Nous remercions M. Triclot, prêtre de la Mission, d’avoir bien voulu relire les épreuves de l’article du regretté M. E. Crapez. Le supérieur des prêtres de la Mission à Gentilly (Seine) et sous-directeur de la Compagnie des Filles de la Charité, a été rappelé à Dieu le 4 septembre 1949. H. M.






