Jean-Gabriel Perboyre, Lettre 077. A M. Candèze, Vicaire général de Saint-Flour

Francisco Javier Fernández ChentoÉcrits de Jean-Gabriel PerboyreLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Jean-Gabriel Perboyre .
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Ho-nan, 16 août 1836

Monsieur,

Au commencement du siècle dernier, nous avions en Chine six ou sept de nos confrères, parmi lesquels M. Appiani[note]Appiani (Louis-Antoine), C.M., prêtre, né à Dogliani, diocèse de Saluce, le 22 mars 1663, reçu au séminaire à Gênes le 20 mai 1687, y a fait les vœux le 28 mai 1689, arrivé à Canton le 14 octobre 1699, décédé à Macao le 29 août 1732. (Coste, op. cit. p. 22. Mémoires, 1).[/note], secrétaire de Mgr le cardinal de Tournon[note]Charles-Antoine Maillard Cardinal de Tournon, né à Turin le 31 décembre 1668, sacré à Rome, archevêque d’Antioche (de Pisidie), le 27 décembre 1701. Légat en Chine, des documents lui donnent le titre de patriarche d’Antioche, créé cardinal le 7 août 1707, reçut la barette le 17 janvier 1710. Décédé à Macao le 8 juin 1710. (A. Battandier, Annuaire Pontifical catholique, 1916, p. 358. Mémoires, 1).[/note], et M. Mullener[note]Müllener (Jean), C.M., évêque, né à Brème, diocèse d’Osnabrück, le 4 octobre 1673, reçu au séminaire à Madras (Indes) le 25 janvier 1699, arrivé à Canton le 14 octobre suivant, fit les vœux à Tchong-k’ing-fou le 6 février 1704, sacré évêque de Myriophite et vic. ap. du Seu-tchoan en décembre 1716. Décédé à Sin-tou-hsien le 17 décembre 1742. (Coste, op. cit. p. 447. Mémoires, 1).[/note], qui fut vicaire apostolique du Se-tchuen. Ils y étaient venus comme simples missionnaire de la Propagande. Notre Congrégation n’y a été proprement fixée que lorsqu’elle a été chargée des missions des Jésuites, à la veille de la Révolution française. Les sujets qu’elle y envoya alors furent partagés entre Pékin et les provinces ; le Hou-pé en a eu quatre : le premier fut M. Aubin[note]Aubin (Raymond), C.M., prêtre, né à Saint-Pardoux, diocèse de Périgueux, le 6 juin 1759, reçu au séminaire à Paris le 24 août 1781, y fit les vœux le 18 décembre 1783, arrivé à Macao le 21 septembre 1788, décédé à Si-ngan-fou le 1er août 1795. (Coste, op. cit. p. 26. Mémoires, 1).[/note], que les vicaires apostoliques du Chen-si et du Se-tchuen travaillaient à faire nommer vicaire apostolique du Hou-kouang ; mais comme il se rendait au Chen-si, il fut arrêté et interrogé. Doublement content d’avoir trouvé l’occasion et de décliner la charge qu’on lui préparait, et d’obtenir la couronne du martyre, il avoua et déclara, en toute simplicité, ce qu’il était. Il fut conduit dans les prisons de la capitale de cette province, où il passa environ un an. L’empereur Kien-long, qui aimait assez les Européens, et qui lui aurait probablement fait grâce, manda qu’on le lui envoyât ; mais les mandarins aimèrent mieux se défaire autrement de lui, et ils le firent empoisonner. M. Clet, après une longue carrière apostolique, fut martyrisé en 1820. Les chrétiens et les prêtres chinois qui ont travaillé sous lui en parlent encore avec une grande vénération ; ce que j’ai vu de sa correspondance montre qu’il était l’oracle de ses confrères. La révolution, qui avait fait disparaître notre Congrégation, avec tant d’autres institutions, occasionna malheureusement, dans l’envoi des missionnaires, une lacune très funeste, mais qui l’aurait été bien davantage, si elle n’avait été comblée en partie par un certain nombre de bons prêtres indigènes qui avaient été formés à Pékin. Deux de ces prêtres ont été envoyés en exil ; l’un d’eux y est encore. M. Lamiot, lors de la mort de M. Clet, convaincu d’avoir eu des relations avec lui, fut banni de la cour et de l’empire. Il transporta son séminaire de Chinois à Macao, où il put former de nouveaux missionnaires tout en dirigeant ceux de l’intérieur ; enfin, le Seigneur ayant rétabli en France la famille de saint Vincent, et l’ayant mise en état de remplir tous ses engagements, elle est accourue de nouveau au secours des Chinois. M. Torrette est arrivé deux ans avant la mort de M. Lamiot, pour recevoir sa succession et recueillir ses traditions. Mon frère le suivait de près, mais il n’y put l’atteindre. Ensuite sont venus MM. Laribe et Rameaux, MM. Mouly et Danicourt, M. Baldus, puis votre serviteur avec deux autres missionnaires. Au moment où j’ai l’honneur de vous écrire, quelques autres doivent s’être bien approchés de nous. Deux de nos confrères portugais sont dans le Kiang-nan, à la tête d’un nombreux clergé indigène. Il y a cinq à six ans, nous perdîmes dans cette province M. Miranda[note]Miranda (José-Joaquin Pereira de) junior, C.M., prêtre, né en Portugal en 1797, reçu au séminaire à Lisbonne en 1815, arrivé à Macao le 24 octobre 1825, nommé vicaire général de Nankin, décédé le 1er novembre 1828.[/note], qui mourut victime de l’insalubrité de l’air. M. Castro, qui peu après faillit y éprouver le même sort, est maintenant dans celle de Chan-tong. Les chrétientés du Kiang-si, confiées jadis aux soins de missionnaires de divers ordres, et qui, à cause du malheur des temps, s’étaient trouvées en partie abandonnées, ont repris une nouvelle vie, réunies sous la houlette de M. Laribe ; celle du Hou-pé avait été désolée par la persécution et éprouvée par des calamités de tout genre. M. Rameaux apparut au milieu d’elle comme un ange consolateur ; par son zèle extraordinaire, il est parvenu à réparer les anciennes brèches, et à cicatriser les plaies qui saignaient encore. M. Baldus, votre compatriote, qui lui a été associé, s’est montré aussi un vaillant athlète dès son entrée dans la carrière. Dix mois ne s’étaient pas écoulés depuis son arrivée, qu’il avait parcouru au moins trois cents lieues tout en faisant mission, entendu dix mille confessions et baptisé trente et un adultes.

Vous savez, Monsieur, que les Missionnaires ont maintenant dans la mission de Pékin une position bien différente de celle qu’ils y ont occupée précédemment. Alors, quoiqu’ils n’eussent été admis à Pékin que comme des savants européens, appelés à lui former une académie des sciences et des arts, ils pouvaient, à la faveur de ce titre, exercer au sein de la capitale toutes les fonctions du Missionnaire : diriger un séminaire, prêcher continuellement la religion dans leur église, recevoir dans leur maison plus de deux cents retraitants par an, former des catéchistes, expliquer tous les jours les cas de conscience aux prêtres chinois, pendant deux mois de vacances qu’ils prenaient auprès d’eux, en revenant de mission, soigner les chrétiens dans les divers quartiers de la ville, d’où ils savaient encore s’échapper secrètement, malgré les défenses de l’empereur, pour aller missionner à la campagne, etc. Dominus dedit, Dominus abstulit. La maison d’où sortaient ces bonnes œuvres est maintenant habitée par un mandarin, qui a fait élever sur l’emplacement de l’église une salle de comédie. L’évêque de Nankin, autorisé à passer à Pékin le reste de ses jours, n’a cessé d’être l’âme des prêtres chinois des environs, et d’entretenir secrètement une correspondance avec les Missionnaires des quatre provinces qu’il administre ; il conserve encore l’église portugaise où, malgré ses infirmités et son grand âge, il confesse régulièrement les veilles des fêtes et des dimanches. Quand à M. Mouly, supérieur de la Mission française, il demeure en Chine à la même condition que ses confrères, c’est-à-dire, en ne menant la vie publique qu’au moyen de la vie cachée. Notre Congrégation est chargée de servir les missions de sept provinces qui comprennent la partie orientale de la Chine ; elle a dans toutes des missionnaires européens, français ou portugais. Puisque la Providence lui ménage maintenant des ressources qu’elle n’avait jamais eues, elle remplira peu à peu les divers besoins de ses missions, et s’efforcera de procurer de plus en plus leur bien et leur prospérité.

Les dix autres provinces sont desservies : une par les Dominicains espagnols ; quatre par les missionnaires de la Propagande, ordinairement franciscains italiens : trois par les Messieurs du séminaire des Missions Étrangères : deux, Kouang-tong et Kouang-si, où les Européens ne pourraient se cacher, par des prêtres chinois, sous la dépendance de l’évêque de Macao. C’est dans cette dernière ville que résident les procureurs de ces diverses missions ; chacune d’elles a un séminaire de Chinois : celle de la Propagande à Naples ; celle de Messieurs des Missions à Pi-nang ; celle des Dominicains à Manille ; notre Mission française et celle des Portugais à Macao. Pour le moment, les seules provinces de Nankin, du Se-tchuen, du Fo-kien et du Chen-si, lesquelles renferment le plus de chrétiens, ont des évêques ou vicaires apostoliques qui sont en même temps administrateurs des autres provinces, à part les deux qui sont sous la juridiction du vicaire capitulaire de Macao, où le siège est vacant depuis plusieurs années. Dans toute la Chine, il y a à peu près quatre-vingts prêtres indigènes, et environ quarante prêtres européens, dont les trois quarts sont entrés depuis dix ans ; depuis cette époque il n’en est mort que deux ou trois.

Vous voyez, Monsieur, que dans un assez court intervalle le Père de famille a envoyé à sa vigne un assez bon nombre d’ouvriers ; quant à celui des chrétiens de la Chine, il ne paraît pas qu’il s’élève au-dessus de deux cent vingt mille, si même il atteint ce chiffre. Dispersés sur toute la surface de l’empire, ils sont dans la foule des païens comme quelques petits poissons dans la mer ; en évaluant à trois cent millions le nombre total des Chinois : sur treize ou quatorze cents à peine trouve-t-on un seul chrétien. Quand ce petit levain aura-t-il pénétré cette énorme masse ? C’est le secret de Celui qui a les temps en sa puissance ; à nous il a été donné seulement de coopérer, de nos chétifs efforts, à cette grande œuvre : Non est vestrûm nasse tempora vel momenta, quae Pater posuit in sua potestate ; sed eritis mihi testes usque ad ultimum terrae[note]« Ce n’est point à vous de connaître les temps ou les moments que le Père a disposés dans sa puissance, mais vous me rendrez témoignage jusqu’aux extrémités de la terre » (Act. 1, 78).[/note]. Toutefois il fait dépendre en partie l’accomplissement de cette œuvre du nombre, de la sainteté et du zèle des missionnaires. Puisse-t-il donc nous multiplier, nous sanctifier et nous remplir de son esprit !

La conversion de la Chine dépend aussi des prières que les chrétiens d’Europe peuvent faire pour elle : Orate pro invicem ut salvemini, multum enim valet deprecatio justi assidua[note]« Priez les uns pour les autres, afin que vous soyez sauvés, car la prière persévérante du juste peut beaucoup ». ( Jac. V 16).[/note]. Si donc vous voyez de toutes parts des prières s’élever vers le Ciel, de plus en plus multipliées, de plus en plus ferventes, vous pouvez mieux juger de loin que nous de près si le royaume de Dieu est proche pour cette grande nation. Quelle consolation pour l’Eglise si elle voyait entrer dans son sein tout un peuple aussi considérable, aussi intéressant que le peuple chinois ! Or, si tous ses enfants se réunissent et font violence au Père de miséricorde, ils en obtiendront tôt ou tard ce grand prodige, malgré les obstacles qui semblait le rendre impossible. Les membres de l’Association pour la Propagation de la Foi ont très heureusement entrepris cette noble mission ; puissent tous leurs frères en Jésus-Christ s’enflammer du même zèle pour les intérêts de notre divin Roi, s’enrôler dans la même milice spirituelle, et prendre les armes de la prière pour continuer à ruiner l’empire de Satan !

Vous m’avez recommandé, Monsieur le vicaire-général, de prier pour que vous puissiez être utile à cette belle association ; elle vous rend sans doute elle-même le témoignage que depuis longtemps ce vœu est exaucé, et elle peut espérer qu’il le sera pendant bien longtemps encore, si Dieu daigne accueillir ceux que je lui adresse pour votre conservation et la prospérité d’une œuvre qui est visiblement la sienne.

Une profonde paix règne dans tout l’empire chinois ; mais une innombrable armée de sauterelles l’a envahi presque tout entier. On ne peut se figurer cette multitude qui cache pour ainsi dire la surface du sol. Quoiqu’elles se hâtent de faire place aux passants, on ne peut guère poser le pied sans en écraser, et l’on est souvent obligé de se secouer pour les faire tomber de dessus ses épaules ; elles couvrent les arbres et tapissent les murs où elles courent, ne trouvant plus rien à manger ; la terre est toute verdoyante de leurs excréments : c’est chose incroyable si on ne l’a pas vue. Il ne reste plus un brin de toutes les herbes qui étaient à leur goût ; elles ont dévoré jusqu’aux feuilles des bambous, qui résistent à l’hiver même. La plupart sont petites ; mais il y en a de grosses qui ont de longues ailes ; quand elles volent, on dirait des flocons de neige qui remplissent l’air : c’est vraiment un terrible fléau. On voit des familles qui reviennent des champs en pleurant, parce que tout a été emporté. On se hâte de cueillir le maïs, et même, dit-on, le riz tout vert pour le donner aux bestiaux, plutôt que de le laisser devenir la proie de ces insectes dévastateurs. Une espèce de fève, qui est une récolte très considérable en Chine, doit nécessairement être perdue pour cette année. L’empereur, en écrivant aux mandarins, déplore, d’une manière fort énergique, la calamité qui pèse sur le peuple ; il leur ordonne, sous peine d’être déposés de leur charge après l’espace de quarante jours, de détruire ces indestructibles ennemis. On va aux champs comme on court au feu : on crie, on fait du bruit avec des machines, on frappe pour tuer tout ce qu’on peut, et plusieurs personnes de front pourchassent devant elles un nuage de sauterelles, jusque hors de leur propriété, se mettant peu en peine de celle du voisin ; tous les jours on ne fait que cela, on ne parle que de cela. Quand l’empereur a écrit aux mandarins, deux provinces seulement n’avaient pas été envahies. Les Chinois sont châtiés comme les Egyptiens, mais que ne savent-ils dire comme il faut : Le doigt de Dieu est là ?

Lettre 77. — Vauris, op. cit. p. 200.

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