Jean-Gabriel Perboyre, Lettre 059. A son Frère Jacques, à Paris

Francisco Javier Fernández ChentoÉcrits de Jean-Gabriel Perboyre0 Comments

CRÉDITS
Auteur: Jean-Gabriel Perboyre .
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De la rade de Batavia, 1er juillet 1835.

Mon très cher frère,

La grâce de N. S. soit toujours avec nous.

Vous avez attendu avec impatience et peut-être avec quelque anxiété un signe de vie de ma part. Eh bien le voici. Non, votre frère n’est pas encore mort ; qui plus est, il se porte bien. Quelque indigne que je fusse de ma belle vocation et même de la vie, Dieu a bien voulu me conserver ; et quoique je dusse avoir ma petite part aux fatigues et aux autres incommodités inséparables d’un voyage comme le nôtre, il lui a plu de tellement ménager ma faiblesse que la traversée n’a pas nui à ma santé. J’ai en général bien dormi, condition assez essentielle à ma chétive existence. Si mon estomac ne peut s’accommoder de toutes sortes d’aliments, surtout de ceux dont on use le plus sur mer, il sait du moins se contenter de peu ; et plus tard je passerai à merveille avec une petite ration de riz. L’air de la mer paraît m’avoir été salutaire : j’ai moins ressenti qu’à terre cet échauffement qui me consumait depuis plusieurs années. Avant d’avoir navigué je ne pouvais penser à la mer sans éprouver une secrète frayeur ; mais depuis que je me suis embarqué, ni l’immensité de son étendue, ni la profondeur de ses abîmes, ni l’agitation de ses flots ne m’ont causé le plus léger effroi.

Ainsi après avoir redouté de paraître devant Dieu, devons-nous goûter un jour sur son sein un repos jusqu’alors inconnu.

Il serait assez inutile de vous marquer la route que nous avons suivie. Vous dire, que nous avons aperçu plusieurs îles, d’autres navires, vu des baleines, divers poissons et oiseaux, pris et mangé des requins, des albatros, etc., serait aussi chose superflue : vous pouvez supposer tout cela d’après les relations de nos devanciers. Mais il faut que je vous dise ce que vous ne devineriez peut-être pas, c’est que, il y a environ un mois et demi, je roulais bel et bien du haut en bas d’un escalier dont les marches étaient doublées en cuivre et où je pouvais me briser dix fois la tête. Cependant je fus quitte pour avoir quelques contusions sur les flancs et une cuisse écorchée, ce qui n’a eu ni longues ni graves suites. Je vous dirai encore qu’un jour nous avons été ballotés par une forte tempête depuis six heures du matin jusqu’à six heures du soir seulement. Ainsi au cri de détresse ne tarda pas de succéder le cantique d’action de grâces. Post tempestatem tranquillam facis, Domine.

Dieu n’ayant cessé de nous protéger dans tout le cours de notre navigation, nous sommes arrivés à bon port à Batavia le 26 juin, trois mois environ après notre départ de France. Vous ne doutez pas, mon cher frère, que pendant cet intervalle je n’aie souvent pensé à vous. J’aimais à me représenter le bon Jacques aux diverses heures de la journée, tantôt adorant Dieu dans l’église, tantôt s’entretenant en sa présence dans la sacristie et les corridors et toujours servant avec joie et avec zèle ce souverain et aimable Maître ; d’autres fois prosterné devant la châsse de saint Vincent, recommandant à ce charitable père le plus indigne de ses enfants. Je n’ai pas oublié, que vous m’avez promis de réciter tous les jours pour moi le Sub tuum et les oraisons de saint Joseph et de saint Vincent. Je n’ai pas oublié non plus notre chère sœur Antoinette, à qui vous ne tarderez pas de communiquer cette lettre. Est-elle toujours bien portante, bien contente et bien sage ? Dites-lui que je l’embrasse en N. S., devant qui elle doit se souvenir tous les jours de son parrain.

J’espère que le bon Dieu bénira le sacrifice que mon éloignement lui a occasionné.

Vous m’acquitterez auprès de nos bonnes Sœurs de Montrouge.

Priez M. Le Go, dont le souvenir est si cher à mon cœur, de vouloir bien m’acquitter aux Invalides et M. Aladel1Aladel (Jean), C.M., prêtre, né à Ternes, diocèse de Saint-Flour, le 4 mai 1800 ; reçu au séminaire à Paris le 12 novembre 1821 ; fit les vœux le 16 novembre 1823. Confident de sainte Catherine Labouré. Premier assistant de la Congrégation. Décédé à Paris le 25 avril 1865. à la Communauté.

J’espère que M. le très honoré Père voudra bien témoigner à tous ces Messieurs mon respect et mon attachement. Dites à MM. les étudiants et séminaristes et à nos chers frères que je les embrasse de tout mon cœur.

Je serais très obligé à M. Martin et à M. Nozo de m’acquitter selon les occasions et les convenances auprès des confrères de province.

M. Gabet et M. Perry vous disent bien des choses. Ils vont bien l’un et l’autre. Pendant la traversée, M. Perry a fait auprès des matelots l’office de maître d’école et celui d’évangéliste.

Comme le navire hollandais, auquel je vais remettre ces lettres, est sur le point de partir, je ne puis pas en profiter pour écrire à Papa et à notre oncle de Montauban. Je leur écrirai par une autre occasion. En attendant, donnez-leur de mes nouvelles ainsi qu’à notre cousin de Montdidier, etc. Tout à vous à la vie et à la mort,

J.G. Perboyre i. p. d. l. m.

Lettre 59. — Maison-Mère, original 48.

References   [ + ]

1. Aladel (Jean), C.M., prêtre, né à Ternes, diocèse de Saint-Flour, le 4 mai 1800 ; reçu au séminaire à Paris le 12 novembre 1821 ; fit les vœux le 16 novembre 1823. Confident de sainte Catherine Labouré. Premier assistant de la Congrégation. Décédé à Paris le 25 avril 1865.

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