Jean-Gabriel Perboyre, Lettre 028. A son Cousin M. Caviole, curé de Jussies, canton de Catus

Francisco Javier Fernández ChentoÉcrits de Jean-Gabriel PerboyreLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Jean-Gabriel Perboyre · La source : Lettre 28. — Maison-Mère, original 22 ter..
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[Saint-Flour, le 20 janvier 1832]

Mon très cher cousin,

Nos jours s’écoulent avec tant de rapidité que, sans que je m’en sois aperçu, la nouvelle année a commencé à vieillir. Nous voilà au 20 janvier et je ne vous ai pas transmis l’expression de mes vœux. Vite, prévenons au moins le 21 ; appelons au secours la méthode des enfants : ouvrons quelque livre où l’ouvrage se trouve tout fait. Précisément, voici mes vœux ; les voici écrits depuis 18 siècles. Vous voudrez bien, mon cher cousin, en faveur de leur ancienneté, excuser la fraîche date de ma tardive lettre :

« Deus autem meus impleat omne desiderium vestrum, secundum divitias suas, in gloria in Christo Jesu. (ad Philipp. c. 4, v. 19)1 ».

Ces sentiments que le Saint-Esprit inspirait à saint Paul pour tous les chrétiens, il les a depuis longtemps gravés dans mon cœur pour vous. Je me garderai bien de souiller la sainteté de ce souhait divin, en y ajoutant rien d’humain. Je sais que vous en faites de semblables pour moi, et j’ai d’autant plus lieu de m’en réjouir que vous les adressez à Dieu au moment où vous tenez entre vos mains Celui par lequel tout bien nous arrive. Sta promissis.

Quand vous verrez M. le curé de Catus, veuillez lui offrir mes souhaits de bonne année avec l’hommage de mon respectueux attachement.

Je me porte mieux que quand nous nous sommes vus aux vacances. Il ne m’a pas été possible de changer de poste. Quoique le principal du collège de Saint-Flour ait ouvert un nouveau pensionnat, le nôtre est plus nombreux que jamais, et le résultat de la concurrence est tout en notre faveur aux yeux des amis et des ennemis. Malheureusement nos enfants sont forcés de fréquenter les classes du collège où ils voient tous les jours les turpitudes les plus abominables. Hélas !

Cependant ils sont pleins de piété et animés du meilleur esprit ; ce que je regarde comme un vrai miracle dans l’ordre de la grâce, étant exposés comme ils sont aux plus terribles dangers. Mon Dieu, ayez pitié de nous et accordez-nous la liberté d’enseignement.

Notre oncle de Montauban vient de m’écrire qu’il s’est élevé un grand orage contre nos Messieurs de Cahors, à cause des opinions Lamennaisiennes. J’ai quelque peine à le croire, soit parce que sa grande aversion pour M. de La Mennais2 aurait bien pu le faire tomber dans l’exagération, soit parce que nos confrères sont très réservés à cet égard. Et comment poursuivrait-on des hommes qui ne croient avoir que les opinions du Saint-Siège, et qui y tiennent dans leur cœur jusqu’à ce que le Saint-Siège ait prononcé qu’ils se trompent. Vous êtes bien à portée de connaître la vérité, allant souvent à Cahors. Voudriez-vous me dire ce qu’il en est ?

J’ai lu les deux premiers numéros de la Gazette du Clergé. Elle se rapproche beaucoup de l’Avenir pour le fond des doctrines, mais elle est plus modérée et plus douce dans les formes, et lui est bien inférieure sous le rapport du talent de la rédaction. Je vous apprendrai que les célèbres pèlerins sont arrivés à Rome. Ils y passeront un mois avant de se présenter devant le Pape, pour voir en attendant quel est l’air du bureau. M. de La Mennais a été très fatigué du voyage. Dès que le légat de Florence le sut arrivé dans cette ville, il s’empressa de l’inviter à dîner, et il le reçut de la manière la plus brillante au milieu des convives les plus distingués. Vous apprendrez avec plaisir que l’auteur de l’Essai sur l’indifférence a composé un essai sur la philosophie catholique, qui, dit-on, éclipsera tous ses autres ouvrages. Mais avant de le faire paraître, il veut vider la querelle de l’Avenir. Pendant la suspension du journal, M. l’abbé Gerbet s’occupera à donner des leçons publiques de philosophie, mais dans le grand genre. Ses conférences seront imprimées et on pourra s’y abonner. MM. de Coux et d’Auls-Dumesnil donneront des leçons d’économie politique et de littérature. Je dois vous ennuyer, mon très cher cousin, par mon long bavardage. Je vous laisse donc à vos saintes occupations. Je me recommande de nouveau à vos saints Sacrifices, et vous prie d’agréer les sentiments de respect et d’amitié avec lesquels je serai toujours.

Votre très humble et très obéissant serviteur,

J.G. Perboyre ind. p. d. l. m.

  1. « Et mon Dieu pourvoira à tous vos besoins, selon sa richesse, avec gloire, dans le Christ Jésus » (Phil. IV, 19).
  2. Étant supérieur à Saint-Flour, le saint avait adopté le système de l’abbé de Lamennais, parce qu’il le croyait propre à contribuer au bien de l’Église. « M. Perboyre donna dans les idées de Lamennais, disait un savant et pieux prélat qui, à cette époque, était très lié avec lui : mais il le fit en saint, et il se trompa comme les saints, quand il leur arrive de se tromper. » Il soutenait ses sentiments sous les yeux de l’évêque de Saint-Flour, qui, loin de le trouver mauvais, aimait à s’entretenir avec lui sur ces matières. Lorsqu’il eut appris que ces doctrines avaient été déférées à la cour de Rome, il cessa d’en parler, disant qu’il fallait attendre, et que Rome mettrait fin à toutes les incertitudes par le jugement qu’elle prononcerait. Nous savons même, de source certaine, que, quelque temps avant que l’abbé de Lamennais eût été frappé par le Pape, Dieu lui avait fait connaître dans son oraison tout ce qu’il y avait de faux dans ces doctrines. Par suite de cette connaissance, il avait dit à un ecclésiastique qu’elles seraient condamnées ; il lui avait même indiqué les motifs sur lesquels se fonderait le Souverain-Pontife. Plus tard ce prêtre, ayant lu l’encyclique de Grégoire XVI, fut saisi d’un profond étonnement lorsqu’il y trouva toutes les raisons qui lui avaient été données par le serviteur de Dieu.

    Dès que M. Perboyre connut la sentence fulminée contre les doctrines de Lamennais, il y souscrivit de cœur et d’esprit, et il en bénit le Seigneur. Comme quelques prêtres prétendaient que cette condamnation ne portait pas sur Lamennais, il travailla fortement à les éclairer, et leur dit que ce qu’ils avaient de mieux à faire, c’était de rejeter entièrement tout ce que le Souverain-Pontife avait rejeté. D’autres prêtres étaient choqués de certaines expressions de l’encyclique ; il leur semblait que Lamennais et ses partisans y étaient traités un peu durement, et ils lui en témoignaient leur surprise ; mais il s’empressa de leur montrer combien ils avaient tort, et termina par ces mots : « Prions Dieu qu’il nous préserve de jamais trouver à redire aux paroles du Souverain-Pontife ; c’est à lui que Jésus-Christ à dit : Vous êtes Pierre, et sur cette pierre j’établirai mon Église et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle. Recevons les paroles du Saint-Père comme nous recevrions les paroles mêmes de Jésus-Christ ; car c’est Jésus-Christ lui-même qui parle par sa bouche, et si ce divin Sauveur en parlant de ses disciples nous a dit : Qui vous écoute, m’écoute, et qui vous méprise, me méprise, à combien plus forte raison le mépriserions-nous, si nous ne recevions pas avec respect et avec humilité, les paroles de celui qui est son image vivante sur la terre. » (Cf. Vauris, op. cit. p. 289).

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