Itinéraire spirituel de Louise de Marillac. La perfection de l’Amour (2)

Francisco Javier Fernández ChentoLouise de MarillacLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Elisabeth Charpy, F.C. .
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Aspirer au pur amour

« Courage, mes chères Sœurs, que ce soit avec un grand cœur, tout plein du pur amour de Dieu qui vous fasse toujours aimer les roses parmi les épines »1 Tel est le souhait que Louise adresse aux Sœurs de la Communauté d’Angers, au service des nombreux malades de l’hôpital. Dès 1640, Louise est déjà attirée par la puissance de l’Amour de Dieu. Tout au long des années, grandit en elle le désir d’y répondre par un amour pur, totalement désintéressé.

La puissance de l’Amour, Louise la contemple longuement en Dieu. La Trinité est Amour en son essence : « Amour de Dieu en lui-même qui, en l’unité de son essence, engendra de toute éternité son Verbe par la connaissance de soi-même et la production du Saint Esprit en produisant leur amour réciproque qui est le Saint Esprit »2. Le Père n’existe qu’en se donnant tout entier au Fils, le Fils n’existe qu’en étant élan d’amour vers le Père. ; l’amour du Père et du Fils produit l’Esprit. Louise s’émerveille de « l’union amoureuse »3 qui existe, de toute éternité, entre les trois personnes divines.

L’Incarnation du Verbe est aussi révélation de cette puissance d’Amour : »Amour de Dieu vers les hommes, voulant que son Fils se fît homme pour ce que ses délices qu’il a, sont d’être avec les hommes, et afin que s’accommodant à la façon des hommes, il leur donnât tous les témoignages qu’il a faits en toute sa vie humaine sur la terre, que Dieu de toute éternité les a aimés »4. Louise comprend et proclame que Dieu voudrait que tous les hommes découvrent l’immensité de l’Amour que, de toute éternité, Il a pour eux. Devant un tel amour, Louise ne peut retenir ses cris d’admiration. Toute bouleversée, elle s’exclame : » Puissance de l’amour !.. Admirable trésor caché au plus intime de l’âme… Excellence de l’homme ! qui te pourrait connaître ! tous les hommes en seraient épris. Tu es le sujet de l’éternité glorieuse des âmes élevées pour le Paradis, puisque étant en l’âme, Dieu y veut habiter »5.

La puissance de l’Amour, Louise l’a souvent éprouvée, avec beaucoup d’émotion, lors de ses nombreuses communions. Qu’est-ce qui a pu déterminer le Christ a se donner ainsi en nourriture aux hommes, sinon un amour démesuré pour l’être humain. Il faut relire les phrases où Louise dit toute son admiration devant ce don de Dieu : « Nous devons essayer de voir en Dieu quelque motif de cette action si admirable et incompréhensible au sens humain…(Nous ne pouvons en) connaître d’autre que son pur amour »6

A la fin de sa vie, Louise a découvert la puissance de l’Amour en l’Esprit Saint. Elle a supplié Dieu de supprimer en elle tout ce qui serait « empêchement au pur amour que je dois recevoir par l’infusion du Saint Esprit »7. Là encore, elle ne peut taire son admiration devant cette splendeur : « O Amour pur que je vous aime ! Puisque vous êtes fort comme la mort, séparez tout ce qui vous est contraire en moi »8. Aspirer à la perfection de l’Amour, à l’amour pur, c’est aspirer à aimer gratuitement, sans rechercher de récompense. Louise de Marillac peut dire à la suite de Saint Augustin : » la suprême récompense sera Dieu lui-même ».

Face à cette puissance, à cette immensité de l’Amour de Dieu, Louise sent naître en elle une aspiration  » à la perfection du pur amour divin »9. Mais elle sait que, seule, elle ne pourra jamais parvenir à la plénitude de cet Amour. Louise explique aux Filles de la Charité que le dessein de Jésus est de partager avec tous ceux et celles qui désirent le suivre l’Amour qu’Il a pour son Père et pour les hommes. Commentant la parole de Jésus « Et moi, lorsque je serai élevé de terre, j’attirerai tout à moi »10, Louise constate : « Que serait-ce de nous, si le voyant enlevé dans le dessein de nous tirer à lui-même, nous demeurions si fortement attachées à la terre que le poids de nos mauvaises affections prévalût au-dessus de la puissance de l’attrait de son pur amour ? »11. Pour Louise, c’est un grand honneur que Dieu fait aux âmes que de les inviter à « coopérer à l’accomplissement de ses desseins »12 et à partager’ »la pureté de son amour »13.

Comment Louise de Marillac conçoit-elle cet Amour pur voué à Dieu, que veut-elle signifier par ces mots ? Elle n’est pas sans ignorer tout ce que son ancien directeur Jean Pierre Camus a écrit pour défendre sa thèse du Pur Amour contre les attaques du jésuite Armand Sirmond. Elle a aussi lu et médité l’ouvrage de François de Sales : le traité de l’Amour de Dieu. Pour Louise de Marillac, l’amour pur est bien l’amour parfait dont parle Saint Thomas, amour par lequel on aime quelqu’un en lui-même, en lui voulant du bien. Il se différencie de l’amour imparfait par lequel on aime une chose, non en elle-même, mais afin qu’il nous en revienne quelque chose de bien. L’amour pur est un amour sans mélange, à l’image d’un corps chimiquement pur. « Si nous sommes à vous, nous ne serons plus à nous, et si nous pensons être à vous, ne sera-ce pas un larcin d’user de nous, de vivre tant soit peu éloignée des préceptes du pur amour que vous nous avez enseignés sur terre »14 Louise redit, à nouveau, l’importance de l’ascèse pour ceux qui veulent suivre le Christ. Il faut veiller à ce que l’amour-propre ne prenne le dessus, que la recherche de sa propre gloire ne vienne ternir les engagements en faveur des pauvres. « C’est une mauvaise pièce que cet amour de nous-mêmes. Il nous fait perdre toute raison et quelquefois oublier Dieu »15. Aussi, encourage-t-elle les Sœurs à « travailler pour le pur amour de Dieu »16, c’est-à-dire à ne pas se laisser décourager par les multiples difficultés qui se présentent. « Mes chères Sœurs, si nous voulons le contenter, ce bon Dieu, il ne faut pas tant regarder à ce que nous voudrions faire que à ce qu’il veut que nous fassions »17.

Dans une très belle lettre, Louise de Marillac explique à Marguerite Chétif qui s’apprête à partir pour la mission lointaine de Pologne comment elle peut vivre cette pureté de l’Amour. Louise connaît la profondeur de vie spirituelle de cette Sœur : « Je vous souhaite de tout mon cœur la joie et consolation intérieure d’une âme agréablement soumise à la très Sainte volonté de Dieu comme je crois que vous êtes en la suprême pointe de votre esprit. J’admire la conduite de sa Providence sur vous, ma chère Sœur, laquelle me fait croire que son Amour veut que vous l’aimiez uniquement et entièrement désintéressée, et n’avoir plus d’autre intérêt, pas même d’aucune satisfaction que ceux de Dieu et du prochain »18 Vivre un amour pur et désintéressé pour Dieu n’exclut pas, au contraire, l’amour du prochain. Les deux sont liés.

La lettre se poursuit : »O excellente voie, dure néanmoins à la nature, mais douce et facile aux âmes éclairées des vérités éternelles et du bonheur de contenter Dieu et le faire entièrement régner sur notre volonté. C’est, ce me semble, ma chère sœur, la voie par laquelle Dieu veut que vous alliez à lui, quelque difficile qu’elle vous paraisse. Entrez-y donc de toute l’étendue de vos affections « 19. L’amour pur dont parle Louise est bien loin du quiétisme, cet état de repos parfait en Dieu où il n’y a plus d’actes à produire, d’efforts à faire, dont parleront quelques années plus tard Fénelon et Madame Guyon.

Le plus souvent, Louise s’exprime d’un manière beaucoup plus simple avec les Sœurs. Elle leur propose de vérifier les mobiles de leurs actions : est-ce la volonté propre, la satisfaction personnelle qui les fait agir ou bien un véritable amour de Dieu qui inclut l’amour du prochain ? Sa méthode rejoint ce que l’Action catholique appellera Révision de vie.  » Je crois que vous vous souvenez bien que, pour que le service que nous lui rendons lui soit agréable, il faut qu’il parte d’un bon cœur, c’est-à-dire bien exercé en la mortification de son propre jugement, de sa propre volonté et de la satisfaction de ses sens et passions ; sans cela, ma chère Sœur, nos actions sont du bruit, et point n’y a que l’amour propre qui trouve son compte, éloignant le pur amour de Dieu, qui est la pierre philosophale qui convertit (tout) en or, c’est-à-dire qui rend méritoires toutes nos actions. Je ne doute point, ma chère Sœur, que le désir que vous avez de plaire à Dieu et faire votre salut, ne vous fasse bien veiller sur vous-même, tant pour connaître si vous faites ce que Notre-Seigneur veut que vous fassiez, que pour voir les fautes que vous pourriez faire »20.

S’il faut veiller sur soi-même comme le recommande Louise, il ne faut cependant pas « donner géhenne à son esprit »21. La voie de l’amour est une voie de simplicité.  » Que nous puissions obtenir de Dieu la grâce d’aller dans la voie de son saint amour tout simplement, tout bonnement, sans tant raffiner, de crainte que nous ne ressemblions à ces gens qui au lieu de s’enrichir, ne font que se ruiner, à force de rechercher la pierre philosophale »22. Les termes « bonnement et simplement » sont des expressions vincentiennes. Louise, après de si longues années de travail avec Monsieur Vincent, a fait siennes ces expressions et les utilisent spécialement lorsqu’elle écrit aux Filles de la Charité.

Dans sa longue méditation sur le Pur Amour voué à Dieu, Louise reconnaît qu’aller à la suite de Jésus, que le servir dans ses membres souffrants, c’est aimer d’un « amour non commun »23, c’est-à-dire d’un amour fort, solide, qui ne se laisse pas ébranler à la moindre difficulté. « Je souhaite que toutes nos Sœurs soient toutes remplies d’un amour fort, qui les occupe en Dieu si suavement, et au service des pauvres si charitablement, que leur cœur ne puisse plus admettre tant de pensées dangereuses à leur persévérance. Courage donc, ne songeons qu’à plaire à Dieu »24. Cet amour fort se traduit, concrètement et au jour le jour, par l’attention à chacun, la douceur, la bonté envers tous ceux que les Sœurs servent. C’est ainsi que le Christ a exprimé son Amour. Plus l’Amour de Dieu grandit, plus il y a prise de conscience de la dignité de chacun, de sa liberté, du respect qui lui est dû. Comme il a déjà été dit, personne ne peut et ne doit être exclu de cet amour, mais pour la Fille de la Charité, une attention prioritaire et préférentielle est donnée aux pauvres.

Louise de Marillac a bien conscience qu’en proposant aux Sœurs de vivre, d’aspirer à la perfection du pur amour, elle propose quelque chose de difficile. Elle leur demande de ne pas avoir peur : »ne vous effrayez pas »25. Il ne faut pas que les épines cachent la beauté de la rose. Leur rappelant la parole de Jésus : »Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera et nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure »26, elle les invite à se joindre à elle dans sa prière au Fils de Dieu fait homme : « Vous nous aimez vraiment, puisque vous n’êtes qu’un avec votre Père qui a voulu nous témoigner son amour en nous donnant son Fils qui est Vous. Et nous sommes assurées que vous voulez que nous vous aimions, puisque votre loi ancienne et nouvelle nous le commande, et que vous nous promettez d’être aimés de votre Père, de venir en nous avec votre Père et d’y demeurer si nous vous aimons »27.

A une Sœur qui semble avoir été tentée par une vie purement contemplative, Louise rappelle que c’est à travers l’humble quotidien du service des pauvres que s’exprime toute la profondeur de l’Amour pour Dieu.  » J’espère de la bonté de Dieu que comme il nous a fait la grâce de nous donner la volonté de ne travailler que pour sa gloire et le bien de nos Sœurs et tous nos prochains, qu’il ne se tiendra point offensé de toutes les manières dont nous agirons pour ce sujet, il est trop bon, ma chère Sœur, aimons-nous bien en lui, mais aimons-le en nous, puisque nous sommes à lui »28. Pour Louise, action et contemplation ne peuvent s’opposer, elles sont inséparables et l’une renvoie à l’autre. C’est dans la contemplation que prend naissance l’action et l’action vient nourrir la contemplation. Comme le disent François de Sales et Vincent de Paul, amour affectif et amour effectif sont les deux faces d’un même Amour.

  1. E. 38 – Aux Soeurs d’Angers – août 1640
  2. E. 817 – A. 27 – Le pur amour voué à Dieu
  3. E. 808 – A. 26 – Raisons de se donner à Dieu pour recevoir le Saint Esprit – 4 éme oraiosn
  4. E. 817 – A. 27 – Le pur amour voué à Dieu
  5. E. 818 – ibid.
  6. E. 811 – M. 72 – De la sainte communion
  7. E. 808 – A. 26 – Raisons de se donner à Dieu pour recevoir le Saint Esprit – 3 éme oraison
  8. E. 817 – A. 27 – Le pur amour voué à Dieu
  9. ibid.
  10. Jean, 12 – 32
  11. E. 816 – A. 27 – Le pur amour voué à Dieu
  12. E. 817 – ibid.
  13. ibid.
  14. ibid.
  15. E. 53 – Aux Soeurs d’Angers – 1641
  16. E. 607 – Aux Soeurs d’Ussel – 20 septembre 1658
  17. E. 601 – Aux Soeurs d’Ussel – 1658
  18. E. 479 – A Marguerite Chétif – 20 août 1655
  19. ibid.
  20. E. 535 – A Laurence Dubois – 13 janvier 1657
  21. E. 519 – A FrançoiseCarcireux – 1656
  22. ibid.
  23. E. 817 – A. 27 – Le pur amour voué à Dieu
  24. E. 76 – A MAdeleine Mongert – juin 1642
  25. E. 817 – A. 27 – le pur amour voué à Dieu
  26. Jean – 14, 23
  27. E. 817 – A. 27 – Le pur amour voué à Dieu
  28. E. 156 – A Elisabeth Hellot – 1646

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