Histoire générale de la Congrégation de la Mission (32)

Francisco Javier Fernández ChentoHistoire de la Congrégation de la MissionLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Claude-Joseph Lacour cm · Année de la première publication : 1897.
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XXXII. Conduite de M. Jolly

logocmSa conduite a été généralement estimée dans tous les postes où il s’est trouvé. Mgr le cardinal de Retz, élève de M. Vincent, et si fameux par la figure qu’il a faite sous le nom de coadjuteur de Paris, du temps de la minorité du feu roi, et ensuite par sa disgrâce, a dit souvent qu’à Rome, où il se retira, on faisait grand cas de la prudence de M. Jolly. Il fut très attentif qu’en fait de doctrine on n’avançait rien qui donnât dans quelque nouveauté. Il vit avant sa mort la Compagnie augmentée de deux tiers. Il prit soin de perfectionner les études. Il fut très fidèle à maintenir les usages de la Compagnie et la régularité ; l’informant souvent de ceux qui étaient restés quelque temps dans les maisons, si en revenant à St.-Lazare ils ne remarquaient point quelque déchet dans l’observance. Il demandait de même aux directeurs et aux particuliers judicieux quel était l’état des maisons. Il disait, après M. Vincent : Ferme et immobile pour la fin, doux et humble pour les moyens ; ne pardonner point des désobéissances formelles et les fautes scandaleuses ; ne jamais s’étonner des difficultés et ne pas se livrer à la peur ; ne mettre jamais en place ceux qui témoignent tant soit peu le désirer. Il voulait qu’on entendît toujours à un accommodement dans les procès pour donner exemple, et parce que la paix vaut mieux que tout ce qu’on peut perdre dans un accommodement désavantageux. Il disait que ceux d’entre les Missionnaires qui sont fort estimés des séculiers ne le sont ordinairement guère de ceux de la Compagnie.

On a remarqué qu’il fut toujours fidèle, comme Mrs. Vincent et Alméras, ses prédécesseurs, à porter le chapelet à la ceinture, même à la cour, reprenant les étudiants qui dégoûtaient leurs confrères de cette pratique. La Compagnie n’a pas fait de cette pratique une règle, si de bonnes raisons d’en avaient empêché, et cela a été laissé ad libitum. Il recommandait souvent à la s[ain]te. Vierge la Congrégation, surtout quand il prévoyait quelque danger considérable. Il se transportait aussi fréquemment sur la tombe de M. Vincent, et quelquefois avec ses assistants, pour prier Dieu en faveur de la Compagnie. Le roi très chrétien et les ministres d’État qui ont connu ce digne supérieur ont observé qu’il avait réuni dans sa conduite tout ce qu’il y a de bon et de solide dans la politique de France et d’Italie. Il se cachait dans les salles d’audience, et dès lors que le roi le remarquait, il le faisait toujours avancer. Le cardinal de Bouillon, à son retour de Rome, étant complimenté par plusieurs personnes de distinction, sut que M. Jolly était dans la salle ; Son Ém[inen]ce dit tout haut : Où est M. Jolly ? S’étant avancé, il lui parla ainsi : monsieur, vous vous cachez toujours ! M. le marquis de Louvois admirait sa conduite ; il en parlait à la cour et partout comme d’un homme excellent pour le gouvernement, disant n’en avoir pas connu de plus judicieux. Il assistait à la mort de Mme. la duchesse d’Aiguillon, si liée autrefois pour les bonnes œuvres avec M. Vincent, et elle en fut très satisfaite. M. Jolly, en s’en revenant, dit à son compagnon : Voilà où aboutissent toutes les grandeurs humaines ! Il dirigea Mme. de Miramion et lui donna de bons avis pour sa communauté naissante.

Ses lettres ont paru à ceux du dedans et du dehors des chefs-d’œuvre de prudence ; rien ne lui échappait, pas même de légères circonstances, et en vingt ou trente lignes il répondait à plusieurs affaires à la fois. Il s’entendait fort bien à faire le portrait d’un homme en peu de mots, sachant réduire à un principe ses différents défauts. Il connaissait parfaitement qui il fallait mettre dans les emplois ; il conférait souvent avec le préfet des étudiants pour les connaître et se faire une idée de leurs talents. Quand il fut élu général, il s’appliqua d’abord à la lecture des constitutions, règles, &c., étudiant avec soin le recueil des avis et les lettres de ses deux prédécesseurs, pour s’y conformer dans toutes les permissions qu’il donnait. Un clerc lui ayant un jour demandé de faire le reste de son oraison durant la messe de sept heures, il lui répondit qu’il verrait si M. Vincent n’avait rien réglé là-dessus ; et, plus tard, il dit que M. Vincent avait répondu à une semblable demande : Il y a du temps pour tout, pour l’oraison, l’étude, &c.

Outre cela, M. Jolly fut un très bon économe, quoiqu’il voulut qu’on accordât abondamment tout ce qui était nécessaire pour la vie, l’entretien, les voyages, &c. Son talent à ce point de vue parut dès le temps où il fut à Rome. Étant devenu général, il ne souffrait pas qu’on retranchât rien du nécessaire, qui est, dit-il, requis pour les fonctions. Il a remboursé à diverses maisons de la Compagnie et payé des dettes, fait faire à St.-Lazare pour plus de trois cent mille livres de bâtiments ; presque tout ce qu’il y a de bâti s’est fait de son temps, solidement et en pierres de taille, mais sans ornement et avec simplicité. Il n’y a que le portail qui est beau et orné. Quelques anciens y trouvaient des choses à redire, contraire à la simplicité qu’avait recommandée M. Vincent, et M. Jolly prit presque la résolution de le faire abattre ; et il l’aurait fait, s’il n’en avait été détourné pour de bonnes raisons. Les chambres et les offices sont commodément distribués dans ces bâtiments. Il y a une belle cour carrée devant la porte ; le réfectoire est spacieux ; mais on a blâmé de ce que, pour ménager des chambres au-dessus, on ne l’avait pas fait voûter. On fut obligé de faire dans le milieu une espèce de parapet de séparation pour appuyer par de colonnes les poutres ; encore fallut-il les changer ensuite, parce que n’ayant pas été bien choisies, elles menaçaient ruine. M. Jolly a de plus liquidé des biens et acquis des rentes en assez grand nombre. Il n’importuna pas le roi pour le décharger d’une partie des amortissements qui durant les guerres ruinèrent un grand nombre de communautés ; toutefois on n’avait jamais mieux été à St.-Lazare que de son temps ; le pain et la viande étaient toujours bons, avec le vin qu’on prenait en Bourgogne, et les jours où l’on faisait extraordinaire, on servait du vin de Reims. Chacun, pour les habits et tout le reste, du nécessaire.

M. Jolly ne prit jamais de parti contre le pape ou contre le roi dans les fâcheuses brouilleries qui arrivèrent entre ces deux cours, sous le pontificat d’Innocent XI, à l’occasion des franchises de Rome, où M. le marquis de Lavardin était ambassadeur. Et un prélat de distinction l’ayant pressé là-dessus, il répondit : Je n’entends rien en toutes ces brouilleries ; nos péchés en sont la cause, car nous avons un bon pape et un bon roi plein de religion. L’un et l’autre furent contents de lui. Dans le séjour que Son Excellence Mgr le nonce Raynucci1 fit à St.-Lazare, où il se retira pour y rester, M. Jolly y consentit pourvu que le roi l’agréât ; ce qu’il fit, S[a] M[ajesté] ayant grande confiance en ce digne supérieur. Il ne voulait pas que ceux des maisons voisines allassent des unes aux autres sans permission, comme de Sens à Fontainebleau, de Versailles à Paris. Et ayant trouvé un jour à Saint-Germain le supérieur des Invalides, qui était le célèbre M. de Mauroy2, il le corrigea si vertement qu’il le fit pleurer. S’ils ne se corrigeaient pas, ils les changeaient d’abord. Il a refusé constamment à des personnes de la première qualité de demeurer dans les maisons de la Compagnie, comme elles le souhaitaient, s’exposant ainsi à leur ressentiment ; mais il craignait que l’esprit du monde ne s’y glissât. Il ne permettait pas qu’on mangeât en ville, et un supérieur curé l’ayant fait, il l’ôta de cette cure pour l’envoyer dans un séminaire. Il en renvoya au séminaire interne un autre qui avait assisté à un acte public de son frère, puis dîné chez lui. On voulut lui représenter sa trop grande fermeté, et il répondit : En cela je n’ai rien à me reprocher, mais seulement mes diverses faiblesses.

  1. Angelo Maria Ranuzzi, † 1689.
  2. Nicolas-René-Alexis de Mauroy, né 1656.

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