Histoire générale de la Congrégation de la Mission (09)

Francisco Javier Fernández ChentoHistoire de la Congrégation de la MissionLeave a Comment

CRÉDITS
Auteur: Claude-Joseph Lacour cm · Année de la première publication : 1897.
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IX. Vie de M. Vincent, étab- [lis]sements à [Saint] Brieuc, à [N]aples, à [N]arbonne.

logocmLes mauvais temps n’empêchaient pas les soins que se donnait M. Alméras pour faire imprimer la Vie de M. Vincent, et donner cette satisfaction à toute la Compagnie. Les missionnaires travaillèrent à cet ouvrage en renvoyant tous les mémoires qui pouvaient y servir. On pria M. l’évêque de Rodez1, intime ami de M. Vincent et de toute la Congrégation, d’adopter ce livre et d’y mettre son nom pour se conformer à la pratique qu’avait laissé M. Vincent à tous ses enfants de ne point publier de livres. Ce prélat le fit pour faire plaisir à M. Alméras qui l’en pria, et n’y contribua presque pas autrement, comme il l’avoua lui-même dans une réponse qu’il se vit obligé de faire aux jansénistes, lesquels, ayant vu les pièces assommantes qu’on y produisait contre eux, s’étaient déchaînés contre ce pieux évêque, et il tira même un certificat signé de M. Alméras, marquant qu’on lui avait fourni toutes les pièces mentionnées dans cet ouvrage. Ce fut principalement M. Fournier2 qui y travailla ; outre qu’il avait bien l’esprit de ce digne instituteur, qualité qui était toujours très propre pour bien écrire la vie d’un saint personnage, il était de plus, doué d’une éloquence naturelle pour bien exprimer ses conceptions, et on remarque dans le corps de cette vie un air de simplicité, qui est le caractère particulier tant de M. Vincent que de sa Congrégation, et il joignait à cela une manière de s’énoncer en français qui n’était pas mauvaise pour le temps.

L’impression de cet ouvrage fut achevée en 1664, et M. Alméras en envoya un exemplaire à toutes les maisons, l’accompagnant d’une excellente lettre, datée du 163 7bre 1664, où il y marque, entre autres choses, que M. Vincent paraissait comme ressuscité, en sorte que toute la Compagnie l’allait entendre parler, voir, et agir comme s’il eût été encore en vie ; chaque missionnaire pouvant par les paroles et les actions de ce saint instituteur rapportées dans sa Vie, reconnaître le premier esprit de son institut, dont Dieu l’avait si abondamment rempli pour le communiquer aux siens. Il dit encore qu’on pouvait considérer cela comme la plus grande grâce que Dieu eût faite à la Mission après celle de lui avoir donné le même M. Vincent pour son fondateur. Ce livre apprendra l’origine et le progrès de la Compagnie et de ses fonctions ; tout le monde sera édifié de voir tant de bonnes œuvres de différentes espèces, si utiles au prochain et à l’Église, faites par le père et les premiers enfants. Il y en a en effet peu d’autres Vies de saints où l’on remarque tant de faits édifiants. Oh ! que l’on recevra d’instructions, poursuit-il, et d’exemples de vertus chrétiennes et ecclésiastiques, et notamment de celles qui sont les plus convenables aux Missionnaires, excellent moyen de se perfectionner dans la vie spirituelle et sa vocation. En en voyant l’esprit et les maximes, et un amas de beaux sentiments et d’actions de vertus, on ne pourra presque plus douter de ce qu’on aura à faire et de la manière de se conduire dans tous les emplois et les différentes occasions. Les supérieurs y apprennent comme les inférieurs et encore mieux leurs devoirs, y lisant les sentiments de notre vénérable père, et ce qu’il a dit et fait en de semblables rencontres.

Un missionnaire, dit-il encore, n’aura besoin que de trois livres : la S[ain]te-Écriture, les règles et la Vie de M. Vincent. Le premier est la règle commune des chrétiens ; le second est propre aux Missionnaires ; le troisième est une explication plus ample et une paraphrase admirable des deux autres. Si on ne profite pas de ce livre, ceux du dedans et du dehors s’apercevront bientôt de nos manquements, car, ayant lu les sentiments, les paroles et actions de notre père, et connu par-là le véritable esprit de la Compagnie, il leur sera aisé de faire ensuite la différence des enfants bâtards d’avec les légitimes ; on aura aussi, dorénavant, autant d’admoniteurs secrets qu’il y aura de gens qui auront lu cette Vie. Oh ! quel avantage d’être présentement dans cette heureuse nécessité de bien faire ou d’être repris de Dieu et des hommes, mais j’espère que le contraire arrivera et que nos cœurs, étant enflammés du désir d’imiter notre père dans la pratique des vertus dont il nous a laissé de si beaux exemples, chacun dira : Voilà les vrais enfants de M. Vincent, bien remplis de son esprit et agissants selon ses maximes. La Congrégation, par ce moyen, avancera dans la perfection que Dieu demande d’elle, ce que je souhaite de tout mon cœur, quoique j’en sois le plus grand empêchement par mes mauvais exemples et que j’ai mérité depuis longtemps d’en être chassé, tous mes manquements sont assez visible par eux-mêmes ; mais dans la suite, ils le seront encore d’avantage dans une grande lumière et une si grande disproportion entre les travaux et les vertus du père, et la vie inutile, misérable, et scandaleuse, du fils qui ne mérite que le nom de bâtard et d’enfant prodigue. J’ai rapporté ici une bonne partie de lettre où l’on remarque assez que le cœur a concouru autant que l’esprit pour la dicter ; M. Alméras y mêlant les sentiments de son humilité ordinaire avec des motifs très pressants et très bien exprimés pour exhorter les Missionnaires à l’imitation des vertus de leur très digne instituteur.

M. Jolly4

Après l’assemblée générale de 1661, il avait retenu auprès de lui M. Jolly, son troisième assistant, et il le regarda dès lors comme son successeur à venir. Mais pour lui donner plus de connaissance de l’état de la Compagnie, il l’envoya visiter les maisons du Maine, de Bretagne et de Poitou. Puis, le croyant encore nécessaire à Rome pour le bien général de la Compagnie, qui donne la liberté au supérieur général de se priver de quelqu’un de ses assistants, il le fit partir pour prendre le chemin de l’Italie. Il tomba malade à Montargis. Toutefois, après s’être reposé quelques jours, il se remit en route. Il se vit tout à fait hors d’état de continuer et resta dangereusement malade à Lyon. On n’avait pas pour lors de maison dans cette grande ville, mais seulement un très bon ami en la personne de Mr. Laforcade, riche bourgeois et depuis échevin de Lyon. M. Jolly resta chez lui et y fut très bien servi, quoiqu’il eût naturellement de la peine de se voir en danger de mourir chez un étranger et hors de la Congrégation. Dieu lui redonna la santé, et après trois mois de séjour à Lyon, il prit le chemin de Rome, où il arriva environ un an après en être sorti pour venir à l’assemblée. Il y resta jusqu’en l’année 1665, temps fâcheux à raison des grandes brouilleries qui survinrent entre le pape Alexandre VII et le roi très chrétien au sujet du duc de Créqui, ambassadeur de S[a] M[ajesté], insulté à Rome par la Garde Corse du pape. Toutefois M. Jolly s’y conduisit si adroitement qu’il rendit des services signalés à la Compagnie et obtint du St.-Siège un Bref qui limitait la dépendance des missionnaires à l’égard des évêques aux seules fonctions qui regardent le prochain ; un autre pour faire deux ans de séminaire interne avant l’émission des vœux, la bulle d’Urbain 8 n’en demandant qu’un ; de plus, d’autres bulles en faveur d’autres maisons particulières, comme bulle d’union du prieuré de St.-Pourçain à la maison de St.-Lazare, de la mense monacale et offices claustraux de l’abbaye de St.-Méen à la maison de ce lieu, des commanderies de Piémont au séminaire d’Annecy, d’un prieuré pour celui de Cahors, &c. Les procureurs des divers Ordres dont dépendaient ces bénéfices formèrent diverses oppositions, mais M. Jolly, par sa prudence et sa bonne conduite, les surmonta toutes.

Il fut encore d’une extrême utilité à toute la Congrégation pendant son séjour à Rome. Il obtint un Bref pour faire ordonner sans titre patrimonial les clercs d’Irlande et d’autres pays hérétiques qui voudraient entrer dans la Congrégation, et d’autres faveurs nécessaires pour la dilatation de cette même Congrégation, en ce temps-là où on avait besoin de beaucoup de sujets. Durant son premier séjour à Rome en 1656 M. Jolly avait commencé dans le collège de la Propagande des conférences spirituelles en faveur des écoliers dont M. Vincent le félicita par une lettre obligeante. Il les reprit à son retour, et en établit encore d’autres pour les prêtres et autres ecclésiastiques, sur le modèle de celles qui se font tous les mardis à St.-Lazare.

Ce sage supérieur était donc à Rome quand le général envoya à toutes les maisons la Vie de M. Vincent nouvellement imprimée ; il la reçut comme les autres supérieurs, mais y ayant remarqué les relations bien diffuses des principales fonctions de la Compagnie avec quelques redites dans le corps de l’ouvrage qui ne plaisaient pas au goût délicat des Italiens, il retint dans la maison ce livre sans le communiquer à ceux du dehors, et fit comprendre à M. Alméras qu’on serait tenu de réduire cette Vie a un moindre volume. La résolution en fut prise et trois ans après la première édition, on en fit imprimer une plus courte, et que les connaisseurs ont jugé être un ouvrage exact et bien fait selon le temps. M. Alméras en envoya encore un exemplaire avec une lettre circulaire bien plus courte que la première, datée du 11 9bre 1667. Il se contenta d’y marquer que c’était la même histoire qu’on avait vue dans la première édition, et que quoique plus abrégée, elle renfermait pourtant ce qu’il y avait de plus considérable, et outre cela d’autres choses dignes de remarque dont on avait recouvré des mémoires sûrs. Je ne doute pas, ajoute-t-il en parlant aux supérieurs particuliers, que vous et votre famille n’en tiriez beaucoup de fruits comme d’une viande spirituelle tout propre aux Missionnaires, par laquelle leur digne instituteur entretiendra toujours dans ses enfants l’esprit et la vie de Notre-Seigneur que Dieu lui avait communiqué avec plénitude. La première édition ne laisse pas de faire toujours plaisir aux Missionnaires qui sans cela ignoreraient bien des choses qui se sont passées dans les premières années de la Compagnie.

M. Alméras fit encore quelques nouveaux établissements. Mgr l’évêque de St.-Brieuc5 demanda des Missionnaires pour la direction de son séminaire ; le contrat en fut passé pour quatre prêtres et deux frères qu’on envoya dès l’année 1666, et on les logea dans la ville qui est de la haute Bretagne, où on parle encore français. La chapelle, qu’on bâtit ensuite, sert de salle aux états de la province quand ils se tiennent à Saint-Brieuc ; le bâtiment de logement aux principaux seigneurs, le jardin du places où l’on construit des boutiques et qui porte quelque revenu en ce temps-là aux missionnaires.

On en envoya à Naples mais seulement en l’année 16696 et ce fut le quatrième établissement de la mission en Italie, Mgr le Cardinal Caraccioli7 archevêque de Grandeville l’avait fort souhaité et se rendit le fondateur conjointement avec un bon prêtre gentilhomme napolitain, nommé Jean-Bap[tis]te Balsamo, qui pour commencer cet établissement donna une ferme qu’il avait à la campagne et vécut ensuite dans la maison des missionnaires jusqu’à sa mort arrivée en 1668, ayant édifié en santé et en maladie toute la communauté par la facilité à se laisser servir, par sa patience à souffrir, et sa résignation à la volonté de Dieu, il voulut avoir des assurances avant sa mort qu’on le recevrait dans la Compagnie, ce qu’on lui promit volontiers à cause des obligations qu’on avait à sa charité et on l’exécuta ainsi selon ses désirs, c’est ce que manda M. Jolly à la Congrégation après le décès de cet insigne bienfaiteur, il fit un testament où il déclara la maison des missionnaires de Naples ses héritiers ou son héritière et sa succession monta tous frais faits à environs 2000 francs de rentes dont cette communauté jouit encore, elle fit beaucoup de biens et pour les missions et pour les ecclésiastiques dont les supérieurs généraux parlèrent de temps en temps dans leurs différentes lettres.

En fin M. Alméras conclue l’établissement de la maison de Narbonne déjà concertée dès le temps de feu M. Vincent, Messire François Fouquet8 qui estimait fort la vertu de ce père des missionnaires étant encore évêque d’Agde lui avait demandé de ses enfants pour les établir à Agde, ce qui se fit en 1654 ; puis ayant été transféré à l’archevêché de Narbonne il lui demanda de nouveaux en 1659, mais M. Vincent étant mort quelques temps après, et la disgrâce de la famille des Fouquet survenue ensuite, cela empêcha le succès de cet établissement qui ne fut conclue et commencée que la dernière année du généralat de M. Alméras, en 1671. Mgr le cardinal de Bonzy9, étant archevêque de Narbonne, a fait bâtir le séminaire, qui est grand et magnifique. Il y a de plus une bande de mission.

M. Alméras donna avis à la Congrégation de ce nouvel établissement par une lettre datée du 17 juillet 1671, en ces termes : Il a plu à Dieu de nous donner un établissement à Narbonne, fondé par Mgr l’archevêque pour la conduite de son séminaire et les missions de la campagne. S[a] Gra[ndeur], depuis environ douze ans, avait eu dessein de nous y établir et avait demandé des ouvriers à M. Vincent qui travaillèrent quelques temps aux missions de son diocèse et aux retraites des curés ; mais son éloignement, arrivé peu de temps après, lui fit suspendre l’exécution de son pieux dessein et nous obligea de retirer nos prêtres qui n’y avaient encore aucune fondation assurée. Depuis peu le même prélat nous ayant fait solliciter plusieurs fois d’accepter un fonds considérable qu’il avait destiné à l’entretien de huit prêtres et trois frères pour l’exercice de nos fonctions dans son diocèse, nous l’avons d’abord supplié de nous excuser, n’étant pas en état de nous charger d’un tel établissement. S[a] Gr[andeur], sans avoir égard à nos excuses, a fait de nouvelles instances, et nous nous sommes cru obligés de faire nos efforts pour accepter sa fondation et correspondre à l’affection particulière qu’elle nous témoigne, et plus encore pour suivre l’ordre de la divine Providence, lequel nous est signifié par plusieurs marques d’une légitime vocation.

Toutefois, comme nous ne pouvions pas pour lors trouver ce grand nombre d’ouvriers qui eussent toutes les qualités nécessaires pour exécuter les desseins de ce prélat, nous avons jugé à propos, de l’avis de nos assistants et des visiteurs de la Compagnie, d’employer à cet effet, entre autres ouvriers, les quatre prêtres et trois frères qui composaient notre maison d’Agde dans la même province, attendu que cet établissement était demeuré jusqu’ici imparfait pour quelques obstacles qui s’y étaient rencontrés, et nous n’y avons presque aucun exercice propre de notre Institut, sans pouvoir l’espérer dans la suite, soit à cause d’une paroisse et d’un hôpital qui occupaient une partie de nos ouvriers, soit à cause d’autres empêchements particuliers qui avaient déjà fait résoudre feu M. Vincent à quitter ces établissements et à mander aux sujets de se retirer comme ils l’eussent fait dès lors si Mgr d’Agde et ses grands vicaires ne s’y fussent opposés, l’opposition était peut-être assez légère, M. Alméras continue, maintenant cela s’est fait par la grâce de Dieu avec l’agrément de cet évêque10 qui a bien voulu avoir cette déférence pour Mgr de Narbonne, son frère, par cette considération que c’était lui qui nous avait autrefois appelés à Agde, quand il en était évêque, ainsi qu’il a mandé à quelques-uns de ses amis ; en sorte qu’il semble que la Providence de Dieu nous ait fait naître cette occasion si favorable de transférer les nôtres d’un lieu où ils n’avaient pas la liberté de s’appliquer à nos emplois, dans un autre plus considérable, où ils auront moyen de l’exercer dans toutes les principales fonctions de notre Institut avec l’avantage d’un plus grand nombre d’ouvriers. On y avait d’abord envoyé sept prêtres et trois frères.

Le général ajoute qu’il a rendu raison de cet établissement plus au long qu’il n’avait coutume de le faire pour les autres, parce qu’on aurait pu croire dans les maisons que l’établissement d’Agde avait été depuis quelque temps fixé et qu’ainsi on aurait pu être surpris de cette retraite, dont la vraie cause était, comme il était marqué dans cette lettre, la disette d’ouvriers et le défaut des exercices propres pour l’Institut, plutôt qu’un prétendu refroidissement de Mgr l’Évêque d’Agde, à l’égard des Missionnaires, lequel, après leur retraite, donna la conduite de son séminaire aux pères de l’Oratoire, déjà établis à Pezenas, pour qui il avait de l’affection, c’est la seul établissement qu’on ait quitté depuis l’érection de la Compagnie et peut-être ne serait un pas si facile aujourd’hui à retirer les missionnaires d’un lieu où on les aurait établit.

  1. Louis Abelly.
  2. François Fournier, 1625-1677.
  3. Annales : “ 15. ”
  4. Le marge gauche, d’une autre main.
  5. Denis de La Barde, † 1675.
  6. Annales : “ 1668. ”
  7. Innico Caraccioli, † 1685, archevêque de Naples. “ Grandeville ” est certainement une erreur de copiste pour “ grande ville ”. Ainsi les Annales.
  8. † 1673.
  9. Pierre de Bonsi, † 1703.
  10. Louis Fouquet, † 1702.

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